‹ À travers Shakespeare. Conférences faites à l'Université des annalesChapitre 9 sur 11 · LE SONGE D*UNE NUIT D'ÉTÉ · texte numérisé non relu

LE SONGE D*UNE NUIT D'ÉTÉ

quand elle est contraire à la loi de nature, est une abomination contre laquelle on a le droit de se révolter. Il y a jusqu'à des choses de cette hauteur de philosophie dans ces comédies légères.

Nous avons aussi Le Conte d'Hiver, qui est d'une audace extraordinaire dans la passion et qui, en même temps, étant l'œuvre de la maturité de Shakespeare, est écrit dans une langue riche, pleine de goût, car cet homme, qu'on représente comme d'un mauvais goût effréné, sait, quand il le veut, avoir un goût aussi pur que les plus purs de nos écrivains français. Et déjà vous voyez poindre ici une des choses que j'avais pensé à vous prouver par argument démonstratif et que je serai forcé de vous suggérer plutôt que de vous la prouver, à savoir combien Shakespeare est proche de nous, en réalité, et nous pouvons nous en féliciter, est un peu notre cousin. Nous avons là, dans ce Conte d'Hiver, au quatrième acte, une fête paysanne, la fête de la tonte des moutons, qui est à la fois du réalisme le plus cru et d'une poésie, d'un lyrisme exquis comme peuvent l'être les choses de la campagne, quand elles sont très belles.

Enfin, nous avons Peines d'Amour Perdues, cette pièce qui est de sa jeunesse, qu'il a refaite, qu'il a reprise plusieurs fois, à laquelle, par conséquent, il tenait et dont je vous ai dit quelques mots à propose des hypothèses sur le véritable auteur des drames de Shakespeare. Les baconiens, ceux qui veulent que ce soit le chancelier Bacon qui soit Tauteur de ces œuvres, prennent surtout cette pièce comme argument solide, car on rencontre là Biron, Longueville et Dumaine, trois gentilshommes français à la Cour du roi de Navarre, et ces gentilshommes et les dames parlent un langage raffiné, élégant, spirituel, plein non plus de concetti à l'italienne, comme dans Bornéo et Juliette, mais de jeux de mots, de calembours, comme les étrangers pensent que nous en faisons à la volée, — nous en faisons très souvent, en effet, beaucoup plus que nous ne

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croyons. Eh bienl là, on a dit, presque à juste titre, que l'homme qui avait écrit cette pièce si française devait avoir vécu en France, et vous savez que le propre frère de Bacon avait été, précisément, ambassadeur à la Cour du roi de Navarre, où existaient des gentilshommes qui s'appelaient, en effet, Byron ou Biron, comme vous voudrez, en français, Longueville et Dumaine. Là, et aussi dans Tout est bien qui finit bien, nous aurions vu avec quelle pénétration Shakespeare a pu comprendre et exprimer notre caractère français, si difficile à bien connaître pour les étrangers.

A côté de cela, nous avons encore Le Soir des Rois, une mascarade, une farce extravagante, mais aussi drôle que celles des meilleurs farceurs et de Molière en particulier; puis. Beaucoup de bruit pour Rien, qui est une pièce pleine de finesse, de nuances psychologiques, qui est un dialogue entre Béatrice et Bénédict, Bénédict qui était le rôle préféré du grand acteur Garrick, et où on trouve, à la fois, les larmes, le sourire, tout cela amalgamé.

Et, enfin, Comme il vous plaira {As y ou like it), « Comme vous voudrez », « Comme vous l'aimez », car cela n'a pas un sens bien précis; en effet, on peut y trouver tout ce que l'on veut; c'est le chefd'œuvre pur de la pastorale, c'est-à-dire non pas cette chose fade qu'est la pastorale, en général, où l'on voit des grands seigneurs, des femmes du monde qui s'habillent en bergers, et qui croient avoir l'air de bergers parce qu'ils ont une houlette dans la main, un petit ruban au bout de la houlette et aussi des rubans dans les cheveux, comme on met des rubans aux caniches pour les faire ressembler, prétend-on, à des lions. Vous avez ici de véritables paysans, quelques âmes de paysans, très fines, comme elles sont, et en même temps rudes, mais avec une finesse particulière telle que les gens du monde n'en ont pas idée. On peut causer avec un paysan pendant une demi-heure en se disant :

— Dieul que cet homme est bêtel •

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Et, quand on l'a quitté, au bout d'une autre demiheure, après avoir réfléchi, on se dit :

— Tiens, il s'est moqué de moi pendant une demiheure, et je ne m'en suis pas aperçu!

n y a de ces paysans-là. Mais, ce qu'il y a surtout, ce sont des gens du monde, en eft'et, des gens de Cour, des gentilshommes qui redeviennent des êtres de nature, des forestiers, des gens aimant les bois, des gens aimant les arbres, des gens aimant rêver; et il y a, en particulier, deux personnages divins avec lesquels j'aurais voulu pouvoir me promener en même temps que vous pour vous les faire connaître, vous les présenter dans l'intimité : c'est Rosalinde, l'une des femmes les plus délicieuses de Shakespeare, un esprit mutin, éveillé, spirituel, et, en même temps, plein de cœur; c'est aussi et surtout Jacques le mélancolique, le misanthrope, qui est très probablement lui-même, que Shakespeare a mis en scène, cet homme qui est ramené à la nature, non pas par la raison, mais par le cœur, et qui se dit :

— Il est bon d'avoir souffert parce qu'on a besoin d'être consolé, et il n'y a qu'une seule consolatrice, c'est la nature.

Cette philosophie qui revient à la nature par la douleur humaine est tout à fait unique dans l'œuvre de Shakespeare et même dans aucune œuvre théâtrale qui soit au monde.

Nous sommes obligés de passer tout cela. Je viens de vous montrer rapidement toutes ces clairières qui sont dans la forêt comme si nous passions au-dessus en aéroplane, à vol d'oiseau, c'est le cas de le dire. Je vous en fais toutes mes excuses, je suis certain que vous me pardonnerez et que vous voudrez bien vous concentrer, tant que vous pourrez, dans une seule pièce. Le Songe d'une Nuit d'Eté,

Nous finirons par La Tempête, et vous verrez là, et vous allez déjà le voir aujourd'hui, pourquoi j'ai osé cette hypothèse que Shakespeare est notre cousin et qu'il est un peu Gaulois. L'homme qui a rêvé ces

chimères n'est pas un Anglo-Saxon; il avait du sang anglo-saxon, mais il a aussi beaucoup du sang de nos aïeux, qui aimaient argiite loqui, parler avec finesse, avec délicatesse, et qui, en même temps, étaient, vous le savez, de grands rêveurs et de grands chimériques, car nulle race n'a été plus chimérique que cette admirable race gauloise dont nous avons fait les trois quarts de notre sang, cette race qui croyait tellement à Tau-delà que, chez les Gaulois, on faisait cette chose extraordinaire, très simplement : on empruntait de l'argent qui était remboursable dans l'autre monde.

Cette pièce de Shakespeare, Le Songe d'une Nuit d'Eté, a été faite en pleine jeunesse. Il avait environ une trentaine d'années; c'est en 1594, si je ne me trompe, qu'elle a été représentée pour la première fois. Elle est presque entièrement de son invention; on n'a pas pu retrouver de conte dont il se soit réellement inspiré, qu'il ait pris comme scénario et qu'il ait simplement arrangé à sa façon, comme il faisait très souvent. Non. Ici, tout est sorti de son invention. On y retrouve bien, certainement, des souvenirs de ses lectures, d'abord Plutarque, car le personnage principal c'est Thésée, qu'il appelle le duc d'Athènes, qui va se marier avec Hippolyte, 1 reine des Amazones, et l'anecdote est prise dans 1 vie de Thésée par Plutarque. Il y a aussi des sou venirs des conteurs anglais comme Chaucer, comm Spenscr; des Italiens comme Arioste, Boiardo, q avaient été traduits; et, en particulier, des souvenirs d'un roman du cycle breton, des romans de cheva-, lerie qui avaient été traduits par un lord, lorc Berners, si je ne me trompe, que, par conséquent, i a dû connaître, et où l'on trouve le personnage pria cipal féerique de la pièce de Shakespeare, Obéron, 1 roi des Génies.

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Les commentateurs allemands ont essayé de prouver que cet Obéron était allemand, qu'il venait de « Albéric », le roi des nains. Vous verrez quelle différence il y a, quel abîme, entre ce roi des nains, rude, grossier, incarnant les mines d'or, d'argent ou de cuivre, et Obéron, qui est un être céleste, un être aérien, un être beau, jeune, qui fait plutôt penser à une sorte d'Apollon, non pas germain, presque pas anglais, mais surtout, comme vous le verrez, breton.

Eh bien! cet Obéron, et sa femme, Titania, reine des fées, existaient déjà aussi depuis longtemps dans les contes populaires anglais, et un autre personnage qui est le serviteur, le bon chien fidèle d'Obéron, qui fait toutes ses commissions, bonnes ou mauvaises, Puck. Ahl celui-là est un génie très particulier, on rappelle lutin, farfadet, on l'appelle Robin (lie good fellow, Robin bon garçon, Robin bon enfant. C'est surtout un paysan; dans une partie de la pièce, une fée qui ne le reconnaît pas l'appelle clod, clod spirit, rustaud, croquant des esprits. C'est, en Effet, un petit paysan, mais d'une malice, d'une astuce! Il passe tout son temps à faire des farces. V^ous le verrez décrit, et vous verrez quelle intelligence il a, quelle rapidité et quelle subtilité pour faire les commissions, car déjà, ayant inventé la télégraphie sans fil, dont il se servait, il faisait» comme il dit, la ceinture du monde en moins de temps qu'il n'en faut pour parler. Vous verrez aussi toutes sortes de fées qui ont des noms délicieux ; Graine de Moutarde, Toile d'Araignée, et d'autres tout à fait charmantes.

Avant tout, pour bien vous faire suivre la pièce, en allant très rapidement, cependant, à travers tous ces méandres, sachez qu'il y a quatre pièces, en quelque sorte, entremêlées dans celle-ci : Il y a, d'abord, le mariage de Thésée avec la reine des \mazones, Hippolyte. Cela pourrait représenter, dans cette trame, un cordon, un fil en or si vous voulez. Il y a deux couples amoureux, ou plutôt une

femme qui est aimée par deux hommes, et l'un de ces hommes qui est aimé par une autre femme; il y a là un second imbroglio, et vous verrez, — plutôt non, vous ne le verrez pas, car je ne pourrai entrer dans tous les détails, nous serions absolument perdus dans les broussailles, nous ne pourrions plus en sortir, Puck viendrait nous sortir par les cheveux et nous tomberions dans un marécage, il n'y a pas d'erreur, — sachez donc seulement que ceci fait comme un cordon de soie; puis, vous avez des artisans, des ouvriers d'Athènes, un menuisier, un serrurier, un chaudronnier, qui veulent répéter une pièce, Pijrame et Thisbé, pour la jouer à la fête des noces royales. Ceci serait le cordon de chanvre. Et, enfin, nous avons une querelle de ménage entre Obéron, le Roi des Génies, et sa femme, Titania, la Reine des Fées. Gela serait un fil de la Vierge, et nous aurions une étoffe faisant comme une grande écharpe où il y a un fil d'or, un fil de soie, un fil de la Vierge, un fil de chanvre, et tout cela, finalement, représente une sorte de grande toile d'araignée sur laquelle les gouttes de rosée, prismatisant la lumière de toutes les couleurs, jettent comme des pierres précieuses, des rubis, des saphirs, des émeraudes, des chrysoprases, des chrysobéi*yls, et tout ce qu'un poète comme Banville vous aurait dit dans une ballade, par exemple; tout cela forme la pièce. Nous ferons notre possible pour ne pas nous prendre dans cette toile d'araignée, pour ne pas la déchirer, et aussi pour voir, sans en rien perdre, cette immense écharpe se déployer et chatoyer au soleil.

Avant tout, pour vous conduire dans ces dédales de broussailles, et de brume, et d'écharpe, je vais» vous raconter très sommairement, comme un guide/j le commencenicnt de la pièce, l'exposition.

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Il V a, d'abord, Thésée qui parle à Hippolyte des h\es qu'il prépare et qu'il veut qu'on prépare à thènes pour leurs noces. Puis, un berger vient se laindre de sa fille, Hermia. Sa fille Hermia, en ffet, est aimée par deux hommes, Démétrius et Lyandre. Le père a promis la main d'Hermia à Délétrius; mais, comme cela arrive presque toujours ans ce cas-là, Hermia préfère un autre jeune omme qui s'appelle Lysandre; celui-ci l'a conquise t séduite par son beau langage, par ses vers, par on amour et, finalement, par ce je ne sais quoi qui ait que l'amour souffle où il veut. Il se trouve donc u'ils s'aiment ainsi et que Démétrius n'est pas aimé. >émétrius, de son côté, est adoré par une autre jeune lie, Hélène, amie d'Hermia, mais que lui n'aime pas u tout. Vous voyez déjà quelle source de compilations nous avons là, car les deux jeunes filles ont très bonnes amies, elles s'aiment et elles se isent tous leurs secrets. Hermia est désolée que )émétrius n'aime pas Hélène et qu'il l'aime, elle, uisqu'elle ne l'aime pas; elle dit à Hélène :

— Sois tranquille, je te débarrasserai de ma préence, et, quand Démétrius sera seul devant toi, il 'aimera certainement.

Thésée, appelé par le père à juger le cas, veut [ue la loi soit obéie; il décide que, tel jour, Hermia [evra prendre un parti et épouser l'homme que son 1ère lui destine, ou bien alors être condamnée à lort ou mise dans un couvent. Un couvent, comme 1 pouvait y en avoir à cette époque-là, de chasseesses, de nymphes destinées à Diane. Hermia reuse avec énergie de se marier avec Démétrius, et ^ysandre la décide alors à le suivre; il lui donne endez-vous dans un bois, près d'Athènes, où ils se etrouveront le soir, pour aller chez des parents [u'il a loin de la ville.

Hermia, pour prouver à Hélène qu'elle l'aime, et [ue, si elle lui prend le cœur de Démétrius, ce n'est )as de sa faute, lui révèle le plan qu'ils ont conçu le se sauver. Hélène pour se faire bien venir de

Démétrius, ■— voye^ la pauvre ôrae innocente! — n'a rien de plus pressé que d'aller avertir celui-ci qu'Hermia va se sauver; comme cela, pense-t-elle, il va courir après elle, « mais il me saura gré de ce que je lui ai dit, et peut-être m'aimera-t-il » ! Voyez comme elle connaît peu le cœur des hommes, — je ne dis pas des femmes; peut-être qu'une femme se serait laissé prendre à cet héroïsme; mais un homme, jamais de la vie. Il est beaucoup trop grossier!

Vous allez voir ces deux couples, ou plutôt Hermia aimée par les deux hommes, et Hélène qui court après Démétrius, se retrouver dans le bois voisin d'Athènes. Or, c'est dans ce même bois que les artisans viendront répéter Pyrame et Thisbé, pour être tranquilles. Et, enfin, c'est dans ce même bois que vont se rencontrer Obéron et Titania, qui sont en bisbille. Tout va donc se concentrer dans ce bois, et vous jugez d'ici l'imbroglio et toutes les aventures menues qui vont s'imbriquer les unes dans les autres et faire un galimatias d'aventures duquel on ne pourra pas sortir. On en sortira tout de même, rassurez-vous, puisqu'il y a là un magicien qui est Shakespeare, et son serviteur qui est le petit Puck.

Maintenant, entrons rapidement dans la pièce, vous allez comprendre tout.

Au début, c'est la scène du père venant se plaindra à Thésée, qui décide qu'Hermia devra épouser Dé niétrius ou se retirer du monde; puis, la scène où Ilermia, ayant décidé de fuir avec Lysandre, en fait la confidence à Hélène qui le répète à Démétrius Vous êtes déjà au courant. Nous voici maintenant à Athènes, où les artisans discutent sur la répétition qu'ils vont faiie.

Ici, je suis forcé tout de suite d'entrer dans la tra

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