ACTE III
L*acte troisième!... Et toujours les conséquences qui marchent, qui poussent sorties du grain. Vous avez vu, tout à l'heure, que, dans le bal, il s'est passé un dialogue entre Roméo et Juliette. Ce dialogue a été entendu par Tebaldo, qui est son cousin. C'est un homme brutal, violent et sanguinaire. Il rencontre dans la rue Mercutio, Benvolio, la bande des Montaigus, et leur cherche querelle. Roméo arrive, essaie de les séparer. Pour la première fois.
il se montre conciliant; car, d'ordinaire, il a aussi répée facilement à la main. Il est traité de lâche par Tebaldo. Un duel s'engage entre Mercutio et Tebaldo. Mercutio est blessé. Il tombe mort. Mort, lui, le cher compagnon, le boute-en-train de la bande, celui qu'aimait le plus Roméo parmi ses amis! Roméo se reproche d'avoir été lâche vraiment.
— C'est mon amour, dit-il, qui m'a rendu eîTéminé! Il tient tête à Tebaldo qui revient; et, à son tour,
Tebaldo est tué. C'est Roméo qui le tue.
Ici, nouvelle scène des gens dans la rue, qui crient, se battent. Le prince arrive, et condamne le malheureux qui a contrevenu aux ordres formels donnés. Pendant que Roméo fuit, poussé par Benvolio, le prince déclare que, pour cette fois, il fait encore grâce de la vie, mais que Roméo sera puni de bannissement.
Voilà Juliette qui est toute seule, attendant les nouvelles, et la nourrice revient, lui annonçant la mort de Tebaldo et le bannissement de Roméo. Elle crie, d'abord, contre celui qui a tué son cousin; mais quand la nourrice, qui dit toujours Amen! à chaque parole de Juliette, ajoute :
— Que la honte tombe sur Roméo pour avoir tué...
— Non! s'écrie Juliette. Puisse ta langue se couvrir d'ampoules pour le souhait que tu viens de former! Ah! quelle bête, moi, j'étais de gronder contre lui!
— Mais allez-vous parler bien de celui qui a tué votre cousin?
— Et parlerai-je mal de celui qui est mon époux...? Car ils sont mariés, en somme, maintenant!
— Ah! mon pauvre seigneur, quelle langue caressera ton nom, puisque moi, ton épouse depuis trois heures, j'ai pu le blesser. Eh bien! oui, il a tué mon cousin; mais mon cousin voulait tuer mon époux! Allons, allons, retournez, folles larmes, à la source d'où vous êtes sorties! Il vit, mon époux, que Tebaldo voulait tuer; et lui, il est mort! Eh bien! quoi?... C'est bien fait pour Tebaldo. Mais alors,
pourquoi donc est-ce que je pleure? Ahl oui, je sais Iiourquoi je pleure I Je pleure parce que Roméo est banni I
Et clic envoie vite la nourrice pour savoir comment il prend cette peine du bannissement, et ce qu'il est devenu. La nourrice court rapidement chez le frère Laurent, où nous trouvons Roméo qui, en effet, est désespéré de ce bannissement. En vain, le pauvre frère Laurent essaie de le consoler, Roméo répond :
— Non! non, ah! ne me dis rien! Que veux-tu que je fasse, si je quitte Vérone? Le monde n'existe pas pour moi, en dehors de Vérone! Il y a le purgatoire, la torture, l'enfer! Etre exilé d'ici, c'est être exilé du ciel! Le ciel est ici où vit Juliette! Mais le moindre chat, le moindre chien, la plus petite souris, vivent ici dans le ciel, puisqu'ils peuvent la contempler! Et moi, Roméo, je ne le peux plus. Ah! ne me dis pas encore que l'exil n'est pas la mort! N'avais-tu donc, pour me tuer, aucune potion empois sonnée, aucun couteau bien effilé, aucun genre de mort soudaine, aussi bas fût-il, au lieu de ce mot : banni! Oh! Banni! Mais, frère, les damnés se servent de ce mot en enfer, et leurs hurlements l'accoml)agnentl Comment as-tu le cœur, étant un prêtre, un pieux confesseur, un homme qui absout les péchés, et mon ami déclaré, comment as-tu le cœur de m'égorger avec ce mot, ce mot: Banni! Banni? Et il veut se tuer, tout simplement. Il se précipite par terre :
— Non, ne me dis rien, tu ne peux pas me parler! Si Juliette était ta bicn-aimée, si tu n'étais marié que depuis trois heures, si Tebaldo avait été tué par toi, si tu étais éperdu d'amour comme moi, banni comme moi, alors tu ne parlerais pas! Tu pourrais arracher tes cheveux, et tomber à terre comme je fais en ce moment, pour prendre la mesure de la fosse où je vais dormir!
A ce moment, on frappe à la porte. C'est la nourrice qui arrive et raconte ce qui se passe là-bas. Elle dit que c'est exactement la même chose, que sa
maîtresse fait ce qu'il fait. Elle est couchée, sanglotant et pleurant, pleurant et sanglotant. Puis, en vaillante commère :
— Allons, dit-elle, allons, messire, relevez-vous î Relevez-vous, si vous êtes un homme. Au nom de Juliette, par amour pour elle, relevez-vous, tenezvous droit! Pourquoi vous laisser tomber dans un tel désespoir!
Et lui, de plus en plus fou, désespéré, tire son épée et veut se tuer. Le frère Laurent l'en empêche, et lui dit que, en tout cas, son devoir, puisqu'il est marié avec Juliette, est d'aller la trouver.
Roméo ira, en effet, trouver Juliette. Il recommande à la nourrice de se tenir derrière le mur, où son valet lui jettera une échelle de corde. Ainsi pourra-t-il joindre Juliette et la consoler, puisqu'il est son époux.
Et voici leur second duo d'amour, et le dernier, hélas! Car ils n'en auront plus d'autre, les infortunés! C'est le fameux duo qu'on appelle le duo du balcon. Vous savez ce que représente la scène; c'est la chambre de Juliette, et le balcon donnant sur le parc.
J'ai eu la joie, en Angleterre, de voir jouer cette pièce bien des fois en anglais; mais une fois, entre autres, en province, à Manchester, par une troupe qui était composée presque d'amateurs. Ils n'avaient pas un grand génie dramatique, certes! En revanche, leur candeur, leur simplicité, m'ont donné ce régal, que je crois unique au monde, et que nous ne verrons jamais à Paris, d'un Roméo qui avait dix-huit ans, et d'une Juliette qui en avait quinze et demi. Eh bien! cette scène du balcon, c'est comme cela qu'il faut qu'elle soit jouée, par deux enfants qui, en effet, ne pensent qu'à leur amour et qui sont beaux de pureté, d'ingénuité, sublimes par un manque absolu d'artifice et même d'art.
Quand le couple va au balcon, Juliette dit : — Quoi! Tu veux partir? Mais le jour est encore loin! C'était le rossignol, ce n'était pas l'alouette, dont le chant a bercé ton oreille craintive. Il chante la nuit, tiens..., là-bas, sur ce grenadier. Crois-moi, mon amour, c'était le rossignol.
Roméo. — C'était l'alouette, le héraut du matin, et non pas le rossignol! Regarde bien, aimée, regarde ces jalouses bandes de lumière qui, dans le ciel d'Orient, enlacent les nuages voulant se séparer. Les flambeaux de la nuit sont consumés, et le jour joyeux pose la pointe de son pied sur la crête des montagnes. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir.
Juliette. — Non, cette lumière là-bas n'est pas la lumière du jour, je le sais bien, moi! C'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir cette nuit de torche et t'éclairer dans ta route vers Mantoue! Oh! reste encore, reste; tu n'as pas besoin de partir!
Roméo. — Que je sois pris, que je sois mis à mort, j'en suis heureux si tu le veux ainsi. Je dirai volontiers que cette lueur grise, là-baç, n'est pas l'œil du matin, mais le pâle reflet du front de la lune. Je dirai que ce n'est pas l'alouette dont les notes élevées frappent la voûte du ciel! J'ai plus désir de rester que je n'ai envie de partir! Viens donc, viens, mort, et sois la bienvenue, puisque Juliette le veut ainsi. Qu'en dis-tu, mon âme, qu'en dis-tu? Oui, causons! Tu dis vrai, il n'est pas encore jour!
Juliette. — Mais si! Ah! si, c'est le jour! Oh! c'est le jour! Ohl pars, vile, vite. Oui, oui, c'est l'alouette qui chante aJnsi, hors de ton, des mélodies âprement discordantes et des notes suraiguës. Il y a des gens cpii diseiil que l'alouette fait de beaux accords; mais non, ce n'est pas vr^i, puisqu'elle nous sépare! Oh! fuis, va-t'en, je t'en supplie! Voici la lumière (]ui monte de j^lus en plus! Pars!
Roméo. — Plus grandit la lumière, hélas! plus s'augmentent les ténèbres de nos malheurs.