‹ À travers Shakespeare. Conférences faites à l'Université des annalesChapitre 5 sur 11 · I.a nourrice arrivant · texte numérisé non relu

I.a nourrice arrivant

— Madame, votre mère se rend à votre chambre! Le jour est levé. Soyez prudents, faites attention.

Juliette. — Alors, alors, fenêtre, laisse entrer le jour et laisse sortir ma vie!

Et Roméo enjambe le balcon, met le pied sur l'échelle de corde, et descend.

— Adieu, adieu! Un baiser encore, et je descends! Et il disparaît.

Juliette. — Mais es-tu donc parti ainsi? 0 mon seigneur, mon époux, mon ami! Oh! il faut que tu me fasses savoir de tes nouvelles, n'est-ce pas, chaque jour, à toutes les heures; car, dans une minute il y a tant de jours! Oh! à ce compte, comme je serai vieille avant de revoir mon Roméo!

Roméo. — Adieu! Je ne laisserai échapper aucune occasion qui pourra te porter mes saints, ô ma bienaimée!

— Oui! Mais penses-tu que nous nous revoyons jamais?

— ■ Oh! je n*en doute pas! Et tous ces malheurs serviront de thème à de douces conversations en nos jours à venir.

— 0 mon Dieu! Mon âme est pleine de pressentiments tristes! Il me semble, maintenant, que tu es si bas, là-bas, il me semble que je te vois comme un mort dans le fond d'une tombe! Ou mes yeux me trompent, ou tu me parais tout pâle..., tout pâle!

Roméo. — Crois-moi, mon amour, c'est ainsi que tu parais, là-haut, à mes yeux. Le chagrin altère et boit notre sang! Adieu! Adieu!

Et, après lui, c'est sa voix qui disparaît dans l'ombre. Et tel est leur second, leur suprême duo!

Et la terrible suite des catastrophes continue. La mère, puis le père, viennent dire à Juliette que Paris la demande en mariage et que, pour éviter toutes sortes de complications, étant donné qu'on est en deuil puisque Tebaldo a été tué justement hier, il faut que le mariage se fasse dans deux jours.

Donc, dans deux jours, elle va être donnée à un autre homme, elle qui est mariée à Roméo! Elle

rcsislc; puis, clic ruse; puis, elle finit par dire franchement que non, qu'elle ne veut pas. Alors, une scène où le père l'insulte. La mère la défend; la nourrice aussi; et le père sort furieux, disant qu'il la déshéritera, qu'il la maudit. Et elle est successivement abandonnée par sa mère, d'abord, et même par sa nourrice; car la nourrice, toujours avec son idée de vouloir le bonheur de l'enfant, lui conseille de faire ce qu'exige son père, de renoncer à Roméo, d'en épouser un autre. Elle n'y voit pas d'inconvénient, elle, la nourrice; elle ne croit pas à ce grand amour pour Roméo et elle se dit :

— Bah! L'un ou l'autre, qu'importe!

Sur quoi la pauvre enfant ne dit plus rien, cesse de discuter; mais, sachant que l'amour est plus fcrt que tout, elle fait semblant d'accepter, elle va courir chez le frère Laurent qui est le refuge de ces pauvres et gentils pécheurs, et elle lui déclare net ceci :

— Trouve-moi un moyen, quel qu'il soit, pour empêcher qu'on me marie avec un autre homme, puisque je suis mariée avec mon Roméo, et si tu ne trouves pas ce remède, je me tuerai. Voici un couteau. Si tu n'as pas de remède à me donner, si tu ne lieux pas me faire éviter ce mariage, eh bien! celui-ci servira d'arbitre entre nous deux, et je me tuerai à tes yeux.

El! rayé, le pauvre frère Laurent lui dit :

— Ecoute! Je vois que tu préfères la mort à ce mariage qu'on te propose. Eh bien! si vraiment tu l>réfères la mort, le remède que je vais te proposer est un remède aussi terrible que la mort.

Et voici ce qu'il lui propose :

— Je vais te donner un narcotique qui t'endormira. Tu passeras pour morte pendant un certain nombre d'heures. On fera tes obsèques; on te portera au tombeau, le visage découvert (comme on le fait encore en Grèce; je l'ai vu à Athènes; les morts pussent dans la rue, portés sur les épaules des vivants, et le visage complètement découvert); puis,

Roméo, qui est parti pour Mantoue, où il est exile, sera prévenu par quelqu'un que je lui enverrai, et il reviendra; et, à temps, nous irons tous les deux te réveiller dans ta tombe, dans ta fausse tombe. Mais songe à ce que tu vas accepter! Le sépulcre où l'on te mettra, c'est celui où dorment tous tes ancêtres, et c'est là que Tebaldo, ton cousin, est couché, depuis un jour à peine, tout sanglant dans son linceul. Auras-tu le courage de passer là des heures en tête-à-tête avec de telles horreurs?

— Oui, dit-elle. Je n'ai pas peur! Donne-moi cette potion, et ne parle pas de crainte. L'amour me rend forte. Je n'ai peur de rien!

Et, en effet, elle emporte la potion.

La fête continue. On prépare tout pour la noce. Juliette reste seule, avec sa mère d'abord, qu'elle écarte, puis avec sa nourrice. Alors, quand elle est là avec ses toilettes qu'elle a essayées pour la noce, quand elle est toute seule, ayant congédié aussi la nourrice, alors, malgré son courage, elle a une angoisse devant l'atroce chose à laquelle elle va se soumettre. Et c'est ici une des corrections de Shakespeare.

Dans la première version, il n'y avait que quelques mots disant sa peur. Ici, il y a insisté; il a montré le sentiment de terreur de cette pauvre enfant, sentiment naturel comme celui que vous avez vu dans Euripide pour la malheureuse Iphigénie. Et, alors, il est arrivé à exprimer une sorte de paroxysme dans la terreur. Il faut que Juliette (et voilà l'horrible difliculté quand on joue ce rôle), il faut que Juliette soit une enfant qui n'ait pas quatorze ans, et, néanmoins, vous allez voir jusquià quel délire de terreur elle s'exalte.

Elle vient de dire adieu à sa nourrice.

— Adieu! (Puis, bas.) Dieu sait quand nous nous reverrons! Ah! il coule en mes veines un petit frisson qui glace presque en moi la chaleur de la viel Ah! je vais les rappeler, j'ai trop peur! Oui, oui! Nourrice! Oh! non! non! Que ferait-elle? Il faut

IIG A THAVEHS SHAKESPEARE

absolument que je joue seule ma scène lugubre... Viens, fiole... Mais quoi! Et si ce breuvage n'agissait pas du tout, si l'on allait me marier demain matin!... Oh! non, non! voici qui s'y opposerait... Repose ici, toi... {Elle met un poignard à côté d'elle.) Mais si c'était un vrai poison, que le frère m'a subtilement remis pour me faire mourir, dans la crainte de se déshonorer par ce nouveau mariage puisqu'il m'a déjà mariée à Roméo! Oh! non, non, non! Cela ne se peut pas. Il a été de tout temps reconnu pour un saint homme! Non, c'est mal, d'accueillir une aussi mauvaise pensée... Et qu'arrivera-t-il si, lorsque je serai dans la tombe, je me réveille avant l'heure où l'on viendra me délivrer? Ah! ne serai-je pas suffoquée dans ce caveau dont la bouche infecte ne livre passage à aucun air salubre, et n'y mourrai-je pas étouffée, avant que Roméo ne vienne? Ou, si je vis, n'est-il pas probable que l'horrible sensation de la mort et de la nuit associée à la terreur du lieu, ce caveau, cet ancien sépulcre où depuis des centaines d'années se sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis, où le sanglant Tebaldo encore fraîchement en terre se putréfie dans son linceul, où, dit-on, les esprits reviennent à certaines heures de la nuit... Oh! si alors je me réveille, je perdrai la raison, environnée comme je serai de toutes ces terreurs hideuses! Et alors, alors, en proie à la folie, ah! mais, que ferai-je! que ferai-je!... Voyons! Est-ce que je rêve? Il me semble, il me semble que j'y suis, que je vois le spectre de mon cousin cherchant Roméo qui lui traversa le corps de sa rapière... Arrête, Tebaldo, arrête!... Mais non, non! Va, je viens, Roméo, je viens! Je viens; c'est pour toi que je bois ceci!

Et elle se jette brusquement sur le lit, en avalant le narcotique.

Le lendemain, arrive la nourrice, pour la réveiller. Vous allez la voir, la nourrice, dans toute son atroce

KOMÉO ET JULIETTE 117

réalité de commère, et, pourtant. Dieu sait qu'elle adore cette enfant!

— Mai tresse! Maitresse! Juliette!... Ah! elle dort solidement, j'en réponds. Mais, mon agneau! Ah! fi! la petite dormeuse! Voyons, ma chérie... Madame, madame, mon cher cœur! Eh! petite fiancée! Alors, quoi? Pas un mot?

Et elle se livre à des plaisanteries, à des badinages que je ne peux pas vous lire, mais qui sentent la femme du peuple à plein nez. Tout d'un coup, elle s'aperçoit que Juliette €st tout habillée sur son lit.

— Comment! Habillée avec vos parures? Vous vous êtes donc levée, habillée et recouchée? Eh! madame! madame... Au secours! Au secours! Madame est morte!... Oh! quel malheur! Oh! pourquoi suis-je née! Oh! oh! Un peu d'eau-de-vie, un peu d'eaude-vie...

Et elle se met à courir, prête à pâmer, terrifiée à la fois et grotesque, dans toute sa simplicité.

Tout le monde arrive, les parents, Paris, le frère Laurent qui venait pour la noce. Le frère Laurent arrange tout, console chacun de son mieux, dit qu'au lieu d'une noce on fera des obsèques; car c'était l'habitude, en Italie, d'enterrer tout de suite après la mort. Tout le monde se dirige donc vers le cimetière, où Juliette va être portée le visage à découvert, et sera mise dans la tombe. Elle y a été déposée quand s'ouvre le cinquième acte.

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