‹ À travers Shakespeare. Conférences faites à l'Université des annalesChapitre 6 sur 11 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Roméo est là-bas, à Mantouc, exilé. Il attend des nouvelles, et va sans doute y recevoir la lettre par laquelle le brave frère Laurent doit lui faire savoir qu'il peut revenir réveiller Juliette. Mais l'homme qui a été envoyé pour porter cette lettre a été

empêché de partir; c'est un moine, et, comme il y avait des menaces de peste dans son couvent, on l'a garde. La lettre n'est donc pas arrivée. Ce qui arrive, c'est Balthazar, un domestique de Roméo, qui lui annonce les obsèques de Juliette. Et Roméo devient fou de désespoir. Oui, fou, dans Shakespeare! Dans Bandello, le petit jeune homme amoureux est resté un Italien, très simplement amoureux, un pauvre être charmant, d'ailleurs, qui se laisse mourir de douleur, sans plus. Ici, nous avons affaire à un grand amoureux tragique, à une sorte de jeune lord ardent, violent, que la passion et le désespoir rendent frénétique.

— Va, dit-il à Balthazar, va d'abord me préparer de quoi écrire! Puis, loue des chevaux! Nous partons ce soir. Oui, moi, je sais ce qu'il me reste à faire.

Et il se rappelle une boutique d'apothicaire qu'il dépeint dans une description merveilleuse de réalisme. Il a vu là des sortes d'animaux bizarres, et des fioles de poison, et il dit :

— C'est un pauvre diable qui, pour un peu d'or, me vendra un poison (dont la vente était défendue, sous peine de mort, à Mantoue).

Il se rend, en effet, chez l'apothicaire, achète ce l)oison. Je vous passe la scène, qui est pourtant d'un l)iltoresque extraordinaire; mais j'ai hâte d'en être à la scène finale, au formidable et sublime dénouement.

La scène est au cimetière, où vient d'abord Paris, celui dont les fiançailles n'ont pas abouti. Il est avec un page. Il apporte des Heurs. (L'est un charmant jeune homme. Il dit qu'il veut mettre ces fieurs autour du tombeau de sa bien-aimée, et il apostc son page en lui recommandant, si quelqu'un pénètre dans le cimetière, de donner un coup de sifflet pour le i)révenir. En effet, pendant qu'il est en train d'orner de fleurs le tombeau, un coup de sifflet retentit, et il voit arriver un homme qu'il ne reconnaît pas tout de suite et qui porte une torche. C'est Roméo, avec Balthazar. Roméo dit à Balthazar :

— Donne-moi cette pioche et la barre de fer pour soulever... Tiens, prends cette lettre; demain matin, de bonne heure, aie soin de la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la lumière. Quelque chose que tu entendes ou que tu voies, je t'ordonne, sur ta vie, de rester à l'écart et de ne pas m'interrompre dans mes actions. Je descends dans l'asile de la mort, pour contempler le visage de ma dame. Ainsi donc, pars, va-t'en. Mais si, soupçonneux, tu reviens pour épier ce que je fais, je te couperai en morceaux et je sèmerai tes membres dans ce cimetière affamé d'existences. La situation et les pensées de mon âme sont frénétiques, plus féroces et plus inexorables que les tigres à jeun ou que la mer mugissante!

Vous le voyez, cet être enfantin et charmant est devenu un héros et presque une bête fauve.

Balthazar se cache. Alors Paris s'avance. Il croit à un odieux sacrilège. Il veut défendre le tombeau de la jeune fille. Roméo lui dit :

— Non, non! laissez-moi, seigneur; allez-vous-en. Ne vous occupez pas de moi, mon bon et gentil jeune homme, ne tentez pas un homme désespéré!... Fuis d'ici et laisse-moi seul. Pense à ceux qui dorment ici, et que leur pensée te fasse fuir. Je t'en conjure, jeune homme, ne fais pas tomber un autre péché sur ma tête en me poussant à la fureur I Va-t'en! va-t'en! va-t'en I Tu diras plus tard que la clémence d'un fou frénétique t'a sauvé la vie.

Paris ne l'écoute pas, tire son épée; ils se battent. Paris est tué.

Paris, avant de mourir. — Ah! ah! je suis tué! Mais, si tu es charitable, ouvre la tombe et déposemoi à côté de Juliette.

Roméo. — Sur ma foi, je le ferai! Tachons de reconnaître son visage... Ah! c'est le parent de Mercutio, le noble comte Paris! Oui, que me disait mon valet, en route, pendant que mon âme, bouleversée de tempêtes, ï'écoutait sans l'entendre? Je crois qu'il m'a dit que Paris devait être marié à

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Juliette! Me l'a-t-il dit, ou non? Ou bien ai-je rêvé la chose? Oui, je suis assez fou pour avoir imaginé cela tout seul en l'entendant parler de Juliette!... Oh! donne-moi ta main, gentilhomme, toi qui fus inscrit avec moi sur le livre de l'âpre malheur! Oui, oui, je vais t'ensevelir en un glorieux tombeau. Un tombeau? Non pas, ô jeune homme égorgé! mais un phare; car Juliette y est couchée, et sa beauté fait du caveau une salle de fête pleine de lumière. Viens! viens! Mort, couche-toi ici, enterré par un homme mort aussi.

Il le dépose dans le caveau. Puis, presque dément :

— Ah! que de fois les hommes, lorsqu'ils sont sur le point de mourir, se montrent gais! C'est ce que leurs gardiens appellent « un éclair avant la mort »... Allons! allons! voilà que je plaisante!...

Il voit, à ce moment, Juliette, et s'écrie :

— O ma chérie, ma femme!... (// la regarde.) La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'as pas été conquise; l'étendard de la beauté est encore rouge sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'y a pas été planté. (// trouve le corps de Tebaldo.) Tebaldo! Oui, c'est toi qui es couché là, dans ton linceul sanglant! Ah! quelle plus grande réparation puis-je te faire, que de séparer de ce monde celui qui fut ton ennemi, au moyen de cette même main qui a tranché ta jeunesse dans sa fleur! Pardonne-moi, cousin, pardonne-moi! (// revient à Juliette.) O chère Juliette!... Mais pourquoi es-tu encore si belle? Croirai-je que l'immatériel Trépas est amoureux, et que ce monstre maigre et abhorré te garde dans les ténèbres pour être sa bicn-aimée? Oh! non, non, non! Je vais aller habiter avec toi, et jamais i)his, jamais, je ne quitterai ce palais de sombre nuit! Là, je resterai avec les vers qui sont tes filles de chambre; là, j'établirai le lieu définitif de mon repos, en débarrassant cette chair, fatiguée, de la tyrannie des étoiles funestes... Ah! ah! regardez-la pour la dernière fois, mes yeuxl Prenez votre

ROMÉO ET JULIETIE l2i

dernière étreinte, mes bras! Et vous, mes lèvres, ô vous qui êtes les portes de l'âme, scellez d'un baiser loyal un marché éternel que je conclus avec la mort... Je bois à mon amour. (// boit le poison.) Tu étais un honnête marchand de poison, toi, ta drogue agit vite... Ah! je meurs ainsi avec un baiser. Et il meurt, les lèvres sur celles de Juliette.

Arrive le frère Laurent, qui vient jusqu'au tombeau et découvre successivement tout ce tas d'horreurs : le cadavre de ïebaldo, celui de Paris, celui de Roméo.

— Ah! mon Dieu, dit-il, je suis arrivé trop tard! En effet, il sait que sa lettre n'a pas été remise

et il ajoute :

— Quelle heure implacable que celle qui a été coupable de tout ce lamentable hasard! Mais voilà que la dame s'agite...

Juliette, en effet, se réveille.

— 0 secourable frère, où est-il, mon seigneur? Je me rappelle bien où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?

On entend du bruit dehors.

— J'entends du bruit, dit vivement le pauvre frère. Dame, dame, sors de cet antre de mort.

(Il la supplie, explique le malentendu, dit qu'on va venir les surprendre, qu'il faut qu'elle fuie, que Roméo est mort.)

— Allons, viens, ma bonne Juliette!

— Oh! non! non! Pars d'ici, toi! Moi, je ne m'en irai point. Jamais!... Qu'y a-t-il là? Une coupe, serrée par la main de mon fidèle bien-aimé? Ah! c*est le poison, je le vois, qui a mis fin prématurément à ses jours!... Oh! méchant! il a tout bu, et ne m'en a pas laissé..., par amitié, une seule goutte pour me venir en aide après lui!... Ahl je vais baiser tes lèvres. Peut-être y a-t-il encore un peu de poison,

assez pour me faire mourir en y goûtant le cordial du baiser. {Elle le baise sur les lèvres.)... Tes lèvres sont chaudes!

On cntoiul au dehors une voix disant :

— Conduis-nous, petiti De quel côté?...

— Du bruit! s'écrie-t-elle. Oui, oui, En ce cas, il faut que je me dépèche!

Et elle arrache le poignard de Roméo :

— O poignard, qui es là bien à point! Voici la gaine! Tiens, rouille-toi là... {Elle se poignarde.) Fais-moi mourir.

Et elle meurt, sur le corps de Roméo.

A ce moment, tout le monde arrive, et tout va s'expliquer. Le prince est là qui dira que la querelle des Capulets et des Montaigus est désormais terminée. Mais à présent, cela, que nous importe?

Ce qui nous importe, désormais, c'est de tirer (bien vite, hélas! ) les deux conclusions qu'il faut tirer de cette œuvre.

D'abord, la première, en l'honneur du génie de Shakespeare, à la gloire de cette magie de l'art créateur, faisant vivre une histoire qui n'a rien d'historique, et demeurer un conte qui avait été conté par deux conteurs italiens, traduit en français, retraduit en anglais dans un poème, et destiné, dans cet état, à tomber au néant. Saurait-on jamais, sans Shakespeare, (juc Roméo et Juliette ont existé? Car, à l'heure qu'il est, on sait qu'ils ont existé, on le croit, on en est certain. Pourquoi? Parce que le génie est venu et que, d'un coup d'aile, il a emporté ces deux héros du conîe dans un plan supérieur, dans le plan du lyrisme, de la poésie, où les types humains deviennent éternels et sont ceints du flam- Ixiicuient, comme dit Hugo, des yeux qui les regardent. Ils vivent par le génie du poète, et par la foi de ceux qui y croient; et c'est ce qui fait qu'au-

jourd'hui encore, à Vérone, bien qu'on sache (que des gens comme moi, comme vous, comme d'autres, maintenant, sachent) que Roméo et Juliette n'ont pas existé en somme, pas plus que les Montaigus et les Capulets, on voit des pèlerins qui viennent là en pèlerinage, et qu'on leur montre la maison des Capulets, et une sorte d'auge en pierre appelée le tombeau de Juliette; et l'on ne peut s'empêcher de s'imaginer qu'elle a été là, en effet, et l'oir pleure malgré soi! On a beau se dire que ce n'est pas vrai, on pleure! Mais qu'importe que ce ne soit pas vrai? Les pleurs qu'on verse, ils sont vrais, eux, ils sont authentiques, ils montent du fond du cœur; c'est le sang de soi-même et sa vie que l'on verse dans ces pleurs. Eh bien! c'est le privilège du génie de faire, avec des êtres de fantaisie et de rêve, des êtres dont les détails sont empruntés à la réalité, et qui deviennent plus vivants que la réalité elle-même.

La seconde moralité qu'il faut tirer est, celle-là, plus triste, plus amère, et je vous demande presque pardon de vous la révéler; car elle a l'air d'un blasphème contre l'amour. Mais elle n'en a que l'air. Au fond, elle le glorifie mieux encore. Ecoutez!

Il faut s'arrêter une seconde sur le dénouement. Dans Bandello, il y a un autre dénouement : Roméo et Juliette se retrouvaient et échangeaient un dernier baiser. Plus tard, Garrick, le grand comédien anglais qui remit Shakespeare à la mode, reprit ce dénouement, et les fit se retrouver, en effet, une dernière fois. L'auteur français, Boisteau, est celui qui a imaginé le dénouement où ils se réveillent l'un après l'autre, sans pouvoir se revoir et se reparler. Pourquoi Shakespeare a-t-il choisi celui-là? Au point de vue du théâtre, comme on dit, il est certain que l'autre dénouement est meilleur. On se détend à les voir se retrouver, à savoir qu'une dernière fois ils se fondent l'un dans l'autre, et qu'ils ont, enfin, ne fût-ce que le temps d'un éclair, la récompense, la fleur suprême, de leur amour. Il semble que cela vaut mieux et qu'on s'en va le cœur soulagé! Ici,

au contraire, on s'en va le cœur serré en se disant :

— Gomment, ils n'ont pas eu la joie, une dernière fois, de se dire qu'ils s'aimaient? Ils n'ont eu que deux duos d'amour dans leur courte vie, et ils n'ont pas eu l'apothéose d'un dernier, d'un suprême duo, juste le temps de soupirer le mot sacré : « Je t'aime I » Puis, un baiser! Et la mort! Non! Ils n'ont pas eu cela. Le poète ne l'a pas voulu.

Et il a bien fait, parce que c'est ainsi que sa pièce s'est amplifiée jusqu'à l'infini, dans le symbole de l'amour impossible, source de toutes les réalités à force d'être irréalisable. Ayez le courage d'entendre ce que je vais avoir le courage de vous dire!

L'amour est la plus terrible de toutes les passions que nous traversons dans la vie; et ce qu'il y a de particulièrement terrible, c'est l'idéal que l'on y cherche, de vouloir, avec deux êtres, composer un seul être, de tâcher à ce que deux moi n'en soient plus qu'un. Or, quoi que l'on fasse pour y arriver, sauf dans l'instant du coup de foudre qui, en effet, vous fond ensemble comme le baiser du tonnerre amalgame deux corps diiïérents, ou bien dans la mort, cette union cherchée ne se trouve pas. Malgré tout, on reste des êtres séparés, comme Roméo et Juliette ont été séparés. Etant enfants, ils ne se sont jamais vus. Il y avait entre eux la haine des Montaigus et des Capulets. Et il y a, entre tous les êtres vivants, une sorte de haine de la Vie contre nous, nous forçant à passer à côté les uns des autres comme deux astres dans l'espace, qui se voient, qui s'aiment, qui se parlent, mais qui jamais ne se mêlent, ou, quand ils se mêlent, le font dans une catastrophe où ils tombent en poussière et anéantis.

Et non, cependant, ils ne sont pas anéantis! Car, de leur poussière, naîtra un jour un autre être. C'est précisément à cause de cela que Shakespeare qui, comme je vous l'ai dit, aime la vie, et veut la représenter dans sa force, quelle qu'elle soit, bonne ou mauvaise, a préféré cette conclusion, qui est la conclusion même de la vie. Si, lorsqu'on s'aime, les

deux moi qu'on représente pouvaient n'en faire qu'un, alors la Vie serait finie depuis longtemps, puisque l'amour a existé! Mais précisément parce qu'on ne peut pas y arriver, à cette fusion, on en a soif toujours, et de là vient qu'on la poursuit, chacun à son tour, et que d'autres êtres après nous la poursuivront encore, et continueront, et reprendront éternellement ce rêve impossible, qui fait la cruauté, la grandeur, la divinité de l'amour, cette lutte où l'on n'est plus qu'un par l'enfant seulement, si bien que de la sorte la Vie se perpétue sans fin, dans un miracle aussi implacablement absurde que délicieusement adorable.

La Beauté Lyrique dans « Macbeth ». — L'Etude de Deux Ames Criminelles. — La Scène des Sorcières. — L'Idée du Crime chez Lady Macbeth. — Les Tentations de Macbeth. — Les Suggestions de Lady Macbeth. — Le Crime. — Le Remords. — Le Somnambulisme.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Nous n'aurons pas aujourd'hui, comme nous l'avons eu pour Othello, et comme nous l'avons eu pour Roméo et Juliette^ le miel de paroles amoureuses pouvant sucrer la coupe où nous allons boire l'horreur tragique. Nous n'aurons que de l'horreur. Nous allons être en pleines ténèbres sanglantes, avec deux héros du mal, deux criminels, deux protagonistes monstrueux, dont aucun ne saurait être sympathique, puisque la conclusion de cette causerie sera de savoir lequel des deux est le plus abominable.

Tout, d'ailleurs, concourt à rendre ces ténèbres plus épaisses. Nous sommes à une époque lointaine, au XI* siècle, parmi des Barbares qui viennent à peine d'être civilisés par le christianisme, qui sont

encore à demi-nus, vêtus de costumes aux couleurs voyantes, tatoués, portant des plumes comme des Peaux-Houges. Leurs mœurs sont farouches, brutales. Ils habitent des châteaux en pisé, dans lesquels ils se retranchent pour se massacrer les uns les autres. Nous sommes au commencement de la féodalité, au sortir de la sauvagerie.

Le pays lui-même est sinistre. Si jamais vous voyagez en Ecosse, je vous recommande d'aller voir l'endroit où se passe Macbeth, et qui s'appelle, en dialecte écossais, Hart Mitir, ce qui veut dire « la sauvage bruyère ». C'est une lande plantée de bruyère, en effet, de cette plante qui porte malheur, dit la superstition du peuple; et la bruyère n'y alterne qu'avec l'ajonc, tout hérissé de petits dards prêts à vous piquer. A l'horizon, s'allonge la mer, couverte de brumes, que déchirent et mâchent les crocs des rochers. Vous pouvez, d'ailleurs, même sans aller en Ecosse, vous donner cette impression de lande en Bretagne ou dans certains coins du Cotentin. Barbey d'Aurevilly a décrit admirablement une de ces landes cotentines au début d'un de ses romans. Rien n'est plus évocateur de visions, de cauchemars, de terreurs, que ces immenses étendues mornes, que ces brouillards dont les lambeaux effilochés semblent des suaires autour de blancs fantômes se tordant les bras.

Nous avons encore, avec Macbeth, une autre cause de ténèbres tout à fait différente : c'est que le texte même de Shakespeare en a été à peine établi. La pièce ne fut publiée qu'après sa mort, dans la fameuse édition in-folio de 1623, et d'après des copies de théâtre, collationnccs par des souvenirs de comédiens. Il n'y a ici aucun texte que Shakespeare ait revu lui-même. Il y a donc beaucoup de fautes, beaucoup d'interi)()lalions. Et, en outre, le personnage principal étant (comme j'espère vous le démontrer) un Celte, c'est-à-dire un Imaginatif, un lyrique, et presque tous les personnages étant comme lui, on trouve |)articulièrement dans cette pièce ce qu'il y

a dans tout Shakespeare, mais ici avec une intensité presque folle, un débordement de lyrisme comparable seulement à celui du vieil Eschyle. Les mots, quasi tous de rude saxon monosyllabique, ont beau être très brefs, ils sont gros de sens, qui s'enchevêtrent les uns dans les autres. Un seul petit vocable, comme vous le verrez, peut aussi porter comme trois ou quatre fleurs différentes; et cela crée, autour même des pensées, une atmosphère d'images, non pas métaphores de rhétorique, mais images vivantes, pullulantes. C'est ce que Maeterlinck, dans l'introduction de sa très belle traduction de Macbeth, appelle si merveilleusement « la beauté diffuse de l'oeuvre ». Essayer de traduire cela, c'est tout à fait impossible. Il s'y est lui-môme essayé. Il y est parvenu assez souvent. D'autres traducteurs ont eu aussi parfois cette chance. Mais qu'on y arrive jamais pleinement, il ne faut pas l'espérer. Vous devrez donc, de temps en temps, me pardonner et me faire crédit si, ayant à vous lire des passages débordant de ce suc, ayant cette saveur effrayante de mystère, je vous lis le texte shakespearien en collant aux mots anglais des mots français, quitte à parler dans je ne sais quel patois bizarre, qui sera moitié français, moitié anglais, mais qui vous donnera peutêtre la sensation de ces images, de ce mystère et de ces ténèbres où nous allons errer à tâtons comme des fantômes nous-mêmes.

L'histoire qui sert de sujet au drame, n'en parlons pas. Shakespeare ici, comme presque partout, n'a rien inventé. Les grands auteurs dramatiques de génie n'ont pas besoin d'inventer les scénarios de leurs pièces; c'est par l'expression seule qu'ils les font vivre, par la façon de montrer, comme sous des fulgurations, le fond des âmes, à l'aide du verbe qui les illumine, tandis que parlent les personnages.

Qu'est-ce qu'il a voulu exprimer dans cette pièce? Est-ce l'ambition, comme on le dit souvent? Non, ce n'est pas l'ambition. Macbeth est l'étude de deux âmes criminelles, une âme d'homme et une âme de femme; et ces deux âmes, criminelles le sont avec une telle intensité toutes les deux, qu'on se demande, en effet (et c'est le thème de notre causerie, si ce mot peut-être employé pour tant d'horreurs que nous allons voir), quel est définitivement, de ces deux monstres, le plus monstrueux.

Hier au soir, un peu avant minuit, comme j'allais m'endormir, la tête peuplée de tous ces cauchemars, venant de relire pour la... je ne sais quelle fois, le texte entier, en anglais, ^de Shakespeare, je reçus une étrange visite. Un jeune Danois m'apportait, descendant du train (et s'excusant de n'avoir pu arriver plus tôt), un livre qu'il a traduit, qui n'est pas encore publié chez nous, et qui a pour auteur M. Auguste Goll, grand criminaliste danois, et ancien directeur de la police de Copenhague. Ce livre est intitulé Les Types Criminels dans Shakespeare. Malgré la fatigue et l'heure avancée, je l'ai dévoré, et j*ai eu la joie de voir que nous nous étions rencontrés dans l'interprétation du caractère d'Iago, et dans celle que je vais vous donner aujourd'hui de Macbeth et de lady Macbeth. Nos conclusions n'aboutissent pas toujours exactement par les mêmes voies; mais peu importe! J'ai été heureux de voir qu'un homme expert dans les questions criminelles concluait ici, comme moi, expert en ces matières seulement comme un poète peut et doit l'être! ('ar ce qui nous distingue des autres hommes, vous le savez, c'est que nous avons la faculté de nous dédoubler, d'entrer dans les âmes qui ne sont pas les nôtres, et d'y vivre, de leur donner un corps, comme les comédiens le font, et d'être absolument sincères pendant que nous le faisons; grâce à quoi, lors(|ue nous créons (je dis nous, c'est une façon de parler), lorsque Shakespeare crée Macbeth, il est Macbeth et lady Macbeth. Et voilà pour quelle raison,

dans l'espèce de réquisitoire (car on a dit que jallais prononcer aujourd'hui un réquisitoire contre lady Macbeth; mais n'en croyez rien; je ne suis pas un homme à prononcer un réquisitoire, surtout contre une femme, si coupable qu'elle soit), bref, dans cet exposé des faits, pour être absolument impartial, je prendrai les témoignages mêmes des deux coupables; ce qu'ils ont dit, je vous le dirai, je vous le répéterai, je vous le commenterai à peine; et c'est vous qui déciderez, vous seules, en dernier ressort! Pas tout à fait en dernier ressort, puisque vous devez entendre encore, dans quinze jours, l'admirable plaidoyer de défense prononcé par Henri Robert, qui, vous le savez, défend la veuve et l'orphelin, et aussi ceux qui font des veuves et des orphelins. Je suis convaincu qu'il vous rendra lady Macbeth blanche comme une hermine après que vous aurez, avec moi, vu la noirceur de son âme; car, je vous le dis d'avance, je ne vous prends pas en traître, la vraie coupable, c'est elle. Je vous impose presque, d'avance, cette conclusion; mais ce n'est pas moi qui agis de la sorte; c'est lady Macbeth en personne qui va s'accuser devant vous.

Macbeth, lui, est un brave guerrier, un héros, un honnête homme, un brave homme; mais c'est un faible, un de ces faibles qui se laissent troubler, suggestionner, comme on dit; c'est un homme à imagination, un Celte, ne l'oubliez pas; c'est un rêveur, un lyrique, qui a des visions, des hallucinations, qui grossit les choses. Et, en même temps, comme tous les Celtes, c'est un raisonneur, un homme qui analyse toutes les nuances d'une idée ou d'une sensation, et qui, étant donné un fait, en déduira toutes les conséquences. Argiitè loqui! Il sait parler et discuter avec finesse, avec astuce. Il a ce mélange d'imagination et de syllogisme qui est la caractéristique des Celtes.

Elle, au contraire, je vous le montrerai tout à l'heure, ce n'est pas une Celte; elle est Saxonne, Anglo-Saxonnc; elle est de race germanique; elle

ressemble aux fameuses héroïnes des Niebelungen, vous verrez en quoi. C'est un être positif qui va droit aux réalités, qui ne considère que les réalités. Elle appartient à la race de celui qui a dit : ce La force prime le droit. » Quand une chose est faite, si elle est bien faite, lady Macbeth ne comprend pas comment ni pourquoi on en peut avoir remords ou même regret.

Voilà les deux personnages posés, et vous allez, maintenant, les regarder à l'œuvre. Vous constaterez tout de suite, dès la seconde scène, de quelle façon géniale Shakespeare a su troubler le Celte, qui vient d'être victorieux, qui a remporté un grand triomphe sur les ennemis de son pays, et dont, juste à ce moment-là, l'âme va être ébranlée par une fantastique apparition. Tel est le grain, en effet, jeté par hasard, comme toujours dans Shakespeare, et d'où fleuriront pour Macbeth toutes les catastrophes.

Les premières scènes se passent dans cette lande déserte où, si peu Imaginatif qu'on soit, on ne peut pas, à certaines heures, le soir, par exemple, et dans le brouillard, se dérober à la vision d'êtres surnaturels. En Bretagne, quand vous voudrez vous en donner la peine, vous verrez danser des korrigans dans la lande. Tout le monde peut en voir. Ici, nous apparaissent tout de suite trois sorcières.

Ne vous moquez pas trop de ces sorcières, en pensant que c'est un moyen dramatique bien enfan^ tin! Non! Même aujourd'hui, en notre époque de lumière et de progrès, comme on dit volontiers, I)ersonne n'a le droit de traiter de sauvages les hommes qui croient aux sorcières; car, de nos jours, neuf personnes sur dix (et je ne parle pas seulement des femmes, mais aussi des hommes, des savants, et même des médecins) ne se gênent pas pour consulter des cartomanciennes, des chiroman-

ciennes, des voyantes, des somnambules et des devineresses. Ne soyez donc pas étonnés que des Barbares du XI' siècle aient été impressionnés par des sorcières.

Si j'avais le loisir d'étudier la pièce par le menu, si nous avions des heures pour nous attarder sur le texte de Macbeth, je m'amuserais à vous montrer ce que font et ce que disent les sorcières, vers par vers; et je vous ferais voir alors que Shakespeare n'est pas seulement un très profond psychologue, un merveilleux auteur dramatique, mais qu'il est, en même temps, un artiste subtil, raffiné, et qu'on peut étudier dans le détail une scène de Shakespeare, comme on étudie un sonnet de Heredia. Les mots sont placés exprès à un endroit, et avec telle ou telle spéciale sonorité, parce qu'il le veut ainsi. Un tout petit exemple de technique va vous en rendre compte.

Les pièces de Shakespeare sont écrites en prose, en vers blancs et en vers rimes. Le grand vers de la tragédie, celui qui s'appelle the blanke verse, et qui, chez nous, est impossible, se hausse, de temps en temps, à être un vers anapestique (l'anapeste étant composé de deux brèves et une longue); mais le rythme le plus usuel est le rythme ïambique, auquel la langue anglaise se prête le mieux, et qui se bat par une brève et une longue. Or, notez ceci : presque toujours, quand les sorcières parlent, elles emploient le r\thme précisément contraire, le trochée, qui se compte par une longue et une brève. Je vais vous dire un vers en anglais qui va vous en faire sentir le son et la cadence :

When we sball we Ihree meet ngaiii...

Cela donne un temps lourd, un temps bref; et, quand on l'écoute, on a la sensation de voir une sorcière sautiller, ou, pour prendre le terme vrai, plus exact, sauteler, comme un crapaud ou comme une bête qui a une jambe coupée. Cela donne un côté boiteux, mystérieux et biznrre à la fois, presque

burlesque, quoique sinistre, et qui va bien aux sorcières.

Maintenant que je vous ai fait ce petit cours de versification, nous entrons dans le texte, traduit, autant qu'on peut essayer de traduire ces choses-là, c'est-à-dire mal, mais avec une sorte de dévotion dans la fidélité.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Quaud scrous-nous les trois ensemble, derechef, dans le tonnerre, les éclairs, ou dans la pluie?

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Après le hourvari fini, après la bataille là-bas, perdue ou gagnée.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Ce Sera avant le coucher du soleil.

— A quel endroit?

— Sur la bruyère.

— Oui, pour nous rencontrer avec Macbeth. Ici, des rimes triplées au bout de vers très courts :

— }Vhere the place?

— Upoii the heath.

— There to méat with Macbeth.

A cet instant, un long miaulement de chat. Une des sorcières dit :

— Je viens, Graymalkin.

Puis, une espèce de soupir de flûte; c'est le cri du crapaud.

— Paddock appelle, dit la deuxième sorcière. Et la troisième ajoute :

— On y val

Et, enfin, la fameuse formule, en trochées, toujours, et en vers à rimes :

Pair is foui, and foui is fair.

Hover through the fog and fîlthy air.

<i Beau est laid et laid est beau.

« Planons à travers le brouillard et l'air sale. »

Sur (pioi elles s'évaporent dans cet air, et dispa-

raissent, cependant qu'arrivent des guerriers racontant que Macbeth vient de triompher, par une éclatante victoire, des ennemis qui avaient envahi l'Ecosse.

Et voici revenir les sorcières, dans une autre partie de la lande, toujours sous le brouillard, des voiles de brouillard qui se lèvent, et que les sorcières déchirent comme à des vols de chauves-souris. Puis, elles font halte encore, et bavardent de tout, ce qu'elles ont manigancé pendant ce bref voyage, qui a été très long; car, étant des sorcières, elles ont pu faire la moitié du tour du monde en bien moins de quatre-vingts jours, voire seulement en une ou deux minutes. L'une a tué le cochon; l'autre a pris le pouce d'un pilote naufragé. Tout en jacassant, elles attendent Macbeth, dont l'approche est annoncée par de lointains roulements de tambour. Cela les met en gaieté. Et alors elles se prennent par la main, et chantent.

Les fatidiques sœurs, la main dans la main, courrièrcs de la mer et de la terre,

Ainsi vont en rond, en rond,

Trois fois pour le tien, trois fois pour le mien.

Et trois fois de plus pour faire neuf.

Puis, brusquement, cessant de chanter et danser : — Chut! font-elles. Le charme a fini de tourner. Et voici Macbeth et son ami Banquo. Combien différents : l'un, Banquo, très honnête homme, mais solide dans sa conviction d'honnête homme; et l'autre, Macbeth, qui est un brave, un guerrier, un honnête homme lui aussi, mais un faible, un de ces gens sur qui les moindres suggestions peuvent avoir prise. Et vous allez juger comment les sorcières et la Destinée travaillent pour lui bouleverser l'âme.

Il vient d'être vainqueur; il est donc dans l'exaltation de son triomphe; et il aperçoit soudain ces

trois êtres bizarres, des femmes, vieilles, tordues, décharnées, boiteuses, portant au coin des lèvres de longs poils blancs qui leur font comme une barbe fantastique, à la fois grotesques et mystérieuses.

— Regardez, Macbeth! dit Banquo. Quels sont ces êtres-là, si décharnés, d'un accoutrement si farouche, qui ne semblent pas des habitants de la terre, et qui, cependant, sont sur elle.

Il s'ap.irochc, et il leur dit :

— Vivez-vous? Ou êtes-vous quelque chose que l'homme peut questionner? Vous paraissez me comprendre; car toutes ensemble vous posez votre doigt gercé sur vos lèvres en vieille peau! Vous avez l'air d'être des femmes et, pourtant, vos barbes m'empêchent de le croire!

Macbeth, qui est beaucoup plus impérieux, leur crie :

— Parlez si vous pouvez! Qui êtes-vous? Ecoutez leurs troublantes réponses!

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Profond salut, Macbeth! Salut à toi, thane de Glamis. (Thane est un titre qui veut dire baron.)

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Profoud salut, Macbeth! Salut à toi, thane de Gawdor.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Profoud salut, Macbeth! Salul à loi! Tu seras roi plus tard.

BANQUO. — Bon seigneur, pourquoi tressaillir ...

Car Macbeth, immédiatement, est troublé. Un frisson le secoue des pieds à la tête.

— Pourquoi, continue Banquo, pourquoi semblezvous craindre des choses qui sonnent d'un si beau son ?

Et il recommence à interroger les sorcières. Il voudrait savoir quelque chose sur son propre sort. Or, elles lui apprennent qu'il sera moins grand que Macbeth et plus grand, moins heureux et plus heureux; car il ne sera pas roi, mais ses fils seront rois.

Macbeth s'avance alors. Il a soif d'en apprendre davantage, et il les interpelle avec brutalité. Il sait qu'il sera thane de Glamis, puisque le titre appartient

à sa famille; mais comment serait-il thane de Cawdor, comment, puisque Cawdor est vivant? Quant à être roi, il n'y croit pas...

— Allons, parleuses qui parlez à demi, dites-moi d'où vous tenez cette étrange nouvelle? Pourquoi, sur cette bruyère flétrie, nous barrer le chemin avec vos prophéties? Parlez, parlez, je le veux!

Un coup de tonnerre, après un éclair, et elles disparaissent.

Ici, un mot qui n'a jamais été traduit exactement. Banquo lui dit ;

— La terre a des bulles, comme l'eau. En voilà. Elles crèvent et s'évaporent.

Et Macbeth reste préoccupé par ce qu'il vient d'entendre.

— Y avait-il vraiment ces êtres-là, dit Banquo, ou bien avons-nous mangé de la racine qui rend fou?

— Vos enfants seront rois! répond Macbeth.

— Et vous, vous serez roi! réplique Banquo. MACBETH. — Et thane de Cawdor aussi! n'est-ce

pas cela qu'elles disaient?

BANQUO. — Oui, du même accent, avec les mêmes mots.

Arrivent des officiers, qui viennent annoncer que Macbeth vient d'être nommé, par le roi, thane de Cawdor.

— Pourquoi m'habillez-vous de vêtements qui sont à un autre? s'ccrie-t-il rudement.

— Oui, le thane de Cawdor est vivant, font-ils, mais des trahisons capitales l'ont jeté bas, et l'on vous a donné sa place.

Ah! vous le concevez, le trouble profond qui, naturellement, ébranle de fond en comble l'âme de cet homme! Deux prédictions sont déjà réalisées; pourquoi la troisième ne se réaliserait-elle pas! Et immédiatement, au plus intime du malheureux, qui

n'est pas un criminel, une tentation naît, vague, très vague, et qui, s'il était seul au monde, n'irait peutêtre pas plus loin, ne se préciserait point. Ecoutez plutôt ce dialogue :

— Thane de Glamis et de Cawdor! L'autre titre est encore à venir!... N'espérez-vous pas, Banquo, que vos enfants seront rois?

BANQUO. — C'est étrange I Mais souvent, c'est pour nous perdre que les instruments des ténèbres nous disent des vérités. Ils nous amorcent par des bagatelles et nous entraînent dans un abîme de conséquences profondes.

Mais Macbeth, à part, isolé, continue à être en proie au mauvais rêve.

— Deux vérités sont dites! Ce sont les prologues d'un drame qui doit avoir pour dénouement la royauté! Ah! cette suggestion surnaturelle ne peut pas être mauvaise, puisque la réalité lui donne déjà raison. Mais, si elle est bonne...

Et, certes, l'idée du crime possible est déjà en lui; cependant, c'est à l'état d'une brume terrifiante, qui ne prend pas corps, sinon dans l'horreur qu'il en a.

— Car, dit-il, si cette idée est bonne, pourquoi la tentation dont l'horrible image fait se dresser soudain mes cheveux sur ma tête et se heurter mon cœur contre mes côtes? Pourquoi tressaillir à l'idée d'un meurtre qui n'est encore qu'un fantôme de ma pensée?

Hanquo et les officiers remarquent qu'il est absorbé; ils le réveillent pour qu'on aille trouver le Roi, et Macbeth dit :

— Ne parlez plus de ces choses, il ne faut plus y penser.

Il ne pense pourtant plus qu'à cela, hélasl En réalité, les premières coupables, les voilà! Ce sont les sorcières, qui ont jeté ce grain. Mais ce grain aurait sans doute avorté dans l'âme de Macbeth, qui est honnête, qui est brave, qui est loyal. Ah! quelque chose va le faire germer et pousserl

Le fumier où va se nourrir sa sève, il est tout prêt. Oui, le fumier, si j'ose employer un aussi vilain mot pour une aussi délicieuse créature que lady Macbeth. Car, ne vous y trompez pas, elle est exquise. On représente toujours lady Macbeth comme une virago! Non, mais non! C'est une femme charmante, séduisante, vipérine! Oui, toute en nerfs, et c'est ce qui fait que, à la fin, elle sera dominée par ses nerfs. Mais cela n'ôte rien à son charme, à sa grâce. Et elle est aimante aussi, épouse ne songeant qu'à son époux! Car jamais, vous le verrez, jamais elle ne s'occupe d'elle-même; elle ne vise que sa joie, sa fortune, sa gloire, à lui, pour lui!

Nous nous trouvons, maintenant, dans le parc du château de Macbeth, Lady Macbeth est en train de lire une lettre qu'elle vient de recevoir, où Macbeth lui raconte ce qui lui est arrivé, comment les sorcières l'ont salué thane de Glamis et de Cawdor.

Elle lit, et voici ce que dit la lettre :

« ... Et elles m'ont dit aussi : « Salut, tu seras roi! » J*ai tenu à t'écrire ces choses, très chère compagne de ma grandeur, afin que tu partages ma joie et mon espoir. Couche cela dans ton cœur, et adieu! »

Ecoutez ce qu'elle crie, toute seule :

— Macbeth, tu es Glamis, tu es Cawdor, tu seras tout ce qu'elles ont dit!

Et aussitôt, elle ajoute qu'elle craint la nature de Macbeth, sa bonté, et notez par quel admirable mot elle définit à fond l'âme de cet homme qu'elle aime :

— Oui, dit-elle, ta nature est trop pleine du lait de l'humaine tendresse pour marcher droit au but. Tu voudrais être grand. Tu es ambitieux. Mais tu n'as pas l'audace qu'il faut dans le mal. Tu n'oses pas tricher et tu voudrais gagner en trichant.

Eh bien! elle est prête, elle, à gagner en trichant, pour que ce soit lui, lui qu'elle aime, qui gagne.

— Accours donc, ajoute-t-elle; viens vite; que je te verse, moi, mon courage dans ton oreille, et que j'étoufl'c en toi tout ce qui peut t'écarter du cercle dont une puissance surnaturelle doit te couronner.

A ce moment, un messager arrive, et lui annonce que le Roi va venir coucher dans sa maison, ce soir. Une autre femme serait épouvantée, à l'idée que roccasion du crime rêvé se présente; et elle se dirait : « Non, je ne le commettrai pas! » Elle, au contraire, à l'instant même, saisit cette occasion aux cheveux. Elle se décide, et, pour elle, le crime est déjà fait.

— Venez, dit-elle, venez, vous, esprits des pensées de meurtre; changez-moi de sexe (dans le texte : imscx me, « désexuez-moi ») et, du crâne aux talons, emplissez-moi de la plus atroce cruauté! Faites mon sang épais. Barrez l'entrée au remords pour rempêcher d'ébranler ma volonté farouche. Entrez dans mes mamelles de femme, et, de mon lait, faites du fiel. Viens, profonde Nuit, et mets ton manteau le plus foncé, ton manteau de fumée d'enfer, que mon couteau aigu ne voie pas la blessure qu'il fera, et que le ciel ne puisse pas soulever la courtine des ténèbres pour me crier : « Halte! Halte! »

Vous voyez si lady Macbeth est résolue au crime!

Macbeth arrive. Ici, une scène capitale. Très courte, comme toutes les très belles scènes de Shakesijcare; elle n'a pas vingt vers; mais vous allez, rien que par ces vingt vers, juger quel est le vrai cou[)able des deux complices. Lui, il a déjà eu l'idée du crime, oui; mais une idée vague qui n'a fait que passer rapidement dans son imagination de Celte.

Il n'en est pas de même chez lady Macbeth. Elle va s'emparer de Macbeth, et l'inciter à prendre la rcsr)lulion scélérate.

11 entre. Voici comme elle le reçoit :

— Salut, Glamis! Salut, Cavvdor! Salut, plus grand encore que tout cela! Ta lettre m'a transportée au delà de ce présent qui ne sait rien; et je sens désormais tout le futur dans l'instant.

— Mon très cher amour, dit Macbeth, tu sais que Duncan vient ici ce soir?

Il dit cela en hésitant. Lui n'a pris aucune décision encore, et il est terrifié à l'idée que le Roi va venir. Mais elle, pratique (n'oubliez pas cela), positive, qui n'est pas une idéaliste, une raisonneuse comme lui, et qui voit les faits seulement :

— Et, quand part-il? demande-t-elle.

Macbeth, avec des points de suspension qui sont marqués dans le texte :

— Demain..., à ce qu'il se propose. .

Il ne s'engage pas; il ne dit rien; il répète ce qu'a dit le Roi. Elle, brusquement, sa décision étant prise :

— Ahl jamais le soleil ne le verra, ce demain! Macbeth pâlit, tant l'idée de l'assassinat est brutale et intense.

— Votre visage, monseigneur, s'écrie-t-elle alors, est un livre où Ton peut lire d'étranges chosesl Je vous en prie, pour tromper le temps, paraissez comme le temps.

C'est une phrase bien ambiguë, une phrase à la beauté diffuse, comme dit Maeterlinck. Mais attendez, elle va se préciser, cette beauté d'horreur!

— C'est la bienvenue qu'il faut porter dans vos regards, dans votre main, dans vos paroles. Paraissez la fleur innocente, et soyez le serpent qui est dessous. Il faut faire bon accueil au Roi. La grande affaire de cette nuit, je m'en charge.

Vous entendez! La grande affaire! C'est déjà tout prêt dans sa pensée.

— ... Elle seule donnera à toutes nos nuits et à tous nos jours In souveraineté et la domination.

Macbeth risque une dernière tentative d'évasion hors du crime :

— Nous en reparlerons.

Mais elle, affirmative toujours, et nette, et impérieuse :

— Ayez seulement le visage clair. Occupez-vous à cacher vos craintes. Laissez tout le reste à moi.

Dès ce moment, le crime est arrêté; les complices sont d'accord; et le chef de la conspiration, c'est elle.

Le roi Duncan arrive. Il faudrait vous lire, en la faisant savourer, toute cette scène délicieuse, qui est un instant de repos. J'ai dit qu'il n'y avait pas du tout de bleu, dans Macbeth; il y en a, pourtant, un tout petit peu ici; mais il est, si j'ose parler ainsi, un bleu d'une hypocrisie merveilleuse. Une virago ne saurait jamais recevoir le Roi comme le fait lady Macbeth. C'est une hôtesse charmante, aimable, presque câline. Du reste, le Roi arrive bien disposé, dans un paysage qui fait exception en Ecosse, un de ces paysages au bord de certains lacs, ressemblant à des paysages de Suisse, quasiment artificiel, tant il est joli. Il y a de l'herbe. Il y a quelques arbres. Et Banque fait remarquer que dans les créneaux du château logent des martinets; et partout, dit-il, où pullule et fréquente cet oiseau, j'ai observé que l'air était suave. L'hôtesse dit au Roi des paroles aussi suaves que cet air; et le vieux Duncan, qui est un affable gentilhomme, lui prend la main, la lui baise, et entre dans le t^hâteau avec le sourire aux lèvres et la joie au cœur.

Ici, une scène qui est un chef-d'œuvre entre tous les chefs-d'œuvre de Shakespeare, une scène où Mn(!)i*th discute avec lui-même les raisons de ne pas connnettrc le crime. Un autre n'aurait pas manqué d'en faire un dialogue entre les deux complices. A quoi bon? Lady Macbeth n'a pas besoin d'assister aux pensées de Macbeth. Elle les devine. Tout à l'heure, en le voyant, rien qu'à ses yeux, elle va comprendre tout ce qu'il s'est dit, et elle saura qu'elle

ne doit pas s'y arrêter; car lorsque l'homme a raison dans sa pensée, jamais la femme n'entre dans le jeu afnsi offert, jamais; elle dérobe l'épée, comme on dit en escrime, et attaque sur un autre point. C'est pourquoi nous sommes toujours vaincus.

Donc, voilà Macbeth, seul d'abord, et qui raisonne. Ainsi que je vous l'ai dit, c'est à la fois un lyrique et un psychologue. C'est un Celte, tout ensemble Imaginatif et discuteur de détails. Argiitè loquiî disait déjà le vieux et sage Caton. Le Celte sait parler avec finesse, avec subtilité. Et en cela, d'ailleurs, on peut dire que tout homme est Celte, comparé à la femme. Nous autres, en effet, ce qui nous caractérise dans la discussion, c'est que, de prime abord, immédiatement, nous essayons de voir toutes les facettes d'une idée, toutes les conséquences possibles, bonnes ou mauvaises, que cette idée peut avoir. La femme, non pas! Faiblesse chez elle, dit-on; mais ne le croyez pas. De là, au contraire, sa force, sa grandeur. Quand elle voit une chose, dans le bien ou dans le mal, elle ne voit que cela; et elle y marche tout droit, sans chercher de si, de car, de mais, sans analyser les tenants et aboutissants, sans se préoccuper des conséquences; et voilà tout le secret magique de son pouvoir impulsif, instinctif, irrésistible.

Macbeth, lui, réfléchit encore, pèse, raisonne, fait halte. Il se dit :

— Si c'était fini une fois fait, algrs il serait bien que cela fût fait tout de suite. Ah! si, avec l'assassinat, on pouvait ramasser d'un coup de filet toutes ses conséquences! Pour ici-bas; oui, pour ici-bas seulement! La vie à venir, j'en risquerais le saut! Mais c'est que, déjà, dès ici-bas, le crime trouve son châtiment. Le calice que nous avons empoisonné, la justice nous force un jour à le boire.

Ceci est proprement le sens, la notion du remords. Il a la certitude que, une fois le crime commis, on se repent parfois de l'avoir commis. Et en outre, il a, plein lui, ce lait de l'humaine tendresse, dont

parlait tout à Theure sa femme. Il pense à Duncaii, et que Duncan est ici sous sa protection, et qu'il est son hôte, et qu'il est bon, et...

— Ne fût-ce qu'à ce titre de mon hôte, je devrais monter la garde devant sa porte, le défendre des meurtriers, au lieu de tenir le couteau moi-même î... Et puis, il est si noble, si grand, que ses vertus, comme des anges, sonneraient de la trompette contre son assassin. Oh! non, non! Je n'ai vraiment d'autre éperon que mon ambition pour piquer les flancs de ma volonté, qui saute sur place et se dérobe devant l'obstacle.

Ah! certes, s'il était seul, il ne le commettrait pas, le crime! S'il n'avait que cet éperon de son ambition, cela ne suffirait pas pour le rendre assassin de son hôte, de son parent, d'un homme aimable comme le Roi. îl regretterait peut-être plus tard l'occasion manquée; du moins, resterait-il un homme qui a voulu un crime, et qui ne l'a pas commis. Mais l'éperon qui va le faire sauter par-dessus l'obstacle, le véritable et impérieux éperon, et la cravache, et en même temps le mors qui le soulève comme un cheval prêt à se dérober, c'est lady Macbeth.

En arrivant, elle comprend, dans les yeux de Macbeth, qu'il hésite. Vous croyez qu'elle va lui parler des raisons qu'il a pu se donner? Du tout! Elle lui parlera de tout autre chose, d'abord! Et que répondrn-t-elle, lorsqu'il lui dira, pour couper court d'avance à toute discussion :

— Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire, n'est-ce pas?

Elle ne répondra rien, ne donnera aucun argument pour ou contre, mais se moquera de lui, et l'appellera lâche. Qu'est-ce qui peut-être plus sensible à cet homme, qui est la bravoure même, que d'être appelé lâche? Et elle insistera sur l'outrage!

— L'espérance dans laquelle vous vous pavaniez, elle était donc ivre? Elle s'est donc endormie depuis? Elle ne se réveille donc maintenant que pour regarder, pâle et verte de peur, ce qu'elle envisageait tout à l'heure si délibérément? Ah! désormais, c'est ainsi que je verrai aussi ton amour! Oui, tu redoutes d'être le même dans tes actes et dans tes désirs! Lâche devant ta propre estime, tu restes comme le pauvre chat du proverbe, entre « je A'oudrais » et « je n'ose pas » !

Mais elle a beau se moquer de lui, ce n'est pas encore par là qu'elle peut le prendre. Il réplique par une phrase très digne, mais un peu banale, me semble-t-il, bien qu'elle affecte le ton sublime. C'est généralement des phrases de ce genre que nous essayons de trouver, quand nous n'avons rien à dire :

— Assez, je te prie! J'ose faire tout ce que doit faire un homme. Qui ose faire plus n'en est pas un.

Mais elle sait bien quel est cet homme qu'elle a devant elle; et alors, connaissant qu'il est bon, qu'il est honnête, qu'il est loyal, et que pour rien au monde il ne manquerait au point d'honneur et à ce qu'il croit son devoir, flairez-vous ce qu'elle va lui prouver? Que, l'idée du crime, c'est lui qui l'a eue, que si elle en a parlé, elle, c'est parce que lui, il la lui avait mise dans la tête, à elle, et que, par conséquent, puisque c'est lui qui a eu cette idée, il doit la mener jusqu'au bout. Elle arrive jusqu'à lui dire qu'il a juré de tuer le Roi. Le pauvre homme n'a jamais prononcé ce mot! Rappelez-vous les paroles qu'il a dites! Il s'est borné à un obscur acquiescement, que lui dictaient les suggestions. Il a dit que « l'on verrait » et que « peut-être... » et d'autres vagues formules d'acceptation... Cela suffit pour qu'elle affirme qu'il a expressément dit oui; et elle va lui faire croire qu'il l'a dit en effet.

— Alors, réplique-t-elle, quelle est donc la bête qui vous a forcé à m'ouvrir cette entreprise? Quand vous osiez le faire, alors vous étiez un homme; et il

faut être maintenant beaucoup plus que ce que vous étiez, si vous voulez être beaucoup plus qu'un homme. Ni l'heure, ni le lieu ne s'offraient alors, et cependant vous vouliez les faire naître. Ils se sont faits eux-mêmes, et c'est leur complicité, maintenant, qui vous défait, vous. J'ai allaité, et je sais combien il est doux d'aimer l'enfant qui vous tette. Eh bien! pendant qu'il souriait à ma face, j'aurais arraché mon tétin de ses gencives sans dents, et je lui aurais fait gicler la cervelle, si j'avais juré cela comme vous avez juré ceci!

Non, non, mille fois non, il n'a point juré ceci, de tuer le Roi. Jamais il ne l'a juré. Mais qu'importe 1 Le voilà, par tant d'assurance, convaincu de l'avoir juré. Et de bonne foi! Car la suggestion entre en lui. 11 croit qu'il a juré. Et maintenant, s'il a juré cela, en effet, est-ce que, par devoir, par sentiment d'honneur, il ne doit pas aller jusqu'au bout? Puisqu'il a fait un serment à cette femme qu'il aime, dont il est aimé, pourquoi ne le tiendrait-il pas, ce serment? Il faut, il faut absolument qu'il le tienne.

Et la suprême et pauvre réplique qu'il trouve encore, c'est la seule, qu'on bégaie quand on est décidé, au fond, et que l'on s'attarde seulement à chercher de menues objections de détail, par lâcheté devant l'acte.

— Et si le coup manquait, dit-il?

Quelle réponse piteuse, indigne de lui, de ce guerrier, de cet homme! Et pourquoi manquerait-il donc, le coup? Est-ce qu'elle en doute un instant, elle? Non, certes. Car elle, la femme positive, pratique, attentive aux faits, elle a tout prévu, déjà, tout pesé, tout organisé. Son plan est prêt.

— Manquer! s'écrie-t-elle. Chevillez seulement votre courage au dernier cran, et le coup ne manquera I)as. Apres son rude voyage, Duncan dormira profondément. Ses deux chambellans, lourds de boisson cl d'orgie, seront gisants comme des pourceaux entre le sommeil cl la mort. Alors, contre Duncan sans gardiens, nous pourrons tout, vous et moi. Quant à

ses officiers, c'est eux que nous accuserons de ce grand crime.

Vous voyez comme l'affaire a été admirablement préparée par elle dans tous ses détails et comme toutes les conséquences en furent examinées, calculées! Alors, que peut-il faire, lui! Il est convaincu qu'il a juré le crime; le plan du crime est tout dressé. Il n'y a qu'à le suivre, ce plan, le plan de lady Macbeth. Et vous constatez vous-mêmes, sans que j'aie à prononcer quoi que ce soit qui ressemble à un réquisitoire, vous devez conclure, juger, que lui, c'est l'homme raisonneur, ergoteur, psychologue, et en même temps le Celte, l'imaginatif, l'idéaliste, qui aura des visions tout à l'heure; et qu'elle, c'est la femme, uniquement poussée par l'instinct, l'impulsive qui voit, sans plus, le but à toucher, et qui vers ce but va droit. Et, tout ensemble, vous vous rappelez qu'elle est, non point une Celte, mais une Saxonne, de race germanique, de cette race qui se glorifie des grands politiques cherchant les règles de leur morale dans la réalité des choses. En vérité, des deux, c'est lui qui est faible, c'est lui qui est rêveur, c'est lui qui est passif; et c'est elle qui est forte, c'est elle qui est pratique, c'est elle qui est active. Il n'est que le bras, elle est la tête. Il n'est que le corps, elle est l'âme.

Aussi ne résiste-t-il plus. Subjugué, obéissant, heureux de l'être, il la prend dans ses bras, il l'étreint frénétique'ment et il s'écrie :

— Allons! c'est décidé! Je vais tendre tous les nerfs de mon corps vers cet acte terrible. Ah! n'enfante que des fils! Car ta chair indomptée ne peut faire que des mâles.

Et il l'embrasse, de tout son être fondu en elle, de toute sa soumission enthousiaste et presque extatique, proclamant ainsi, mieux que tous les réqui-

lis A TIU VERS SHAKESPEARE

sitoircs du monde, à quel point il est Tinstrument, le très humble instrument, et rien de plus, dans ce crime conçu, organise, voulu, par elle, et par elle seule!

Tout le procès est dans ce premier acte.

Maintenant, vous allez assister à l'exécution de ce crime. La mise en scène, formidable, est de l'invention mcMne de Shakespeare. Il vous faudrait le voir jouer en entier pour que vous eussiez à plein la sensation de l'horreur tragique qui s'en dégage. Nulle part, je crois, cette horreur n'a été poussée plus loin. Tous les détails de l'assassinat, les circonstances physiques et les circonstances morales, sont vivants, agissants, et ce qui les accentue, les met en lumière et en relief, c'est toujours le contraste des deux caractères par quoi se précisent les deux complices de nature si différente : d'un côté, le Celte, le visionnaire, l'homme qui a des hallucinations, et, de l'autre côté, la femme pratique et positive.

Le décor représente la cour du château, dont l'aile droite est occupée par les appartements de Macbeth et de sa femme, dont la partie centrale, de face, présente la grand'porte donnant sur le dehors, et dont l'aile gauche forme le pavillon où est couché le Roi.

Macbeth dit à un serviteur d'aller trouver lady Macbeth pour qu'elle lui prépare son breuvage du .soir, et qu'elle frappe sur la cloche quand le breuvage sera prêt.

Le serviteur s'en va. A peine Macbeth est-il seul, marchant vers l'escalier qui conduit au pavillon, que surgit à ses yeux une hallucination. Il voit, dans l'air, un poignard.

— Est-ce là un poignard qui est devant moi, que je vois, tournant son manche vers ma main? Viens 1

Laisse-moi t'eropoigner. (// essaie de le saisip et n'y arrive point.) Je ne t'ai pas, et, cependant, je te vois encore. N'es-tu pas, fatale vision, sensible au toucher comme à la vue? Ou bien es-tu un poignard de rêve, une fausse création de mon cerveau en feu?... Je te vois encore, sous une forme aussi palpable que celuici. (// tire son poignard.) Tu marches à l'avantgarde dans le chemin que j'allais suivre. Oui, je te vois, je te vois toujours, et, sur ta lame, des gouttes de sang qui n'y étaient pas. C'est cette sanglante affaire qui prend corps devant moi...

Vous le reconnaissez, le Celte (et aussi, en descendant, le Français!). Imaginatif, il a une vision, s'y abandonne... Puis, sa raison prend le dessus. Il s'analyse, il dit : « Ce n'est qu'une vision! » Et du coup, il va prendre conscience que tout cela est faiblesse quand il faut agir.

— Oui, je comprends! Tandis que je menace, lui, il vit là-bas. La chaleur de l'action s'éteint sous la froide haleine des paroles.

Ici, la cloche sonne. Sur quoi, se ressaisissant, il dit :

— C'est le signal. J'y vais! j'y vais! et c'est fait.

Et il gravit l'escalier rapidement. L'homme d'action s'est réveillé; le batailleur, brave, monte à l'assaut, à la bataille.

A ce moment, arrive lady Macbeth, par l'autre côté. Elle sait bien qu'étant la tête et lui étant le bras, il faut laisser au bras l'exécution de la chose. Mais, néanmoins, elle a toujours peur qu'au dernier moment il ne soit repris par le lait de l'humaine tendresse, et elle vient surveiller, en disant :

— Ce qui les a soûlés m'a rendue hardie; ce qui a soufflé leur flamme allume la mienne... Mais, écoutons!.. Chut!... C'était le hibou qui criait son sinistre bonsoir... Macbeth fait la chose. Les portes sont

ouvertes, et les valets, repus, dorment. J'ai drogué leurs boissons.

Elle a bien tout prévu, tout arrangé, jusqu'au moindre détail.

On entend, à l'intérieur de la maison, la voix de Macbeth criant :

— Qui est là? Quoi? Ho!

— Hélas! dit-elle, j'ai peur qu'ils ne se soient éveillés, et que cela ne soit pas fait! C'est la tentation qui nous perd, ce n'est pas l'acte... Ecoutons... J'avais préparé les poignards. Sûrement, il les a trouvés...

Elle redoute que Macbeth soit arrêté par une terreur, par quelque vision. On se demande, en effet, pourquoi elle n'a pas exécuté le crime elle-même. Mais parce que jamais la tête n'exécute le crime. Il faut que le bras le commette. Elle, lady Macbeth, la femme, si hardie qu'elle soit en décisions, il lui manque je ne sais quoi de la brute que l'homme a et que la femme n'a pas. Elle y a bien songé, lady Macbeth, à tuer elle-même le Roi; mais savez-vous pourquoi elle ne l'a point osé faire? Parce qu'elle n'est pas une virago. Parce qu'elle aussi, elle a un tout petit reste d'humaine tendresse, parce qu'une goutte de ce lait lui est resté au coin de la lèvre. Elle a vu le Roi dormir, et elle dit :

— Moi, j'aurais fait la chose, si le Roi, dans son sommeil, n'avait pas ressemblé à mon père quand il dormait!

Brusquement, Macbeth revient, le poignard à la main.

— Mon mari! s'écrie-t-elle.

Entendez et notez la parole d'amour.

La réplique suivante, de Macbeth, on la traduit généralement ainsi :

— J'ai fait la chose.

Or, le texte est : / hâve donc ihe deed. Ce qui signifie :

— J'ai fait le fait!

Après quoi, Macbeth ajoute :

— N'as-tu pas entendu un bruit?

— J'ai entendu le hibou huir et le grillon grillonner, répond lady Macbeth.

Et elle demande, à son tour:

— N'avez-vous pas parlé?

— Quand?

— Maintenant.

— Gomme je descendais?

— Oui.

— Ecoute, écoute! Qui couche dans la seconde chambre?

Et voici le récit des choses qu'il a vues, et aussi de toutes les hallucinations contre lesquelles a dû lutter cet homme d'imagination, et qu'elle n'aurait pas eues, elle!

— Qui couche dans la seconde chambre?

— Ses deux fils, Malcolm et Donalbain.

Macbeth regarde ses mains sanglantes, et grommelle :

— Ah! voilà qui est pitoyable à voir.

— Idée de fou, de dire : « Pitoyable à voiri »

— Ecoute! Il y en a un qui a ri dans son sommeil, et qui a crié : « Meurtre! Meurtre! » Ils se sont éveillés. J'ai fait halte pour les écouter. Mais ils ont dit leurs prières, et se sont rendormis après avoir murmuré, l'un : « Dieu vous aide! » et l'autre : « Amen! » comme s'ils m'avaient vu avec ces mains de bourreau. Et quand ils ont dit : « Dieu vous aide », je n'ai pas pu dire : Amen!

— Ne pensez pas à cela si profondément!

— Mais pourquoi, pourquoi n'ai-je pas pu dire : Amen! J'avais tant besoin, cependant, de bénédiction! Et le mot Amen! est resté là, collé dans ma gorge.

Lady Macbeth ne comprend pas qu'on puisse avoir du remords, qu'on se laisse aller à en avoir, qu'on n'en chasse pas l'idée.

— Ne cherchons pas! Ne pensons pas! Cela nous rendrait fous.

— Mais, dit Macbeth, sans aucun doute j'ai entendu une voix qui criait : « Ne dors plus! Macbeth vient de tuer le sommeil, l'innocent sommeil, le

152 A TRAVEHS SHAKESPEARE

sommeil qui reprise l'étoffe de notre vie effîloquée par les chagrins, le sommeil, douce mort quotidienne, bain du rude labeur, baume des esprits malades... » En vérité, on croirait qu'il délire. Et elle le croit, elle, qui l'interrompt ainsi :

— Ah! si. Ecoute! Et la voix criait encore : « Ne dors plus! » Et par toute la maison elle criait : « Glamis a tué le sommeil; et c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus! »

— Mais voyons, voyons! objecte lady Macbeth, la positive, qui était cela qui criait ainsi? Pourquoi, mon cher seigneur, détendre votre force dans ces imaginations de cerveau délirant?

Car elle ne délire pas, elle! Pourquoi délirer? Pourquoi ne pas considérer froidement la réalité des choses? Ecoutez ses conseils sages.

— Allez, allez prendre un peu d'eau, et de ce hideux témoignage lavez vos mains. Pourquoi avezvous emporté ces poignards? Ils doivent rester làbas! Allez les reporter, et barbouillez les serviteurs endormis avec le sang du Roi!

— Oh! non! Oh! non! je n'irai plus, j'ai peur. Regarder cela de nouveau, je n'ose pas.

Elle n'a point peur, elle. Méprisante, altière, féroce, écoulez-la.

— Lâche! lâche! crie-t-ellel Infirme de volonté! donne-les-moi, les poignards! Les endormis et les morts ne sont que des images! C'est l'œil de l'enfance qui s'efi'raie d'un diable peint. Si le Roi saigne encore, je vais empourprer leurs faces avec son sang.

Et elle monte l'escalier d'un pas résolu, superbe dans son audace contre l'horreur du crime, contre la vue et l'odeur du sang.

Macbeth reste seul. On frappe à la grand'porte du fond.

— D'où vient cela qui frappe? Ah! comment se fait-il que le moindre bruit m'épouvante? Oh! Oh! quelles mains sont ici. Elles arrachent mes yeux!... Tout l'Océan pourrail-il laver ce sang qui est sur ma main? Non, non! C'est ma main plutôt qui rendrait

écarlates les vagues innombrables et ferait l'eau verte toute rouge.

Mais voici redescendre lady Macbeth. Et l'on est forcé de l'admirer, vraiment, tant son courage dans le crime, son sang-froid, son cynisme impassible et indomptable, touchent à une sorte de sublimité. A la phrase de Macbeth, elle répond ainsi en rentrant ;

— Regarde! mes mains sont de la couleur des tiennes. Ce qui est honteux, c'est d'avoir le cœur si blanc.

Ici, derechef, on frappe à la grand'porte. Mais elle n'en prend aucune terreur vaine. Très calme, elle continue à tout peser et préparer.

— J'entends, dit-elle, frapper à l'entrée du sud. Retirons-nous dans notre chambre. Un peu d'eau, et nous voilà nets de cette action. C'est bien facile, tu vois. (On frappe encore.) Ecoutons.

Et, tandis qu'il reste hébété, elle lui donne les ordres de ce qu'il faut faire pour être à l'abri de tout danger.

— Mettez votre robe de nuit, de peur qu'on ne nous appelle, et que nous ayons l'air d'avoir veillé. Ah! ne soyez pas perdu si pauvrement dans vos pensées!

Et elle l'entraîne, comme un corps inerte. Ces pensées, dans lesquelles il se perd si pauvrement, ce sont des pensées morales qu'elle n'a point, c'est le remords qui les soulève dans l'âme de Macbeth. Il la suit, en gémissant :

— Ahl savoir ce que j'ai faiti Mieux vaudrait ne pas savoir que je suis. Ah! oui, frappe, frappe! Réveille Duncan avec ton tapage 1 Ah! si tu le pouvais, si tu le pouvais!

Suit une scène que je ne vous lirai point, et qui, pourtant, lorsqu'on la joue, en Angleterre, est d'un elfet prodigieux. C'est la scène du portier qui arrive

en titubant, ivre, et, au lieu d'ouvrir, se livre à des calembredaines, à des plaisanteries, à des calembours qui n'en finissent plus. Force critiques pensent que cette scène fut faite uniquement pour plaire au gros public, aux gens du parterre. Non! Elle sert aussi et surtout à autre chose. Elle est destinée à détendre un peu les nerfs! Car, vraiment, pendant ces effroyables horreurs que je viens de vous lire, de vous vivre autant que je l'ai pu, j'ai senti le frisson passer parmi vous comme il a passé en moi; or, on ne saurait demander à des spectateurs de continuer plus longtemps à frissonner ainsi. Shakespeare a donc songé à les réchauffer avec un rire d'énorme plaisanterie.

Après quoi, tout de suite, l'horreur reprend; car voici entrer Macduff et Lennox, que vient recevoir Macbeth en robe de chambre.

La nuit a été sinistre, racontent les survenants. Il y a eu de la tempête, et même, dit l'un, la terre a eu la fièvre, elle a tremblé.

Macduff propose d'aller réveiller le Roi ; et il monte au pavillon d'où il ressort, un instant plus tard, en criant :

— Horreur! Horreur! Horreur I

— Ah! dit Macbeth, qu'y a-t-il donc?

— Montez, vous allez voir! La destruction a fait son chef-d'œuvre! Entrez!

Et Macbeth y va. Cette fois-ci, Macbeth n'a plus peur; car il est dans l'action. Quand il est seul, c'est un visionnaire; mais quand il a des gens qui le regardent, « l'œil du public est un aiguillon de gloire », pour le Gaulois et pour le Français, et il marche.

Les deux fils du Roi sont appelés par Macduff; on leur apprend que leur père est mort.

Lady Macbeth sort à son tour. Elle vient voir si tout est bien en place. Macbeth sort du pavillon, et raconte devant tous qu'il y avait là deux chambellans qui l'ont regardé, éperdus, et que, dans la fureur

de son dévouement au Roi, pour les punir, il les a tués. Lady Macbeth se dit :

— A la bonne heure! Tout va bien.

Puis :

— Emportez-moi! Emportez-moi!

Comme si elle allait se trouver mal. C'est l'art suprême des femmes, comme vous savez!

Elle feint, en effet, de s'évanouir. On l'emporte.

Les jeunes fils de Duncan, comprenant très bien que quelqu'un de la bande a tué leur père, se consultent, décident de ne point rester ici, car il y a des poignards dans le sourire des gens, et ils fuient loin du péril menaçant.

Les autres se rendent dans la salle du Conseil pour délibérer sur ce qui s'est passé et ce qu'on doit faire. Quant à lady Macbeth, elle rentre enfin chez elle, prendre le repos qu'elle a bien gagné. Car l'œuvre est faite, et parfaite; tous les détails en sont réalisés comme elle voulait qu'ils fussent, et c'est à cela, uniquement à cela, aux faits, à leur exécution exacte, qu'elle repensera plus tard.

'tV eC eC

Nous pénétrons, maintenant, dans l'étude, profonde et minutieuse, de cette âme particulière qu'est devenue l'âme de Macbeth, une âme criminelle en proie au remords. On se rappelle que l'idée de ce remords s'y est installée, en cette âme, dès le premier jour, dès la première minute, où elle a pensé au crime, avant même qu'il fût commis. Or, désormais, comme Macbeth est habité, hanté, par ce remords, il ne songe plus qu'à lui, et d'abord au danger qu'il court, de ce fait, auprès de ceux qui peuvent connaître son crime. Il faut absolument qu'il se débarrasse d'eux.

En même temps, il est possédé par ce démon particulier que Poe aurait pu analyser quand il a étudié le démon de l'alcool: car c'est aussi une sorte

d'alcoolisme, que le besoin de tuer encore lorsque l'on a tué une fois. II n'est point nécessaire, pour sentir cet épouvantable besoin, d'avoir commis des assassinats. Il sulïit d'avoir une âme de dramaturge qui a fait penser, rêver et agir des assassins. Il est certain que la soif du meurtre les travaille à la façon de tous les excitants et narcotiques (ce qui est la même chose), à la façon du vin, de l'absinthe, de la morphine, de l'opium. On y est condamné à augmenter de plus en plus la dose pour retrouver l'ivresse dont on ne peut plus se passer. Et il y a de la sorte, j'oserai dire, une ivrognerie du sang â laquelle Macbeth est entraîné. Et ainsi, après le Roi, et ses chambellans, il va être comme obligé de faire beaucoup d'autres victimes, et, notamment, de commencer par Banquo.

Ici, je vais avoir le temps de vous faire assister à toute la scène formidable du banquet, où le Remords s'incarne dans le fantôme.

Un banquet est offert pour célébrer la royauté de Macbeth. Parmi les seigneurs qui doivent y prendre part sont Banquo et son fils.

Mais Banquo et son fils vont faire une promenade à cheval et Macbeth profite de cette occasion pour leur tendre un guet-apens et s'en débarrasser, car n'oubliez pas que les descendants de Banquo doivent être rois.

Lady Macbeth, croyant que tout est fini avec le premier crime, ne s'inquiète plus, elle, de toutes les conséquences encore en germe dans le crime; mais lui, le raisonneur, il les cherche toujours et les trouve, et s'ingénie h les parer. Et, comme il adore sa femme, il veut lui épargner les nouveaux crimes, suites fatales du premier. Il lui dit :

— Laisse! J'ai préparé quelque chose qui te fera plaisir; mais sois innocente de le savoir avant que le fait soit accompli, my dearest chiick.

MACBETH i^i

C'est là qu'il la nomme ainsi, ce qui signifie « ma très chère poule ». Car tous les deux, ils s'adorent. Ce sont des époux très tendres. Et remarquez-le, un auteur sur cent, peut-être, ferait ce qu'a fait Shakespeare, indiquerait de cette façon discrète et comme furtive cette tendresse. Les quatre-vingt-dix-neuf autres se serviraient de cette amorce d'amour sensuel donnant prise à la femme sur l'homme. Un mot, dans Shakespeare, une simple petit mot en passant, et presque comique de familiarité, suffît à faire sentir que l'amour est entre eux.

L'assassinat de Banquo préparé sans qu'elle en soupçonne rien, Macbeth attend, inquiet, le résultat. Il rôde autour de la table pendant que les convives se placent. Il guette à la porte le retour des assassins apostés. Un des assassins arrive et lui dit qu'en effet Banquo est tué, mais que le fils a pu s'échapper.

— Enfin, dit-il, si le vieux serpent est mort, cela, pour le moment, suffit. Le serpenteau, je le retrouverai plus tard.

Lady Macbeth lui fait alors observer que les convives sont assis et qu'il ne remplit pas son devoir en allant et venant sans prendre place. Il y a un trouble, une gêne, dans toute l'assistance. Il s'en aperçoit, se reprend.

— Oui, c'est vrai, tu me rappelles à mes devoirs! Puis, s'adressant aux convives :

— Allons! Bon appétit, messieurs, et bonne digestion! La gloire de notre royauté serait ici au complet si la personne de notre ami Banquo y était présente!

Vous voyez qu'il a quand même une belle audace dans le crime. Il vient de le faire tuer et il souhaite le voir. Il semble l'appeler, le défier presque.

— Plaise à Votre Majesté, dit Lennox, de s'asseoir. Et Lennox lui montre un fauteuil à côté de lui.

Soudain, sur ce fauteuil se dresse le spectre de Banquo, que personne ne voit, sauf Macbeth. Alors le mot, un de ces mots comme il y en a dans Shakespeare, un mot gonflé de sens, et qui n'est pourtant pas exactement le mot qu'on attendait, mais qui

Cil dit bien plus, car tout le mystère est en lui! Macbeth, du regard, fait rapidement le tour de la table; puis, les yeux fixes, hagards, contemplant le fauteuil, crie :

— The table is full. (« La table est pleine. »)

Lennox persiste à montrer le fauteuil et dit :

— Il y a une place réservée, sire.

— Où? demande Macbeth d'une voix rauque.

— Ici, Monseigneur. Mais qu'y a-t-il qui trouble Votre Majesté?

Et Macbeth furieux, comme s'il était le jouet d'une farce infâme :

— Qui de vous a fait ceci?

— Quoi, Monseigneur?

Du coup, Macbeth contemple le spectre dans les yeux, et l'interpelle :

— Tu ne peux pas dire que c'est moi... Le spectre fait signe que si.

— Ne secoue pas ainsi tes boucles sanglantes contre moi...

Lennox. — Levons-nous, messieurs. Sa Majesté n'est pas bien.

Lady Macbeth veut sauver la face contre tous et contre tout.

— Asseyez-vous, mes amis. Monseigneur est souvent ainsi, et depuis sa jeunesse. Je vous en prie, restez à vos places. L'accès est momentané 1 Le temps d'y penser, et le Roi de nouveau sera bien. Si vous faites trop attention à lui, vous l'offenserez et vous augmenterez son délire. Mangez et ne le regardez pas.

Elle s'approche de lui et lui jette dans l'oreille :

— Etes-vous un homme?

— Oui, répond-il, et un homme courageux, puisque j'ose regarder ce qui ferait pâlir le diable!

— 0 sottise, réplique-t-elle rudement. C'est quelque image de votre peur! Comme ce poignard qui, disiezvous, vous conduisait vers Duncan et qui n'était que de l'air. Oh! ces fêlures de cerveau, ces tressaillements, c'est bon dans un conte de bonne femme, au

coin du feu, l'hiver, quand on fait cercle autour de la grand'mère!... Mais c'est la honte même! Pour qui faites-vous de pareilles grimaces? En somme, vous ne regardez là qu'un fauteuil, un fauteuil...

Macbeth. — Je t'en prie!... Là, là, vois... Regarde! Tiens!

Et, s'adressant au spectre, discutant avec lui :

— Comment dites-vous? Hein? que m'importe? Si tu peux faire signe de la tête, parle aussi! Ah! si les charniers doivent envoyer ceux que nous enterrons, nos tombeaux sont donc des gésiers de milans qui vomissent...

Brusquement, comme chassé par Tinsulte, le spectre disparaît.

Lady Macbeth. — Quoi? Tout a fait énervé par la folie?

Macbeth. — Comme il est vrai que je suis ici, je Tai vu.

— Oh! fi! fi! c'est une honte.

Elle n'y comprend rien, en effet. Comment pourrait-elle savoir que Macbeth est en proie à cette chose nouvelle, le remords? Oh! ce regret, en lui, ce regret du Barbare, à l'éveil de sa conscience, ce regret du temps où, avant d'avoir été affiné par une religion, une civilisation, il n'était encore qu'un animal! Il tuait, alors, et c'était fini. L'animal a-t-il des remords d'avoir tué? Je ne crois pas. Le Barbare n'en avait pas non plus; et Macbeth regrette cela dans cette phrase admirable :

— Ah! le sang a été versé plus d'une fois avant ce jour; mais il fut un temps où, quand la cervelle était dehors, l'homme mourait; et alors c'était fini, tout! Mais, aujourd'hui, on ressuscite avec vingt blessures mortelles dans le crâne, et on nous chasse de nos sièges. N'est-ce pas plus contre-nature que le meurtre lui-même?

Lady Macbeth. — Mon cher seigneur, vos nobles amis trouvent que vous leur manquez!

— Oui, c'est vrai, j'oublie! N'y faites pas attention, messieurs. J'ai un étrange mal qui n'est rien pour

ceux qui me connaissent. Allons, amitié et santé à tousl Je vais m'asseoir. Donnez-moi du vin, jusqu'au bord. Je bois à la joie générale de toute la table, et à notre cher ami Banquo dont nous sommes privés. Que n'est-il icil A tous et à lui, je bois.

Il s'approche pour trinquer, brave et bravant sa peur domptée. Mais, comme provoqué, le spectre reparaît. Fou, le Celte s'indigne et l'outrage.

— Arrière I Quitte ma vue! Que la terre te cache! Tes os sont sans moelle. Ton sang est froid! Tu n'as pas de pensée dans tes yeux qui jettent des flammes. Ohl ce qu'un homme ose, je l'ose! Prends la ligure que tu voudras, autre que celle-ci, et mes nerfs solides ne trembleront plus! Ou bien revis, et défie-moi dans un lieu solitaire, avec ton épée! Si je tremble d'y aller, alors proclame que je suis la poupée d'une petite fille. Allons, va-t'en! Va-t'eUj ombre horrible, moquerie sans réalité! (Le spectre disparaît.) Ah! enfin!... Lui parti, je redeviens un homme!... (Aux invites.) Je vous en prie, asseyezvous.

Lady Macbeth. — Vous avez chassé la gaieté...

Elle continue à faire ce qu'elle peut pour calmer le trouble qui s'est emparé de tous; mais impossible! Tout le monde s'en va; on se lève; on dit au revoir; et les deux criminels restent seuls.

Alors, lui, il persiste dans son idée logique, l'ivrognerie du crime, la soif du sang. Il voit bien que ce n'est pas fini, que cela commence à peine, que le meurtre de Banquo sera suivi d'autres meurtres, et ce remords d'autres remords. Et, frénétique, il grogne, en fauve :

— II y aura du sang. Comme on dit, le sang veut du sang.

Puis, comme réveillé :

— Où en est la nuit?

Lady Macbeth. — Si près du matin, qu'elle se confond presque avec le jour.

— J'irai revoir les sœurs fatidiques! Il faut qu'elles m'en disent davantage. Je suis décidé k tout. Je suis

Macbeth 161

dans le sang; j'y ai marché si loin que, maintenant, c'est la même chose de revenir sur mes pas ou de continuer à avancer!

Et ici, l'une de ces expressions intraduisibles, diton. Elle est traduite dans Maeterlinck; mais j'avais eu l'honneur et la joie, voilà trente ans, de la traduire aussi, presque exactement. Aucune traduction n'est absolue. D'ailleurs, voici le texte :

Strange thinys î hâve in head, that will to hand; Which must be acted ère they may be scanned.

Et voici le mot à mot, barbare, mais gros de sens :

D'étranges choses j'ai dans la tête, qui commandent à la main,

Qui doivent être agies avant d'être scandées (pesées).

A coup sûr, vous avez savouré là tout le suc violent des vocables, et vous en avez le goût acre et fort, comme si vous en aviez mâché la pulpe anglaise elle-même.

Dans la réplique suivante, de lady Macbeth, notez bien, je vous prie, sa douceur toute maternelle. Je vous la rappellerai tout à l'heure, et m'y raccrocherai pour bien me défendre de vous avoir fait contre une femme un réquisitoire. Elle dit :

— Venez, monseigneur; vous avez besoin de ce qui est nécessaire à toutes les natures, de sommeil!

— Oui, dit-il, allons dormir. Pardon de mon étrange oubli de moi-même. C'est l'cfTet d'une peur d'initié qui demande à s'endurcir dans l'habitude. Nous ne sommes...

Ici, derechef, une chose mal traduite. On dit toujours : « Nous sommes encore bien jeunes dans le crime. » Non! Voici la traduction exacte : « Nous ne sommes que des jeunes dans the decd, dans l'action, dans l'acte, dans l'agir. »

Le quatrième acte débute encore par les sorcières. Je dois passer toute la scène, si curieuse qu'elle soit.

au point de vue de la sorcellerie. Je vous en donnerai Todeur seulement :

La Première. — Trois fois le chat moucheté a miaulé...

La Deuxième. — Trois fois, et une fois le hérisson a gémi...

La Troisième. — La harpie crie : « Il est temps I Il est temps!»

Et alors des danses autour du chaudron.

— En rond, autour du chaudron, allons I

Dans ses entrailles empoisonnées, jetons I

Crapaud, qui, sous la froide pierre.

As, trente et un jours et trente et une nuits,

Sué ton venin en dormant

Bous, le premier, dans le pot enchanté I

Double, double peine et trouble !

Feu brûle ! Chaudron, fais des bulles !

Et alors, elles jettent dans le chaudron tout ce qu'y peuvent jeter des sorcières : un filet de serpent de marais, un œil de lézard, une queue de grenouille, un dard fourchu de vipère, une écaille de dragon, une dent de loup, un nez de Turc, des lèvres de Tartare, un fiel de bouc, une momie de sorcière, et elles glapissent :

Faites la soupe épaisse et gluante.

Double, double peine et trouble!

Feu brûle! Chaudron, fais des bulles!

Admirez comme c'est imitatif dans les plus menus détails. Shakespeare est artiste, jusqu'en cette chose monstrueuse et énorme. "C'est comme un Michel-Ange qui s'amuserait à faire, dans un coin, de petites miniatures. Il ciselle ses vers comme pourrait le faire un Hcrcdia. Tout Shakespeare est là.

Les sorcières arrêtent leur danse. La deuxième dit : — Par le picotement de mes pouces, je sens qu'un maudit approche. Qui que ce soit, entrez!

On traduit ainsi; mais elles parlent avec des assonances plus mystérieuses :

Open locks,

Whoever knocks!

C'est Macbeth qui entre. Ici, je ne vous lirai rien. Je vous dirai seulement l'indispensable, pour vous faire comprendre la fin de la pièce. Elles lui font voir les fils de Banquo devenus rois, et tous leurs descendants, entre autres Jacques I", alors roi d'Ecosse et d'Angleterre. Et elles lui annoncent trois choses : qu'il doit se méfier de Macduff, mais qu'il n'a rien à craindre tant qu'il ne verra pas la forêt de Birnam marcher contre lui, et, enfin, qu'il sera tué seulement par un homme qui n'est pas né d'une femm^. Sur quoi, Macbeth est satisfait, enchanté, et il se jette plus que jamais dans le sang avec frénésie.

Il fait massacrer, d'abord, la femme et les enfants de MacdufT, ne pouvant pas tuer Macduff lui-même.

Je vais pouvoir vous lire la scène, très courte, où est concentrée, en huit petites lignes, comme sait le faire Shakespeare, toute l'horreur de ce meurtre du fils de Macduff.

C'est d'abord une scène charmante entre lady Macduff et son fils, un très délicieux enfant qui parle comme un petit gentilhomme de sept ou huit ans. La mère vient de lui dire que son père les a abondonnés.

— Eh bieni dit-il, nous trouverons à vivre comme les oiseaux!

Et il continue à jacasser d'une façon gentille et spirituelle.

Surviennent les assassins, et voici la scène où le petit est tué.

— Quelles sont ces figures? dit lady Macduff.

— Où est votre mari? demande l'un des meurtriers.

— En un lieu assez maudit, j'espère, pour que des gens tels que toi puissent le trouver.

— C'est un traître I

— Tu mens, toil dit le petit, oui, toi, scélérat aux oreilles poilues comme une bètel

Le Meurtrier. — Quoi, vous, œuf? — What, you ^(lil- — (^^ '^' frappe.) Graine de traître!

L'Enfant. — Il m'a tué, ma mère. Sauvez-vous... Sauvez-vous, je vous prie.

— A l'assassin! crie la mère, éperdue et courant. Voilà toute la scène! Mais elle amène un mot

sublime, à la scène suivante. Quand le Roi, en Angleterre, lève des troupes pour venir punir le terrible tyran, on vient raconter à Macduff qu'on a tué, chez lui, sa femme, ses enfants. Il gémit :

— Tous, mes pauvres petits poussins! Tous, jusqu'au dernier? Oh! l'horrible chose!

— Tu seras vengé, sois tranquille! Nous tirerons de Macbeth la vengeance la plus éclatante!

Macduff répond ce seul mot, désespéré, sublime de juste rage impuissante :

— Il n'a pas d'enfants!

Nous sommes au dernier acte. Et puisque je fais, paraît-il, le réquisitoire de lady Macbeth, il faut bien que vous voyiez l'accusée qui va s'accuser ellemême.

Lui, vous le savez, il a continué sa route, dans le sang. Il est devenu le tyran, l'abominable tyran qui prend plaisir à tuer et à faire massacrer. Mais elle, elle est restée toujours la même; elle rumine éternellement la première chose qu'elle a faite, le premier crime, et tout ce qui a été commis depuis, et c'est pour se répéter que tout a été très bien fait, très bien préparé. Comme une excellente ménagère (jui a tout mis en ordre, elle ne comprend pas pourquoi son mari souffre. Il soufïre du remords; elle, elle ne sait pas ce que c'est. Mais, à force de ruminer ces choses dans la solitude (car à qui parle-

rait-elle de son crime ? Pas à lui, il en commet d'autres I A des amis? elle n'en a pas!), à force de ruminer son crime, tout en le trouvant fort bien exécuté, en cherchant quel est le détail qui a manqué, elle arrive, elle aussi, à sentir cette obsession du sang qui a taché ses mains.

Et nous constatons encore ici que, bien loin d'être une virago, c'est une femme faible, charmante, délicieuse, toute en nerfs; car elle n'a eu que cette force nerveuse jusque-là, cette force des impulsifs qui vont au but tout droit, quel qu'il soit, à travers tout. Les femmes peuvent être les plus abominables criminelles avec cette sûreté dans la marche, comme elles peuvent être Jeanne d'Arc; c'est le même élan qui les emporte. Mais alors, ses nerfs prenant le dessus, elle montre qu'elle est une femme ayant une maladie nerveuse (je ne veux pas prononcer le nom médical, ne faisons pas de science ici) qui se manifeste en dernier lieu par des actes de somnambulisme.

C'est un de ces actes que vous allez voir maintenant; car, puisque vous êtes appelés à prononcer un jugement sur cette coupable que j'ai accusée (non pas moi, mais dont j'ai répété les dires pour vous les donner comme matière à votre jugement), vous allez, maintenant, la contempler en personne et l'entendre, et ce sera le dernier élément du jugement que nous prononcerons après ensemble, dans quelques minutes.

Le médecin et la dame de compagnie sont dans la galerie du château, et le médecin dit à la dame de compagnie :

— Deux nuits, j'ai veillé avec vous; mais je ne puis apercevoir rien de vrai dans ce que vous m'avez rapporté. Quand est-ce qu'elle s'est promenée ainsi lo dernière fois?

La Dame. — Depuis que le Roi a commencé la guerre.

Lui, en effet, il guerroie, il est heureux, il tue, il risque de se faire tuer. Il est dans le sang. Mais elle, elle est seule, et de temps en temps, elle se lève de son lit, elle jette sa robe de nuit sur elle, elle ouvre sa chambre, elle écrit une lettre, elle la cachette, la scelle, puis elle retourne à son lit, et tout cela dans le plus grand silence.

— Et Tavez-vous quelquefois entendue parler? Et que disait-elle?

— Ohl cela, monsieur, je ne veux pas le répéter après elle.

— Vous le pouvez, à moi. II est même nécessaire de m'en faire part.

— Oh! ni à vous, ni à personne, monsieur, car je n*ai pas de témoins pour confirmer mon dire... Ah! tenez, monsieur, la voici qui vient, par la galerie. C'est bien son allure ordinaire; et, sur ma vie, elle dort profondément. Observez-la. Ne bougez pas.

— Comment a-t-elle cette lumière?

— Mais cela était près d'elle. Elle a de la lumière près d'elle continuellement, c'est son ordre.

— Regardez, ses yeux sont ouverts.

— Oui, mais ils ne voient pas plus que s'ils étaient fermés.

— Qu'est-ce qu'elle fait, maintenant? Regardez comme elle frotte ses mains.

— Oui, c'est son geste habituel, de faire semblant de se laver les mains. Je l'ai vue, parfois, continuer à faire cela un quart d'heure entier.

Lady Macbeth, se frottant les mains. — Toujours, il y a une tache.

Le Médecin. — Ecoutons! Elle parle. Je ^ais prendre par écrit tout ce qui tombera de sa bouche pour aider ma mémoire plus fortement.

Lady Macbeth. — Va-t'en, tache damnée! Va-t'en, je te dis... Une! deux! Allons, voici le moment de faire la chose... L'enfer est ténébreux... Fi, monseigneur, fi! Un soldat! Et avoir peur! Qu'importe si quelqu'un le sait, quand nous serons assez puissants

pour que personne ne puisse nous en demander compte!... Ah! qui aurait pensé que le vieil homme avait tant de sang dans lui!

Le Médecin, à la dame. — Avez-vous remarqué cela?

Lady Macbeth. — Maeduff avait une femme. Où est-elle, maintenant?... Quoi!... Est-ce que ces mains ne seront jamais propres?... Allez, monseigneur, ne tremblez plus! Vous gâtez tout avec ce tressaillement.

Le Médecin, à la dame. — Allez, allez, vous avez connu ce que vous ne deviez pas connaître.

La Dame de compagnie. — Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, je suis sûre de cela. Le ciel connaît ce qu'elle a connu.

Lady Macbeth, flairant sa main. — Ici, est l'odeur du sang, toujours... Tous les parfums d'Arabie ne feraient pas sentir bon cette petite main... Oh!... Ohl... Oh!...

Le Médecin. — Quels soupirs, n'est-ce pas? Le cœur est douloureusement chargé

La Dame de compagnie. — Je ne voudrais pas avoir un cœur pareil dans mon sein pour la dignité de son corps tout entier.

Le Médecin. — Bien, bien, bien.

La Dame de compagnie. — Priez Dieu que cela soit, monsieur.

Le Médecin. — Cette maladie est au-dessus de ma science. Toutefois, j'ai connu des gens qui ont marché dans leur sommeil et cependant sont morts saintement dans leur lit.

Lady Macbeth. — Lavez vos mains 1... Mettez votre robe de nuit. N'ayez pas l'air si pâle. Je vous le dis encore : « Banquo est enterré; il ne peut pas sortir de sa tombe. »

Le Médecin. — Ah! ce qu'elle dit!...

Lady Macbeth. — Au lit! Au lit! Au lit!... On frappe à la porte. Venez, venez, venez, venez! Donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut pas être non fait... Au lit! Au lit! Au lit!... (Elle sort.)

Ma conclusion va être très brève, maintenant. Il ne reste plus que quelques minutes à dépenser. Tout est presque fini, tout s'achève dans la frénésie de la bataille.

Macbeth est dans la bataille, dans l'action. On vient lui apprendre que dix mille Anglais sont là pour l'attaquer. Il répond :

— Qu'importe! Je ne m'arrêterai que quand ma chair hachée en morceaux tombera de mes os.

On vient lui dire aussi :

— La reine est mortel

— Eh bien! dit-il, elle aurait dû mourir plus tard, le moment eût été mieux choisi pour une telle parole.

Mais, pourtant, Celte comme toujours, il pense, il réfléchit, il raisonne, et il dit :

— Oui, demain, et demain, et demain, se traîne ainsi, à petits pas, de jour en jour, jusqu'à la dernière syllabe du temps enregistré; et tous nos hiers n'ont fait qu'éclairer, ces fous, la route vers la poussière de la mort. Ah! la vie! Qu'est-ce que la vie? Eteins-toi, court flambeau! La vie n'est qu'une ombre en marche, un pauvre comédien qui se carre et se démène son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus.

Et la fameuse phrase que je vous ai citée, naguère :

// is a taie Told bij an idiot, fiill of sound and fury, Sif/nifijing nolhing.

(a C'est un conte conté par un idiot, plein de bruit et de furie, ne signifiant rien. »)

Et, maintenant, tout arrive, tout s'accumule. On vient lui dire, quoi? Que la forêt de Birnam marche. (Ce sont les soldats anglais qui ont pris des branches pour se couvrir.) Il répond :

— Qu'importe! Oui, je suis las du soleiH J'en ai

assez I Mais sonnez la cloche d'alarme. Souffle, souffle, vent; viens, tempête! Au moins, nous mourrons avec le harnais sur le dos.

Il a envie de se tuer; mais il résiste jusqu'au dernier moment. L'action, la. vie, même dans le mal, est une belle chose, et il dit :

— Pourquoi jouerais-je le fou romain qui se tue sur sa propre épée? Tant que je vois des vivants, les blessures font mieux sur eux que sur moi.

A ce moment, on l'avertit que Macduff accourt vers lui. Cela lui est encore égal. Mais Macduff veut le tuer comme, lui, il a tué sa femme et ses enfants. Bah! Macbeth lui dit :

— • Tu peux faire ce que tu voudras, tu ne me tueras point; je ne crains rien! Tu aurais plus vite fait d'ouvrir des plaies dans l'air que de me faire saigner! Je ne peux être tué que par un homme qui n'est pas né d'une femme.

— Eh bien! c'est moi. Je suis né de ma mère quand elle était morte. Je suis né d'un cadavre. Ahl rends-toi!

— Moi, me rendre? Pour servir de pâture aux malédictions de la canaille? Jamais! Tout est contre moi : tu es né d'un cadavre, la forêt de Birnam marche, soit! Mais je resterai quand même, je me battrai encore! Viens, à qui de nous deux dira grâce I

Ils sortent en se battant, et un instant après Macdufî revient, portant, au bout d'une pique, la tête de Macbeth.

Les voilà morts tous deux, les criminels dont nous avions à nous occuper. Mais non, ils ne sont pas morts! Ils vivent éternellement dans nos cerveaux, dans nos âmes, par l'horreur, comme Roméo et Juliette y vivent par la tendresse et le charme. Alors, nous sommes encore devant le problème posé au commencement : lequel des deux est le plus monstrueux, lequel, vraiment?

Eh bien! je crois que, par le texte même, par tout ce que je vous ai dit (non pas de moi; je n'ai pas fait de réquisitoire, non), c'est bien elle qui est l'âme, c'est bien elle qui est la conductrice, c'est elle qui pousse Macbeth; sans elle, il ne serait pas devenu l'abominable meurtrier, l'homme qui se trempe dans le sang! C'est elle, oui, qui organise. Lui, c'est l'imagination affolée. Elle, c'est l'instinct qui va toujours droit. Mais, comme je vous l'ai dit, l'instinct va dans le bien comme dans le mal. Et quel est-il donc, l'instinct qui la pousse? En vérité, c'est là seulement ce qu'il faut voir.

Certes, je n'ai pas prononcé un réquisitoire; je n'ai pas l'âme d'un procureur général; jamais de la vie je ne l'aurai. Je suis de la race des poètes, qui plaident pour les humbles, pour les pauvres, pour les malades. Les criminels sont des malades qu'il faut guérir, comme disait Socrate, comme disait Eschyle. Je suis de leur avis. C'est pourquoi, n'attendez pas de moi, quoi qu'on en ait dit, que je fasse le réquisitoire de lady Macbeth; car si elle pèche, apprenez-le, c'est par une aberration d'instinct maternel. Oui, elle a eu des enfants; et elle n'en a plus. Mais si, elle en a encore un : c'est cette grande brute qui est un enfant, qui est un faible, qui est un homme pour qui elle veut la gloire et la puissance; et c'est pour lui, pour lui seul, qu'elle a commis le crime, ce n'est pas pour elle. Alors, comment voulez-vous qu'une femme, qui commet un crime pour son petit, ce soit moi qui, le premier, lui jette la pierre?

Non, ce n'est pas moi qui enlèverai de la pique de Macduff la tête de Macbeth pour la remplacer par celle de lady Macbeth. Ahl supposez qu'au lieu de lady Macbeth, ce soit une autre femme, que ce soil lady Macduff, par exemple, elle ([ue nous avons vue tout à l'heure, et ([uc, pour venger son pauvre petit qui a été assassiné abominablement, elle ait commis les crimes les plus atroces I Supposez que ce soit sa tête, qu'on apporte au haut d'une pique. Eh bienl en

vérité, je ne sais plus si c'est celle-là, ou celle de lady Macbeth! Je ne pense plus qu'à la tête d'une mère ayant commis des crimes pour son petit. Est-ce que je vais l'outrager, la souffleter, lui cracher au visage? Non, non! Je ne peux pas. Et ce que je mettrai sur son front, avec toute la tendresse qui est dans le cœur d'un poète, c'est un baiser!

Le quartier d' « East-Cheap », à Londres. — La Taverne de la « Tête de Sanglier », repaire de Sir John FalstafJ et de sa Bande. — Une des plus prodigieuses Créations de Shakespeare : Sir John Falstaff. — Son Portrait physique. — Son Amitié avec le Prince de Galles. — Vol des Pèlerins. — Falstaff à la Guerre. — Sa Couardise. — Ses Stratagèmes. — Le Prince de Galles devient Roi. — Disgrâce de Falstaff. — Son Chagrin. — Sa Mort.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Aujourd'hui, je renie absolument toutes les métaphores que j'ai employées touchant ce que j'ai appelé la forêt vierge du théâtre shakespearien. Il n'y a pas, en eiTet, moyen, quoi que je fasse, de vous mener dans une clairière, encore moins dans un site farouche et ravagé. A peine pourrai-jc vous laisser entrevoir un coin de champ de bataille. En réalité, je vais être obligé de vous conduire dans une ville; et quelle ville I A Londres. Et dans quels quartiers de Londres I A East-Cheap, le quartier de l'Est, où Ton vendait à bon marché. Et quoi? Voici. C'était alors le quartier général des tavernes, des hôtelleries, des lieux où l'on mangeait, où Ton buvait, où, pour mieux parler, l'on bâfrait et l'on pintait, où l'on se

livrait à la godaille et à la goinfrerie la plus extraordinaire, dont seuls les festins gargantuesques et les beuveries de Rabelais peuvent vous donner une idée. Et dans quel endroit particulier de ce quartier allons-nous? Dans une taverne qui s'appelait la taverne de la « Tête de Sanglier », et qui était bel et bien un repaire de truands aussi peu recommandables que ceux des Repues-franches chères à notre François Villon. Soyons franc, et avouons que c'était un bouge. Et dans cette taverne-bouge, je vais vous faire connaître, vous présenter, une bande de sacripants, parmi lesquels vous trouverez, d'ailleurs, un prince de Galles en train de jeter sa gourme. Ohl il deviendra plus tard un grand roi. HélasI celui qui nous a infligé la défaite d'Azincourt. Mais, pour le moment, c'est une sorte de Télémaque du vice et de la débauche, ayant pour Mentor un homme de cinquante à soixante ans, au moins cinquante-cinq, à cheveux blancs, à barbe grise, le crâne un peu chauve, et qui lui enseigne, à ce prince, à peu près tous les vices et même ceux qui n'existent pas, car il serait capable d'en inventer.

C'est un chevalier, sir John Falstaflf. Vous croyez le connaître déjà. Erreur! Car celui que je vous présenterai n'est pas le Falstaff que vous avez vu et entendu, fort convenable, en somme, et qui a été popularisé par des adaptations et surtout par la musique, le FalstafF en qui a refleuri délicieusement le génie septuagénaire de Verdi, le FalstafT qui sert de bouffon aux Joyeuses Commères de Windsor. Et, certes, il est charmant, exquis, gracieux, quoique burlesque, ce FalstafT-là. Mais (permettez-moi de vous l'apprendre, si vous l'ignorez) ce n*est pas le vrai, l'authentique, le rare, le gros, l'énorme FalstafT. Ce n'en est qu'une ombre, un pâle pastel, fait à la demande de la reine Elisabeth, qui avait pris goiil (et il y avait de quoi!), dans plusieurs pièces, au grand l'alstafi', au prodigieux FalstafT, et qui, chagrine de le savoir mort, ce héros du rire, avait prié Shakespeare de le faire revivre dans une œuvre

nouvelle; car elle avait envie de le revoir et de s'en divertir. Et c'est pour satisfaire cette fantaisie royale que le poète écrivit, ou plutôt qu'il brocha, en quatorze jours, et en vers, The Merry Wives of Windsor. Plus tard, il reprit l'œuvre, la refit en prose, et ainsi laissa une comédie tout à fait aimable, divertissante, en effet, mais sans aucune des profondeurs qu'il y a toujours dans Shakespeare. La pièce, en farce tempérée, s'achève poétiquement, par une sorte de féerie, dont la fantaisie ailée est d'un charme tout à fait précieux; mais, enfin, ce n'est point ici le grand Shakespeare que nous adorons; et, surtout, ce n'est pas le gros Falstaff", le monstrueux Falstaft' que je vais vous faire connaître.

Celui-ci, pour entrer en relations avec lui, non seulement il faut entrer, comme je vous l'ai dit, à la taverne de la Tête de Sanglier; mais il faut entrer dans cette partie de l'œuvre de Shakespeare que constituent les drames nationaux, les drames historiques. Ce serait une série d'admirables conférences, non pas par le conférencier, mais par la matière, que de se promener dans cette partie de l'œuvre shakespearienne. Il y a là toute l'histoire d'Angleterre, racontée, mise en œuvre, vivante, à la fois épique, dramatique et lyrique, dans un cycle de dix grandes pièces. Quel dommage qu'aucun de nos poètes français n'ait eu l'idée, ou la puissance, de faire cela pour notre admirable histoire! Hélas! pour voyager avec fruit dans ce domaine des drames nationaux anglais, il faut être, avant tout, Anglais; car cette histoire est tout spécialement intéressante pour ceux dont les aïeux en furent les héros.

Il n'en va pas tout à fait ainsi, par bonheur, de Falstafi" lui-même, qu'on extrait et qu'on en peut extraire, d'Henri IV, première partie, Henri IV, deuxième partie, et un peu du commencement d'Henri V. Falstaff, lui, appartient bien, certes, et proprement à l'Angleterre. Il est aussi Anglais qu'on saurait être, « genuine », comme ils disent là-bas. Mais il appartient aussi à l'humanité tout entière.

C'est un type; même plus qu'un type; c'est, en réalité, l'incarnation de toute une philosophie. Il ne s'en doutait peut-être pas lui-même, le brave homme, le gros homme, tout en panse, plus pansu que penseur; mais que Shakespeare s'en soit douté, qu'il l'ait voulu, consciemment ou non, voilà qui est indéniable. Cette philosophie, en effet, c'est la philosophie de la Renaissance elle-même : c'est la révolte de la chair, si longtemps matée, opprimée, pendant tout le moyen âge, par l'ascétisme, par le mysticisme, par les terreurs de l'An mille; c'est la revanche de cette chair, de la nature, non pas immorale, mais amorale, comme on dit aujourd'hui, c'est-à-dire ne se souciant pas du tout de la morale; c'est, surtout, la revanche du rire, de ce rire que Rabelais appelle le propre de l'homme, du rire gonflant des joues pleines, s'esclafTant sqr des lèvres humides de boisson; c'est la revanche de ce bon et large et plein rire en belle santé, contre le rire sinistre, le rictus, que vient de voir grincer le moyen âge aux mâchoires sans gencives de l'horrible danse macabre. C'est la revanche de ce rire-là.

Nous avons eu aussi cette revanche chez nous, vous le savez, dans Rabelais, et en particulier dans son personnage de Panurge. Toutefois, Panurge est, surtout, la révolte de l'esprit, tandis que Falstaff représente celle de l'instinct. Et voilà pourquoi Panurge est maigre, fin, matois, ironique, méchant à l'occasion, même facilement méchant, et non pas toujours pour se défendre, mais bien encore par désir de nuire et parce qu'il attaque. Gras, au contraire, est sir John Falstaff, et spirituel et fin sans être ni vouloir être méchant. Pour tout dire, même, l'instinct, en lui, ne se révolte pas, mais plutôtj s'épunouit. Il ne rirait pas de bon cœur, on le sent, si quelqu'un devait souffrir de son rire, que n'ai*

guise aucune arrière-pensée! qui est fait de joie, de plaisir à rire et à faire rire les autres. Gomme il le dit en un certain endroit, se définissant, car il se connaît fort bien, le brave homme :

/ am not onlij wittij in myself... — (« Je ne suis pas seulement spirituel en moi-même ») — but I am the cause that witt is in the other mon (a mais je suis la cause que l'esprit est dans les autres homnies). Il sait, par expérience, que lorsqu'il paraît, il rend les autres spirituels, parce que, précisément, la joie essentielle de son esprit, en s'épanouissant, se partage, se propage, et qu'elle est contagieuse.

Or, la grande force de ce personnage, et ce qui fait qu'on l'aime, c'est cette contagion de son rire; et il ressemble par cela, en réalité (si l'on a envie de lui trouver un ancêtre), ou plutôt il rend la vie à cet ancêtre; car c'est lui-même; il en est la résurrection; je veux parler du vieux Silène, le Falstaff de la mythologie. Vous n'avez certes pas oublié ce Silène et ses fils les Satyres que je vous ai fait con- . naître quand nous nous sommes occupés du drame satyrique, du Cyclope. Vous vous rappelez qu'ils sont doués (il n'y a pas d'autre mot) de tous les vices : sensuels à tous les points de vue, ils sont, en outre, menteurs, voleurs, poltrons au suprême degré; mais on leur pardonne tout cela, parce qu'ils sont gais, amusants, hilares, fols, à demi animaux et ainsi ingénus, innocents, et aussi parce qu'ils dansent des danses (oh! bizarres, et même pires, qui s'appellent la corduce et la sikinnis), mais qui sont excitantes à la joie et vous donnent à vous-mêmes envie de danser. On en a comme une trépidation grisante d'allégresse et de belle humeur. Eh bien! c'est la même que donne l'esprit du gros Falstaff. Presque plus encore que Silène, il rit de tout son corps. Cette énorme panse n'est pas seulement grotesque; elle est aimable; c'est une chose qui rit aussi. Et la face de Falstaff rit pareillement avec ses quatre mentons. Et il rit tout entier avec toute sa graisse, cet homme, que l'on appelle de tous les noms

ridiculisant son énormité, que successivement on baptise « sac à vin » (naturellement), « muid de bière », « éponge à sherry », «gros boudin vivant », « pièce de rosbif qui se promène sur deux pattes », bref, cette masse de chair, c'est, en réalité, comme une montagne de rire. Et, telle est la raison de sa grandeur typique et symbolique, et pourquoi je ne crains pas d'affirmer que son personnage est la création la plus prodigieuse de Shakespeare, avec celle d'Hamlet lui-même. Car cette montagne de rire, par moments, en arrive à évoquer l'idée d'un volcan qui éclate de rire; et de cette bedaine qui s'esclafTe, il jaillit alors comme des fusées de feu; et, si l'on peut dire que les larmes sont saintes, sont bonnes par leur amertume, par le sel qu'elles ont en elles et qui cicatrise les blessures, on doit dire aussi, d'un rire pareil, qu'il est sain, qu'il est bon, et que ses éclats, étant des fusées de feu, participent ainsi à la vertu du feu qui purifie tout.

Mais pourquoi tant analyser, au lieu de vous la montrer, cette joie qu'il exhale, et l'esprit qu'il sème autour de lui? Ecoutez plutôt sa première scène avec celui qu'il appelle, par un diminutif familier, Hal. Hal, c'est le prince Henri, qui deviendra plus tard Henri V, mais qui alors n'est que le jeune prince héritier, vivant à l'écart de son monde, de la politique, de la Cour, et mêlé à cette bande de sacripants, d'ivrognes, à la taverne de la Tête de Sanglier. Mon Dieu, oui, voilà en quelle aimable société il jette sa gourme, ce futur grand roi; oui, des piliers de taverne, filous au jeu et coupeurs de bourse à l'occasion, et allant même parfois jusqu'au vol à main armée sur les grands chemins. Et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'une telle société, un pareil apprentissage, et les leçons de débauche et de vice d'un Falstaff lui ont servi, vous le verrez, à, ce prince, pour devenir un grand roi.

En attendant, voici sur quel ton conversent le vieux maître d'orgie, de vice et même de crime, et son imberbe élève en infamie :

— Eh bien! Hal, quel moment du jour est-il, mon garçon?

— Ton esprit est devenu si épais à force de boire du vieux xérès, de te déboutonner après souper, de dormir sur les bancs après midi, que tu as oublié de demander la chose que tu désires réellement savoir. Ce n'est pas l'heure! Que diable as-tu à faire avec le moment du jour? A moins que les heures ne soient des verres de vin et les minutes des chapons, je ne vois pas de raison pour que tu prennes la peine inutile de demander le moment du jour qu'il est!

— Vrai, vous vous rapprochez de mon opinion, Hal; car nous qui prenons les bourses, nous marchons à la clarté de la lune et des sept étoiles, et non à la clarté de Phébus, ce chevalier errant si blond. Mais je t'en prie, mon aimable plaisant de prince, lorsque tu seras roi, fais en sorte qu'on nous appelle les « forestiers de Diane », les « gentilshommes de l'ombre », les « mignons de la lune », et que les gens disent que nous sommes des hommes de bon gouvernement, étant gouvernés, comme la mer, par notre noble et chaste patronne, la lune, sous la protection de laquelle nous volons. Et, une chose encore. Quand tu seras roi, est-ce que tu continueras à faire pendre les voleurs, et est-ce que les gens de résolution comme moi seront toujours réfrénés par le mors rouillé de cette vieille grotesque, la mère la Loi? Allons, quand tu seras roi, tu ne pendras pas un voleur?

— Non, dit le prince, c'est toi qui pendras.

Et ils continuent à plaisanter de cette façon, quoiqu'il y ait là une petite pointe de mélancolie chez le vieux Falstaff; mais ne la prenez pas au sérieux; il dit cela en riant; vous le comprendrez tout de suite.

— Ah! dit-il, tu m'as fait beaucoup de mal, mon Hall Dieu te le pardonne! Avant de te connaître.

je ne connaissais rien; et maintenant, si j'ose dire la vérité, je vaux à peine autant qu'un damné. Je dois renoncer à cette vie et j'y renoncerai. Par le Seigneur, si je n'y renonce pas, dis que je suis un scélérat.

Or, à l'instant, le prince Henri lui dit :

— Où prendrons-nous une bourse pleine d'or demain, Jack?

— Pardi! répond l'autre, où tu voudras, mon garçon. Ahl je fais partie de l'affaire; et si je refuse, dis que je suis un double scélérat!

— Oh! Oh! remarque le prince, voilà un amendement singulier! Tu passes de la prière à l'escamotage des bourses!

— Eh! mon cher prince, c*est ma vocation. Ce n'est pas péché, à un homme, de travailler selon sa vocation, non!

Mais voici venir Poins, apportant justement de bonnes nouvelles. Bonnes pour nos coupe-bourses, s'entend! Gadshill, un de la bande, a une affaire cil train, toute prête; il n'y a qu'à cueillir la poire mûre. Des pèlerins vont à Canterbury, avec de beaux cadeaux. On est sur leur piste, et on peut les attaquer à tel endroit pour les dévaliser. Le jeune prince n'a pas encore trempé dans un acte pareil, de brigandage à main armée. Aussi renâcle-t-il, quand Falstaff lui demande s'il fera partie de l'expédition.

— Qui, moi, devenir un voleur de grand chemin I Oh! non, sur ma foi.

Et Falstaff de s'écrier :

— Alors, il n'y a ni honnêteté, ni virilité, ni bonne camaraderie en toi; et tu ne sors pas du sang royal si tu n'es pas capable d'arrêter un homme pour dix shillings.

— Eh bien! alors, soit, une fois dans ma vie je ferai le fou.

La chose est donc arrangée. Lfi battdé d'asSaillanls se composera de BardoJph, l'homitle ali nez ctUl sert de lampion tant il est rouge (je vous le présenterai tout à l'heure), de Gadshill, de Peto, de j^als-

f'ÀLSTAFF l8l

taff, de Poins et du prince. Mais Poins, le bouffon favori de Hal, lui dit :

— Si vous voulez, nous ferons une excellente plaisanterie. Nous laisserons voler seuls ces quatre bandits; et, quand ils auront l'argent des pèlerins, nous, nous surgirons à notre tour, déguisés, avec d'autres masques, avec des manteaux de bougran (une sorte de bure jaune) et nous leur reprendrons l'argent qu'ils auront volé. Nous aurons, ensuite, de quoi rire.

Et le prince est enchanté, tout se combinant fort bien ainsi.

Je vais assez vite, et cours à la scène dii vdl. D'abord, nous assistons à un petit tableau d'un réalisme fort savoureux. C'est dans la cour de Tauberge, la nuit, au tout petit jour. Il y a des voituriers, des maraîchers, qui portent des légumes à Londres. C'est exactement une scène que vous verriez se passer au delà du mont Valérien, par exemple, ou dans la plaine de Vanves, s'il s'agissait de notre pays. Les voituriers vont réveiller les pèlerins qui leur ont demandé de les emmener en leur compagnie, par crainte des voleurs. Or, dans la même cour, un des voleurs, Gadshill, s'entend avec lé chambrier pour qu'il trahisse les pèlerins, qui, enfin, se mettent en route.

Et voici nos brigands allant à l'embuscade; Falstafî se plaint :

— Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à retrouver mon cheval, bon flls de roi. Je n'en peux plus, d'aller à pied.

En effet, on a mis son cheval de côté, pour qu'il ne puisse pas aller plus loin. C'est Poins qui lui a joué ce tour, voulant filer en avant avec Henri.

— Non, gémit le gros hotnme, ia ne pourrai jamais porter ma chair aussi loin à pied, pour tous les trésors de ton père, Hal. Enfin, si c'est une plaisanterie, je ne l'aime pas quand elle va si loin, et surtout à pied.

Le prince s'écarte avec Poins. Et, àoiidain, Cad-

shill arrive, criant alerte aux trois qui restent, Bardolph, Peto et FalstafT.

— Encapuchonnez-vous. Mettez vos masques I II y a de l'argent du roi qui descend la colline.

Les pèlerins arrivent. Or, comme le prince et Peins ne reviennent pas, FalstafT se trouve seul à la tète des trois autres bandits. Ils arrêtent les voyageurs, quand même, à eux quatre, les prennent à la gorge, les enchaînent, les lient et les emmènent. A peine les ont-ils conduits dans une autre partie de la route :

— Venez, dit FalstafT, venez, mes maîtres, et nous allons partager. Et puis, à cheval, avant qu'il soit jour! Ah! si le prince et Poins ne sont pas deux couards fîefTés, il n'y a pas d'équité au monde! Il n'y a pas plus de valeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

Soudain, surgissent Poins et Henri, déguisés, avec des masques nouveaux et en costumes de bougran. Et le prince crie d'une voix terrible :

— Votre argent!

— Scélérats! ajoute Poins qui les charge.

Et tous deux se précipitent sur les voleurs. Ceuxci s'enfuient. Seul, FalstafT esquisse une vague estocade, puis se sauve en mugissant tandis qu'on court derrière lui.

Les suites, la bonne farce attendue, vous allez en jouir bientôt.

Le lendemain, à la taverne, le prince et Poins attendent le retour penaud de FalstafT et de ses trois acolytes. Mais ce n'est pas en penaud qu'il rentre, notre gros homme; c'est en homme furieux contre les lâches qui l'ont abandonné. Ecoutez plutôt ce début de dialogue.

— Snliit, Jack! Où es-tu allé hier? demande le prince.

Et FalstafT de répondre, orgueilleusement :

— Peste soit de tous les couards, et vengeance sur eux! Voilà ce que je dis! Et amen, morbleu! Hcum! Breum! Donne-moi un verre de xérès, garçon!

Plutôt que de mener cette vie-là longlemps, j'aimerais mieux coudre des chaussettes, et les rapiécer, et les ressemeler! Peste de tous les couards I Donnemoi un verre de xérès, coquin! N'y a-t-il plus de vertu en ce monde?

Il boit.

LE PRINCE (à Poins). — As-tu jamais vu Phébus embrasser une boule de beurre, et le beurre, au cœur sensible, se fondre sous les doux propos du soleil? Si tu l'as vu, contemple-moi ce phénomène-

FALSTAFF. — Coquin que vous êtes, il y a aussi de la chaux dans ce vin... Ah! dans un méchant homme il n'y a rien à trouver que de la coquinerie. Cependant, un lâche est pire qu'un verre de vin avec de la chaux. Oui, un vilain lâche... Va ton chemin, vieux Jack, meurs quand tu voudras! Si l'énergie, la bonne énergie virile, n'est pas chose oubliée maintenant sur la surface de la terre, je veux passer pour maigre comme un hareng saur. Non, il n'y a pas, en Angleterre, trois hommes braves qui aient encore évité la potence; et l'un d'eux est gros, et se fait vieux! Dieu vous protège! Ah! c'est un mauvais monde que le nôtre, dis-je! Je voudrais être un tisserand, je chanterais des psaumes! Peste de tous les lâches, dis-je encore. Donne-moi un verre de xérès!

— Qu'est-ce à dire, sac à laine, que murmurezvous?

— Ça, un fils de roi!... Si je ne te chasse pas de ton royaume avec un poignard de bois, et si je ne pousse pas tous tes sujets devant moi comme un troupeau d'oies sauvages, je veux bien ne plus jamais porter de poils sur mon visage. Vous, prince de Galles! Penh!

— Qu'est-ce à dire, fils de gueuse, grosse toupie humaine? Qu'y a-t-il?

FALSTAFF. — N'êtcs-vous pas uu couard? Répondez-moi là-dessus. Et Poins, que voilà, en est un autre... Heuml Breuml Donnez-moi un verre de

xérès. Je suis un coquin, si j'ai bu seulement d'aujourd'hui.

LE PRINCE. — Scélérat! C'est à peine si tes lèvres sont essuyées de la dernière rasade.

— Heural Breum! Ça ne fait rien! Donnez-moi un verre de xérès. Peste de tous les couards, dis-je encore.

LE PRINCE. — Enfin, qu'y a-t-il?

— Ce qu'il y a? Il y a que quatre de nous, ici présents, ont pris mille livres ce matin.

— Ah! et où est cet argent, Jack? Où est-il?

— Où il est? Il nous à été enlevé. Cent hommes sont tombés sur nous, pauvres quatre I

— Quoi, l'ami, cent hommes?

— Je suis un coquin si je R*ai pas ferraillé pendant deux heures avec une douzaine de ces cetlt hommes. Ah! j'ai échappé par mirdcle. J'ai reçu huit bottes dans mon pourpoint, quatre dans mort haut-de-chausses; j'ai eu mon bouclier traversé du part en part; mon épée est dentelée comme une scie à main. Tiens, regarde!

Effectivement, il montre son épée, qu'il a eu soin, comme on le devine, de denteler tout exprès.

— Jamais je ne me suis mieux conduit depuis que je suis un homme; mais tout a été inutile! Ah! peste soit de tous les couards! Qu'ils parlent, ceuxlà (en montrant ses compagnons), et s'ils disent plus ou moins que la vérité, ce sont des Scélérats et des fils (le ténèbres.

gadsiiill. — Oui, nous quatre, nous sommes tombés sur une douzaine d'individus.

FALSTAFF. — Douzc? Scize, au moins!

gadsiiill. — El nous les avons liés; et comme nous étions en train de partager le butin, six ou sept sont venus, sont tombés sur nous.

FALSTAFF. — Et ils ont dctaché les autres qui sont allés joindre ceux-là.

LR PRINCE. — Quoi! Vous avez combattu contre (?ux tous?

FALSTAFF. — ToUst Jc Hc sôîs pas cc quc vous

pouvez appeler tous; mais, si je n'ai pas combattu contre cinquante, que je sois une botte de radis. Ahl s'il n'y en a pas eu cinquante-deux ou cinquante-trois après le pauvre vieux Jack, je suis une créature à une seule jambe.

LE PRixNCE. — Ah! priez Dieu de n'en pas avoir tué quelqu'un.

FALSTAFF. — Eh! parblcu! il n'est plus temps de prier, maintenant. J'en ai poivré deux : je suis sûr d'avoir donné leur dû à deux, deux coquins en manteau de bougran. Je te dis ce qui en est, Hal; et si je dis un mensonge, crache-moi au visage et appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille défense; je suis posé comme je suis là (il se met en garde); j'ai poussé ma pointe comme cela. Quatre coquins en bougran fondent sur moi...

— Comment, quatre? Tu ne disais que deux, tout à l'heure.

— Quatre, Hal, j'ai dit quatre. Donnez-moi un verre de xérès... Oui, oui, j'ai parfaitement dit quatre! Et ces quatre-là sont venus tous de front, et se sont attaqués principalement à moi. Oh! je n'ai pas été déconcerté; et j'ai reçu leurs sept pointes dans mon bouclier, comme ça.

LE PRINCE. — Sept pointes? Comment donc? Ils n'étaient que quatre, et ils avaient sept pointes?

— Sept, par cette poignée d'épée, ou je suis un scélérat, m'entends-tu?

— Oui, Jack, je te vois ainsi.

— Ah! tu fais bien, car cela vaut la peine d'être vu et entendu. Les neuf individus en bougran dont je te parlais...

■ — En voilà déjà deux de plus!

— Leurs pointes étant brisées, ont commencé à me céder le terrain; mais je les serrais de près; alors, je les ai attrapés corps à corps; et, en un clin d'œil, j'ai donné leur dû à sept des onze.

— dh! prodige! Deux individus en bougran qui fen ont produit onze!

— Mais, comme si le diable s*en était mélé^ toilâ

que trois manants de coquins, en habit de drap vert de Kendal, sont venus par derrière, et sont venus sur moi; car il faisait si noir, Haï, que tu n'aurais pas pu voir seulement tes mains.

LE PRINCE. — Mais ces mensonges ressemblent au père qui les a engendrés 1 Ils sont gros comme une montagne, évidents, palpables. Comment, amas de tripes à cervelle de boue, graisseuse boule de suif, comment as-tu pu reconnaître que ces bandits étaient en drap vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir ta mainl Voyons, donnenous des explicaitonsl Que réponds-tu? Voyons votre explication, Jack, votre explication 1

FALSTAFF. — Comment! De la violence? Ah! noni Dussé-je être condamné à l'estrapade et à tous les chevalets du monde, je ne dirai rien par violence. Moi, vous fournir des explications par violence! Non, jamais I

LE PRINCE. — Ecoute, couard effronté, casseur de lits, énorme montagne de chair...

FALSTAFF. — A bas, toi, étique individu, peau d'anguille, langue de bœuf fumée, sardine sèche I... Ahl si le souffle ne me manquait pas, si je n'étais pas un peu asthmatique, je te le dirais, à quoi tu ressembles, aune de tailleur, fourreau de sabre, étui à flèches, méchant petit fleuret deboutl...

LE PRINCE. — Boni bon! Respire un peu, et puis recommence; et lorsque tu seras fatigué de ces basses comparaisons, écoute un peu ce que je vais te dire.

— Ecoute, oui, écoute bien, mon Jack! ajoute Poins.

LK PRINCE. — Eh bien! sache que nous deux, nous vous avons vus, vous quatre, vous jeter sur quatre hommes, tout bonnement...

Et il raconte qu'ils étaient, eux deux, vêtus de vestes de bougran, et que ce sont ces fameux deux en veste de bougran qui sont devenus l'armée énorme dont parle FalstafT.

Vous croyez que FalstafT va être démonté? Pas le moins du monde. Il est souple, ce gros homme,

comme certains gros chats qui se retournent, comme les grasses anguilles, comme les phoques, tenez, qui sont si gros et si gracieusement jouent dans l'eau moins mobile qu'eux. Et le voilà qui prend la chose gaiement, et riposte du tac au tac en une délicieuse volte :

— Ah! ah! par le Seigneur, je vous avais reconnus, aussi bien que celui qui vous a faits. Ça! écoutez, mes maîtres! Est-ce qu'il m'appartenait de tuer l'héritier présomptif? Devais-je me tourner contre mon prince légitime? Eh! parbleu, tu sais bien que je suis vaillant comme Hercule! Mais, observez l'instinct! Jamais un lion ne touchera à un vrai prince. L'instinct est une grande chose! J'ai été couard par instinct. Bon! je n'en penserai que mieux de moi et de toi, ma vie durant; de moi, comme d'un lion vaillant, et de toi comme d'un vrai prince. Mais, chers gars, par le Seigneur, je suis heureux que vous ayez l'argent. Allons, l'hôtesse, allons! Fermez les portes; veillez cette nuit; vous ferez demain vos prières. Ohé! galants, copains, enfants, cœurs d'or, que tous les titres de la bonne camaraderie vous soient donnés! Voyons, nous mettonsnous en train de rire? Jouons-nous immédiatement quelque bonne pièce? Oui, ça va aussi.

LE PRINCE. — Ça va! Et le sujet de la pièce, ce sera ta fuite.

FALSTAFF. — Ah! si tu m'aimcs, Hal, ne parlons plus de cela. Du vin! Et rions!... Hôtesse!... Garçon, un verre de sherry!

Vous voyez quel prodigieux boute-en-train!

A ce moment-là, on vient chercher le prince de la part de son père; on le mande au palais. C'est Falstaff qui va recevoir le gentilhomme, et il revient en disant :

— Eh bien, tu vas être grondé d'une façon se-

rieuse! Ton père est furieux, parait-il, et veut te voir.

Et comme le prince est élevé, par ce Mentor du vice, à se moquer de tout, le prince a cette idée d'une immoralité singulière : répéter, comme une scène de théâtre, la scène qui va se passer, là-bas, entre son père et lui.

— Fais le rôle de mon père, dit-il, et examinemoi sur les actions de ma vie.

FALSTAFF. — Bou ! Si le feu de la grâce n'est pas complètement éteint en toi, tu vas être ému tout à l'heure. Donnez-moi un verre de sherry, pour rendre mes yeux rouges, afin qu'on puisse croire que j'ai pleuré comme un père triste, car je dois parler sous le coup de l'émotion, et je vais le faire dans un style de Cambyse. Bon, m'y voilà 1 Reculez-vous, nobles seigneurs, que je puisse faire des gestes.

l'hotesse (qui assiste). — Oh! Jésus; ohl c'est une bonne farce! Oh! sur ma parole, quelle bonne farce!

FALSTAFF. — Ne pleurcz pas, ma douce reine; car les averses de larmes sont inutiles. Pour l'amour de Dieu, seigneurs, emmenez ma triste reine; car les larmes obstruent déjà les écluses de ses yeux.

l'hotesse. — Mais il joue aussi bien cela qu'aucun de ces enjôleurs de comédiens que j'aie jamais vus!

FALSTAFF. — Paix, ma bonne pinte, paix, ma bonne chatouille-cerveau! (Au prince.) Harry, Harry, non seulement je m'étonne des lieux que tu choisis pour perdre ton temps, mais encore des compagnons que tu te donnes. Oh! mon fils..., car tu es mon fils; ce qui m'en donne la certitude, c'est surtout une certaine coquine de manière de clignoter des yeux, et une certaine manière idiote de laisser pendre ta lèvre inférieure, manières que tu tiens de moi. Donc, si tu es mon fils, voici le point grave : pourquoi, étant mon flls, te fais-tu ainsi montrer au doigt? Il y a une chose, Harry, dont tu as souvent entendu parler, et qui est connue de beaucoup de gens dans notre pays sous le nom de poix. Cette

poix salit, ainsi que le rapportent les anciens écrivains. Il en va de même de la compagnie que tu fréquentes; car, Harry, je ne te parle pas à présent dans l'ivresse, mais bien dans les larmes; je ne parle pas dans la joie, mais dans la tristesse; je ne parle pas seulement en paroles, mais aussi, tu le vois, en gémissant. Et cependant, mon fils, il y a un homme vertueux que j'ai souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.

LE PRINCE. — Et quelle espèce d'homme, s'il plaît à Votre Majesté?

FALSTAFF. — Un hommc de très bonne apparence, ma foil corpulent, d'une joyeuse mine, d'un œil agréable et d'un très noble maintien; qui, si je juge bien, doit être âgé de cinquante ans, ou même, par Notre-Dame, incliner un peu vers la soixantaine. Maintenant, je me rappelle que son nom est FalstafT. Si cet homme était adonné au libertinage, il me tromperait bien; car, Harry, je vois la vertu dans ses regards! Si donc l'arbre doit être reconnu à son fruit, je te le dis péremptoirement, il y a de la vertu dans ce FalstafT. Garde celui-là; mais bannis les autres. Et dis-moi, maintenant, méchant valet de garçon, dis-moi où tu as passé tout ce mois dernier.

Ici, un changement! Le prince, voulant riposter à la plaisanterie de FalstafT, dit :

— Eh bien! intervertissons les rôles, si tu veux. C'est toi qui vas faire le fils, et moi je vais faire le père.

Et alors, jouant le rôle de son père, il dit ses vérités à FalstafT devenu Harry :

— Ah! tu es emporté violemment loin de l'honneur, mon fils! Il y a un diable qui te hante, sous la figure d'un vieux gros homme, un homme-tonneau, qui est ton compagnon! Pourquoi converses-tu avec ce cofTrc d'humeurs, cette huche de bestialité, ce paquet gonflé d'hydropisie, cet énorme muid de sherry, ce sac bourré de viande de rebut, ce bœuf rôti de Manningtree, ce ventre farci de boudin, ce vice à l'âge respectable, cette iniqviité en cheveux

blancs? A quoi est-il bon, si ce n'est à goûter le sherry et à le boire? En quoi a-t-il de la propreté et de la tenue, sauf quand il découpe un chapon à table et qu'il le mange tout entier? En quoi est-il habile, si ce n'est dans la ruse? En quoi est-il rusé, si ce n'est pour la coquinerie? En quoi est-il coquin? En toute chose. En quoi est-il homme de bien? En rien.

FALSTAFF. — Je voudrais que Votre Grâce, mon père, me permît de la comprendre. Qui Votre Grâce veut-elle ainsi désigner?

LE PRINCE. — Mais ce scélérat, cet abominable corrupteur de la jeunesse, ce vieux Satan à barbe blanche, FalstafT.

FALSTAFF. — Monscigueur, je connais l'homme. LE PRINCE, — Oui, je sais que tu le connais. FALSTAFF. — Mais dire que je connais en lui plus de mal qu'en moi-même, serait en dire plus quç je n'en sais. Qu'il est vieux (et il n'en est que plus à plaindre, hélas!); ses cheveux blancs en témoignent assez; mais qu'il soit, sauf votre respect, un chenapan, un corrupteur, cela, je le nie entièrement. Si le vin de sherry sucré est un défaut, que Dieu protège le misérable! Si être vieux et d'humeur gaie est un péché, alors plus d'un vieux compère que je connais est damné. Et si être gras est haïssable, alors les vaches maigres de Pharaon sont aimables. Non, mon bon seigneur, bannissez Peto, bannissez Bardolph, bannissez Poins; mais quant au doux Jack FalstafT, au cher Jack FalstafT, au véridique Jack FalstafT, au vaillant Jack FalstafT, qui est d'autant plus vaillant qu'il est le vieux Jack FalstafT, ne le bannis pas de la compagnie de ton Henri! Bannir le gros Jack, c'est bannir, pour moi, le monde entier! A ce moment, arrive le shérif, qui vient arrêter les auteurs d'un certain vol commis la nuit dernière. C'est le vol des pèlerins. Vite, avant que le shérif n'entre, le prince, bon garçon, fait cacher tous les voleurs dans le haut, sauf FalstafT ([ui est fatigué, qui a bu beaucoup de verres de sherry, comme vous

'le savez, qui ne peut donc pas monter, et que Ton fourre derrière la tapisserie. Le shérif entre alors, et le prince lui dit :

— Vous faites votre devoir, c'est très bien; mais vous pouvez vous en rapporter à ma parole; je ferai demain conduire chez vous les hommes que vous recherchez; pour le moment, ils ne sont pas ici.

Le shérif sort, n'osant pas résister au fils du roi. Puis, quand il est sorti, on va vite chercher tous les voleurs, là-haut. Quant à Falstafî, on l'appelle, il ne répond pas. Alors, on regarde derrière la tapisserie, et Poins l'y trouve profondément endormi, et « ronflant comme un cheval ».

LE PRINCE. — Ecoute avcc quel effort il respire! Tiens, fouille ses poches. Que diable peuvent-elles contenir?

Poins fouille les poches de Falstaff.

' — Oh! rien que des papiers, monseigneur.

— Mais voyons ce que sont ces papiers. Lis-les. POINS {lisant). — Ce sont des notes d'auberge.

Et voici ce qu'il lit :

« Item, un chapon, deux shillings, deux deniers.

a Item, sauce, 0 shilling, quatre deniers.

« Item, xérès, deux gallons, cinq shillings, huit deniers.

« Item, anchois et xérès après souper, deux shillings, six deniers.

« Item, pain, un sou. »

— Oh! monstrueux! rien qu'un sou de pain pour cette épouvantable quantité de xérès!...

Voilà la fin de l'acte deux, et vous connaissez, maintenant, un peu Falstaff.

Savez-vous où ils vont aller? La guerre est déclarée. Hotspur, le chef des révoltés écossais (ce nom veut dire l'éperon chaud), est un très vaillant capitaine, en rébellion contre le roi d'Angleterre. On va

donc faire la guerre, et le prince s'y rend en personne. Il a promis une compagnie d'infanterie, comme vous le verrez tout à l'heure, à son ami FalstafT.

Mais, en attendant, il faut que je vous présente un peu Bardolph, Tautre ami de FalstafF. Ils sont là, toujours, dans une chambre de la taverne où ils logent, où ils sont hébergés, où ils mangent, où ils boivent, et cela sans jamais payer. C'est le prince, comme bien vous pensez, qui paie.

FALSTAFF. — Est-ce quc je ne suis pas, mon cher Bardolph, indignement maigri depuis cette dernière action? Est-ce que je ne déchois pas? Est-ce que je ne diminue pas? Parbleu, ma peau pend sur moi comme la robe de chambre d'une vieille dame. Ahl que veux-tu, c'est ma mauvaise société qui m'a perdu. Hélas! J'étais aussi vertueux, aussi bien doué qu'un autre gentilhomme; j'avais toutes les vertus qu'il me fallait; je jurais peu; je ne jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je vivais bien, et en bonne mesure; mais, maintenant, je vis hors de toute loi et de toute mesure.

BARDOLPH. — Eh! vous êtcs si gras que vous devez être nécessairement en dehors de toute mesure, sir John, en dehors de toute mesure raisonnable, sir John.

— Dis donc, toi, amende ta face, et j'amenderai ma vie! Tu es notre amiral; tu sais, Bardolph, tu portes la lanterne à la poupe, c'est-à-dire à ton nez. Tu es le chevalier de la lampe ardente.

— Vraiment, sir John, ma figure ne vous a fait aucun mal?

— Au contraire! Tu es une perpétuelle apothéose, un perpétuel feu de joie. Tiens, tu m'as épargné mille marcs en lampions et en torches, lorsque je me suis promené avec toi, pendant la nuit, de taverne en taverne. Mais le xérès que tu m'as bu m'aurait facilement acheté une bonne provision de lumières chezj le marchand de chandelles le plus cher de l'Europe* J'ai entretenu le feu de la salamandre que vous êtes,

depuis trente-deux ans, monsieur. Dieu me récompense de cette action!

BARDOLPH. — Pardieu! je voudrais que mon visage fût dans votre ventre!

FALSTAFF. — Alors, mcrci de Dieu, je serais bien sûr d'avoir le cœur enflammé!

]\îais voici l'hôtesse qui arrive et à laquelle Falstaff se plaint qu'on ait vidé ses poches; car il est resté sous le coup de son somme derrière la tapisserie. (Cette brave hôtesse, vous la reverrez, plus tard, mariée avec un certain Pistol, un des compagnons de Falstaff, après avoir été plus ou moins demandée en mariage par tous les gens de la bande).

Elle répond à Falstaff :

— Jamais de la vie! Comment veux-tu qu'on t'ait volé chez moi? Ma maison est une honnête maison!

— Eh bienl dit Falstaff, je jure que mes poches ont été dévalisées. Allez, allez..., vous êtes une femme!

— Qui, moi? Ah! je te défie, lumière de Dieu! On ne m'a jamais malmenée ainsi dans ma propre maison!

— Allez, allez! je ne vous connais que trop bien!

— Non, sir John, vous ne me connaissez pas, sir John; vous me devez de l'argent, sir John, et, maintenant, vous me cherchez querelle pour ne pas me le rendre. Oui, je vous ai acheté une douzaine de chemises pour votre...

— lîou! tais-toi! c'était de la grosse toile de Doullens, de la mauvaise toile! Je les ai données à la femme du boulanger, qui en a fait des tamis pour la farine.

— Aussi vrai que je suis une femme véridique, c'était de la toile de Hollnnde, à huit shillings Faune. D'ailleurs, vous me devez en outre beaucoup d'argent, sir John, pour votre nourriture, et votre vin d'extra, et encore vingt-quatre livres d'argent prêté.

— Bardolph en a eu sa part; qu'il paiel

— Lui, hélasl il est pauvre, il n'a rien.

— Comment, pauvre? Mais regardez son visage I Qui appelez-vous riche alors? Qu'on monnoie son nez, qu'on monnoie ses joues! Moi, je ne paierai pas un denier. Vous voulez faire de moi une dupe novice. Oui, on m'a volé! J'ai perdu une bague à cachet, qui venait de mon grand-père, et qui valait au moins quarante marcs...

— O Jésus! J'ai entendu le prince lui dire, je ne sais combien de fois, que cette bague était en cuivre.

— Le prince, peuh! Le prince est un Jacquot. Mordieu, s'il était ici et qu'il parlât de la sorte, je le bâtonnerais comme un chien, le prince!

A ce moment, survient justement le prince, avec Poins. Tous les deux entrent d'une façon charmante, en battant le pas de charge, et Hal jouant du flageolet sur son épée.

— Quoi, dit Falstafî, est-ce la guerre déclarée? Est-ce que nous devons partir?

— Oui.

Et alors l'hôtesse essaie de réclamer son argent. Le prince veut tout arranger et dit :

— Mais voyons, qu'est-ce que tu as perdu, John? On t*a vidé tes poches; mais qu'est-ce qu'il y avait dedans?

— Ce qu'il y avait? Il y avait au moins quarante livres dans chaque poche, et une bague à cachet, de mon grand-père.

— Oui, une bague, une bague de cuivre qui valait quatre sous!

— C'est ce que je lui ai dit, monseigneur, glapit rh(Messe. Et alors, il vous a appelé Jacquot, et il a dit qu'il vous bâtonnerait.

— Comment, il a dit cela?

— Oui, il a dit cela.

TALSTAFF. — Il n'y a pas plus de foi en toi que dans une poire cuite, tiens! Allez, bahut I Allez, bahut!

— Quoi, bahut ? Mais je ne suis pas un bahut, monsieur; je suis la femme d'un honnête homme; et,

en mettant à l'écart votre chevalerie, vous êtes un drôle de m'appeler ainsi.

— Et toi, ton sexe mis à l'écart, lu es une bête de dire autrement.

— Quelle bête, quelle bête?

— Un bahut, je te dis, un bahut!

Le prince apaise cette querelle qui continue cependant, et ils se disent bien d'autres choses! Je ne peux vous citer que les choses à peu près citables. Finalement, on le convainc de n'avoir eu dans ses poches que les notes d'auberge dont on lui parle. Et vous croyez qu'il est démonté, d'être pris en flagrant délit d'abominable mensonge? Pas du tout; car voici ce qu'il répond :

— Ecoute, mon Hal, écoute. Oui, tu me demandes d'avoir honte; mais comment veux-tu que que j'aie honte d'une chute! Tu sais bien qu'Adam fit la sienne, de chute, étant en état d'innocence! Et que pourrait faire, dis-moi, le pauvre Jack Falstaff dans ce temps d'immoralité? Tu le vois, j'ai bien plus de chair qu'un autre homme, et, par conséquent, je suis bien plus facile à faire trébucher!

C'est à ce moment que le prince lui annonce qu'il lui donnera une charge d'officier d'infanterie. A quoi le brave homme répond qu'il l'aurait préférée dans la cavalerie, parce que la marche à pied le fatigue. Et cette histoire finit, comme toutes les histoires de Falstaff, par son appel à boire :

— Allons, h(Messc, ne pensons plus à tout cela! Un grand déjeuner et heum! breum! pour me mettre en train, un verre de sherry, toi, garçon!

Voici notre gros homme à la guerre; et cette bonne humeur qu'il a eue, il va la porter partout, même à la guerre.

Il commence, d'abord, par être chargé de recruter des soldats. On pratiquait, à cette époque, comme

on faisait encore, il y a un siècle, pour la marine. On choisissait comme soldats les jeunes gens riches, qui se rachetaient, et les recruteurs en tiraient profit, payant des remplaçants à bas prix. On pense si Falstaft' est bon joueur à ce jeu.

— Parbleu, dit-il, j'ai pris des gens qui n'avaient jamais été soldats, quelques serviteurs fripons congédiés, fils cadets de frères cadets, garçons de tavernes, voleurs en fuite, aubergistes en état de banqueroute, voilà les gars que j'ai, pour tenir la place de ceux qui s'étaient rachetés du service, si bien que vous jureriez que j'ai choisi cent cinquante enfants prodigues déguenillés, récemment revenus de garder les pourceaux et de se nourrir de glands et d'eau de vaisselle. Un confrère, de joyeuse humeur, qui m'a rencontré en route, m'a demandé si j'avais débarrassé tous les gibets de leurs pendus.

Tels sont les soldats qu'il amène. Aussi, quand le prince lui dit :

— Quels sont ces étranges gaillards qui viennent à ta suite?

— Ce sont, réplique-t-il, mes soldats, Hal, mes soldats, de braves soldats.

— Eh! je n'ai jamais vu de plus pitoyables drôles.

— Bahl bah! C'est assez bon pour être haché. Chair à canon, chair à canon, Hal! Ils rempliront un fossé aussi bien que des meilleurs. Bah! camarade, hommes mortels, hommes mortels!

— Oui, mais, sir .lohn, dit un seigneur qui est là, il me semble qu'ils sont pauvres et maigres à l'excèsl

— Ma foi, monseigneur, pour ce qui est de leur pauvreté, je ne sais pas où ils l'ont prise, et quant à leur maigreur, ce n'est certes pas moi qui la leur ai enseignée!

Vous allez voir qu'il garde cette bonne humeur jusque sur le champ de bataille où, néanmoins, il se conduit comme Panurge pendant la tempête, avec une lâcheté efTroyable. Mais cette lâcheté elle-même devient, je ne dirai pas de la bravoure, mais une façon de bravoure chez lui, puisque cet homme qui

a peur, comme Panurge, qui a peur des coups, lui, il en reçoit aussi, des coups, et s'y expose ferme et va au fort de la bataille. C'est ainsi qu'il le raconte, simplement cette fois :

— Ah! je savais bien, à Londres, comment échapper aux coups de feu de la dette; mais, ici, je crains les coups de feu qui n'ont d'autre manière de compter que sur votre caboche. Je suis aussi bouillant et aussi pesant que du plomb fondu! Ah! le plomb! Dieu détourne de moi le plomb! Je n'ai pas besoin de peser plus que mes tripes; c'est déjà bien assez! Mais j'ai conduit ma troupe à un endroit où ils ont été poivrés. Sur mes cent cinquante, il n'y en a que trois qui soient en vie, et ceux-là sont destinés à mendier pour le reste de leur existence.

Il y est cependant allé, les conduire, et s'il n'en est resté que trois, il est bel et bien le troisième.

C'est en cet état qu'il est rencontré par le prince, qui lui dit :

— Que fais-tu là? Tu restes à ne rien faire! Ah! prête-moi ton épée. Bien des gentilshommes, dont la mort n'est pas vengée, gisent, froids et raides, sous les sabots des chevaux de l'ennemi, ivre de son triomphe. Je t'en prie, prête-moi ton épée! la mienne est brisée.

— Hal, je t'en prie, ouf! donne-moi la permission de respirer un peu. Jamais je n'ai accompli de faits d*arnies pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui.

— Eh bien! si tu ne veux pas me donner ton épée...

— Non, mais prends mon pistolet. Tiens, là, si tu veux...

— Donne-le-moi. Comment, il est dans son étui?

— Oui, Hal, oui. Il est chaud, il est tout chaud; et il y a de quoi saccager une ville!

Le prince ouvre l'étui et en tire le pistolet de FalstafT, et ce pistolet, c'est une bouteille de xérès I

— Comment, s'écrie Hal, est-ce le moment de plaisanter, de badiner?

Il lui rejette sa bouteille. Falstaff la prend, et pour peu il dirait :

— Garçon, un verre de xérès I

Et lui-même, joyeusement, il se la jette dans la barbe.

Resté seul, il rencontre un soldat qui s'appelle Douglas, un Ecossais. Ils se battent ensemble. Il fait bonne contenance. Il donne et pare une ou deux estocades. Tout d'un coup, il tombe par terre. Il n'est pas blessé; il fait simplement le mort, mais il expliquera plus tard pourquoi.

Pendant qu'il est ainsi à terre, arrive Hotspur, le fameux chef des révoltés qui, lui, se bat avec le prince Henri. Il y a un duel terrible. Henri le blesse, le tue, et Hotspur tombe à quelque distance de Falstaff qui, lui, ne bouge pas. Le prince Henri, très brave et très généreux, rend hommage à la bravoure de Hotspur, et dit :

— Je veux cacher sous mes couleurs ta face mutilée. Tu as été un brave I

Et il lui pose sur le visage son écharpe, en ajoutant :

— Je me serai reconnaissant pour avoir rempli en ton honneur les beaux rites de l'affection chevaleresque. Adieu, brave I

Il aperçoit alors Falstaff à terre, et il dit une parole qui vous reviendra tout à l'heure, quand vous aurez vu disparaître Falstaff; malgré tous les vices et tous les défauts du gros homme, il dit cette parole de tendresse (vous verrez qu'après cela il en dit une beaucoup plus dure; mais celle-ci c'est le vrai fond de son cœur, tant qu'il n'est pas roi d'Angleterre) :

— Eh! quoi, dit-il, Falstaff, ma vieille connaissance! Est-ce que toute cette chair ne pourrait pas conserver un peu de vie? Mon pauvre Falstaff, adieu I Ah! je me serais passé plus facilement d'un plus honnête homme que toi!

Certes, l'adieu est peu de chose. Quand même, oui, on les regrette, ces gens, quand on les a ren-

contrés dans la vie, et il y en a toujours dans toutes les bandes de jeunes gens, je vous l'ai dit l'autre jour; il y a un Mercutio; il y a aussi toujours un Falstaff, dans chaque poignée de bohèmes qui essaient cette bataille particulière qu'est la bataille des arts, à Paris, où l'on commence dans la misère, en mangeant, comme il est dit très justement, de la vache enragée. Triste régiment dont tant de recrues sont comme celles de Falstaff tout à l'heure, des gens ayant l'air d'être descendus du gibet. Dans ce régiment-là, on a connu des Falstaff, oui; et quand ils s'en vont, on a une larme de pitié et de tendresse pour eux, et l'on dit, comme le prince attendri :

— Je me serais passé plus facilement d'un plus honnête homme que toil

A peine le prince est-il parti, que Falstaff se soulève et se confesse :

— J'ai joliment eu raison, tout à l'heure, de faire le mort. Le diable d'Ecossais me pressait; il aurait pu me tuer; et voilà maintenant ce Hotspur qui est là; huml qui me dit qu'il ne fait pas le mort comme moi? Et s'il allait se réveiller, et me sauter dessus? Oh! il est plus fort que moi, celui-là, il n'y a rien à faire I Non! Je vais me débarrasser de lui, à tout hasard; ce sera plus sûr.

Et alors il se lève, il va vers Hotspur qui pourrait, en effet, ne pas être mort, et il lui donne un coup de poignard en se disant :

— Ça, c'est une excellente idée! Parce que je dirai que c'est moi qui l'ai tué.

A peine a-t-il fait cela qu'il charge Hotspur sur son dos et il se met à marcher. Il rencontre un peu plus loin le prince Henri et le prince Jean.

LE PRINCE. — Tiens! Quoi? Mais quel est cet homme? Mais je l'ai vu mort tout à l'heure!

— Mais non, monseigneur; je vais tout vous expliquer. Comme le monde est la proie de l'erreur! Je vous accorde que j'étais à terre tout à l'heure et hors d'haleine; et c'est aussi ce qu'il était, lui, Hotspur. Mais nous nous sommes relevés tous deux

au même instant, et nous avons combattu une grande heure d'horloge de Shrewsbury. Si on consent à me croire, bon! Sinon, eh bienl que ceux qui ont pouvoir de récompenser lu valeur portent le péché sur leurs tètes. Je veux mourir, prince, si je ne lui ai pas fait cette blessure, que vous voyez. Ah! si l'homme vivait et qu'il me démentît, ah! mordicu! je lui ferais manger un morceau de mon épéel

LE piuxcE JEAN. — G'cst la plus étrange histoire que j'aie jamais entendue!

LE PRINCE HENRI. — Nou; cc qu'il y a d'étrange c'est le camarade. Allons, soit, sir John, emportez votre charge noblement sur votre dos. Pour ma part, si un mensonge peut te faire honneur, j'aurai soin de dorer le tien des plus belles paroles qui soient en mon pouvoir.

Ils s'en vont; et Falstaff, pour la première fois de sa vie, ayant presque fait une action d'éclat, ayant fait quelque chose qu'on pourra prendre pour une action d'éclat, est près de se repentir et de se corriger. A quoi tient la destinée? A peu de chose, comme vous l'allez voir.

— Oui, dit-il, oui, je vais aller chercher ma récompense. Celui qui me récompensera, que Dieu le récompense aussi! Ma foi, si je deviens plus grand, je deviendrai moins gros, car je me purgerai. Je laisserai là le xérès, et je vivrai proprement comme un noble tel que moi devrait le faire.

Mais, hélas! il ne pourra pas suivre ce bon conseil qu'il se donne. Il continuera la vie effrayante qu'il mène, et vous allez savoir, un peu plus loin, à quoi ont abouti ses belles intentions.

Il est devenu, en effet, une sorte de gentilhomme; car nous le retrouvons, dans Le Boi Henri IV (deuxième partie), flanqué d'un page qui lui porte son bouclier. Il fait une mauvaise rencontre, celle du Grand Juge. L'histoire de ce Grand Juge vaut la peine d'ôtre racontée en deux mots : il avait été chargé de requérir contre le prince en personne. (L'anecdote est authentique dans les Annales d'An-

gleterre.) Le prince, furieux qu'un magistrat osât requérir contre lui, prince de Galles, l'avait soufileté en public. Vous admirerez la belle leçon que Shakespeare a tirée de cette incartade, qui était plus qu'une incartade chez le prince. Mais dégustons d'abord comment Falstaff traite ce Grand Juge. Il faudrait vous lire toute la scène; elle est charmante en anglais, mais elle serait très longue dans une traduction n'en pouvant rendre l'esprit.

Sitôt qu'il voit le Grand Juge, Falstaff dit à son page :

— Il me semble qu'il s'en va; tant mieux!

— Oui, car c'est l'homme qui vous avait accusé du vol.

— Ahl eh bien! sauvons-nous, je ne tiens pas à le revoir.

Mais le juge le faisant rappeler, il arrive avec son page en lui soufflant à l'oreille :

— Dis-lui que je suis sourd!

Et l'interrogatoire commence, avec des quiproquos extraordinaires. Et c'est là, un instant avant, que le bon Falstaff avait dit :

— Je sais que j'ai de l'esprit; mais je ne me contente pas d'avoir de l'esprit moi-même, j'en fais trouver aux autres quand je suis avec eux.

Je passe l'interrogatoire; cependant, quelques répliques vous amuseront.

— Je vous ai fait mander pour que vous veniez me répondre sur des accusations qui n'atteignent rien moins que votre vie.

FALSTAFF. — Cclui qui se boucle dans sa ceinture ne peut pas vivre dans une plus petite, monsieur.

— Vos ressources sont très minces, et votre dépense est grande.

— Je voudrais, monsieur, que ce fût le contraire, que mes ressources fussent plus grandes, et ma panse, ou ma dépense, plus mince.

— Vous avez égaré le jeune prince.

— Non, monsieur, c'est le jeune prince qui m'a

égaré. Je suis le compère au gros ventre, et lui le chien qui me conduit.

— Il n'y a pas un poil blanc de votre face qui ne dût vous rappeler au sentiment de la gravité.

— Non, monsieur; au sentiment de l'obésité, si vous voulez, de l'obésité.

— Vous suivez le jeune prince par monts et par vaux, comme son mauvais ange.

— Non, monsieur, non! Ah! comme la vertu est peu estimée par le temps de marchands de pommes cuites où nous vivons! Vous qui êtes vieux, monsieur le juge, vous ne comprenez pas les capacités de nous qui sommes jeunes! Vous voulez apprécier la chaleur de notre foie par l'amertume de votre bile! Mais nous qui sommes dans le printemps de notre jeunesse, monsieur, nous sommes fous parfois, je dois le confesser...

LE JUGE. — Osez-vous inscrire votre nom sur les registres de la jeunesse, vous sur qui le temps par tous ses caractères a écrit vieillesse? N'avez-vous pas la main sèche, la joue jaune, la barbe blanche, la jambe qui fléchit, le ventre croissant?... Votre voix n'est-elle pas altérée? Votre haleine courte? Votre menion double? Votre esprit simple? Chaque partie de vous-même n'est-elle pas llétrie d'antiquité, et vous voulez encore vous appeler jeune? Fi! Fi! Fi! sir John.

— Milord, écoutez-moi bien. Je suis né vers trois heures de l'après-midi avec une tête blanche et un ventre quelque peu rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à pousser des acclamations et à chanter des psaumes. Je ne veux pas m'amuser à vous prouver davantage ma jeunesse. La vérité est que je ne suis vieux que de jugement et d'intelligence. Que celui qui voudra parier avec moi mille marcs à qui fera les meilleures cabrioles me prête l'argent pour parier, et il verra ensuite! Ah! quant au soufflet que le prince vous a donné, il l'a donné comme un prince brutal, et vous avez senti comme un lord sensible, Je l'ai réprimandé pour cela, milord, et le jeune lion

s'en repent, non pas sous le sac et les cendres, parbleu, mais sous de la soie neuve et avec du vieux xérès.

— Bon! Dieu envoie au prince un meilleur compagnon que vousl

— Non, monsieur, Dieu envoie au compagnon du prince un meilleur prince, si c'est possible!...

Je vous passe toutes les plaisanteries qui continuent. Je vous passe aussi une scène de recrutement qui est tout à fait cocasse, car on y voit en action ce qu'il racontait tout à l'heure. Enfin, je vous passe toutes sortes de scènes dans la taverne; car vous pensez bien qu'ils reviennent toujours dans cet endroit qui est leur quartier général, dans la bonne taverne de la Tète de Sanglier. Je ne vous en lirai qu'une toute petite chose, l'éloge du vin, parce que là, comme l'a fait justement remarquer un commentateur, on sent presque l'esprit et l'âme de Rabelais. On dirait que Shakespeare a lu Rabelais. Je ne pense pas qu'il l'ait lu, mais c'est une chose qui était dans l'air à tel point que cette page pourrait être dite par Jean des Entommeures, par exemple.

Sir John vient d'avoir un dialogue avec le prince Jean, dont il n'est pas aimé (celui que nous avons vu tout à l'heure quand FalstafT portait Hotspur sur ses épaules), et, quand le prince est parti, il dit :

— Vous me souhaitez bonne chance, prince; moi, je vous souhaiterai seulement un peu d'esprit; cela vaudrait beaucoup mieux que votre principauté. Ahl sur ma foi, c'est un jeune homme à sang-froid, qui ne m'aime pas! Personne ne peut le faire rire! Ce n'est pas étonnant : il ne boit pas de vin. Ah! une bonne bouteille de xérès, voilà qui vous a une double opération! Cela vous descend dans le cerveau, vous y sèche toutes les sottes, lourdes et acres vapeurs qui l'enveloppent, vous le fait ouvert, prompt, inventif, plein de conceptions légères, ardentes et délectables, qui, communiquées à la voix, à la langue, où elles prennent forme, sortent en saillies excellentes. La seconde propriété de l'excellent xérès est

d'échauffer le sang qui, étant auparavant froid et lent, laissait le foie blanc et pâle, ce qui est signe de pusillanimité. Mais le xérès l'échauffé et le fait courir du centre aux extrémités. Il illumine le visage qui, pareil à un phare, ordonne à tout le reste de ce petit royaume, l'homme, d'avoir à s'armer. Et alors toute la bourgeoisie des esprits vitaux, et les autres petits esprits intérieurs, se rassemblent autour de leur capitaine, le cœur, qui, puissant et enflé de son armée, peut accomplir n'importe quel acte de courage, et cette valeur vient du xérès. Il s'ensuit que l'habileté dans les armes n'est rien sans le xérès, car c*est lui qui la met en œuvre. De là vient que mon prince Harry est si vaillant, car ce sang si froid, dont il a naturellement hérité de son père, il Ta, comme on fait d'une terre maigre, stérile et nue, labouré, cultivé, ensemencé par l'excellent travail du boire sec et par un bon engrais de fertile xérès; en sorte qu'il est devenu très chaud et très vaillant. Tenez, si j'avais mille fils, le premier principe que je leur enseignerais serait d'abjurer tout breuvage insipide et de s'adonner au vin!

Hélas! ce prince dont il parle ainsi et à qui il a rendu de grands services, comme vous le verrez tout à l'heure, ce prince qu'il aime et dont il fut tant aimé, va cesser de l'aimer en devenant roi. Il y a là une admirable scène dans Shakespeare, où l'on voit cette transformation qui est fréquente dans l'histoire anglaise. Nous l'avons eu, de nos jours, sous les yeux, ce spectacle d'un prince de Galles gaspillant sa vie dans les plaisirs, et qui, le jour où il monte sur le trône, devient un grand roi. C'est ainsi qu*a été le dernier prince de Galles, célèbre par tant de fastueuses fantaisies, et qui a fini en très grand roi d'Angleterre sous le nom d'Edouard VII. Ici, nous avons le même exemple; et la plus belle l)reuvc de cette transformation noble et haute qui puisse être donnée est celle de la scène entre le Grand Juge et le prince.

Le Grand Juge est fort gêné, à l'heure présente,

d'être le Grand Juge avec ce roi dont il a reçu autrefois un soufflet et qu'il a voulu arrêter. Mais le roi lui dit :

— Vous avez bien fait, et rempli votre devoir, quand vous étiez Grand Juge contre moi; et c'est moi qui ne fus qu'un polisson en vous souffletant.

Et il le garde à la place qu'il avait, de Chancelier et de Grand Juge du royaume.

Hélas! il n'en va pas de même avec le pauvre Falstaff, comme vous allez voir. Cette fin est triste. Elle va être un peu corrigée par le récit de sa mort; mais, en attendant, écoutez combien cela est douloureux :

Falstaff vient. Il sait qu'Henri IV est mort, que son prince Hal est nommé roi sous le nom d'Henri V, et il arrive avec Bardolph, Pistol, et toute sa bande, en leur disant :

— Tenez-vous près de moi, je vais vous mettre en faveur tous auprès du roi. Je vais lui cligner de l'œil quand il passera, et remarquez seulement la jolie mine qu'il va me faire. Viens ici, Pistol, tienstoi derrière moi. Ah! si j'avais eu le temps de commander des livrées neuves! Mais, peu importe! Mon pauvre équipement vaut mieux, cela montre Tempressement que j'avais de le voir, le sérieux de mon affection.

— Oui, oui, disent les autres.

— ...Mon dévouement. Oui, cela fait voir que j'ai chevauché nuit et jour sans penser à rien autre, sans me donner même le temps de changer de chemise, et que, si je suis sale du voyage et tout en sueur pour le voir, c'est que je n'ai pensé à rien d'autre que de le voir, parce que je l'aime.

Le roi Henri V paraît, avec le Grand Juge et tout son cortège. O joie dans le cœur de notre gros homme! Et elle éclate.

FALSTAFF. — Dieu protège ta grâce, mon Hall O mon royal Hal! Dieu te protège, mon doux enfant!

Le roi Henri V reste très froid et dit :

— Milord Grand Juge, parlez à ce vaniteux individu.

LE GRAND JUGE. — Falstaff, avez-vous votre bon sens? Savez- vous à qui vous parlez?

FALSTAFF. — Mou roi, mou Jupiter! Mais c'est à toi que je parle, mon cher cœur, mon Hal.

LE ROI, sévèrement. — Je ne te connais pas, vieillard! Va dire tes prières. Gomme des cheveux blancs conviennent mal à un bouffon et à un farceur! J'ai longtemps rêvé d'une espèce d'homme comme toi, aussi gonflé de graisse, aussi vieux, aussi libertin; mais, maintenant, je suis réveillé et je méprise mon rêve. Désormais, traite moins bien ton ventre et un peu mieux ton honneur. Laisse là la gourmandise. Sache que la tombe s'ouvre pour toi trois fois plus large que pour les autres hommes. Ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon! Ne présume pas que je sois la personne que j'étais; car Dieu sait, et le monde verra, que j'ai donné congé à mon premier moi, et ainsi ferai-je pour tous ceux qui lui ont tenu compagnie. Lorsque tu entendras dire que je suis redevenu ce que j'étais, viens me retrouver, et tu redeviendras ce que tu étais, le précepteur et le père nourricier de mes désordres. Mais jusqu'à ce jour, je te bannis, sous peine de mort, à dix milles de ma personne, ainsi que je l'ai fait pour mes autres mauvais conseillers. Je vous fournirai les moyens de vivre, afin que le manque de ressources ne vous entraîne pas au mal, et lorsque nous apprendrons que vous vous réformez, nous vous donnerons un avancement en proportion de vos capacités et de votre mérite. {Au Grand Juge.) Seigneur Grand Juge, chargez-vous de faire réaliser la teneur de mes paroles. Marchons!

Et il s'en va. Voilà tout son adieu au pauvre Falstaff.

Celui-ci n'en est pas encore désarçonné; il essaie de faire croire à ses compagnons (peut-être le croit-

il lui-même, car il est brave homme, il est bon, vous verrez tout à l'heure que oui) et il leur dit :

— Ne soyez pas en peine, mes amis, de ce qui vient de se passer! Il m'enverra chercher, pour s'entretenir en particulier avec moi. Voyez-vous, il faut bien qu'il paraisse ainsi devant le monde. Mais croyez-moi, croyez-moi, il m'enverra chercher!

Hélas! Hal ne l'envoie pas chercher. Hal oublie son vieux Jack.

Dans la première partie du dernier drame, Henri V, se passe toute la terrible histoire qui a abouti pour nous à la défaite d'Azincourt. C'est une admirable victoire anglaise; car c'est avec une douzaine de mille hommes, bons soldats, en les exhortant, en étant lui-même un vaillant guerrier et un grand capitaine, qu'Henri V vainquit l'armée des chevaliers français, fous, désordonnés, armée beaucoup plus nombreuse que l'armée anglaise. On conçoit qu'alors Hal ait autre chose à faire que de penser au vieux Jack. Mais lui, le pauvre Falstaff, ne pense qu'à son Hal. Il en a eu un coup au cœur, et il va en mourir.

A la taverne de la Tête de Sanglier, nous retrouvons mistress Quickly, qui a été épousée par Pistol (elle a choisi un de ses soupirants); et, pendant qu'elle cause, le page de Falstaff arrive.

— Mon hôte Pistol, dit-il, il vous faut venir près de mon maître, FaîstafT; et vous aussi bonne hôtesse. Il est très malade et voudrait se coucher. Toi, bon Bardolph, tu mettras ton nez entre ses draps; ça fera l'office d'une bassinoire! Viens, viens, il est très malade.

L'hôtesse va voir Falstaff, et elle revient un instant après en disant :

Ah! si jamais vous êtes nés de femmes, venez,

venez tous, vivement, voir sir John, le pauvre cœur! Il tremble tellement la fièvre quarte, que c'est très lamentable à contempler. Ahl le roi, par sa réponse de l'autre jour, lui a brisé le cœur...

— Oui, ajoute Pistol, son cœur est fracture et corroyé.

— Certes, fait Nym, le roi est un bon roi, mais il dépasse un peu trop les bornes. Ah! plaignons-le.

— Ahl conclut Pistol, plaignons tous le pauvre chevalier.

Et ils y vont. Et pendant qu'ils sont là, le roi continue la guerre. Il ne pense plus du tout à son FalstafT. A un moment donné, pourtant, il demande vaguement de ses nouvelles et voici en quels termes. Avec mépris, il dit :

— Est-ce que le vieux cochon mange toujours dans son auge?

Et c'est là tout le souvenir qu'il en a gardé.

Pauvre vieux FalstafT, hélas! Tout le monde, heureusement, n'a pas ce souvenir de lui. Oui, il est cruel, le roi. Non, certes, tout le monde ne pense pas comme lui. Car voici ce qu'en dit la bonne hôtesse, ce qu'en garderont les petites bonnes gens qu'il a connues, et pour qui, lui, FalstafT, reste un être de tendresse et de charme.

Mistress Quickly veut aller avec son mari Pistol à la ville prochaine, où une afTaire les appelle.

— Je t'en prie, je t'en prie, mon doux miel d'époux, laisse-moi te conduire jusqu'à Staines.

— Oh! non, non, dit Pistol, car mon cœur viril se déchire. Ahl Bardolph, de l'entrain I Et toi, Nym, réveille ta verve vantarde! Allons, petit page, hérisse ton courage! Car FalstafT est mort, pauvre FalstafT, et nous n'avons plus qu'à gémir.

CAHDOLPH. — Ah! que ne suis-je où il est, o\i[ qu'il soit, dans le ciel ou bien dans l'enfer! Et voici le récit de sa mort par l'hôtesse :

— Ohl non, à coup sûr, il n'est pas en enfer. Il est dans le sein d'Arthur, si jamais homme alla dans le sein d'Arthur! Il a fait une belle fin, allez, et il est parti comme partirait un enfant dans sa robe baptismale. Il est parti juste entre midi et une heure, juste au moment où la marée commençait à descendre; car, lorsque je le vis (ici, notez

tous les signes de l'agonie) remuer ses draps, jouer avec des fleurs et sourire à ses bouts de doigts, je compris qu'il n'y avait plus qu'une route pour lui; car son nez était aussi effilé qu'une plume, et il bavardait de campagnes vertes. « Allons, sir John, lui dis-je, allons, allons, mon homme, ayez bon courage! » Là-dessus, il cria tout haut : « Dieu! Dieu! Dieul » trois ou quatre fois. Alors, moi, pour le rassurer, je lui conseillai de ne pas penser à Dieu; j'espérais qu'il n'y avait pas encore nécessité de le troubler de ces pensées-là. Alors, il m'ordonna de lui mettre d'autres couvertures sur ses pieds. Je mis ma main dans le lit, et je les touchai. Ils étaient aussi froids qu'une pierre; alors, je touchai ses genoux, et tout était toujours froid comme une pierre.

— Est-ce que c'est vrai qu'il a demandé du xérès?

— Oui, oui, cela il l'a fait!

Et, le pauvre homme, il a eu raison de le faire; et il est vraiment parti, comme le dit la bonne femme, ainsi qu'un enfant dans sa robe baptismale; il est parti candide, ingénu, et réalisant ce qu'a chanté plus tard le beau vers de Tristan Corbière,

Pur à force d'avoir purgé tous les dégoûts.

Les Eléments du Drame. — La Légende de la Reine des Fées. — L'Histoire du Roi Lear et de ses trois Filles. — L'Histoire du Duc de Glocester et de ses deux Fils. — Le Caractère de Cordelia.

— Le Rôle du Bouffon. — Edgar, le pauvre Tom.

— La Folie du Roi Lear. — Les Horreurs du Drame. — Les Férocités Physiques et Morales,

— Le Retour de la Douce Cordelia.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Je crois que, maintenant, après Othello, après le dénouement de Roméo et Juliette, après les forfaits du couple Macbeth et surtout d'elle, ce terrible monstre féminin, je crois que vous êtes suffisamment acclimatés au dramatique shakespearien pour pouvoir entrer de plain-pied dans Le Roi Lear. Néanmoins, je vous en préviens, tenez solidement vos nerfs en bride; car c'est ici, de tout le théidre de Shakespeare, la pièce la plus noire, la plus navrante, la plus tragique, la plus pleine de catastrophes, de meurtres, de cruautés, de sauvageries, celle qui présente la vie sous les couleurs les plus atroces et les plus désespérantes.

Vous allez y voir, en effet, d'abord deux êtres féminins encore pires que lady Macbeth; puis, et surtout, un malheureux homme victime de toutes

212 A TRAVRRS SHAKESPEARE

les calamités imaginables. Calamités presque plus terribles que celles qui tombent sur Œdipe, et que nous avons étudiées l'année dernière et il y a deux ans; car, en somme, Œdipe, dans tous ses malheurs, n'était que la victime de la Fatalité, du Destin; c'étaient les dieux eux-mêmes qui le persécutaient; et, dans sa résistance aux dieux, avec sa jeunesse, son orgueil, il prend lui-même la figure d'une sorte de demi-dieu, ce qui fait que, tout en le plaignant, on l'admire. Ici, nous avons, comme héros de la pièce, le pauvre roi Lear, c'està-dire un roi, oui, mais un vieux roi, un homme de quatre-vingts ans; et il est en proie, non pas au Destin, mais à sa propre folie, laquelle est née d'un tout petit grain, d'un germe infime, comme toujours dans Shakespeare. Ce petit germe est un rien d'orgueil, de tyrannie. Et de là, pourtant, ont découlé toutes ses misères.

Et quelles misères! Les plus féroces, les plus torturantes, qui puissent fondre sur un être humain; puisqu'il est persécuté, haï, méprisé, bafoué, rendu infâme et presque immonde, et grotesque, par ses propres filles. Je ne dis pas même par ses enfants! Un fils, cela serait moins extraordinaire; mais une fille, qui doit être l'incarnation de la douceur, de la tendresse, de la bonté, de la maternité future 1 Et devenir, pour celle-là, un objet d'exécration, d'horreur, d'envie, voilà ce qui tombe sur le roi Lear. Et cela ne suffit pas, quand même. Tout conspire contre lui, tout! Il ne reste à côté de lui qu'un serviteur et son propre fou, son bouff"on. Tels sont les seuls êtres qui lui demeurent fidèles! A part cela, il va de ])eine en peine. Plus il est vieux, plus il est faible, et i)lus le poids des calamités récrase. A chaque instant, 11 sent sa raison près de s*en aller; c'est un cri que vous lui entendrez pousser tout le temps, comme un refrain :

— Mon Dieu! que je ne devienne pas foui... Oh! non! je sens que je deviens, que je vais devenir fou!

Et, en effet, il choit dans la démence, et, pire que la démence, il retourne à Venfance. Il est et se sent ridicule. On se moque de lui. La nature ellemême lui est hostile; les éléments se déch^iinent; la pluie le lave, le débue, comme dit Villon. Il a l'air d'un pauvre vieux mendiant. Il en est un, sans abri, sans pain, obligé de coucher dans une étable de pourceaux. Voilà tout ce que cet ancien roi trouvera au bout de sa vie; et cela jusqu'au dénouement, que je ne veux pas vous dire d'avance. Vous le connaissez, d'ailleurs; mais vous en verrez le détail affreux, vous en boirez, avec le pauvre vieux, toutes les horreurs jusqu'à la lie.

Tant d'horreurs, hâtons-nous de le dire dès le premier mot, ne sont pas de l'invention de Shakespeare. Non! Quelques-uns, le croyant, n'ont pas craint d'affirmer qu'il était un cruel, pour s'être ainsi complu à de telles catastrophes! Songez qu'il y en a de monstrueuses. Par exemple, cet acte de sauvagerie : un autre père que le roi Lear est, comme lui, persécuté par son enfant, et arrive à être dénoncé, cru coupable, condamné, savez-vous à quoi? A ce supplice qu'on lui inflige en public : on lui arrache les yeux, et l'on marche dessus. Vous le verrez tout à l'heure. Mais toute cette sauvagerie, toute cette cruauté, ce n'est pas de Shakespeare. Comme je vous l'ai déjà dit une fois, et c'est la vérité, les grands auteurs dramatiques ne se piquent pas toujours d'être des inventeurs. A quoi bon! La vie suffit pour donner les éléments d'un drame : les faits-divers de tous les jours sont là! Mais il s'agit d'en donner l'expression, et de savoir jouer, en quelque sorte, sur ces instruments de musique qui sont les passions humaines, ces violons, ces violoncelles faits comme tous les instruments à cordes, vous le savez, avec des boyaux d'êtres vivants, boyaux de chats, pour les violons. Par cela seul vit le drame. Et, donc, l'auteur dramatique de génie ne cherche pas lui-même à faire ces violons; ce qu'il veut, c'est faire chanter sur

eux, de la façon la plus pénétrante, la plus douloureuse, toutes les passions humaines. Et voilà ce que fait Shakespeare. Il n'est pas fabricant de violons; il est l'homme qui joue sur ces violons, vous allez voir tout à l'heure avec quelle puissance, avec quelle virtuosité d'expression, jusque dans l'atrocité quand il le faut.

Qui est l'inventeur du roi Lear, on ne le sait pas. C'était une vieille légende qui courait en Angleterre. Dans La Reine des Fées, de Spencer, il est question du roi Lear. Il y a, dans le vieil historien Hollinsted, une sorte de traduction d'après une chronique bretonne de GeofTrey Monmouth. Et il y a surtout le fameux drame auquel Tolstoï faisait allusion, drame qui se jouait longtemps avant Shakespeare, et qui fut republié en 1605, deux ans après que Shakespeare eut donné le sien (comme pour profiter de l'actualité), ce vieux drame que Tolstoï, dans son inconscience (je ne trouve pas d'autre mot plus respectueux), trouve supérieur à celui de Shakespeare. Non, il n'est pas supérieur. Il en a tous les éléments; mais une chose lui manque, essentielle, vous verrez laquelle, et que sans elle le drame de génie n'existe pas.

Mais la véritable source n'est pas encore là; elle est plutôt dans la vieille ballade populaire. Il y avait une vieille ballade, comme il y en a encore tant en Angleterre, et d'admirables; car c'est un pays de littérature populaire, de folklore, incomparablement riche en ballades écossaises, irlandaises, anglaises, qui sont de purs chefs-d'œuvre. On les vendait, du temps de Shakespeare, et on les vend encore, tivo pence, « deux sous », dans les rues. C'est peu de chose pour avoir une perle et un diamant! Et quand le pauvre garçon était call boij, ou peut-être lorsqu'il gardait les chevaux à la porte des théâtres, il a dû lire ces légendes, les apprendre

par cœur; et c'est cela qui en lui-même a chanté un beau jour, qui s'est mêlé à tous les éléments du vieux drame qu'on jouait depuis longtemps; c'est tout cela qu'il a repris et dont il a fait Le Roi Lear.

Mais ce qu'il a inventé, c'est précisément le trait de violon qui vous entre au fond du cœur comme une épée et qui en fait sortir tout le lait de la tendresse humaine; et ce qu'il a inventé aussi, c'est le personnage qui est seulement indiqué dans tous ces contes, dans toutes ces légendes, dans toutes ces vieilles pièces, et qu'il crée, lui, et fait jaillir du chaos, du néant, comme ici : le personnage unique, le personnage divin de Cordelia, la troisième fille du roi Lear. Comment et en quoi l'a-t-il inventé, ce personnage? Voici. Ce n'est pas, je crois, ainsi que le dit Hugo, dans son livre intitulé William Shakespeare, où flamboient, d'ailleurs, tant de lumières étonnantes comme il savait en trouver, des éclairs de génie lancés par ce génie et qui vont illuminer à fond une âme de génie comme celle de Shakespeare. Je crois que Hugo, en ce cas spécial de Cordelia, s'est un peu trompé; j'en demande humblement pardon à sa mémoire; dire qu'Hugo s'est trompé, c'est un blasphème; mais vous allez voir que j'ai raison. Dans une très belle image lyrique, développant toute son envergure, il dit que certaines œuvres, notamment Le Roi Lear, ressemblent à des cathédrales comme la Giralda de Séville (que vous connaissez, sans doute, au moins de nom et de vue par des reproductions), où l'entassement des arceaux, des spirales, des escaliers, des arcs-boutants, des flèches, des clochetons, de la masse elle-même et de la flèche suprême, a l'air d'être fait exprès pour que se dresse, à la cime, un ange aux ailes dorées, précisément comme sur la Giralda; et il conclut qu'ainsi Shakespeare, ayant en lui ce personnage de Cordelia, n'a fait tout ce drame, plein de ténèbres, d'horreurs et de massacres, que pour planter en haut cette statue. Non, Shakespeare a fait mieux que cela. Le drame existait, la cathédrale existait;

mais elle était en décombres, elle était éparse dans le vieux mélodrame d'autrefois, dans la légende, dans les chansons qu'on vendait au coin des rues. Shakespeare a contemplé ces décombres, il est entré dans toutes ces caves, il a pénétré parmi toutes ces ténèbres, parmi ces crimes, ces cruautés, ces horreurs; et il a reconstruit la cathédrale; et sur la flèche, en haut, à la cime, il y a mis cette Cordelia, qui existait aussi, mais qui n'était rien que la troisième fille ramenant son père sur le trône; et il en a fait, lui, lui seul, cet ange aux ailes dorées, cette enfant presque innocente, ayant presque encore la grâce de l'enfance, et qui devient l'enfance maternelle en quelque sorte, cette enfance extraordinaire se faisant mère pour allaiter ce vieux père de quatre-vingts ans, et l'allaiter, non pas du lait ordinaire, comme dans la vieille légende romaine où un captif était nourri par sa tille, non! Ce n'est pas le lait-nourriture qu'elle lui donne, c'est le lait de la tendresse humaine, c'est avec cela qu'elle l'a allaité, qu'elle a pris ce vieillard perdu, hagard, dément, ridicule, et qu'elle lui a rendu peu à peu la grâce, le sourire, la connaissance (car vous verrez qu'il finit par la reconnaître), et qui l'a amené à avoir un dernier rayon de soleil, de joie, de beauté et de bonté avant sa mort. Voilà' la statue que Shakespeare a dressée en haut de la cathédrale, cette statue divine, unique dans l'histoire de l'art dramatique et même de l'humanité, et en faveur de laquelle, quels que soient les crimes commis par les femmes, par les Lady Macbeth grandes ou petites, il faut toujours continuer à s'agenouiller, mesdames, devant votre sexe.

Cela dit, en guise de préambule, et avant que nous puissions arriver à la voir, cette Cordelia (car il n'y a qu'à la fin, au milieu des ténèbres, que surgit ce petit grain d'aube qui s'étale et (jui va envahir tout ie ciel), il faut bravement entrer dans les horreurs

et y patauger, et s'y baigner jusqu'au cou. Vous allez trouver ici tout ce qu'on peut imaginer de crimes, de scélératesses et de catastrophes, presque voulues; car l'art de la combinaison dramatique est poussé par Shakespeare à l'extrême. Il faut même, pour essayer de ne pas nous perdre dans la lande à la suite du roi Lear, faire bien attention à tous les linéaments que je vais vous donner, des deux et trois drames qui marchent à côté l'un de l'autre, formant le tissu du drame.

Il y a, d'abord, l'histoire du roi Lear et de ses trois filles; puis, parallèlement, comme dans beaucoup d'œuvres de Shakespeare, la même histoire transposée : c'est l'histoire du duc de Glocester avec ses deux fils, un fils légitime, et le second, né d'une femme perverse, et qui a hérité de cette mère les mauvais instincts de trahison et d'infamie grâce auxquels il s'acharnera contre son père. Il arrivera ainsi à Glocester les mêmes aventures qu'au roi Lear. On ne s'instruit jamais que par sa propre expérience. Il a beau voir le roi Lear puni pour avoir cru à deux de ses filles et n'avoir pas cru à la troisième, il commettra la même faute avec ses deux fils. Il y a donc la trame de ces deux fils, Edmond qui est le traître complotant contre Edgar, son frère, pour qu'il soit évincé, traqué, avec sa tête mise à prix, puis complotant contre son père, Glocester, auquel il fera infliger ce hideux supplice, d'avoir les yeux arrachés. Nous tâcherons, parmi ces horreurs, de ne pas nous perdre dans la lugubre lande où va tout à l'heure errer le roi Lear.

Après la première scène, où nous entendons les explications d'Edgar et d'Edmond, les deux fils de Glocester, nous trouvons la scène initiale d'où sort tout, où se montre le petit grain de l'injustice commise par le roi Lear, ce fatal i)ctit grain qui sera le germe gros de tous les malheurs. Quel all'reux châtiment, pour si peu de chose! Mais c'est ainsi que procède rimj)lacnble logique des conséquences.

Donc, c'est dans un sentiment d'orgueil un peu

égoïste que le roi, voulant se débarrasser du pouvoir (car il est vieux), a réuni ses filles et leur dit :

— Je vais partager entre vous, de mon vivant, mes biens, mon trône et ma couronne; chacune de vous aura sa part, mais la part sera proportionnée à l'affection que vous allez me témoigner, et que je mérite.

Et les deux filles aînées, Goneril et Régane, l'une après l'autre, exagèrent avec emphase leur amour pour leur père. L'une dit :

— Quoi qu'il arrive, je vous aime plus que les mots n'ont de force pour le dire, plus chèrement que la vue, que l'espace, que la liberté, au-dessus de tout ce qui peut être estimé de riche et de rare, etc., etc.

Régane, la seconde, dit la même chose, en exagérant encore. Cordclia reste à part, muette. C'est un petit être tout simple, presque innocent, comme vous allez voir, presque une sainte. Elle dit en aparté :

— Que pourra faire Cordelia? Aimer, et garder le silence.

Après une seconde réplique de Régane, elle ajoute :

— En ce cas, pauvre Cordelia... Et cependant, non; je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.

Enfin, son père l'interroge elle-même. Elle est fière, cette petite, c'est là son seul défaut. Vous allez juger comment elle en est punie. Ah! certes, en vous disant qu'ici la vie était présentée sous des couleurs atroces, je n'ai rien dit de trop, hélas! A la fin de la pièce, les crimes seront châtiés, oui; mais la vertu ne sera pas récompensée, ne le croyez pas! Elle sera châtiée autant que les crimes. Tout sera châtié par la vie implacable, impassible, qui ne distribue pas le bien et le mal, qui va au hasard, continuant son chemin; et ce sont seulement les neutres et les indifférents qui profiteront de ces malheurs.

Cordelia est donc interrogée par son père. Après les exagérations des deux aînées, écoutez ce qu'elle réfiondra :

LE ROI LËÀR 219

• — Vous, dit le père, notre joie, notre dernière fille, mais non la moins aimée (c'est, au contraire, la plus chère, il le dit), vous dont les vignobles de France et les pâturages de Bourgogne cherchent, en rivaux, à intéresser la jeune affection (car les deux sœurs aînées sont mariées, l'une au duc de Cornouailles, l'autre au duc d'Albanie, et la cadette est demandée par le duc de Bourgogne et le roi de France), à votre tour, que pouvez-vous dire qui vous gagne un lot plus opulent que celui de vos sœurs? Parlez!

coRDELiA. — Rien, monseigneur.

LEAR. — Rien! Le rien ne peut venir que du rien. Parlez encore.

coRDELL\. — Rien.

LEAR. — Le rien ne peut venir que du rien. Parlez encore.

CORDELIA. — Malheureuse que je suis! Je ne puis faire monter mon cœur jusqu'à ma bouche. J'aime Votre Majesté comme c'est mon devoir, ni plus, ni moins.

LEAR. — Qu'est-ce à dire, Cordelia? Réparez un peu vos paroles si vous ne voulez pas ruiner votre fortune.

CORDELIA. — Mon bon seigneur, vous m'avez engendrée, élevée, aimée, et je vous rends ces devoirs par les devoirs qui me sont légitimement imposés; je vous aime, je vous obéis, je vous honore par-dessus tous. Pourquoi mes sœurs ont-elles des époux, si elles disent qu'elles n'aiment que vous? Peut-être, lorsque je me marierai, l'époux, dont la main recevra mon engagement, emportera-t-il avec lui la moitié de mon amour, de ma sollicitude, de mon devoir; à coup sûr, je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour n'aimer absolument que mon père.

Vous admirez, n'est-ce pas, la sincérité de cette réponse? Hélas! Trop sincère I

LEAR. — Mais est-ce que ton cœur est d'accord avec ces paroles?

CORDELIA. — Oui, mon bon seigneur.

LEAR. — Si jeune, cl si peu tendre I

Et elle répond, dans son exquise et ingénue fierté :

— Si jeune et si franche, monseigneur 1

LEAR. — Soit! Eh bien! alors, que ta franchise te serve de dot; car, par la lumière sacrée du soleil, à partir de ce moment, tu m'es étrangère, je ne t'aime plus.

Et voilà la faute du roi Lear, et toute la petite peccadille de l'infortunée Gordelia.

Là-dessus, quand le bon serviteur du roi (le brave Kent, qui va le suivre dans ses malheurs) essaie de prendre la défense de la pauvre jeune fille, il est bousculé par le roi, insulté, outragé; le roi va même jusqu'à lever la main sur lui et le bannir.

Restent les deux prétendants, le duc de Bourgogne et le roi de France; et Shakespeare nous fait jouer un beau rôle dans la personne de notre roi. Tandis que le duc de Bourgogne refuse la main de Gordelia qui n'a plus de dot, le roi de France la prend, trouvant qu'elle est charmante d'avoir répondu avec une telle franchise et qu'il sera heureux de la mener dans sa belle France. Elle dit adieu à ses sœurs. Et à peine les deux misérables seules, voici ce qu'elles disent, elles, du père qui vient de leur donner toute sa fortune :

— Ma sœur, dit Goneril, vous voyez quelles grandes altérations l'âge a désormais apportées en lui. G'est l'affaiblissement de sa raison.

Et l'autre, de répondre :

— Il a toujours été peu solidement en possession de lui-même; il faut nous attendre à des explosions soudaines, pareilles à celle qui lui a fait exiler Kent.

A peine viennent-elles de recevoir le don précieux de tout le royaume, eUes pensent déjà, uniquement, à toutes les excuses qu'elles pourront avoir, de l'ingratitude dont elles vont le payer.

Ici, l'enchevêtrement des drames. Gloccster, le père, est poussé contre son fils légitime, Edgar, par son fils bâtard, Edmond, qui veut lui persuader qu'Edgar l'a trahi, et y réussira plus tard, comme vous verrez. Gependant, la trame du drame de Lear continue à se dérouler. Lear vient d'abord chez sa

première fille, Goneril, où il doit passer un mois. Mais, hélas! au bout de très peu de temps, Goneril est lasse d'héberger cent chevaliers que le roi mène avec lui; car il persévère à être un roi généreux, fastueux, prodigue. Ces chevaliers sont, d'ailleurs, un peu turbulents; Goneril s'en plaint; et lui, furieux, va chez se seconde fille, Pégane, en se disant qu'au moins celle-là sera bonne pour lui. A ce moment, Oswald, l'intendant de Goneril, se montre grossier avec le roi; et Kent, le serviteur tendre et aimant (qui est revenu déguisé et que le roi ne reconnaît pas, car il a déjà la tète un peu faible), Kent rosse Oswald avec tant de vigueur, que le bon roi le prend à son service et va l'emmener à travers son exil.

Ici, survient le fou, le bouffon, sur le rôle duquel il faudrait nous appesantir; mais nous n'aurions pas le loisir de le faire; et, d'ailleurs, je suis obligé de vous confesser que l'esprit est une chose intransvasable d'un pays dans un autre. Les plaisanteries du bouffon sont délicieuses en anglais; ce sont des jeux de mots, des pointes, des calembredaines, quelquefois des grossièretés comme peut s'en permettre un bouffon, qui est un pauvre homme du peuple; et le tout, en anglais, est ravissant; mais en français, neuf fois sur dix, cela perd tout son charme et tout son esprit. Je ne vous en traduirai de temps en temps un petit mot que lorsque je croirai pouvoir le faire, et que le français s'y prêtera. L'essentiel sera de vous faire remarquer que, partout, ce bouffon est le seul ami qui reste au roi Lear avec son serviteur Kent, et que ce fol lui dira toujours ce qu'il doit lui dire, la vérité, les mots de sagesse, à quoi le roi ne croira jamais.

Gomme Goneril se plaint du bouffon qui est insolent, comme elle se plaint aussi des chevaliers, Lear est furieux. Il s'en va donc retrouver sa seconde fille. Mais Goneril à vite écrit à Régane ce qui se passe, que leur père est très exigeant, et, quand il arrivera, qu'il faut lui répondre comme elle lui a répondu ellemême, sévèrement, durement.

Le voilà donc parti, affolé, et, dès ce moment, tout prêt à la démence, que l'on sent poindre, quand déjà il dit :

— Ohl ne permettez pas que je devienne foui Que je ne devienne pas fou, ciel clément! Gardez-moi en équilibre I Ah! je ne voudrais pas, je ne voudrais pas être fou!

Et c'est ainsi qu'il arrive dans le château de Glocester, où Régane est en ce moment en visite de fête.

Glocester vient d'être tout à fait conquis par son fils Edmond contre Edgar, à tel point que le père, croyant qu'Edgar a voulu le faire mourir, met à prix la tête de ce prétendu parricide, qui est, au contraire, comme vous le constaterez plus loin, un fils exeroplaire et charmant.

Là-dessus, le roi trouve, puni, exposé aux fers, a la porte du château, son bon serviteur Kent, venu là déguisé comme toujours. C'est Régane et Cornouailles, devant l'insolence de Kent envers Oswald, qui l'ont puni de ce châtiment, consistant à être botté de fer depuis les chevilles jusqu'aux genoux; et il a passé là toute la nuit. Le roi est outré de fureur, qu'on ait infligé ce supplice à un homme qui était son messager; mais il a beau réclamer, Glocester vient lui dire que ni Cornouailles, ni sa fille Régane, ne peuvent lui répondre en ce moment.

— Intraitables, dit-il.

— Intraitables? Qui donc est intraitable quand le roi parle?

Car le pauvre vieux se croit toujours le roi.

Enfin, Cornouailles et Régane viennent, mais c'est pour l'insulter; ils viennent pour dire que Goneril a eu raison de le renvoyer, qu'elle-même, Régane, fera pareillement, et pire encore. Et alors voilà le pauvre roi s'cxaltant contre ses deux filles qui l'ont renvoyé toutes les deux, et qui dit :

— Je ne resterai ni chez l'une, ni chez l'autre. J*aimerais mieux encore aller chez la dernière, celle qui est partie pour la France.

LÉ ROi LEAR 223

Mais, d'autre part (suivez bien, je fais tout ce que je peux pour vous rendre clair cet imbroglio, qui est effroyablement embrouillé; il n'y a pas de drame de Bouchardy qui le soit autant), d'autre part, Edgar, que nous avons vu chassé, sa tète mise à prix, se demande comment échapper à la meute déchaînée contre lui. Il a passé une première nuit dans le creux d'un arbre, puis il est parti à travers la lande, et, pour se cacher, il imagine le déguisement suivant. Il y avait alors, en Angleterre, des errants, des fous, qu'on appelait... des « pauvres Tom », ou des espèces de Turlupins. C'étaient des fous à moitié guéris qui sortaient de Bedlam et qui allaient mendier, tantôt avec des prières, tantôt avec des hurlements, pour se faire donner à manger. Or, Edgar, le fils de Glocesler, s'est déguisé en l'un de ces extraordinaires mendiants, et il en raconte lui-même ainsi le projet, avant de l'exécuter :

— Je barbouillerai mon visage de boue; je roulerai une couverture autour de mes reins; j'embrouillerai mes cheveux de nœuds comme s'ils avaient été mêlés par un lutin; et j'exposerai bravement ma nudité à ciel ouvert, aux vents et aux persécutions du climat. Cette contrée m'offre des exemples de mendiants de Bedlam qui, avec des beuglements, enfoncent dans leurs bras nus des épingles, des épines de buissons, des clous, des tiges de romarin, et qui, sous cet horrible aspect, parcourent les petites fermes, les pauvres chétifs hameaux, les bergeries, les moulins, et, quelquefois, par des malédictions de lunatiques, quelquefois par des prières, forcent la charité de leurs habitants. Pauvre Turlupin! Pauvre, pauvre Tom! C'est encore quelque chose, d'être un pauvre Tom! Edgar, ce n'est plus rien.

Et vous contemplerez, tout à l'heure, réunies dans la lande, ces trois démences : l'un, le bouffon du roi (un fou spécial; est-ce un fou? est-ce un sage? mais, quand même, un être qui a quelque chose de dérangé dans l'esprit); l'autre, qui simule le fou de Bedlam; et, enfin, le vrai fou, le roi Lear; et ces trois

folies vont se confondre, dialoguer, se surexciter, s*exalter mutuellement.

Revenons au roi Lear seul, qui attend la réponse de sa fille et de son gendre, et à qui Glocester vient annoncer qu'on ne veut pas le recevoir, puis à qui Régane dit outrageusement qu'il ferait bien d'aller demander pardon à sa fille Goneril, puisqu'il a eu le tort de l'off'enser, sur quoi il s'écrie :

— Moi, demander pardon à ta sœur, misérable enfant 1

Et il les insulte, il les maudit. Mais il a beau les maudire, elles sont les plus fortes. Elles lui disent qu'il n'a pas besoin de cent chevaliers, pas même de cinquante I

— Et quel besoin avez-vous d'un seul, dit Régane (car c'est elle la plus cruelle, la plus vipère des deux), oui, même d'un seul?

— Quel besoin? répond le roi. Mais le besoin, le besoin! On a besoin du superflu comme du nécessaire. Une femme a besoin de toilettes! Un mendiant lui-même a besoin d'un superflu, qui lui est le seul nécessaire. Eh bien! moi... Mais non, non! Toute réflexion faite, ce dont j'ai besoin, c'est de patience. Et je m'en irai! Mais je ne pleurerai pas! Ah! j'ai grande cause de pleurer! Mais ce cœur se brisera en cent mille pièces, avant que je pleure. 0 insensé, insensé! Je vais devenir fou, je 1^ sens, je vais devenir fou!

Et il s'en va, éperdu, hagard, échcvelé, et, au moment même où il part, on entend le bruit d'un orage qui monte à l'horizon.

— Relirons-nous, dit Cornouailles, il va y avoir un orage épouvantable.

RÉGANE. — La maison est petite. Le vieillard et

ses gens ne peuvent pas y être aisément logés.

GONERIL. — Et le blâme en doit retomber sur lui

Il s'est arraché lui-même au repos. Il faut qu'il subisse les conséquences de sa sottise,

RÉGAXE. — Ohl pour ce qui est de lui en particulier, je le recevrais avec plaisir; mais pas un seul des hommes de sa suite.

GOXERiL. — C'est aussi mon intention I

Glocester revient et leur dit que Lear, en rage, est parti à travers la lande, dans cette lande déserte où il n'y a pas un abri; et les deux infâmes filles disent :

— C'est bieni Fermons nos portes, car ses chevaliers pourraient être excités et revenir, dangereux pour nous. Laissons-le aller! Tant pis pour lui! Nous, mettons-nous à l'abri de la tempête, et qu'on barre les portes.

Et nous voici au troisième acte. J'ai été vite dans cet exposé, tenant à vous rendre clairs tous les détails de l'imbroglio afin de donner toute son horrible clarté au drame dont s'épanouit ici la rose la plus monstrueuse.

La voici dans toute la splendeur de sa prodigieuse horreur.

Représentez-vous d'abord bien le décor. Au fond, à certains tableaux (car on va en différents endroits de la lande, de la bruyère), au fond, de temps en temps, on aperçoit le château de Glocester, où les deux filles, avec leurs maris, sont en train de souper au chaud, de faire bombance; en en voit flamber les fenêtres en joie, tandis que, par la lande, erre, passe et repasse le pauvre vieux roi, suivi de Kent, son serviteur; de Glocester, qui fait la navette entre lui et la maison où l'on ne veut pas le recevoir, et suivi surtout de son fou, qui le console avec des calembredaines, et du troisième fou, qui va surgir dans un instant, mettant le comble à cette horreur.

Le roi va et vient, vague et divague, paraît et disparaît; il semble ballotté par le vent, comme une

feuille morte. Tenez! Regardez-le! Le voici tout seul ici, avec son bouffon. La tempête est devenue effroyable! Des tonnerres! Des éclairs! La pluie, qui tombe comme un torrent, glace sa peau. Le vieillard se promène au milieu de cette tempête, de ce hourvari, avec sa barbe et ses cheveux qui se dressent en l'air comme s'ils étaient des fous eux-mêmes. Et il clame, dans le fracas :

— Soufflez, vents! Oui, oui, soufflez! Faites éclater vos joues! Faites rage! Cataractes et trombes, vomissez vos flots jusqu'à ce que vous ayez submergé nos clochers, et noyé les coqs de leurs flèches! Flammes sulfureuses, rapides comme la pensée, avantcourrières des foudres qui fendent les chênes, venez, venez griller mes cheveux blancs!

En vain le bouffon lui dit, avec des mots enfantins :

— Ecoute, écoule, nononcle, mon oncle! L'eau bénite de cour, dans une chambre sèche est préférable à cette eau de pluie à ciel ouvert! Bon nononcle, rentrons! Demande la bénédiction de tes filles; car, vois, la nuit n'a pitié ni des gens sages, ni des fous!

LE ROI. — Gronde à plein ventre, tempête! Crache, feu! Vomis, vomis, pluie! Ah! ah! ni la pluie, ni le vent, ni le tonnerre, ni le feu, ne sont mes filles! Je ne vous accuse pas d'ingratitude, vous, éléments! Je ne vous donnai jamais un royaume; je ne vous appelai jamais mes enfants; vous ne me devez rien, aucune obéissance! Eh bien! Eh bien! laissez tomber votre horreur, selon votre plaisir. Me voici là, moi, votre esclave, un vieillard pauvre, faible, infirme, méprisé. Allez! allez! Ecrasez-moi! Vous en avez le droit, vous, vous qui n'êtes pas mes enfants!

Le fou essaie encore de le consoler avec des chan sons, et Kent arrive.

— Hélas! dit-il. Sire, êtes-vous ici? Oh! les êtrei qui aiment la nuit, eux-mêmes n'aiment pas les nuitî pareilles à celles-ci! Les cieux courroucés effraient les rôdeurs des ténèbres, et les obligent à garder la

tanière. Ah! depuis que j'existe, je ne me rappelle pas avoir entendu parler de telles nappes de feu, de tels craquements horribles de tonnerre, de tels grondements de vent rugissant, de pluie aussi cataractantel

Et, en effet, la tempête redouble, comme si le ciel était dément.

KENT. — Hélas! hélas! tête nue, ô mon gracieux seigneur! Tout près d'ici se trouve une hutte qui vous prêtera quelques secours contre la tempête. Venez vous y reposer, tandis que je retournerai, moi, vers cette dure maison, plus dure que les pierres dont elle est bâtie, et dont on vient encore, à l'instant même, de me refuser l'entrée quand je suis allé la demander pour vous. Oui, j*y retournerai, j'essaierai de contraindre leur affabilité avare.

LEAR. — Ma raison, je le sens, commence à s'égarer. {Au bouffon.) Oui, oui, marchons! Marchons, mon enfant! Comment vas-tu, mon enfant, mon fou? As-tu froid? J'ai si froid moi-même! Dis, toi, où estelle, cette chaumière, mon ami? — Ah! quel art étrange possèdent nos besoins! Des choses viles, ils peuvent en faire de précieuses! Allons, où est-elle, votre hutte? 0 mon fou, mon pauvre drôle, j'ai encore dans mon cœur une place qui souffre pour toi!

Et le fou chante en riant

Celui qui a un tout petit peu d'esprit,

Hé ! ho ! le vent et la pluie !

Doit se contenter de son lot de hasard.

Quand même il pleuvrait tout le temps. Homo siim, hiimani nihil a me alieniim piilo.

LEAR. — Oui, oui, c'est vrai, mon enfant! Allons, mène-moi à cette hutte, cher ami, mène-moi.

Et le fou continue à chanter et à enfiler des calembredaines.

Ils marchent dans la lande. Ils disparaissent. Un autre décor surgit : c'est dans le château de Glocester. Dans ce château, un autre drame aussi continue, le second des trois drames enchevêtrés.

Glocester confie à Edmond avoir reçu une lettre annonçant que le roi de France envoie une armée en Angleterre; or, cette lettre, le misérable Edmond, qu'il croit son fils chéri, va s'en servir pour faire condamner son père comme il a fait condamner son frère. La malédiction des filles ingrates contre leur père, contre le roi Lear, a son écho ici, parallèlement, par ce fils infâme contre son père qui a été trop bon pour lui.

Nous revenons dans la lande, pour un autre tableau. Vous le voyez, les tableaux se succèdent; et par la magie de ce théâtre shakespearien, on peut, en même temps, vivre dans quatre ou cinq endroits différents.

Le roi et ses amis sont arrivés devant la hutte promise, et c'est là que va se combiner le comble de l'horreur : le trio des fous faisant comme une explosion de démences.

— Oh! gémit le roi, par une nuit pareille, mes filles, m'a voir mis dehors! Tombe, pluie, tombe! Je te supporterai! Par une nuit comme celle-ci, ô Régane, ô Goneril, votre vieux bon père, dont le cœur franc vous donna tout... Mais non, non... Ce chemin-là conduit à la folie. Evitons-le I Assez là-dessus!

KENT. — Tenez, mon bon seigneur, voici la hutte! Entrez!

LEAR. — Je t'en prie, entre toi-mc»me. Cherche tes propres aises. Cette tempête au moins ne me permettra pas de réfléchir à des choses qui me feraient plus de mal qu'elle-même. Cependant, j'entrerai, plus tard... Entre, d'abord, toi, mon fou, mon enfant, passe le premier.

Et, resté seul sous le vent, l'averse et le tonnerre, ce pauvre vieux roi, qui est bon, savez-vous à quoi il pense? Il ne pense i)lus à ses propres calamités. Il pense (et voyez le profond regard du poète dans l'avenir), il pense aux petits, aux gueux, aux humbles, à ceux pour qui personne, alors, n'avait de pensée: et il dit, le vieux roi :

— 0 indigence sans asile I... Entre, va, mon fou, entre! Moi, je vais prier, et puis je dormirai.

Et la voici, sa prière, son admirable prière, au vieux roi martyr :

— Pauvres misérables nus, en quelque endroit que vous soyez, vous qui recevez l'averse de cette tempête sans pitié, comment vos têtes sans toit et vos ventres sans nourriture, comment votre dénuement en loques et percé à jour de toutes parts, pourrontils vous protéger contre des temps pareils à celuici? Ah! j'ai pris trop peu de souci de votre condition, jadis! Accepte cette médecine-là, toi, toi, ma Majesté! Expose-toi de manière à sentir ce que les misérables sentent, afin de verser sur eux ton superflu et de montrer plus tard des cieux plus justes.

Voilà ce qu'il dit, ce roi, voilà sa prière, et celle de Shakespeare, vers des cieux plus justes, meilleurs aux pauvres gens!

A ce moment, dans l'intérieur de la cahute, on entend une voix : c'est Edgar, en pauvre Tom de Bedlam, qui crie :

— Une brasse et demie d'eau! Une brasse et demie d'eau! Pauvre Toml...

Le bouffon sort précipitamment de la cabane, effaré, criant au roi :

— N'entre pas, nononcle, n'entre pas! il y a un esprit! Secourez-moi!

KENT. — Donne-moi la main. Qui donc est là?

LE BOUFFON. — Uu csprlt, je te dis. Il prétend que son nom est pauvre Tom.

KENT, vers le fond de la cabane. — Qui es-tu, toi qui grommelles là dans la paille? Sors!

EDGAR, bondissant. — Arrière! Le méchant démon me poursuit! A travers la piquante aubépine souffle le vent froid... Brrr, brrr... Va à ton lit froid, réchaufTe-toi dedans.

LEAR. — Est-ce que tu as tout donné à tes deux filles, toi aussi? Est-ce pourquoi tu en est venu là?

EDGAR. — Qui donc donne quelque chose à pauvre Tom? Le méchant démon l'a poursuivi à travers le

feu, à travers la flamme, à travers gués et gouffres d'eau, par-dessus bourbiers et fondrières. Il a mis des couteaux sous son oreiller, et des cordes dans son banc d'église; il a mis de la mort-aux-rats dans son potage; il lui a insinué l'orgueil dans le cœur, afin qu'il fît trotter son cheval bai sur des ponts larges de quatre pouces... Dieu bénisse tes cinq sens!... Tom a froid. Ah! da, da, da, da, da! Que Dieu te préserve des ouragans, des astres malins et du refroidissement! Faites la charité à pauvre Tom, que le méchant démon tourmente. Ah! si je pouvais le tenir là, maintenant, et là, et là encore, et là.

LEAR. — Ah! comment est-ce que ses filles l'ont amené jusque là? Ne pouvais-tu pas te réserver quelque chose? Tu leur as donc tout donné? Eh bien! que toutes les pestes que dans l'air flottant la destinée suspend sur les crimes des hommes tombent sur tes filles.

KENT. — Mais il n'a pas de filles, Sire.

LEAR. — Il n'en a pas? A mort, traître, à mort! Rien n'aurait pu précipiter une créature humaine dans un tel degré d'abjection, s'il n'avait pas eu de filles ingrates.

Alors, Edgar chante :

Pillicock s'assit sur la colline de Pillicock. Halloo ! Hallooo ! Looo ! Loo !

LE FOU. — Oh! cette froide nuit nous change tous en fous, décidément!

EDGAR. — Prends garde! Prends garde au méchant démon! Obéis à tes parents! Tiens religieusement ta parole! Ne jure pas! Ne jure pas...

Et il continue à déblatérer, chantant des chansons, imitant le vent, disant que le vent fait : Hou! IIoii! et, à chaque instant, comme refrain, parmi les noms des démons qui le tourmentent. Modo, Mahu, Smulkin, Elibberllggibet, criant :

— Tom is cold! (« Tom a froid. »)

LE llOI LEAR 231

Et voilà les visions auxquelles le pauvre roi, déjà lui-même affolé, à demi-fou, est en proie. Si bien qu'il finit par arracher ses vêtements; à quoi le bouffon lui objecte :

— Je t*en prie, nononcle, du calme! C'est une mauvaise nuit pour nager.

C'est au milieu de ce cauchemar que revient Glocester, qui ne reconnaît pas son fils Edgar, déguisé en fou chez Bedlam.

Et, cependant, là-bas, chez Cornouailles, les complots continuent. Cornouailles a la lettre qui lui a été livrée par Edmond, et jure vengeance contre Glocester; car il croit que Glocester l'a trahi.

Entre temps, le vieux Lear est arrivé au bout de sa promenade folle dans la lande. Il est à l'abri, enfin, dans une chambre de la ferme. Là, un véritable accès de folie le prend. Il veut juger ses filles, il fait placer ses amis, qu'il prend pour elles, et les juge comme si c'était Goneril et Régane. Edgar en oublie son rôle et se met à pleurer.

— Car, dit-il, mes larmes commencent à prendre tellement son parti, qu'elles vont me faire gâter tout mon rôle.

LEAR. — Les petits chiens, les petits chiens sont comme les autres, ils aboient tous après moi... Ecoute, écoute un peu.

Rentre Glocester, qui vient leur dire :

— Prenez garde, on veut tuer le roi.

Il a appris, en effet, que Cornouailles et Régane. oui, la fille même du roi Lear, vont venir le faire prendre pour qu'on le tue. Alors, il leur dit :

— Emmenez-le vite. Emmenez-le. Emportez-le!

Et le roi, qui est tombé dans une somnolence presque paralytique, reste là. Tous travaillent à le sauver, même Edgar. On le met dans un fauteuil, comme on peut, on le prend et on l'emporte, endormi, dans une fuite traquée par les assassins.

Alors, Cornouailles, qui sait que Glocester a fait évader Lear, vient à lui, et c'est ici que vous allez assister à cette scène d'horreur épouvantable, à cette

scène de sauvagerie, qu'il faut néanmoins vous lire; car c'est là un des caveaux ténébreux, un des endroits immondes, une salle pleine de sang pourri, par où il est nécessaire de passer, pour voir tous les décombres de la cathédrale dont parlait Hugo, et afin que vous sentiez mieux tout à l'heure, pour finir, la beauté de la Vierge qui se dressera sur la pointe de la flèche, en plein ciel.

Glocester est arrêté, amené devant Cornouailles et sa femme Régane, la fille du roi Lear, qui lui disent:

— C'est toi qui as fait évader le roi Lear? Pourquoi?

— Pourquoi? répond Glocester. Parce que je ne voulais pas voir tes cruels ongles arracher ses pauvres yeux, femme scélérate, ni ta sœur, aussi sauvage que toi, enfoncer dans sa chair sacrée ses crocs de truite féroce. Ahl sous une tempête pareille à celle que sa tête a supportée cette nuit, noire comme l'enfer, la mer se serait soulevée et serait allée éteindre les feux des étoiles! Et cependant, pauvre vieux cœur, il accroissait de ses larmes la pluie du ciell Ah! si, par ce temps affreux, les loups avaient hurlé à ta porte, mais tu aurais dit au portier : « Bon portier, tournez la clé, ouvrez! » Et tout ce qu'il y avait de cruel dans la nature se serait apaisé! Mais toi, toi, non! Oh! je verrai la vengeance aux traits rapides s'abattre sur de tels enfants!

Cornouailles. — Non, tu ne verras jamais cela! Garçons! Tenez-le dans le fauteuil où il est assis. Et il s'approche.

— Oh! rugit Glocester. Oh! Que celui qui veut vivre vieux vienne à mon secours!

— Non! Non!

Et il lui prend l'œil, l'arrache, l'écrase; et l'infâme Régane, qui assiste à cela, trouve le moyen de se railler de cet homme! Elle dit ;

— Ah! ah! un côté va se moquer de l'autre! Enlevez donc le second œil aussi.

Cornouailles va le faire.

Un serf, un pauvre malheureux que son maître a le droit de traiter sans merci, l'arrête et dit :

— Oh! non, non! monseigneur, retenez votre main. Je vous ai servi depuis mon enfance; mais je ne vous ai jamais rendu un meilleur service qu'en vous invitant, ici, maintenant, à vous arrêter.

RÉGANE. — Qu'est-ce à dire, chien?

l'homme. — Si vous portiez une barbe au menton, vous, je vous la secouerais dans cette querelle. Que prétendez-vous faire?

CORNOUAILLES. — Quoi, uiou scrf!

Il dégaine.

l'homme. — Eh bien! avancez donc, mon maître, et affrontez les chances de la colère.

Le serf dégaine aussi. Ils combattent. Cornouailles est blessé. Régane crie à son mari :

— Ah! donne-moi ton épée! Quoi! Un paysan nous traiter ainsi!

Elle prend l'épée et blesse le serviteur.

— Ah! je suis tué! Et il ajoute :

— Glocester, monseigneur, il vous reste un œil pour voir quel malheur tombera sur eux!

CORNOUAILLES. — Nou, non! pour qu'il n'en voie pas davantage, prenons toutes nos précautions. {Arrachant l'œil.) A terre, vile gelée! (// l'écrase.) Où est, maintenant, ton éclat

GLOCESTER. — Ah! tout cst téuèbres et désolation! Où est mon fils Edmond? Edmond, réveille en toi tout le feu de la nature pour venger cet acte horrible!

RÉGANE. — Dehors, traître, scélérat! Tu appelles celui qui te hait. C'est lui qui nous a révélé tes trahisons; il est trop honnête pour avoir pitié de toi.

GLOCESTER. — Ah! ah! ah! oh! c'est de la folie! En ce cas, Edgar, Edgar mon vrai fils, a été calomnié!

234 A TRVVERS SHAKESPEARE

O Dieu bon, pardonnez-moi ma faute; et faites prospérer mon fils que j'ai banni 1

RÉGAXE (l'abominable, la cruelle, la scélérate femme!). — Allons, allons, jetez-le dehors; et qu'il flaire sa route vers Douvres, puisqu'il ne voit plus clair.

Et ils s'en vont. Il ne reste là que les pauvres serviteurs qui vont chercher un peu de chanvre et de blanc d'œuf, pour panser la face saignante de Glocester aveugle.

Telle est cette scène de sauvagerie.

Il est impossible, pensez-vous, de pousser l'horreur plus loin. Eh bieni si. Car cela n'est que de l'horreur physique, et si Shakespeare a mis cette scène atroce, c'est pour montrer qu'il y a quelque chose de plus formidable encore, et de plus cruel, de plus monstrueux, de plus féroce que la férocité physique : la férocité morale. Cette face sanglante est moins hideuse à contempler, et moins lugubre que le cœur déchiré d'un père rendu fou par l'ingratitude de ses fllles, et vous verrez la consolation qu'il en tire à la fin.

Glocester, aveugle (encore une scène d'horreur), part à travers la lande, et rencontre son flls Edgar, qui ne se fait pas reconnaître; et le père et le fils s'en vont, le père allant jusqu'à la falaise de Douvres, où il veut se jeter dans la mer pour mourir. Et, pendant ce temps, la trame de trahisons qui court sur le drame continue toujours. Les deux sœurs sont éprises de cet Edmond le bâtard qui est beau; c'est un traître, mais il a la beauté des gens qui sont séducteurs; or, toutes les deux se le disputent.

Vous savez que Cornouailles vient d'être tué; or, Cornouailles, c'est le mari de Régane; par conséquent, Régane est veuve, elle est libre. Alors, Goneril se dit :

' — C'est elle qui va prendre Edmond, et l'épouser I

Voyant cela, elle se dit :

— Non, j'empêcherai ma sœur d'épouser Edmond; c'est moi qui l'épouserai.

Mais voici une complication nouvelle du drame. Edgar va dévoiler la vérité à Albanie; il a volé à Oswald, l'intendant, une lettre envoyée par Goneril à Edmond, et par laquelle lettre Albanie verra que sa femme, Goneril, veut le faire tuer pour pouvoir épouser Edmond. Tout cela, je vous le dis en guise d'explication, parce qu'enfin il nous faut arriver à la petite clarté, à la petite aube qui point là-bas, de si loin, depuis le commencement du drame, et qui est Cordelia, le seul point lumineux, et tendre, et doux, dans toutes ces hideuses ténèbres.

Cordelia, nous allons la voir d'abord, non pas elle-même, mais par des mots qu'elle dit.

Kent a envoyé prévenir Cordelia, qui est en France, que son père allait venir à Douvres et qu'elle vînt au-devant de lui. Voici le gentilhomme qui est allé la voir, qui l'a vue.

— Et, dit Kent, vos lettres ont-elle arraché à la reine quelques démonstrations de chagrin?

LE GENTILHOMME. — Oui, monsicur, elle les prit et les lut en ma présence. De temps à autre, une grosse larme roulait sur sa joue délicate.

— Oh! alors, dit Kent, cette nouvelle l'a émue?

— Oh! non pas jusqu'à la colère, monsicur. La patience et le chagrin luttaient à qui lui donnerait la plus sainte expression.

Mais n'a-t-elle pas fait de questions verbales?

— En vérité si, monsieur, une ou deux fois elle a soupiré le nom de père! père! Mais avec effort, et comme si le mot oppressait son cœur. Puis, elle s'est écriée : « Ah! mes sœurs! Honte du sexe féminin. Quoi! Au milieu de la tempête, dans la nuit! » Et, alors, elle secoua l'eau sainte qui coulait de ses yeux célestes et en mouilla ses exclamations de douleur! Puis, elle partit pour parler seule avec son chagrin.

La voilà présentée sans que vous l'ayez vue. Vous allez la voir à la scène suivante. C'est dans une tente, au camp français. Elle arrive avec l'armée de son mari; car il a été, lui, obligé de rester en France. Elle arrive seule au secours de son père.

— Hélas I dit-elle, il paraît bien que c'est luil On l'a rencontré il n'y a qu'un instant, aussi fou que la mer agitée, chantant tout haut, couronné de fumeterre, de bardane, de ciguë, d'orties, d'ivraie, de toutes les herbes stériles qui croissent dans notre blé nourricier 1 Qu'on mette une compagnie en campagne, qu'on visite chaque pouce de terre dans la campagne couverte de moissons, et qu'on le conduise devant nos yeux.

Et elle demande au médecin s'il y a moyen de le guérir.

— Hélas! dit le médecin, je connais des narcotiques, des choses qui pourront le faire reposer; mais, ce qui le fera le mieux reposer, c'est le sommeil et c'est surtout de vous voir.

Et elle dit :

— Nous le verrons bientôt, car je suis venue ici, avec une armée, sans aucune idée d'ambition, mais pour lui seul, pour le voir, mon père, le tendre amour, et pour son droit. Ah! puissé-je bientôt l'entendre!

Pendant ce temps-là, la rivalité de Régane et de Goneril travaille d'un autre côté. Glocester et Edgar se trouvent ensemble; le père veut sauter par la falaise; le fils se fait reconnaître; je ne peux pas lire ces détails, car je suis poussé en avant, attiré par Cordelia et par Lear.

Il est, lui, devenu maintenant tout à fait en enfance, tout à fait. C'est ici qu'il arrive accoutré comme Tolstoï l'a vu quand il l'a trouvé ridicule. Hélas! Comment peut-on trouver ridicule cet homme de quatre-vingts ans, avec des fleurs dans les cheveux, comme Ophélie, mais de vilaines fleurs sauvages, et qui est en enfance, certes; mais, après tous les malheurs qu'il a subis, n'est-il pas naturel qu'il le

soit? Ah! pauvre vieux roi, pauvre cher enfant tout blanc!

— Oui, dit-il, venez! Ahl ah! Mais ne me touchez pas, non, non! J'en ai le droit, je suis le roi en personne!

Et il dit là des choses incohérentes, et, en même temps, parfois un mot profond, subtil. Vous allez juger. J'en veux, au hasard, cueillir quelques-unes dans la scène.

— Ah! voici l'argent de ton enrôlement, petit!... Et regardez, regardez, une souris... Ah! ah! ah! Ehl eh! ce morceau de fromage mou rôti suffira!... Voici mon gantelet, je vais l'essayer sur un géant... Faites avancer les hallebardiers!... Bien volé, mon oiseau, bien volé. Dans le blanc! Bing! Donne-moi le mot de passe.

EDGAR, qui s'approche. — Douce marjolaine.

LEAR. — C'est bien, passe!

GLOCESTER, qiiî cst aveiKjle. — Je connais cette voix!

LEAR. — Goneril, ma fille, contre une barbe blanche! Ils me flattaient comme un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs à ma barbe avant même que les poils noirs eussent poussé. Dire oui et non à tout ce que je disais! Mais lorsque, un jour, la pluie vint à me mouiller et que le vent me fit claquer des dents, et quand le tonnerre refusa de s'apaiser sur mon ordre, alors je les ai bien connus, alors je les ai bien dépistés! Allez! allez! ce ne sont pas des gens de parole! Ils me disaient que j'étais tout. Ce n*est pas vrai, c'est du mensonge! Je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.

GLOCESTER. — Je me rappelle parfaitement le timbre de cette voix. N'est-ce pas celle du roi?

LEAR. — Oui, oui, roi, jusqu'à la plus petite parcelle de moi-même! Lorsque je prends mon air sévère, voyez comme les sujets tremblent! Je fais grâce de la vie à cet homme. Quel était ton crime?...

Et une longue tirade que je vous passe.

GLocESTER, s'approchaiit de lui. — Laissez-moi baiser celle main...

LEAR. — Laissez-moi d*abord l'essuyer, monsieur; elle sent la morlalilé...

GLOCESTEU. — Ah! fragment ruiné de la nature! Ce grand univers se réduira lui-même au néant! Me reconnais-tu?

LEAR, qui regarde cet aveugle avec ses orbites

pleines de sang. — Oui, je me rappelle parfaitement

bien tes yeux. Mais pourquoi regardes-tu de travers?

Non, non! Fais tout ce que tu pourras, Cupidon

aveugle, je ne veux pas aimer, je ne veux pas aimer!

Lis-moi ce défi. Remarques-en seulement l'écriture.

GLOCESTER. — Ah! quand bien même toutes les

lettres seraient des soleils, je ne pourrais pas voir!

EDGAR. — Je n'aurais pas pu croire à une telle

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