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A travers Shakespeare

Un poète maudit. — Le « Secoue-Scène ». — Les acteurs au temps de la reine Elisabeth. — Shakespeare devant la postérité. — La vie de Shakespeare. — Ses œuvres attribuées à Bacon et Hutland. — Un détracteur de Shakespeare : Tolstoï. — La société au temps de Shakespeare. — Le théâtre. — Le vrai roman de la vie de Shalcespearc.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Un des critiques et commentateurs anglais de Shakespeare, l'érudit Lewis Theobald (je vous préviens que je vais probablement prononcer beaucoup de mots anglais; je les prononcerai de mon mieux, et vous tâcherez de les reconnaître comme s'ils étaient français), Lewis Theobald, dit cette phrase par laquelle je commencerai :

« Tenter de parler ou d'écrire sur Shakespeare, c'est entrer dans un grand, spacieux et magnifique édifice pat* un couloir étroit et obscur. »

Hélas 1 nous allons être obligés, aujourd'hui, de nous y tenir confinés, dans ce couloir; et non seule-

b A TRAVERS SHAKESPEARE

iiicnl il est étroit et ouscur, mais il est encore encombré de toutes sortes d'horreurs. Je ne veux pas dire de mot plus grave; vous verrez tout à l'heure à quoi je fais allusion. Par bonheur, on y rencontre aussi, comme consolation et réconfort, des choses délicieusement touchantes. Et il peut y en avoir dans le nombre; car la bibliothèque shakespearienne, ce qui constitue les livres, commentaires, études sur Shakespeare, ne compte pas moins de quatre mille volumes.

Quatre mille! Vous pensez bien que, malgré tout mon amour pour Shakespeare, et tout mon dévouement et mon zèle pour vous en parler, je n'ai pas lu ces quatre mille volumes. Ce n'eût pas été possible! Mais j'en ai lu néanmoins beaucoup, et en anglais, et en français. Et pour vous donner un exemple très topique des choses touchantes qu'on y rencontre, je vous dirai qu'u'i Anglais s'est amusé à compter le nombre des vocables employés par Shakespeare (qui est, vous le savez peut-être, le poète au vocabulaire le plus riche), et il n'en a pas trouvé moins de vingt-deux mille. Un autre commentateur a donné une preuve encore plus extraordinaire d'amour pour Shakespeare, c'est Capcll, qui en a fait une édition précédée de trois volumes énormes de commentaires. Il a, lui, révisé le texte vers par vers, la plume à la main; tellement la plume à la main que, pour être bien sûr de ne laisser aucun mot lui échapper, il a recopié de sa propre main l'œuvre entière de Shakespeare, dix fois. Comme elle se compose de trente-six drames, et que chacun d'eux est de deux mille lignes ou vers, cela fait soixante-douze mille lignes ou vers qu'il a recopiés dix fois, c'est-à-dire un total de sept cent vingt mille vers. Un pensum himalaycsquel Mais, n'en doutons pas, il a dû l'écrire sans douleur, et plutôt, même, avec des larmes de joie et d'attendrissement, comme s'il écrivait des lettres d'amour à une femme adorée.

Toutefois, si l'on trouve, parmi les commentateurs de Shakespeare, des passionnés sublimes de ce genre,

on s'y heurte aussi à beaucoup de faux esprits, d'exaltés moins agréables, souvent même hargneux, malfaisants, ivres d'idées paradoxales, d'hypothèses saugrenues, et s'en intoxiquant (selon l'expression anglaise) d'autant plus qu'elles sont plus chimériques.

Il faut, d'ailleurs, avouer, à leur décharge, que ces chimères ont assez naturellement pour cause, et pour excuse, la pauvreté des documents authentiques sur Shakespeare.

Malone, vers le commencement du xix' siècle, se livre le premier à de consciencieuses recherches, très patientes et très compliquées, sur Shakespeare. Gela, d'ailleurs, plus tard, lui valut, de Victor Hugo, l'épithète d'imbécile; tout à fait injuste, vraiment! Mais on dirait que, par une loi fatale, tous ceux qui s'occupent de Shakespeare doivent finir par s'injurier à son propos.

Nous tâcherons d'échapper à cette loi, et de ne lapider personne avec les rares et maigres documents shakespeariens qu'on se jette mutuellement à la tête dans l'alïreux couloir obscur et étroit. En tout cas, j'y brandirai pour flambeau une humble remarque, laquelle n'a jamais été faite, je crois bien, à savoir que ce pauvre grand homme de Shakespeare a été une effroyable victime toute sa vie, et peutêtre encore plus après sa vie, que sa mémoire, comme sa vie, a été en proie à toutes sortes de guignons et de maléfices, et que, malgré sa gloire unique, il doit finalement être compté parmi ceux que Verlaine a nommés « les poètes maudits ».

Et, d'abord, il n'a pas eu, de son vivant, l'éblouissante suprématie, l'auréole comme miraculeuse, dont il jouit désormais. Son existence fut obscure et médiocre, quoiqu'il fût un auteur à succès. Ses pièces plaisaient au public; mais son rang parmi ses confrères restait sans éclat. Il luttait dans un

pêle-mêle d'auteurs dont il ne pouvftit émerger. Pensez qu'ils n'étaient pas moins de deux cent vingtti*ois, ces dramaturges, contemporains de Shakespeare, ou ses prédécesseurs, ou ses succéssètifs immédiats, avec lesquels il se trouva ainsi en compétition. Beaucoup étaient alors plus célèbres que lui. Voulez-vous savoir à quel point? Ecoutez.

Son nom est absent d'un certain registre, tenu par le directeur du théâtre de la Rose, Henslowc, lequel mentionne les auteurs ou acteurs ayant passé sur son théâtre. Tous les noms des rivaux de Shakespeare sont dans ce registre. Le sien n'y est poiht. C'était comme une personnalité négligeable.

Et il faut bien croire qu'il était cela, ert effet, au moins pour ses confrères. Car, à sa mort, c'est un silence presque complet. Une ou deux épigrammes, une ou deux épitaphes (dont, il est vrai, une élogieuse de son plus grand rival, Ben Johnson) et c'est là tout le salut qu'il reçoit en partant!

Mais, quoi! De sa vie, pendant qu'il était présent, agissant, faisant jouer des pièces, rien non plus? Si! Si! On a quelque chose, en effet; on a un petit document, curieux, mais injurieux, qui est d'un nommé Robert Grcene. Un personnage bizarre, original, ce Greene! Un bohème du temps, ancien mauvais garçon, qui vint à résipiscence et laissa comme un testament, une sorte de pamphlet, sous ce titre : Groalsworth of wit, boiight with a million of rcpentances. Cela veut dire : « Une obole (mot à mot une pièce de huit sous) d'esprit, achetée avec urt million de repentirs. »

Or, dans ce libelle, il s'adresse quelque part à ses camarades, les auteurs dramatiques (il en était un) et les met en méfiance contre un certain individu. Et voici ce qu'il en écrit. Pour les personnes qui savent l'anglais c'est tout à fait savoureux. Oyez plutôt comment il définit le quidam :

« An iipularl crown, bcautifield with our feaUiers, thaï wllh his tirjer's heart wrapt in a

player' 8 hyde, supposes hee is as ivell able lo bombast out a blanke verse as the best of yoU. »

Traduction approximative : « Un corbeau parvenu, rendu beau par nos plumes, et qui (ici, une citation, par quoi l'on va savoir de qui il s'agit), avec un cœur de tigre enveloppé dans une peau de comédien, se suppose aussi capable que le meilleur d'entre vous, d'enfler la grandiloquence du vers blanc. » (C'est-à-dire le vers propre à la tragédie.)

Or, la phrase : « Avec un cœur de tigre enveloppé dans une peau de comédien », se rapporte à un vers qui se trouve dans la troisième partie de l'Henri IV de Shakespeare, et qui dit simplement : « 0 liger's heart ivrapt in a luoman hyde. » Suivez-moi bien; c'est assez compliqué, mais cela vous donnera un exemple des travaux d'approche auxquels se livrent les commentateurs! Dans une autre pièce sur Henri (une vieille pièce à laquelle Greene avait jadis collaboré) et dans la pièce de Shakespeare tirée de cette pièce-là (qu'il avait arrangée, ralistolée, comme il le fit si souvent), il se trouve précisément ce verslà : « Un cœur de tigre enveloppé dans une peau de femme. » Et, maintenant, vous comprenez quel est l'homme désigné par Greene, quel est « ce corbeau parvenu embelli avec nos plumes, à nous autres auteurs dramatiques ». Eh! oui, c'est lui, c'est Shakespeare, qu'il nomme ensuite plus loin « un factotum du théâtre » et, plus clairement encore, le « secouescène », shake-scene!

C'est que, en effet, il était plus connu comme adaptateur, comme arrangeur, que comme poète. Il remettait au point très adroitement les vieilles pièces. Vous apprendrez, néanmoins, tout à l'heure, qu'un homme s'est rencontré pour prétendre que non. Mais, en dépit de cette négation unique, il reste établi et constant que le shake-scene savait vraiment à merveille son métier d'adaptateur, qu'il refaisait les vieilles pièces de façon à les rendre plaisantes pour le public, et, enfin, qu'à cette besogne il gagnait

beaucoup d'argent. Quand on gagne de l'argent au théâtre, on y gagne du même coup une armée d'ennemis! C'est pourquoi Grecne a satisfait son envie et l'envie de bien d'autres avec cette petite phrase dans son pamphlet. Et voilà qui nous explique aussi tant de silence quand disparut de l'arène et de la vie le rival heureux.

•?ci # *

Mais ce n'était pas encore de là que venait la pire souffrance du pauvre Shakespeare. Il semble avoir souffert aussi, et amèrement, d'être un acteur. Oh! un acteur sans éclat, d'ailleurs! Car il ne jouait pas de grands rôles. Il jouait ce qu'on appelle aujourd'hui des pannes. On connaît, parmi ses créations, celle du Spectre, dans Hcunlet. Vous voyez que ce n'est pas un important comédien. Importants ou non, au reste, les comédiens, alors, étaient l'objet d'un mépris dont nous n'avons pas idée. On parle du mépris pour eux, sous Louis XIV; mais qu'est-ce, auprès de l'état qu'on en faisait sous Elisabeth? On les considérait, à cette époque, comme des hors-laloi, comme des coquins dignes du fouet, simplement. Lorsqu'on les prenait en vagabondage (c'est-à-dire en tournée), hors de Londres, et qu'ils n'appartenaient pas à un grand seigneur les ayant sous su protection, on les reconduisait de bourgade en bourgade à coups de verges, après leur avoir percé l'oreille avec un fer rouge.

Hélas! Shakespeare en était un, de ces parias, de ces hors-la-loi, et nous savons, par son propre témoignage, que le poids de ce mépris lui était lourd et douloureux; car il s'en est plaint dans ses Sonnets. Dans le sonnet XXXVI (celte fois, je vous lis tout de .suite la traduction, sans l'anglais), il dit à son protecteur, lord Southampton :

Tu ne peux d'une amitié publique m'honorer.

Sinon en enlevant cet honneur à ton propre uoiu.

Et dans un autre sonnet, le sonnet CXII, il dit :

Votre amour et votre pitié effacent la marque infamante Que le scandale du vulgaire imprime sur mon front.

Méprisé ainsi pendant sa vie, comme acteur, et privé du rang suprême qu'il méritait comme auteur, Shakespeare mort fut presque tout de suite oublié. Ses deux disciples, Beaumont et Fletcher, le remplacent sur les affiches et l'éclipsent totalement. Son nom disparaît, même ses pièces continuant à être aimées du public; car on les rafistole, à leur tour, on les arrange selon la mode et les goûts nouveaux; mais on en change les titres, et, surtout, on ne les signe plus de son nom. Voici un certain nombre de pièces de lui, qui ont été remises au théâtre, mais refaites, et sous une autre signature : La Tempête, Macbeth, Les Joyeuses Commères de Windsor, Le Songe d'une Nuit d'Eté, Timon d'Athènes, La Mégère Apprivoisée, Jules César, Le Roi Lear, des œuvres, comme vous voyez, parmi ses plus belles.

Déjà, la réaction puritaine l'avait complètement étouffé. Les historiens littéraires, et la critique au goût du jour, achevèrent de l'éteindre. Dryden, un bel esprit à la mode, parlant de lui, résume ainsi ce qu'en pensaient maintenant les meilleurs juges :

« Beaucoup de ses pièces sont invraisemblables; et, d'ailleurs, toutes sont d'un style si bas, que le comique n'en est pas amusant ni le tragique émouvant. Le tout est encombré d'images affectées et incompréhensibles. »

Il y eut une petite refloraison de sa gloire à un certain moment, mais très courte et tout de suite étranglée par l'amour du néo-classique à l'imitation du français. A ce moment, on le considéra tout à fait comme barbare, comme suranné. Le peuple continuait à l'aimer, mais non pas la haute société, le monde élégant et « connoisseur ». On trouve mention (dans Addison, je crois) d'une représentation

IJÎ A TRAVERS SHAKESPEARE

de Macbetji où U avait été indigné de voir ce monde élégant rire. On en était venu à juger Macbeth comique! Quelle belle chose qu'un certain « bon goût » !

Le célèbre Pope, une gloire du temps, un homme de beaucoup d'esprit, et qui, comme beaucoup d'hommes de beaucoup d'esprit (Voltaire en particulier, vous le constaterez tout à l'heure, hélas!) a dit beaucoup de bêtises, écrivit une préface définitive pour la sixième édition du fameux in-folio de 1623, et n'y trouva matière qu'à dénigrement. Porteparole de la postérité, croyait-il et semblait-il, ce juge en dernier ressort représente là Shaliespeare comme n'ayant jamais voulu plaire qu'à la foule et n'étant fait que pour elle.

Vous le voyez, la malédiction suivait son cours implacablement contre le poète maudit. Jugez à quel point, par ce seul trait : même ceux qui l'aimaient encore, ne lui témoignaient leur amour qu'avec une malfaisance involontaire! Témoin, le fameux acteur Garrick, qui le rendit à la mode par sa façon admirable de le joutr, mais qui refaisait à sa guise toutes les pièces, croyant nécessaire de les corriger pour les améliorer. Il le promena, d'ailleurs, ainsi remanié, à travers toute l'Europe et il le fit connaître un peu jusqu'en France.

Hélas! c'est là qu'il a été le plus maltraité, le pauvre grand génie! Voltaire, rendons-lui cette justice, eut vent le premier de cette gloire et l'introduisit chez nous. Il imit« l'étranger, en l'arrangeant jj la façon classique et française, et s'en vanta môme plus tard; mais en quels termes! Veuillez déguster, je vous prie.

« C'est moi, écrivit-il, qui, le premier, montrai aux Français quelques perles (écoutez bien la fin de la phrase), que j'avais trouvées dan^ son énorme fumier, »

Ce fumier, assea vite, était devenu à la mode, en ce wuV siècle où l'on était, comme vous le savez, fort anglomane; aussi quelqu'un s'était-il avisé de traduire tout Sliakespeare, en prose. C'était Letourneur. Ohl sa traduction est extrêmement pâle, décolorée, d'une fadeur extraordinaire, ne rendant pas du tout la violence de l'expression shakespearienne. Néanmoins Voltaire, furieux qu'on marchât sur ses brisée^, appela ce Lelourneur « un impudent imbécile » ; et, quant à Shakespeare, qu'il avait inventé, il le traita désormais d'histrion, de barbare, déclara que ses pièces étaient des pièces de la foire; et enfin, dahs la préface de Sémiramis, à propos du spectre de Ninus qui apparaît, ayant à parler d'Hamlet, voici ce qu'il osa en dire :

« C'est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l'Italie. »

Et, plus loin, s'étale la fameuse phrase citée presque toujours de façon inexacte, et que voici dans toute son horreur textuelle, malheureusement pour Voltaire :

« On croirait que cet ouvrage (Hamlet, vous entendez!) est le fruit de l'imagination d'un SAU- VAGE IVRE. »

L'infortuné poète maudit ne fut vraiment remis en honneur que par la révolution du Romantisme, et en Allemagne, et en France.

En Allemagne, c'est grâce à de puissants critiques et à de grands écrivains (je passe très vite) tels que Lessing, Herder, Gœthe et Schiller, et notamment grâce à une traduction, absolument admirable, parait-il (je ne sais pas l'allemand), de Schlegeî, laquelle passe pour être la seule exacte. Et, certes, quoique ne connaissant pas l'allemand, j'en ai assez subodoré les racines, et la grammaire, et l'âme, pour admettre, sans examen, que la langue germanique

peut et doit être parfaitement capable de se juxtaposer, de se coller, sur la langue anglo-saxonne de Shakespeare. La traduction de Schlegel, je ne l'ignore pas non plus, est tantôt en prose, tantôt en vers ïambiques, tantôt en vers rimes, suivant tous les rythmes de Shakespeare. Cela, nous ne pouvons pas le faire en français; et je confesse, d'ailleurs, en toute sincérité, qu'aucune langue latine ne saurait arriver à rendre à peu près exactement la matière et l'esprit du texte shakespearien.

Chez nous, les introducteurs romantiques du grand Anglais furent M™^ de Staël et Chateaubriand. Ah! si j'en avais le temps, avec quelle joie, l'ayant copiée, ici, je vous lirais la sublime page qui lui rend témoignage dans Les Mémoires d'Outre-Tombe! Puis c'est Hugo, c'est Stendhal, qui l'ont exalté. Si bien que le poète maudit a enfin cessé de l'être. L'heure de sa résurrection sonnait. L'orgueil national de l'Angleterre s'en mêlant, c'était l'apothéose légitime, absolue, et prochaine, et universelle I

Non ! Pas encore ! La malédiction n'avait pas épuisé sa force. Tout conspire toujours contre les persécutés du destin! Et c'est justement à propos de cette résurrection, que les pires désastres vont fondre sur la tête du maudit!

Un grand poète, Coleridge (l'auteur, vous le savez, de l'œuvre intitulée La Chanson de l'Ancien Marinier), un très grand lyrique, épris de Shakespeare, fou de Shakespeare, avait écrit un livre (qui ne fut publié qu'après sa mort, en 1845, je crois; et, si je ne me trompe, par sa fille), Lectures sur Shakespeare. Précisément à cause de son absolue admiration pour ce génie prodigieux, unique au monde, il s'y étonne des misérables renseignements que donnaient sur lui les biographies.

Je les ai abandonnés tout à l'heure, ces renseignements des biographies, au moment où j'ai parlé

LE ROMAN DE SA VlE ET DE SON TEMPS 15

de Malone; mais, fût-ce avec les découvertes de Malone et des autres biographes qui avaient cherché patiemment tout ce qu'on pouvait trouver sur Shakespeare, les documents restaient toujours très sommaires, très maigres, même comme hargneux et hostiles; et de là vint, très naturellement, à Coleridge, ce soupçon :

« Est-il vraiment possible que Dieu, voulant dire à l'humanité des choses extraordinaires, ait pris pour les révéler un pauvre être comme cet homme de StratfordI »

Et telle est la source, vous allez le voir, d'où ont alors coulé à flots les pires calamités pour Shakespeare.

Qu'est-ce qu'on pouvait savoir, en eiFet, à ce moment-là, sur l'existence de Shakespeare et quelle biographie à peu près vraisemblable avait-on chance d'en tirer? Je vais essayer de l'établir en traits nets et succincts, sans parti pris pour ou contre aucune thèse. Voici les détails, seuls authentiques, que l'on avait, et que je vous égrène à la queue leu leu.

Né en 1564. Fils d'un père illettré qui était, à Stratford-sur-Avon, marchand de laine, puis boucher, et qui avait dix ou douze enfants. Lui, pauvre petit enfant, fréquenta un peu l'école du village, fut garçon boucher aidant son père, puis se maria à l'âge de dix-huit ans et demi avec une jeune fille orpheline qui s'appelait Anne Hathaway et qui avait huit ans de plus que lui. Il en eut trois enfants, un d'abord, et deux jumeaux ensuite; et, au bout de trois ans de mariage, à peu près, il abandonna sa famille, partit au hasard et arriva à Londres. Là il aurait été, d'abord, gardien de chevaux à la porte d'un théâtre. (On y venait souvent alors, en effet, à cheval, et les gens faisaient garder leurs chevaux par des sortes de grooms volontaires, connus comme

honnêtes.) Après quoi il fut call-boij, c'est-à-dire garçon d'appel employé au théâtre, puis souflleur, puis comédien, jouant de petits rôles comme je vous l'ai dit, puisque je crois que sa plus grande création a été le Spectre, dans Hamlet. Cependant, il avait pour amis certains bons comédiens du théâtre, notamment Burbage, qui était le Mounet- Sully de l'époque, et, en même temps, un peintre remarquable. Il devint, ensuite, codirecteur de théâtre (de cela on n'en est pas tout à fait certain; mais on croit pouvoir l'affirmer) pendant dix-huit ans. Comme tel, il fit bien ses affaires, gagna de l'argent, acheta une maison dans le faubourg de Southwark, des terres à Stratford, voire un titre d'écuyer (vous verrez tout à l'heure ce qu'on en a dit). Enfin, il prit sa retraite dans son pays d'origine, à quarante-sept ans; et, là, il vécut ses cinq dernières années, ayant pour compagnons favoris les toutes petites gens de l'endroit (notamment un avoué et un vieil usurier), souvent en procès avec ses voisins, se montrant créancier assez dur envers des débiteurs de misérables sommes. (On cite une dette de trente francs pour laquelle il poursuivit quelqu'un.) II mourut à Stratford, en 1616, âgé de cinquante-deux ans, laissant un testament dont nous parlerons bientôt, et dont le pire qu'on puisse dire, sans y mettre de méchanceté, est qu'il ressemble à un testament quelconque, banal, contenant à peine une ou deux singularités, mais de celles qu'on trouve dans le testament de n'importe (}uel petit bourgeois.

Eh bien! vraiment, avec ces éléments-là, pouvaiton croire que l'auteur d'Hnmlet et du Roi Lear était ce malheureux homme de Stratford? Evidemment non! Un doute s'imposait. Et c'est alors que naquirent toutes les hypothèses devenues le comble de la malédiction pour le poète maudit. On va, en effet, à partir de ce moment, s'acharner à prouver que le dénommé Shakespeare n'est pas l'auteur de cette oeuvre admirable, qu'un autre doit être cet auteur, et qu'il fut seulement, lui, l'humble prête-nom de cet

lh; roman de sa vie et de son temps 17

extraordinaire et prodigieux génie demeuré inconnu. Et c'est à qui prétendra l'avoir enfin découvert et vouloir le faire proclamer, cet empereur du drame, vouloir forcer le monde à l'adorer, ce dieu du théâtre, sous son vrai nom!

On a d'abord songé au protecteur même de Shakespeare, à lord Southampton, et aussi à l'ami de Southampton, à lord Pembroke; mais cela parut tout de suite trop simple, et l'on trouva mieux en la personne du fameux chancelier Francis Bacon, un très grand homme, un haut esprit, l'auteur du De Aiujmentis Scientianini, l'inventeur du Xoviim Organum, le créateur de la philosophie moderne, celui par qui la pensée, tout embourbée (si j'ose employer ce mot) dans la scholastique et les vieilles traditions d'Aristote, sortit enfin des ornières du syllogisjne pour escalader, avec l'aide de l'induction, les sommets où sont arrivées aujourd'hui les sciences et la Science. Cet original et profond iDhilosophe est, en même temps, on doit le reconnaître, un écrivain de tout premier ordre, dont les livres, écrits en latin, sont un trésor de belles phrases, de formules lumineuses, d'images resplendissantes et expressives, aussi riches de forme que de fond, et capables de plaire aux poètes autant qu'aux savants.

L'hypothèse de Bacon-Shakespeare off"rait donc beau jeu à ses partisans, puisqu'il s'agissait d'attribuer à un génie, en effet, une oeuvre de génie. Quelles raisons imaginèrent-ils en faveur de leur hypothèse? Vous me permettrez de ne point m'y attarder, en songeant que le problème a déjà inspiré plus de trois cents volumes.

Je me bornerai à vous exposer quelques-unes de ces raisons, les plus ingénieuses, les plus subtiles, et je dirai même les plus troublantes parfois; et vous aurez ainsi un aperçu de l'esprit dépensé à soutenir la cause de Bacon-Shakespeare,

En IGIO, Bacon était membre d'une compagnie de navigation entre l'Angleterre et la Virginie. Un des bateaux de cette compagnie, appelé Amiral, d'une flotte qui faisait la traversée vers l'Amérique, fit, cette année-là, naufrage aux îles Bermudes. Or, en 1611, paraissait La Tempête, de Shakespeare, qui se passe, vous le savez, dans une île où un bateau vient de faire naufrage; et, dans la pièce, se trouve l'expression : the still vexed Bermudas, c'est-à-dire : « Les Bermudes, toujours agitées de tempêtes... »

— Vous voyez bien, disent les Baconiens, l'auteur de La Tempête est Bacon. Lui seul a pu parler ainsi, puisqu'il était de la Compagnie qui...

A quoi l'on répond, sans peine, que Shakespeare avait dû apprendre la chose par la rumeur publique, et qu'il avait profité de Vactiialitê pour situer un naufrage dans une ile qui venait d'être célèbre l'année précédente.

Mais, voici bien mieux! Dans Loues labours lost {Peines d'Amour Perdues), on rencontre trois noms de gentilshommes français, qui sont à la Cour du roi de Navarre, et qui s'appellent Biron, Longucvillc et Duraain. Or, ces trois gentilshommes existaient, précisément, à la Cour du roi de Navarre, à cette époque, et le frère de Bacon a vécu à cette Cour, tout juste à cette époque, et il était en correspondance avec son frère.

— Ah! s'écrient les Baconiens, voilà un argument .sans réplique, cette fois!

On n'a, en effet, rien à répondre à cela; et je ne vous ai point caché que telles de ces curieuses coïncidences sont parfois extrêmement troublantes. Soyons donc troublés un peu, ce coup-ci, et continuons à chercher. Voici un autre précieux renseignement :

Le chancelier Bacon possédait un carnet, qu'on a retrouvé, où il notait des réflexions, des remarques, des images, des mots, lui semblant dignes d'être conservés, sans doute. Or, on y a découvert, dans ce

carnet, des pensées et des phrases entières qu'il n'a jamais publiées dans aucune de ses œuvres et qui se lisent dans les œuvres de Shakespeare. Ah!

Ici, par exemple, il y a une réponse que l'on n'a jamais pensé à faire, et que je fais hardiment aux Haconiens. S'il y en a dans la salle, je suis tout prêt à en discuter avec eux. Cette réponse, la voici : c'est que Bacon pouvait avoir entendu les œuvres de Shakespeare, et, ayant admiré ces pensées et ces phrases très belles, qu'il les avait notées telles quelles dans son carnet, comme Chamfort a recueilli force mots, traits, anecdotes et formules de son temps, choses entendues et non pas de lui. Bacon n'ayant pas dit, comme Chamfort l'a fait, si ses notes avaient été prises de la sorte, il est toujours loisible de les supposer telles.

Arrivons à d'autres arguments encore plus forts. Il y a, dans Shakespeare, des ignorances, comme vous le savez, et de chronologie, et de géographie, notamment plusieurs sur l'Italie. Il raconte, par exemple, sur telle ville de l'intérieur qu'on y arrivait par mer et sur un certain peintre, qu'il était sculpteur. Or, les Baconiens ont découvert qu'en effet, à l'époque où Shakespeare écrivait, on arrivait dans cette ville par un canal qui n'existe plus et qui conduisait à la mer; et, d'autre part, quant à ce prétendu sculpteur qui avait été peintre, on avait gravé, en effet, sur son tombeau (situé à Parme, si je ne me trompe) qu'il avait été peintre et sculpteur. Or, comment Shakespeare aurait-il connu ces détails, alors qu'il n'est jamais allé en Italie? Bacon, lui, y est allé, avait pu savoir ces choses, et c'est pourquoi lui seul doit être l'auteur des œuvres où cela est consigné.

Voilà un argument assez puissant, il faut bien en convenir. Les Baconiens en ont malheureusement trouvé d'autres, plus extraordinaires, jusqu'à en paraître saugrenus, des acrostiches, des anagrammes, des façons de prendre la première lettre de chaque paragraphe d'une pièce, et, en lisant à la suite ces premières lettres, de leur faire dire :

« Bacon est l'auteur de ce drame. »

Mais ce n'est pas toujours absolument exact. Il y a, parfois, Bacol au lieu de Bacon. Ou bien, en place de « ce drame », on trouve « ce dame ».

— Cela n'a pas très grande importance, proclament les Baconiens.

— Non, répondrai-je, lorsque l'on a la foi!

Or, je ne l'ai point, j'en fais l'aveu. Au surplus, vous m'excuserez si je ne pousse pas plus loin cette discussion, quand je vous aurai dit pourquoi. C'est que les Baconiens, anglais et américains, sont d'une violence extrême quand on n'est pas de leur avis. Us traitent volontiers leurs adversaires de têtus, d'imbéciles, et vont même jusqu'à les appeler gens de mauvaise foi. J'ai peur... Je n'insiste pas... Je me tais...

Et, d'ailleurs, l'hypothèse baconienne est un peu abandonnée maintenant, depuis une autre qui a surgi, toute nouvelle. Ah! celle-là, elle est presque d'hier; et, si j'ose employer un mot d'argot moderne, je dirai que c'est l'opinion « dernier cri » sur la non-existence de Shakespeare. Elle affirme, celle-là, que le véritable auteur des drames, dits de Shakespeare, est lord Rutland.

On revient ainsi sur l'ancienne piste qui avait fait attribuer ces œuvres à lord Southamplon ou à lord Pembroke, gentilshommes appartenant à la faction, ou bande, du fameux comte d'Essex, un des favoris d'Elisabeth, et qui, ayant ourdi contre elle un terrible complot, en fut finalement la victime. Seulement, celle fois, au lieu de Southamplon ou de Pembroke, en faveur de qui rien ne plaidait sérieusement, on introduit un troisième lord, lord Rutland, et sur un véritable pavois de preuves que l'on proclame triomphantes.

La thèse est exposée dans un livre paru il y a quelques jours à peine, que j'ai achevé do lire avant-

hier seulement, et qui ne comporte pas moins de cinq cent cinquante-neuf pages. L'auteur est un homme considérable et considéré en Belgique, m'assure-t-on, député de la ville de Liège et professeur d'histoire de la littérature française à la nouvelle Université de Bruxelles. Il a nom M. Célestin Demblon. Sa conviction est ardente et profonde. Il mérite évidemment qu'on la discute avec respect. C'est ce que je ferai. Il affirme, cependant, des choses qui... Enfin, je ne veux pas anticiper, vous allez bien voiri

Et, tout d'abord, lord Rutland, le nouveau dieu, a vécu de 1576 à 1612, tandis que Shakespeare a vécu de 1564 à 1616. C'est presque la même chose, direz-vous. Oui, mais presque, seulement. Et ainsi, pour l'histoire des débuts, il y a là un écart de douze ans, qui gène beaucoup M. Demblon, et qui l'oblige à reporter plus près de nous toutes les premières pièces de Shakespeare.

Mais n'entrons pas tout de suite dans le débat et bornons-nous à exposer les faits.

Lord Rutland aurait donc fait partie de cette bande menée par le comte d'Essex, aurait été compromis dans le fameux complot, aurait été obligé de se cacher, de ne pas laisser savoir qu'il faisait du théâtre, et aurait pris un prête-nom.

Quant aux preuves, qui sont fournies dans ce gros volume, très intéressant à lire malgré son grand nombre de pages, M. Demblon y a une confiance absolue. Jugez-en!

« Jamais, écrit-il, jamais, on le conçoit, l'histoire littéraire n'eut pareille aventure, mystère si imprévu, secret si bien gardé. »

Puis, après avoir dit qu'il allait le révéler, ce

secret, il ajoute, parlant des preuves qu'il va donner :

« Le reste s'explique d'une façon lumineuse,

éblouissante, malgré quelques insignifiants points

noirs, sans qu'aucun doute soit possible. »

J'hésite un peu à confesser que ces points noirs ne me paraissent pas du tout insignifiants, mais

qu'ils me paraissent, au contraire, énormes, et que mon doute subsiste. Et si j'hésite à le confesser, c'est parce que M, Célestin Demblon est lui-même, comme les Baconiens, très dur avec ses contradicteurs possibles. Il les traite volontiers d'inintelligents, de têtus, d'encroûtés dans la vieille critique d'autrefois, et il les taxe aisément, lui aussi, de mauvaise foi. Alors, je nose pas trop discuter avec lui. D'autant plus que j'ai une excuse toute trouvée pour ne point le faire! Il annonce qu'il publiera prochainement un second livre, où le mystère sera complètement dévoilé, où la clarté dessillera les yeux des gens les plus aveugles. Eh bien! j'attendrai la publication de ce second volume, pour me faire une opinion définitive.

Et j'attendrai même autre chose! Car, dans cette histoire de Shakespeare, tout est merveilleux, comme vous allez voir. On y va de surprise en surprise. J'ai appris, hier au soir (voilà qui est encore plus neuf, n'est-ce pas?), oui, à minuit et demi (j'espère que je suis précis!), une autre, une suprême piste sur le vrai Shakespeare. Il y aurait, en Angleterre, un certain torrent, et au fond du lit de ce torrent, un caveau, et, dans ce caveau, une cassette, et, dans cette cassette, seraient des papiers qui, lorsqu'ils seront lus, donneront la clé, la seule, la bonne, du mystère, et diront enfin qui est Shakespeare. .Te l'ai appris hier, à minuit et demi. J'attendrai aussi qu'on ait détourné le torrent, et trouvé la cas.sette, pour me faire une autre opinion.

Mais, cependant, sans languir jusqu'à cette solution du problème, je suis bien forcé de prendre, dans le livre de M. Célestin Demblon, intitulé Lord Rutland est Shakespeare (oh! mon Dieu, oui, tout simplement), d'y prendre, dis-je, les quelques faits suggestifs que je vais vous lire. Car je ne les citerai pas de mémoire. Je les ai copiés et en donnerai

lectuiL' strictemcul, pour ne pas me tromper, pour ne pas lui attribuer une chose qu'il n'ait pas écrite. Je tiens à être tout à fait loyal dans cette discussion! Mais je tiens aussi à vous montrer jusqu'à quel point (si M. Demblon a tort, ce que je crois à plein, tout en réservant encore mon opinion), jusqu'à quel point notre pauvre Shakespeare a été victime de la malédiction qui pesait sur lui!

Shakespeare... Mais d'abord, M. Demblon ne l'appelle jamais Shakespeare. Il l'appelle Shaxpere, ou Shagsbere. Il n'a même plus de nom, le malheureux homme! Il devient simplement le Stratfordien, ou l'homme de Stratford, n'importe qui, pis encore, le gueux, l'illettré, le coquin!... Oui, ni plus ni moins. Et voilà le résumé de sa biographie dernière, dite définitive, établie, affirme-t-on, preuves en mains.

C'est la biographie que je vous ai résumée tout à l'heure; mais vous l'allez voir, ici, présentée sous quelles couleurs beaucoup plus noires et avilissantes! Parents illettrés! Dégustateur d'ale, c'est-à-dire de bière, c'est-à-dire ivrogne liefTé, tel est le père; et vous êtes ainsi déjà tout préparés à savoir bientôt que le fils devait chasser, ou plutôt boire, de race. Et vous verrez à quel point. En attendant, il va très peu, autant dire pas du tout, à l'école, sinon à l'école buissonnière. C'est un vagabond précoce. Résultat fatal : il sait à peine lire et ne sait pas écrire le moins du monde. A ce propos, se déroule toute une discussion sur les signatures qu'on a de Shakespeare, qui sont au bas de certains actes, et qui, en effet, sont dissemblables, n'ont pas l'air d'être de la même main, et que M. Demblon attribue à des greffiers difTérents. Car voilà bien pourquoi elles sont dissemblables, pourquoi elles ne sont pas de la même main! Ce n'est pas le misérable ignare qui les a tracées, parce que ce nommé Shakesepeare, ou Shaxpere, ou Shagsbere, ne pouvait pas signer luimême, ne sachant pas écrire. Ce qu'il fallait démontrer!...

Et alors, dans la suite de la discussion, à chaque

instant, M. Demblon, triomphalement, de s'écrier :

— Mais, à quoi bon discuter davantage tel ou tel point, puisque l'on a dûment établi plus haut que l'homme de Stratford ne savait pas écrire?

A quoi bon, nous aussi, discuter cet étrange cas de suggestion paralogique? Continuons la biographie à la manière noire.

Donc l'illettré de Stratford est encore dans son pays, et, quoique jeune, il a déjà un goût prononcé pour la boisson. Quant à son mariage avec Anne Hathaway, âgée de huit ans de plus que lui, en voici la nouvelle version, combien enlaidie! Anne était orpheline, et le mauvais garçon la séduit, puis ne l'épouse que le couteau sur la gorge, forcé par les oncles et les cousins. Et pourquoi l'épouse-t-il? Pour manger la petite dot qu'elle possède. Oh! bien pauvre! De quelques livres sterling! N'importe, il mange, et, surtout, boit à même pendant trois ans; après quoi, il abandonne la malheureuse, avec trois enfants sur les bras.

A ce moment-là, parti de Stratford-sur-Avon, vers l'âge de vingt-deux ans, l'ignoble Shaxpere, ou Shagsbere, que diable devient-il? Il est resté, pendant cinq ans, sans laisser de traces. Qu'est-ce qu'il a fait pendant ces cinq ans? Ah! ce qu'il a fait? Eh bien! il a pu vivre de trois façons, pas davantage. D'abord, en vagabond! Mais, alors, les vagabonds (les chemineaux, s'il y en avait, et il n'y en avait point) ne circulaient pas facilement; on les reconduisait, je l'ai dit tout à l'heure, de bourg en bourg, vergetés jusqu'à la ceinture, et on leur traversait l'oreille avec un fer rouge. Donc, pas moyen d'être vagabond, sinon en exerçant un métier. Il en exerça un! Il fut racoleur de recrues. C'est le plus infâme métier qu'on puisse faire. (Je le connais, j'ai failli être la victime d'un racoleur de ce genre, à Londres, quand j'étais jeune, et qu'on me croyait capable de faire un soldat pour Sa Majesté britannique; je m'en suis débarrassé; inutile de vous dire comment!) S'il n'a pas fait ce métier-là, il en a fait

d'autres plus extraordinaires et plus criminels encore. Il aurait été voleur de grands chemins! Mon Dieu, oui, simplement, voleur de grands chemins. Peut-être soldat! Mais on l'accorde à grand'peine. On admet plutôt qu'il a été racoleur de recrues et voleur de grands chemins.

Il arrive ainsi, précédé de ce passé peu recommandable, à Londres, en 1592. Là, on est certain qu'il garde les chevaux à la porte d'un théâtre. N'est-ce pas tout ce qui convenait à un rustaud de cette espèce? Il est aussi (on y tient) call-boy. « Domestique! » écrit avec ravissement le nouveau biographe. Non, pas domestique! Call-boy signifie garçon d'appel. L'emploi existe toujours dans les théâtres. C'est l'avertisseur, l'homme qui psalmodie à la Comédie-Française : « On va commencer », en se promenant dans les couloirs; c'est l'homme qui prévient les comédiens qu'il faut faire leur entrée en scène, et qui guette, de la coulisse, les répliques pour ces entrées. Et souvent, encore, les petites gens qui ont ce modeste emploi sont, en même temps, des comédiens, faisant partie de la figuration, et même jouant des bouts de rôles. Leur fierté légitime se révolterait à savoir qu'on les traite de domestiques. Notre homme aurait été, alors, non pas codirecteur de théâtre, comme l'autre légende le disait, mais simplement ceci, gagneur d'argent. Ouais! Par quels moyens? Car, comme directeur de théâtre, nous comprenons qu'il ait pu entasser quelque argent, de quoi s'acheter une maison à Stratford, ainsi que des terres. Mais ce n'est pas cela du tout! On a retrouvé qu'il logeait au coin d'une rue qui était la rue favorite des usuriers! Conclusion : s'il a gagné de l'argent, c'est qu'il a été usurier!

Oh! s'il n'avait été que cela! Mais il a été aussi un pilier de taverne, et d'autres lieux encore plus suspects. C'était un ivrogne fieffé. Et, la preuve, c'est que ses protecteurs, à qui il servit de prêtenom, l'ont portraituré dans leurs pièces, signées de son nom, et savez-vous sous quelle figure? Il existe

de pied en cap! On le voit. Il a clé pour le vrai poète, pour lord Rutland, le modèle de..., le modèle de ce prodigieux sac à vin et à vices, Falstaff. Oui, Falstaff, l'extraordinaire Falstaff, ce bouffon, ce voleur, ce menteur, ce couard, cet homme capable de toutes les infamies, mais qui, comme nous le verrons, est aussi un des types les plus étonnants de l'humanité, à la fois falot et grandiose, immonde et aimable, presque autant (plus, disent les Anglais) que notre Panurge.

Et c'est en étant ce crai)uleux personnage, et grâce au protecteur qui l'avait pris comme prêtenom, à lord Rutland, véritable et génial auteur des trente-six pièces publiées sous la firme de Shakespeare, et grâce aussi à son ami lord Southampton, et avec leur argent joint à ses gains d'usurier, qu'il put acheter, pour lui et son père, un titre d'écuyer, moyennant des titres faux. Car, non content d'avoir déjà été voleur de grands chemins, et un ivrogne fieffé, et un usurier, le voilà aussi, de par son dernier biographe, devenu faussaire!

Poursuivons! C'est édifiant! De temps en temps, il fait une apparition à Stratford. C'est alors qu'il s'y manifeste créancier impitoyable, poursuivant un pauvre homme qui lui doit trente francs, en menaçant un autre de le faire vendre parce qu'il a endossé la dette d'un débiteur qui est parti. Ce n'est rien encore! Savez- vous quel est son familier, son hôte à Stratford, logeant chez lui? L'avoué. Pourquoi? Parce qu'il a des procès tout le temps. Or, cet illettré, féroce avare, a besoin d'avoir son avoué sous la main pour rédiger toutes les pièces de procédure, parce qu'il ne sait pas écrire, ne l'oubliez pas! Ainsi paré, l'homme de Stratford vend âprement du blé, de la laine, du malt, fait des affaires et des procès, rapace, sordide, et se distrait uniquement à la taverne. Il en est le pilier, et il y a pour compagnon favori, pour inséparable, pour ami de cœur...

Vous VOUS rappelez qui joue ce rôle dans Huy Blas, quand don César le dépeint ainsi:

l'a honime dont jamais un juron ne tomba lit mon ami de cœur, nommé Goulatromba.

Eh bien! son ami de cœur, c'est pire que Goulatromba, c'est un certain John Combe, qui est un vieil usurier, un grippe-sou abominable. C'est avec lui qu'il vit ses cinq dernières années. Il dicte alors un testament contenant des clauses les plus ridicules (nous en parlerons tout à l'heure), et il meurt un mois après, un jour où il avait trop mangé et trop bu, il meurt d'indigestion et d'ivrognerie.

Telle est la biographie aux couleurs effroyablement noires, sales, infâmes, que M. Célestin Demblon nous étale complaisamment comme la seule véritable et authentique, et après laquelle il dit (et tout le monde le dira en chœur avec lui) :

— Est-il Dieu possible que ce soit cet homme-là qui ait écrit Le Roi Lear et Hanilel?

Hélas! pauvre Shakespeare, pauvre poète maudit! Malgré tout cela, malgré ces biographies extraordinaires contre le pauvre Stratfordien, tu n'avais pas encore bu le calice d'amertume jusqu'à la lie! Non! Quelque chose te restait à boire encore, et de plus amer que l'amertume, et de plus lie que la lie!

L'auteur était anonyme, soit! Mais, que ce fût Bacon, que ce fût Southampton, que ce fût Rutland, ou que ce fût le Stratfordien, peu importait à l'œuvre. Elle n'en demeurait pas moins, elle, et une belle œuvre, n'est-ce pas, belle indiscutablement?

Eh bien! l'œuvre aussi devait être discutée. Pis encore que discutée; elle devait être niée comme chef-d'œuvre. Oui, niée, et niée totalement. Rien n'en subsisterait, s'il fallait croire les critiques que je vais vous lire. Et savez-vous qui en est l'auteur, de ces critiques? Hélas! hélas! Il y a peu de moments

28 A TRAVERS SHAKESPEARK

plus cruels dans la vie que ceux où, quand on aime les gens, on est obligé de les trouver en flagrant délit d'un sacrilège comme celui-là I La beauté de l'œuvre shakespearienne a été niée par un homme que je vénère et que j'admire, par Léon Tolstoï!

Il est vrai qu'il l'a écrit à soixante quinze ans, ce livre contre Shakespeare; mais il a déclaré que telle avait été l'opinion de toute sa vie, opinion mûrie, étudiée après discussions avec ses amis les plus intimes, en particulier avec TourguenefF. Vous sentez combien il peut m'être dur et pénible de vous apporter ce petit livre. J'ai apothéose devant vous, je crois, Tolstoï. En tout cas, si je ne l'ai pas fait ici, je l'ai fait un peu partout, en province et à l'étranger. J'ai pleuré et j'ai fait pleurer en racontant son admirable fin, cette fin qui est comme le sacrifice suprême d'un sublime chemineau de l'idéal, mourant seul et misérable pour cet idéal. Eh bien! quand même, il faut que j'en arrive à vous lire les abominables blasphèmes que voici. Hélas! Hélas!

Donc, dans ce livre, après avoir raconté Le Roi Lear d'une façon sommaire et complètement ridicule (et de très bonne foi; car je ne mets pas en doute, une seconde, la bonne foi de Tolstoï), il ajoute (et vous verrez, quand nous en serons au Hoi Lear, ce que c'est que cette merveille) :

« Tel est ce drame célèbre. Tout absurde qu'il paraisse dans mon récit, que j'ai essayé de faire le plus impartial possible, je dirai franchement que dans l'original il est plus absurde encore. Et c'est la même chose dans tous les autres drames de Shakespeare les plus admirés, sans parler de ces absurdes fables comme... »

Et il cite, comme absurdes fables, plusieurs pièces, parmi lesquelles il y a La Tempête, Comme il vous plaira et CijmbeUnc.

Je continue à lire les citations, dans le livre; car, celles-ci, je n'ai pas eu le coeur de les copier moimême; je n'aurais pas pu; j'ai préféré apporter le

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