livre, et le sabrer de coups de crayon. C'est bien fait pour lui
« Tous les personnages de ce drame et de tous les autres drames de Shakespeare vivent, pensent, parlent et agissent d'une façon qui est absolument en dehors de l'espace et du temps. »
Puis il tourne en grotesque, dans Le lioi Lear (je vous la lirai bientôt, cette scène), la terrible tempête pendant laquelle le roi Lear se promène en hurlant, et les herbes qu'il se met autour du front. Il le compare, d'une façon ridicule, à Ophélie.
Il continue; il arrive à la langue et aux caractères. Ecoutez!
« Tous les personnages de Shakespeare parlent une langue qui n'est pas la leur, mais celle de Shakespeare, toujours la même, pompeuse, enflée, et artificielle, que non seulement n'ont pu parler les personnages de ces drames, mais que jamais ni nulle part n'ont pu parler des êtres humains. )>
Je saute deux pages menant à cette conclusion :
« Si, pourtant, comme cela a lieu chez lui, les I)ersonnages disent n'importe quoi n'importe comment et tous parlent la même langue, alors tout effet disparaît, même celui des gestes, de sorte que, quoi qu'en disent les adulateurs aveugles de Shakespeare, il n'y a pas, chez Shakespeare, de peinture de caractère. »
Vous voyez ce qu'il en reste! Encore trop, sans doute; car le démolisseur s'acharne.
« Tout étrange que puisse paraître aux admirateurs de Shakespeare mon opinion, certes, tout ce vieux drame (il parle d'un ancien Roi Lear où Shakespeare a pris le canevas de sa pièce), tout ce vieux drame est, sans aucune comparaison et sous tous les rapports, beaucoup meilleur que l'adaptation de Shakespeare. »
Je n'insisterai pas! Lui, il insiste, dit la même chose d'Antoine et Cléopâtre, de César, de Richard III, de Shylock, et, avec plus de rage destructrice encore, en particulier, d'Hanilet.
Enfin, nous voici au bouquet de ce monstrueux feu irariifice. Allons vile. C'est déjà trop, de nous être attardés cinq minutes à de telles horreurs. Elles s'achèvent en des pages que je résume ainsi, avec une sorte de haut-le-cœur à mâcher ces choses :
c La conception du monde, telle qu'on l'extrait de Shakespeare, est la plus basse et la plus mesquine qu'on puisse imaginer.
« En second lieu, il ne présente aucune beauté de forme, ni dans la langue, ni dans les situations, ni dans les caractères; on trouve chez lui seulement une certaine habileté à conduire les scènes.
« Enfin, il n'y a aucune sincérité; c'est un homme qui joue avec les mots. »
Et, enfin, comme dernier mot, comme suprême arrêt, ceci :
<' Les œuvres de Shakespeare ne satisfont donc à aucune des exigences de l'art, et, en outre, leurs tendances sont des plus immorales. »
Et dire que voilà Shakespeare compris par Tolstoï! N'est-ce pas à dégoûter de tous les jugements littéraires! Je vous ai dit ma profonde vénération pour le grand écrivain slave; mais, tout en le vénérant et en voulant lui pardonner de tels blasphèmes, on peut à peine y trouver des excuses. La seule qu'il y ait, c'est que Tolstoï est de bonne foi! En toute loyauté, il prétend que les admirateurs de Shakespeare sont, depuis le début jusqu'à maintenant, et seront éternellement, des gens en proie à une sorte de suggestion démente et se transmettant cette admiration sans en donner les raisons cl sans pouvoir les donner, parce qu'ils n'en ont pas.
Il n'y a qu'une chose à répondre : c'est qu'il est, lui, tout grand qu'il soit, en proie précisément à une de ces suggestions, démentes aussi, et, précisément, par contre-coup et sans en avoir d'autre raison. Ce qui l'exalte à rebours, ce qui lui fait dire de Shakespeare ce qu'il en dit, c'est son idée fixe, religieuse et mystique.
Certes, c'est d'un bel idéal qu'il est ivre; et je
trouve légitime que Yasnaïa-Poliana, sa résidence, soit devenue un lieu de pèlerinage où l'on allait dévotement chercher la bénédiction de ce grand vieillard. Mais cet idéal devait tout à fait l'empêcher d'en entrevoir un autre, qui est précisément celui de Shakespeare.
Son idéal, à lui, c'est, en fin de compte, un idéal de moralisation à outrance, et l'idéal de Shakespeare pousse à l'outrance la vie seule, sans plus. Shakespeare ne s'occupe pas de la moraliser, ni de chercher le bonheur humanitaire, dans la morale ou ailleurs. Il ne vise qu'à trouver une expression, l'expression de la vie, pendant qu'elle vit, dans tous ses sens, dans les bons comme dans les mauvais. Il ne s'attarde pas non plus à la diviniser, ou à la vilipender. Il ne s'attache, en elle, qu'à sa force inépuisable d'expansion. Il ne croit même pas qu'elle ait un sens. Il me semble deviner qu'il la conçoit sans autre but qu'elle-même.
« La vie (fait-il dire par Macbeth qui va la quitter), la vie est un conte conté par un idiot, et qui ne signifie rien. »
Mais, néanmoins, elle est belle, pense-t-il, belle à voir agir, et à montrer pendant qu'elle agit. Et il a pour joie, lui, Shakespeare, de la représenter telle, de se la représenter à lui-même, d'abord, et de la montrer telle aux yeux des autres. Il est, en somme, ivre, à sa façon, lui aussi; mais ivre de cette ivresse dionysiaque que je vous ai dit être la source du théâtre grec. Oh! la splendide et féconde ivresse, par quoi l'homme se déifie, dans cet impérieux et fou besoin de se dédoubler, d'échapper à son moi, de ^'extérioriser, en créant de la vie. Et n'est-ce pas la meilleure preuve qu'on trouve la vie belle, même quand on croit qu'elle n'a pas de sens, que de vouloir en créer, que de s'en faire le démiurge, que de donner corps et âme à des êtres imaginaires devenant vivants pour autrui, et dans lesquels on incarne tout ce qu'on n'a pas eu le temps ou l'occasion de vivre, tout ce qu'on aurait désiré vivre, tout ce qu'on
a vécu en rêves, en <le5 rêves à qui la magie de l'art donne finalement plus de réelle substance que n'en a la réalité elle-même?
Seulement, pour comprendre cela, il faut faire ce que Tolstoï n'a pas su ou n'a pas voulu essayer de faire, il faut regarder la vie sans vouloir chercher à la corriger.
Et, tout d'abord, en ce qui concerne Shakespeare et son idéal de dramaturge, il eût été nécessaire que Tolstoï se fût enquis de la vie où s'était baigné Shakespeare, du milieu où il avait pris contact avec elle, de ce qu'il avait dû en tirer selon l'aspect sous quoi elle lui apparaissait. En d'autres termes, il était essentiel de savoir comment pouvaient être tissus les rêves qui composèrent son art et sa vie; car, vous le savez, il dit quelque part « que la vie est tissue de la même étoffe que nos rêves ».
Il y aurait, ici, à vous brosser (heureusement, je ne me suis pas trop perdu dans le couloir étroit et obscur, et nous en aurons le temps), à vous brosser un énorme tableau de l'époque où a vécu Shakespeare. Je n'ai pas le loisir de vous la montrer en détail. Pour qui désirerait, d'entre vous, en avoir les éléments, il faudrait lire les livres anglais du temps, les ouvrages des commentateurs; or, c'est une lecture un peu touffue et dure, très amusante, d'ailleurs, mais, en tout cas, impossible pour des jeunes filles. Il faudrait au moins lire (et, cela, je vous le conseille) certains chapitres substantiels dans Vllistoire de la Littérature Anglaise, de Taine; aussi un très joli, très curieux livre, de Philarète Chasles sur L'Anf/lelerre au XVI" Siècle; ou, enfin (car celui-ci est un livre tout à fait pour vous, en particulier, mesdemoiselles), un ouvrage dû au vénéré président de notre Université, à cet esprit charmant qui est à la fois un très savant érudit, mais dont on ne connaît pas toute la science, parce qu'elle est sou-
riante; je veux parler de rouvrage en trois volumes sur Les Prédécesseurs, les Contemporains, les Successeurs et l'Œuvre de Shakespeare, ouvrage dont l'auteur est notre ami, votre ami, à vous, l'excellent, le délicieux Alfred Mézières.
Je vais, en traits aussi brefs que possible, en couleurs peut-être trop voyantes, vous donner comme une pochade du tableau que l'on pourrait composer au moyen de tous ces livres.
Et, d'abord, contemplons la Cour, les femmes, la société. La reine était la fameuse Elisabeth, personne extrêmement compliquée; « la reine vierge », comme on l'appelait; « la reine soyeuse », comme on l'appelait aussi à cause de la quantité de robes de soie qu'elle possédait; car elle était à la fois pédante et follement coquette, très fastueuse, spirituelle, dansant la pavane encore à soixante-neuf ans et faisant bien d'autres choses encore que de danser la pavane, donnant chez elle et autour d'elle des exemples de luxe, de joie, de festins, de fêtes, où l'on jouait des pastorales, des masques, de petites pièces; et tout le monde se mettait à son diapason.
Les toilettes des femmes... (Voici une chose qui n'ira pas sans vous faire quelque plaisir, mesdemoiselles.) On prétend, en effet, que les toilettes féminines d'aujourd'hui sont extravagantes, qu'elles coûtent beaucoup trop cher, qu'elles sont de théâtre plus que de ville. Oh! que vous paraîtriez de modestes petites violettes, si vous vous trouviez à la Cour d'Elisabeth! Songez qu'à cette époque les postiches et la teinture étaient de règle. La reine avait les cheveux blonds, d'un blond cendré délicieux, à soixante-neuf ans. Or, tout le monde les voulait avoir de la même teinte, pour ne pas dire teinture. Ces cheveux, on les édifiait, au reste, en extraordinaires hautes coiffures qui n'ont jamais été dépassées, même par les fameuses coiffures, en pièces montées, du xviir siècle. Les chaussures étaient des sortes de cothurnes en bois, grandissant les femmes d'au moins vingt centimètres. On avait le visage couvert
d'un masque, d'un loup plutôt, à barbe flottante; et le cou au carcan dans des collerettes ou fraises des couleurs les plus étonnantes, et de dimensions plus étonnantes encore, à tel point que la reine ellemême fut obligée de les modérer. Il y en avait qui étaient grandes, disent les reporters du temps, comme des roues de carrosse. Vous voyez que vous êtes loin de ces modes-là, ô modestes Parisiennes du xx^ siècle 1
Mais les femmes pouvaient arborer sans peur d'aussi mirobolantes merveilles; car les hommes leur faisaient proprement et fortement concurrence. Eux aussi étaient couverts de rubans, de velours, de soie, de dentelles, de pierreries. Ils portaient jusqu'à des boucles d'oreilles. Ils exhibaient des vêtements multicolores. Ils avaient un linge... Ah! quel linge! On cite une chemise d'homme (d'homme, vous entendez bien), en fine toile de Hollande, qui valait vingt livres, c'est-à-dire cinq cents francs. Etant donné la valeur de l'argent à cette époque, c'est une chemise qui représente à peu près quinze à dix-huit cents francs. Je ne sais pas quel est l'élégant de nos jours qui oserait se permettre de pareilles fantaisies!
L'excentricité florissait jusque dans la coupe des barbes. On cite des livres spéciaux, des manuels, sur l'art de porter sa barbe. 11 y avait des barbes en éventail, des barbes en scie, des barbes en poignard, des barbes en parafes, je crois bien, bref, comme un carnaval de barbes.
Malgré un luxe aussi singulier, des modes aussi excessives, tant de raffinements, ces gentilshommes étaient en même temps des athlètes et presque des brutes. Ils avaient, poussé à l'extrême, le goût, cher de tout temps aux Anglais, de tous les sports. Ils cultivaient l'équitation, la chasse, l'escrime, la boxe, les combats de bêtes. Et cela les entraînait, pour cause de restauration nécessaire, à des mangeailles et les beuveries comme on n'en voit que dans notre Rabelais. Ces demi-brutes n'en étaient pas moins, à l'occasion, des héros, épris de vie aventureuse, de voyages, de danger.s, de guerres nobles et de belles
conquêtes; car c'était la grande époque d'expansion maritime de l'Angleterre.
Notez, d'ailleurs, que ces athlètes et ces matériels aimaient violemment les arts, la littérature. Presque tous faisaient des sonnets. Et, pour reprendre une phrase de Taine, en l'enflant un tantinet, volontiers dirai-je qu'ils avaient des corps de charretiers, ou de bouchers, ou de boxeurs, avec des vêtements d'acteurs somptueux, des goûts d'artistes, et un parler de Précieuses Pudicules. Y a-t-il, en elTet, d'autre expression à employer, pour peindre la manie verbale dont ils déliraient avec leur fameux Euphuïsme? C'était une façon de parler qui avait été lancée par un des prédécesseurs de Shakespeare, le poète Lily, dans un livre intitulé Eiiphiiès. Ecrire ainsi, passe encore! Mais parler de la sorte, couramment! Une langue toute en pointes, en concetti, en images baroques, un feu d'artifice de mots, une salade de métaphores, de la poudre et du piment, une chose vous éblouissant les yeux, vous écorchant les oreilles du bon sens, vous emportant la bouche, à force de fantaisie, de truculence, d'outrance, d'originalité, de lyrisme!
Quand vous rencontrerez dans Shakespeare quelques plaisanteries un peu tarabiscotées, quelques pointes trop pointues (dans Roméo et Juliette, en particulier), ne vous étonnez pas! Et dites- vous, bien plutôt, qu'il était extrêmement modéré, pour son temps. J'ose vous affirmer qu'auprès de ses contemporains, les Euphuïstes, il donne l'impression d'un esprit sage jusqu'à en être académique, voire au sens le plus gris du mot.
Achevons cette esquisse de l'époque élisabethéenne! Vous le voyez, nous avons là, en somme, un mélange prodigieux de raffinement et de brutalité, presque bestiale; et à ce mélange, voici l'assaisonnement final : c'est l'habitude de la taverne. Il y en avait de c'élèbres, des tavernes; celle de la Hure, celle de la Sirène; et dans toutes, souvent jusque dans les plus blisses, les gens du plus haut monde allaient boire
et fumer. On fumait terriblement. On était comme dans la lune de miel avec les joies du tabac nouvellement découvertes. On fumait tellement, que l'on fumait même au théâtre, et que les dames aussi fumaient. Oui, au théâtre! On voyait de longs tuyaux de pipes (car on fumait des pipes d'un demi-mètre de long) être introduits par de jolies menottes sous la barbe des masques.
Ces théâtres, dont je viens de prononcer le nom, étaient extraordinaires. Le fameux théâtre du Globe représentait une salle hexagonale, un donjon à six pans, dont les bords seulement et la scène étaient abrités. Le reste, le milieu, était à ciel ouvert. On l'appelait « la Cour » {the yard), ou {the pit) a l'endroit du combat de coqs ». Là, se tenaient les gens du peuple, debout et amenant avec eux, à l'occasion, leurs chiens. (On cite l'anecdote d'un certain acteur qui, brusquement, en jouant Hamlet, partit d'un éclat de rire, à cause de la singulière physionomie qu'avait un bouledogue le regardant, la tête penchée et les oreilles en pointes.) Les gentilshommes, les gens du monde, prenaient place sur la scène, comme les seigneurs du temps de Louis XIV; mais, eux, vautrés par terre à même de la paille (tel était le comble de l'élégance), en fumant des pipes et en buvant des vins d'Espagne, tandis que les gens du peuple mangeaient des noisettes, des pommes, et en jetaient débris et pelures sur les dames.
Pour fournir des pièces à col étrange public, il y avait, je vous l'ai dit tout à l'heure, deux cent vingttrois auteurs, dont les noms nous ont été conservés presque tous. Les i)lus célèbres sont : d'abord ce Lily, dont je vous ai parlé tout à l'heure; Ben Johnson, un puissant dramaturge, rlassi(iue, fort érudil, savant critique en même temps qu'auteur, et qui a écrit des pièces tout à fait remarquables; Marlowe, un très grand poète, dont l'œuvre mériterait une étude spéciale. J'ai la joie de la connaître particulièrement; un de mes pmis, le regretté Rabbe, en a fait
une traduction aussi complète, aussi précise qu'on peut la désirer, et j'ai eu l'honneur d'en écrire la préface, et d'étudier la vie de Marlowe. Entre parenthèses, et pour vous montrer que les poètes d'alors avaient une vie quelque peu tourmentée, je vous dirai que Marlowe est mort à vingt-sept ou vingthuit ans, dans une sorte de duel de taverne avec un valet, qui lui avait pris sa... fiancée (mettons fiancée) et contre lequel, voulant se venger, il tira son poignard; mais son rival, plus fort que lui, prit et retourna le poignet de Marlowe, si bien que le poète eut son propre poignard enfoncé dans l'œil jusqu'à la cervelle, et fut tué sur le coup. Voilà comment on vivait dans les tavernes, à cette époque! D'autres poètes encore sont à vous citer, tels que les collaborateurs Beaumont et Fletcher, puis Ford, Massinger, et le formidable Webster, tout à fait hors de pair, celui-là. Il y a une pièce de lui, notamment, Vittoria Accorombona, que j'aurais voulu autrefois traduire et mettre à la scène chez nous, et qui fulgure de beautés égales aux plus rares de Shakespeare en personne.
Voilà, en somme, dans quel monde entre Shakespeare. Comment il y devint homme de théâtre, je vous l'ai à peu près expliqué tout à l'heure, et nous allons y revenir dans une instant avant de finir.
Et alors, étant donnés les romans fabriqués par les Baconiens, fabriqués par ceux qui veulent que lord Southampton, ou lord Pembroke, ou lord Rutland, soit l'auteur des œuvres attribuées à Shakespeare, je trouve qu'il vaut mieux nous en tenir à l'ancien roman, à ce pauvre roman de l'homme de Stratford, du poète maudit sur qui tant de malheurs ont fondu, au point qu'il en a été submergé, si bien que maintenant, ni son œuvre, ni son nom lui-même, n'existent, à ce misérable Shaxpere, ou Shagsbere, ou... on ne sait plus comment il s'appelle!...
Eh bieni oui, il faudrait revenir à ce roman-là, qui, je crois, est le plus beau de tous, le plus touchant, qui est celui de la légende et qui, comme toujours ou presque toujours, doit être celui de la vérité. Oui, reprenons sa biographie; et, chemin faisant, en la commentant, nous réfuterons quelquesunes des opinions, des raisons, que donnent les Baconiens et les autres; et j'espère que nous arriverons enfin à nous entendre sur le vrai roman de la vie de Shakespeare, sur la vie qu'il a dû réellement vivre, et pour laquelle nous l'aimerons plus encore, s'il est possible 1
Ce n'est pas tant par les documents qu'on refait une vie. Certes, les documents sont précieux; mais d'où viennent-ils? Et quels sont les témoins? Gomment se contrôlent-ils l'un l'autre? La vraie façon de concevoir la vie d'un homme, c'est de lire son œuvre, de s'en pénétrer, de tâcher à entrer dans son âme, d'y voir clair si on le peut, de monter jusqu'à lui, et alors, se rappelant ce qu'a rêvé de lui la légende, d'en prendre ce qu'elle peut donner, et d'en faire finalement la vérité suprême, celle que devinent seuls les poètes.
Donc, il est né à Stratford-sur-Avon, notre "William Shakespeare, à nous, et fils d'illettrés, c'est entendu. Ni son père ni sa mère ne savaient écrire. Sur quoi des commentateurs, des ennemis, se sont écriés :
— Comment 1 Ce sont ces brutes qui ont pu donner naissance à une fleur aussi rare que celle-là?
L'un même va jusqu'à dire :
— Il n'est pas possible que l'écrivain de ces œuvres géniales n'ait pas été un gentilhomme!
Quelle singulière idée! Quelle aberration! Comme s'il ne pouvait pas y avoir, dans le sang d'un homme du peuple, des atavismes inconnus, lointains, expliquant tout! Comme s'il ne pouvait pas s'y trouver un, deux, trois anciens aïeux qui aient refleuri par
de nouvelles combinaisons dans cette fleur unique!... Ah! qu'ils sont loin de cette étroitesse, et plus sages que nous, les Chinois, qui n'anoblissent jamais la descendance d'un grand homme (car un homme a beau être un grand homme, on ne sait jamais ce que sera son fils et ce que seront ses descendants). Mais ceux qu'ils anoblissent, eux, ces Chinois, ce sont les ancêtres. Quand un homme est un héros ou un grand écrivain, un grand artiste, tous ses ancêtres sont nommés marquis ou ducs; et on les honore d'avoir enfin donné cette fleur dont ils ont été la racine.
D'aucuns, parmi les détracteurs du Stratfordien, disent aussi :
— Quoi! L'auteur d'Hamlet, avoir été gat-çon boucher!
Eh! mon Dieu, de nos jours, mesdemoiselles, mesdames, il existe un jeune poète auquel j'ai été heureux de donner la main quand il est sorti du milieu obscur où il vivait, et qui a débuté par un volume de vers intitulé La Chanson du Bronze, et qui est à la tête d'une bande de poètes ardents, violents, fougueux, pour lesquels j'ai écrit une préface de tout mon cœur, une bande qui s'appelle « les Loups ». Lui, il a nom Belval-Dclahayc. Or, jusqu'en 1900, il fut garçon boucher. Il est aujourd'hui en bon rang parmi nos bons poètes. Vous voyez qu'un ancien garçon boucher peut bien être baisé au front par la Muse! Et pourquoi pas? N'oublions jamais, jamais, que le grand réservoir de toutes les énergies, de toutes les forces, de toutes les splendeurs d'une race, c'est presque toujours, c'est même toujours cette source profonde qu'est le peuple, cette source même où bouillonne l'âme du pays.
J'arrive, maintenant, à toutes les accusations accumulées contre l'homme de Stratford.
Je ne le défendrai pas. Je passe condamnation sur
son mariage, même s'il l'a fait dans les conditions lamentables qu'on dit, le couteau sur la gorge et épousant une fille de huit ans plus âgée que lui. Je passe condamnation aussi sur son abandon. Evidemment, il a eu tort de laisser une femme qui avait trois enfants et dont il avait mangé la pauvre petite dot! De même sur son ivrognerie, et pareillement sur les cinq ans où il n'a pas donné de ses nouvelles, et où j'admets tout ce qu'on veut : qu'il ait été soldat (ce qui était très bien), racoleur de recrues (ce qui était moins bien), voleur de grands chemins (ce qui était abominable). Soit! acceptons tout cela comme prouvé!
Mais enfin, quand même, je viens de vous dire comment a fini Marlowe, et je ne vous ai pas dit comment il avait vécu! Et n'avons-nous pas l'exemple de notre vieil ami, du grand poète français que nous avons aimé, qui a fait la délicieuse Ballade des Dames du Temps Jadis et celle à sa mère, pour prier la Sainte Vierge, l'exemple du pauvre François Villon, dont la vie fut plus que singulière, à celui-là? Voleur de grands chemins, aussi, lui, et qui a failli finir par être pendu! Et, même de nos jours, n'avonsnous pas eu le malheureux poète maudit, Verlaine, dont l'existence fut bien accidentée pour un homme du XIX' siècle? ,
Non, encore un coup, je ne les défends point, je ne les excuse même pas! Mais je veux dire simplement une chose : c'est que l'art et la moralité sont sur deux plans différents, deux plans qui ne se confondent pas, en bonne justice. Que, de temps en temps, ils soient d'accord, et semblent se rejoindre sur un plan unique, voilà qui peut arriver, et on a le droit d'en être ravi. Oui, qu'un grand artiste soit en même temps un grand honnête homme, tant mieux! Quelle joie, si je peux en même temps l'admirer et l'estimer, et, l'ayant applaudi, lui serrer les mains! Mais si les deux plans restent séparés, qu'y faire? .l'aurais préféré, certes, qu'il fût en même »emps un très brave homme, le grand artiste, un bon
père, bon époux; mais quand même, je vais jusqu'à préférer qu'il ait été tout le contraire et qu'il nous ait laissé une belle œuvre. C'est égoïste, j'en conviens. Cependant, nous, la postérité, nous qui jouissons du chef-d'œuvre, nous devons bien reconnaître que le créateur du chef-d'œuvre a rendu malheureux seulement les quelques personnes vivant à coté de lui, tandis qu'il a fait la joie de l'humanité entière. Et, de cela, sans plus, nous avons à tenir compte.
Donc, ne mêlons point, ici, l'art et la morale. Et continuons la biographie du poète maudit, si affreuse qu'on veuille nous la faire!
Nous voici maintenant à Londres, où notre évadé des grandes rouies garde les chevaux à la porte d'un théâtre. Il y montre, dans ce métier de gueux, des qualités très spéciales, qui vont nous plaire, à nous autres. Français : c'est un débrouillard. (Et je vous prouverai, d'ailleurs, au cours de notre étude, que ce n'est pas un Anglo-Saxon pur, qu'il a beaucoup du Celte. Il en a l'imagination, l'esprit, l'à-propos, la subtilité, la grâce et l'allégresse.) Ici, à Londres, tout de suite, il s'est conduit comme un petit Celte, comme un petit gamin de Paris : il les garde, les chevaux, à la porte du théâtre, tellement bien qu'il a vite conquis une clientèle et qu'il ne peut y suffire; alors, il embrigade d'autres petits gamins pour l'aider; il est chef d'entreprise. Et, après lui, le nom leur est resté, à ces gamins; on les a surnommés longtemps : the Shakespeare' s boys, « les garçons de Shakespeare ».
Eh oui! il était débrouillard, excellent homme d'affaires; et c'est pourquoi, peu à peu, une fois entré dans le théâtre, il y a monté en grade. De souffleur, il a passé petit comédien, puis codirecteur du théâtre. Il a rafistolé des pièces, avec adresse et succès. L'ancien call-boij, l'ancien avertisseur, est devenu le rapetasseur de vieilles mauvaises pièces, dont il en faisait de bonnes, contrairement à ce que prétend Tolstoï. Ce faisant, il apprenait son métier, l'art du théâtre, et, entre temps, il s'instruisait,
il lisait. Qu'est-ce qu'il lisait? Mais tout ce qui pouvait alors paraître. Vous pensez bien qu'une intelligence comme celle-là était avide de lectures; or, presque tous les auteurs de l'antiquité, beaucoup du moins, étaient traduits; et aussi notre Montaigne, et le Plutarque d'Amyot. Shakespeare avait, en outre, à sa disposition, les innombrables recueils de contes, chansons, chroniques historiques et criminelles, que l'on vendait dans les rues, pour deux sous, et qu'on y vend encore à Londres, trésors de légendes, de ballades admirables, où le dramaturge peut puiser sans lin.
Directeur de théâtre, maître en l'art de la scène, il apprenait en même temps, comme à la volée, tous les vocabulaires, ainsi que font les gens qui ont ce don spécial d'emmagasiner les mots rien qu'à les entendre, non pas en fouillant les dictionnaires, mais parce que, fatalement, quand un mot leur entre dans l'oreille, ils en perçoivent aussitôt la vie, l'âme, le son, le goût, le parfum, et le respirent à la façon d'une fleur, dont leur mémoire devient le jardin.
Comme homme d'affaires, on lui a fait le reproche d'aimer trop l'argent. Mon Dieu! On a fait le même reproche à Hugo, qui était, paraît-il, lui aussi, fort entendu au soin de ses intérêts et qui a très bien dirigé l'administration de son bien. Lamartine est mort pauvre, écrasé sous la dette; Hugo esi mort riche, laissant un héritage enviable. Qu'importe la chose, l'une ou l'autre, à leur génie?
Je consens même à l'hypothèse de cet amour pour l'argent allant jusqu'à l'avarice, comme on se plaît à le proclamer! Il ne faut pas oublier que le plus terrible avare qui ait jamais existé, c'est Dante, le grand Dante Alighieri. Cela ne l'a pas empêché d'écrire La Divine Comédie, si prodigieusement belle. Et puis, qui sait si, dans cet amour pour l'argent, il ne faut pas voir quelque chose de plus noble que la simple et vulgaire avarice, s'il ne faut pas y voir le désir bien naturel, le besoin impérieux d'un pauvre homme parti de rien, d'un humble.
d'un gueux, ayanl compris que la véritable indépendance s'acquiert seulement par l'argent gagné, par les sous mis de côte, grâce auxquels on n'est point l'esclave d'autrui. Peut-être est-ce ainsi, notre ancien paysan de Stratford, qu'il a tourné au faiseur de procès, au créancier, évidemment trop serré, trop dur et âpre, qu'il fut à la fin de sa vie!
Mais voici une autre objection au Stratfordien.
— Où a-t-il appris, dit quelqu'un, le langage des grands seigneurs, des nobles dames, de la Cour, des rois?
Eh! donc, à en connaître et fréquenter quelquesuns, voire de leurs entours! Car il n'en faut pas plus aux génies divinateurs et créateurs. Notre Balzac a fait vivre un monde de grandes dames où il n'avait jamais pénétré; il n'}' est entré qu'après l'avoir décrit; car, lorsqu'il a commencé son oeuvre, c'était un malheureux ancien imprimeur et éditeur, ruiné, mis en faillite, essaj-ant de remonter le courant de sa ruine et de payer ses dettes. Et Cuvier n'a-t-il pas reconstruit toute une faune préhistorique, avec quelques os, et son génie? Le grand poète ressuscite de la sorte des âmes de seigneurs, et même de rois. A l'occasion, il inventerait, s'il le fallait, jusqu'à des âmes de dieux.
Un autre argument contre la réalité de notre Shakespeare, c'est son indifi'érence à publier ses oeuvres. C'est vrai, de son vivant, ont été publiés seulement seize de ses drames, dans les éditions courantes in-quarto à six pence (ce qui, à l'heure présente, représenterait environ trois francs, avec la différence du taux de l'argent). Ces seize pièces ont, d'ailleurs, été publiées, non par ses soins, mais bien, la plupart du temps, par des éditeurs qui ne mettaient même pas sur le titre le nom de l'auteur. Tous les auteurs, à peu près, manifestaient alors la même insouciance envers leurs œuvres dramatiques. Les rivaux de Shakespeare, tous excellents scholars, et fort entichés de leur valeur littéraire, ne prêtaient guère attention qu'à publier leurs poèmes lyriques et
leurs sonnets. Ils n'attachaient qu'une importance bien moindre au reste. Shakespeare a ainsi fait paraître kii-mème Vénus cl Adonis, Le Rapt de Lucrèce, Le Pèlerin Passionné, et ses Sonnels. On considérait comme productions éphémères les œuvres de théâtre. Il en naissait tant! Aujourd'hui, les succès de théâtre donnent une façon d'apothéose, et tout triomphateur de la scène est prêt à fonder une religion dont sa dernière œuvre sera l'évangile. Au temps de Ben Johnson, de Marlowe et de Shakespeare, on était beaucoup plus modeste. On prenait une vieille pièce, on la ravaudait, on en faisait Le Roi Lear, Macbeth, ou Hamlet, voilà tout, et l'on ne croyait point avoir écrit Les Tables de la Loi.
C'est ainsi que, rentré chez lui, à Stratford, Shakespeare ne s'est plus occupé de ses pièces. Son métier de dramaturge était fini. Il avait pris sa retraite. La place était à d'autres. Bonsoir, les amis! Grand bien vous fasse! Moi, je me repose.
Ah! certes, il n'en eût pas été de même si, en place d'un « professionnel », nous avions devant nous un amateur. Le Bacon, le Rutland, conscient de son extraordinaire génie, en eût-il gardé le secret avec tant d'insistance, toute sa vie, et pour l'éternité? Ayant écrit Hamlet, Lear, Othello, Macbeth, et le reste, malgré toutes les raisons prétendues qu'il avait de se cacher, de se taire, est-ce qu'il n'aurait pas, fût-ce à son lit de mort, crié, hurlé, qu'il en était l'auteur de génie? Ce cri, ce hurlement in extremis, était aussi naturel, de leur part, que l'insouciance et le silence du professionnel habitué à l'éphémère de sa gloire dramatique.
Aussi bien, quel étrange prête-nom ils eussent choisi, ces lords, en ce Stratfordien illettré, quand ils avaient sous la main tant de scholars infiniment plus vraisemblable! Quoi! Au lieu d'un Marlowe, d'un Ben Johnson, ils prennent qui? Cet ancien rustaud, ce ci-devant garçon boucher, et qui ne savait pas même écrire! Un ivrogne, en outre, un bas
ivrogne, un Falstalï vicieux, aussi peu sûr que possible, qui, le lendemain, aurait révélé le secret, qui les aurait « fait chanter » sans aucun doute, étant donné l'abominable crapule qu'on nous a dépeinte! Quelle démence! Quelle absurdité!
Eh! n'est-ce pas dément aussi, et encore plus ab'surde, nous crie-t-on, de voir votre Shakespeare revenu à Stratford-sur-Avon, et y vivant pendant cinq ans sans jamais plus rien produire? L'hj'pothèse est-elle seulement vraisemblable?
Hélas! comment peut-on si mal comprendre, si peu pénétrer, dans l'âme d'un homme comme celuilà! Mais, si petit qu'on soit, il me semble qu'on doit la concevoir, cette âme, qu'on ne peut pas ne pas l'admirer, la beauté de cette fin! Certes, oui, cet homme, je le vois tel, réfugié à Stratford, après avoir exprimé, rêvé, ressenti, vécu, toutes les passions humaines, après en avoir eu la bataille et le tumulte dans sa tète, dans son cœur. Oh! certes, je le vois, et je l'approuve, et le comprends, et l'admire, se retirant du monde, las, écœuré, soûl de savoir tout ce qu'est la vie, ne voulant plus la voir dans ses éruptions, préférant la vivre avec des simples, avec des brutes, oui, des brutes, redevenu lui-même une de ces brutes!
Son compagnon le plus cher est ce vieil usurier de John Combe! Parbleu, oui. Et pourquoi pas? Mais il devait être fort réjouissant, ce vieil usurier, et conter des histoires très drolatiques. Puis, quel brave homme que l'usurier! comme disait si joliment Banville. C'est le seul homme qui vous rende service, tout juste quand vous en avez besoin, et le seul dont la marchandise ait bien la valeur qu'il lui attribue, et même une valeur supérieure encore, puisque les cent francs qu'il vous fait payer deux cents francs, ils en représentent pour vous, parfois, plus de mille, vous sauvant la vie! Sans compter que, pendant que les autres marchands vous fournissent des produits falsifiés, du lait écrémé, du vin mouillé, de la viande et du poisson à la glace,
du beuire en margarine, lui, le probe et le consciencieux usurier, il vous donne toujours de l'or qui est en or véritable, si bien qu'il est, en somme, le seul honnête homme du monde!
Mais assez rire! Nous voici au testament, au fameux testament de Shakespeare. Oh! ce testament, corrime on a mal su l'interpréter! Et, cependant, comme il dit bien ce qu'il veut! C'est un tout petit bien qu'avait le mourant, et dont il laisse à chacun un tout petit morceau. On s'étonne qu'il ait l'air, à un moment, d'avoir oublié sa femme; car i! met, en marge :
« Item, à ma femme, le second de mes deux bons lits. »
— Quoi! ajoute-t-on, môme pas le meilleur? Mais qui vous dit que ce n'est pas là quelque
mauvaise plaisanterie? Dame, oui! Un mot de la dernière heure, comme celui de Rabelais :
— Tirez le rideau, la farce est jouée!
On épluche d'autres détails. Il n'a rien donné aux gens qu'il a connus! A qui, voyons? A ses protecteurs? Ce n'était pas la peine : il étaient de riches gentilshommes qui l'avaient complètement oublié, sans doute, et qui, maintenant, avaient de nouveaux protégés. Mais, à ses anciens camarades du théâtre, il laisse des legs. A Burbage, par exemple, et à deux autres comédiens. Et savez-vous ce qu'il leur laisse, cet avare, cet homme soi-disant rapace, qui savait tant la valeur de l'argent? De quoi se payer à chacun, en souvenir de lui, une bague; et pour cela, sur un héritage de peut-être deux ou trois mille francs (car ce n'était pas davantage), il lègue à chacun environ deux cents francs. Vous voyez bien qu'il a pensé à ses anciens camarades!
Mais voici, pour les détracteurs du Stratfordien, le comble de l'horreur, et de quoi prouver, sans appel possible, son néant comme génie : c'est que, dans cet héritage, dans cette maison, il n'y a point trace, aucune, ni d'un manuscrit, ni d'un .seul livre.
Eh bien! oui, il est mort là, n'ayant chez lui aucun manuscrit, aucun livre. Et cela prouve seulement, entendez-vous bien, qu'il était, longtemps avant sa mort totale, déjà mort et à la gloire, et à l'art, et aux lettres. Est-ce donc possible? Ecoutez!
De nos jours, toutes proportions gardées, a eu lieu la même chose. Je vous ai parlé une fois déjà du poète Arthur l'imbaud, qui, à dix-huit ans, manifesta un véritable et prodigieux génie verbal, reconnu par le père Hugo en personne, et qui brusquement, quittant Paris et le monde littéraire, partit pour de lointains voyages, alla s'enfouir dans un comptoir commercial en Abyssinie, y devint un simple et ponctuel agent, et dont la correspondance dernière, adressée à sa famille, à sa mère surtout, ne parle plus que de tout petits intérêts, d'afi'aires et choses banales, comme celles dont Shakespeare pouvait s'occuper à Stratford-sur-Avon.
Si un adolescent a ainsi renoncé à l'art, ayant du génie, et voyant devant lui toute son œuvre future qui lui criait de marcher vers elle, et qui l'appelait à l'apothéose offerte, comment ne pas admettre qu'un homme ait cédé mieux encore au besoin de faire halte, après son œuvre faite, complète, exprimée à plein? Mais on l'entend d'ici, le pauvre être las de sa tâche énorme, on l'entend haleter, désirer la paix, les simples, les brutes, et dire avec des soupirs de pitié sur lui-même :
— Oh! non, non! assez, de Londres, du monde, des tavernes, des gens de théâtre, des gens d'esprit! Allons aux champs! Parmi nos congénères de jadis, avec qui je boirai, avec qui je trouverai doux de trop boire, avec qui je mourrai comme sont morts mes ancêtres, comme meurent les feuilles de nos bois quand vient l'hiver.
Que voilà, pensera-t-on, des idées mesquines! Eh non! songez-y une seconde, et, au lieu de voir cela en petit, voyez-le en grand, et il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi-même, quand je me suis
figuré ainsi cette fin. Brusquement s'évoquèrent et chantèrent en moi ces vers de Lamartine :
Lorsque du Créateur la parole féconde
En un jour de malheur eut enfanté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna la face, Et d'un pied dédaigneux la lançant dans l'espace.
Rentra dans son repos.
Et, alors, je l'ai vu aussi, lui, le pauvre petit bonhomme de Stratford, celui qui est allé à Londres tenir les chevaux à la porte d'un théâtre, qui a été call-boy, qui est devenu souffleur, acteur, adaptateur, auteur, qui a fait Macbeth, Le Eoi Lear, Hamlet, cet homme qui a mis toute la vie humaine sur la scène, qui a été ivre de Dionysos, qui a été lui-même un dieu créateur, comme celui dont parle Lamartine, et qui, alors, fatigué de toute sa création, voulant se reposer, a laissé tomber autour de lui toutes ses œuvres comme des feuilles mortes dont il ne voulait plus s'occuper; et ces feuilles-là, tombées au pied de l'arbre, sont devenues cet énorme fumier dont parle Voltaire; oui, un fumier; mais de ce fumier sort la sève qui monte toujours dans l'arbre, qui le fait reverdir et refleurir tous les ans, et qui fait qu'éternellement nous y venons, et que toutes les générations, tant que subsistera le monde, y viendront, pour y entendre le vent passer dans ses branches, pour y voir toutes les bêtes de la forêt, depuis les commentateurs pareils aux rats et aux belettes (et, parfois, aux écureuils, quand ils sont gentils) jusqu'aux oiseaux, l'aigle qui trompette, et le hibou dont les yeux savent le secret des choses, et enfin le mystérieux et divin rossignol de l'âme humaine, qui est là, qui pleure, qui sanglote toute la nuit, ivre de joie, d'extase et aussi de douleur, à être obligé de toujours vivre, vivre, et vivre, sans jamais savoir pourquoi.
Le Mélange du Tragique et du Comique dans Shakespeare. — Deux Types Eternels : Othello le Jaloux; lago l'Envieux. — L'Art des Préparations dans le Théâtre de Shakespeare. — Le Caractère de Desdémona. — Le Drame conduit par lago. — La Scène du Mouchoir. — Le Chant du « Saule ». — La Mort de Desdémona.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs,
L'autre jour, malgré tout ce qui encombrait nos pas, nous sommes arrivés au bout du couloir étroit et obscur, et j'ai pu vous mener moi-même jusqu'à la pleine lumière du jour sans trop nous égarer. Aujourd'hui, j'ai bien peur que nous nous perdions complètement, et voici pourquoi : c'est que nous y sommes brusquement, à cette lumière du jour, en pleine forêt vierge, au centre même, dans une petite clairière qui va tout de suite être envahie par des broussailles, des fondrières, des rocs, des arbres terribles foudroyés; et je ne sais vraiment pas comment nous allons nous y faire un chemin. Je vais y tâcher de mon mieux. J'ai apporté Shakespeare dans la traduction la plus simple, très probe.
50 A TILVVERS SHAKESPEL\RE
très consciencieuse, qui n'a rien d'éclatant, celle de Montégut. J'essaierai de vous lire, par-ci par-là, d'autres traductions. J'essaierai moi-même (c'est bien prétentieux; mais enfin, j'ose le tenter) de vous lire certains morceaux où je m'efforcerai, comme je l'ai fait pour le grec, de coller des paroles françaises sur le texte anglais, ce qui est beaucoup plus difficile que sur le texte grec. En attendant, et aujourd'hui, pour me guider un peu, j'ai simplement mis de petites marques dans cette forêt vierge, hélas! comme le pauvre Petit Poucet avait laissé tomber des morceaux de pierre dans la forêt pour retrouver son chemin. Si je me perds, je me perdrai avec vous; et ce sera ma seule consolation.
Je me demande même encore si je vais commencer par Bornéo et Juliette ou par Othello, parce que je ne suis guère certain de pouvoir, en une heure, vous résumer, même à la galopade, deux pièces comme celles-là.
Avant tout, que j'étudie l'une ou l'autre, ou que je n'en étudie qu'une (ce qui est très probable), je vous supplierai de faire abstraction de ceci : c'est que vous êtes Françaises et Parisiennes! Car il faut bien vous dire que vous allez être de suite choquées en vous trouvant dans Shakespeare, et non pas seulement par la violence des sentiments et la violence de l'expression. Rien que devant cela, d'ailleurs, il y a déjà de quoi reculer un peu, surtout pour des jeunes filles; l'expression, en effet, est souvent d'une rude crudité; si « le latin dans les mots brave l'honnêteté », l'anglais de Shakespeare la brave peutêtre plus encore; et sans qu'il faille trop en vouloir au poète, puisqu'il a pour excuses, d'abord, la brutalité de l'époque où il vivait, et aussi sa propre brutalité, naturelle à un homme du peuple, et enfin son génie réaliste en même temps que prodigieusenunt lyrique. Mais ce qui vous choquera sans
doute le plus aura pour cause la diilérence d'espril entre cette littérature du Nord (car, malgré tout, Shakespeare est du Nord), et la littérature classique à laquelle nous sommes habitués.
Je vous ai parlé de forêt vierge. Eh bien! notre belle littérature à nous, vous le savez, ressemble à ces admirables parcs dessinés par Le Nôtre, et dont Versailles est le plus beau modèle. Il y a des allées admirables, splendidcs, avec des arbres bien iaiîlés, des statues; on y voit se promener, sous les quinconces, parmi les boulingrins, des hommes et des femmes eu parfaite toilette, d'une tenue exquise, parlant une langue élégante, aiguë, subtile; et ce n'est pas moi qui en dirai du mal, car vous vous rappelez sans doute quel éloge absolu j'ai fait du Misanthrope, cette pièce unique dans l'histoire de la littérature théâtrale, ce chef-d'oeuvre où toutes les passions les plus violentes existent, mais ne rugissent pas, et s'expriment toujours, chez les femmes, derrière un éventail, et dans le coin de la bouche, avec un sourire, chez les hommes. Il y a loin de ce théâtre-là à celui-ci, où nous avons affaire à des brutes déchaînées trop souvent, où passent des gens du peuple mêlés à de grands seigneurs, où ces gens du peuple parlent comme doivent parler les gens du peuple, où se trouve ce qu'on a appelé depuis « des tranches de vie », où, parfois, dans de brèves scènes, les personnages se montrent, s'expriment, par deux ou trois mots qui disent tout, où l'on voit leur portrait se dresser en pied par ces deux ou trois mots, exactement comme dans Saint- Simon, lequel dépeint quelque part un seigneur (dont il ne dit pas même le nom et qu'on ne revoit jamais dans ses Mémoires) par ces trois épithètes :
« Cétait un homme obscur, frénétique et débauché. »
Non, l'on ne le revoit plus; mais, l'ayant vu ainsi une fois, cela suffit, on ne l'oublie plus. Dans Shakespeare, c'est la même chose, à chaque instant.
Chez lui, pour vous choquer, il y a aussi ce mé«
lange perpétuel du tragique et du comique, auquel nous, Français, nous ne pouvons pas nous accoutumer. Nous sommes des gens méthodiques, classificateurs, voulant que tout soit bien en place; et nous oublions, hélas! nous qui généralisons tout, nous oublions que lorsqu'on veut arriver à généraliser la vie, il faut la regarder, cependant, je ne dirai pas sous toutes ses faces, mais au moins sous ces deux faces principales, l'endroit et l'envers, en sachant que si le tragique en est l'étofTe, c'est presque toujours le comique qui en est la doublure.
Eh bien! dans Shakespeare, on voit l'étoffe, et on voit en même temps la doublure. Voilà encore qui va vous gêner.
Chez nous, on cherche le type, la classification, l'humanité généralisée en quelqu'un qui la représente, qui représente une de ses passions. Vous savez que c'est la grandeur de notre théâtre et aussi du théâtre grec. Ici, c'est par une succession de petits détails, de cris brusques, de lyrisme fou par moment, que les personnages sont faits, que leur portrait se dresse, et qu'ils restent quand même inoubliables comme des types, et vivent en réalité.
Je vais, toute réflexion faite, commcmcer par Othello, parce qu'il se rapproche le plus de notre conception du théâtre.
Là, il y a, en effet, deux types, non pas présentes avec la rigidité que nous y mettrions, nous, mais avec toute la liberté d'allure qu'y met Shakespeare, et toutes ses touches de vie à la fois familière et lyrique; et néanmoins ces deux types sont parfaits, et poussés à la généralisation extrême et absolue. C'est le type du jaloux en amour; et c'est le type du méchant, de l'envieux, qui sait qu'il est méchant et qui veut l'être. Vous avez tout de suite reconnu Othello et lago.
On a discuté fort abondamment sur le personnage
de lago et sur sa qualité de type, qiie certains ne lui ont pas reconnue. Montégut, entre autres, dans une très consciencieuse étude, et malgré sa profonde admiration pour Shakespeare, ne veut pas que lago soit le type de l'envieux. Il prétend que, c'est un méchant vulgaire, qui n'arrive que peu à peu à des méchancetés parfaites. Vous verrez que c'est là une erreur. Dès le début, on sent l'homme qui sait qu'il est méchant, qui souffre du bonheur des autres, qui désire les faire souffrir, qui ne jouit et n'a de bonheur personnel qu'à détruire le bonheur d'autrui, et qui s'en rend compte, et qui est conscient. En général, en ne se rend pas compte du mal que l'on fait. Hugo a dit, dans un de ses beaux vers de pensée :
Personne n'est méchant, et que de mal on fait !
Oui, le vrai méchant, l'homme qui sait que le mal existe et qui veut le faire, celui-là est aussi rare que le grand amoureux, que l'homme de génie. Dans son genre, il est sublime. Eh bien! lago est celui-là.
Quant à Othello, c'est la jalousie incarnée, et Shakespeare a su accumuler sur lui tout ce qu'on pouvait accumuler sur un homme pour en faire un jaloux. En effet, d'abord, il n'est plus tout jeune; c'est un homme entre quarante-cinq et cinquante ans, qui a épousé une toute jeune femme de dixhuit à vingt ans. Ainsi, déjà, il y a entre eux cette différence d'âge qui fait que l'homme peut être Arnolphe avec Agnès; et c'est ce qu'il est, en somme; mais un Arnolphe tragique, comme vous verrez. D'autre part, il n'est point beau, du moins à l'estime des Vénitiens d'alors. C'est un Maure, et ce Maure est un Africain qui est presque nègre; s'il n'est pas nègre complètement, il est mulâtre très foncé. Lui-même le dit à un certain moment : « For I am black », « car je suis noir». En outre, c'est un soldat, un homme qui aime la gloire, qui aime l'ac-
tioii pour la gloire. Or, rien ne vous détourne de cette action-là comme cette autre action qu'est l'amour, ne voulant aucun objet que lui-même.
D'autre part, Desdémona, celle qu'il aime, est entourée d'une cour de gens qui la trouvent charmante, d'officiers qui sont les aides de camp de son mari le général. Elle a, au surplus, un caractère très particulier, aussi complexe que Juliette est un être simple, comme vous le constaterez quand nous serons à Roméo et Juliette. Son nom même l'indique : il signifie fille de démon. Cependant, Dieu sait que ce n'est pas une perverse! Mais une curieuse, oui, une raffinée, une femme qui a refusé les plus beaux partis de Venise, d'admirables gentilshommes comme celui dont parle à certain moment Emilia, sa suivante, disant de lui « que beaucoup de Vénitiennes se seraient damnées pour un baiser de sa lèvre inférieure ». De ces partislà, voilà ce qu'a refusé Desdémona, s'amourachant d'Othello, ce noir, ce mulâtre foncé, ce guerrier qui est presque un soudard parfois. Il }' a là une bizarre curiosité un peu inquiétante, avouons-le. Desdémona est une intellectuelle, comme on dirait aujourd'hui.
Que de raisons réunies, pour que cet homme tombé en amour (je dis « tombé en amour », comme s'il s'agissait d'une maladie, et c'est bien ainsi, vous vous rappelez, qu'Euripide le concevait dans Phèdre), pour que cet homme devienne un jaloux, devienne le jaloux!
L'histoire d'Othello (et nous aurons souvent à parler de la sorte, presque à toutes les pièces de Shakespeare) n'est pas de son invention; mais cela n'a aucune importance. C'est un nommé Cinthio, un Italien, qui, dans un recueil appelé Hécalonmithi, a, pour la première fois, mis au jour cette anecdote. Mais je ne m'attarderai pas là-dessus; tous ces dé-
tails, vous les trouverez dans les manuels et dans les dictionnaires; vous me pardonnerez si je ne vous les dis pas. Je ne vous en toucherai que quelques mots, simplement pour vous montrer que, dans l'auteur italien, c'était un pur mélodrame, un fait brutal, grossier, et rien de plus.
Chez lui, lago aime Desdémona; c'est par jalousie, parce qu'il est repoussé d'elle, par envie, qu'il en veut à Othello, son chef. Il arrive à se venger d'elle par une mort effroyable. On la tue avec des sacs de sable, on fait écrouler un toit sur elle. Othello se cache, n'avoue pas le crime. C'est un horrible faitdivers, comme on en lit tous les jours dans les gazettes. Il a fallu Shakespeare pour en faire une étude de passions.
Entrons-y, maintenant, à même celte élude. Jetons-nous dans la forêt vierge. Je vais vous lire, autant que je pourrai, en résumant très vite, l'exposition qui, dans Shakespeare, est toujours faite par des choses vues, jamais par des récits. Car c'est lui, en cela, qui est le classique, en suivant le vieux précepte du sage Horace, oublié par nous autres, Français, et qui commande de montrer les choses. Ce qu'on écoute, en effet, entre par une oreille et s'en va par l'autre; ce qu'on voit entre par les deux yeux et reste là; on ne l'oublie plus.
Toutefois, avant même cette exposition des faits, nous avons, dès la première scène, une exposition de caractères. Parlant avec Roderigo, tout de suite lago dit l'homme qu'il est. Je ne m'y attarde point, non plus qu'à tous les détails de l'intrigue. A l'user, vous constaterez sans peine combien les pièces de Shakespeare sont admirablement intriguées. Tout ce qui est dit sert à quelque chose. C'est l'art des préparations, cet art que Sarcey estimait l'art primordial du théâtre, poussé à ses extrêmes limites. Il n'y a pas de Sardou, pas de Scribe, pas de Beau-
marchais, qui soit aussi expert et aussi madré (j'emploie ce mot exprès) dans ce jeu des préparations! Notez tout à l'heure, par exemple, en passant, comment l'histoire du mouchoir est amenée; c'est extraordinaire!
Autre chose! La logique dans Shakespeare (je vous dis les choses un peu à bâtons rompus; mais nous sommes dans la forêt vierge, nous marchons au hasard, nous sautons des fondrières; n'y faites pas attention), la logique est celle-ci. Chez nous, on pose un fait, et on en tire, par des syllogismes, toutes les déductions. Dans Shakespeare, ce n'est jamais ainsi que cela se passe : un fait est amené par le hasard; c'est un grain qui est jeté; mais, une fois le grain jeté, il pousse; et la logique n'intervient que dans les conséquences du fait qui a été semé par le hasard. Voilà toute la grosse différence qu'il y a entre notre théâtre et celui-là. Vous verrez, en effet (et encore bien plus dans Roméo et Juliette), que c'est le hasard qui a tout fait au début; mais, cette prémisse posée, la logique reprend ses droits et même aux plus tragiques conséquences, d'autant plus atroces que le geste initial du hasard était plus vague.
Donc, lago explique qu'il méritait le grade de lieutenant, qu'Othello le lui a refusé, et a préféré nommer un certain Cassio, un officier instruit, intelligent, bel homme, aimé des dames, homme du monde! Rien n'e.st plus terrible que l'envie de ce qu'on appelait autrefois, dans l'armée, un « pied-debanc », c'est-à-dire un vieil adjudant, voyant passer par-dessus lui, au choix, un officier distingué dont il prétend qu'il ne sait rien que par les livres. lago est, ici, sans plus, ce pied-de-banc, ce bas envieux. Mais cette chance de Cassio, c'est ce qui fait déborder le fiel d'Iago le Méchant contre son chef Othello.
Voici exactement dans quelle situation ils sont à ce moment-là. Othello vient d'enlever et d'épouser (car dans ce pays d'Italie où Shakespeare situe ses
pièces, et à cette époque, on enlevait et on s'épousait aussitôt, le mariage se faisait dans les douze heures, même dans les six heures qui suivaient l'enlèvement), il vient d'enlever et d'épouser la fille du sénateur Brabantio, la belle Desdémona. lago réveille Brabantio, avec des cris que je ne vous répéterai pas, car ce sont des insultes abominables; il lui fait savoir que sa fille est partie, qu'elle est avec le Maure. Il sort de sa maison, il s'aperçoit qu'en effet sa fille n'y est plus, il court pour la chercher. En route, il rencontre Othello; mais Othello vient luimême d'être appelé chez le Doge parce qu'il se prépare une grande expédition contre les Ottomans de l'île de Chypre, (Je vous dis cela très vite, très vite.) Tout d'abord, Brabantio veut se venger par un coup d'épée; mais Othello l'arrête; ils vont ensemble trouver le Doge, et c'est devant le Doge que se liquide d'abord cette première affaire.
Comment ce Maure, ce noir, cet homme de cinquante ans ou à peu près, a-t-il pu enlever cette jeune fille charmante, ornée de toutes les beautés, de toutes les grâces, riche, fille d'une famille puissante"? Comment a-t-il pu l'enlever, si ce n'est par des maléfices et des sortilèges?
Et voilà précisément de quoi le sénateur Brabantio, à peine devant le Doge, va immédiatement accuser Othello.
— Moi aussi, dit-il, je viens pour me mêler aux affaires; non pas celles de l'Etat : j'en ai une qui me tourmente beaucoup plus.
— Laquelle?
— Ma fille!
— Ta fille? Serait-elle morte?
— Non, elle n'est morte que pour moi! Elle est subornée; elle m'est volée; elle est corrompue par des sortilèges et des médecines achetées à des charlatans; car la nature, quand elle n'est pas imbécile, aveugle, infirme, ne peut se tromper à ce point sans le secours de la sorcellerie.
Le Doge prononce :
— Quel que soit l'homme qui t'a enlevé ta fille par ces moyens damnables, il sera puni.
— Je remercie Votre Grâce, dit le sénateur. L'homme qui a enlevé ma fille, c'est ce Maure que votre mandat spécial a, paraît-il, appelé ici pour les affaires de l'Etat.
— Nous en ressentons un profond chagrin, disent tous les sénateurs.
Le Doge, à Othello :
— Que pouvez-vous répondre à cela pour votre défense?
BHAr.ANTio. — Rien, car c'est la vérité.
Tout de suite, vous allez voir le noble caractère de cet homme. Car, si Othello devient une bête fauve, un tigre, à la fin, c'est par amour qu'il le devient; et c'est ce qui fait que, même dans l'horrible supplice qu'il inflige à Desdémona (non pas de la tuer, ce qui ne serait rien, mais de la croire coupable quand elle l'adore jusqu'au dernier moment, ainsi que vous le verrez), s'il en arrive là, c'est par excès d'amour, comme tous les jaloux. Tel est, en somme, le fond de la moralité dans la pièce de Shakespeare. Mais goûtez d'abord la noblesse d'âme du Maure. Voici comment il se défend :
— Très puissants, très graves, très révérends seigneurs, il est très vrai que j'ai enlevé la fille de ce vieillard; il est très vrai que je l'ai épousée; la mesure et la portée de mon offense vont jusque-là, mais pas plus loin. Rude je suis dans mon élocution, et mal partagé dans l'art de parler le doux langage de la paix; car depuis que ces bras ont eu la taille de la septième année, et jusqu'à la dernière lune, ils ont toujours trouvé leur plus cher exercice dans les champs couverts de carnage. En dehors de ce qui concerne les faits de guerre et les campagnes, je ne puis donc que peu parler de ce vaste monde. Par conséquent, en plaidant moi-même ma cause, il est peu à craindre que je l'embellisse. Cependant, avec votre gracieuse patience, je vous ferai rondement et sans fard le récit de l'histoire entière de mon amour.
Je vous dirai par quelles drogues, par quels charmes, quelles conjurations, quel pouvoir magique, j'ai séduit sa fille, puisque ce sont ces moyens qu'on m'accuse d'avoir employés.
BRABANTio. — Eh! oui, uuc jcuuc fille qui fut toujours timide, d'un caractère si paisible, si sédentaire, que, lorsqu'elle remuait, elle en rougissait, aller, en dépit de la nature, des années, de la nation, de la fortune, de tout, tomber amoureuse d'un être qu'elle avait peur de regarder!
OTHELLO. — Je vous en conjure, envoyez chercher la dame, et qu'elle parle de moi devant son père. Si son récit me montre odieux à vos yeux, ne vous contentez pas de reprendre la confiance que vous m'aviez donnée, la charge que je tiens de vous; et que votre sentence tombe sur ma vie elle-même.
— Allez chercher Desdémona, ordonne le Doge. Et, pendant qu'on y va, Othello raconte, en efi'et,
comment il l'a séduite. Je vous résume la tirade, qui est fort belle. Il raconte que, voyant Desdémona, comme elle était curieuse de combats et d'aventures, elle lui demanda souvent de lui raconter ce qu'il avait fait, et il le racontait très simplement. J'arrive à la fin.
— Pius d'une fois, dit-il, je lui dérobai des larmes en lui parlant de quelqu'un des coups douloureux qui avaient frappé ma jeunesse. Mon histoire achevée, elle me donna, pour mes peines, un monde de soupirs. Elle jura que c'était étrange, en vérité, étrange à l'excès, que c'était lamentable, étonnamment lamentable! Elle aurait souhaité ne pas l'entendre. Cependant, elle aurait souhaité que le ciel l'eût fait naître un tel homme. Elle me remercia et me dit que si j'avais un ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire et que cela suffirait pour qu'elle l'épousât. Sur cette insinuation, je parlai. Elle m'aima pour les dangers que j'avais courus. Moi je l'aimai pour la pitié qu'elle leur donna. Telle est la seule sorcellerie que j'ai
employée. Mais voici venir la dame. Qu'elle témoigne!
Je le vois, vous êtes émus par la simplicité et la noblesse de ce plaidoyer.
Ah! l'éloquence de Desdémona est plus profonde encore! Et profond aussi son amour. Car sans cesse, et toujours de plus en plus, et même accusée, presque condamnée, même sur son lit de mort, même après sa mort (car elle se réveille un moment), elle aime de tout son être Othello. Elle sait très bien (et toutes les femmes qui sont en proie à un vrai jaloux comme celui-là le savent) que c'est par excès d'amour que l'homme arrive, non pas à les haïr, mais à les tuer, parce qu'on tue par amour beaucoup plus que par haine. Mais n'anticipons pas. Suivons la scène présente.
BRABANTio. — Oui, écoutcz-la parler, je vous prie. Qu'elle confesse que c'est elle qui lit la moitié du chemin, et je veux bien alors que la destruction tombe sur ma tête si mon blâme le plus fort se porte sur cet homme. Venez ici, jolie demoiselle, découvrez-nous, devant toute cette noble compagnie, quel est celui à qui vous devez surtout obéissance.
Ici, le chef-d'œuvre du plaidoyer, en quelques phrases.
DESDÉMONA. — Mou noblc père, j'aperçois ici un devoir partagé. Je vous suis obligée pour ma vie et mon éducation. Ma vie et mon éducation m'apprennent quel respect je vous dois. Vous êtes le maître de mon obéissance, puisque je suis toujours votre fille. Mais voici mon époux; et la même obéissance que ma mère vous montra, vous préférant à son père, je reconnais et je déclare que je la dois au Maure, mon époux,
KRABANTio. — Ah 1 Dicu soit avec elle! Et alors il regrette d'avoir une enfant, il dit : — Quel malheur d'avoir eu une enfant unique pour la voir commettre un crime pareil! Mais, enfin, n'en parlons plus! Parlons des affaires de l'Etat. Et voici ce que l'on propose : c'est qu'Othello
parte pour l'île de Chypre; car lui seul est capable de rétablir les affaires de la République. Or, Othello, malgré son amour, malgré toute la tendresse qu'il a pour Desdémona, est un homme de devoir, et il dit au Sénat :
— Soit! Bien qu'il me soit dur de quitter mon bonheur à peine éclos, je partirai. Je demanderai simplement que ma femme soit logée aux frais de l'Etat, qu'elle reçoive une pension et qu'elle ait l'éclat que réclament sa naissance et son sang.
LE DOGE. — Mais elle peut loger chez son père, si vous y censentez.
BRABANTio. — Je n'y consens pasi
OTHELLO. — Ni moi!
DESDÉMONA. — Ni moi non plus!
LE DOGE. Vous?
DESDÉMONA. — Oui, moi. Puisque j'ai assez aimé le Maure pour vouloir passer ma vie avec lui, et l'éclat franc de ma conduite et l'orage affronté de la fortune le proclament assez haut devant le monde, mon coeur est soumis à toutes les conditions de sa carrière. C'est dans son âme que j'ai vu le visage d'Othello, et j'ai voué mon âme et ma fortune à son honneur et à sa vaillance.
Et alors elle demande à partir avec lui.
OTHELLO. — Seigneur, je vous conjure que son désir lui soit accordé. Le ciel m'en soit témoin, ce n'est pas pour flatter l'appétit de ma passion, non! Ce n'est pas pour ma satisfaction personnelle! Si je vous adresse cette demande, c'est pour répondre à son vœu avec empressement et amour. Le ciel défende aussi que vos vertueuses Seigneuries pensent que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires pour elle. Non! Mais, avec elle, toute mauvaise fortune s'écartera de mon front.
LE DOGE. — Qu'il soit fait comme tu veux. Tu l'emmèneras avec toi.
Et le Doge, qui est un brave homme, veut essayer de calmer Brabantio, et il lui dit :
■ — Allons, seigneur Brabantio, s'il est vrai que là
vertu n'est jamais sans un charme de beauté, votre ycndrc est encore plus beau qu'il n'est noir.
Erabantio lui repond par un mot, qui est le grain semé par le hasard. Ecoutez-le tomber! C'est de ce grain que va pousser l'horrible plante vénéneuse qui empoisonnera le cœur d'Othello.
— Veille sur elle, Maure, dit le père, si tu as des yeux pour voir! Elle a trompé son père, elle peut te tromper aussi!
Et il sort.
Othello répond :
— Ma vie pour gage de sa foi!
Et il l'emmène, tranquille.
Mais voici venir lago, le futur et savant jardinier du mauvais grain. Il invite le jeune Roderigo, amoureux de Desdémona et qui voulait l'épouser, à les suivre dans Chypre. Et il va se servir de lui comme instrument pour en faire une des mailles du filet qu'il prépare contre Othello et sa femme.
Là, je ne peux pas entrer dans tous les détails de l'intrigue, qui est une merveille. Il n'y a pas un événement qui ne se produise, à partir de maintenant, par la logique même qui le fait découler de ce qui vient d'être posé.
Nous sommes au second acte, à Chypre. Les vaisseaux arrivent. D'abord, celui de Cassio, le nouveau lieutenant, qui va servir à être une autre maille du filet; puis celui d'Iago, l'honnête lago, comme tout le monde l'appelle, honcst luQo, car tout le monde l'estime et a confiance en lui. C'est lui qui amène Desdémona. Il en a été spécialement chargé. Et enfin, Othello débarque à son tour, et retrouve sa femme, et s'écrie, fou de joie en la retrouvant :
— 0 ma belle guerrière! Je suis aussi émerveillé que content de vous voir ici, devant moi, ô joie de mon âme! Si à toutes les tempêtes succèdent de tels calmes, puissent les vents souffler jusqxi'à réveiller
la mort. Je ne puis parler, comme je le voudrais, de mon bonheur; il m'étouffe! Ah! c'est trop de joie! Que ceci., et ceci encore (il l'embrasse avec effusion) soient les plus grandes discordes que connaissent jamais nos cœurs!
Vous voyez qu'ils sont parfaitement unis. lago le voit aussi, et il souffre de ce bonheur qu'ont les autres. Et c'est pourquoi il redouble de soins contre ce bonheur, son supplice à lui. Il en perd presque la nette vision des choses. Il essaie de persuader à Roderigo que Gassio aime Desdémona; et, lui-même, il s'efforce de croire à cet amour. Ainsi, tout méchant qu'il est, il cherche à sa méchanceté des raisons. Mais vous verrez tout à l'heure que vite il y renonce; bravement, car il n'est pas lâche dans le crime, il boit le calice de sa scélératesse jusqu'au fond, et il s'en soûle complètement.
Il continue donc à intriguer. Il désire pousser Gassio à une rixe, afin que quelqu'un du pays en soit victime, et que le lieutenant perde sa place, toujours convoitée par lago. Une rixe, en effet, éclate entre Roderigo et Gassio; car il a fait boire celui-ci, qui n'en a pas l'habitude. Ge jeune officier, pris de vin, se bat. Un des seigneurs de Ghypre, Montano, veut intervenir. Il est blessé. A ce moment, Othello arrive.
— Que se passe-t-il, honest lago? Raconte-moi la chose?
Et l'honnête lago répond. Dieu le garde de dire du mal de qui que ce soit! Il n'en dit pas. Il n'en dit pas de Roderigo. Il en dit encore moins de Gassio, qui est son meilleur ami, qu'il adore. Il raconte, néanmoins, l'affaire de telle façon, qu'Othello voit très bien que Gassio était ivre et répond brusquement :
— Je sais, lago, je sais! Ton honnêteté et ton amitié te portent à adoucir l'affaire pour qu'elle pèse moins sur Gassio. Je comprends, Gassio, je t'aime; seulement, tu ne seras plus jamais mon officier.
Gi A TRAVERS SHAKESPEARE
Et le lieutenant e§t cassé de son grade. Ohl que de fortes mailles vont, par là, s'ajouter au filet! lago saura, en elTet, persuader à Cassio que, s'il veut rentrer en grâce auprès d'Othello, il n'y a qu'un moyen : c'est d'agir sur Desdémona, qui est cxiarmantc, avec laquelle il est toujours fort galant; il faut que Desdémona intercède auprès du Maure pour le faire rétablir, lui, Cassio, dans sa place; elle en a la puissance; Othello fait tout ce qu'elle veut. La marche n'est-elle pas toute indiquée à suivre, toute naturelle? Et de quel cœur le perfide donne tendrement cet avis!
— C'est par afl'ection sincère et honnête bon vouloir que je vous donne ce bon conseil.
CASSIO. — Je le crois vraiment. Demain matin, de bonne heure, je supplierai la vertueuse Desdémona de plaider ma cause.
lAGO. — Vous êtes dans le vrai chemin. Bonne nuit, lieutenant! Il faut que je veille à la garde. Bonne nuit!
CASSIO. — Bonne nuit, honnête lago!
C'est à croire, réellement, qu'il veut l'être, honnête! N'essaie-t-il pas de se duper lui-même, avec la casuistique des méchants médiocres, qui n'osent pas avoir conscience de leur méchanceté? Oui, un instant, il en est là.
— Ce que je fais, dit-il, n'est pas mal. Qui oserait dire que je joue le rôle d'un scélérat, lorsque l'avis que je donne est franc et honnête? En quoi suis-jc un scélérat, parce que je conseille à Cassio la ligne de conduite qui le mène directement à son bien?
Mais, soudain, sa lâcheté l'écœure, et il s'écrie : « Ah! divinités de l'enfer! lorsque les diables veulent suggérer les plus noirs péchés, ils les présentent d'abord sous les formes les plus célestes, comme je le fais maintenant. Car, tandis que cet honnête imbécile sollicitera auprès de Desdémona pour réparer sa fortune, et qu'elle plaidera passionnément sa cause auprès du Maure, moi, j'insinuerai, dans l'oreille d'Othello, ce soupçon empoisonné, que
c'est par coupable tendresse qu'elle le fait rappeler, et plus elle s'efforcera... »
Ainsi, vous le voyez, après avoir tenté de ruser avec sa méchanceté, il la confesse; il proclame qu'il se sait un scélérat et ne pense plus qu'à bien ourdir sa scélératesse.
Et, certes, il l'ourdit bien. En expliquant tout son planl Et l'on constate et l'on admet ici à plein combien Shakespeare est un homme de théâtre. Il ne faut pas oublier la profonde différence qu'il y a entre le théâtre et le roman. Le roman est analytique; il doit raconter, il le peut, et dans les menus détails; on a tout le temps de le lire. Le théâtre, pas! Il faut que tout parle aux yeux, et dans l'instant même. Eh bien! Shakespeare étant un homme de théâtre avant tout, écrit toujours en majuscules, si j'ose m'exprimer de la sorte. C'est ce qui fait que souvent on le trouve gros (je ne dirai pas grossier, mais gros). Eh bien! oui, les ficelles sont quelquefois des câbles; mais qu'importe si, au bout du mouvement qu'elles font, il se produit im coup de tonnerre; et vous jugerez chez lui s'il s'en produit de formidables.
Nous arrivons ici à la fameuse scène où la jalousie commence à paraître, la grande scène entre lago et Othello. J'ai marché heureusement assez vite; nous pouvpns nous étendre à loisir sur cette scène, et la déguster goutte à goutte. Car s'il y a des choses écrites en majuscules dans Shakespeare, il y a aussi des nuances, des subtilités, des pénétrations d'âme extraordinaires. Sans doute pensait-il à cette merveilleuse scène, le blasphémateur Tolstoï, quand il était obligé de concéder à Shakespeare un art merveilleux pour conduire une scène! Ecoutez comme celle-là est conduite.
Dcsdémona va donc protéger Cassio. Elle le fait d'une façon charmante, très aimable.
Or, Cassio est en train de lui demander son intercession, et, au moment où elle la lui promet, Emilia, la suivante, vient dire :
— Madame, voici venir Monseigneur.
CASSIO. — Madame, je vais prendre mon congé.
DESDÉMONA. — Nou, rcstez ! Ecoutez-moi parler.
CASSIO. — Oh! oh! pas maintenant, madame. Je suis très mal à l'aise et incapable de servir mes propres affaires.
DESDÉMONA. — Bou, bou! Faitcs comme vous le jugerez convenable.
Et Cassio sort. C'est bien le hasard qui cause cette sortie; car Cassio pourrait être un homme plus hardi et rester, puisqu'il n'est pas en faute. Immédiatement, lago saute sur ce nouveau grain de hasard et il dit ce simple mot, à mi-voix.
— Ah! je n'aime pas celai OTHELLO, — Que dis-tu?
lAGO. — Rien, monseigneur, rien... Ou, je ne sais pas!
OTHELLO. — Mais n'était-ce pas Cassio qui s'est séparé de ma femme, là?
lAGO. — Monseigneur, non, non, assurément, je ne puis croire qu'il se fût enfui ainsi comme un coupable en vous voyant!
OTHELLO. — Je crois que c'est lui!
DESDÉMONA. — Eh bien! monseigneur?
Vous le voyez, il n'en dit pas long, lago; mais le grain 'est jeté, le grain empoisonné; la plante va pousser; il saura l'arroser pour qu'elle prospère. Ecoutez! Ecoutez!
Desdémona intercède, en effet, pour Cassio; elle fait un plaidoyer très chaud, très amical. Othello l'écoute, et :
— Je t'en prie, non, n'insiste pas, dit-il.
DESDÉMONA. — Pourquoi me refuser ce que je demande? Vous me dites toujours que vous m'accorderez tout ce que je demanderai. Je vous demande une chose de si peu d'importance!
OTHELLO. — Non, non, je ne te refuserai rienl
non! Tu me le demanderas; mais un autre jourl J'aime mieux parler d'autre chose, aujourd'hui. Adieu. (A Desdémona) Je te rejoins sur-le-champ.
DESDÉMONA. — Faites comme le cœur vous dira, monseigneur. Quoi que vous disiez, je suis obéissante.
Elle sort, et Othello reste seul avec lago; et voici la suprême maille sinistre dans toute son horreur. Le diable en personne admirerait avec quelle prodigieuse habileté lago en serre le nœud.
OTHELLO. — Excellente espiègle! La damnation tombe sur mon âme! Comme je l'aime! Ah! quand je ne l'aimerai plus, c'est que le chaos sera entré en moi!
Car c'est un soupçon qui a passé en lui, un très vague soupçon, fugitif. Il n'y pense plus déjà. Mais lago est à l'afTùt. Savourez ses phrases :
lAGO. — Mon noble seigneur...
OTHELLO. — Que dis-tu, lago?
lAGO. — Est-ce que Michel Cassio connaissait votre amour lorsque vous faisiez la cour à madame?
OTHELLO. — Il l'a connu, oui, depuis le commencement jusqu'à la fin. Mais pourquoi me demandestu cela?
lAGO. — Mais pour la satisfaction de ma pensée, pas pour autre chose. Rien de grave.
OTHELLO. — Et quelle est-elle, ta pensée, lago?
lAGO. — Je ne croyais pas qu'il l'eût connue alors.
OTHELLO. — Oh! si, si, il nous a servi souvent même d'intermédiaire.
lAGO. — En vérité?
OTHELLO, — En vérité! Oui, oui, en vérité. Mais qu'est-ce que tu vois là-dedans? Est-ce qu'il n'est pas honnête?
lAGO. — Honnête, monseigneur?
OTHELLO. — Honnête, oui, oui, honnête?
lAGO. — Si, monseigneur, autant que je sache.
OTHELLO. — Voyons, quelle est ta pensée?
lAGO. — Pensée, monseigneur?
OTHELLO. — Pensée, monseigneur? Mais, par le
ciel, tu me fais écho comme s'il y avait dans ta pensée quelque monstre trop hideux pour être montré! Tu veux dire quelque chose, certes. Je t'ai entendu dire tout à l'heure que tu n'aimais pas cela, lorsque Cassio a quitté ma femme. Qu'est-ce que tu n'aimais pas? Et lorsque je t'ai dit qu'il était dans mes secrets pendant tout le cours de mes amours, tu as crié : « En vérité!.., » et tes sourcils se sont contractés et rejoints en forme de bourse, comme si tu avais voulu renfermer dans ton cerveau quelque horrible secret! Allons, si tu m'aimes, montre-la-moi, ta pensée!
lAGO. — Mais, monseigneur, vous savez que je vous aime!
OTHELLO. — Oui, je crois que tu m'aimes, mais c'est précisément parce que je te sais plein d'affection, d'honnêteté, que tu pèses tes mots avant de les prononcer. Pourquoi? Pourquoi? Car ces façons d'agir sont ruse habituelle chez un coquin déloyal et menteur; mais chez un homme juste, ce sont des révélations voilées qui s'échappent d'un cœur incapable de dominer son émotion.
lAco. — Mais pour ce qui est de Michel Cassio,
j'oserais jurer, monseigneur, que je le crois honnête.
OTHELLO. — Je le crois aussi.
L\Go. — Les hommes devraient être ce qu'ils
paraissent; ou plutôt que ceux qui ne le sont pas,
ne ressemblent à personne.
OTHELLO. — Oui, c'est certain, les hommes devraient être ce qu'ils paraissent.
L\Go. — Et c'est pourquoi je crois Cassio un très honnête homme!
OTHELLO. — Non, il y en a plus que cela là dedans! Je t'en prie, exprime-moi tes pensées telles que tu les rumines en toi-même. Donne à ta pire pensée le vêtement du pire mot.
lAGO. — Mon bon seigneur, pardonnez-moi, quoique je sois tenu à tout acte loyal d'obéissance, je ne suis pas tenu à ce dont tout esclave est exempté : exprimer mes pensées. Parbleu! Disons qu'elles sont
viles et fausses! Et quel est le palais où de vilaines choses ne s'introduisent pas quelquefois? Mais qui donc a un cœur si pur que des soupçons odieux n'y tiennent pas parfois leurs séances légales et leurs assises en compagnie des pensées vertueuses?
OTHELLO. — Tu conspires contre ton ami, lago.
lAGO. — Je vous en conjure, monseigneur! Comme ma supposition peut être erronée (car, je le confesse, oui, c'est une malédiction de ma nature, je soupçonne le mal; et souvent ma défiance crée des fautes qui n'existent pas)..., que votre sagesse n'accorde aucune attention à un homme dont l'imagination est si apte à se tromper; et n'allez pas vous bâtir des échafaudages de troubles sur les fondements peu sûrs de mes observations imparfaites. Vous laisser connaitre mes pensées ne vaudrait rien pour votre tranquillité et votre bien, ni pour mon honneur d'homme, mon honnêteté et ma sagesse.
OTHELLO. — Que veux-tu dire?
lAGO. — Mais la bonne renommée, monseigneur, chez l'homme et chez la femme, c'est le joyau le plus personnel de l'âme. Quiconque me vole ma bourse me vole de la drogue, peu de chose, rien; c'était à moi, c'est à lui, c'avait été l'esclave de milliers d'autres. Mais celui qui me fdoule de ma bonne renommée me dérobe une chose qui ne l'enrichit pas et qui me rend tout à fait pauvre.
Vous le voyez bien, que cet homme n'est pas un homme vulgaire. La subtilité de ce raisonnement est formidable.
— Par le ciel, dit Othello, ah! je les connaitrai, tes pensées!
lAGO. — Vous ne le pourriez pas, quand bien même mon cœur serait dans votre main, à plus forte raison tant qu'il reste en moi.
OTHELLO. — Ah!
L\GO. — Ah! monseigneur, prenez garde à la jalousie, c'est le monstre aux yeux verts qui se moque de la viande dont il se nourrit!
OTHELLO. — Allons, uc crains rien, on ne me
rendra pas jaloux en me disant que ma femme est belle, qu'elle reçoit avec grâce, aime la compagnie, est libre dans ses discours, chante, joue et danse bien. Chez quiconque est vertueux, ces actions-là sont très vertueuses. Je ne tirerai pas davantage de la faiblesse de mes mérites le plus petit sujet de crainte, le plus petit doute sur sa fidélité; car, en somme, elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, lago, non! Il faudra que je voie, avant de douter.
lAGO. — Ah! que je suis heureux de cela! Car, maintenant, j'aurai une raison de vous montrer plus franchement l'amour et le respect que je vous porte! En conséquence, pour obéir à mon devoir, recevez cet avis, monseigneur! Je ne parle pas encore de preuves; mais veillez sur votre femme, observez-la bien avec Cassio; faites usage de vos yeux, sans jalousie et sans méfiance. Je ne voudrais pas que votre noble et franche nature fût trompée par suite de sa générosité; mais veillez-y, veillez-y! Voilà tout! Je connais le caractère de notre pays. A Venise, les femmes laissent voir au ciel les caprices qu'elles n'osent pas montrer à leur mari. Toute leur conscience consiste, non pas à ne pas faire, mais à tenir caché.
OTHELLO. — Parles-tu là sérieusement?
lAGO. — Oh! non, mais enfin... Elle trompa son père en vous épousant! [C'est le mot de Brabantio, il vous en souvient!] ...Au moment où elle semblait frissonner et avoir peur devant vos regards, c'est alors qu'elle les aimait le plus, vos regards!
OTHELLO. — Oui, c'est, en efi'et, ce qu'elle fit!
Lvoo. — Ah! bien. En ce cas, continuez le raisonnement! Celle qui, si jeune, put dissimuler au point de tenir les yeux de son père aussi étroitement fermés que le cœur d'un chêne, si étroitement qu'il prit cela pour de la magie... {Un silence.) ...Oh! mais je .suis à blâmer! Je vous demande humblement pardon, vraiment, de cet excès d'affection pour vous.
OTHELLO. — Je te suis à jamais obligé, lago.
lAGO. — Je vois que cela a quelque peu troublé votre esprit.
OTHELLO. — Oh! du tout, pas un seul brini
lAGO. — Ohl sur ma foi, si! Je crois que cela vous a troublé! J'espère que vous voudrez bien considérer que ce que je vous dis vient de mon affection pour vous. Mais je vois que vous êtes ému! Je dois vous prier de ne pas donner à mes paroles de plus grosses conséquences ni de plus grande étendue que celles du soupçon, du simple soupçon.
OTHELLO. — C'est ce que je ferai.
lAGO. — Mais si vous alliez plus loin, monseigneur, mes paroles obtiendraient un détestable succès auquel elles ne visent pas! Cassio est mon digne ami! Et... Oh! monseigneur, je vois que vous êtes ému...
OTHELLO. — Non, non, non! pas beaucoup ému. Je crois, je suis certain que Desdémona ne peut être qu'honnête.
L\GO. — Puisse-t-elle vivre longtemps telle, et puissiez-vous vivre longtemps pour la croire telle! Cependant, il est certain que, quand la nature s'égare...
OTHELLO. — Ah! oui, voilà le point, voilà le point!
lAGO. — Aussi, pour être partie avec vous, pour n'avoir pas pris goût à tant de mariages proposés avec des hommes de son pays, pour avoir préféré... Oh! oh! je ne dis pas que son âme est corrompue; mais, pardonnez-moi... Je ne prétends pas dire non plus que mes paroles s'appliquent à elle exactement..., et, cependant, je craindrais que son âme, revenant à un jugement plus froid, plus naturel, n'arrivât à vous comparer aux hommes de son pajs, et...
OTHELLO. — Ah! non, non! Adieu, adieu! Si tu en aperçois davantage, tu me le diras.
lAGO. — Monseigneur, je prends congé de vous.
Il s'en va; puis il revient, relance encore un coup de poignard, lui conseille toujours de veiller :
— En attendant, monseigneur, tenez-moi pour trop préoccupé de mes craintes, oui, beaucoup trop,
comme j'ai grande cause de croire que je le suis; et, j'en conjure votre honneur, regardez Desdémona comme innocente, parfaitement innocente.
OTHELLO. — Crois que j'aurai de l'empife sur moi-même.
L\G0. — Allons, cette fois, je prends congé de vous.
Et il le laisse tout seul.
Immédiatement, le poison fait son œuvre. C'est fini, Othello est empoisonné complètement! Il se met à réfléchir, et il dit :
— Oh! non! Ah! si je pouvais croire une chose pareille, quand même les attaches seraient les libres de mon cœur... Oh! non, non! Mais, peut-être c'est parce que je suis noir,.., et je n'ai pas les dons doucereux que possèdent les messires de boudoir! Mais c'est peut-être aussi parce que je descends la pente des années! Oh! ce n'est pas encore très sensible! Voyons! (Et il se redresse, tâchant de se sentir jeune; puis, retombant.) Allons, allons, elle s'est détachée... Oui, oui, je dois être trompé, je n'ai {[u'une consolation, de la haïr! Oh! malédiction du mariage, faut-il, faut-il que nous soyons fous de nous dire les maîtres de cette délicate créature! Ah! j'aimerais mieux être un crapaud, et vivre des vapeurs d'une prison, que d'abandonner un coin de la chose ({ue j'aime à autrui! Ah! non, non, non, pas çal... Mais voici Desdémona qui vient. Oh! si elle était perfide! Que le ciel se moque donc de lui-même! Oh! non, je ne peux pas croire qu'elle soit perfide!
(Desdcniona arrive.) — Laissez-moi, je soulfre!
(// a très mal à la tète. Elle prend son petit mouchoir, un mouchoir qu'il lui avait donné comme cadeau, son premier cadeau, et elle essaie de lui bander le front.)
— Non, non, non, laissez-moi!
(// jette le mouchoir et il s'en va. Elle le suit, affolée par ce geste qui est le premier geste brutal qu'il ait avec elle. Le mouchoir reste à terre; et Emilia, la femme de chambre, le ramasse; mais à peine l'a-t-elle que lago entre et le lui prend. Elle lui dit.)
— Pourquoi?
— Cela ne te regarde pas!
Comme il est très dur avec elle, il ajoute :
— Je prends le mouchoir, j'en ai besoin. Et il s'en va.
Maintenant, il a une arme terrible, vous allez voir comment il va s'en servir.
Vous notez cet art de la préparation. Cela n'a l'air de rien; mais rien n'y est employé au hasard! C'est par tendresse que Dcsdémona veut bander le front de son mari, car elle comprend parfaitement qu'il souffre, et vous devinez à quoi va servir le mouchoir.
Nouvelle scène, plus loin, entre Othello et lago. Le Maure souffre atrocement.
— Fausse, fausse envers moi!
lAGO. — Allons, allons, général, ne songez plus à cela !
OTHELLO. — ■ Arrière, toi, va-t'en! Tu m'as étendu sur le chevalet! Ah!...
Il essaie de se persuader que tout est perdu pour lui, surtout parce qu'il ne pourra plus être un grand général. Oui, on s'imagine ainsi des causes à sa douleur : « Cela va m'empêcher de travailler », dit-on, quand on est artiste. Lui, dit : « Adieu, adieu les combats, la gloire, les trompettes!... » Il a un grand flot de lyrisme. Mais, au fond, c'est à elle qu'il pense; il ne pense qu'à elle, à l'avoir perdue, elle; et il en donne le témoignage indiscutable, c'est que brusquement il revient sur lago, et lui crie au visage :
— Scélérat, ne manque pas de me donner la
preuve que ma bien-aimcc... Oui, donne-moi la preuve oculaire! Ou bien...
Et il le prend à la gorge, prêt à l'étrangler, et rugit :
— Par le prix de l'âme immortelle de l'homme, il aurait mieux valu pour toi ne pas être né, chien, que d'avoir à répondre à ma colère, maintenant qu'elle est éveillée!
lAGO. — Ah! monseigneur, je vous en prie! En êtcs-vous donc là?
Et alors l'admirable réponse du monstre d'hypocrisie, où coule à flots toute la fange de sa traîtrise :
— Voilà bien la récompense quand on aime trop les gens! Oh! monde monstrueux! Misérable imbécile qui t'arranges pour faire de ton honnêteté un vicel Oui, apprends, apprends comme il est peu sûr d'être droit et honnête! Ah! je vous remercie de ce profit, monseigneur; et désormais je n'aimerai aucun ami, puisque l'affection engendre de telles offenses!
— Non, non, non! reste, supplie Othello... Ah! par l'univers, je ne sais plus où j'en suis! Je crois que ma femme est honnête et je crois qu'elle ne l'est pas! Je crois que tu es juste et je crois que tu ne l'es pas! Je veux avoir quelque preuve. Son nom, qui était aussi frais que le visage de Diane, est, mainenant, aussi barbouillé que mon propre visage. Ah! s'il y a des cordes, des couteaux, des poisons, du feu, des rivières qui noient, je ne supporterai pas cela! Ahl ah! que je voudrais avoir satisfaction!
Il voudrait... Il voudrait.
Oui, mais comment? Pensez que si c'est vrai, les précautions des coupables sont prises! Comment faire pour les avoir en faute?
Et alors lago va insinuer des quarts de preuves, des huitièmes de preuves; et c'est avec tous ces brins qu'il fera un faisceau de vraisemblance, par quoi l'autre finira par être convaincu, pareil à un misérable oiseau qui se .sent collé dans les gluaux, pris de tous côtés, et qui ne peut plus ouvrir les
ailes pour aller où veut son amour. Car il l'aime toujours, sa Desdémona, le pauvre jaloux. A chaque instant, il dit : « Non, ce n'est pas possible 1 » Et la preuve aussi qu'il l'aime, c'est qu'il l'insulte, puis revient à elle et va presque lui rendre la foi en son honnêteté, lorsque lago lui glisse :
— Dites-moi, monseigneur, seulement une chose! Car je cherche si je ne pourrais pas vous donner les preuves que vous demandez. Est-ce que vous n'avez jamais vu à la main de votre femme certain mouchoir avec un dessin de fraises?
— Si! Je lui en ai donné un de ce genre. Ce fut même mon premier présent.
— Ah! cela je n'en sais rien; mais j'ai vu un mouchoir tout à fait pareil (et, ce mouchoir, je suis sûr qu'il était à votre femme)... J'ai vu, aujourd'hui, Cassio qui s'en servait, de ce mouchoir, pour s'essuyer la moustache.
— Oh! gronde le Maure, si c'est celui-là!...
— Celui-là, riposte lago, celui-là ou bien tout autre lui appartenant, cela parle contre elle, avec les autres preuves!
— Oh! clame Othello, pourquoi le gueux n'a-t-il pas mille existences! Une seule est trop pauvre, trop faible, pour ma vengeance! Ah! oui, maintenant, maintenant je vois que c'est vrai! Regarde un peu, lago, regarde. Je souffle vers le ciel tout mon amour passionné. Pft! Il est parti... Lève-toi, lève-toi, noire vengeance, du fond de l'enfer!
lAGO. — Oh! contenez- vous, monseigneur, contenez-vous!
OTHELLO. — Oh! du sang, du sang, du sang!
lAGo. — Mais patience, vous dis-je, patience! Vous changerez peut-être de sentiment!
OTHELLO. — Non, jamais, lago, jamais, jamais! Tiens, écoute. A cette heure, par ce ciel de marbre là-bas, j'engage ma promesse pour l'exécution religieuse d'un serment sacré...
Et il s'agenouille.
lAGO. — Ne vous relevez pas encore, monseigneur.
Il s'agenouille aussi; puis, d'une voix religieuse, il prononce :
— Soyez témoins, ô vous, lumières éternellement brûlantes en haut, et vpus, éléments qui nous enveloppez de toutes parts, soyez témoins qu'ici lago met au service d'Othello outragé les armes de son esprit, de ses mains, de son cœur! Qu'il commande, cl quelque sanglante que soit l'œuvre, obéir sera pour moi acte de compatissante bonté.
OTHELLO. — J'accueille ton affection, non avec de vains remerciements, mais en l'acceptant de plein cœur, et je vais immédiatement te mettre à l'épreuve. Tiens, d'ici à trois jours, apprends-moi que Cassio ne vit plus.
lAGO. — Mon ami Cassio est mort; c'est chose faite à votre requête! Mais elle, monseigneur, elle, qu'elle vive !
OTHELLO. — Non, qu'elle soit damnée, la perfide! Viens! allons chercher le moyen de la tuer le plus vile possible! Désormais, tu es mon lieutenant.
Pauvre Desdémona! Elle ne pense plus qu'à ce mouchoir perdu. Elle sait qu'Othello y tenait, puisqu'il lui en avait fait présent tout à fait au début de leur liaison. Comme elle est dans ces pensées, Othello revient la trouver.
— Comment allez-vous, monseigneur?
— Bien, ma bonne dame, bien, bien! (Ah! que dissimuler est difficile!) Et vous, comment allezvous?
DESDÉMONA. — Bien, monseigneur.
OTHELLO. — Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame.
DESDÉMONA. — Elle n'a pas encore senti l'âge ni connu le chagrin (|ui dessèche.
OTHELLO. — Oh! oui, elle témoigne d'un cœur riche et libéral!
Et il se perd dans des allusions gênées, lourdes, sans savoir même ce qu'il veut dire. Soudain...
OTHELLO. — Mais... vous n'auriez pas le mouchoir que je vous ai...?
DESDÉMONA, — Pourquoi?
OTHELLO. — J'ai un violent et vilain rhume qui me gêne. Prétcz-moi ce mouchoir.
DESDÉMOXA. — Yoici, monseigneuT.
OTHELLO. — Non, pas celui-là! Celui que je vous ai donné.
DESDÉMOXA. — Je ne l'ai pas sur moi.
OTHELLO. — Non?
DESDÉMONA. — Non, en vérité, monseigneur.
OTHELLO. — Ohl c'est une grande faute!
Et il raconte que ce mouchoir lui a été donné à lui-même par sa mère, que c'est un mouchoir magique qui a été tissé par des sorcières, en Afrique, et que cela porte malheur aux gens quand on le perd.
DESDÉMONA. — Vraiment? Est-ce exact?
OTHELLO. — Très véritable. Par conséquent, ayezen grand soin.
DESDEMOXA. — Oh! plût au ciel que je ne l'eusse jamais eu!
OTHELLO (d'une voix voliibile). — Ah! pourquoi? Pourquoi?
DESDÉMOXA. — Mais pourquoi parlez-vous ainsi précipitamment, et comme transi?
OTHELLO. — Est-ce qu'il est perdu? Est-ce que vous ne l'avez plus? Parlez, parlez! Est-il égaré?
DESDÉMOXA. — Oh! le ciel nous bénisse!
OTHELLO. — Mais répondez, mais il n'est pas perdu?
DESDÉMOXA. — Si par hasard il l'était...
OTHELLO. — Comment?
DESDÉ5I0XA. — Je dis qu'il n'est pas perdu!
OTHELLO. — Allez le chercher. Laissez-le-moi voir. Je veux le voir.
DESDÉMONA. — C'cst cc quc je ferai, monseigneur; mais pas maintenant. Vous cherchez là une ruse pour m'empêcher de vous parler de Cassio!
OTHELLO. — Allez chercher le mouchoir, je le veux! Mon esprit s'égare...
Et, à tout ce qu'elle dit, il répond toujours avec
rage, en criant le mot, qui est comique en français, qui ne l'est pas en anglais :
— Handkerchief! Handkerchief! « Le mouchoir, le mouchoir! »
Il crie de plus en plus, et il sort affolé. A ce moment, Cassio apprend qu'Othello est en colère. Il y a là toute une série de scènes avec Bianca, qui est une amie de Cassio; et lago va encore se servir de cela, vous allez voir comment tout à l'heure. Mais, avant, nous arrivons au comble de la fureur chez Othello; car la scène avec lago recommence, alors non plus pour insinuer au Maure le soupçon et le poison, mais pour en contempler les ravages.
lago lui dit, non seulement que Cassio a le mouchoir, mais qu'il a reçu de Cassio l'aveu de la faute. Devant cet aveu, la colère d'Othello n'a plus de borne. Il hurle. Je n'essaierai pas de l'imiter. C'est un fauve qui rugit. Et il finit par se rouler à terre, en convulsions. Il a une attaque d'épilepsie. On ne donne presque jamais cette note-là au théâtre. Je l'ai cependant vue une fois dans ma vie. J'étais fort jeune, j'avais dix-huit ans; c'était, avant la guerre; il y a donc, par conséquent, fort longtemps. J'ai eu alors la joie de voir jouer Othello par un acteur qui était un mulâtre de l'Amérique du Nord, et qui était presque noir. Il avait nom Ira Aldrige. Il me paraît impossible qu'Othello soit jamais incarné mieux qu'il ne l'était par cet homme. Il avait cette marche de panthère qu'ont les noirs, cette marche souple, ces reins élancés, maigres, cette largeur d'épaules, et la férocité du regard, le nez épaté qui a comme un air de mufle de bête sauvage; et dans cette scène de convulsions, il se roulait par terre en écumant. C'est à ce moment que lago le contemple et qu'il dit :
— Opère, opère, ma médecine! Les sots crédules sont attrapés ainsi et c'est ainsi que bien des dames nobles et chastes sont calomniées.
Et, quand Othello se réveille, il lui répète que Cassio a avoué la faute. Il fait mieux. Il fait a.ssister
Othello à une scène entre Cassio et Bianca. Cette scène n'est pas de l'invention de Shakespeare non plus; elle est dans le conte premier où Ton fait parler Cassio et Bianca, et Othello, qui est caché, ne voit que les gestes. Il voit Cassio qui ricane parce que, cette femme, il ne l'aime pas. Or, Othello croit que l'on parle là de Dcsdémona. Aussi sa fureur devient folle. Il est complètement certain que Desdémona est coupable.
C'est à ce moment que des envo\és de Venise viennent lui annoncer qu'on le relève de son commandement pour lui en donner un plus grand, et qu'il est remplacé par Cassio. Comme Dcsdémona a trouvé cela charmant, puisque, ainsi, tout s'arrange à souhait, elle ne peut s'empêcher de dire qu'elle en est joyeuse. Othello la regarde avec des yeux de fou. Il croit qu'elle avoue ainsi son amour pour Cassio.
— J'en suis joyeuse, je vous assure!
— En vérité?
— Mais, monseigneur!
— Et, moi, je suis joyeux de vous voir en démence.
— Comment, mon bon Othello!
— Comment?
Et il la frappe devant les envoyés du Doge.
C'est la seconde fois qu'il la rudoie; il l'a rudoyée tout à l'heure; mais, maintenant, c'est plus que du rudoiement; c'est de la brutalité, il la frappe.
Eh bien! malgré cela, elle lui pardonne. Quand clic est seule avec Emilia, elle raconte à Emilia ce qui est arrivé, et elle dit :
— Oui, je pense qu'il est jaloux. Je ne sais pas pourquoi, je ne l'ai pas mérité! Mais, en réalité, même quand il est ainsi furieux contre moi, je sais que c'est parce qu'il est plein d'amour pour moi, et je ne peux pas lui en vouloir! Je trouve même qu'il est beau quand il est ainsi.
Vraiment, est-il possible d'aimer d'un amour plus tendre, plus profond, plus absolu?
Nous voici à une scène tout à fait exquise, celle qui clôt le quatrième acte, et qui est célèbre; car c'est la fameuse scène du Saule. Vous savez qu'Othello a été souvent mis en musique, notamment par Rossini, et que la scène du Saule, lorsque la chantait l'illustre Malibran, avec son cœur et sa vie elle-même pleurant dans sa voix, faisait pleurer toute la salle. Il y a vraiment de quoi, comme vous allez voir; car même sans musique, la scène amène des sanglots.
Desdémona est dans sa chambre avec Emilia, sa suivante, et c'est Emilia qui parle la première.
— Et que vous a-t-il dit en partant?
— Eh bien! il m'a dit de congédier ma suivante.
— Moi?
— Oui. Et de me mettre au lit.
— Ahl
— Et qu'il allait revenir immédiatement.
— Il vous a dit de me congédier?
— Oui, ce sont ses ordres. Par conséquent, ma bonne Emilia, donne-moi mon costume de nuit, et adieu. Nous ne devons pas lui déplaire, jamais.
— Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!
— Oh! moi, je ne voudrais rien de pareil! Mon amour lui est si entièrement soumis que même sa mauvaise humeur... (je t'en prie, délace-moi), oui, même ses rebuffades, ses expressions de colère, me paraissent grâce et beauté.
— J'ai mis au lit les draps que vous m'aviez commandé d'y mettre. (Ce sont les draps de leurs noces.)
— Ah! tout m'est égal, à présent, tout! Ah, vraiment, ([uelles folles âmes sont les nôtres! Si je meurs avant toi, Emilia, je t'en prie, plie-moi dans un de ces mêmes draps.
— Allons, allons, madame, vous dites des .sornettes.
— Ma mère avait une suivante qui s'appelait Bar-
baïa. Elle était amoureuse, et il se trouva que ceiui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle savait une certaine chanson du Saidc. C'était une vieille chanson; mais elle exprimait bien sa destinée, et elle mourut en la chantant. Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit; j'ai bien de la peine à m'empècher de laisser tomber ma tête tout d'un coté, et de chanter la chanson, comme la pauvre Barbara... Je t'en prie, dcpèchons-nous!
Vous sentez ces bouft'ées de poésie qui passent toujours dans Shakespeare!
ÉMiLiA. — Irai-je vous chercher voire robe de nuit?
DESDÉMONA. — Non, nou! dégrafe-moi ici, dégrafemoi I
Et elle chante, pendant qu'on la déshabille :
« La pauvre âme s'assit en soupirant au pied d'un sycomore. — Chantez tous le saule vert. — Sa main sur son sein, sa tète sur son genou, — Chantez le saule, le saule, le saule, — Les fraîches ondes couraient auprès d'elle et murmuraient ses soupirs. — Chantez le saule, le saule, le saule. — Ses larmes amères tombaient et adoucisaient les pierres... «
— Pose là ces vêtements, pose-les là, oui. « Chantez le saule, le saule, le saule. »
— Je t'en prie, dépêche-toi, Emilia; il va venir tout à l'heure!
« Chantez tous que d'un saule vert doit être formée ma couronne. — Que personne ne le blâme. — J'approuve son dédain. »
— Non! ce n'est pas là ce qui suit. Attends! Mais, chut! écoute! Qui frappe?
ÉMILIA. — C'est le vent.
Desdémona se remet à chanter.
Et, alors, elles ont une conversation (c'est bien la tranche de vie, comme nous disons), conversation entre une dame et sa suivante. Elle demande soudain à Emilia :
— Est-ce que vraiment tu crois qu'il y a des femmes capables de tromper un homme qu'elles aiment?
— Oh! dit Emilia, oui, souvent cela arrive.
— Ce n'est pas possible! Comment une femme peut-elle faire une chose aussi monstrueuse que celle-là?
— Bah! dit Emilia. Enfin, cependant, si l'on vous demandait de le faire pour le monde entier, pour un trésor, un empire...
— Oh! non, oh! non, dit-elle! oh! ne me dis pas d'horreurs pareilles! Pour rien au monde, pour le monde entier, pour le trône du monde, oh! non, oh! non; être infidèle à celui que j'aime!...
Et c'est sur cette pensée qu'elle reste seule et qu'elle va se coucher dans cette chambre où Othello entrera tout à l'heure, vous allez voir comment.
Ici, je suis obligé de résumer, d'abréger encore! car l'intrigue suit sa marche pendant tout ce temps, sa marche rapide, admirable, où tout a été préparé. Il arrive toutes sortes de choses! Cassio va être assassiné par Roderigo, car lago a bien machiné les choses. Cassio doit mourir, et, une fois Cassio tué, il n'y a plus de témoin contre la calomnie inventée par lago. Quant à Roderigo, celui qu'il a amené à Chypre pour servir de première maille à son filet, il sera tué aussi. Ces deux-là disparus, alors personne ne saura plus rien, personne ne pourra démentir, auprès d'Othello, les mensonges dont il l'a enveloppé. Mais la mort de Desdémona nous réclame, et je passe rapidement sur tout le reste pour arriver à cette effroyable mort, et vers les splendides cris d'humanité et d'amour que vous allez entendre.
Desdémona est couchée sur son lit, endormie. Un flambeau brûle. Othello entre, .s'arrête et la regarde dormir.
Ici, les commentateurs ont beaucoup hésité sur les premiers mots qu'il dit. Tous, me semble-t-il, même Montégut, ont mal compris ces premiers mots.
Leur erreur vient de leur excessive subtilité, en général. Le plus sûr moyen de ne point se tromper, ils ne l'emploient pas. C'est trop simple. Il consiste à se mettre dans la peau du personnage qu'on désire expliquer.
En entrant, disent-ils, et dit Montégut, Othello s'est vu dans un miroir; il s'est aperçu qu'il était noir, ou vieux, ou moins jeune qu'autrefois, que la jalousie l'avait fait souffrir au point de creuser ses rides. Non, ce n'est pas cela. Il entre, il regarde longuement Dcsdémona, et il dit (dans le texte anglais) :
It is ihe cause! It is the cause, mij soûl!
— Voilà la cause, voilà la cause, ô mon âme! Permettez que je n'en dise pas plus devant vous, chastes étoiles!
Pourquoi ne voudrait-il pas dire aux chastes étoiles qu'il est noir? Non! Ce qu'il veut dire, le voici : C'est cela, ce pauvre petit être, cette femme, ce rien du tout, qui est presque une enfant, c'est elle qui est la cause, la cause de tout, du bien, du mal; car la vie en sort, et la mort aussi en sort; et tout est ruiné quand elle ne vous aime plus; et tout sourit, et le ciel s'ouvre, et l'on est au paradis quand elle vous aime; et rien n'est plus miraculeux que cela.
It is the cause! It is the cause, mij soûl!
Voilà la seule cause de tout ce qui est au monde. C'est ça, l'amour, le désir, le baiser... Et l'on a comme honte, en effet, d'avouer cette cause et de nommer ca aux chastes étoiles! Voilà tout ce qu'il dit.
Puis, près de la tuer, il hésite avec un sentiment bien humain encore, et prouvant que, jusqu'au bout, il l'adore.
— Cependant, je ne répandrai pas son sang, je ne déchirerai pas cette peau plus blanche que la neige, polie comme l'albâtre et tout embaumée! Elle doit
mourir, cependant! car, sans cela, elle trahirait d'autres hommes!... Eteignons la lumière, éteignonsla...
Ici, Aldrige faisait un fort beau geste. Il écrasait la lumière avec sa main sans s'apercevoir qu'il se brûlait.
— • Oui, dit-il, oui, éteindre la lumière. Ah, si je t'éteins, flamme, et que je m'en repente ensuite, je pourrai te rappeler à ta clarté première; mais une fois ta lumière éteinte, à toi, le plus merveilleux ouvrage de l'habile nature, je ne sais où est le feu de Promcthée qui pourrait rallumer ton éclat. Alors que j'aurai arraché cette rose, je ne pourrai lui rendre sa puissance vitale; elle devra nécessairement se {létrir! Ah! ah! je veux la respirer encore sur son buisson...
Il s'approche d'elle et la baise doucement sur les lèvres.
— O souffle embaumé qui persuade presque à la justice de briser son glaive... Un baiser de plus... Un encore! Ah! sois ainsi quand tu seras morte, et je te tuerai, et je t'aimerai encore... Oui, un, le dernier. Ah! jamais, baiser si doux ne fut aussi fatal. Ah! je dois pleurer, mais ce sont des pleurs cruels. Cette douleur est céleste. Elle frappe là où elle aime... Oh! Elle s'éveille!
Desdémona s'éveille, en effet.
— Qui est là? Othello?
— Oui, Desdémona.
— Voulez-vous venir au lit, monseigneur?
— Avez-vous prié, ce soir, Desdémona?
— Oui, monseigneur.
— Si vous vous souvenez de quelque crime qui vous laisse encore irréconciliée avec le ciel et la grâce divine, sollicitez bien vile le pardon.
— Hélas! monseigneur, que veulent dire ces paroles?
— Demandez-en le pardon, vous dis-je, et soyez brève. Je vais faire quelques pas en attendant; car je ne voudrais pas tuer ton âme en élat de péché.
Non, le ciel le défend, non, je ne veux pas tuer ton âme!
— Est-ce que vous parlez de tuer?
— Oui, oui, j'en parle.
— Alors, le ciel ait pitié de moi !
— Amen, de tout mon cœur.
— Quoique vous parliez ainsi, monseigneur, j'espère que vous ne me tuerez pas! Cependant, j'ai peur, car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je crains, je ne le sais pas, puisque je ne me connais pas de crime, mais, cependant, je sens que j'ai peur.
— Pense à tes péchés!
— Mes péchés? Ce sont les tendresses que je vous porte.
— Oui, oui! Et c'est pour cela que tu vas mourir.
— Oh! c'est une mort bien peu naturelle que celle qui tue parce qu'on aime! Hélas! pourquoi, pourquoi mâchonnez-vous ainsi votre lèvre inférieure? Ah! quelque passion sanguinaire ébranle tout votre être. Ces mouvements en sont les signes... Cependant, j'espère, j'espère que ce n'est point moi qu'ils menacent.
— Allons, paix! tiens-toi tranquille.
— C'est ce que je fais, monseigneur! Mais qu'y a-t-il? Dites?
— Ce mouchoir que j'aimais tant, que je t'avais donné, tu l'as donné à Cassio?
— kon, sur ma vie et sur mon âme! Envoyez chercher cet homme et questionnez-le.
— Chère âme, prends garde au parjure, tu es sur ton lit de mort.
— Oui, mais pas pour mourir tout de suite, je vous en supplie!
— Si, immédiatement. Par conséquent, confesse franchement ton crime; car nier chaque détail avec serment ne pourrait dissiper ni détruire la violence de la conviction sous laquelle je gémis. Tu vas mourir.
— Alors, le Seigneur ait pitié de moi!
8G A TRWERS SHAKESPEARE
— Amen! Amen!
— Ayez pitié, vous aussi! Je ne vous ai jamais oft'ensé de ma vie. Je n'ai jamais aimé Cassio, sinon d'un sentiment banal que le ciel me permettait de lui accorder. Je ne lui ai jamais donné de cadeau.
— Par le ciel! J'ai vu le mouchoir dans ses mains. O femme parjure, tu changes mon cœur en pierre, et tu vas me faire commettre un meurtre alors que je me proposais un sacrifice. J'ai vu, j'ai vu le mouchoir, te dis-je.
— Alors, c'est qu'il l'a trouvé! Je ne le lui ai jamais donné. Envoyez-le chercher, et qu'il confesse la vérité.
— Il l'a confessée.
— Quoi, monseigneur, il a confessé...
— Qu'il avait usé de toi.
— Comment? Criminellement?
— Criminellement.
— Il ne dira pas cela, monseigneur!
— Non, il ne le dira pas; car sa bouche est fermée. L'honnête lago a reçu des ordres pour cela.
— Ah! ma crainte devine le sens de ces paroles. Quoi! quoi! il est mort?
— Oh! quand il aurait eu autant d'existences que de cheveux, mon appétit de vengeance les aurait dévorées.
— Hélas! hélas! il est trahi et je suis perdue!
— Ah! tu ne vas pas le pleurer à ma face!
— Ah! bannissez-moi, monseigneur, mais ne me tuez pas! Tuez-moi demain! Laissez-moi vivre au moins la nuit!
— Si tu résistes...
— Une demi-heure, une demi-heure seulement I
— Non, ])oint de retard, que ce soit fait!
— Seulement le temps de dire ma prière?
— Non, il est trop tard!
Il prend l'oreiller et il l'étouffé.
Emilia vient frapper à la porte.
— Mfinseigneur, monseigneur!
— Ah! quel est ce bruit? Elle n'est pas morte...,
pas tout à fait morte? Oh! je suis cruel, mais cependant compatissant. Je ne veux pas prolonger ses souflrances...
Et il pèse sur l'oreiller en disant tout bas :
— Ainsi! Ainsi!
Eniilia continue à frapper.
— Qui est là?
— C'est Emilia.
Enfin, il finit par ouvrir. Elle entre.
— Eh bien! qu'est-ce que tu veux à cette heure?
— Ah! mon bon seigneur, un meurtre infâme vient d'être commis là-bas.
— Comment? Tout à l'heure?
— A l'instant même.
— Mais quel crime?
— Eh bien! Roderigo vient d'être tué par...
— Comment, Roderigo? C'est Cassio que tu veux dire!
— Non, Cassio n'est pas tué.
— Cassio n'est pas tué?
A ce moment, Desdémona se réveille encore, comme si elle était coupable (voyez la destinée!).
— Ah! par erreur, mise à mort par erreur! Emilia se précipite, va vers le lit :
— Mais c'est la voix de madame! Au secours! au secours! Ah! madame, parlez encore! Oh! douce Desdémona, ma douce maîtresse, parlez!
DESDÉMONA. — Je uicurs innocente!
ÉMiLiA, — Ah! qui a commis ce crime?
DESDÉMONA. — Personne, personne... Moi-même! Adieu! Rappelle-moi à mon cher seigneur... Adieu. Et elle meurt, l'innocente, en innocentant Othello.
Ici, j'abrège encore de plus en plus. Tout finit par s'expliquer. On ramène Cassio qui n'est que blessé, on ramène lago qui est fait prisonnier. Emilia raconte comment le mouchoir a été volé. lago essaie de se défendre. Il poignarde Emilia. Othello
lui donne un coup d'épée, mais ne fait que le blesser; et il s'écrie :
— Quelle chance que je ne l'aie pas tué! Ahl il vaut mieux qu'il souflre encore! Mourir est un bonheur, est le seul bonheur!
Il finit par comprendre qu'il a tué une innocente. A ce moment, cette bête féroce devient douce comme un agneau. Il rend son épée qu'on lui demande, il est prêt à partir comme prisonnier et il rend son épée à Cassio même, à cet ennemi. Seulement, écoutez ce qu'il dit avant de mourir et admirez sa façon de mourir. Je vais vous la dire et presque vous la jouer, comme la jouait le prodigieux mulâtre. Il ne se poignardait pas. Il tirait une sorte de petit yatagan et voici comment il mourait :
— Un mot ou deux, avant cjue vous partiez, messeigneurs. J'ai rendu à l'Etat cjuelques services et on le sait là-bas. Je vous prie, lorsque, dans vos lettres, vous raconterez cet événement affreux, parlez de moi, tel que je suis. N'atténuez rien; mais n'ajoutez rien par malice. Si vous agissez ainsi, alors vous tracerez le portrait d'un homme qui n'aima pas avec sagesse, mais qui n'aima que trop bien, d'un homme qui ne fut pas aisément jaloux, mais qui, une fois inquiet, se laissa emporter jusqu'aux dernières extrémités, d'un homme dont les yeux vaincus, bien que peu habitués à la mode des pleurs, versèrent des larmes avec autant d'abondance que les arbres d'Arabie leur gomme. Peignez-moi ainsi, et ajoutez ce détail : qu'une fois, dans Alep, un malicieux Turc en turban battait un Vénitien et insultait la république de Venise. Je saisis à la gorge le chien circoncis et je le frappai, ainsi...
Et il tombait, la gorge coupée. Puis il se relevait im instant après en disant :
— Ah! ah! Desdémona, je t'embrasse. Je t'embrassai avant de te tuer. Je n'ai plus que ce moyen, me tuer, pour mourir sur un baiser.
Le Conte de Masuccio. — Le Coup de foudre dans « Roméo et Juliette ». — Les Personnages du Drame. — La Fête chez les Capulets. — Duo d'amour. — Le Frère Laurent. — La Scène du Balcon. — La Scène du Tombeau. — La Mort de Roméo et de Juliette.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs,
La pièce dont nous allons nous occuper aujourd'hui, Roméo et Juliette, n'appartient pas, comme Othello, à la maturité de Shakespeare; c'est, au contraire, une de ses premières pièces, une pièce de jeunesse, et elle a précisément tout le charme, toute la fraîcheur, tout le velouté qu'a la jeunesse. Et néanmoins, comme vous allez voir, elle est aussi déjà une merveille de métier (j'emploie ce vilain mot dans son beau sens), et il ne s'y rencontre rien qui ne tende à bien montrer, à préciser, à fouiller le fond des caractères et à faire vivre la passion qui est ici étudiée.
Cette passion est la passion qui a fourni le plus de matière au théâtre, puisque c'est l'amour. Cette fois aussi, Shakespeare s'est élevé aux types. Roméo
et Juliette sont I0 type du couple amoureux, à un tel point qu'il n'y a, dans leur aventure, aucune autre passion qui vienne à la traverse. Dans presque toutes les pièces où il est question d'amour, même les plus puissantes, comme Phèdre, par exemple, il y a toujours combat entre l'amour et quelque chose, soit une autre passion, soit un devoir, soit un intérêt. Ici, il n'y a que l'amour. Les deux amoureux n'ont qu'un seul obstacle opposé à leur amour : cet obstacle est le monde entier. Ils sont dans une situation à ne devoir jamais ni se rencontrer, ni s'aimer; car ils sont les enfants de deux familles absolument ennemies; ils ne se sont même jamais vus quand ils étaient enfants ou jeunes gens; ils habitent la même ville sans se connaître; et il semble que, de toute éternité, un Montaigu ne peut pas épouser une Capulet, ni un Capulet une Montaigu. Il y a donc tout pour que jamais ils ne s'aiment. Mais il y a l'amour, qui est plus fort que tout; et la pièce est l'étude de l'amour et de sa puissance extraordinaire, divine, pour vaincre tous les empêchements. Mais vous verrez qu'ils finissent aussi par en être victimes; et je vous expliquerai seulement à la fin pourquoi et par quel symbole, me semble-t-il, Shakespeare a réalisé ce tour de force, dans un drame de passion, dans une histoire mouvementée, amusante comme le roman-feuilleton le plus touffu, de mettre une des plus hautes et des plus amères pensées philosophiques illuminant la passion la plus tragique de toutes, celle de l'amour.
Nous contemplons ici aussi, comme dans Othello, et encore mieux peut-être, Shakespeare aux prises avec un sujet déjà traité, qui n'est pas de lui, et nous admirons tout ce qu'il a pu faire avec un canevas dont l'invention lui est presque totalement étrangère.
Le conte, sur lequel il a brodé Bornéo et Juliette, était déjà en circulation depuis une cinquantaine d'années quand il le ramassa d'un coup d'aile et en tira celte chose éternelle qui est Roméo et Juliette.
Car il faut bien savoir, avant tout, que l'iiistoire n'est pas réelle, n'est pas authentique. Les tiéros, Roméo et Juliette, les Capulcts, les Montaigus, sont tous des êtres de fantaisie. Vous verrez, tout à l'heure, que c'est précisément par la magie de l'art que ces fictions sont devenues plus réelles que la réalité. Que ces personnages ne soient pas du tout historiques, on en a quasi l'absolue certitude grâce à l'argument que voici : c'est que Dante, qui vivait à cette époque, qui a été exilé à Vérone, s'il avait connu cette aventure, si elle avait eu pour source un fait authentique, s'en serait évidemment inspiré, nous laissant à son occasion un de ces admirables épisodes, comme celui d'Ugolin ou de Franccsca di Rimini. Ce n'est là qu'un témoignage négatif, sans doute, mais combien puissant, et contre lequel, au reste, ne se dresse aucune positive affirmation d'archives historiques.
Aussi bien, le conte inventé datait-il de fort loin. Le premier narrateur en fut un certain Masuccio. Le second, plus adroit, fut Luigi da Porto, qui sut donner au récit un air de vérité. Adressant à une parente un recueil de nouvelles, de souvenirs prétendus réels, il feint que l'histoire de Roméo et Juliette lui fut transmise par un archer véronais qui, se promenant avec lui et le voyant triste à cause d'un chagrin amoureux, lui dit :
« Je vais vous raconter une histoire d'amour qui vous distraira et qui vous prouvera que toujours les histoires d'amour finissent mal. »
Quelque temps après, le même conte fut repris, développé, arrangé, par un autre écrivain, tout à fait exquis, celui-là, par Mattco Bandello, ou Mathieu Bandel; car il habita en France et fut évèque d'Agen. C'était un dominicain, et il a laissé un recueil de nouvelles tragiques fort remarquables, dont plusieurs sont de véritables chefs-d'œuvre dans l'art du conte italien, et peuvent se mettre à côté des contes de Boccace.
Le conte de Roméo et Juliette, dans Bandello, est
exactement, comme scénario, ce qu'est la pièce de Shakespeare; sauf, vous le verrez, un tout petit détail, mais qui a une énorme importance. Le conte est agréablement conté, quoique assez froid et assez sec, surtout quand on le lit après avoir bu à la coupe lyrique du drame shakespearien.
Comment ce conte est-il arrivé jusqu'au poète anglais? On le sait à peu près exactement. Bandello fut traduit par un auteur français, Pierre Boisteau, continué lui-même par Belleforest, lequel, en publiant son livre (vers 1650, si je ne me trompe), explique, dans une préface, qu'il a dû corriger l'auteur italien, parce qu'il le trouvait souvent mal écrit, et de lecture peu intéressante, si bien que, souventefois, il l'a refait à sa guise. Je vous dirai tout à l'heure quels détails, en particulier, il a complètement changés, et pourquoi Shakespeare s'est approprié ces changements. Le recueil français fut, à son tour, sinon traduit, du moins imité en anglais, quant à ce qui touche Homéo et Juliette, dont Arthur Brooke fit un poème en 1562; et, très vraisemblablement (Malone l'aflirme), c'est ce poème que connut et dont s'inspira Shakespeare.
A quel moment se rapporte la première représentation de la pièce? On en discute. On sait qu'il y eut, du vivant de Shakespeare, quatre éditions de Homéo et Juliette. On sait aussi (et le détail est très précieux) qu'il fit, entre la première et la seconde édition, à deux ans de distance, des corrections fort intéressantes et de magistrales améliorations. Certaines scènes, qui n'étaient qu'indiquées dans la première version, ont été développées par lui dans la seconde. Il attachait donc une importance particulière à cette pièce. La date de la première représentation en a pris une toute spéciale pour nous. Ecoutez plutôt! C'est un petit alinéa de critique chronologique dont le détail vous amusera, je crois. Malone avait fixé cette date vers 1695. Or, il est à peu près certain qu'elle doit être reculée beaucoup plus loin; et la raison de cette certitude est fournie par le texte même de la pièce, par une aflirmation
formelle de la nourrice, qui, pour préciser un événement (nu propre le sevrage de Juliette), le rattache à un autre événement, historique celui-là, le fameux tremblement de terre éprouvé, dit-elle, onze ans auparavant. Or, justement, il y avait eu un tremblement de terre à Londres en 1580. Conclusion : la pièce a dû être jouée pour la première fois onze ans après ce fait, c'est-à-dire en 1591.
Ici, une toute petite parenthèse pour revenir à M. Célestin Demblon et à son fameux lord Rutland. Lord Rutland est né en 1576, douze ans après Shakespeare, et, pai" conséquent, si la pièce était de lui, il l'aurait écrite à quinze ans. Qclle que fût la précocité de son génie, il me paraît difficile qu'un homme de quinze ans produise un tel chef-d'œuvre. On peut, à quinze ans, faire un joli poème, mais non pas une pièce machinée, menée, complète comme celle-là! Tandis que Shakespeare, le vrai, le nôtre, l'aurait écrite, lui, à vingt-sept ans.
Un dernier mot avant d'entrer dans la pièce! Le scénario n'étant pas de Shakespeare, qu'a-t-il donc inventé? Ceci d'abord, qui est capital : le coup de foudre. Comment ces êtres, qui n'étaient pas faits pour se rencontrer, se rencontrent-ils, et comment s'aimcnt-ils brusquement? Voilà, entre autres, une des inventions de Shakespeare. Et en voici une seconde, s'appliquant à la conduite de la pièce! Je vous ai montré déjà le rôle essentiel joué, chez lui, par le hasard, par ce semeur du grain, absurde, parfois, mais aux pousses toujours logiques et portant toutes leurs conséquences fatales. Nulle part, mieux qu'ici, on ne voit cette main du hasard, furtive et ridicule, amenant la rencontre de deux êtres destinés à ne jamais s'aimer, et qui s'aimeront, et parmi les plus épouvantables et les désormais inévitables catastrophes.
Voici, maintenant, Texposilion, très rapide, et que je vais vous résumer et qui toujours se fait, avec Shakespeare, par les yeux.
Après un bref prologue, à la manière antique, mais inutile, tout de suite des faits, et de l'action.
Des gens sont dans la rue, en train de se disputer et de se battre à coups d'épée. Les uns sont des Capulets; les autres des Montaigus. La foule arrive; les bourgeois sortent; on voit des bâtons, des cannes, des pertuisanes frapper; on entend crier : « A bas les Capulets! — A bas les Montaigus! » On comprend que la rivalité de ces deux maisons ensanglante la ville. La bagarre est vite à son comble. Les vieux Capulets et les vieux Montaigus s'en mêlent. Un barbon veut aller prendre son épée; sa femme lui crie :
— Une épée? Plutôt une béquille!
Survient le prince, qui met le holà, en déclarant que, la prochaine fois où ces désordres se reproduiront, les coupables seront jiunis de mort.
Pas un de ces détails, ni des suivants, n'est oiseux. C'est ici le chef-d'œuvre de ce que doit être une exposition. Tous les personnages sont peu à peu présentés et exposés avec leur état d'âme.
Voici d'abord Roméo, qui est, comme vous savez, un Montaigu. Il arrive avec son ami et cousin, Benvolio, et il lui explique qu'il est amoureux. Oh! pas de Juliette! Ce serait trop simple! Il est amoureux d'une charmante femme qui s'appelle Rosaline et qui, à ce qu'il croit, le méprise. Il ne pense qu'à elle. On dirait que c'est un amour forcené, que c'est le seul amour de sa vie. N'oubliez pas que Roméo est un tout jeune homme, ayant au plus dix-neuf ans, de même que Juliette (j'ai oublié de vous le dire) est à peine une jeune fdle, est encore presque une enfant. Musset a écrit :
Quinze ans! O Roméo, l'âge de Juliette I
Mais il la vieillit terriblement! Elle a quatorze ans moins quinze jours. Voilà l'âge exact de Juliette. C'est proclamé formellement dans la pièce, vous en aurez la preuve.
Roméo arrive donc, ne parlant que de Rosaline, Il est dans l'état qui a été défini (je puis en parler devant vous, mesdemoiselles, sans qu'on me reproche de vous intéresser à des discussions de passions que vous ne devez pas connaître), un état, dis-je, qui a été défini par un Père de l'Eglise, saint Augustin (car j'ai fréquenté aussi saint Augustin!). Saint Augustin, parlant de cet état, dans ses Confessions, dit de lui-même : Xonduni amabanx, verum amare amabam. (« Je n'aimais pas encore, mais j'aimais à aimer. ») Eh bien! Roméo est alors un petit saint Augustin prêt à aimer n'importe qui et n'importe (iuoi. Voilà la vérité sur son cas; et il aime Rosaline ainsi, en attendant qu'il aime pour tout de bon.
Nous apprenons, ensuite, que, chez Capulet, on pense à marier Juliette. Pas avec Roméo, bien sûr, avec ce Montaigu! Non. Avec un jeune gentilhomme qui a nom Paris. Le père envoie porter des invitations à une fête qu'il va donner, et il dit à ce jeune Paris :
— Venez à la fête ce soir; vous parlerez à ma fille. C'est la première fois qu'elle va dans le monde...
(Vous voyez que rien ne change! On allait déjà dans le monde pour s'y connaître entre jeunes gens et s'épouser!)
— ... Et, si vous lui plaisez comme elle vous plaît, eh bien! nous parlerons des fiançailles.
Les billets d'invitation sont portés en ville par un certain valet qui... Le voilà, le grain du hasard, de l'affreux hasard, de l'absurde hasard, ce grain de quoi tout va germer! Car le valet, à qui l'on confie la distribution de ces billets, est un nouveau venu dans la maison, et il va les porter et il ne sait pas lire. Ce qui fait que, trouvant une bande de jeunes gens dans la rue, il leur dit :
— Messires, vous seriez tout à fait aimables si
VOUS vouliez me rendre le service de me dire les adresses qui sont sur ces billets que j'ai à porter.
Ces jeunes gens, c'est la bande de Roméo, avec Benvolio, son cousin, avec Mercutio, dont nous parlerons tout à l'heure, et qui est encore une des inventions de Shakespeare. Ils commencent par plaisanter le valet, qui veut alors remporter ses invitations. Pour un peu, les jeunes gens n'en prendraient pas connaissance! Mais il faut qu'ils les voient, puisque c'est là le grain de hasard d'où tout va sortir. Roméo, donc, aimable, obligeant, regarde les adresses, avise celle de Rosaline, de la femme qu'il adore, affirme-t-il dans son fol amour d'aimer.
— Et chez qui est cette fête? demande-t-il au valet.
— Chez mon maître.
• — • Qui est ton maître?
— Capulet.
On lui indique les adresses où il doit porter les invitations; et voilà Roméo, avec cette perspective que la Rosaline, dont il est épris, doit assister à la fête de ce soir. Lui et ses amis n'ont plus alors qu'une idée :
— Si nous allions à la fête des Capulets?
Mais c'est dangereux, puisque la maison est celle de leurs ennemis. Bah! Il s'agit d'un bal masqué 1 Ils n'y seront point reconnus. Roméo s'habillera, lui, en pèlerin; et là il pourra voir enfin, de près, la fameuse Rosaline dont il est fou, et à laquelle il pourra dire son amour.
Nous sommes toujours en pleine exposition. Voici s'expliquer la nourrice, bavarde. Ahl c'est une nourrice extraordinaire! Celle d'Orestc, dont je vous ai parlé naguère, disait certaines choses assez comiques; celle-ci en dit bien d'autres! Et elle est aussi comme la nourrice de Phèdre; elle ne demande qu'une chose au monde : c'est que sa petite nourrissonne (qui est, maintenant, M"' Juliette) soit aussi heureuse qu'elle peut l'être. Et pour qu'elle le soit, cette nourrice fera tout ce qui est à faire et à ne pas faire. Aucun scrupule, aucune idée morale, rien n'est
capable de l'arrêter, de la faire réfléchir, pourvu qu'elle obtienne le sourire de l'enfant à qui elle a donné le sein. Elle se damnerait, et l'univers entier avec elle, pour ce sourire.
Je vous passe la petite histoire que je songeais tout à l'heure à vous lire, où se trouve le souvenir du tremblement de terre. La lecture en est décidément impossible. La nourrice y parle, en effet, non seulement du tremblement de terre, mais de beaucoup d'autres choses! Quand vous serez plus grandes, mesdemoiselles, vous pourrez lire toute la scène. Ou bien, alors, lisez-la dans Shakespeare, en anglais. Je ne m'y oppose pas! Gomme cela, au moins, vous apprendrez l'anglais I
J'ouvre ici, à ce propos, une petite parenthèse : Etant enfant, à l'âge de huit ou neuf ans, j'avais pour parrain un homme qui était un des abonnés du Cirque, et j'ai connu là deux clowns fameux, Auriol et Bothwell. Celui-ci, qui mourut plus tard d'une façon tragique, me demanda un jour, à moi, gamin, si j'apprenais l'anglais, et pourquoi je l'apprenais. Je fis cette réponse niaise, que je répétais pour l'avoir entendue, à savoir que l'anglais était utile pour voyager, pour le commerce. Le clown m'interrompit et dit, très grave :
— Non, ne pensez pas ainsi. C'est bête. Il faut apprendre l'anglais pour une seule chose, pour lire Shakespeare.
Il avait parfaitement raison, et je vous transmets sa parole comme une parole d'Evangile.
Encore un nouveau personnage, et combien exquis! (i'est Mercutio, créé de toutes pièces par l'invention de Shakespeare. Mercutio est un des amis composant la bande de Roméo, et cet ami-là en est l'âme, ou plutôt l'esprit. Voilà un être qui rappelle d'aimables souvenirs tout particulièrement aux hommes. Les femmes n'ont jamais connu, je pense, ce genre d'ami. Au fait, qu'en sais-je? Je nai point eu le bonheur d'être demoiselle et de goûter comment sont les amitiés entre jeunes filles. Mais, entre jeunes
gens, dans toutes les bandes où l'on a passé, il y a toujours eu un Mercutio, c'est-à-dire un compagnon charmant, paradoxal, joyeux, pantalonnant, spirituel, quelquefois d'un esprit un peu grossier, et, en somme, le boute-en-train de la bande. Celui-ci, le Mercutio de la jeune bande des Montaigus, est certainement le plus aimable parangon de ce camarade, et il en reste le prototype. Hélas! vous aurez vite la douleur de le perdre, première victime du mauvais hasard, et, du même coup, une des causes des malheurs infligés à Roméo. Ce Mercutio parle en perpétuels concetti. C'était la mode à cette époque, comme je vous l'ai dit à propos du temps d'Elisabeth. C'était aussi la mode en Italie, où se passe la pièce, et de même en Provence, à l'époque des troubadours, des cours d'amour, où l'on n'exprimait les sentiments qu'en faisant miroiter l'esprit sous toutes ses facettes. Mercutio est aussi, et surtout, poète. Chaque fois que Shakespeare, vous l'avez vu, a l'occasion de mettre un personnagq qui peut être poétique, il s'y complaît. Ecoutez plutôt la fantaisie lyrique qui fleurit sur les lèvres de Mercutio.
Ces jeunes gens sont en train de bavarder, et Roméo dit un rêve qu'il a fait. Vous constaterez souvent, en maint endroit, la place que tiennent, dans Shakespeare, les rêves, les pressentiments et le mystère dont on est toujours enveloppé. Mais, en attendant, voici de quelle façon Mercutio commente le rêve de son ami :
— Eh bien! dit-il, je vois que c'est la reine Mab qui vous a visité. Ah! la reine Mab, c'est elle qui met au monde les enfants dans le monde des fées. Elle se présente sous une forme qui n'est pas plus grosse que l'agate placée à l'index d'un conseiller municipal. Elle est traînée sur un char de légers atomes, et passe sur les nez des gens endormis. Les rayons des roues de son carrosse sont faits de longues pattes de faucheux; la capote est en ailes de sauterelles; les rênes, de la plus fine toile de l'araignée; les harnais, des humides rayons du clair
de lune; Je manche de son fouet est un os de grillon; la mèche est un fil tout menu; son cocher, un petit moucheron en habit gris, qui n'est pas de moitié aussi gros qu'un petit point rond enlevé au doigt indolent d'une jeune fille; la coque de son char est une noisette vide, creusée par le menuisier écureuil, ou le vieux ver, qui sont, de temps immémorial, les carrossiers des fées. C'est dans cet équipage que, toutes les nuits, elle galope à travers les cervelles des amants qui, alors, rêvent d'amour, et sur les doigts des hommes de loi qui, soudain, rêvent d'honoraires, et sur les lèvres des dames qui, soudain, rêvent de baisers.
N'est-il pas délicieux, le boute-en-train qui égaie la bande de Roméo? Ah! que l'on eût aimé à gambader avec elle par les rues de Vérone!
Et voilà encore un personnage posé, vivant, connu! Nous avons ainsi, déjà, la nourrice, le père et la mère Capulet, et Roméo en personne. Maintenant, entrons à môme la pièce, au cœur de l'action.
Nous sommes à la fête, chez les Capulets. Roméo a pénétré avec ses amis, et il est habillé en pèlerin. N'hésitez pas à flairer là un symbole; car Shakespeare est plein de symboles. Le pèlerin, n'est-ce pas l'homme en amour, celui qui va vers un but mystérieux, vers une étape où il doit avoir la révélation d'une grâce infinie, céleste Va, va, pèlerin! L'angélus tinte et va t'ouvrir le ciel.
C'est grande fête chez les Capulets! Que de monde! Que de jolies dames! Tout d'un coup, dans cette foule où il devait trouver Rosaline, Roméo aperçoit une jeune femme, ou une jeune fille, qu'il n'avait jamais vue. Il arrête un valet et le questionne :
— Quelle est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas?
— Je ne sais pas, messire.
Oti.
— Oh! elle apprend aux torches à brûler avec éclat! A la voir ainsi posée sur la joue de la nuit, on dirait un riche joyau à l'oreille d'un Ethiopien! Beauté trop riche pour qu'on en use, trop précieuse pour la terre! Ce qu'est une colombe au plumage de neige parmi des corbeaux assemblés, cette dame le paraît parmi ses compagnes. Alors que la danse sera finie, je guetterai l'endroit où elle ira se reposer, et je donnerai à ma main grossière le bonheur divin de toucher la sienne. Mon cœur a-t-il donc aimé jusqu'à présent? Ah! démentez pareille chose, ô mes yeux! Car jamais, jamais, je n'avais vu la vraie beauté avant ce soir!
Et il s'avance, en effet, au milieu de la foule, il rejoint cette jeune personne, ne pense plus le moins du monde à Rosaline, et s'approche de la merveille nouvelle, et bravement lui dit :
— Si ma main, indigne de cet honneur, profane cette sainte châsse que je touche (car il lui prend la main avec la hardiesse qu'on a dans ce pays d'Italie; quand vous lirez Stendhal, vous verrez que cela n'a jamais changé), j'ai un moyen d'expiation charmante : mes lèvres, pèlerines rougissantes, sont prêtes à "effacer par un tendre baiser le rude attouchement de ma main à la vôtre.
— Bon pèlerin, répond Juliette (oh! admirez le miracle d'ingénuité, de pureté et en même temps de hardiesse, dans cette fille qui n'aura quatorze ans que dans quinze jours, mais qui est Italienne, et qu'à un moment donné son père décrit comme étant pâle, brune, avec de grands yeux ardents et brûlés de fièvre), vous faites trop grande injustice à votre main, qui n'a montré en cela qu'une dévotion conforme aux usages; car les saints ont des mains que touchent les mains des pèlerins, et le serrement de mains est le baiser des pieux porteurs de palmes.
— Les saints n'ont-ils pas des lèvres, et les pieux porteurs de palmes aussi?
— Oui, pèlerin, oui, ils ont des lèvres, mais qu'ils doivent employer pour la prière.
— Oh! en ce cas, chère sainte, laissez les lèvres faire ce que font les mains; elles prient; exaucez leur prière, de crainte que la foi ne se tourne en désespoir.
— Oh ! les saints ne bougent pas, quoiqu'ils exaucent les prières qui leur sont faites!
— Alors, ne bougez pas, sainte, tandis que je vais goûter le fruit de ma prière; car c'est ainsi que tes lèvres purifient les miennes de leur péché.
Et il lui donne un baiser.
— En ce cas, dit-elle, mes lèvres ont, maintenant, le péché qu'elles ont enlevé.
— Le péché de mes lèvres? réplique Roméo! Oh! faute délicieusement reprochée! Eh bien! rendez-lemoi, mon péché, rendez-le-moi!
— Madame, fait la nourrice intervenant, votre mère désire vous dire un mot.
Et les deux jeunes gens se séparent.
Voilà la première rencontre. Voilà le coup de foudre, comme vous le voyez, dans toute sa violence. Mais chez elle aussi! Car, un instant après, tout le monde quittant la fête, elle s'attarde dans un coin avec sa nourrice, et regarde les gens qui s'en vont, et elle demande :
— Nourrice, écoute-moi! Quel est ce gentilhomme, là-bas, qui sort?
— Celui-là, c'est le fils et l'héritier du vieux Tiberio.
— Ah! Et quel est celui qui passe la porte à présent?
— Pardi, je crois que c'est le jeune Petruchio.
— Et quel est l'autre qui suit, et qui n'a voulu danser avec personne?
— • Je ne sais pas!
— Eh bien! va, demande son nom. Et, s'il est marié, c'est mon tombeau qui me servira de lit nuptial.
Tel est son premier mot d'amour. Vous voyez s'il est violent, profond, et que, tout d'abord, elle est conquise.
Une seconde plus tard, tandis que Roméo sait qui est cette femme aimée de lui par-dessus tout et pour laquelle il se ferait tuer, et que c'est la fille des Capulets, elle-même apprend que le jeune homme qui, s'il est marié, causera sa mort, c'est le fils des Montaigus. Et, donc, tout, et à tout jamais, les sépare. Ainsi l'action est engagée, le premier acte est fini, et l'on reste épouvanté de cette exposition si rapide, parlant si net aux yeux, et annonçant tous les orages et tous les désastres possibles après cet initial coup de foudre.