‹ A travers ShakespeareChapitre 3 sur 9 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Que va-t-il maintenant, tout d'abord, se passer? Oh! rien que de très naturel et de très simple, étant donné qu'ils s'aiment avec une telle violence et une telle intensité! Roméo, suivi par ses amis, se promène par les rues. Ils sont sortis de la fête. Ses amis s'imaginent qu'il est toujours épris de Rosaline, et ils lui en parlent; mais il ne les écoute pas, il les quitte, les perd, disparaît. Ses amis le cherchent et ne le trouvent point. Où est-il? Devant un mur. Et voici ce qu'il dit :

— Puis-je aller plus avant, lorsque mon cœur est ici, derrière ce mur? Allons, allons, mon corps, lourde argile, prends ton élan et va le rejoindre, ce cœur.

Et il escalade le mur et saute dans le jardin. C'est le jardin des Capulets. Il est entré là pendant que ses amis le cherchent; et, à la scène suivante, c'est là qu'il est, tout seul, dans le jardin des Capulets où, si on le trouve, on va le tuer, peut-être d'une façon immonde, à coups de bâton; mais que lui importe!

— Celui-là rit des cicatrices, dit-il, qui n'a jamais ressenti la douleur d'une blessure. Mais, doucement, doucement, voilà une fenêtre qui s'ouvre.

(C'est Juliette qui paraît.) Quelle est cette lumière qui perce là-bas à travers cette fenêtre? Ah! cette fenêtre est l'orient, et Juliette est le soleil. Lève-toi, bel astre, et tue la lune envieuse qui est déjà malade et pâle de chagrin...

Notez comme tout cela est hérissé de pointes, chargé d'images, tout miroitant de concetti. C'était la mode, et l'on est en Italie, au temps de la Renaissance. Admettez donc tout ce clinquant. Aussi bien, songez à tout ce qu'il cache, en vérité. Oui, il y a excès de chatoiements, de papillotements; mais ainsi joue la lumière à la surface de l'eau qui coule, qui court, qui danse, et cette eau a beau être irisée par le ballet de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, n'empêche qu'elle est profonde, et qu'au fond il y a un abîme terrible : l'amour inîini du jeune homme.

Laissez-le donc être lyrique, et s'exalter à dire :

— Elle! C'est elle! Oh! ses yeux! Quelle merveille! Deux des plus belles étoiles du firmament, ayant à faire, les ont suppliés, ses yeux, de briller à leur place, jusqu'à leur retour. Mais non! non! elle ne serait pas ici, elle serait au ciel!

Sans doute, c'est la vieille image des yeux comparés à des étoiles. Mais écoutez ce qu'il en fait, lui!

— Non, dit-il, les étoiles de son visage feraient lionte aux étoiles, comme le plein jour fait honte à une lampe; et ses yeux, s'ils étaient au ciel, à la place des étoiles, perceraient les airs d'un flot de lumière si brillant, que les oiseaux chanteraient et croiraient qu'il ne fait plus nuit. Ah! voyez, voyez comme elle appuie sa joue sur sa main! Oh! que ne suis-je un gant à cette main, afin de pouvoir toucher cette joue!

Juliette regarde dans l'ombre et soupire :

— Hélas de moi! Hélas de moi!

— Elle parle! dit-il. Oh! parle encore, ange lumineux! «

Et voici leur premier duo! Ils n'en ont pas beaucoup, comme vous verrez! Deux; pas plus! Voici le premier, et c'est elle qui l'entonne, en pensant tout haut à lui, ,

— 0 Roméo, Roméo! Pourquoi es-tu Roméo! Oh! renie ton père, ou rejette ton nom; ou, si tu ne veux pas, lie-toi seulement par serment à mon amour, et je ne serai pas plus longtemps une Capulet.

Roméo, à part. — En entendrai-je davantage, ou répondrai-je à ce qu'elle vient de dire?

Juliette. — C'est ton nom seul qui est notre ennemi! Après tout, tu es toi-même, et non pas un ]\Iontaigu. Qu'est-ce que c'est qu'un Montaigu? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un visage, ni toute autre partie du corps appartenant à un homme! Oh! porte un autre nom! Qu'y a-t-il dans un nom? La Heur que nous nommons la rose sentirait tout aussi bon si elle s'appelait autrement! Ah! Roméo, renonce donc à ton nom, et en place de ce nom, qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.

Roméo, parlant à haute voix. — Je te prends au mot. Appelle-moi seulement ton amour, et je serai rebaptisé; et désormais, non, je ne voudrai plus jamais être Roméo.

Juliette. — Qui es-tu, toi qui, protégé par la nuit, viens ainsi surprendre les secrets de mon âme?

Roméo. — Je ne sais plus de quel nom me servir pour te dire qui je suis. Mon nom, chère sainte, m'est odieux à moi-même, puisqu'il est ton ennemi. S'il était écrit, je déchirerais le mot qu'il forme.

— Mes oreilles n'ont pas encore bu cent paroles de cette voix; et, cependant, j'en reconnais le son! N'es-tu pas Roméo, et un Montaigu?

— Ni l'un ni l'autre, belle vierge, si l'un ou l'autre te déplaît.

— Dis-moi, comment es-tu venu ici et pourquoi? Les murs du jardin sont élevés, difTiciles à escalader; et, considérant qui tu es, celte place est mauvaise pour toi, si quelqu'un de mes parents t'y trouve.

— Oh! j'ai franchi les murailles avec les ailes légères de l'amour; car des limites de pierre ne peuvent arrêter l'essor de l'amour. Que peut-il oser qu'il ne puisse exécuter aussi? Quant ù les parents, ils ne sont pas un obstacle!

ROMl5o ET JULIETTE 105

— Mais, s'ils te voient, ils t'assassinerontf

— Hélas! il y a plus de péril dans tes yeux que dans vingt de leurs épées!

(C'est un mot qu'on dit dans les madrigaux; mais, ici, le mot ne ment pas; car, si les Capulets surgissent, Roméo peut être tué.)

— Ah! veuille seulement, ajoute-t-il, abaisser un doux regard sur moi, et je suis cuirassé contre toutes les haines.

— Je ne voudrais pas, pour le monde entier, qu'on te vît dans le jardin!

— Va, j'ai le manteau de la nuit pour me dérober à leur vue! Et, d'ailleurs, à moins que tu ne m'aimes, ils peuvent rac trouver s'ils veulent! Mieux vaudrait que leur haine mît fin à ma vie, que si ma mort était i-clardce sans que j'eusse ton amour.

— Mais quel est celui qui t'a enseigné la direction de cette place?

— C'est lui, c'est l'Amour, qui m'a excité à la découvrir. Il m'a prêté ses conseils et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas pilote; et, cependant, fussestu aussi éloignée que le vaste rivage baigné par la plus lointaine mer, je m'aventurerais pour une conquête telle que toi.

(Remarquez ici combien Juliette est délicieuse et charmante, et que sa hardiesse, à l'apparence excessive, est, au contraire, l'indice d'une pureté absolue.)

— Le masque de la nuit est sur mon visage, ditelle; et sans cela une rougeur virginale colorerait mes joues pour les paroles que tu m'as entendue prononcer ce soir. Volontiers, je désirerais m'attacher aux convenances, volontiers; et nier ce que j'ai dit; mais adieu les cérémonies! M'aimes-tu? Je sais que tu vas dire oui; et je te prendrai au mot; cependant, si tu jures, tu peux te montrer menteur; et l'on dit que Jupiter rit des parjures des amants. 0 gentil Roméo, si tu m'aimes, déclarc-le loyalement! Cependant, si tu pensais que je suis trop aisément conquise, eh bien!... et bien! je serai mutine, je froncerai le sourcil, je dirai non, pour te donner occa-

sion de me supplier. Autrement, pour rien au monde je ne ferais chose pareille! La vérité, beau Montaigu, est que je suis très passionnée, peut-être, et, par conséquent, tu pourras trouver ma conduite légère; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus sincère que celles qui ont plus d'artifice pour être réservées. J'aurais été plus réservée toutefois, je dois l'avouer, si, à mon insu, tu n'avais pas surpris l'expression passionnée de mon sincère amour! Pardonne-moi donc, et n'impute pas cette promptitude à la légèreté d'un sentiment que cette nuit ténébreuse t'a révélé ainsi.

Roméo. — Dame, je jure par cette lune charmante qui est là-bas...

Juliette. — Non, non! Ne jure pas par la lune: la lune est inconstante!

— Mais par quoi jurerai-je?

— Oh! ne jure pas du tout! Ou, si tu veux jurer, jure par ta gracieuse personne, divinité de mon cœur idolâtre, et je te croirai.

— Sur le cher amour de mon coeur...

— Non, ne jure pas, cela vaut mieux. Quoique ma joie vienne de toi, je ne puis en tirer aucune de cet engagement de ce soir; il est trop téméraire, trop précipité, trop soudain, trop pareil à l'éclair qui cesse d'être avant qu'on puisse dire : « Il brille! » Oh! la douce, la belle nuit! Ce bourgeon d'amour, mûri par le soufïle ardent de l'été, nous le retrouverons peut-être, fleur splendide, à notre prochaine rencontre. Bonne nuit, Roméo! Bonne nuit! Qu'une paix et une félicité, aussi douces que celles qui remplissent mon cœur, descendent dans le tien.

Roméo. — Oh! vas-tu me laisser déjà, aussi peu satisfait?

— Mais quelle satisfaction pourrais-tu avoir?

— Mais l'échange de ton vœu de fidèle amour contre le mien.

— Mais je t'ai donné le mien, Roméo, avant que tu ne l'eusses demandé! Et, cependant, je voudrais qu'il fût encore à donner.

■ — Oh! tu voudrais le retirer? Pourquoi cela, mon amour?

— Simplement pour être libérale et te le donner encore! Ma générosité est aussi illimitée que la mer; mon amour est aussi profond; plus je te donne plus je possède; car tous deux sont infinis. (La nourrice appelle de l'intérieur.) Ah! j'entends du bruit là dedans! Adieu, mon cher amour. Oui, tout à l'heure, tout à l'heure, ma bonne nourrice, je viens! Aimable Montaigu, sois fidèle. Attends seulement quelques minutes dans l'ombre, je vais revenir! {Elle se retire de la fenêtre.)

Roméo. — O heureuse, heureuse nuit! Je crains, puisqu'il fait nuit, que tout ceci ne soit qu'un rêve; car c'est trop délicieux pour être réel! (Juliette reparaît à la fenêtre.)

— Trois mots seulement, mon cher Roméo, et puis bonne nuit, cette fois! Si le caractère de ton amour est honorable, jure-moi que, maintenant, nous sommes époux.

— • Oui, dit-il, nous allons nous épouser. Et, en effet, ils vont de ce pas chez le frère Laurent pour lui demander de les unir en mariage.

Le frère Laurent est un personnage suave. Il faudrait avoir le loisir de vous le présenter longuement. Lui, quand il parle, c'est en vers rimes. Il est essentiellement un poète. Pour un peu, il s'exprimerait en sonnets. Et quel brave homme! Il va donc les recevoir et les marier.

Mais, depuis que nous sommes avec eux, il s'est passé force chose. Les amis croient toujours que Roméo aime Rosaline, et, pendant ce temps, le frère Laurent va marier Roméo et Juliette en se disant que cela terminera toutes les querelles. Chez Juliette, le gentilhomme Paris vient la demander en mariage. Vous jugez si, de la sorte, l'action s'enchevêtre d'une

façon extraordinaire. La nourrice est envoyée aux nouvelles pour savoir où se trouve Roméo afin que l'on procède au mariage. J'abrège, surtout pour la nourrice, qui, chaque fois qu'elle paraît, a de longues scènes où elle fait languir Juliette. Enfin, nous arrivons au mariage, où le délicieux frère Laurent leur dit des douceurs mirifiques. Ainsi, quand il voit venir de loin Juliette, ces mots, par exemple :

— Ah! voici arriver la dame! Certes, ce n'est pas un pied aussi léger qui usera jamais la durable pierre! Ah! les amoureux, ils peuvent marcher sur les toiles d'araignées qui se balancent mollement dans l'air, ils ne traverseront pas ces toiles.

Telle est l'âme poétique du frère Laurent.

— Bonsoir à mon pieux confesseur, lui dit-elle, et que Roméo te remercie pour nous deux!... Au reste, faut-il faire montre de notre bonheur? Ceux qui peuvent compter leur fortune ne sont jamais que des mendiants.

Et là-dessus, le frère Laurent leur dit :

— Venez avec moi, nous allons rapidement achever cette affaire; car, avec votre permission, vous ne demeurerez pas seuls, mes enfants, avant que la sainte Eglise ait fait de vous une seule personne!

Et il les emmène au fond de sa grotte où il va les marier.

Page 1