‹ A travers ShakespeareChapitre 5 sur 9 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Roméo est là-bas, à Mantoue, exilé. Il attend des nouvelles, et va sans doute y recevoir la lettre par laquelle le brave frère Laurent doit lui faire savoir qu'il peut revenir réveiller Juliette. Mais l'homme qui a été envoyé pour porter cette lettre a été

empêché de partir; c'est un moine, et, comme il y avait des menaces de peste dans son couvent, on l'a gardé. La lettre n'est donc pas arrivée. Ce qui arrive, c'est Balthazar, un domestique de Roméo, qui lui annonce les obsèques de Juliette. Et Roméo devient fou de désespoir. Oui, fou, dans Shakespeare! Dans Bandello, le petit jeune homme amoureux est resté un Italien, très simplement amoureux, un pauvre être charmant, d'ailleurs, qui se laisse mourir de douleur, sans plus. Ici, nous avons affaire à un grand amoureux tragique, à une sorte de jeune lord ardent, violent, que la passion et le désespoir rendent frénétique.

— Va, dit-il à Balthazar, va d'abord me préparer de quoi écrire! Puis, loue des chevaux! Nous partons ce soir. Oui, moi, je sais ce qu'il me reste à faire.

Et il se rappelle une boutique d'apothicaire qu'il dépeint dans une description merveilleuse de réalisme. Il a vu là des sortes d'animaux bizarres, et des fioles de poison, et il dit :

— C'est un pauvre diable qui, pour un peu d'or, me vendra un poison (dont la vente était défendue, sous peine de mort, à Mantoue).

Il se rend, en effet, chez l'apothicaire, achète ce poison. Je vous passe la scène, qui est pourtant d'un pittoresque extraordinaire; mais j'ai hâte d'en être à la scène finale, au formidable et sublime dénouement.

La scène est au cimetière, où vient d'abord Paris, celui dont les fiançailles n'ont pas abouti. Il est avec un page. Il apporte des ileurs. C'est un charmant jeune homme. Il dit qu'il veut mettre ces fleurs autour du tombeau de sa bien-aimée, et il apostc son page en lui recommandant, si quelqu'un pénètre dans le cimetière, de donner un coup de sifflet pour le prévenir. En effet, pendant qu'il est en train d'orner de fleurs le tombeau, un coup de sifflet retentit, et il voit arriver un homme qu'il ne reconnaît pas tout de suite et qui porte une torche. C'est Roméo, avec Balthazar. Roméo dit à Balthazar :

— Donnc-inoi cette pioche et ia barre de fer pour soulever... Tiens, prends cette lettre; demain matin, de bonne heure, aie soin (ie la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la lumière. Quelque chose que tu entendes ou que tu voies, je t'ordonne, sur ta vie, de rester à l'écart et de ne pas m'intcrrompre dans mes actions. Je descends dans l'asile de la mort, pour contempler le visage de ma dame. Ainsi donc, pars, va-t'en. Mais si, soupçonneux, tu reviens pour épier ce que je fais, je te couperai en morceaux et je sèmerai tes membres dans ce cimetière affamé d'existences. La situation et les pensées de mon âme sont frénétiques, plus féroces et plus inexorables que les tigres à jeun ou que la mer mugissante!

Vous le voyez, cet être enfantin et charmant est devenu un héros et presque une bête fauve.

Balthazar se cache. Alors Paris s'avance. Il croit à un odieux sacrilège. Il veut défendre le tombeau de la jeune fille. Roméo lui dit :

— Non, non! laissez-moi, seigneur; allez-vous-en. Ne vous occupez pas de moi, mon bon et gentil jeune homme, ne tentez pas un homme désespéré!... Fuis d'ici et laisse-moi seul. Pense à ceux qui dorment ici, et que leur pensée te fasse fuir. Je t'en conjure, jeune homme, ne fais pas tomber un autre péché sur ma tête en me poussant à la fureur! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! Tu diras plus tard que la clémence d'un fou frénétique t'a sauvé la vie.

Paris ne l'écoute pas, tire son épée; ils se battent. Paris est tué.

Paris, avant de mourir. — Ah! ah! je suis tué! Mais, si tu es charitable, ouvre la tombe et déposemoi à côté de Juliette.

Roméo. — Sur ma foi, je le ferai! Tâchons de reconnaître son visage... Ah! c'est le parent de Mercutio, le noble comte Paris! Oui, que me disait mon valet, en route, pendant que mon âme, bouleversée de tempêtes, l'écoutait sans l'entendre? Je crois qu'il m'a dit que Paris devait être marié à

Juliette! Me l'a-t-il dit, ou non? Ou bien ai-je rêve la chose? Oui, je suis assez fou pour avoir imaginé cela tout seul en l'entendant parler de Juliette!... Oh! donne-moi ta main, gentilhomme, toi qui fus inscrit avec moi sur le livre de l'àpre malheur! Oui, oui, je vais t'ensevelir en un glorieux tombeau. Un tombeau? Non pas, ô jeune homme égorgé! mais un phare; car Juliette y est couchée, et sa beauté fait du caveau une salle de fête pleine de lumière. Viens! viens! Mort, couche-toi ici, enterré par un homme mort aussi.

Il le dépose dans le caveau. Puis, presque dément :

— Ah! que de fois les hommes, lorsqu'ils sont sur le point de mourir, se montrent gais! C'est ce que leurs gardiens appellent « un éclair avant la mort »... Allons! allons! voilà que je plaisante!...

Il voit, à ce moment, Juliette, et s'écrie :

— 0 ma chérie, ma femme!... (// la regarde.) La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'as pas été conquise; l'étendard de la beauté est encore rouge sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'y a pas été planté. (// trouve le corps de Tebaldo.) Tebaldo! Oui, c'est toi qui es couché là, dans ton linceul sanglant! Ah! quelle plus grande réparation puis-je te faire, que de séparer de ce monde celui qui fut ton ennemi, au moyen de cette même main qui a tranché ta jeunesse dans sa fleur! Pardonne-moi, cousin, pardonne-moi! (// revient à Juliette.) O chère Juliette!... Mais pourquoi es-tu encore si belle? Croirai-je que l'immatériel Trépas est amoureux, et que ce monstre maigre et abhorré te garde dans les ténèbres pour être sa bicn-aimée? Oh! non, non, non! Je vais aller habiter avec toi, et jamais plus, jamais, je ne quitterai ce palais de sombre nuit! Là, je resterai avec les vers qui sont tes filles de chambre; là, j'établirai le lieu définitif de mon repos, en débarrassant cette chair, fatiguée, de la tyrannie des étoiles funestes... Ah! ah! regardez-la pour la dernière fois, mes yeux! Prenez votre

dernière étreinte, mes bras! Et vous, mes lèvres, ô vous qui êtes les portes de l'âme, scellez d'un baiser loyal un marché éternel que je conclus avec la mort... Je bois à mon amour. (Il boit le poison.) Tu étais un honnête marchand de poison, toi, ta drogue agit vite... Ah! je meurs ainsi avec un baiser. Et il meurt, les lèvres sur celles de Juliette.

f ci a- ié

Arrive le frère Laurent, qui vient jusqu'au tombeau et découvre successivement tout ce tas d'horreurs : le cadavre de Tebaldo, celui de Paris, celui de Roméo.

— Ah! mon Dieu, dit-il, je suis arrivé trop tard! En effet, il sait que sa lettre n'a pas été remise

et il ajoute :

— Quelle heure implacable que celle qui a été coupable de tout ce lamentable hasard! >lais voilà que la dame s'agite...

Juliette, en effet, se réveille.

— O sccourable frère, où est-il, mon seigneur? Je me rappelle bien où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?

On entend du bruit dehors.

— J'entends du bruit, dit vivement le pauvre frère. Dame, dame, sors de cet antre de mort.

(Il la supplie, explique le malentendu, dit qu'on va venir les surprendre, qu'il faut qu'elle fuie, que Roméo est mort.)

— Allons, viens, ma bonne Juliette!

— Oh! non! non! Pars d'ici, toi! Moi, je ne m'en irai point. Jamais!... Qu'y a-t-il là? Une coupe, serrée par la main de mon fidèle bien-aimé? Ah! c'est le poison, je le vois, qui a mis fin prématurément à ses jours!... Oh! méchant! il a tout bu, et ne m'en a pas laissé..., par amitié, une seule goutte pour me venir en aide après lui!... Ah! je vais baiser tes lèvres. Peut-être y a-t-il encore un peu de poison,

assez pour me faire mourir en y goûtant le cordial (lu baiser. {Elle le baise sur les lèvres.)... Tes lèvres sont chaudes!

On entend au dehors une voix disant :

— Conduis-nous, petit! De quel côte?...

— Du bruit! s'écrie-t-elle. Oui, oui, En ce cas, il faut que je me dépèche!

Et elle arrache le poignard de Roméo :

— O poignard, qui es là bien à point! Voici ta gaine! Tiens, rouille-toi là... (Elle se poignarde.) Fais-moi mourir.

Et elle meurt, sur le corps de Roméo.

A ce moment, tout le monde arrive, et tout va s'expliquer. Le prince est là qui dira que la querelle des Capulets et des Montaigus est désormais terminée. Mais à présent, cela, que nous importe?

Ce qui nous importe, désormais, c'est de tirer (bien vite, hélas! ) les deux conclusions qu'il faut tirer de cette œuvre.

D'abord, la première, en l'honneur du génie de Shakespeare, à la gloire de cette magie de l'art créateur, faisant vivre une histoire qui n'a rien d'historique, et demeurer un conte qui avait été conté par deux conteurs italiens, traduit en français, retraduit en anglais dans un poème, et destiné, dans cet état, à tomber au néant. Saurait-on jamais, sans Shakespeare, que Roméo et Juliette ont existé? Car, à l'heure qu'il est, on sait qu'ils ont existé, on le croit, on en est certain. Pourquoi? Parce que le génie est venu et que, d'un coup d'aile, il a emporté ces deux héros du conte dans un plan supérieur, dans le plan du lyrisme, de la poésie, où les types humains deviennent éternels et sont ceints du flamboiement, comme dit Hugo, des yeux qui les regardent. Ils vivent i)ar le génie du poète, et par la foi de ceux qui y croient; et c'est ce qui fait qu'au-

jourd'hui encore, à Vérone, bien qu'on sache (que des gens comme moi, comme vous, comme d'autres, maintenant, sachent) que Roméo et Juliette n'ont pas existé en somme, pas plus que les Montaigus et les Capulets, on voit des pèlerins qui viennent là en pèlerinage, et qu'on leur montre la maison des Capulets, et une sorte d'auge en pierre appelée le tombeau de Juliette; et l'on ne peut s'empêcher de s'imaginer qu'elle a été là, en efïet, et l'oir pleure malgré soi! On a beau se dire que ce n'est pas vrai, on pleure! Mais qu'importe que ce ne soit pas vrai? Les pleurs qu'on verse, ils sont vrais, eux, ils sont authentiques, ils montent du fond du cœur; c'est le sang de soi-même et sa vie que l'on verse dans ces pleurs. Eh bien! c'est le privilège du génie de faire, avec des êtres de fantaisie et de rêve, des êtres dont les détails sont empruntés à la réalité, et qui deviennent plus vivants que la réalité elle-même.

La seconde moralité qu'il faut tirer est, celle-là, plus triste, plus amère, et je vous demande presque pardon de vous la révéler; car elle a l'air d'un blasphème contre l'amour. Mais elle n'en a que l'air. Au fond, elle le glorifie mieux encore. Ecoutez!

Il faut s'arrêter une seconde sur le dénouement. Dans Bandello, il y a un autre dénouement : Roméo et Juliette se retrouvaient et échangeaient un dernier baiser. Plus tard, Garrick, le grand comédien anglais qui remit Shakespeare à la mode, reprit ce dénouement, et les fit se retrouver, en efi'et, une dernière fois. L'auteur français, Boisteau, est celui qui a imaginé le dénouement où ils se réveillent l'un après l'autre, sans pouvoir se revoir et se reparler. Pourquoi Shakespeare a-t-il choisi celui-là? Au point de vue du théâtre, comme on dit, il est certain que l'autre dénouement est meilleur. On se détend à les voir se retrouver, à savoir qu'une dernière fois ils se fondent l'un dans l'autre, et qu'ils ont, enfin, ne fût-ce que le temps d'un éclair, la récompense, la fleur suprême, de leur amour. Il semble que cela vaut mieux et qu'on s'en va le cœur soulagé! Ici,

au contraire, on s'en va le cœur serré en se disant :

— Comment, ils n'ont pas eu la joie, une dernière fois, de se dire qu'ils s'aimaient? Ils n'ont eu que deux duos d'amour dans leur courte vie, et ils n'ont pas eu l'apothéose d'un dernier, d'un suprême duo, juste le temps de soupirer le mot sacré : « Je t'aime! » Puis, un baiser! Et la mort! Non! Ils n'ont pas eu cela. Le poète ne l'a pas voulu.

Et il a bien fait, parce que c'est ainsi que sa pièce s'est amplifiée jusqu'à l'infini, dans le symbole de l'amour impossible, source de toutes les réalités à force d'être irréalisable. Ayez le courage d'entendre ce que je vais avoir le courage de vous dire!

L'amour est la plus terrible de toutes les passions que nous traversons dans la vie; et ce qu'il y a de particulièrement terrible, c'est l'idéal que l'on y cherche, de vouloir, avec deux êtres, composer un seul être, de tâcher à ce que deux moi n'en soient plus qu'un. Or, quoi que l'on fasse pour y arriver, sauf dans l'instant du coup de foudre qui, en effet, vous fond ensemble comme le baiser du tonnerre amalgame deux corps différents, ou bien dans la mort, cette union cherchée ne se trouve pas. Malgré tout, on reste des êtres séparés, comme Roméo et Juliette ont été séparés. Etant enfants, ils ne se sont jamais vus. Il y avait entre eux la haine des Montaigus et des Capulets. Et il y a, entre tous les êtres vivants, une sorte de haine de la Vie contre nous, nous forçant à passer à côté les uns des autres comme deux astres dans l'espace, qui se voient, qui s'aiment, qui se parlent, mais qui jamais ne se mêlent, ou, quand ils se mêlent, le font dans une catastrophe où ils tombent en poussière et anéantis.

Et non, cependant, ils ne sont pas anéantis! Car, de leur poussière, naitra un jour un autre être. C'est précisément à cause de cela que Shakespeare qui, comme je vous l'ai dit, aime la vie, et veut la représenter dans sa force, quelle qu'elle soit, bonne ou mauvaise, a préféré cette conclusion, qui est la conclusion même de la vie. Si, lorsqu'on s'aime, les

deux moi qu'on représente pouvaient n'en faire qu'un, alors la Vie serait finie depuis longtemps, puisque l'amour a existé I Mais précisément parce qu'on ne peut pas y arriver, à cette fusion, on en a soif toujours, et de là vient qu'on la poursuit, chacun à son tour, et que d'autres êtres après nous la poursuivront encore, et continueront, et reprendront éternellement ce rêve impossible, qui fait la cruauté, la grandeur, la divinité de l'amour, cette lutte où l'on n'est plus qu'un par l'enfant seulement, si bien que de la sorte la Vie se perpétue sans fin, dans un miracle aussi implacablement absurde que délicieusement adorable.

La Beauté Lyrique dans « Macbeth » . — L'Etude de Deux Ames Criminelles. — La Scène des Sorcières. — L'Idée du Crime chez Lady Macbeth. — Les Tentations de Macbeth. — Les Suggestions de Lady Macbeth. — Le Crime. — Le Remords. — Le Somnambulisme.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Nous n'aurons pas aujourd'hui, comme nous l'avons eu pour Othello, et comme nous l'avons eu pour Roméo et Juliette, le miel de paroles amoureuses pouvant sucrer la coupe où nous allons boire l'horreur tragique. Nous n'aurons que de l'horreur. Nous allons être en pleines ténèbres sanglantes, avec deux héros du mal, deux criminels, deux protagonistes monstrueux, dont aucun ne saurait être sympathique, puisque la conclusion de cette causerie sera de savoir lequel des deux est le plus abominable.

Tout, d'ailleurs, concourt à rendre ces ténèbres plus épaisses. Nous sommes à une époque lointaine, au XI' siècle, parmi des Barbares qui viennent à peine d'être civilisés par le christianisme, qui sont

encore à demi-nus, vêtus de costumes aux couleurs voyantes, tatoués, portant des plumes comme des Peaux-Rougcs. Leurs mœurs sont farouches, brutales. Ils habitent des châteaux en pisé, dans lesquels ils se retranchent pour se massacrer les uns les autres. Nous sommes au commencement de la féodalité, au sortir de la sauvagerie.

Le pays lui-même est sinistre. Si jamais vous voyagez en Ecosse, je vous recommande d'aller voir l'endroit où se passe Macbeth, et qui s'appelle, en dialecte écossais, Hart Muir, ce qui veut dire « la sauvage bruyère ». C'est une lande plantée de bruyère, en effet, de cette plante qui porte malheur, dit la superstition du peuple; et la-bruyère n'y alterne qu'avec l'ajonc, tout hérissé de petits dards prêts à vous piquer. A l'horizon, s'allonge la mer, couverte de brumes, que déchirent et mâchent les crocs des rochers. Vous pouvez, d'ailleurs, même sans aller en Ecosse, vous donner cette impression de lande en Bretagne ou dans certains coins du Cotentin. Barbey d'Aurevilly a décrit admirablement une de ces landes cotentines au début d'un de ses romans. Rien n'est plus évocateur de visions, de cauchemars, de terreurs, que ces immenses étendues mornes, que ces brouillards dont les lambeaux effilochés semblent des suaires autour dP blancs fantômes se tordant les bras.

Nous avons encore, avec Macbeth, une autre cause de ténèbres tout à fait difTcrente : c'est que le texte même de Shakespeare en a été à peine établi. La pièce ne fut publiée qu'après sa mort, clpns la fameuse édition in-folio de 1623, et d'après des copies de théâtre, collationnécs par des souvenirs de comédiens. Il n'y a ici aucun texte que Shakespeare ait revu lui-même. Il y a donc beaucoup de fautes, beaucoup d'interpolations. Et, en outre, le personnage principal étant (comnie j'espère vous le démontrer) un Celte, c'est-à-dire wn imaginatif, un lyrique, et presque tous les personnages étant comme lui, on trouve particulièrement dans cette pièce ce qu'il y

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a clans lout Shakespeare, mais ici avec une iiUensité presque folle, un débordement île lyrisme comparable seulement à celui du vieil Eschyle. Les mots, quasi tous de rude saxon monosyllabique, ont beau êiie très brefs, ils sont gros de sens, qui s'enchevêtrent les uns dans les autres. Un seul petit \ocable, comme vous le verrez, peut aussi porter comme trois ou ({uatre lleurs dilïerentes; et cela crée, autour même des pensées, une atmosphère d'images, non pas métaphores de rhétorique, mais images vivantes, pullulanlos. C'est ce que Maeterlinck, dans l'introduction de sa très belle traduction de Macbeth, appelle si merveilleusement « la beauté diffuse de l'œuvré ». Essayer de traduire cela, c'est tout à fait impossible. Il s'y est lui-même essayé. Il y est parvenu assez souvent. D'autres traducteurs ont eu aussi parfois cette chance. Mais qu'on y arrive jamais pleinement, il ne faut pas l'espérer. Vous devrez donc, de temps en temps, me pardonner et me faire crédit si, ayant à vous lire des passages débordant de ce suc, ayant cette saveur effrayante de mystère, je vous lis le texte shakespearien en collant aux motà anglais des mots français, quitte à parler dans je ne sais quel patois bizarre, qui sera moitié français, moitié anglais, mais qui vous donnera peutêtre la sensation de ces images, de ce mystère et de ces ténèbres où nous allons errer à tâtons comme des fantômes nous-mêmes.

L'histoire qui sert de sujet au drame, n'en parlons pas. Shakespeare ici, comme presque partout, n'a rien inventé. Les grands auteurs dramatiques de génie n'ont pas besoin d'inventer les scénarios de leurs pièces; c'est par l'expression seule qu'ils les font vivre, par la façon de montrer, comme sous des fulgurations, le fond des âmes, à l'aide du verbe qui les illunjine, tandis que parlpnt les personnages.

Qu'est-ce qu'il a voulu exprimer dans cette pièce? Est-ce l'ambition, comme on le dit souvent? Non, ce n'est pas l'ambition. Macbeth est l'étude de deux âmes criminelles, une âme d'homme et une âme de femme; et ces deux âmes, criminelles le sont avec une telle intensité toutes les deux, qu'on se demande, en effet (et c'est le thème de notre causerie, si ce mot peut-être employé pour tant d'horreurs que nous allons voir), quel est définitivement, de ces deux monstres, le plus monstrueux.

Hier au soir, un peu avant minuit, comme j'allais m'endormir, la tête peuplée de tous ces cauchemars, venant de relire pour la... je ne sais quelle fois, le texte entier, en anglais, de Shakespeare, je reçus une étrange visite. Un jeune Danois m'apportait, descendant du train (et s'excusant de n'avoir pu arriver plus tôt), un livre qu'il a traduit, qui n'est pas encore publié chez nous, et qui a pour auteur M. Auguste Goll, grand criminaliste danois, et ancien directeur de la police de Copenhague. Ce livre est intitulé Les Tijpes Criminels dans Shakespeare. Malgré la fatigue et l'heure avancée, je l'ai dévoré, et j'ai eu la joie de voir que nous nous étions rencontrés dans l'interprétation du caractrrc d'Iago, et dans celle que je vais vous donner aujourd'hui de Macbeth et de lady Macbeth. Nos conclusions n'aboutissent pas toujours exactement par les mêmes voies; mais peu importe! J'ai été heureux de voir qu'un homme expert dans les questipns criminelles concluait ici, comme moi, expert en ces matières seulement comme un poète peut et doit l'être! Car ce qui nous distingue des autres hommes, vous le savez, c'est que nous avons la faculté de nous dédoubler, d'entrer dans les âmes qui ne sont pas les nôtres, et d'y vivre, de leur donner un corps, comme les comédiens le font, et d'être absolument sincères pendant que nous le faisons; grâce à quoi, lorsque nous créons (je dis nous, c'est une façon de parler), lorsque Shakespeare crée Macbeth, il est Macbeth et ladv Macbeth. Et voilà pour quelle raison.

dans l'espèce de réquisitoire (car on a dit que j'allais prononcer aujourd'hui un réquisitoire contre lady Macbeth; mais n'en croyez rien; je ne suis pas un homme à prononcer un réquisitoire, surtout contre une femme, si coupable qu'elle soit), bref, dans cet exposé des faits, pour être absolument impartial, je prendrai les témoignages mêmes des deux coupables; ce qu'ils ont dit, je vous le dirai, je vous le répéterai, je vous le commenterai à peine; et c'est vous qui déciderez, vous seules, en dernier ressorti Pas tout à fait en dernier ressort, puisque vous devez entendre encore, dans quinze jours, l'admirable plaidoyer (le défense prononcé par Henri Robert, qui, vous le savez, défend la veuve et l'orphelin, et aussi ceux qui font des veuves et des orphelins. Je suis convaincu qu'il vous rendra lady Macbeth blanche comme une hermine après que vous aurez, avec moi, vu la noirceur de son âme; car, je vous le dis d'avance, je ne vous prends pas en traître, la vraie coupable, c'est elle. Je vous impose presque, d'avance, cette conclusion; mais ce n'est pas moi qui agis de la sorte; c'est lady Macbeth en personne qui va s'accuser devant vous.

Macbeth, lui, est un brave guerrier, un héros, un honnête homme, un brave homme; mais c'est un faible, un de ces faibles qui se laissent troubler, suggestionner, comme on dit; c'est un homme à imagination, un Celte, ne l'oubliez pas; c'est un rêveur, un lyrique, qui a des visions, des hallucinations, qui grossit les choses. Et, en même temps, comme tous les Celtes, c'est un raisonneur, un homme qui analyse toutes les nuances d'une idée ou d'une sensation, et qui, étant donné un fait, en déduira toutes les conséquences. Argutè loqiii! Il sait parler et discuter avec finesse, avec astuce. Il a ce mélange d'imagination et de syllogisme qui est la caractéristique des Celtes.

Elle, au contraire, je vous le montrerai tout à l'heure, ce n'est pas une Celte; elle est Saxonne, Anglo-Saxonnc; elle est de race germanique; elle

ressemble aux fameuses héroïnes des NiebelUngen, vous verrez en quoi. C'est un être positif qui va droit aux réalités, qui ne considère que les réalités. Elle appartient à la race de celui qui a dit : « La force prime le droit. » Quand une chose est faite, si elle est bien faite, lady Macbeth ne comprend pas comment ni pourquoi on en peut avoir remords ou même regret.

Voilà les deux personnages posés, et vous allez, maintenant, les regarder à l'oeuvre. Vous constaterez tout de suite, dès la seconde scène, de quelle façon géniale Shakespeare a su troubler le Celte, qui vient d'être victorieux, qui a remporté un grand triomphe sur les ennemis de son pays, et dont, juste à ce moment-là, l'âme va être ébranlée par une fantastique apparition. Tel est le grain, en effet, jeté par hasard, comme toujours dans Shakespeare, et d'où fleuriront pour Macbeth toutes les catastrophes.

Les premières scènes se passent dans cette lande déserte où, si peu Imaginatif qu'on soit, on ne peut pas, à certaines heures, le soir, par exemple, et dans le brouillard, se dérober à la vision d'êtres surnaturels. En Bretagne, quand vous voudrez vous en donner la peine, vous verrez danser des korrigans dans la lande. Tout le monde peut en voir. Ici, nous apparaissent tout de suite trois sorcières.

Ne vous moquez pas trop de ces sorcières, en pensant que c'est un moyen dramatique bien enfantin! Non! Même aujourd'hui, en notre époque de lumière et de progrès, comme on dit volontiers, personne n'a le droit de traiter de sauvages les hommes qui croient aux sorcières; car, de nos jours, neuf personnes sur dix (et je ne parle pas seulement des femmes, mais aussi des hommes, des savants, et môme des médecins) ne se gênent pas pour consulter des cartomanciennes, des chiroman-

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ciennes, des voyantes, des somnambules et des devineresses. Ne soyez donc pas étonnés que des Barbares du XI' siècle aient été impressionnés par des sorcières.

Si j'avais le loisir d'étudier la pièce par le menu, si nous avions des heures pour nous attarder sur le texte de Macbeth, je m'amuserais à vous montrer ce que font et ce que disent les sorcières, vers par vers; et je vous ferais voir alors que Shakespeare n'est pas seulement un très profond psychologue, un merveilleux auteur dramatique, mais qu'il est, en même temps, un artiste subtil, raffiné, et qu'on peut étudier dans le détail une scène de Shakespeare, comme on étudie un sonnet de Heredia. Les mots sont placés exprès à un endroit, et avec telle ou telle spéciale sonorité, parce qu'il le veut ainsi. Un tout petit exemple de technique va vous en rendre compte.

Les pièces de Shakespeare sont écrites en prose, en vers blancs et en vers rimes. Le grand vers de la tragédie, celui qui s'appelle the blaiike verse, et qui, chez nous, est impossible, se hausse, de temps en temps, à être un vers anapestique (l'anapeste étant composé de deux brèves et une longue); mais le rythme le plus usuel est le rythme ïambique, auquel la langue anglaise se prête le mieux, et qui se bat par une brève et une longue. Or, notez ceci : presque toujours, quand les sorcières parlent, elles emploient le rythme précisément contraire, le trochée, qui se compte par une longue et une brève. Je vais vous dire un vers en anglais qui va vous en faire sentir le son et la cadence :

When we shall we three meel again...

Cela donne un temps lourd, un temps bref; et, quand on l'écoute, on a la sensation de voir une sorcière sautiller, ou, pour prendre le terme vrai, plus exact, sauteler, comme un crapaud ou comme une bête qui a une jambe coupée. Cela donne un côté boiteux, mystérieux et bizarre à la fois, presque

burlesque, quoique sinistre, et qui va bien aux sorcières.

Maintenant que je vous ai fait ce petit cours de versification, nous entrons dans le texte, traduit, autant qu'on peut essayer de traduire ces choses-là, c'est-à-dire mal, mais avec une sorte de dévotion dans la fidélité.

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Quaud serons-nous les trois ensemble, derechef, dans le tonnerre, les éclairs, ou dans la pluie?

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Après le hourvari fini, après la bataille là-bas, perdue ou gagnée.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Ce scra avant le coucher du soleil.

— A quel endroit?

— Sur la bruyère.

— Oui, pour nous rencontrer avec Macbeth. Ici, des rimes triplées au bout de vers très courts :

— Where the place?

— Upon the heath.

— There to méat ivith Macbeth.

A cet instant, un long miaulement de chat. Une des sorcières dit :

— Je viens, Graymalkin.

Puis, une espèce de soupir de flûte; c'est le cri du crapaud.

— Paddock appelle, dit la deuxième sorcière. Et la troisième ajoute :

— On y val

Et, enfin, la fameuse formule, en trochées, toujours, et en vers à rimes :

Fuir is foui, and foui is fair.

Hover through the fog and fdthij air.

« Beau est laid et laid est beau.

<' Planons à travers le brouillard et l'air sale. »

Sur quoi elles s'évaporent dans cet air, et dispa-

raissent, cependant qu'arrivent des guerriers racontant que Macbeth vient de triompher, par une éclatante victoire, des ennemis qui avaient envahi l'Ecosse.

Et voici revenir les sorcières, dans une autre partie de la lande, toujours sous le brouillard, des voiles de brouillard qui se lèvent, et que les sorcières déchirent comme à des vols de chauves-souris. Puis, elles font halte encore, et bavardent de tout, ce qu'elles ont manigancé pendant ce bref voyage, qui a été très long; car, étant des sorcières, elles ont pu faire la moitié du tour du monde en bien moins de quatre-vingts jours, voire seulement en une ou deux minutes. L'une a tué le cochon; l'autre a pris le pouce d'un pilote naufragé. Tout en jacassant, elles attendent Macbeth, dont l'approche est annoncée par de lointains roulements de tambour. Cela les met en gaieté. Et alors elles se prennent par la main, et chantent.

Les fatidiques sœurs, la main dans la main, courrîères de la mer et de la terre,

Ainsi vont en rond, en rond,

Trois fois pour le tien, trois fois pour le mien,

Et trois fois de plus pour faire neuf.

Puis, brusquement, cessant de chanter et danser : — Chut! font-elles. Le charme a fini de tourner. Et voici Macbeth et son ami Banquo. Combien différents : l'un, Banquo, très honnête homme, mais solide dans sa conviction d'honnête homme; et l'autre, Macbeth, qui est un brave, un guerrier, un honnête homme lui aussi, mais un faible, un de ces gens sur qui les moindres suggestions peuvent avoir prise. Et vous allez juger comment les sorcières et la Destinée travaillent pour lui bouleverser l'âme.

Il vient d'être vainqueur; il est donc dans l'exaltation de son triomphe; et ji aperçoit soudain ces

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trois êtres bizarres, des femmes, vieilles, tordues, décharnées, boiteuses, portant au coin deS lèvres de longs poils blancs qui leur font comme une barbe fantastique, à la fois grotesques et mystérieuses.

— Regardez, Macbeth! dit Banquo.' Quels sont ces êtres-là, si décharnés, d'un accoutrement si farouche, qui ne semblent pas des habitants de la terre, et qui, cependant, sont sur elle.

11 s'aijprochc, et il leur dit :

— Vivez- vous? Ou êtes-vous quelque chose que rhomme peut questionner? Vous paraissez me comprendre; car toutes ensemble vous posez votre doigt gercé sur vos lèvres en vieille peau! Vous avez l'air d'être des femmes et, pourtant. Vos barbes m'empêchent de le croirai

Macbeth, qui est beaucoup plus impérieux, leur crie :

— Parlez si vous pouvez! Qui êtes-vous^ Ecoutez leurs troublantes réponses!

PREMIÈRE SORCIÈRE. — Profond salut, Macbeth! Salut à toi, thane de Glamis. (Thane est un titre qui veut dire baron.)

DEUXIÈME SORCIÈRE. — Profond salut, Macbeth! Salut à toi, thane de Cawdor.

TROISIÈME SORCIÈRE. — Profond salut, Macbeth! Salut à toi! Tu seras roi plus tard.

BANQUO. — Bon seigneur, pourquoi tressaillir ...

Car Macbeth, immédiatement, est troublé. Un frisson le secoue des pieds à la tête.

— Pourquoi, continue Banquo, pourquoi semblezvous craindre des choses qui sonnent d'un si beau son?

Et il recommence à interroger les sorcières. Il voudrait savoir quelque chose sur son propre sort. Or, elles lui apprennent qu'il sera moins grand que Macbeth et plus grand, moins heureux et plus heureux; car il ne sera pas roi, mais ses fils seront rois.

Macbeth s'avance alors. 11 a soif d'en apprendre davantage, et il les interpelle avec brutalité. Il sait qu'il sera thane de Glamis, puisque le titre appartient

MACBETH là7

à sa famille; mais comment serait-il thane de Cawdor, commcnl, puisque Cawdor est vivant? Quant à être roi, il n'y croit pas...

— Allons, parleuses qui parlez à demi, dites-moi d'où vous tenez cette étrange nouvelle? Pourquoi, sur cette bruyère flétrie, nous barrer le chemin avec vos prophéties? Parlez, pariez, je le veux!

Un coup de tonnerre, après un éclair, et elles disparaissent.

Ici, un mol qui n'a jamais été traduit exactement. Banquo lui dit :

— La terre a des bulles, comme l'eau. En voilà. Elles crèvent et s'évaporent.

Et Macbeth reste préoccupé par ce qu'il vient d'entendre.

— Y avait-il vraiment ces ètres-là, dit Banquo, ou bien avons-nous mangé de la racine ((ui rend fou?

— Vos enfants seront rois! répond Macbeth.

— Et vous, vous serez roi! réplique Banquo. MACBETH. — Et Ihane de Cawdor aussi! n'est-ce

pas cela qu'elles disaient?

BANQUO. — Oui, du même accent, avec les mêmes mots.

Arrivent des officiers, qui viennent annoncer que ^facbcth vient d'être nommé, par le roi» thane de Cawdor.

— Pourquoi m'habillez-vous de vêtements qui sont à un autre? s'écrie-t-il rudement.

— Oui, le thane de Cawdor est vivant, font-ils, mais des trahisons capitales l'ont jeté bas, et l'on vous a donné sa place.

Ahl vous le concevez, le trouble profond qui, naturellement, ébranle de fond en comble l'âme de cet homme! Deux prédictions sont déjà réalisées; pourquoi la troisième ne se réaliserait-elle pas! Et immédiatement, au plus intime du malheureux, qui

n'est pas un criminel, une tentation naît, vague, très vague, et qui, s'il était seul au monde, n'irait peutêtre pas plus loin, ne se préciserait point. Ecoutez plutôt ce dialogue :

— Thane de Glamis et de CawdorI L'autre titre est encore à venir!... N'espérez-vous pas, Banquo, que vos enfants seront rois?

BANQUO. — C'est étrange! Mais souvent, c'est pour nous perdre que les instruments des ténèbres nous disent des vérités. Ils nous amorcent par des bagatelles et nous entraînent dans un abîme de conséquences profondes.

Mais Macbeth, à part, isolé, continue à être en proie au mauvais rêve.

— Deux vérités sont dites! Ce sont les prologues d'un drame qui doit avoir pour dénouement la royauté! Ah! cette suggestion surnaturelle ne peut pas être mauvaise, puisque la réalité lui donne déjà raison. Mais, si elle est bonne...

Et, certes, l'idée du crime possible est déjà en lui; cependant, c'est à l'état d'une brume terrifiante, qui ne prend pas corps, sinon dans l'horreur qu'il en a.

— Car, dit-il, si cette idée est bonne, pourquoi la tentation dont l'horrible image fait se dresser soudain mes cheveux sur ma tête et se heurter mon ccEur contre mes côtes? Pourquoi tressaillir à l'idée d'un meurtre qui n'est encore qu'un fantôme de ma pensée?

Banquo et les officiers remarquent qu'il est absorbé; ils le réveillent pour qu'on aille trouver le Roi, et Macbeth dit :

— Ne parlez plus de ces choses, il ne faut plus y penser.

Il ne pense pourtant plus qu'à cela, hélas!

En réalité, les premières coupables, les voilà! Ce sont les sorcières, qui ont jeté ce grain. Mais ce grain aurait sans doute avorté dans l'âme de Macbeth, qui est honnête, qui est brave, qui est loyal. Ah! quelque chose va le faire germer et pousser I

Le fumier où va se nourrir sa sève, il est tout prêt. Oui, le fumier, si j'ose employer un aussi vilain mot pour une aussi délicieuse créature que lady Macbeth. Car, ne vous y trompez pas, elle est exquise. On représente toujours lady Macbeth comme une virago! Non, mais nonl C'est une femme charmante, séduisante, vipérine! Oui, toute en nerfs, et c'est ce qui fait que, à la fin, elle sera dominée par ses nerfs. Mais cela n'ôte rien à son charme, à sa grâce. Et elle est aimante aussi, épouse ne songeant qu'à son époux! Car jamais, vous le verrez, jamais elle ne s'occupe d'elle-même; elle ne vise que sa joie, sa fortune, sa gloire, à lui, pour lui!

Nous nous trouvons, maintenant, dans le parc du château de Macbeth. Lady Macbeth est en train de lire une lettre qu'elle vient de recevoir, où Macbeth lui raconte ce qui lui est arrivé, comment les sorcières l'ont salué thane de Glamis et de Cawdor.

Elle lit, et voici ce que dit la lettre :

« ... Et elles m'ont dit aussi : « Salut, tu seras roi! » J'ai tenu à t'écrire ces choses, très chère compagne de ma grandeur, afin que tu partages ma joie et mon espoir. Couche cela dans ton cœur, et adieu! »

Ecoutez ce qu'elle crie, toute seule :

— Macbeth, tu es Glamis, tu es Cawdor, tu seras tout ce qu'elles ont dit!

Et aussitôt, elle ajoute qu'elle craint la nature de Macbeth, sa bonté, et notez par quel admirable mot elle définit à fond l'âme de cet homme qu'elle aime :

— Oui, dit-elle, ta nature est trop pleine du lait de l'humaine tendresse pour marcher droit au but. Tu voudrais être grand. Tu es ambitieux. Mais tu n'as pas l'audace qu'il faut dans le mal. Tu n'oses pas tricher et tu voudrais gagner en trichant.

Eh bien! elle est prête, elle, à gagner en trichant, pour que ce soit lui, lui qu'elle aime, qui gagne.

140 A TRAVRPS SHAKESPEARE

— Accours donc, ajoute-t-elle; viens vite; que je te verse, moi, mon courage dans ton oreille, et que j'étoufTe en toi tout ce qui peut t'écarter du cercle dont une puissance surnaturelle doit te couronner.

A ce moment, un messager arrive, et lui annonce que le Roi va venir coucher dans sa maison, ce soir. Une autre femme serait épouvantée, à l'idée que l'occasion du crime rêvé se présente; et elle se dirait : « Non, je ne le commettrai pas! » Elle, au contraire, à l'instant même, saisit cette occasion aux cheveux. Elle se décide, et, pour elle, le crime est déjà fait.

— Venez, dit-elle, venez, vous, esprits des pensées de meurtre; changez-moi de sexe (dans le texte : imscx me, « désexuez-moi ») et, du crâne aux talons, emplissez-moi de la plus atroce cruauté! Faites mon sang épais. Barrez l'entrée au remords pour l'empêcher d'ébranler ma volonté farouche. Entrez dans mes mamelles de femme, et, de mon lait, faites du fiel. Viens, profonde Nuit, et mets ton manteau le plus foncé, ton manteau de fumée d'enfer, que mon couteau aigu ne voie pas la blessure qu'il fera, et que le ciel ne puisse pas soulever la courtine des ténèbres pour me crier : « Halte! Halte! »

Vous voyez si lady Macbeth est résolue au crime!

Macbeth arrive. Ici, une scène capitale. Très courte, comme toutes les très belles scènes de Shakespeare; elle n'a pas vingt vers; mais vous allez, rien que par ces vingt vers, juger quel est le vrai coupable des deux complices. Lui, il a déjà eu l'idée du crime, oui; mais une idée vague qui n'a fait que passer rapidement dans son imagination de Celte.

Il n'en est pas de même chez lady Macbeth. Elle va s'emparer de Macbeth, el l'inciter à prendre la résolution scélérate.

Il entre. Voici comme elle le reçoit :

— Salut, Glamis! Salut, Çawdor! Salut, plus grand encore que tout cela! Ta lettre m'a transportée au delà de ce présent qui ne sait rien; et je sens désormais tout le futur dans l'instant.

— Mon très cher amour, dit Macbeth, tu sais que Duncan vient ici ce soir?

Il dit cela en hésitant. Lui n'a pris aucune décision encore, et il est terrifié à l'idée que le Roi va venir. Mais elle, pratique (n'oubliez pas cela), positive, qui n'est pas une idéaliste, une raisonneuse comme lui, et qui voit les faits seulement :

— Et, quand part-il? demande-t-elle.

Macbeth, avec des points de suspension qui sont marqués dans le texte :

— Demain..., à ce qu'il se propose.

Il ne s'engage pas; il ne dit rien; il répète ce qu'a dit le Roi. Elle, brusquement, sa décision étant prise :

— Ahl jamais le soleil ne le verra, ce demain! Macbeth pâlit, tant l'idée de l'assassinat est brutale et intense.

— Votre visage, monseigneur, s'écrie-t-elle alors, est un livre où l'on peut lire d'étranges choses! Je vous en prie, pour tromper le temps, paraissez comme le temps.

C'est une phrase bien ambiguë, une phrase à la beauté diffuse, comme dit Mœterlinck. Mais attendez, elle va se préciser, cette beauté d'horreur!

— C'est la bienvenue qu'il faut porter dans vos regards, dans votre main, dans vos paroles. Paraissez la fleur innocente, et soyez le serpent qui est dessous. Il faut faire bon accueil au Roi. La grande atTaire de cette nuit, je m'en charge.

Vous entendez! La grande affaire! C'est déjà tout prêt dans sa pensée.

— ... Elle seule donnera à toutes nos nuits et à tous nos jours la souveraineté et la domination.

Macbeth risque une dernière tentative d'évasion hors du crime :

— Nous en reparlerons.

Mais elle, affirmative toujours, et nette, et impérieuse :

— Ayez seulement le visage clair. Occupez-vous à cacher vos craintes. Laissez tout le reste à moi.

Dès ce moment, le crime est arrêté; les complices sont d'accord; et le chef de la conspiration, c'est elle.

Le roi Duncan arrive. Il faudrait vous lire, en la faisant savourer, toute cette scène délicieuse, qui est un instant de repos. J'ai dit qu'il n'y avait pas du tout de bleu, dans Macbeth; il y en a, pourtant, un tout petit peu ici; mais il est, si j'ose parler ainsi, un bleu d'une hypocrisie merveilleuse. Une virago ne saurait jamais recevoir le Roi comme le fait lady Macbeth. C'est une hôtesse charmante, aimable, presque câline. Du reste, le Roi arrive bien disposé, dans un paysage qui fait exception en Ecosse, un de ces paysages au bord de certains lacs, ressemblant à des paysages de Suisse, quasiment artificiel, tant il est joli. Il y a de l'herbe. Il y a quelques arbres. Et Banquo fait remarquer que dans les créneaux du château logent des martinets; et partout, dit-il, où pullule et fréquente cet oiseau, j'ai observé que l'air était suave. L'hôtesse dit au Roi des paroles aussi suaves que cet air; et le vieux Duncan, qui est un affable gentilhomme, lui prend la main, la lui baise, et entre dans le château avec le sourire aux lèvres et la joie au cœur.

Ici, une scène qui est un chef-d'œuvre entre tous les chefs-d'œuvre de Shakespeare, une scène où Macbeth discute avec lui-même les raisons de ne pas commettre le crime. Un autre n'aurait pas manqué d'en faire un dialogue entre les deux complices. A quoi bon? Lady Macbeth n'a pas besoin d'assister aux pensées de Macbeth. Elle les devine. Tout à l'heure, en le voyant, rien qu'à ses yeux, elle va comprendre tout ce qu'il s'est dit, et elle saura qu'elle

ne doit pas s'y arrêter; car lorsque riiomnie u raison dans sa pensée, jamais la femme n'entre dans le jeu ainsi offert, jamais; elle dérobe l'épée, comme on dit en escrime, et attaque sur un autre point. C'est pourquoi nous sommes toujours vaincus.

Donc, voilà Macbeth, seul d'abord, et qui raisonne. Ainsi que je vous l'ai dit, c'est à la fois un lyrique et un psychologue. C'est un Celte, tout ensemble imaginatif et discuteur de détails. Argiitc loqui! disait déjà le vieux et sage Caton. Le Celte sait parler avec finesse, avec subtilité. Et en cela, d'ailleurs, on peut dire que tout homme est Celte, comparé à la femme. Nous autres, en effet, ce qui nous caractérise dans la discussion, c'est que, de prime abord, immédiatement, nous essayons de voir toutes les facettes d'une idée, toutes les conséquences possibles, bonnes ou mauvaises, que cette idée peut avoir. La femme, non pas! Faiblesse chez elle, dit-on; mais ne le croyez pas. De là, au contraire, sa force, sa grandeur. Quand elle voit une chose, dans le bien ou dans le mal, elle ne voit que cela; et elle y marche tout droit, sans chercher de si, de car, de mais, sans analyser les tenants et aboutissants, sans se préoccuper des conséqiiences; et voilà tout le secret magique de son pouvoir impulsif, instinctif, irrésistible.

Macbeth, lui, réfléchit encore, pèse, raisonne, fait halte. Il se dit :

— Si c'était fini une fois fait, alors il serait bien que cela fût fait tout de suite. Ah! si, avec l'assassinat, on pouvait ramasser d'un coup de filet toutes ses conséquences! Pour ici-bas; oui, pour ici-bas seulement! La vie à venir, j'en risquerais le saut! Mais c'est que, déjà, dès ici-bas, le crime trouve son châtiment. Le calice que nous avons empoisonné, la justice nous force un jour à le boire.

Ceci est proprement le sens, la notion du remords. Il a la certitude que, une fois le crime commis, on se repent parfois de l'avoir commis. Et en outre, il a, plein lui, ce lait de l'humaine tendresse, dont

parlait tout à l'heure sa fenlme. Il pense à Duncari, et que Duncan est ici soiis sa protection, et (Ju'il est son hôte, et qu'il est bon, et...

— Ne fût-ce qu'à ce titre de mon hôte, 'je devrais monter la garde devant sa porte, le défendre des meurtriers, au lieu de tenir le couteau moi-même!... Et puis, il est si noble, si grand, que ses vertus, comme des anges, sonneraient de la trompette contre son assassin. Oh! non, non! Je n'ai vraiment d'autre éperon que mon ambition pour piquer les flancs de ma volonté, qui saute sur place et se dérobe devant l'obstacle.

Ah! certes, s'il était seul, il ne le commettrait pas, le crime! S^il n'avait que cet éperon de son ambition, cela ne suffirait pas pour le rendre assassin de son hôte, de son parent, d'un homme aimable comme le Roi. Il regretterait peut-être plus tard l'occasion manquée; du moins, resterait-il un homme qui a voulu un crime, et qui ne l'a pas commis. Mais l'éperon qui va le faire sauter par-dessus l'obstacle, le véritable et impérieux éperon, et la cravache, et en même temps le mors qui le soulève comme un cheval prêt à se dérober, c'est lady Macbeth.

En arrivant, elle comprend, dans les yeux de Macbeth, qu'il hésite. Vous croyez qu'elle va lui parler des raisons qu'il a pu se donner? Du tout! Elle lui parlera de tout autre chose, d'abord! Et que ré])ondra-t-elle, lorsqu'il lui dira, pour couper court d'avance à toute discussion :

— Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire, n'est-ce pas?

Elle ne répondra rien, ne donnera aucun argument pour ou contre, mais se moquera de lui, et l'appellera lâche. Qu'est-ce qui peut-être plus sensible à cet homme, qui est la bravoure même, que d'être appelé lâche? Et elle insistera sur l'outrage!

MACUETll 145

— Lespérance dans laquelle vous vous pavaniez, elle était donc ivre? Elle s'est donc endormie depuis? Elle ne se réveille donc maintenant que pour regarder, pâle et verte de peur, ce qu'elle envisageait tout à l'heure si délibérément? Ah! désormais, c'est ainsi que je verrai aussi ton amour! Oui, tu redoutes d'être le même dans tes actes et dans tes désirs! Lâche devant ta propre estime, tu restes comme le pauvre chat du proverbe, entre « je voudrais » et « je n'ose pas » !

Mais elle a beau se moquer de lui, ce n'est pas encore par là qu'elle peut le prendre. Il réplique par une phrase très digne, mais un peu banale, me semble-t-il, bien qu'elle affecte le ton sublime. C'est généralement des phrases de ce genre que nous essayons de trouver, quand nous n'avons rien à dire :

— Assez, je te prie! J'ose faire tout ce que doit faire un homme. Qui ose faire plus n'en est pas un.

Mais elle sait bien quel est cet homme qii'elle a devant elle; et alors, connaissant qu'il est bon, qu'il est honnête, qu'il est loyal, et que pour rien au monde il ne manquerait au point d'honneur et à ce qu'il croit son devoir, flairez-vous ce qu'elle va lui prouver? Que, l'idée du crime, c'est lui qui l'a eue, que si elle en a parlé, elle, c'est parce que lui, il la lui avait mise dans la tête, à elle, et que, par conséquent, puisque c'est lui qui a eu Cette idée, il doit la mener jusqu'au bout. Elle arrive jusqu'à lui dire qu'il a juré de tuer le Roi. Le pauvre homme n'a jamais prononcé ce mot! Rappelez-vous les paroles qu'il a dites! Il s'est borné à un obscur acquiescement, que lui dictaient les suggestions. Il a dit que « l'on verrait » et que « peut-être... » et d'autres vagues formules d'acceptation... Cela suffit pour qu'elle affirme qu'il a expressément dit oui; et elle va lui faire croire qu'il l'a dit en effet.

— Alors, réplique-t-elle, quelle est donc la bête qui vous a forcé à m'ouvrir cette entreprise? Quand vous osiez le faire, alors vous étiez un homme; et il

faut être maiuteuant beaucoup plus que ce que vous étiez, si vous voulez être beaucoup plus qu'un homme. Ni l'heure, ni le lieu ne s'offraient alors, et cependant vous vouliez les faire naitre. Ils se sont faits eux-mêmes, et c'est leur complicité, maintenant, qui vous défait, vous. J'ai allaité, et je sais combien il est doux d'aimer l'enfant qui vous tette. Eh bien! pendant qu'il souriait à ma face, j'aurais arraché mon tétin de ses gencives sans dents, et je lui aurais fait gicler la cervelle, si j'avais juré cela comme vous avez juré ceci!

Non, non, mille fois non, il n'a point juré ceci, de tuer le Roi. Jamais il ne l'a juré. Mais qu'importe! Le voilà, par tant d'assurance, convaincu de l'avoir juré. Et de bonne foi! Car la suggestion entre en lui. Il croit qu'il a juré. Et maintenant, s'il a juré cela, en effet, est-ce que, par devoir, par sentiment d'honneur, il ne doit pas aller jusqu'au bout? Puisqu'il a fait un serment à cette femme qu'il aime, dont il est aimé, pourquoi ne le tiendrait-il pas, ce serment? Il faut, il faut absolument qu'il le tienne.

Et la suprême et pauvre réplique qu'il trouve encore, c'est la seule, qu'on bégaie quand on est décidé, au fond, et que l'on s'attarde seulement à chercher de menues objections de détail, par lâcheté devant l'acte.

— Et si le coup manquait, dit-il?

Quelle réponse piteuse, indigne de lui, de ce guerrier, de cet homme! Et pourquoi manquerait-il donc, le coup? Est-ce qu'elle en doute un instant, elle? Non, certes. Car elle, la femme positive, pratique, attentive aux faits, elle a tout prévu, déjà, tout pesé, tout organisé. Son plan est prêt.

— Manquer! s'écrie-t-elle. Chevillez seulement votre courage au dernier cran, et le coup ne manquera pas. Après son rude voyage, Duncan dormira profondément. Ses deux chambellans, lourds de boisson et d'orgie, seront gisants comme des pourceaux entre le sommeil et la mort. Alors, contre Duncan .sans gardiens, nous pourrons tout, vous et moi. Quant à

ses officiers, c'est eux que nous accuserons de ce grand crime.

Vous voyez comme l'affaire a été admirablement préparée par elle dans tous ses détails et comme toutes les conséquences en furent examinées, calculées! Alors, que peut-il faire, lui! Il est convaincu qu'il a juré le crime; le plan du crime est tout dressé. Il n'y a qu'à le suivre, ce plan, le plan de lady Macbeth. Et vous constatez vous-mêmes, sans que j'aie à prononcer quoi que ce soit qui ressemble à un réquisitoire, vous devez conclure, juger, que lui, c'est l'homme raisonneur, ergoteur, psychologue, et en même temps le Celte, l'imaginatif, l'idéaliste, qui aura des visions tout à l'heure; et qu'elle, c'est la femme, uniquement poussée par l'instinct, l'impulsive qui voit, sans plus, le but à toucher, et qui vers ce but va droit. Et, tout ensemble, vous vous rappelez qu'elle est, non point une Celte, mais une Saxonne, de race germanique, de cette race qui se glorifie des grands politiques cherchant les règles de leur morale dans la réalité des choses. En vérité, des deux, c'est lui qui est faible, c'est lui qui est rêveur, c'est lui qui est passif; et c'est elle qui est forte, c'est elle qui est pratique, c'est elle qui est active. Il n'est que le bras, elle est la tête. Il n'est que le corps, elle est l'âme.

Aussi ne résiste-t-il plus. Subjugué, obéissant, heureux de l'être, il la prend dans ses bras, il l'étreint frénétiquement et il s'écrie :

— Allons! c'est décidé! Je vais tendre tous les nerfs de mon corps vers cet acte terrible. Ah! n'enfante que des fils! Car ta chair indomptée ne peut faire que des mâles.

Et il l'embrasse, de tout son être fondu en elle, de toute sa soumission enthousiaste et presque extatique, proclamant ainsi, mieux que tous les réqui-

lis A TRAVERS SHAKESPEARE

sitoires du nionde, à quel point il est l'instrument, le très humble instrument, et rien de plus, dans ce crime conçu, organisé, voulu, par elle, et par elle seule!

Tout le procès est dans ce premier acte.

Maintenant, vous allez assister à l'exécution de ce crime. La mise en scène, formidable, est de l'invention même de Shakespeare. 11 vous faudrait le voir jouer en entier pour que vous eussiez à plein la sensation de l'horreur tragique qui s'en dégage. Nulle part, je crois, cette horreur n'a été poussée plus loin. Tous les détails de l'assassinat, les circonstances physiques et les circonstances morales, sont vivants, agissants, et ce qui les accentue, les met en lumière et en relief, c'est toujours le contraste des deux caractères par quoi se précisent les deux complices de nature si différente : d'un côté, le Celte, le visionnaire, l'homme qui a des hallucinations, et, de l'autre côté, la femme pratique el positive.

Le décor représente la cour du château, dont l'aile droite est occupée par les appartements de Macbeth et de sa femme, dont la partie centrale, de face, présente la grand'porte donnant sur le dehors, et dont l'aile gauche forme le pavillon où est couché le Roi.

Macbeth dit à un serviteur d'aller trouver lady Macbeth pour qu'elle lui prépare son breuvage du soir, et qu'elle frappe sur la cloche quand le breuvage sera prêt.

Le serviteur s'en va. A peine Macbeth est-il spul, marchant vers l'escalier qui conduit au pavillon, que surgit à ses yeux une hallucination, Il voit, dans l'air, un poignard.

— Est-ce là un poignard qui est devant moi, que je vois, tournant son manche vers ma main? Viçns!

î^aisse-moi t'empoigner- (// essaie de le saisir et n'y arrive point.) Je ne t'ai pas, et, cependant, je te vois encore. N'es-tu pas, fatale vision, sensible au loucher comme à la vue? Ou bien es-tu un poignard de rêve, une fausse création de mon cerveau en feu?... Je te vois encore, sous une forme aussi palpable que celuici. (// tire son poignard.) Tu marches à l'avantgarde dans le chemin que j'allais suivre. Oui, je te vois, je te vois toujours, et, sur ta lame, des gouttes de sang qui n'y étaient pas. C'est cette sanglante afVaire qui prend corps devant moi...

Vous le reconnaissez, le Celte (et aussi, en descendant, le Français!). Imaginatif, il a une vision, s'y abandonne... Puis, sa raison prend le dessus. Il s'analyse, il dit : « Ce n'est qu'une vision 1 » Et du coup, il va prendre conscience que tout cela est faiblesse quand il faut agir.

— Oui, je comprends! Tandis que je menace, lui, il vit là-bas. La chaleur de l'action s'éteint sous la froide haleine des paroles.

Ici, la cloche sonne. Sur quoi, se ressaisissant, il dit :

— C'est le signal, J'y vais! j'y vais! et c'est fait.

Et il gravit l'escalier rapidement. L'homme d'action s'est réveillé; le batailleur, brave, monte à l'assaut, à la bataille.

A ce moment, arrive lady Macbeth, par l'autre côté. Elle sait bien qu'étant la tète et lui étant le bras, il faut laisser au bras l'exécution de la chose. Mais, néanmoins, elle a toujours peur qu'au dernier moment il ne soit repris par le lait de l'humaine tendresse, et elle vient surveiller, en disant :

— Ce qui les a soûlés m'a rendue hardie; ce qui a soufflé leur flamme allume la mienne... Mais, écoutons!.. Chut!.., C'était le hibou qui criait son sinistre bonsoir... Macbeth fait la chose. Les portes sont

ouvertes, et les valets, repus, dorment. J'ai drogué leurs boissons.

Elle a bien tout prévu, tout arrangé, jusqu'au moindre détail.

On entend, à l'intérieur de la maison, la voix de Macbeth criant :

— Qui est là? Quoi? Ho!

— Hélas! dit-elle, j'ai peur qu'ils ne se soient éveillés, et que cela ne soit pas fait! C'est la tentation qui nous perd, ce n'est pas l'acte... Ecoutons... J'avais préparé les poignards. Sûrement, il les a trouvés...

Elle redoute que Macbeth soit arrêté par une terreur, par quelque vision. On se demande, en effet, pourquoi elle n'a pas exécuté le crime elle-même. Mais parce que jamais la tête n'exécute le crime. Il faut que le bras le commette. Elle, lady Macbeth, la femme, si hardie qu'elle soit en décisions, il lui manque je ne sais quoi de la brute que l'homme a et que la femme n'a pas. Elle y a bien songé, lady Macbeth, à tuer elle-même le Roi; mais savez-vous pourquoi elle ne l'a point osé faire? Parce qu'elle n'est pas une virago. Parce qu'elle aussi, elle a un tout petit reste d'humaine tendresse, parce qu'une goutte de ce lait lui est resté au coin de la lèvre. Elle a vu le Roi dormir, et elle dit :

— Moi, j'aurais fait la chose, si le Roi, dans son sommeil, n'avait pas ressemblé à mon père quand il dormait!

Brusquement, Macbeth revient, le poignard à la main.

— Mon mari! s'écrie-t-elle.

Entendez et notez la parole d'amour.

La réplique suivante, de Macbeth, on la traduit généralement ainsi :

— J'ai fait la chose.

Or, le texte est : / hâve donc the deed. Ce qui signifie :

— J'ai fait le fait!

Après quoi, Macbeth ajoute :

— N'as-tu pas entendu un bruit?

— J'ai entendu le hibou huir et le grillon grillonner, répond lady Macbeth.

El elle demande, à son tour:

— N'avez-vous pas parlé?

— Quand?

— Maintenant.

— Comme je descendais?

— Oui.

— Ecoute, écoute! Qui couche dans la seconde chambre?

Et voici le récit des choses qu'il a vues, et aussi de toutes les hallucinations contre lesquelles a dû lutter cet homme d'imagination, et qu'elle n'aurait pas eues, elle!

— Qui couche dans la seconde chambre?

— Ses deux fils, Malcolm et Donalbain.

Macbeth regarde ses mains sanglantes, et grommelle :

— Ah! voilà qui est pitoyable à voir.

— Idée de fou, de dire : « Pitoyable à voir! »

— Ecoute! Il y en a un qui a ri dans son sommeil, et qui a crié : « Meurtre! Meurtre! » Ils se sont éveillés. J'ai fait halte pour les écouter. Mais ils ont dit leurs prières, et se sont rendormis après avoir murmuré, l'un : « Dieu vous aide! » et l'autre : « Amen! » comme s'ils m'avaient vu avec ces mains de bourreau. Et quand ils ont dit : « Dieu vous aide », je n'ai pas pu dire : Amen!

— Ne pensez pas à cela si profondément!

— Mais pourquoi, pourquoi n'ai-je pas pu dire : Amen! J'avais tant besoin, cependant, de bénédiction! Et le mot Amen! est resté là, collé dans ma gorge.

Lady Macbeth ne comprend pas qu'on puisse avoir du remords, qu'on se laisse aller à en avoir, qu'on n'en chasse pas l'idée.

— Ne cherchons pasi Ne pensons pas! Cela nous rendrait fous.

— Mais, dit Macbeth, sans aucun doute j'ai entendu une voix qui criait : « Ne dors plus! Macbeth vient de tuer le sommeil, l'innocent sommeil, le

iô2 A TRAVERS SHAKESPEARE

sommeil qui reprise l'étoffe de notre vie effiloquée par les chagrins, le sommeil, douce mort quotidienne, bain du rude labeur, baume des esprits malades... « En vérité, on croirait qu'il délire. Et elle le croit, elle, qui l'interrompt ainsi :

— Ah! si. Ecoute! Et la voix criait encore : « Ne dors plus! » Et par toute la maison elle criait : « Glamis a tué le sommeil; et c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus! »

— Mais voyons, voyons! objecte lady Macbeth, la positive, qui était cela qui criait ainsi? Pourquoi, mon cher seigneur, détendre votre force dans ces imaginations de cerveau délirant?

Car elle ne délire pas, elle! Pourquoi délirer? Pourquoi ne pas considérer froidement la réalité des choses? Ecoutez ses conseils sages.

— Allez, allez prendre un peu d'eau, et de ce hideux témoignage lavez vos mains. Pourquoi avezvous emporté ces poignards? Ils doivent rester làbas! Allez les reporter, et barbouillez les serviteurs endormis avec le sang du Roi!

— Oh! non! Oh! non! je n'irai plus, j'ai peur. Regarder cela de nouveau, je n'ose pas.

Elle n'a point peur, elle. Méprisante, altière, féroce, écoutez-la.

— Lâche! lâche! crie-t-ellel Infirme de volonté! donne-les-moi, les poignards! Les endormis et les morts ne sont que des images! C'est l'œil de l'enfance qui s'efTraie d'un diable peint. Si le Roi saigne encore, je vais empourprer leurs faces avec son sang.

Et elle monte l'escalier d'un pas résolu, superbe dans son audace contre Thorreur du crime, contre la vue et l'odeur du sang.

Macbeth reste seul, On frappe à la grand'porte du fond.

— D'où vient cela qui frappe? Ah! comment se j fait-il que le moindre bruit m'épouvante? Ohl Oh! ' quelles mains sont ici. Elles arrachent mes yeux!... Tout l'Océan pourrait-il laver ce sang qui est sur nia main? Non, noni C'çst mp main plutôt qui rendrait

écarlates les vagues innombrables et ferait l'eau verte toute rouge.

Mais voici redescendre lady Macbeth. Et l'op est forcé de l'admirer, vraiment, tant son courage dans le crime, son sang-froid, son cynisme impassible et indomptable, touchent à une sorte de sublimité. A Ipi phrase de Macbeth, elle répond ainsi en rentrant :

— Regarde 1 mes mains sont de la couleur des tiennes. Ce qui est honteux, c'est d'avoir le cœur si blanc.

Ici, derechef, on frappe à la grand'pqrte. Mais elle n'en prend aucune terreur vaine. Très calme, elle continue à tout peser et préparer.

— J'entends, dit-elle, frapper à l'entrée du sud. Retirons-nous dans notre chambre. Un peu d'eau, et nous voilà nets de cette action. C'est bien facile, tu vois. {On frappe encore.) Ecoutons.

Et, tandis qu'il reste hébété, elle lui donne les ordres de ce qu'il faut faire pour être à l'abri de tout danger.

— Mettez votre robe de nuit, de peur qu'on ne nous appelle, et que nous ayons l'air d'avoir veillé. Ahl ne soyez pas perdu si pauvrement dans vos pensées!

Et elle l'entraîne, comme un corps inerte. Ces pensées, dans lesquelles il se perd si pauvrement, ce sont des pensées morales qu'elle n'a point, c'est le remords qui les soulève dans l'âme de Macbeth. Il la suit, en gémissant :

— • Ah! savoir ce que j'ai fait! Mieux vaudrait ne pas savoir que je suis. Ah! oui, frappe, frappe! Réveille Duncan avec ton tapage! Ah! si tu le pouvais, si tu le pouvais!

Suit une scène que je ne vous lirai point, et qui, pourtant, lorsqu'on la joue, en Angleterre, est d'un effet prodigieux. C'est la scène du portier qui arrive

en titubant, ivre, et, au lieu d'ouvrir, se livre à des calembredaines, à des plaisanteries, à des calembours qui n'en finissent plus. Force critiques pensent que cette scène fut faite uniquement pour plaire au gros public, aux gens du parterre. Non! Elle sert aussi et surtout à autre chose. Elle est destinée à détendre un peu les nerfs! Car, vraiment, pendant ces effroyables horreurs que je viens de vous lire, de vous vivre autant que je l'ai pu, j'ai senti le frisson passer parmi vous comme il a passe en moi; or, on ne saurait demander à des spectateurs de continuer plus longtemps à frissonner ainsi. Shakespeare a donc songé à les réchauffer avec un rire d'énorme plaisanterie.

Après quoi, tout de suite, l'horreur reprend; car voici entrer Macduff et Lennox, que vient recevoir Macbeth en robe de chambre.

La nuit a été sinistre, racontent les survenants. Il y a eu de la tempête, et même, dit l'un, la terre a eu la fièvre, elle a tremblé.

Macduff propose d'aller réveiller le Roi ; et il monte au pavillon d'où il ressort, un instant plus tard, en criant :

— Horreur! Horreur! Horreur!

— Ah! dit Macbeth, qu'y a-t-il donc?

Montez, vous allez voir! La destruction a fait

son chef-d'oeuvre! Entrez!

Et Macbeth y va. Cette fois-ci, Macbeth n'a plus peur; car il est dans l'action. Quand il est seul, c'est un visionnaire; mais quand il a des gens qui le regardent, « l'œil du public est un aiguillon de gloire », pour le Gaulois et pour le Français, et il marche.

Les deux fils du Roi sont appelés par Macduff; on leur apprend que leur père est mort.

Lady Macbeth sort à son tour. Elle vient voir si tout est bien en place. Macbeth sort du pavillon, et raconte devant tous qu'il y avait là deux chambellans qui l'ont regardé, éperdus, et que, dans la fureur

MACBETFt 153

de son dcvoueincnl au Roi, pour les punir, il les a tués. Laily Miiebelh se dit :

— A la bonne heure! Tout va bien.

Puis .

■ — Eniportez-nioi! Enipoilez-moil

Comme si elle allait se ti'ouver mal. C'est l'art suprême des femmes, comme vous savez!

Elle feint, en effet, de s'évanouir. On l'emporte.

Les jeunes lils de Duncan, comprenant très bien que quelqu'un de la bande a tué leur père, se consultent, décident de ne point rester ici, car /7 y a des poignards dans le sourire des gens, et ils fuient loin du péril menaçant.

Les autres se rendent dans la salle du Conseil pour délibérer sur ce qui s'est passé et ce qu'on doit faire. Quant à lady Macbeth, elle rentre enfin chez elle, prendre le repos qu'elle a bien gagné. Car l'œuvre est faite, et parfaite; tous les détails en sont réalisés comme elle voulait qu'ils fussent, et c'est à cela, uniquement à cela, aux faits, à leur exécution exacte, qu'elle repensera plus tard.

Nous pénétrons, maintenant, dans l'étude, profonde et minutieuse, de cette âme particulière qu'est devenue l'âme de Macbeth, une âme criminelle en proie au remords. On se rappelle que l'idée de ce remords s'y est installée, en cette âme, dès le premier jour, dès la première minute, où elle a pensé au crime, avant même qu'il fût commis. Or, désormais, comme Macbeth est habité, hanté, par ce remords, il ne songe plus qu'à lui, et d'abord au danger qu'il court, de ce fait, auprès de ceux qui peuvent connaître son crime. Il faut absolument qu'il se débarrasse d'eux.

En même temps, il est possédé par ce démon particulier que Poe aurait pu analyser quand il a étudié le démon de l'alcool; car c'est aussi une sorte

15() A TRAVERS SHAKESPEAnii

d'alcoolisme, que le besoin de tuer encore lorsque Ton a tué une fois. Il n'est point nécessaire, pour sentir cet épouvantable besoin, d'avoir commis des assassinats. Il suflit d'avoir une âme de dramaturge qui a fait penser, rêver et agir des assassins. Il est certain que la soif du meurtre les travaille à la façon de tous les excitants et narcotiques (ce qui est la même chose), à la façon du vin, de l'absinthe, de la morphine, de l'opium. On y est condamné à augmenter de plus en plus la dose pour retrouver l'ivresse dont on ne peut plus se passer. Et il y a de la sorte, j'oserai dire, une ivrognerie du sang à laquelle Macbeth est entraîné. Et ainsi, après le Roi, et ses chambellans, il va être comme obligé de faire beaucoup d'autres victimes, et, notamment, de commencer par Banquo.

Ici, je vais avoir le temps de vous faire assister à toute la scène formidable du banquet, où le Remords s'incarne dans le fantôme.

Un banquet est ofTert pour célébrer la royauté de Macbeth. Parmi les seigneurs qui doivent y prendre part sont Banquo et son fils.

Mais Banquo et son fils vont faire une promenade à cheval et Macbeth profite de cette occasion pour leur tendre un guet-apens et s'en débarrasser, car n'oubliez pas que les descendants de Banquo doivent être rois.

Lady Macbeth, croyant que tout est fini avec le premier crime, ne s'inquiète plus, elle, de toutes les conséquences encore en germe dans le crime; mais lui, le raisonneur, il les cherche toujours et les trouve, et s'ingénie à les parer. Et, comme il adore sa femme, il veut lui épargner les nouveaux crimes, suites fatales du premier. Il lui dit :

— Laisse 1 J'ai préparé quelque chose qui te fera plaisir; mais sois innocente de le savoir avant que le fait soi! accompli, my dearest chiick.

Macbeth 157

C'est là qu'il la nomme ainsi, ce (jui signilic « ma très chère poule «. Car tous les deux, ils s'adorent. Ce sont des époux très tendres. Et remarquez-le, un auteur sur cent, peut-être, ferait ce qu'a fait Shakespeare, indiquerait de cette façon discrète et comme furtive cette tendresse. Les quatre-vingt-dix-neuf autres se serviraient de cotte amorce d'amour sensuel donnant prise à la femme sur l'homme. Un mot, dans Shakespeare, une simple petit mot en passant, et presque comique de familiarité, sliffit à faire sentir que l'amour est entre eux.

L'assassinat de Banquo préparé sans qu'elle en soupçonne rien, Macbeth attend, inquiet, le résultat. II rôde autour de la table pendant que les convives se placent. Il guette à la porte le retour des assassins apostés. Un des assassins arrive et lui dit qu'en effet Banquo est tué. mais que le fils a pu s'échapper.

— Enfin, dit-il, si le vieux serpent est mort, cela, pour le moment, suffit. Le serpenteau, je le retrouverai plus tard.

Lady Macbeth lui fait alors observer que les convives sont assis et qu'il ne remplit pas son devoir en allant et venant sans prendre place. Il y a un trouble, une gène, dans toute l'assistance. Il s'en aperçoit, se reprend.

— Oui, c'est Vrai, tu me rappelles à mes devoirs! Puis, s'adressant aux convives :

— Allons! Bon appétit, messieurs, et bonne digestion! La gloire de notre royauté serait ici au complet si la personne de notre ami Banquo y était présente!

Vous voyez qu'il a quand même une belle audace dans le crime. Il vient de le faire tuer et il souhaite le voir. Il semble l'appeler, le défier presque.

— Plaise à Votre Majesté, dit Lennox, de s'asseoir. Et Lennox lui montre un fauteuil à côté de lui.

Soudain, sur ce fauteuil se dresse le spectre de

Banquo. que personne ne voit, sauf Macbeth. Alors

i le mot. un de ces mots Comme il y en a dans Sha-

{ kêspeare, un mot gonflé de sens, et qui n'est pour-

itant pas exactement le mot qu'on attendait, mais qui

158 A TRAVEns SHAKESPEARE

en dit bien plus, car lout le mystère est en lui! Macbeth, du regard, fait rapidement le tour de la table; puis, les yeux fixes, hagards, contemplant le fauteuil, crie :

— The table is fiill. (« La table est pleine. «)

Lennox persiste à montrer le fauteuil et dit :

— Il y a une place réservée, sire.

— Où? demande Macbeth d'une voix rauque.

— Ici, Monseigneur. Mais qu'y a-t-il qui trouble Votre Majesté?

Et Macbeth furieux, comme s'il était le jouet d'une farce infâme :

— Qui de vous a fait ceci?

— Quoi, Monseigneur?

Du coup, Macbeth contemple le spectre dans les yeux, et l'interpelle :

— Tu ne peux pas dire que c'est moi... Le spectre fait signe que si.

— Ne secoue pas ainsi tes boucles sanglantes contre moi...

Lennox. — Levons-nous, messieurs. Sa Majesté n'est pas bien.

Lady Macbeth veut sauver la face contre tous et contre tout.

— Asseyez-vous, mes amis. Monseigneur est souvent ainsi, et depuis sa jeunesse. Je vous en prie, restez à vos places. L'accès est momentané! Le temps d'y penser, et le Roi de nouveau sera bien. Si vous faites trop attention à lui, vous l'ofTenserez et vous augmenterez son délire. Mangez et ne le regardez pas.

Elle s'approche de lui et lui jette dans l'oreille :

— Etes-vous un homme?

— Oui, répond-il, et un homme courageux, puisque j'ose regarder ce qui ferait p;Mir le diable!

— O sottise, réplique-t-elle rudement. C'est quelque image de votre peur! Gomme ce poignard qui, disiezvous, vous conduisait vers Duncan et qui n'était que de l'air. Ohl ces fêlures de cerveau, ces tressaillements, c'est bon dans un conte de bonne femme, au

coin du feu, l'hiver, quand on fait cercle autour de la grand'mère!... Mais c'est la honte même! Pour qui faites-vous de pareilles grimaces? En somme, vous ne regardez là qu'un fauteuil, un fauteuil...

Macbeth. — Je t'en prie!... Là, là, vois... Regarde! Tiens!

Et, s'adressant au spectre, discutant avec lui :

— Comment dites-vous? Hein? que m'importe? Si tu peux faire signe de la tête, parle aussi! Ah! si les charniers doivent envoyer ceux que nous enterrons, nos tombeaux sont donc des gésiers de milans qui vomissent...

Brusquement, comme chassé par l'insulte, le spectre disparait.

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