D'UNE NUIT D'ÉTÉ
Les Personnages de la Féerie de Shakespeare et leur caractère aérien. — Le Rêve d'un Poète. — Obéron, le Roi des Génies, et Titania, la Reine des Fées. — Le fidèle Puck. — Les Fées Fleur des Pois, Toile d'Araignée, Graine de Moutarde, etc. — L'Acteur Bottom. — La Trame de la Pièce. — Ses imbroglios. — Le Bois fantastique.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs, '.
Voici, hélas! l'avant-dernière promenade que nous ferons dans ce que nous avons appelé « la forêt shakespearienne », et je m'aperçois avec désespoir que, par amour des sites farouches, violents, désespérés, tragiques, je ne vous ai pas montré les choses les plus charmantes, les plus exquises, celles qui étaient le mieux faites pour vous : je veux parler de toute la série des comédies. A peine, parmi les drames que nous avons vus trop vite, à peine ai-je pu vous montrer un coin délicieux de Venise et un autre endroit qui n'est pas tout à fait forestier,
qui est un quartier un peu crapuleux — U n'y a pas d'autre mot — de la ville de Londres; mais ce que je ne vous ai pas fait voir, ce sont les ravissantes clairières dont je vous avais parlé et qu'il faudrait aujourd'hui parcourir, je ne sais pas comment en si peu de temps, car il y a là toute une série de comédies, d'oeuvres plus légères qui, néanmoins, sont toutes remplies de philosophie et de sjmboles, et qui vous feraient voir un Shakespeare qui est Marivaux, qui est Musset, qui esT, en même temps, un magicien, qui est un psychologue très subtil et un poète extrêmement délicat, ressemblant au génie que vous verrez la prochaine fois dans La Tempête, au délicat Ariel, comme il l'appelle lui-même.
Précisément aujourd'hui, l'affiche, je crois, porte Beaucoup de Bruit pour Bien, et une autre pièce, Le Songe d'une Nuit d'Eté; sans doute, serai-je obligé de ne vous parler que d'une seule pièce. C'est déjà un grand sacrilège de faire, d'une oeuvre de Shakespeare, une sorte de sketch qu'on joue, qu'on mime en une heure; mais deux pièces à la fois, ce serait tout à fait de la clownerie! "Vous m'excuserez si je ne pousse pas les choses jusque là.
Songez qu'il y a, — je les ai comptées et je les ai notées pour n'en laisser aucune :
La Mégère Domptée, ou plutôt Apprivoisée, ou plutôt : Taming of the shrew, L'Apprivoisement de la Pie-Grièche, qui est connue par beaucoup d'adaptations;
Mesure pour Mesure, qui est un chef-d'œuvre d'arrangements, car c'est sur un canevas grossier du conteur italien Cinthio que Shakespeare a écrit toute une œuvre qui, non seulement est une comédie, mais une œuvre de justice sociale, où il proclame ce que nous ne sommes pas encore arrivés à reconnaître, hélas I ce que dénonçaient déjà, vous vous en souvenez peut-être si vous avez suivi l'histoire de la littérature grecque que nous avons étudiée ensemble, ce que dénonçaient le vieil Eschyle, et Sophocle, et Euripide, à savoir qUe la loi écrite,
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quand elle est contraire à la loi de nature, est une abomination contre laquelle on a le droit de se révolter. Il y a jusqu'à des choses de cette hauteur de philosophie dans ces comédies légères.
Nous avons aussi Le Conte d'Hiver, qui est d'une audace extraordinaire dans la passion et qui, en même temps, étant l'œuvre de la maturité de Shakespeare, est écrit dans une langue riche, pleine de goût, car cet homme, qu'on représente comme d'un mauvais goût effréné, sait, quand il le veut, avoir un goût aussi pur que les plus purs de nos écrivains français. Et déjà vous voyez poindre ici une des choses que j'avais pensé à vous prouver par argument démonstratif et que je serai forcé de vous suggérer plutôt que de vous la prouver, à savoir combien Shakespeare est proche de nous, en réalité, et nous pouvons nous en féliciter, est un peu notre cousin. Nous avons là, dans ce Conte d'Hiver, au quatrième acte, une fête paysanne, la fête de la tonte des moutons, qui est à la fois du réalisme le plus cru et d'une poésie, d'un lyrisme exquis comme peuvent l'être les choses de la campagne, quand elles sont très belles.
Enfin, nous avons Peines d'Amour Perdues, cette pièce qui est de sa jeunesse, qu'il a refaite, qu'il a reprise plusieurs fois, à laquelle, par conséquent, il tenait et dont je vous ai dit quelques mots à propose des hypothèses sur le véritable auteur des drames de Shakespeare. Les baconiens, ceux qui veulent que ce soit le chancelier Bacon qui soit l'auteur de ces œuvres, prennent surtout cette pièce comme argument solide, car on rencontre là Biron, Longueville et Dumaine, trois gentilshommes français à la Cour du roi de Navarre, et ces gentilshommes et les dames parlent un langage raffiné, élégant, spirituel, plein non plus de concetti à l'italienne, comme dans Roméo et Juliette, mais de jeux de mots, de calembours, comme les étrangers pensent que nous en faisons à la volée, — nous en faisons très souvent, en effet, beaucoup plus que nous ne
croyons. Eh bien! là, on a dit, presque à juste titre, que l'homme qui avait écrit cette pièce si française devait avoir vécu en France, et vous savez que le propre frère de Bacon avait été, précisément, ambassadeur à la Cour du roi de Navarre, où existaient des gentilshommes qui s'appelaient, en effet, Byron ou Biron, comme vous voudrez, en français, Longueville et Dumaine. Là, et aussi dans Tout est bien qui finit bien, nous aurions vu avec quelle pénétration Shakespeare a pu comprendre et exprimer notre caractère français, si difficile à bien connaître pour les étrangers.
A côté de cela, nous avons encore Le Soir des Rois, une mascarade, une farce extravagante, mais aussi drôle que celles des meilleurs farceurs et de Molière en particulier; puis. Beaucoup de bruit pour Rien, qui est une pièce pleine de finesse, de nuances psychologiques, qui est un dialogue entre Béatrice et Bénédict, Bénédict qui était le rôle préféré du grand acteur Garrick, et où on trouve, à la fois, les larmes, le sourire, tout cela amalgamé.
Et, enfin. Comme il vous plaira {As you like it), « Comme vous voudrez », « Comme vous l'aimez », car cela n'a pas un sens bien précis; en effet, on peut y trouver tout ce que l'on veut; c'est le chefd'œuvre pur de la pastorale, c'est-à-dire non pas cette chose fade qu'est la pastorale, en général, où l'on voit des grands seigneurs, des femmes du monde qui s'habillent en bergers, et qui croient avoir l'air de bergers parce qu'ils ont une houlette dans la main, un petit ruban au bout de la houlette et aussi des rubans dans les cheveux, comme on met des rubans aux caniches pour les faire ressembler, prétend-on, à des lions. Vous avez ici de véritables paysans, quelques âmes de paysans, très fines, comme elles sont, et en même temps rudes, mais avec une finesse particulière telle que les gens du monde n'en ont pas idée. On peut causer avec un paysan pendant une demi-heure en se disant : — Dieul que cet homme est bêtel
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Et, quund on Ta quitté, au bout d'une autre demiheure, après avoir réfléchi, on se dit :
— Tiens, il s'est moqué de moi pendant une demiheure, et je ne m'en suis pas aperçu!
n y a de ces paysans-là. Mais, ce qu'il y a surtout, ce sont des gens du monde, en efTet, des gens de Cour, des gentilshommes qui redeviennent des êtres de nature, des forestiers, des gens aimant les bois, des gens aimant les arbres, des gens aimant rêver; et il y a, en particulier, deux personnages divins avec lesquels j'aurais voulu pouvoir me promener en même temps que vous pour vous les faire connaître, vous les présenter dans l'intimité : c'est Rosalinde, l'une des femmes les plus délicieuses de Shakespeare, un esprit mutin, éveillé, spirituel, et, en même temps, plein de cœur; c'est aussi et surtout Jacques le mélancolique, le misanthrope, qui est très probablement lui-même, que Shakespeare a mis en scène, cet homme qui est ramené à la nature, non pas par la raison, mais par le cœur, et qui se dit :
— Il est bon d'avoir souffert parce qu'on a besoin d'être consolé, et il n'y a qu'une seule consolatrice, c'est la nature.
Cette philosophie qui revient à la nature par la douleur humaine est tout à fait unique dans l'œuvre de Shakespeare et même dans aucune œuvre théâtrale qui soit au monde.
Nous sommes obligés de passer tout cela. Je viens de vous montrer rapidement toutes ces clairières qui sont dans la forêt comme si nous passions au-dessus en aéroplane, à vol d'oiseau, c'est le cas de le dire. Je vous en fais toutes mes excuses, je suis certain que vous me pardonnerez et que vous voudrez bien vous concentrer, tant que vous pourrez, dans une seule pièce. Le Songe d'une Nuit d'Eté.
Nous finirons par La Tempête, et vous verrez là, et vous allez déjà le voir aujourd'hui, pourquoi j'ai osé cette hypothèse que Shakespeare est notre cousin et qu'il est un peu Gaulois. L'homme qui a rêvé ce^
chimères n'est pas un Anglo-Saxon; il avait du sang anglo-saxon, mais il a aussi beaucoup du sang de nos aïeux, qui aimaient argute loqui, parler avec finesse, avec délicatesse, et qui, en même temps, étaient, vous le savez, de grands rêveurs et de grands chimériques, car nulle race n'a été plus chimérique que cette admirable race gauloise dont nous avons fait les trois quarts de notre sang, cette race qui croyait tellement à l'au-delà que, chez les Gaulois, on faisait cette chose extraordinaire, très simplement : Oii empinintait de l'argent qui était remboursable dans l'autre monde.
Cette pièce de Shakespeare, Le Songe d'une Nuit d'Eté, a été faite en pleine jeunesse. Il avait environ une trentaine d'années; c'est en 1594, si je ne me trompe, qu'elle a été représentée pour la première fois. Elle est presque entièrement de son invention; on n'a pas pu retrouver de conte dont il se soit réellement inspiré, qu'il ait pris comme scénario et qu'il ait simplement arrangé à sa façon, comme il faisait très souvent. Non. Ici, tout est sorti de son invention. On y retrouve bien, certainement, des souvenirs de ses lectures, d'abord Plutarque, car le personnage principal c'est Thésée, qu'il appelle le duc d'Athènes, qui va se marier avec Hippolyte, la reine des Amazones, et l'anecdote est prise dans la vie de Thésée par Plutarque. Il y a aussi des souvenirs des conteurs anglais comme Chaucer, comme Spenser; des Italiens comme Arioste, Boiardo, qui avaient été traduits; et, en particulier, des souvenirs d'un roman du cycle breton, des romans de chevalerie qui avaient été traduits par un lord, lord Berners, si je ne me trompe, que, par conséquent, il a dû connaître, et où l'on trouve le personnage principal féerique de la pièce de Shakespeare, Obéron, le roi des Génies.
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Les commentateurs allemands ont essayé de prouver que cet Obéron était allemand, qu'il venait de « Albéric », le roi des nains. Vous verrez quelle diflcrence il y a, quel abîme, entre ce roi des nains, rude, grossier, incarnant les mines d'or, d'argent ou de cuivre, et Obéron, qui est un être céleste, un être aérien, un être beau, jeune, qui fait plutôt penser à une sorte d'Apollon, non pas germain, presque pas anglais, mais surtout, comme vous Je verrez, breton.
Eh bienl cet Obéron, et sa femme, Titania, reine des fées, existaient déjà aussi depuis longtemps dans les contes populaires anglais, et un autre personnage qui est le serviteur, le bon chien fidèle d'Obéron, qui fait toutes ses commissions, bonnes ou mauvaises, Puck. Ahl celui-là est un génie très particulier, on l'appelle lutin, farfadet, on l'appelle Robin the good felloiv, Robin bon garçon, Robin bon enfant. C'est surtout un paysan; dans une partie de la pièce, une fée qui ne le reconnaît pas l'appelle clod, clod spirit, rustaud, croquant des esprits. C'est, en effet, un petit paysan, mais d'une malice, d'une astuce! Il passe tout son temps à faire des farces. Vous le verrez décrit, et vous verrez quelle intelligence il a, quelle rapidité et quelle subtilité pour faire les commissions, car déjà, ayant inventé la télégraphie sans fil, dont il se servait, il faisait, comme il dit, la ceinture du monde en moins de temps qu'il n'en faut pour parler. Vous verrez aussi toutes sortes de fées qui ont des noms délicieux : Graine de Moutarde, Toile d'Araignée, et d'autres tout à fait charmantes.
Avant tout, pour bien vous faire suivre la pièce, en allant très rapidement, cependant, à travers tous ces méandres, sachez qu'il y a quatre pièces, en quelque sorte, entremêlées dans celle-ci : Il y a, d'abord, le mariage de Thésée avec la reine des Amazones, Hippolyte. Cela pourrait représenter, dans cette trame, un cordon, un fil en or si vous voulez. Il y a deux couples amoureux, ou plutôt une
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femme qui est aimée par deux hommes, et l'un de ces hommes qui est aimé par une autre femme; il y a là un second imbroglio, et vous verrez, — plutôt non, vous ne le verrez pas, car je ne pourrai entrer dans tous les détails, nous serions absolument perdus dans les broussailles, nous ne pourrions plus en sortir, Puck viendrait nous sortir par les cheveux et nous tomberions dans un marécage, il n'y a pas d'erreur, — sachez donc seulement que ceci fait comme un cordon de soie; puis, vous avez des artisans, des ouvriers d'Athènes, un menuisier, un serrurier, un chaudronnier, qui veulent répéter une pièce, Pijrame et Thisbé, pour la jouer à la fête des noces royales. Ceci serait le cordon de chanvre. Et, enfin, nous avons une querelle de ménage entre Obéron, le Roi des Génies, et sa femme, Titania, la Reine des Fées. Cela serait un fil de la Vierge, et nous aurions une étoffe faisant comme une grande écharpe où il y a un fil d'or, un fil de soie, un fil de la Vierge, un fil de chanvre, et tout cela, finalement, représente une sorte de grande toile d'araignée sur laquelle les gouttes de rosée, prismatisant la lumière de toutes les couleurs, jettent comme des pierres précieuses, des rubis, des saphirs, des émeraudes, des chrysoprases, des chrysobéryls, et tout ce qu'un poète comme Banville vous aurait dit dans une ballade, par exemple; tout cela forme la pièce. Nous ferons notre possible pour ne pas nous prendre dans cette toile d'araignée, pour ne pas la déchirer, et aussi pour voir, sans en rien perdre, cette immense écharpe se déployer et chatoyer au soleil.
Avant tout, Ijout* vous conduire dans ces dédales de broussailles, et de brume, et d'écharpe, je vais vous raconter très sommairement, comme un guide, le commencement de la pièce, l'exposition.
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Il V a, d'abord, Thésée qui parle à Hippolyte des fêles qu'il prépare et qu'il veut qu'on prépare à Athènes pour leurs noces. Puis, un berger vient se plaindre de sa fille, Hcrmia. Sa fille Hermia, en eft'et, est aimée par deux hommes, Démétrius et Lysandre. Le père a promis la main d'Hermia à Démétrius; mais, comme cela arrive presque toujours dans ce cas-là, Hermia préfère un autre jeune homme qui s'appelle Ly sandre; celui-ci l'a conquise et séduite par son beau langage, par ses vers, par son amour et, finalement, par ce je ne sais quoi qui fait que l'amour souffle où il veut. Il se trouve donc qu'ils s'aiment ainsi et que Démétrius n'est pas aimé. Démétrius, de son côté, est adoré par une autre jeune fille, Hélène, amie d'Hermia, mais que lui n'aime pas du tout. Vous voyez déjà quelle source de complications nous avons là, car les deux jeunes filles sont très bonnes amies, elles s'aiment et elles se disent tous leurs secrets. Hermia est désolée que Démétrius n'aime pas Hélène et qu'il l'aime, elle, puisqu'elle ne l'aime pas; elle dit à Hélène :
— Sois tranquille, je te débarrasserai de ma présence, et, quand Démétrius sera seul devant toi, il t'aimera certainement.
Thésée, appelé par le père à juger le cas, veut que la loi soit obéie; il décide que, tel jour, Hermia devra prendre un parti et épouser l'homme que son père lui destine, ou bien alors être condamnée à mort ou mise dans un couvent. Un couvent, comme il pouvait y en avoir à cette époque-là, de chasseresses, de nymphes destinées à Diane. Hermia refuse avec énergie de se marier avec Démétrius, et Lysandre la décide alors à le suivre; il lui donne rendez-vous dans un bois, près d'Athènes, où ils se retrouveront le soir, pour aller chez des parents qu'il a loin de la ville.
Hermia, pour prouver à Hélène qu'elle l'aime, et que, si elle lui prend le cœur de Démétrius, ce n'est pas de sa faute, lui révèle le plan qu'ils ont conçu de se sauver. Hélène pour se faire bien venir de
Démétrius, — voyez la pauvre âme innocente! — n'a rien de plus pressé que d'aller avertir celui-ci qu'Hermia va se sauver; comme cela, pense-t-elle, il va courir après elle, k mais il me saura gré de ce que je lui ai dit, et peut-être m'aimera-t-il » ! Voyez comme elle connaît peu le cœur des hommes, — je ne dis pas des femmes; peut-être qu'une femme se serait laissé prendre à cet héroïsme; mais un homme, jamais de la vie. Il est beaucoup trop grossier 1
Vous allez voir ces deux couples, ou plutôt Hermia aimée par les deux hommes, et Hélène qui court après Démétrius, se retrouver dans le bois voisin d'Athènes. Or, c'est dans ce même bois que les artisans viendront répéter Pyranie et Thisbé, pour être tranquilles. Et, enfin, c'est dans ce même bois que vont se rencontrer Obéron et Titania, qui sont en bisbille. Tout va donc se concentrer dans ce bois, et vous jugez d'ici l'imbroglio et toutes les aventures menues qui vont s'imbriquer les unes dans les autres et faire un galimatias d'aventures duquel on ne pourra pas sortir. On en sortira tout de même, rassurez-vous, puisqu'il y a là un magicien qui est Shakespeare, et son serviteur qui est le petit Puck.
Maintenant, entrons rapidement dans la pièce, vous allez comprendre tout.
Au début, c'est la scène du père venant se plaindre à Thésée, qui décide qu'Hermia devra épouser Démétrius ou se retirer du monde; puis, la scène où Hermia, ayant décidé de fuir avec Lysandre, en fait la confidence à Hélène qui le répète à Démétrius. Vous êtes déjà au courant. Nous voici maintenant à Athènes, où les artisans discutent sur la répétition qu'ils vont faire.
Ici, je suis forcé tout de suite d'entrer dans la tra-
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duction des noms des personnages, — on ne le fait jamais. Ce sont des noms un peu symboliques. Il y en a un qui est célèbre par sa bêtise, il faut que je vous dise son nom : en anglais, il est très grossier, en français aussi, d'ailleurs. Mais, comme je vais vous dire celui des autres, je serai bien forcé de vous dire aussi celui-ci.
Les artisans sont là, dans une chambre de la demeure de Quince. Quince veut dire Coin, c'est le coin qu'on met dans le bois. Le deuxième, Snug, ce qui veut dire Joint, le joint du bois. Le troisième s'appelle Snout : c'est déjà moins bien, cela veut dire M. Mufle. Le quatrième s'appelle M. Flûte, M. Tuyau. Un autre, M. Starvcling, c'est-à-dire M. Crève-de-Faim. Et, enfin, le dernier s'appelle M. Bottom. Bottom, en anglais, signifie l'endroit sur lequel nous sommes tous assis et l'endroit dans lequel le petit Puck donne avec joie et ravissement des grêles de coups de pied quand il court après les artisans; je ne vous indique pas davantage le mot français qui traduit Bottom.
Ils sont là, entre eux.
— Toute notre troupe est-elle ici?
— Oui, oui!
— Vous ferez bien de les appeler tous les uns après les autres, dans l'ordre du papier.
Alors, on les appelle. D'abord, le... Quince (c'està-dire Coin) :
— Dites-nous le sujet de la pièce, puis lisez le nom des acteurs et arrivons ainsi à notre affaire...
Vous allez voir là que Shakespeare, quoiqu'il fût comédien lui-même et qu'il aimât les comédiens, par conséquent, a symbolisé, dans Bottom, le genre de comédien qu'on rencontre très souvent encore, l'homme qui se croit appelé aux plus hautes destinées et capable de jouer tous les rôles, l'homme à qui l'on dit : « Je viens d'écrire un rôle pour Mounet-Sully », et qui répond : « Oh! cela ferait bien mon affaire! » Si c'est un rôle pour Sarah
Bernhardt, il dira la même chose. Bottom est exactement comme celui-là.
La pièce est intitulée La Très lamentable Comédie et la Mort très cruelle de Pyrame et de Thisbé.
BOTTOM. — Une réflexion. Un bien bon ouvrage, je vous en réponds, et tout à fait gai. Maintenant, bon Pierre Quince, appelez les acteurs dans l'ordre de la liste. Messieurs, mettez-vous sur les rangs.
QUINCE. — Le tisserand?
BOTTOM. — Présent. Dites-moi le rôle qui m'appartient, et puis continuez.
— Vous, Nick Bottom, vous êtes désigné pour le rôle de Pyrame.
— Qu'est-ce que c'est que Pyrame? Un amoureux, un tyran?
— Un amoureux gui se tue très bravement, par amour.
— Oh! oh! il faudra quelques larmes pour bien représenter ce rôle! Si je le joue, l'auditoire n'a qu'à surveiller ses yeux! Je ferai tomber des averses, je serai pathétique comme il faut. Passons aux autres. Cependant, avant tout, mon goût est plutôt pour les tyrans. Je pourrais jouer Hercule d'une rare façon, ou encore un rôle de pourfendeur de chats, de manière à tout casser.
Les rochers fulminants, Et les chocs frémissants, Les verrous briseront Des portes de prisons.
Ah! ah! voilà qui est sublime! Mais nommez un peu les autres acteurs... Ça, c'est l'humeur d'Hercule, l'humeur d'un tyran; un amant est plus plaintif, je saurai être plaintif.
On les api^elle successivement lés uns et les autres, et à chacun Bottom fait une réflexion. Quand on donne le rôle de Thisbé à l'un d'eux, Bottom dit :
— Ah! si je pouvais cacher mon visage! Laissezmoi jouer aussi le rôle de Thisbé, je me ferai une
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voix monstrueusement petite. — Thisbé! Thisbé! — O Pyrame, mon cher amour! ta Thisbé chérie, ta dame chérie...
— Non, non! On vous dit de jouer Pyrame! Laissez-le.
— Bien, bien continuez.
— Robin Starveling, le tailleur; vous, vous jouerez la mère de Thisbé.
Je passe rapidement. On leur distribue les rôles.
— Vous, Snug, vous jouerez le rôle du lion. J'espère, maintenant, que voilà une pièce bien montée.
SNUG. — Avez-vous le rôle du lion en manuscrit? Si vous l'avez, donnez-le moi, je vous prie, car j'ai besoin, moi, d'étudier longtemps.
QUiNCE. — Vous pouvez le jouer, ce rôle, sans étude : il ne s'agit que de rugir.
BOTTOM. — Oh! oh! laissez-moi aussi jouer le lion. Oh! je rugirai de telle sorte que ce sera pour tout le monde un plaisir de m'entendre! Je rugirai de façon à faire dire au duc : « Laissez-le rugir encore, laissez-le rugir encore! »
QUINCE. — Mais vous le joueriez d'une manière trop terrible, Bottom! Vous effrayeriez tellement la duchesse et les dames qu'elles en crieraient.
BOTTOM. — Oh! il faut vous accorder, mes amis, que si vous effrayiez les dames au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient aucun scrupule de vous faire pendre. Mais moi, moi, je manœuvrerai ma voix de telle sorte que je rugirai comme une colombe amoureuse, je rugirai comme si c'était un rossignol. Laissez-moi jouer le lion!
On ne veut pas. Un autre est chargé d'un autre rôle, c'est le mur.
— Ah! le mur, dit Bottom! Moi, je puis vous jouer le rôle très bien, avec une barbe couleur de paille, ou une barbe orange foncé, ou une barbe rouge...
— Mais non, mais non, il ne s'agit pas de barbe, c'est pour un mur.
— Messieurs, maintenant que vous avez tous vos rôles, allons répéter.
Et ils décident qu'ils iront dans le bois répéter la pièce.
Nous voici dans ce bois et, tout de suite, vous allez voir que, de cette farce un peu grosse, nous arrivons dans la féerie d'une légèreté, d'une grâce, d'un bleu extraordinaires.
Puck est là, en face d'une Fée.
pucK. — Eh bien! esprit, où errez-vous ainsi?
LA FÉE. — Par-dessus les collines, par-dessus les vallées, à travers les buissons, à travers les broussailles, par-dessus les parcs, par-dessus les palissades, à travers l'eau, à travers le feu je glisse, errante en tous lieux, plus rapidement que la sphère de la lune. Et je suis au service de la Reine des Fées pour mouiller de rosée, sur le gazon, les cercles laissés par ses danses. Les grandes primevères sont ses pensionnaires; sur leur robe d'or vous voyez des taches, ce sont les rubis, cadeaux des fées; dans ces mouchetures vivent leurs parfums. Or, il nous faut, ici, chercher quelques gouttes de rosée et suspendre une perle à l'oreille de chaque primevère.
Puck explique à la Fée que le roi va venir tenir ici sa fête et que, depuis quelque temps, Obéron et Titania sont très fâchés l'un contre l'autre; il y a eu une querelle de ménage, le torchon brûle à la maison des fées comme partout ailleurs. Et la Fée dit :
— Mais, ou je me trompe fort sur votre figure, monsieur, et votre manière d'être, ou vous êtes cet esprit rusé et polisson qu'on appelle Robin Good Fellow, Robin bon garçon. N'êtes-vous pas cet esprit qui s'amuse à effrayer les filles des villages?
— Oui, fait-il.
— Celui qui écréme le lait, qui, quelquefois, met tout sens dessus dessous dans le moulin, empêche le beurre de venir dans la baratte de la ménagère essoufflée, et d'autres fois se plaît à dépouiller la bière en fermenlation de sa force capiteuse; celui
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qui égare les voyageurs nocturnes en riant de leur aventure. Et quand on vous appelle Hobgoblin et gentil Puck, vous faites l'ouvrage des gens et vous leur portez bonheur. N'est-ce pas vous?
— Tu as trouvé juste. C'est moi qui suis ce joyeux vagabond nocturne. J'amuse Obéron, et je le fais sourire lorsque je trompe quelque cheval gras, bien nourri de fèves, en imitant de loin le hennissement d'une pouliche. Parfois aussi, je me blottis dans la coupe d'une commère sous la forme d'une pomme cuite, puis, lorsqu'elle veut boire, je fais paf entre ses lèvres et je répands la bière sur sa gorge parcheminée. La plus respectable des aïeules, pendant qu'elle raconte les plus belles de ses histoires, me prend souvent pour un escabeau à trois pieds, mais, cracl je me sors de dessous elle, et la voilà qui, en criant, dégringole... Et alors tous les assistants, en chœur, se mettent à rire, et à rire encore davantage, et à éternuer.
Mais, place.', voici Obéron.
Obéron et Titania arrivent. Ils se disent qu'ils ne veulent plus se voir. Ils sont fâchés. La cause de la dispute est tout à fait charmante : une jeune femme qui avait le culte de Titania mourut, laissant un petit enfant et le prit à sa Cour; elle l'éleva, quoiqu'il fût sance pour l'amitié de cette femme, recueillit le petit enfant et le prit à sa Cour; elle l'éleva, quoiqu'il fût un simple mortel. Or, il était tellement gentil que le roi, Obéron, en devint jaloux; il était jaloux de voir Titania prodiguer ses caresses à cet enfant, il lui demanda de le mettre dans ses pages; elle refusa, et de là vint toute leur colère, et, à la suite de cette colère, il y eut un détraquement des saisons extraordinaire, comme celui que nous venons de subir cette année : l'hiver se trouva au printemps, le printemps à l'hiver. Vous voyez que tout a toujours existé et qu'on ne fait que recommencer éternellement.
— Oui, dit Titania, à ce moment-là tout fut troublé. A ce moment-là, tout arriva pour me venger : pompés dans la mer, les brouillards contagieux,
retombant sur la terre, ont à ce point rendu orgueilleuses les plus chétives rivières qu'elles ont débordé de leurs rives; le bœuf a porté en vain son joug, le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert s'est pourri avant que sa jeune tige eût pris la barbe. Le printemps, l'été, l'opulent automne et le hargneux hiver échangèrent entre eux leur costume, et tous les produits furent tellement bouleversés que le monde ne savait plus quelle saison régnait ou ne régnait pas. Dire que tout cela est notre faute 1
— Portez-y remède, dit Obéron, donnez-moi cet enfant, j'en ferai mon page,
— Jamais, je ne vous le donnerai jamais. Je l'aime, je veux le garder avec moi.
Et la reine s'en va, je ne dirai pas en faisant claquer la porte, puisqu'ils sont dans le bois, mais en faisant ce geste particulier par lequel la femme dit, et d'une façon impérieuse qui vous rend obéissant :
— Tu peux dire tout ce que tu voudras, je ne céderai pas!
Alors, Obéron pense à se venger, et voici la vengeance qu'il imagine : Il envoie le petit Puck cueillir une fleur qui s'appelle « la vague d'amour » en Angleterre, et dont il suffit d'exprimer le suc sur les yeux de quelqu'un qui dort, pour qu'en se réveillant il devienne amoureux fou de la première personne qu'il rencontre.
— Bon, dit Puck, je vais la chercher. Je mettrai une ceinture autour de la terre en moins de quarante minutes.
Vous voyez, c'est la télégraphie sans fîll Obéron demeure. Et dans ce bois arrivent alors Démétrius et Hélène qui le poursuit; Hélène est fatiguée, elle n'en peut plus; elle essaie de séduire le pauvre Démétrius, qui ne veut rien entendre. Ils sortent tous les deux. Et, quand ils sont parfis, Obéron, prenant pitié de cette pauvre femme, dit :
— Sois tranquille, nymphe, aie bon espoir. Avant
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que ccl Iioiunu' surlc du buis, c'est lui qui cherciicra Ion amour et loi qui le fuiras.
Entre Puck. Notez qu'il n'y a pas même quarante minutes, mais à peine trois, qu'il est parti. 11 rapporte la fleur.
— Je t'en prie, dit Obéron, donne-la-moi. Je connais un coin du bois où le thym sauvage exhale ses senteurs, où croissent les grandes primevères et les violettes à la tète penchée, et que recouvrent presque, comme d'un dais, les chèvrefeuilles à l'odeur délicieuse, les suaves roses musquées et les églantines. La couleuvre, là, se dépouille de sa peau émaillée, juste assez large pour habiller une fée, et Titania s'y repose dans le sommeil, à certaines heures de la nuit, bercée sur ces fleurs par les danses et les délices. Avec le jus de cette plante, je frotterai ses yeux et je la remplirai de détestables fantaisies. Prends-en aussi un peu et cherche dans ce bosquet; il s'y trouve une aimable dame athénienne amoureuse d'un jeune homme dédaigneux. Mouille les yeux de celui-ci, mais fais attention que la dame soit la première personne qu'il aperçoive. Tu reconnaîtras ce jeune homme à ses vêtements athéniens. Exécute la chose avec soin et reviens me trouver avant le premier chant du coq.
Ici, Titania, entre avec sa suite et dit des choses délicieuses. Je n'ai pas le temps de vous les lire toutes; il faudrait le faire en anglais.
— Allons, maintenant, une ronde, une chanson de fées, puis vous sortirez un tiers de minute, les unes iront tuer les vers dans les boutons de roses, les autres faire la guerre aux chauves-souris et leur enlever le cuir de leurs ailes pour en faire les habits de mes petits Elfes. D'autres iront chasser le hibou criard qui, toute la nuit, insulte et gourmande nos esprits. Chantez, maintenant, pour m'endormir, chantez.
Et les fées chantent, dansent une ronde, et la reine s'endort.
Peridant qu'elle dort, Obéron arrive, exprime le
SUC de sa fleur sur les yeux de Titania, puis s'en va.
Arrivent Lysandre et Hermia, fatigués, et, dans le bois où ils s'étaient donné rendez-vous, ils se couchent pour dormir. Mais comme Hermia est une jeune fille très bien, elle ne veut pas que le jeune fiancé, qui n'est encore que son fiancé, dorme trop près d'elle; elle veut dormir auprès d'un buisson, et qu'il dorme dans un autre buisson, malgré la peur qu'elle aura peut-être, et de là vont sortir toutes sortes de malheurs, comme vous allez le voir.
Entre Puck. Il a erré à travers toute la forêt. Il regarde. Qui est là? C'est un jeune homme qui est couché, il a des vêtements d'Athénien. La femme est couchée un peu plus loin. C'est bien cela, c'est le jeune homme dédaigneux qui a voulu aller dormir un peu loin de la jeune fille. Il s'approche de lui et il frotte les paupières de Lysandre, au lieu de frotter celles de Démétrius. Vous voyez le quiproquo qui va se produire à l'instant même, car bientôt arrive Démétrius, toujours poursuivi par Hélène, qui n'en peut plus, et à qui il dit :
— Non, laissez-moi tranquille, je ne vous aime pas. Je vous déteste, je n'aime que Hermia. Allez-vous-en!
Il fuit, éperdu. C'est un homme, il abuse lâchement de sa force, comme nous faisons toujours, et il court très vite. Hélène ne peut plus le suivre, elle tombe, et elle tombe devant Lysandre qui s'éveille. Instantanément, il oublie Hermia et il dit à Hélène :
— Ah! je passerais à travers le feu pour l'amour de ta douce personne, ô lumineuse Hélène :
Hélène ne comprend pas et se dit :
— Il se moque de moi! Non seulement Démétrius ne m'aime pas, mais voilà maintenant que son ami, qui aime Hermia. me fait des déclarations d'amour. Je suis la victime d'un abominable sortilège.
Et, croyant que T>ysandre se moque d'elle, elle se sauve. Lysandre court après elle. La petite Hermia se réveille à son tour et, se trouvant toute seule, elle appelle Lysandre, et regrotte beaucoup de l'avoir éloignée d'elle. Mais il est bien parti, et elle court
LE SONGE d'une NUIT D'ÉTÉ 113
à sa recherche dans le bois. Les voilà tous perdus dans ce bois fantastique.
Alors là, près de ce buisson où Titania dort, arrivent les artisans qui vont répéter la pièce.
— Sommes-nous tous réunis? dit Bottom.
Car Bottom, vous allez le voir, est un être singulier, il est lourdaud et il est malin. C'est M. Prudhomme et c'est, en même temps, un paysan qui a quelque finesse et qui ne s'étonne de rien. Voici l'aventure qui lui arrive :
— Au complet?
— Oui, nous y sommes tous.
— Alors, répétons.
— Ce tracassier de Bottom, qu'a-t-il?
— Répétons, répétons!
— Par Notre-Dame, tout cela est terriblement redoutable.
— Hem! hem! Nous allons avoir un prologue écrit en vers de six pieds et de huit pieds.
BOTTOM. — Non, non, ajoutez deux pieds de plus, qu'il soit écrit en vers de huit et de huit, c'est beaucoup mieux.
— Eh bien! soit!
— Mais, à propos, est-ce que les dames n'auront pas très peur du lion?
BOTTOM. — Messieurs, écoutez-moi bien! Il faut prendre la peine de mûrement réfléchir. Dieu nous protège! Amener un lion parmi les dames est une chose à redouter, car il n'y a pas d'oiseau sauvage plus terrible que le lion vivant. Nous ferons donc bien d'y regarder à deux fois. Voici. Il faudra que, dans le prologue, vous disiez son nom et qu'on voie la moitié de son visage au travers du mufle, et alors lui-même parlera au travers en disant ceci ou quelque chose d'approchant : « Mesdames, ou belles dames, je vous conseille, ou je vous supplie, ou je vous conjure, comme vous voudrez, de n'avoir pas peur et de ne pas trembler. Ma vie répond de la vôtre. Si vous veniez à croire que je suis un lion véritable, votre vie serait fort en danger. Mais, pas
du tout, je suis Snug, le menuisier, c'est moi qui fais le lion. »
> — C'est très bienl Voilà une bonne idée.
— Ahl maintenant, le clair de lune! Comment allons-nous faire le clair de lune?
— Eh bien! un calendrier. Est-ce que la lune brillera ce soir?
On regarde un calendrier, on voit que la lune brillera, en effet, cette nuit-là.
— Non! bien plus simple que tout cela...
Vous savez (ceci est un dicton anglais) que, dans la lune, pour les Anglais, pour les enfants anglais, qu'il y a, dans la lune, un homme qui porte un fagot d'épines et une lanterne.
— Rien de plus simple, dit Bottom, il n'y a qu'à prendre un homme avec un fagot d'épines, puis une lanterne, on comprendra très bien que c'est le clair de lune. Quant au mur, ahl le mur. Eh bien! le mur est encore plus simple. Un homme ou un autre pourra représenter un mur; qu'il ait seulement sur lui un peu de plâtre, de terre glaise ou de crépi, cela signifiera muraille, et, pour que Pyrame et Thisbé parlent à travers la fente de la muraille, il tiendra ses doigts comme cela : ça fera la fente de la muraille.
— Parfait, tout cela va très bien.
Puck les observe du fond de la scène et se dit :
— Qu'est-ce que c'est que ces lascars ridicules? Je m'en vais les écouter et me mêler à leurs jeux.
Un instant après, quand il sait de quoi il s'agit, il se sauve et il va rejoindre Bottom, qui est dans le buisson en train de préparer son entrée. Un instant après, celui-ci arrive avec une énorme tête d'âne que Puck lui a mise sur les épaules. Quand les autres le voient, ils poussent des cris épouvantables :
— Oh! monstrueux, étrange! Nous sommes ensorcelés 1 Récitons nos prières! Messieurs, fuyons, fuyons...
Et tous se sauvent.
PUCK. — Ah! je vais vous suivre, vous.
Puck se lance à leur poursuite, leur distribue de
LE SONGE d'une NUIT d'ÉTÉ 41 D
grands coups de pied dans ce qui sert de nom à notre ami Bottom, et, pendant ce temps-là, Bottom dit:
— Mais qu'est-ce qu'ils ont à s'enfuir? C'est pour me faire une farce! Ils veulent me faire peur,
— Bottom! ah! comme tu es changé! Qu'est-ce que je vois sur tes épaules?
— Eh bien! qu'est-ce que vous voyez, idiot? Estce une tête d'âne?
— Précisément, une tète d'âne.
— Je vois, dit-il, leur malice. Ils veulent faire de moi un âne pour m'efFrayer, si c'est possible. Mais qu'ils fassent tout ce qu'ils voudront, moi je ne bougerai pas de cette place. Je me promènerai de long en large, je chanterai pour qu'ils entendent bien que je n'ai pas peur.
Et il se met à chanter d'une voix d'ouvrier athénien. Tout d'un coup, Titania s'éveille.
— Quel ange m'éveille sur mon lit de fleurs? soupire Titania.
Il continue à chanter.
— Je t'en prie, charmant mortel, oh! chante encore! Mon oreille est éprise de la mélodie de ta voix, autant que mon œil est captivé par la beauté de ta forme; et la force de ta remarquable distinction me contraint irrésistiblement, dès mon premier regard, à te dire, à te jurer que je t'aime.
Voyez l'abominable plaisanterie que lui a faite Obéron. Mais voyez aussi le symbole qui se cache là-dessous : c'est que quand l'amour, qui souffle où il veut, a soufflé dans votre cervelle, vous ne voyez plus, — rappelez-vous la tirade, dans Le Misanthrope, où Eliante dit que la laide à faire peur paraît une femme admirable, la noire à faire peur une brune adorable, ce qui est traduit, d'ailleurs, de Lucrèce. De tout temps, on sait que l'amour a été aveugle, représenté avec un bandeau sur les yeux. Mais songez quel bandeau peut avoir la pauvre Titania, elle qui admire même la distinction de cette brute à tête d'âne 1
BOTTOM. — Il me semble, madame, que vous auriez peu de raison pour cela; et cependant, pour dire la vérité, la raison et l'amour font rarement compagnie au jour d'aujourd'hui. C'est grand dommage que d'honnêtes voisins n'essaient pas d'en faire une paire d'amis. Certes, je puis plaisanter à l'occasion, comme vous voyez, madame.
— Tu es aussi sage que tu es beau.
— Ah! non, ni sage non plus, madame; mais, si j'avais assez d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais juste ce qu'il me faut pour faire présentement ce que je veux faire.
— Ohl non, ne désire pas sortir de ce bois; tu resteras ici, que tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d'un ordre peu commun, l'été dure éternellement dans mes Etats et je t'aime. Ainsi, viens avec moi, je te donnerai des fées pour te servir; elles iront te chercher des diamants au fond du gouffre marin; elles chanteront pendant que tu dormiras sur des fleurs écrasées, et je te purgerai si bien de ta matérialité mortelle que tu seras tout semblable à un esprit de l'air. Fleur des Pois! Toile d'Araignée! Phalène! Graine de Moutarde!...
Et les petites fées arrivent.
Et voyez le paysan malin, qui ne s'étonne de rien, — le paysan est comme l'Arabe à qui l'on demandait :
— Le chemin de fer ne t'étonne pas?
Et qui répondait :
— Non, pourquoi veux-tu que cela m'étonne?
— Mais tu ne comprends pas comment il marche!
— Non; mais, puisqu'il marche, c'est qu'il devait marcher. Par conséquent, je ne vois pas pourquoi je m'étonnerais qu'une chose marche.
Bottom, de même; il ne s'étonne pas de la bonne fortune qui lui arrive.
Titania dit aux fées :
— Soyez aimables et polies pour ce gentilhomme. Sautillez à ses côtés, dans ses promenades, et gambadez devant ses yeux; nourrissez-le d'abricots, de
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groseilles, de raisins pourprés, de figues vertes, de mûres; dérobez aux bourdons leur sac à miel, et, pour llambeaux de nuit, coupez leurs cuisses chargées de cii'e que vous allumerez aux flammes des yeux du ver-luisant alin de l'éclairer, mon bien-aimé, à son coucher et à son lever; arrachez les ailes peintes des papillons pour écarter de ses yeux endormis les rayons de la lune. Saluez-le, Elfes, et faiteslui beaucoup de courtoisies.
Fleur des Pois, Toile d'Araignée et Graine de Moutarde s'inclinent respectueusement devant Bottom.
BOTTOM. — Je rends grâce de tout cœur à vos seigneuries. Plairait-il à Votre Seigneurie de me dire son nom?
— Toile d'Araignée.
— Je désire faire plus amplement connaissance avec vous, monsieur Toile d'Araignée, et si je me coupe le doigt je m'adresserai à vous. Votre nom à vous, honnête gentilhomme?
— Fleur des Pois.
— Oh! présentez tous mes respects, je vous pi'ie, à M'"" Gousse, votre mère, et M. Cosse, votre père. Mon bon monsieur Fleur des Pois, je désire également faire plus ample connaissance avec vous. — Votre nom à vous aussi, monsieur?
— Graine de Moutarde.
— Oh! mon bon monsieur Graine de Moutarde, je connais parfaitement votre patience. Ce lâche géant, Roastbeef, a dévoré plus d'un gentilhomme de votre maison. Je vous assure que vos parents m'ont fait venir les larmes aux yeux plus d'une fois. Oh! je désire continuer votre connaissance, mon bon monsieur Graine de Moutarde.
TiTANiA. — Allons, faites-lui escorte, conduisez-le à mon berceau. Il me semble que la lune regarde avec des yeux humides, et lorsqu'elle pleure, toutes les petites fleurs pleurent aussi. Enchaînez la langue de mon bien-aimé, conduisez-le en silence, qu'il aille dormir.
Entrent Obéron et Puck. Et Puck lui raconte
l'abominable farce, qu'il a corsée encore en mettant une tête d'âne sur les épaules de Bottom; il lui raconte aussi que la pauvre Titania est amoureuse de celui-ci. Puis, ils voient entrer Démétrius et Hermia, et ils s'aperçoivent alors qu'une erreur a été faite, qu'on a frotté les yeux de Lj'sandre et non pas de Démétrius. Mais, peu importe! Obéron raccommodera tout cela.
Je vous passe tous les détails de l'imbroglio, sans quoi nous ne sortirions jamais de la pièce, pour arriver à ce qui est plus important pour nous, à ce qui est purement la féerie.
Puck assiste à toutes sortes de discussions : Hélène et Hermia se disputent; les deux jeunes gens euxmêmes veulent se couper la gorge. Il les sépare, il les rattrape, il les égare, il les oblige à ne pas se retrouver. Et, cependant, tout le monde va se réveiller peu à peu. Il les rendort dans le fond du bois, et il dit qu'il mettra le suc de la plante sur les yeux de Démétrius et qu'il en mettra un autre sur les yeux de Lysandre et qu'ainsi tout sera raccommodé. Puis, nous retrouverons alors Titania et Bottom ensemble.
TiTAMA. — Tiens, assieds-toi sur ce lit de fleurs pendant que je caresserai tes charmantes joues, que je poserai des roses musquées dans le poil doux et lisse de ta tête, que je baiserai tes belles larges oreilles, ô ma joie suave!
— Où est M. Fleur des Pois? dit Bottom.
— Me voici.
— Grattez ma tête. Fleur des Pois. Où est M. Toile d'Araignés?
— Me voici.
— Monsieur Toile d'Araignée, mon bon monsieur, prenez vos outils, allez me tuer un bourdon à cuisse rouge sur la pointe d'un chardon; puis, mon bon monsieur, apporlez-m'en le sac à miel. Ne vous
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échauffez pas trop, mon bon monsieur, à cette besogne, ayez bien soin que le sac à miel ne crève pas; j'aurais du regret à vous voir submergé par le sac à miel. Eh! monsieur Graine de Moutarde 1
— Me voici.
— Donnez-moi votre menotte, monsieur Graine de Moutarde, je vous en prie, mon bon monsieur, trêve à vos salutations. Aidez donc le cavallero Toile d'Araignée à me gratter. Il faut que j'aille trouver le barbier, monsieur, car il me semble que j'ai le visage merveilleusement poilu, et je suis un âne si sensible, que dès que mon poil me démange tant soit peu, il faut que je me gratte. Grattez-moi, Graine de Moutarde, grattez-moi.
TiTANiA. — Voulez-vous entendre un peu de musique, mon cher amour?
BOTTOM. — Oh! j'ai une oreille passablement bonne pour la musique. Faisons venir les pincettes et les castagnettes, je veux bien.
Et, alors, une indication de scène, dans l'in-folio de 1623 qui dit : « A ce moment, on faisait un charivari de pincettes et de casseroles. » C'est la musique qu'aimait Bottom.
TiTANiA. — Mon cher amour, que désires-tu manger?
— Euh! euh!... ma foi, un picotin d'avoine. Je mâcherais volontiers de la bonne avoine sèche. Et le foin frais, une botte de foin bien frais, il n'y a rien de comparable!
— Ecoute! J'ai une fée fureteuse qui découvrira les greniers de l'écureuil et qui t'apportera des noix vertes, si tu veux.
— Non, non! Je préfère une poignée ou deux de pois secs. Mais, je vous en prie, que personne de votre monde ne vienne me troubler maintenant; je me sens une disposition au sommeil...
— Eh bien! dors... Dors, pendant que je t'enlacerai dans mes bras. Fées, partez; allez à vos fonctions. Ainsi le suave chèvrefeuille enlace le chèvrefeuille des bois; ainsi, le lierre à la faiblesse féminine met
420 A TRAVERS SHAKESPEL\RE
ses anneaux aux doigts d'écorce de l'orme. Oh! comme je t'aime, comme je t'aime, mon bien-aimé, comme je suis folle de toi!
Et ils s'endorment, elle enlaçant la tête de l'âne et la pressant violemment, et de toutes ses forces, contre son cœur.
Puck et Obéron s'avancent.
— Regarde le gracieux spectacle! Sa folie commence à me faire pitié!
Et il réveille Titania après lui avoir frotté de nouveau les yeux avec une autre herbe. Brusquement, elle voit cette tête d'àne appuyée sur son épaule.
— Eveille-toi, ma Titania, ma douce reine.
— Quel rêve j'ai fait, mon Obéron! Il m'a semblé que j'étais amoureuse d'un âne.
— Eh oui! voici votre amour à côté de votre épaule.
— Mais comment ces choses sont-elles arrivées? Comme mes yeux exècrent maintenant ce visage!
— Un instant de silence, dit Obéron. Robin, enlève cette tête. Titania commande un peu de musique, et qu'un sommeil plus profond que le sommeil ordinaire appesantisse les sens de ce mortel.
TITANIA. — Holà! de la musique, de celle qui enchante le sommeil.
PL'CK, — Lorsque tu t'éveilleras, regarde-toi, Bottora, avec tes yeux ordinaires d'imbécile.
— Jouez, musique! Venez, ma reine.
Et tous trois s'en vont, laissant Boltom endormi.
Entrent Thésée, Hippolyte et leur suite. On entend des cors de chasse. Thésée promet une belle fête de chasse à la reine des Amazones, qu'il va épouser; il présente ses chiens, des bassets admirables. Puis les jeunes gens s'éveillent. Ils ne comprennent rien à ce qui leur est arrivé dans cette nuit, car le titre Midsummer night's dream, qu'on traduit par Songe d'une Nuit d'Eté, veut dire aussi : Conte de la nuit d'été la plus courte de l'année. » En si peu de temps, il est arrivé tant d'événements, et incompréhensibles,
LE SONGE d'une NUIT d'ÉTÉ 421
et ils ne s'expliquent pas, quand ils se retrouvent ensemble, comment, maintenant, Démétrius aime Hélène, qui aime Démétrius, Hermia et Lysandre sont d'accord, et tous ces mariages vont se faire en même temps que le mariage de Thésée et d'Hippolyte. Reste Bottom endormi. Mais Bottoni aussi se réveille,
— Ah! ahl lorsque mon tour de donner la réplique viendra, appelez-moi et je répondrai. Ma prochaine réplique est : « Très beau Pyrame. » Eh bieni Quince, hé! tuyau, raccommodeur de soufflets, hél Snout, chaudronnier! Hé! Starveling! Mort de ma vie, ils ont tous décampé et m'ont laissé endormi! J'ai eu une très rare vision. J'ai fait un rêve, et tout l'esprit d'un homme ne suffirait pas pour dire quel rêve c'était. Celui-là ne serait qu'un âne qui essaierait de l'expliquer. Il me semblait que j'étais... H n'y a pas d'homme capable de dire ce qu'il me semblait que j'étais..., il me semblait que j'avais... Non! impossible de dire ce que l'œil de l'homme n'a pas entendu, ce que l'oreille de l'homme n'a pas vu, ce que la main de l'homme n'est pas capable de goûter ni sa langue de concevoir... Raconter ce qu'était mon rêve! Je vais engager Pierre Quince à écrire une ballade sur ce rêve; elle s'appellera Le Rêve de Bottom, parce que ce rêve n'a aucun fondement.
Je vous demande pardon du calembour; il est en anglais.
Pendant ce temps, ses compagnons sont désolés de ne pas le voir revenir. Enfin, le voici.
— Je ne vous raconterai pas ce qui m'est arrivé! leur dit-il. Allons vite nous préparer, le duc veut bien écouter notre pièce.
Nous abordons le dernier acte.
Jusqu'à présent, nous avons été en pleine farce, en pleine féerie. Il y a ce symbole de l'amour
aveugle, de l'amour qui découvre toutes les qualités dans rêtre aimé et qui, lorsqu'il se réveille de cette maladie particulière qu'est l'amour, le voit tel qu'il est, heureux quand il reste tel qu'on l'a rêvé.
Au commencement de l'acte, nous avons une déclaration du duc Thésée, qui ne croit pas à ces fariboles, qui ne croit pas aux féeries qu'on vient de raconter, et vous allez voir que, tout à l'heure, il en donnera, cependant, l'explication, et c'est là la sagesse et la moralité de la pièce.
Nous avons maintenant, pour terminer, la farce pure, la représentation de Pyrame et Thisbé, par ces grossiers artisans. Mais, avant, c'est un passage charmant, Thésée fait la récapitulation des fêtes qu'on va donner, il y a ceci, il y a cela, et enfin, dit-il, « il y a une ennuyeuse et courte scène du jeune Pyrame et de son amante Thisbé, joyeuseté fort tragique ». Oui, joyeuse et tragique, ennuyeuse et courte. C'est comme qui dirait de la glace brûlante et de la neige tout aussi extraordinaire. Comment trouver l'accord de ce désaccord?
Et Philostrate, l'intendant, explique que c'est une comédie qui va être jouée par des artisans, et que rien n'est plus comique que de voir ces malheureux se démener dans une action qu'ils ont à peu près inventée, qu'ils ont écrite eux-mêmes et qu'ils sont tout à fait incapables de rendre.
Aussi la reine préférerait-elle ne pas entendre cette pièce, car, dit-elle, « je n'aime pas voir l'indigence d'esprit s'épuiser en efforts et le devoir succomber sous le fardeau de sa tâche » ; à quoi Thésée lui répond :
— Mais, douce amie, nous ne verrons rien de pareil, et nous n'en serons que plus gracieux à les remercier pour rien. Notre plaisir sera de comprendre bien ce qu'ils comprennent mail L'effort
LE SONGE d'une NUIT d'ÉTÉ 423
infructueux d'une pauvre bonne volonté loyale, une noble bienveillance l'accepte pour l'intention et non pas pour le mérite. L'afTection et la simplicité ont la langue nouée, et, par cela même qu'elles sont plus silencieuses, parlent davantage à ma nature.
Je vous passerai le prologue de Pyrame et Thisbé, qui a surtout ceci de comique que la chose qu'il raconte n'a aucune ponctuation, d'où un galimatias incompréhensible. Puis, la pièce se joue; mais arrivons tout de suite, si vous le voulez bien, au rôle principal du grand acteur Bottom, qui voulait jouer tous les rôles. C'est lui qui fait Pyrame.
Il faudrait se représenter la scène telle qu'elle devait être, cet homme, habillé grotesquement en Pyrame, s'écriant :
— O nuit au visage renfrogné! Nuit si noire de teint! Nuit qui es toujours quand le jour n'est pas. O nuit! ô nuit! hélas! hélas! Je crains que ma Thisbé n'ait oublié sa promesse! Et toi, ô mur, ô doux, ô aimable mur, toi qui sépares les terrains de son père et du mien, montre moi ta fente, afin que mon œil regarde au travers.
Le mur écarte ses doigts.
— Merci, mur courtois; Jupiter te protège pour cette action. Mais qu'est-ce que je vois? Ce n'est pas Thisbé que je vois. O méprisable mur, à travers lequel je ne vois pas mon bonheur! Maudites soient les pierres qui me trompent ainsi!
Entre Thisbé.
— 0 mur, que de fois tu m'as entendue me lamenter sur la séparation que tu mets entre mon beau Pyrame et moi. Mes lèvres de cerise ont bien souvent baisé tes pierres, tes pierres unies ensemble par de la chaux et de la bourre.
— Oh! oh! dit Pyrame, donne-moi un baiser, ma Thisbé, à travers la fente de ce mur.
THISBÉ. — Je baise la fente de ce mur, mais je ne trouve pas du tout vos lèvres.
PYRAME. — Veux-tu venir me rejoindre sur l'heure à la tombe de Nini?
424 A TlUVERS SHAKESPEARE
— De Ninus, lui souffle-t-on.
— De Ninus, de Ninus.
THiSBÉ. — Vienne la vie! vienne la mort! j'irai sans délai.
LE MUR. — Ainsi j'ai, mur, rempli mon rôle. Maintenant qu'il est terminé...
Le mur s'en va, il salue et il sort.
Et la pièce continue ainsi. Le lion arrive à son tour, levant son mufle :
— Vous, mesdames, vous, dont les cœurs timides redoutent la plus petite monstrueuse souris qui trottine sur le plancher, peut-être frémirez-vous et tremblerez-vous, lorsque vous entendrez le féroce lion rugir avec la rage la plus sauvage. Sachez donc que je suis un certain Snug, menuisier, et pas du tout un lion cruel, ni même une femelle de lion.
THÉSÉE. — Une très bonne bête, qui a de la conscience.
DÉMÉTRius. — La plus honnête conscience qu'on ait jamais connue...
Et la pièce continue.
La lune parle à son tour :
— Cette lanterne que je porte représente la lune et ses cornes, et moi-même, qui la porte, je suis l'homme qui paraît être dans la lune.
— Eh bien! mais pourquoi n'y es-tu pas, dans la lune, dit un des assistants?
LVSANDRE. — Continue, continue, ne te trouble pas!
— C'est tout ce que j'ai à vous dire. J'ai à vous dire que cette lanterne est la lune; moi, l'homme dans la lune, moi, je suis l'homme dans la lune, ce fagot d'épines est mon fagot d'épines, et ce chien est mon chien.
Il salue et s'en va.
A ce moment, arrive Thisbé.
— Voici bien la tombe de Ninus. Où est mon amour?
Le lion remettant son mufle, et rugissant :
— Oh! ooooo!!!
LE SONGE d'une NUIT D'ÉTÉ 425
Thisbé s'enfuit. Et c'est là que se trouve le fameux mot de Démétrius :
— Bien rugi, lion!
THÉSÉE. — Bien couru, Thisbé!
HippoLYTE. — Bien brillé, lune! Ah! vraiment, la lune brille avec une bonne grâce parfaite. THÉSÉE. — Bien déchiré, lion.
— Et alors, dit Démétrius, Pyrame va arriver! Le voici.
BOTTOM {en Pyrame). — Douce lune, je te remercie pour tes rayons solaires! Je te remercie, lune, de briller avec tant d'éclat, car à la faveur de tes ondes gracieuses dorées et brillantes, j'espère goûter la vue de la très fidèle Thisbé. Mais, arrêtez! oh! malheur, oh! malheur! Pauvre chevalier, quel terrible objet de douleur est ici?... Voyez-vous clair, mes yeux? Comment cela peut-il être? ô mignonne poulette, ô chérie! Quoi, ton beau manteau de sang est taché, de sang est taché, de sang est taché! Approchez- vous, cruelles furies! ô destins, venez, venez couper la corde et le fil; abattez, écrasez, terminez, massacrez!... Terminez, massacrez... Hors du fourreau, épée! Blesse la mamelle du fidèle Pj'rame, oui, sa mamelle gauche où sautille son cœur.
II se transperce,
— Meurs ainsi, ainsi, ainsi, ainsi! Maintenant, je suis mort! Maintenant, je me suis enfui; mon âme est dans le ciel. Langue, perds ta lumière... Lune, prends ton vol...
Le clair de lune sort.
— - Maintenant, toi, décède, décède, décède, décède, décède...
Et il meurt. Démétrius fait un calembour là-dessus. Entre Thisbé, elle se met à gémir aussi :
— Endormi, mon amour? Quoi, mort, ma colombe! O Pyrame, lève-toi, parle, parle... Tout à fait muet? Mort, mort? Une tombe va recouvrir tes doux yeux, ces lèvres de lis, ce nez de cerise, ces joues jaunes comme des primevères... Tout cela n'est plus, n'est plus!... Amants, gémissez!... Ses yeux étaient verts
comme des poireaux. O vous, les trois sœurs, venez à moi avec vos mains pâles comme du lait, plongezles dans le sang, puisque vous avez coupé avec vos ciseaux son fil de soie. Ma langue, plus un motl Viens, ma fidèle épée, viens, ma lame, pénètre mon sein.
Elle se poignarde.
— Et maintenant, adieu, adieu, adieu. Ainsi finit Thisbé! Adieu! adieu!
Il ne reste plus que le clair de lune et le lion pour ensevelir les morts, et le mur aussi.
— Je vous assure. Monseigneur, dit Bottom, le mur qui séparait leurs pères est démoli. Vous plairait-il, maintenant, d'entendre une danse bergamasque dansée par deux bons acteurs de notre compagnie?
— Pas d'épilogue, dit Thésée, je vous en prie. La comédie n'a pas besoin d'excuse, elle était charmante, mes amis. Mais voyons votre danse bergamasque.
La pièce finit, en efl'et, par une danse bergamasque, puis tout le monde s'en va, il ne reste plus que des personnages féeriques, comme si ceux-là seuls étaient réels.
PUCK. — Maintenant, le lion afl'amé rugit pour tout de bon, et le loup hurle à la lune. Tandis que le laboureur, fatigué, ronfle, tout rompu de sa pénible tâche, moi je suis envoyé en avant avec un balai pour chasser la poussière derrière la porte.
Entrent Obéron et Titania avec leur escorte.
— Remplissez cette maison d'une douce lumière, ordonne Obéron.
Tous les deux disent des choses charmantes. Puis, Obéron salue, il s'en va, et il ne reste plus que Puck, qui prononce le petit discours que voici :
— Si nous, ombres que nous sommes, nous vous avons déplu, supposez seulement, et ainsi tout sera réparé, que vous n'avez fait que dormir ici pendant une heure, pendant que ces visions apparaissaient. Messieurs, donc, soyez indulgents pour ce thèmtfaible et futile, qui ne représente rien qu'un rêve.
LÉ SONGE d'une nuit d'été 427
Si vous nous pardonnez, nous nous corrigerons, aussi vrai que je suis un honnête Puck; sinon, appelez Puck un menteur. Là-dessus, bonne nuit à vous tous, mesdames, messieurs, donnez-moi vos mains, nous serons amis, et Robin bon enfant vous sera très reconnaissant.
Et il sort.
Au commencement de l'acte, voici les paroles que prononçait Thésée. Je les ai gardées pour la fin, car c'est là, en effet, que vous verrez toute la moralité de la pièce, s'il y en a une. Mais en est-il besoin d'une? C'est une féerie, c'est une fantaisie, je vous l'ai lue à la galopade, du moins mal que j'ai pu; mais, vraiment, il faut la voir, la voir incarnée, la voir vivre, pour en sentir toute la délicatesse et tout le charme.
Voici ce que dit Thésée, au commencement de l'acte :
— Les amants et les fous ont des cerveaux si fumants, des imaginations si fort hallucinées, qu'ils aperçoivent dans les choses plus que la froide raison n'en peut comprendre. Le lunatique, l'amant et le poète, sont entièrement composés d'imagination. Le premier voit plus de diables que le vaste enfer n'en saurait contenir, et celui-là on l'appelle un fou. L'amant, tout aussi frénétique, voit la beauté d'Hélène sur le front d'une gipsy. L'œil du poète, échaufTé d'une belle fièvre, roule ses regards de la terre au ciel et du ciel à la terre, et comme l'imagination se figure des choses inconnues, la plume du poète les métamorphose en réalités visibles, et donne un lieu d'habitation et un nom à un rien fait d'air.
Eh oui, c'est précisément là qu'est la faiblesse ou la force, comme vous voudrez — moi, je prétends que c'est la force — du poète. C'est qu'avec des riens, avec de l'air, avec des bulles de savon qu'il souffle, que même il ne souffle pas, — c'est encore là une image, — que souffle son imagination, car elle ne prend rien du tout, de l'air, et elle en fait des rêves, de ces rêves que le poète arrive à faire des
réalités, des réalités qui sont plus vivantes que la réalité elle-même. Car si vous voulez lire à fond les fantaisies de Shakespeare, comme je vous ai lu aussi celles d'Aristophane, vous vous souviendrez éternellement de ses personnages ; vous vous souviendrez non seulement des acteurs tragiques, des amoureux qui ont éprouvé ce que vous avez éprouvé ou ce que vous éprouverez dans la vie, mais encore vous vous souviendrez de ces personnages aériens du rêve, de l'imagination; vous vous souviendrez d'Obéron, de Titania, de Puck, comme s'ils avaient existé. C'est en cela que se manifeste la toutepuissance, la magie du poète. Car, prendre rien, prendre zéro, et puis faire comme en mathématiques, la formule de 8 renversé qui représente l'infini, le mettre à côté de ce 0, multiplier ce 0 par 'cette formule et que tous les chiffres en sortent, voilà le miracle, le miracle de la création, et il n'y a que deux êtres au monde qui le fassent : c'est le Démiurge, et c'est le Poète, créant le monde, quand il le rêve.
La Tragédie des Ambitieux et les Purs Esprits. — Deux Figures idéales: Prospéra et Miranda. — Deux Personnages de fantaisie : Ariel et Caliban. — Deux basses créatures : Stephano et Trinculo. — L'Histoire de trois Intrigues dans Vile de Prospero.
Mesdemoiselles,
Mesdames,
Messieurs,
Comme Le Songe d'une Nuit d'Eté, et peut-être plus encore, La Tempête est une pièce dont Shakespeare n'a pris ni le scénario, ni la matière nulle part. On a fait des recherches. Certains commentateurs ont prétendu trouver des pistes, mais, finalement, on n'en a pas rencontré de réelles : Shakespeare a pris le sujet, la matière, tous les éléments de cette œuvre, surtout en lui-même; on peut aller jusqu'à dire que c'est lui-même, sa propre pensée, son propre cœur qu'il a mis dans cette pièce. C'est, aussi bien, une des dernières qu'il ait écrites, très vraisemblable' ment la dernière, et de nombreux commentateurs, comme Paul de Saint-Victor, comme Montégut, le traducteur, prétendent que Shakespeare a parfaite-
4âO Â TRAVERS SHAKESPEARE
ment voulu qu'elle soit comme son testament, qu'il a exprimé ses pensées philosophiques, ses adieux à la poésie dramatique, à son idéal de l'art dramatique dans cette pièce de La Tempête. L'a-t-il fait sciemment ou inconsciemment? Peu importe, d'ailleurs. Vous verrez que partout on est forcé, une fois qu'on est prévenu, de trouver cette idée et de la constater. Mais n'y eùt-il pas cela dans la pièce, comme féerie simplement, elle est un pur chefd'œuvre et, en quelque sorte, le microcosme de l'humanité. Tout le petit univers que nous forcions est là; notre âme entière est traduite là, synthétisée, sj'mbolisée et incarnée en un très petit nombre de personnages.
Il y a tout d'abord, en haut, Prospero, qui est, en réalité, le poète, l'artiste, car c'est un roi détrôné, ce que Banville appelait un exilé. Il a été privé de son pouvoir matériel parce qu'il ne s'occupait pas assez de ce qui s'agitait autour de lui. Il s'occupe de rêves, il s'occupe de livres. Ici, c'est un magicien très puissant, et on profite de ce qu'il s'absorbe dans ses rêves de magicien pour le déposséder de son duché de Milan. Il y a là, à côté de lui, sa fille Miranda, qui est la plus exquise des créations de Shakespeare, même et y compris Cordelia. Dieu sait que je vous ai dit tous les éloges qu'on peut faire, qu'on doit faire de la ravissante Cordelia! Eh bien! Miranda est encore plus exquise. Et dans la thèse que nous venons de dire tout à l'heure, elle symboliserait la pensée même du poète, c'est-à-dire quelque chose d'enfantin, de virginal. Elle est toujours, dans le monde, comme si elle venait d'y naître; elle a été élevée dans une île déserte, n'ayant jamais vu d'autre être humain que son père. La pensée du poète doit être comme elle. Chaque fois qu'il se trouve devant un sujet nouveau, devant une chose nouvelle, il doit la regarder avec des yeux d'enfant et la traduire avec une ingénuité d'enfant. C'est ce qui fait le grand poète, et vous verrez que Shakespeare indique cela de façon telle qu'on ne puisse pas le discuter.
En bas, opposés à ce groupe lumineux d'en haut, à ce couple plutôt, vous avez les hommes ordinaires : un roi, qui est un ambitieux; un duc, qui est le frère du duc de Milan, Prospero, et qui est, lui, l'auteur de la dépossession de son frère. Il s'est allié avec le roi de Naples, Alonzo, pour détrôner ce frère bien-aimé, très aimé du peuple, mais ne s'occupant pas assez de son métier de duc. Le roi de Naples, Alonzo, a lui-même un frère, Sébastien, qui est aussi un ambitieux. Il n'y a de bon, dans cette troupe et dans leur suite, qu'un pauvre vieux gentilhomme, un vieux conseiller qui s'appelle Gonzalo : c'est un homme charmant, mais un de ces rêveurs qui ne font que penser le bien et ne sont assez énergiques ni pour l'exprimer artistiquement comme le poète, ni pour être les hommes d'action qui le réalisent.
Voilà donc deux groupes : ces ambitieux, en bas, et ces purs esprits, en haut.
A côté de ces ambitieux qui sont des rois et des ducs, il y a deux autres basses créatures : Stéphano, un sommelier ivrogne, et Trinculo, un bouffon. Ces deux-là, vous le verrez, eux aussi, sont des ambitieux, des intrigants à leur manière. Ils essaient, à un moment donné, de déposséder le roi de l'île où ils ont échoué. Eux, au moins, ont une excuse, c'est qu'ils sont ivres, d'abord, et, en second lieu, qu'ils sont conduits par un monstre dont j'ai maintenant à vous parler. Car, à côté de ces deux groupes, audessus de l'humanité, d'un côté, et au-dessous, de l'autre, il y a deux personnages absolument de fantaisie et de féerie : l'un est Ariel et l'autre Caliban.
Caliban, vous le savez, est un être monstrueux, difforme de corps, difforme d'esprit, difforme de cœur. Il est le fils d'une sorcière d'Algérie, nommée Sycorax, qui vint en cette île ayant été exilée et qui y mit au monde ce monstre. Elle-même a commis
beaucoup de méfaits de sorcière, des enchantements; elle avait, en particulier, enchanté le délicat Ariel dont je vous parlerai tout à l'heure, l'ayant enfermé sous l'écorce d'un pin parce qu'il n'avait pas voulu lui obéir. Ces deux êtres-là sont absolument opposés. On a voulu voir, dans Caliban, le symbole du peuple. Non. Il symbolise l'humanité en général, l'humanité qui est encore prise dans la bestialité, qui est encore presque toute matière, qui n'a pas d'esprit, qui n'a pas de cœur, qui se laisse instruire afin de profiter de cette instruction pour être plus mauvaise, plus astucieuse, plus cruelle et plus féroce.
Et il y a Ariel. Il est presque impossible de définir Ariel. C'est un être, comme son nom l'indique, qui est aérien, qui est éthéré; il est fait d'un souffle. C'est l'âme errante des choses, c'est de la musique, c'est un être qui lui, personnellement, n'a pas une morale particulière; il obéit par reconnaissance à Prospero, parce qu'il a été apprivoisé par lui, mais il désire sa liberté, et plus tard, vous le verrez, quand il reprend cette liberté, quand Prospero la lui rend, très aimablement d'ailleurs, il redevient éthéré de nouveau, une onde dans l'air, une vapeur, une musique qui se remet à chanter, quelque chose qui est un rien, un véritable rien chantant et rêvant. C'est le rêve même du poète, une fois qu'il est dissous et n'est plus qu'une vapeur dans l'esprit des hommes où il a été semé.
Or, entre ces deux extrêmes, ce bas et ce haut, toute la vie évolue, et elle est peuplée, — vous l'entendrez tout à l'heure exprimé dans une admirable tirade, si j'ose employer ce vilain mot de tirade, de Prospero, — elle est peuplée de rêves, uniquement de rêves qui sont les rêves que fait le poète et les rêves qu'il fait faire à l'humanité.
De toute celte délivre étrange, bizarre, mais en appdhence, car, eii réalité, elle est très lirhpidé et très lumineuse, y a-t-il tine leçon à tirer? Une moralité? Oui. Quels symboles y sont contenus? Il y en a de très cUHëux. (Quelle fihilnsbphie haute et pro-
fonde? Il y en a une. Est-elle encourageante? Estelle décourageante? Est-ce le pessimisme, est-ce l'optimisme? Vous le saurez tout à l'heure. Ce serait de la pédanterie que de vouloir vous en parler maintenant avant d'entrer dans cette œuvre; ce serait travailler comme certains savants botanistes ou entomologistes que notre délicieux ami Henri Fabre a stigmatisés dans l'une de ses pages en disant :
— Vous autres, vous étudiez la nature en la tuant. Vous disséquez les plantes; vous disséquez les insectes; vous disséquez les papillons. Il ne faut pas étudier la vie dans la mort, il faut étudier la vie dans la vie.
Eh bien! s'il y a une moralité, une philosophie dans cette œuvre, et il y en a une, vous le verrez, nous ne la chercherons pas en disséquant ces mythes délicieux, mais nous cueillerons les fleurs quand nous les rencontrerons; nous prendrons les papillons délicatement, du bout des doigts, et sans les piquer sur un bouchon, sans les faire souffrir, nous regarderons la poudre qui décore leurs ailes, puis nous les laisserons s'envoler en secouant cette poudre, — et si c'est de la poudre aux yeux qu'on nous jette, nous n'y ferons pas attention, — nous les aimerons, nous les adorerons, nous les traiterons comme des poètes nous-mêmes, et c'est la seule joie qui nous reste à prendre aujourd'hui, hélas! car c'est, vous le savez, notre dernière promenade dans la forêt de Shakespeare. Nous la terminons heureusement d'une façon délicieuse, dans cette île qui est une île complètement féerique et où vous allez voir, cependant, que toute la leçon de la vie est contenue, mais comme les poètes savent l'enseigner, je vous l'ai dit tout à l'heure, sous forme de fleurs qui sentent bon et de papillons qui s'envolent en nous jetant de la poudre aux yeux.
Tout de suite, au début, nous avons une chose très réaliste. Nous sommes très loin de la féerie.
C'est une tempête aussi violemment décrite que celle d» Rabelais. Tout le monde est là sur le pont; on crie, on a peur, et l'on connaît aussitôt combien les grands de la terre sont peu de chose devant la nature. Le roi Aionzo, le duc Antonio, celui qui a supplanté son frère à Milan, leur suite, leurs conseillers, le frère du roi Sébastien, essaient de brutaliser le maître d'équipage, mais celui-ci les renvoie à leurs cabines en disant :
— Allez-vous-en, vous gênez la manœuvre 1
Et il les traite comme on traite les passagers, et comme il faut toujours traiter les passagers quand il y a un danger, et comme il faut, dans la vie ordinaire, quand un peuple est en danger, traiter tout le monde, car, à ce moment, il faut qu'une volonté seule guide le bateau et guide la nation.
Je passerai assez rapidement sur tout ce qui a trait à ce groupe d'ambitieux. Ce sont les moins intéressants; ils ne deviennent intéressants qu'à la fin, lorsqu'ils se repentent. Mais les personnages qu'il faut connaître tout de suite, c'est Prospero, et c'est aussi Miranda.
Il y a là une belle scène que je voudrais pouvoir vous lire, mais je suis forcé de vous la résumer, car il y en a tant qu'il faudrait lire la pièce d'un bout à l'autre, depuis le premier mot jusqu'au dernier.
Prospero explique à Miranda ce que je vais vous dire en quelques mots : comment ils ont quitté Milan; comment il a été détrôné parce qu'il s'occupait de choses plus hautes que le traintrain banal de l'existence; comment son frère en a profité pour faire alliance avec le roi de Naples en promettant d'asservir Milan à Naples pourvu que, lui, il eût le trône ducal; comment on aurait pu les tuer, mais on n'a pas osé, parce que le poète et sa pensée, malgré tout, sont aimés par le peuple; on ne veut pas les voir martyriser, on veut bien qu'ils soient supprimés, qu'ils crèvent de faim, à condition de ne pas le savoir. Aussi on les a embarqués sur un bateau pourri, se disant qu'une fois en mer ils
mourraient et que personne ne pourrait être accusé de leur mort. Heureusement, on a chargé de cette sinistre besogne le bon Gonzalo, dont je vous ai parlé. Comme il est tendre et charitable, il a laissé embarquer par le duc tous les livres qui sont son plus grand trésor, les fameux livres magiques qui lui donneront tout à l'heure le pouvoir que vous verrez, et la pauvre petite Miranda, qui est une enfant, qui a à peine connu le monde, qui se rappellera vaguement avoir vu une nourrice, des femmes, mais qui ne sait pas ce que c'est qu'un visage d'homme. Ils sont donc partis sur ce bateau pourri, sans agrès, qui devait les noyer; mais ils ont, grâce au pouvoir magique de Prospéro, pu voguer et aborder enfin dans cette île. Dans cette île, ils ont trouvé un être singulier, ce Caliban, son seul habitant, qui est le fils de la sorcière Sycorax. Prospéro raconte tout cela à sa fille, et il va lui raconter d'autres choses quand, se ravisant :
— Non, le reste, tu le verras par toi-même. La tempête qui vient d'avoir lieu, c'est moi qui l'ai soulevée, tu sauras pourquoi. Endors-toi et tu te réveilleras joyeuse.
Elle s'endort. Alors arrive Ariel, le délicat Ariel, le suave Ariel, comme il l'appelle, le cher Ariel, ce petit oiseau, ce sylphe qui fait toutes les commissions de Prospéro avec joie et, cependant, de temps en temps, en disant : « Quand, quand me rendras-tu ma liberté? Car ce que j'aime le mieux au monde, c'est de retourner dans le grand tout, dans l'air, dans la subtilité du rien » ; et c'est là, en réalité, ce que peut devenir la pensée du poète. Prospéro lui demande s'il a bien exécuté tous ses ordres.
— Parfaitement, dit Ariel. Le vaisseau, on a cru qu'il sombrait. Il n'a pas sombré, je l'ai parfaitement mis à l'abri dans une crique avec tous les matelots dedans, qui sont endormis sous les écoutilles.
Avant cela, tout le monde a été pris de frénésie, d'épouvante. Ferdinand, le fils d'Antonio, qui est, par conséquent, le propre neveu de Prospéro, s'est
jeté à l'eau; puis le roi, puis le duc, puis Sébastien, puis toute la bande, puis aussi le bouffon, Trinpulo, et enfin Stephano, l'ivrogne, qui, en cette qualité d'ivrogne, monté à cheval sur une pipe de vin, une pièce, une barriqvje de vin, a flotté dessus jusqu'£^ l'île.
Et, maintenant, Ariel les a tous égarés, par petits groupes, ^ans l'île. Il y aura tout à l'heure trois groupes qu'il faudra suivre, dans leurs évolutions. Quand nous y arriverons, je vous les préciserai exactement.
Ariel demande encore sa liberté à Prospero, qui lui rappelle qu'il doit lui être reconnaissant de l'avoir délivré du tronc de pin où l'avait enfermé Sycorax. Il lui donne des ordres nouveaux pour la suite de l'action, qui va continuer, et il réveille Caliban.
Caliban est à l'intérieur de la grotte.
— Allons, viens-tu? Arrive préparer le feu, esclave! Caliban 1 Hé! fange, réponds!
— Il y a assez de bois ici, répond Caliban, qui est un être extraordinaire.
Je ne sais pas comment on le représente, je n'ai jamais vu jouer la pièce en Angleterre. Nous l'avons jouée, nous, autrefois, à ce délicieux Théâtre de Marionnettes de la rue Vivienne, nous l'avons représentée, c'était facile! Il était haut comme cela, tel qu'il est décrit dans Shakespeare. C'est un être dont on ne peut dire s'il est homme ou s'il est poisson. C'est une espèce de phoque humain qui a des mpustaphes comme un phoque, des cheveux, dont les mains ont l'air de nageoires, qui sent la marée; — vous entendrez tout à l'heure que quelqu'un, en le voyant, demande si ce n'est pas un poisson, et même un poisson qui n'est pas très frais, car il sent très fort!
Caliban arrive, en grognant.
— Qu'une rosée aussi malfaisante qu'en ait jamais ramassé ma mère sur un marécage pernicieux, avec i^ne plume de corbeau, tombe sur vous deux, ^a fille
et toil Qu'un vent du sud-ouest so^ffle sur vous deux et vous couvre de pustules!
— Et toi, dit Prospero, je te ferai, cette nuit, ravager par des crampes et des points de côté, qui te couperont le souffle.
Ne croyez pas que Prospero soit cruel, vous allez bien voir qu'il ne l'est pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour faire de cet animal un homme, un être qui pense et ait du cœur, et c'est Caliban qui se plaint.
— Cette île, dit-il, tu l'as prise à moi; elle était à moi de par Syrocax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais bon accueil, tu me donnais de petite tapes d'amitié sur la joue, tu me faisais boire de l'eau avec du jus de baies, tu m'apprenais comment il faut nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour, et aussi la petite lumière qui brûle pendant la nuit. Et alors moi je t'aimai et je te montrai toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche, les creux d'eau salée, les places stériles, les places fertiles. Ah! que je sois maudit pour l'avoir fait! car, maintenant, je compose à moi seul tous tes sujets, moi qui étais autrefois mon propre roi. Et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher pendant que vous me prenez tout le reste de l'île.
Il semblerait que c'est Caliban qui a raison. Mais écoutez ce que lui répond Prospero :
— Triple menteur d'esclave! que les coups peuvent émouvoir, mais non pas la bonté. Je t'ai traité, tout ordure que tu sois, avec une sollicitude tout humaine, et je t'ai logé dans ma propre cellule jusqu'au jour où tu essayas, misérable, de ravir l'honneur de mon enfant. Ah! ce jour-là, esclave abhorré sur qui aucun bien ne peut faire empreinte, être capable de tout mal! J'eus pitié de toi; jusqu'alors, j'avais eu pitié, je m'étais imposé la fatigue de te faire parler, je t'avais enseigné à toute heure une chose ou une autre; alors que tu ne savais pas, sauvage, démêler ta propre pensée et que tu jappais des cris inarticulés comme la plus brute des créa-
438 A TRAVERS SHAKESPEARr.
tures, je pourvus tes sentiments obscurs d'expressions qui les rendissent intelligibles. Mais ta vile essence, quoique tu t'instruisisses, avait en elle ces éléments vicieux dont de bonnes natures ne pourraient supporter le contact, et c'est pourquoi tu fus justement confiné dans ce rocher, toi qui avais mérité un véritable cachot.
Voyez, ce n'est pas le peuple, comme on a voulu le dire, c'est toute l'humanité qui est ainsi, car elle a de tout temps persécuté ceux qui sont venus lui apporter la justice, la lumière, la bonté.
Et, en effet, voici la réponse formidable que fait Caliban :
— Vous m'avez appris à parler, oui, et le profit que j'en retire, c'est de savoir les mots qu'il faut pour te dire : « La peste rouge te tue, toi et ta fille, pour m'avoir appris le langage! »
— Hors d'ici, graine de sorcier! Va ramasser tes bûches, et si tu montres la moindre négligence...
— Oh! non, non, je t'en prie... (Et tout bas.) Il faut lui obéir; son bras est d'une telle puissance, ah! que je suis forcé de lui obéir.
Il ne cède, en réalité, qu'à la force. Quelle différence avec le doux Ariell Ariel est en train d'amener Ferdinand qui est, rappelez-vous, le fils d'Antonio, et, par conséquent, le neveu de Prospero. Invisible, il joue de la musique et chante. Ferdinand l'écoute et il suit.
— Venez sur ces sables jaunes, chante Ariel, et puis prenez-vous les mains; et lorsque vous vous serez salués, ô génies! dansez çà et là de vos pieds agiles. Vous, esprits, accomjîagnez le refrain. Ecoutez! écoutez! {Voix éparses dans le lointain.) Baoôo, vaoôo! Les chiens de garde qui aboient! Bao, vao! Ecoutez, j'entends, maintenant, le chant aigu de Chantecler qui crie....
C'est-à-dire l'effort (la langue est admirable, impossible à traduire) : the strain of strutting Chanticlere cri) veut dire « l'effort, le cri poussé avec effort, de Chantecler qui se gonfle ». C'est le coq
qui se dresse et qui se gonfle pour pousser son cri. Et voici le cri du coq en anglais; il est aussi beau que notre cocorico; il est même, peut-être, plus significatif en anglais : cock a doodle doo.. Et Ariel chante...
— Quelle est cette musique? demande Ferdinand. D'où vient-elle? Je l'ai suivie, ou plutôt elle m'a traîné après elle jusqu'ici, mais je ne vois pas la personne dont la voix chante.
Et Ariel reprend, lui parlant de son père, car il veut lui persuader que son père est mort noyé :
— Sous les eaux, à cinq brasses de fond, tombé et couché. Ses os en corail sont changés ; ce qui était ses yeux perles est devenu. Rien de lui ne s'anéantira, mais tout subira une transformation marine et deviendra quelque chose de riche et de merveilleux. Les nymphes de la mer incessamment sonnent son glas. Ding-dong, ding-dong... Ecoute les bruits de la mer, entends-tu? Ding-dong bell, dingdong bell!
Et il imite avec sa voix le bruit de la mer qui, par moments, nous fait penser à des cloches. C'est de là qu'est venue, vous le savez, la légende de la ville d'Ys qui est enfouie sous l'eau et dont, à certains jours, les Bretons croient encore entendre les cloches, et non seulement les Bretons, mais les autres. Je les ai entendues; on n'a qu'à bien écouter.
Ferdinand comprend donc que cette chanson parle de son père naufragé. Voici ce qu'a voulu Prospero : faire rencontrer, pour la première fois, ce Ferdinand qui est son neveu, avec sa fille, Miranda, car Prospero est bon et ce qu'il va chercher, dans toute cette pièce, c'est à rendre joyeux et heureux les bons, et à faire que les méchants deviennent bons par leur repentir.
Pendant que le jeune homme s'approche, Prospero dit à sa fille :
— Relève les rideaux frangés de tes yeux, Miranda, et dis-moi qui tu vois là-bas.
MiRANDA. — Ah! qu'est-ce? Un esprit? Mon Dipu, comme cet être regarde tout autour de luil Sur ma vie, seigneur père, cela porte une noble forme, et c'est un esprit, n'est-ce pas?
— Non, petite fille, cpla mange, dort et possède les mêmes sens que nous, les mêmes. Ce galant que tu vois se trouvait dans le naufrage, et n'était-il un peu flétri par le chagrin, tu pourrais l'appeler un beau jeune homme. Il a perdu ses compagnons et il erre çà et là pour les retrouver.
— Oh! je pourrais bien l'appeler une chose divine, mon père, car, parmi les choses de la nature, je n'en vis jamais d'aussi noble.
PROSPERO, bas. — L'affaire marche, je le vpis, au gré de mes résolutions. Esprit, mon rare Ariel, so|s tranquille, je t'affranchirai dans deux jours.
FERDINAND. — A coup sûr, voici la déesse que cette musique accompagnait... Accordez à ma prière d'apprendre si vous habitez sur le sol de cette île et d'obtenir quelques utiles informations sur la manière dont je dois m'y conduire. Mais la première de mes requêtes est celle-ci que je vous adresse pourtant la dernière : « O vous, vous, merveille, êtes-vous ou n'êtes-vous pas une jeune fille? »
MIRANDA. — Une merveille, non, seigneur, mais une jeune fille, certainement!
Et comme dans Roméo et Juliette, ils ont le coup de foudre. Mais le père adresse des mots un peu rudes :
— Un mot, jeune homme, un mot! Je crains que vous ne vous soyez fait quelque tort par vos paroles.
MIRANDA. — Oh! pourquoi mon père lui parle-t-il si peu doucement? Voilà le troisième homme que j'aie jamais vu... [Elle pense à Caliban et à son père], et c'est le premier pour qui j'aie soupire. Ohl puisse la pitié po^sser mon père à incliner du coté de mon penchant!
FERDINAND. — Oh I si VOUS ètes une jeune fille et si vos affections ne sont pas encore engagées, mademoiselle, je vous ferai reine de Naples.
PROSPERO. — Doucement, monsieur, doucement! Encore un mot. Ils sont au pouvoir l'un de l'autre, je le vois, mais il faut embarrasser la marche rapide de cette affection, de peur qu'une trop facile victoire fasse paraître son prix trop léger. Monsieur, encore un motl Je te somme de me suivre. Tu usurpes un nom qui ne t'appartient pas, et c'est comme espion que tu t'es introduit dans cette île, afin de me l'arracher, à moi, son souverain.
— Oh! non, aussi vrai que je suis un homme!...
— Rien de mal ne peut habiter, dit Miranda, dans un tel temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les esprits du bien s'efforceront d'y loger avec lui.
— Suis-moi. Et toi, fille, ne parle pas sans savoir. C'est un abominable traître! (A Ferdinand.) Allons, viens! Je vais lier par une même chaîne ton cou et tes pieds; l'eau de mer sera ta boisson, tu auras pour nourriture des coquillages de ruisseaux, des racines desséchées, les cosses qui sont l'enveloppe du gland. Suis-moi.
— Hélas! dit Ferdinand, avant de subir un tel traitement, j'attendrai que mon ennemi ait plus de puissance.
Et il veut tirer son épée. Prospero l'enchante, l'oblige à le suivre. Miranda le plaint, ne comprenant pas la dureté de son père. Et Ferdinand dit :
— Hélas! mes moyens pour résister sont bien faibles; mes esprits sont paralysés comme en un rêve. La perte de mon père, la fatigue que j'éprouve, le naufrage de tous mes amis, les menaces mêmes de cet homme auquel je suis soumis, ne sont pour moi que de légères souffrances, si je puis seulement, de ma prison, ah! si je puis contempler, une fois par jour, cette jeune fille. Que la liberté s'empare de toutes les autres parties de la terre; pour moi, une
prison comme celle-ci est un assez vaste espace pour mon bonheur.
Prospero l'emmène en se disant :
— Tout va bien!
Et, maintenant, vont se dérouler et s'enchevêtrer, sans s'enchevêtrer d'ailleurs, les trois intrigues que voici : la première autour du roi Alonzo avec les vilains ambitieux qui complotent de le détrôner; la seconde entre Caliban qui va rencontrer Trinculo, le bouffon, et Stephano, le sommelier, et qui, eux aussi, vont conspirer, car Caliban va leur expliquer qu'il veut arracher l'ile à Prospero et en devenir le roi; et la troisième, la plus exquise, comme bien vous pensez, entre Miranda et Ferdinand.
Je passe rapidement sur la première intrigue, celle des ambitieux, qui n'est certainement pas faite pour vous plaire. Ariel relie les trois intrigues, et il va empêcher les conspirations d'aboutir par la facilité avec laquelle il peut remplir les ordres que lui donne son maître et par son intelligence très subtile à tout écouter et à tout rapporter. Nous arrivons, ce qui est plus amusant, à une scène entre Caliban et les deux autres.
Caliban porte son fardeau de bûches. On entend tout d'un coup un bruit de tonnerre.
— Ah! dit-il, ce sont encore les esprits qu'il envoie pour me tracasser!
Et il raconte qu'il n'est pas très heureux; que lorsqu'il ne travaille pas autant qu'il le devrait, il entend des cris, des bruits; des êtres viennent le mordre; des hérissons se mettent en boule sur son chemin. Et, tout d'un coup, il aperçoit Trinculo, le bouffon.
— Oh! dit-il, en voilà un! C'est lui qui fait tonner! Je vais me mettre à plat, il ne m'apercevra pas.
Trinculo avance et il aperçoit, lui aussi, Caliban. Vous devinez la scène comique qui va s'ensuivre.
— Eh! qu'y a-t-il là? Que diable! est-ce un homme ou un poisson? Cela est-il mort ou cela vit-il?
Caliban fait le mort et ne bouge pas.
— Ohl oui, oui, c'est un poisson; il sent, comme un poisson, une vieille odeur de rance qui est tout à fait comme celle d'un poisson, une manière de merluche qui ne serait pas des plus fraîches! Ah! ce doit être un Indien mort, quelqu'un qui a reçu le tonnerre et qui est tombé là. Mais oui, il a des jambes comme un homme; ses nageoires sont comme des bras. Il est encore chaud. Oh! oui, sûrement, c'est le tonnerre qui l'a frappé.
Le tonnerre redouble.
— Allons, bon, voilà la tempête revenue. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de me fourrer sous son caban.
Il s'insinue sous l'espèce de caban ou plutôt de manteau que porte Caliban.
— Eh! dit-il, le malheur nous accouple souvent à de drôles de camarades de lit! Enfin, je me fourre là-dessous jusqu'à ce que l'orage ait fini de pleurer.
Je traduis par pleurer, le mot anglais est beaucoup plus expressif.
On voit alors arriver Stephano, le sommelier, ivre, et qui tient une bouteille à la main, naturellement. Il s'est sauvé à cheval sur un tonneau de vin et il en a tiré des bouteilles dont il a plein ses deux bras. Il arrive en chantant une chanson qu'il faudrait vous chanter en anglais, elle est tout à fait délicieuse. Chez les Marionnettes de la rue Yivienne, nous la chantions dans une exquise traduction qu'avait faite mon ami, le bon poète Maurice Bouchor, qui fait des vers anglais aussi bien que des vers français, et qui eût été le seul homme, je crois, capable de nous donner la vraie traduction complète de Shakespeare. Je me la rappelle encore, je pourrais vous la chanter, car c'est moi qui chantais pour ce monstre, en compagnie d'autres monstres. Caliban
était joué par notre excellent ami — c'était le seul comédien réellement professionnel de la troupe — ■ Coquelin Cadet; il était admirable dans ce rôle de poisson. La chanson, je ne vous la chanterai pas, je vous en dirai simplement les vers... Alors..., je vous la chanterai. C'est une voix avinée; ce n'est pas ma voix ordinaire!
Trois mat'lots, et puis moi, et 1' canonnier. Et r patron de not' bateau.
Nous aimions Madelon, Marion, Margoton, Mais pas un n'en pinçait pour Cateau; Cette sale rogne, Qui nous appelle ivrogne?
'Dit que le goudron Ne sent pas bon !
Pendez-moi cett' Cateau Qui n'aim' pas not' bateau...
Vite en mer! Mes garçons il faut partir!
Voilà la chanson d'ivrogne dans toute son horreur!
En entendant cette voix d'ivrogtie, Trinfculo, qui est là, caché sous le caban du monstre, dit :
— Mais il me semble reconnaître cette voixî Mais, ce n'est pas possible, il est noyé! Comment un noyé peut-il chanter?
Et Stephano, apercevant le tas que font le monstre et l'autre, dit :
— Oh! c'est extraordinaire! Ce monstre a deux voix et quatre jambes, c'est un monstre tout à fait précieux.
Il s'approche et il reconnaît Trinculo, qui est accroupi sous Caliban.
— Mais, voyons, si tu es Trinculo, sors de làdessous ou je vais te tirer par tes courtes jambes. Voyons! Oui, c'est bien Trinculo, en vérité. Mais comment diable as-tu fait pour servir de siège à ce veau de lune qui est assis sur ton dos?
Et Caliban, les voyant tous les deux, avec l'admiration de la brute, s'écrie :
— Oh! oh! que voilà de beaux êtres! Oh! s'ils ne sont pas des esprits, qu'est-ce que c'est? Celui-là est un brave dieu, il possède une liqueur céleste qui le fait si bien chanter. Je vais me mettre à genoux devant lui.
Il s'agenouille et il proclame qu'il se fait l'esclave de ce dieu. Comme vous voyez, c'est là une autre image du peuple que vous avez vu, l'autre jour, dans La Mort de César, qui, après le discours d'Antoine, disant que Brutus a si bien parlé, crie : « Faisons-le César! » Caliban, lui, qui vient de se révolter contre Prospero, n'a qu'un désir : se faire l'esclave de ce nouveau dieu qu'il rencontre.
— Oui, dit-il, je te montrerai jusqu'au plus petit bout de terre fertile de l'île et je baiserai ton pied. Je t'en prie, laisse-moi baiser ton pied.
— Avance! avance! Allons, à genoux, et baise mon pied tout de suite.
L'autre se précipite, et, comme Stephano n'est qu'un sommelier, Trinculo trouve cela très ridicule.
— Moi, dit-il, je suis autant qu'un sommelier. Quel imbécile, ce monstre, de se mettre à genoux devant cet ivrogne!
Mais Caliban en appelle tout le temps à l'ivrogne et lui dit :
— Défends-moi, mon maître!
Et, peu à peu, buvant continuellement, Caliban arrive aussi à être complètement ivre, et, lui aussi, se met à chanter. Cette fois, je ne chanterai pas parce que, malgré tout, je ne peux me faire une voix de poisson, je n'y arriverais jamais. Il chante :
— Je ne travaillerai plus, je ne porterai plus de bois dans le feu. Banbanban, cacacacali Caliban a un nouveau maître; cherche un autre domestique. Liberté! Ohé! Liberté!
Et ils s'en vont tous les trois, titubant à travers l'île qui n'a jamais vu d'ivrogne, puisque c'était une île déserte.
446 A TRAVERS SHAKESPEAIî::
D'autre part, en opposition avec cette scène brutale et grossière, voici Ferdinand et Miranda. C'est le plus délicieux duo d'amour, presque plus amoureux que le duo de Roméo et Juliette.
Ferdinand est là qui porte des bûches, qui porte du bois pour allumer le feu et qui peine sous son fardeau, car ce jeune fils de roi qui a dix-huit ans n'est pas habitué à ce métier si dur. Miranda est à côté de lui, et Prospero se tient caché à distance pour voir comment marchent les fiançailles de ceux qu'il aime, son neveu et sa fille.
MiR.\NDA. — Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si fort! Je voudrais que le tonnerre brûle tout ce bois qu'il vous est enjoint d'empiler! Je vous en prie, posez cette bûche, reposez-vous. Lorsqu'elle brûlera, elle pleurera pour vous avoir fatigué. Mon père est enfoncé dans l'étude; je vous en conjure, reposez-vous; il en a au moins pour trois heures avant de sortir.
FERDINAND. — O très chèrc, le soleil se couchera avant que j'aie achevé la tâche que je dois m'efTorcer d'accomplir.
MIRANDA. — Ecoutez. Si vous voulez vous asseoir, je porterai vos bûches pendant ce temps-là. Je vous en prie, donnez-moi celle-là, je vais la joindre à la pile.
FERDINAND. — Oh! uou, précicusc créature, j'aimerais mieux rompre mes nerfs et briser mes reins, que de vous laisser subir un tel déshonneur, pendant que je serais assis à ne rien faire.
MIRANDA. — Mais cette besogne me conviendrait aussi bien qu'à vous; je l'accomplirais beaucoup plus aisément, car mon cœur m'y porte et le vôtre y répugne.
Prospero, caché à quelque distance, est ravi et il les écoute avec joie.
MIRANDA. — Vous avcz l'alf si fatigué!
— Non, non, chère maîtresse. C'est une fraîche matinée pour moi puisque votre présence est là. Dites-moi, je vous prie, dites-moi surtout, afin que je puisse le placer dans mes prières, dites-moi quel est votre nom.
— Miranda. O mon père, dit-elle à part, en le disant, je viens de désobéir à votre ordre.
FERDINAND. — Miranda admirée, véritablement le comble de l'admiration, égale à tout ce qu'il y a de plus précieux au monde, si parfaite, si incomparable! Vous êtes formée avec ce qu'il y a de meilleur dans chaque créature.
MIRANDA. — Je ne connais personne de mon sexe, je ne me rappelle aucun visage de femme, excepté le mien, que mon miroir m'a fait connaître; et de ceux que je puis appeler hommes, je n'en ai pas vu d'autre que vous, mon cher ami, et mon cher père. Comment sont les visages humains ailleurs qu'ici, je ne le sais pas. Mais par ma pudeur, ce joyau de mon douaire, je ne souhaite pas d'autre compagnon que vous, et mon imagination serait impuissante à me créer une figure, en dehors de la vôtre, que je puisse aimer. Mais je babille un peu trop follement et j'oublie les leçons de mon père.
FERDINAND. — Par ma condition, je suis prince, chère Miranda, et aussi, je le crois bien (plaise à Dieu que non et que mon père soit vivant 1) roi peutêtre. Ecoutez parler mon âme. Dès l'instant où je vous vis, mon cœur s'envola pour s'attacher à votre service; c'est là qu'il réside, pour m'enchaîner à cet esclavage, et c'est pour l'amour de vous que je suis un si patient bûcheron.
— M'aimez-vous, vraiment?
— O ciel, o terre! soyez témoins de mes paroles. Couronnez, si je dis vrai, mes déclarations d'un dénouement favorable, et si je n'exprime que de faux semblants, que tout le bonheur qui m'est réservé soit par vous converti en infortunes. Oui, oui, Miranda, je vous aime, je vous révère, je vous honore au delà de toute chose au monde, Miranda!
— Ohl oh! je suis folle de pleurer pour cela, qui me rend si joyeuse.
PROSPERO, à part. — Quelle noble rencontre de deux rares affections. Ah! que le ciel fasse pleuvoir sa grâce sur le sentiment qui vient de naitre en eux,
FERDINAND. — Pourquoi plcurez-vous, Miranda?
MiRANDA. — A cause de mon faible mérite. Il me retient d'offrir ce que je désire donner, et encore davantage de prendre, ce dont je mourrais d'être privée. Mais ceci est pur enfantillage, et plus mon affection cherche à se cacher, plus démesurée elle se montre. Arrière, artificieuse timidité; sois mon inspiratrice, simple et sainte innocence. Je suis votre femme, si vous voulez m'épouser; sinon je mourrai votre servante. Vous pouvez me refuser pour compagne, mais je serai voire servante, que vous le vouliez ou non.
l'ERDiNAND. — NoR, dites quc vous serez la maitresse de ma vie, et moi toujours aussi humble que je le suis maintenant.
MIRANDA. — Mon mari, alors?
— Mais oui! et avec un cœur aussi désireux de l'esclavage que l'esclave fut jamais désireux de la liberté. Tenez, Miranda, voici ma main.
— Oh! voici la mienne avec mon cœur dedans. Et maintenant, cher, adieu pour une demi-heure.
— Ohl oui, mille et mille fois tien!
Et ils se séparent sur ce mot.
Voyez si ce duo d'amour, dans son ingénuité, n'est pas aussi beau et aussi ardent, en même temps, que les plus beaux qu'il y ait dans Bornéo et Juliette.
Nous revenons à nos monstres. Ils sont de plus en plus ivres; ils se disputent, et la dispute est encore aggravée par ceci, qu'Ariel vient voler au-dessus d'eux, complètement invisible, et qu'à tous les mots qu'ils disent il jette des interruptions, si bien que
l'un croit que c'est l'autre. Ainsi, quand Caliban dit :
— Oui, tu seras le maitre de l'île, et moi je te servirai. Je te réponds que quand nous rencontrerons -Prospero, tu pourras lui enfoncer un clou dans la lête.
— Tu menst
— Hein? Quel nigaud que cet arlequin qui dit que je mens. Paillajsse odieux! J'en supplie Ta Grandeur, écoute-moi. Donne-lui des coups, tiens, retire-lui sa bouteille, quand il ne l'aura plus, il ne pourra plus boire que de l'eau salée; moi, je ne lui montrerai pas les sources vives,
— Mais qu'est-ce que j'ai fait? dit Trinculo. Je iîai rien fait! Alors, je vais m'en aller plus loin.
STEPHANo. — N'as-tu pas dit qu'il mentait?
LA VOIX d'ariel, dans l'air. — Tu mens!
Vous voyez le quiproquo qui continue. A chaque mot qu'ils disent, Ariel lance une interruption et ils Unissent par se battre. Mais néanmoins ils complotent. Ariel ira tout raconter à son maître.
Le complot est celui-ci : ils essaieront de surprendre Prospero endormi dans sa grotte. Et, alors, grâce à Caliban, on lui plantera un clou dans la lète, après quoi Caliban considérera Stephano non seulement comme son maitre, mais comme son dieu. Et Ariel, pour les égarer et les faire partir, se met à souffler en un chalumeau accompagné d'un tambourin, et aux sons de cette musique, les trois ivrognes s'en vont, perdus à travers la campagne, et tandis qu'ils s'en vont, on comprend dans quelle île féerique nous sornmes, ou comprend que cette île, c'est l'œuvre de Shakespeare. Voilà un des symboles qui sort brusquement, cueillons-le comme une fleur sauvage. C'est Caliban lui-même qui l'explique, c'est une brute qui vit dans cette île, qui vit dans cette œuvre de Shakespeare, et qui leur dit :
— N'ayez pas peur, l'île est ainsi pleine de bruits, de sons, d'airs doux qui donnent du plaisir et ne font pas de mal. Quelquefois, mes oreilles bourdon-
450 A TRAVERS SHAKESPEARK
nent des accords de mille bruyants instruments; d'autres fois, ce sont des voix si douces que s'il m'arrlve de m'éveiller après un long sommeil, elles vont me faire dormir encore, et alors, si je rêve, il me semble voir les nuages s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi, si bien que je m'éveille sur ces entrefaites, je pleure, je pleure du désir de rêver encore.
Oui, voilà l'effet que peut faire la poésie, même sur un être comme Caliban.
Et ils continuent de marcher, suivant la musique,, le chalumeau et le tambourin, et ils s'en vont dans une autre partie de l'île.
Alors, là, nous avons le roi, le <luc, leur suite. On complote, et c'est Ariel qui vient encore tout sauver. Il réveille le brave conseiller Gonzalo, pour qu'il défende son maître en danger de mort. Nousne nous occuperons pas de tous ces misérables, nous allons voir simplement Ariel qui vient, — car tout est féerie, — tout d'un coup parmi le tonnerre et les éclairs, sous la figiire d'une harpie. Une table se dresse, couverte de mets. Ils vont manger; mais Ariel balaie avec ses ailes tous les mets. Les autres, veulent le frapper de leur épée, mais il leur dit ;
— Non, non! vous pouvez frapper de votre épée, vous ne me toucherez pas, vous n'enlèverez pas une plume à mes ailes!
Et il ajoute :
— Vous êtes des misérables. Toi, tu t'es allié avec le roi de Naples pour chasser ton frère, Prospero; toi, tu viens maintenant de conspirer pour ôter la vie à ce roi et mettre sur son trône son frère Sébastien. Vous êtes d'infâmes misérable.*î...
Je vous passe la tirade, qui est fort belle. Ariel s'évanouit dans un éclat de tonnerre, et, aux accords d'une douce musique, entrent des fantômes qui dansent avec des grimaces, des mines moqueuses et en montrant du doigt les coupables. Ceux-ci sont pris de remords, ils sentent l'horreur du crime qu'ils ont fait faire. Et c'est bien cela qu'a voulu Pros-
pero, car, je vous le répète, il n'a aucune méchanceté; bien au contraire, il veut !e repentir des coupables el leur retour au bien.
Je suis forcé d'aller aussi vite que possible. Je reviens, maintenant, à la grotte où Prospero est avec Ferdinand et Miranda.
— Je vous ai trop sévèrement puni, dit-il au jeune homme. C'est la compensation que vous allez recevoir, qui réparera mon offense; car je vous ai donné une des fibres de ma propre vie, ou, pour mieux dire, celle pour qui seule je vis. Une fois encore je la remets entre tes mains. Tous les tourments que je t'ai imposés n'ont eu pour but que de mettre à l'essai ton amour, et tu as merveilleusement supporté l'épreuve. Ici, à la face du ciel, je ratifie le riche présent que je te fais.
Et, pour fêter leurs fiançailles, il ordonne à Ariel de jouer un masque. Un masque, c'est une de ces pièces mythologiques qu'on aimait à la Cour d'Elisabeth. Nous avons ici un petit intermède, mais qui a pour comédiens les sylphes, les lutins qui arrivent habillés, — ceci devait être charmant si c'était réalisé, ce devait être joué par des enfants, — qui arrivent habillés en Iris, en Cérès, en nymphes, et, au moment où la danse s'anime, les Nymphes disent :
— Vous aussi, moissonneurs, brûlés du soleil et qu'août accable, sortez de vos sillons et livrez-vous à la joie. C'est un jour de fête, mettez vos chapeaux de paille de seigle et unissez-vous par groupes, à ces fraîches nymphes dans une danse rustique.
Et on voyait entrer des laboureurs dans le costume de leur condition, s'unissant aux nymphes et dansant avec elles une danse gracieuse.
Cela encore est symbolique de toute l'œuvre de Shakespeare ou l'on voit, en effet, des êtres féeri-
452 A TRAVLRS SHAKESPEARE
ques, des rois, des êtres surnaturels, et puis de puuvres gens du peuple, des humbles, des marins, des paysans, car il les aimait, et il leur prouve du mieux possible son amour, en les mêlant précisément à ces personnes de haute condition, dont ils deviennent les égaux, en les faisant danser avec des nymphes.
Mais voici que, brusquement, la féerie va être interrompue par les trois ivrognes qui reviennenl pour massacrer Prospero. Cependant, avant qu'elle ne soit interrompue, au moment où tout s'évanouit et où l'action terrible et noire va reprendre, écoutez ce que dit Prospero. Ceci, c'est probablement le testament de Shakespeare sur son œuvre, sur l'œuvie du poète. Il leur dit :
— Oui, tout vient de s'évanouir. Ces êtres, ces acteurs que vous venez de voir, comme je vous l'ai dit avant, étaient tous des esprits, et ils se sont fondus en une sorte d'air, en un air raréfié, subtil...
C'est-à-dire que l'œuvre du poète, quand elle a fait ce qu'elle devait faire, s'en va comme une bulle de savon qui crève.
— Et, comme l'édifice sans base de cette vision que vous venez d'avoir, les tours couronnées ou coiffées de nuages, les palais somptueux, les temples solennels, même ce grand globe du monde (voyez, la comparaison monte), tout cela, et tout ce qu'il possède en héritage, tout ce qui est le doux air du monde, se dissoudront, doivent se dissoudre, comme cette insubstantielle parade, qui s'est évanouie el qui n'a pas de substance, ne laissera pas derrière elle une vapeur, un flocon de vapeur.
Puis, la phrase qui est célèbre : « Nous sommes faits de la même étoffe que sont faits nos rêves. »
En réalité, nous ne sommes que des rêves, et notre petite vie est environnée de sommeil. Il ne dit pas de sommeil, d'une sorte de sommeil.
Ceci est presque la réplique — je vous le dirai fout à l'heure — du terrible mot mis dans Macbeth: « La vie est un conte conté par un idiot. » Non,
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notre vie est un rêve, enveloppé dans du sommeil, dans un sommeil, et nous sommes faits, et notre vie, qui a l'air d'une substance, est faite de la même étoile que nos rêves.
Et, après ceci, nous voyons arriver ces malheureux ivrognes qui viennent là se disputer. Ariel, pour les arrêter, a suspendu, sur des cordes, des oripeaux brillants : ils se les arrachent et s'en revêtent, pour faire croire qu'ils sont rois. On dirait une tribu de ces nègres du centre de l'Afrique qui demandent toujours un petit morceau de galon, s'imaginant qu'ainsi ils deviennent les égaux des blancs. Les ivrognes continuant à se disputer, on les fait poursuivre par des chiens. On entend encore : « Baôool Voôoo! » Ce sont les esprits qui les poursuivent.
Et nous allons arriver tout de suite à la fin. Hélas! je suis navré que ce soit la fin. Je voudrais avoir à vous parler de Shakespeare encore pendant de lonc[s mois. On pourrait en parler toute sa vie; on ne trouverait jamais tout ce qu'il y a entre les lignes, ni dans les mots.
Ariel donne là des nouvelles de tous ceux qu'il a dispersés. Tous sont pleins de remords, et il dit à Prospero :
— Si vous les voyiez maintenant, votre cœur en serait vraiment touché.
— Crois-tu, esprit?
— Le mien le serait, dit Ariel, si j'appartenais à la race humaine.
Mais Prospero, le bon poète Prospero, l'incarnation de Shakespeare, appartient,- lui, à la race humaine.
— Le mien aussi le sera. Eh quoil toi qui n'es rien que de l'air, tu éprouverais un frisson de pitié, une émotion pour leurs peines; et moi qui suis de leur espèce, moi qui sens aussi vivement, moi qui
suis passion comme eux, je ne serais pas plus tendrement touché que toi?
Homo sum, et nihil humani a me alienum puto.
Lui aussi, le poète, lui qui est au sommet, dans le sublime, dans l'éther, dans la pensée, est un pur esprit comme Ariel; mais il est homme par certains côtés; il a de la passion, il a de la pitié, et c'est pourquoi il devient tL.ndre pour tous les malheureux. Il va leur pardonner, et il va même renoncer au pouvoir magique qui le rend supérieur aux autre;-;, il va redevenir leur égal.
li donne congé à tous les esprits qui l'ont aidé, les elfes, les nymphes des ruisseaux, des lacs dormants et des bosquets. Je ne peux pas vous lire toute la tirade, qui est absolument délicieuse; en anglais, c'est une merveille de sonorité et de poésie. Et, en même temps, il définit l'art du poète, du créateur, qui, avec ces riens subtils que sont les esprits et la musique des choses, sait nous émouvoir.
— Oui, grâce à vous qui êtes des êtres bien faibles, qui êtes de pauvres petits esprits, grâce à votre aide, j'ai pu, dans tout l'éclat de son midi, obscurcir le soleil, évoquer les vents à la rage séditieuse, déchaîner la guerre rugissante, entre la vaste mer et la voûte azurée, allumer le tonnerre aux grondements redoutables et décapiter avec la propre foudre de Jupiter le chêne orgueilleux qui lui est cher, faire trembler les promontoires sur leur base massive, retourner par leurs racines le cèdre et le pin, ordonner aux tombeaux de réveiller leurs dormeurs, d'ouvrir leurs portes et de les laisser sortir. Oui, voilà, avec l'aide des esprits, voilà jusqu'où mon art a pu porter sa puissance.
Voyez, en effet, si toute l'œuvre de Shakespeare ne vous donne pas l'image exacte de ce qu'il vient de dire là : il peut bouleverser la nature et plus même que des rochers, puisqu'il peut bouleverser des cœurs.
— Mais, dit-il, j'abjure ici cette impérieuse magie, et lorsque je vous aurai ordonné — ce que je /ais
en ce moment — un peu de musique céleste pour opérer sur les sens de ces hommes le but que je poursuis, alors je briserai ma baguette de magicien, je l'enfouirai à plusieurs toises sous la terre, et, plus avant que n'est encore descendue la sonde, je plongerai mon livre de magie sous les eaux.
Hélas! c'est ce qu'il a fait, puisque, après La Tempête, il n'a plus jamais écrit.
Prospero va pardonner à tout le monde, il va reprendre son vêtement de duc de Milan, il va redevenir un homme avec un chapeau de feutre, avec sa rapière pareille aux autres, et son cher Ariei va le quitter. Et, cependant, il vient, ce charmant Ariel, il chante encore une délicieuse chanson, il dit :
— Joyeusement, joyeusement, je vais m'en aller; je vais être libre, je vais aller sucer le miel dans les fleurs, avec l'abeille.
Une dernière féerie. La voici. Devant les malheureux repentants qui sont là, à l'entrée de la grotte élargie, l'on voit paraître dans le fond Ferdinand et Miranda qui sont en train de jouer aux échecs.
— Mon doux seigneur, dit Miranda, vous me trichez.
— Non, mon cher amour, je ne le ferais pas pour le monde entier.
— Oui, et vous me disputeriez par tricherie une vingtaine de roj'aumes que je dirais que vous jouez franc jeu.
ALONzo. — Allons, ceci est encore une fantasmagorie de l'île. J'aurai donc perdu deux fois un fils chéri?
FERDINAND. — Bien que les mers menacent, elles sont compatissantes! Je les ai maudites sans sujet!
Il se jette au cou de son père.
Alors, tout s'explique. Et voici un admirable cri de Miranda. Elle voit tous ces gens qu'elle n'avait jamais vus. Des hommes, elle ne sait pas ce que c'est! Elle peut croire qu'ils sont hideux. Non, ne le pensez pas.
— 0 merveille! s'écrie-t-elle, que de superbes
45() A TRAVF.HS SUAKKSl'EAnE
créatures de tous côtés! Comme le genre hum;uii est beaul Oh! l'excellent nouveau monde qui contient un tel peuple!
— Oui, dit Prospero, le monde est beau, il est nouveau pour toi.
Voilà, en efTet, ce que le poète sait faire et doit toujours faire; grâce à lui, chaque génération qui arrive à la vie s'écrie :
— Oh! que la vie est belle, que le monde est beaul
Ils auront bien le temps de voir si ce n'est pas vrai; mais, pour le moment, ils disent que la vie est belle, et ils l'aiment, et c'est précisément ce que Shakespeare a voulu expliquer là.
Ariel ramène ensuite les matelots, tout l'équipage, il ramène même Galiban et les deux ivrognes, à qui aussi on pardonnera. Et alors Prospero dit :
— Nous allons retourner tous à Naples, on mariera ces deux amants et ils deviendront duc et duchesse de Milan. Quant à moi, dit-il, je rentrerai à Milan, je m'y retirerai, et là, sur trois de mes pensées, il y en aura une pour la tombe.
Et il dit à Ariel, à son délicat Ariel qui est l'emblème de son génie, qui est sa pensée la plus subtile, il lui dit adieu bien simplement, mais d'une façon très touchante. Il lui dit :
— Toi, mon Ariel, mon petit oiseau, retourne aux éléments. Sois libre et porte-toi bien.
Et il dit lui-même l'épilogue.
— Maintenant, dit-il aux spectateurs, tous mes charmes sont détruits; je n'ai plus d'autre force que la mienne propre et elle est bien faible.
Il veut dire :
— Je suis redevenu un homme, je ne suis plus l'être de génie, je n'écrirai plus Hamlet, Othello, Le Eoi Lear, La Tempête, je ne veux plus écrire, je ne veux plus rien faire; maintenant, je n'ai plus fl'esprit pour exécuter, ni d'art pour chanter, et ma Jin dernière sera le désespoir, à moins que je ne
sois secouru par la prière qui pénètre si avant qu'elle emporte d'assaut la miséricorde divine elle-même et 'lélie de toutes les fautes. Comme vous voudriez obtenir le pardon pour vos péchés, permettez à votre indulgence de m'accorder enfin la liberté.
Et c'est là-dessus qu'il est retourné à Stratfordsur-Avon, et Ton a les larmes aux yeux en pensant que, lorsqu'il a écrit cela, il a décidé qu'il redeviendrait un homme comme tout le monde.
Oui, il ira là-bas végéter, redevenir une pauvre plante humaine, un brin d'herbe parmi les brins d'herbe; il finira sa vie avec le vieil usurier; avec des ivrognes tels que ceux qu'il vient de dépeindre, il boira des verres de bière; il mourra peut-être., comme l'a prétendu M. Demblon, d'indigestion et d'ivrognerie.
Cela ne prouverait qu'une chose : c'est qu'à ce moment, il avait constaté trop amèrement la tristesse de la vie, et qu'il voulait garder pour lui seul cette constatation désolante. Mais du moins, en se retirant de l'âpre bataille, il laissait son testament dans La Tempête, le testament de son cœur, moins désespéré que celui de sa pensée. Il ne voulait point partir sur la sinistre formule exprimée jadis par son Macbeth aux abois :
— La vie est un conte conté par un idiot, plein de bruit et de furie, ne signifiant rien.
Il y ajoutait ce post-scriptiim encourageant et donnant un sens à la vie :
— Nous sommes vêtus de la même étoffe que nos rêves.
Et cela voulait dire :
— Le tout, quelle que soit la vie, c'est donc de la faire belle par nos rêves.
Ainsi pouvait-il s'en aller en paix avec sa conscience de poète, même s'il mourait de tristesse philosophique à Stralford, puisqu'il semait, de son dernier geste, dans le cœur des hommes, la foi en la beauté des rêves. Et peut-être la plus noble façon
de mourir, pour un poète, est-elle, en effet, de mourir en léguant aux autres la religion de la Beauté, même s'il n'est plus lui-même absolument certain de l'avoir <.encore.