‹ A travers ShakespeareChapitre 8 sur 9 · I.E noi LEAR 82t · texte numérisé non relu

I.E noi LEAR 82t

première fille, Goneril, où il doit passer un mois. Mais, hélas! au bout de très peu de temps, Goneril est lasse d'héberger cent chevaliers que le roi mène avec lui; car il persévère à être un roi généreux, fastueux, prodigue. Ces chevaliers sont, d'ailleurs, un peu turbulents; Goneril s'en plaint; et lui, furieux, va chez se seconde fille, Régane, en se disant qu'au moins celle-là sera bonne pour lui. A ce moment, Oswald, l'intendant de Goneril, se montre grossier avec le roi; et Kent, le serviteur tendre et aimant (qui est revenu déguisé et que le roi ne reconnaît pas, car il a déjà la tète un peu faible), Kent rosse Oswald avec tant de vigueur, que Je bon roi le prend à son service et va l'emmener à travers son exil.

Ici, survient le fou, le bouffon, sur le rôle duquel il faudrait nous appesantir; mais nous n'aurions pas le loisir de le faire; et, d'ailleurs, je suis obligé de vous confesser que l'esprit est une chose intransvasable d'un pays dans un autre. Les plaisanteries du bouffon sont délicieuses en anglais; ce sont des jeux de mots, des pointes, des calembredaines, quelquefois des grossièretés comme peut s'en permettre un bouffon, qui est un pauvre homme du peuple; et le tout, en anglais, est ravissant; mais en français, neuf fois sur dix, cela perd tout son charme et tout son esprit. Je ne vous en traduirai de temps en temps un petit mot que lorsque je croirai pouvoir le faire, et que le français s'y prêtera. L'essentiel sera de vous faire remarquer que, partout, ce bouffon est le seul ami qui reste au roi Lear avec son serviteur Kent, et que ce fol lui dira toujours ce qu'il doit lui dire, la vérité, les mots de sagesse, à quoi le roi ne croira jamais.

Comme Goneril se plaint du bouffon qui est insolent, comme elle se plaint aussi des chevaliers, Lear est furieux. Il s'en va donc retrouver sa seconde fille. Mais Goneril à vite écrit à Régane ce qui se passe, que leur père est très exigeant, et, quand il arrivera, qu'il faut lui répondre comme elle lui a répondu elle^ même, sévèrement, durement.

22â A TRAVERS SHAKESPEARE

Le voilà donc parti, affolé, et, dès ce moment, tout prêt à la démence, que l'on sent poindre, quand déjà il dit :

— Oh! ne permettez pas que je devienne fou! Que je ne devienne pas fou, ciel clément! Gardez-moi en équilibre! Ah! je ne voudrais pas, je ne voudrais pas être fou!

Et c'est ainsi qu'il ari'ive dans le château de Glocester, où Régane est en ce moment en visite de fête.

Glocester vient d'être tout à fait conquis par son fils Edmond contre Edgar, à tel point que le père, croyant qu'Edgar a voulu le faire mourir, met à prix la tête de ce prétendu parricide, qui est, au contraire, comme vous le constaterez plus loin, un fils exemplaire et charmant.

Là-dessus, le roi trouve, puni, exposé aux fers, a. la porte du château, son bon serviteur Kent, venu là déguisé comme toujours. C'est Régane et Cornouailles, devant l'insolence de Kent envers Oswald, qui l'ont puni de ce châtiment, consistant à être botté de fer depuis les chevilles jusqu'aux genoux; et il a passé là toute la nuit. Le roi est outré de fureur, qu'on ait infligé ce supplice à un homme qui était son messager; mais il a beau réclamer, Glocester vient lui dire que ni Cornouailles, ni sa fille Régane, ne peuvent lui répondre en ce moment.

— Intraitables, dit-il.

— Intraitables? Qui donc est intraitable quand le roi parle?

Car le pauvre vieux se croit toujours le roi.

Enfin, Cornouailles et Régane viennent, mais c'est pour l'insulter; ils viennent pour dire que Goneril a eu raison de le renvoyer, qu'elle-même, Régane, fera pareillement, et pire encore. Et alors voilà le pauvre roi s'exaltant contre ses deux filles qui l'ont renvoyé toutes les deux, et qui dit :

— Je ne resterai ni chez l'une, ni chez l'autre. J'aimerais mieux encore aller chez la dernière, celle qui est partie pour la France.

Mais, d'autre part (suivez bien, je fais tout ce que je peux pour vous rendre clair cet imbroglio, qui est cirroyablcnient embrouillé; il n'y a pas de drame de Bouchardy qui le soit autant), d'autre part, Edgar, que nous avons vu chassé, sa tête mise à prix, se demande comment échapper à la meute déchaînée contre lui. Il a passé une première nuit dans le creux d'un arbre, puis il est parti à travers la lande, et, pour se cacher, il imagine le déguisement suivant. Il y avait alors, en Angleterre, des errants, des fous, qu'on appelait... des « pauvres Tom », ou des espèces de Turlupins. C'étaient des fous à moitié guéris qui sortaient de Bedlam et qui allaient mendier, tantôt avec des prières, tantôt avec des hurlements, pour se faire donner à manger. Or, Edgar, le fils de Gloccster, s'est déguisé en l'un de ces extraordinaires mendiants, et il en raconte lui-même ainsi le projet, avant de l'exécuter :

— Je barbouillerai mon visage de boue; je roulerai une couverture autour de mes reins; j'embrouillerai mes cheveux de nœuds comme s'ils avaient été mêlés par un lutin; et j'exposerai bravement ma nudité à ciel ouvert, aux vents et aux persécutions du climat. Cette contrée m'offre des exemples de mendiants de Bedlam qui, avec des beuglements, enfoncent dans leurs bras nus des épingles, des épines de buissons, des clous, des tiges de romarin, et qui, sous cet horrible aspect, parcourent les petites fermes, les pauvres chétifs hameaux, les bergeries, les moulins, et, quelquefois, par des malédictions de lunatiques, quelquefois par des prières, forcent la charité de leurs habitants. Pauvre Turlupin! Pauvre, pauvre Tom! C'est encore quelque chose, d'être un pauvre Tom! Edgar, ce n'est plus rien.

Et vous contemplerez, tout à l'heure, réunies dans la lande, ces trois démences : l'un, le bouffon du roi (un fou spécial; est-ce un fou? est-ce un sage? mais, quand même, un être qui a quelque chose de dérangé dans l'esprit); l'autre, qui simule le fou de Bedlam; et, enfin, le vrai fou, le roi Lear; et ces trois

folies vont se confondre, dialoguer, se surexciter, s'exalter mutuellement.

Revenons au roi Lear seul, qui attend la réponse de sa fille et de son gendre, et à qui Glocester vient annoncer qu'on ne veut pas le recevoir, puis à qui Régane dit outrageusement qu'il ferait bien d'aller demander pardon à sa fille Goneril, puisqu'il a eu le tort de l'ofi'enser, sur quoi il s'écrie :

— Moi, demander pardon à ta sœur, misérable enfant!

Et il les insulte, il les maudit. Mais il a beau les maudire, elles sont les plus fortes. Elles lui disent qu'il n'a pas besoin de cent chevaliers, pas même de cinquante!

— Et quel besoin avez-vous d'un seul, dit Régane (car c'est elle la plus cruelle, la plus vipère des deux), oui, même d'un seul?

— Quel besoin? répond le roi. Mais le besoin, le besoin! On a besoin du superflu comme du nécessaire. Une femme a besoin de toilettes! Un mendiant lui-même a besoin d'un superflu, qui lui est le seul nécessaire. Eh bien! moi... Mais non, non! Toute réflexion faite, ce dont j'ai besoin, c'est de patience. Et je m'en irai! Mais je ne pleurerai pas! Ah! j'ai grande cause de pleurer! Mais ce coeur se brisera en cent mille pièces, avant que je pleure. O insensé, insensé! Je vais devenir fou, je le sens, je vais devenir fou!

Et il s'en va, éperdu, hagard, échevelé, et, au moment même où il part, on entend le bruit d'un orage qui monte à l'horizon.

— Relirons-nous, dit Cornôuailles, il va y avoir un orage épouvantable.

RÉGANE. — La maison est petite. Le vieillard et ses gens ne peuvent pas y être aisément logés. ooNERiL. — Et le blâme en doit retomber sur lui.

Il s'est arraché lui-même au repos. Il faut qu'il subisse les conséquences de sa sottise.

RÉGANE. — Oh! pour ce qui est de lui en particulier, je le recevrais avec plaisir; mais pas un seul des hommes de sa suite.

GONERiL. — C'est aussi mon intention!

Glocester revient et leur dit que Lear, en rage, est parti à travers la lande, dans cette lande déserte où il n'y a pas un abri; et les deux infâmes filles disent :

— C'est bien! Fermons nos portes, car ses chevaliers pourraient être excités et revenir, dangereux pour nous. Laissons-le aller! Tant pis pour lui! Nous, mettons-nous à l'abri de la tempête, et qu'on barre les portes.

Et nous voici au troisième acte. J'ai été vite dans cet exposé, tenant à vous rendre clairs tous les détails de l'imbroglio afin de donner toute son horrible clarté au drame dont s'épanouit ici la rose la plus monstrueuse.

La voici dans toute la splendeur de sa prodigieuse horreur.

Représentez-vous d'abord bien le décor. Au fond, à certains tableaux (car on va en diff"érents endroits de la lande, de la bruyère), au fond, de temps en temps, on aperçoit le château de Glocester, où les deux filles, avec leurs maris, sont en train de souper au chaud, de faire bombance; en en voit flamber les fenêtres en joie, tandis que, par la lande, erre, passe et repasse le pauvre vieux roi, suivi de Kent, son serviteur; de Glocester, qui fait la navette entre lui et la maison où l'on ne veut pas le recevoir, et suivi surtout de son fou, qui le console avec des calembredaines, et du troisième fou, qui va surgir dans un instant, mettant le comble à cette horreur.

Le roi va et vient, vague et divague, parait et disparaît; il semble ballotté par le vent, comme une

feuille morte. Tenez! Regardez-le! Le voici tout seul ici, avec son bouffon. La tempête est devenue efl'royable! Des tonnerres! Des éclairs! La pluie, qui tombe comme un torrent, glace sa peau. Le vieillard se promène au milieu de cette tempête, de ce hourvari, avec sa barbe et ses cheveux qui se dressent en l'air comme s'ils étaient des fous eux-mêmes. Et il clame, dans le fracas :

— Soufflez, vents! Oui, oui, soufflez! Faites éclater vos joues! Faites rage! Cataractes et trombes, vomissez vos flots jusqu'à ce que vous ayez submerge nos clochers, et noyé les coqs de leurs flèches! Flammes sulfureuses, rapides comme la pensée, avantcourrières des foudres qui fendent les chênes, venez, venez griller mes cheveux blancs!

En vain le bouff'on lui dit, avec des mots enfantins :

— Ecoute, écoute, nononcle, mon oncle! L'eau bénite de cour, dans une chambre sèche est préférable à cette eau de pluie à ciel ouvert! Bon nononcle, rentrons! Demande la bénédiction de tes filles; car, vois, la nuit n'a pitié ni des gens sages, ni des fous!

LE ROI. — Gronde à plein ventre, tempête! Crache, feu! Vomis, vomis, pluie! Ah! ah! ni la pluie, ni le vent, ni le tonnerre, ni le feu, ne sont mes filles! Je ne vous accuse pas d'ingratitude, vous, éléments! Je ne vous donnai jamais un royaume; je ne vous appelai jamais mes enfants; vous ne me devez rien, aucune obéissance! Eh bien! Eh bien! laissez tomber votre horreur, selon votre plaisir. Me voici là, moi, votre esclave, un vieillard pauvre, faible, infirme, méprisé. Allez! allez! Ecrasez-moi! Vous en avez le droit, vous, vous qui n'êtes pas mes enfants!

Le fou essaie encore de le consoler avec des chan- .sons, et Kent arrive.

— Hélas! dit-il. Sire, êtes-vous ici? Oh! les êtres qui aiment la nuit, eux-mêmes n'aiment pas les nuits pareilles à celles-ci! Les cieux courroucés effraient les rôdeurs des ténèbres, et les obligent à garder la

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tanière. Ahl depuis que j'existe, je ne me rappelle pas avoir entendu parler de telles nappes de feu, de tels craquements horribles de tonnerre, de tels grondements de vent rugissant, de pluie aussi cataractantel

Et, en effet, la tempête redouble, comme si le ciel était dément.

KENT. — Hélas! hélas! tête nue, ô mon gracieux seigneur! Tout près d'ici se trouve une hutte qui vous prêtera quelques secours contre la tempête. Venez vous y reposer, tandis que je retournerai, moi, vers cette dure maison, plus dure que les pierres dont elle est bâtie, et dont on vient encore, à l'instant même, de me refuser l'entrée quand je suis allé la demander pour vous. Oui, j'y retournerai, j'essaierai de contraindre leur alTabilité avare.

LEAR. — Ma raison, je le sens, commence à s'égarer. (Au bouffon.) Oui, oui, marchons! Marchons, mon enfant! Comment vas-tu, mon enfant, mon fou? As-tu froid? J'ai si froid moi-même! Dis, toi, où estelle, cette chaumière, mon ami? — Ah! quel art étrange possèdent nos besoins! Des choses viles, ils peuvent en faire de précieuses! Allons, où est-elle, votre hutte? 0 mon fou, mon pauvre drôle, j'ai encore dans mon cœur une place qui souffre pour toi!

Et le fou chante en riant

Celui qui a un tout petit peu d'esprit.

Hé ! ho ! le vent et la pluie !

Doit se contenter de son lot de hasard,

Quand même il pleuvrait tout le temps.

Homo siim, humani nihil a me alienum. puto.

LEAR. — Oui, oui, c'est vrai, mon enfant! Allons, mène-moi à cette hutte, cher ami, mène-moi.

Et le fou continue à chanter et à enfiler des calembredaines.

Ils marchent dans la lande. Ils disparaissent. Un autre décor surgit : c'est dans le château de Glocester. Dans ce château, un autre drame aussi continue, le second des trois draines enchevêtrés.

Glocester confie à Edmond avoir reçu une lettre annonçant que le roi de France envoie une armée en Angleterre; or, cette lettre, le misérable Edmond, qu'il croit son iils chéri, va s'en servir pour faire condamner son père comme il a fait condamner son frère. La malédiction des filles ingrates contre leur père, contre le roi Lear, a son écho ici, parallèlement, par ce fils infâme contre son père qui a été trop bon pour lui.

Nous revenons dans la lande, pour un autre tableau. Vous le voyez, les tableaux se succèdent; et par la magie de ce théâtre shakespearien, on peut, en même temps, vivre dans quatre ou cinq endroits différents.

Le roi et ses amis sont arrivés devant la hutte promise, et c'est là que va se combiner le comble de l'horreur : le trio des fous faisant comme une explosion de démences.

— Oh! gémit le roi, par une nuit pareille, mes filles, m'avoir mis dehors I Tombe, pluie, tombe! Je te supporterai! Par une nuit comme celle-ci, ô Régane, ô Goneril, votre vieux bon père, dont le cœur franc vous donna tout... Mais non, non... Ce chemin-là conduit à la folie. Evitons-le! Assez là-dessus!

KENT. — Tenez, mon bon seigneur, voici la hutte! Entrez!

LEAR. — Je t'en prie, entre toi-même. Cherche tes propres aises. Cette tempête au moins ne me permettra pas de réfléchir à des choses qui me feraient plus de mal qu'elle-même. Cependant, j'entrerai, plus tard... Entre, d'abord, toi, mon fou, mon enfant, passe le premier.

Et, resté seul sous le vent, l'averse et le tonnerre, ce pauvre vieux roi, qui est bon, savez-vous à quoi il pense? Il ne pense plus à ses propres calamités. Il pense (et voyez le profond regard du poète dans l'avenir), il pense aux petits, aux gueux, aux humbles, à ceux pour qui personne, alors, n'avait de pensée: et il dit, le vieux roi :

— 0 indigence sans asile!... Entre, va, mon fou, entre! Moi, je vais prier, et puis je dormirai.

Et la voici, sa prière, son admirable prière, au vieux roi martyr :

— Pauvres misérables nus, en quelque endroit que vous soyez, vous qui recevez l'averse de cette tempête sans pitié, comment vos têtes sans toit et vos ventres sans nourriture, comment votre dénuement en loques et percé à jour de toutes parts, pourrontils vous protéger contre des temps pareils à celuici? Ah! j'ai pris trop peu de souci de votre condition, jadis! Accepte cette médecine-là, toi, toi, ma Majesté! Expose-toi de manière à sentir ce que les misérables sentent, afin de verser sur eux ton superflu et de montrer plus tard des cieux plus justes.

Voilà ce qu'il dit, ce roi, voilà sa prière, et celle de Shakespeare, vers des cieux plus justes, meilleurs aux pauvres gensl

A ce moment, dans l'intérieur de la cahute, on entend une voix : c'est Edgar, en pauvre Tom de Bedlam, qui crie :

— Une brasse et demie d'eau! Une brasse et demie d'eau! Pauvre Tom!...

Le bouffon sort précipitamment de la cabane, effaré, criant au roi :

— N'entre pas, nononcle, n'entre pas! il y a un esprit! Secourez-moi!

KENT. — Donne-moi la main. Qui donc est là?

LE BOUFFON. — Un esprit, je te dis. Il prétend que son nom est pauvre Tom.

KENT, vers le fond de la cabane. — Qui es-tu, toi qui grommelles là dans la paille? Sors!

EDGAR, bondissant. — Arrière! Le méchant démon me poursuit! A travers la piquante aubépine souffle le vent froid... Brrr, brrr... "Va à ton lit froid, réchauffe-toi dedans.

LEAR. — Est-ce que tu as tout donné à tes deux filles, toi aussi? Est-ce pourquoi tu en est venu là?

EDGAR. — Qui donc donne quelque chose à pauA're Tom? Le méchant démon l'a poursuivi à travers le

feu, à travers la flamme, à travers gués et gouffres d'eau, par-dessus bourbiers et fondrières. Il a mis des couteaux sous son oreiller, et des cordes dans son banc d'église; il a mis de la mort-aux-rats dans son potage; il lui a insinué l'orgueil dans le cœur, afin qu'il fit trotter son cheval bai sur des ponts larges de quatre pouces... Dieu bénisse tes cinq sens!... Tom a froid. Ah! da, da, da, da, da! Que Dieu te préserve des ouragans, des astres malins et du refroidissement! Faites la charité à pauvre Tom, que le méchant démon tourmente. Ah! si je pouvais le tenir là, maintenant, et là, et là encore, et là.

LEAR. — Ah! comment est-ce que ses filles l'ont amené jusque là? Ne pouvais-tu pas te réserver quelque chose? Tu leur as donc tout donné? Eh bien! que toutes les pestes que dans l'air flottant la destinée suspend sur les crimes des hommes tombent sur tes filles.

KENT. — Mais il n'a pas de filles, Sire.

LEAR. — Il n'en a pas? A mort, traître, à mort! Rien n'aurait pu précipiter une créature humaine dans un tel degré d'abjection, s'il n'avait pas eu de filles ingrates.

Alors, Edgar chante :

Pillicock s'assit sur la colline de Pillicock. Halloo ! Hallooo ! Looo ! Loo !

LE FOU. — Oh! cette froide nuit nous change tous en fous, décidément!

EDGAR. — Prends garde! Prends garde au méchant démon! Obéis à tes parents! Tiens religieusement ta l^arole! Ne jure pas! Ne jure pas...

Et il continue à déblatérer, chantant des chansons, imitant le vent, disant que le vent fait : Hou! Hou! et, à chaque instant, comme refrain, parmi les noms des démons qui le tourmentent. Modo, Mahu, Smulkin, Flibberliggibet, criant :

— Tom is cold! (« Tom a froid, w)

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Et voilà les visions auxquelles le pauvre roi, déjà lui-même affolé, à demi-fou, est en proie. Si bien qu'il finit par arracher ses vêtements; à quoi le bouffon lui objecte :

— Je t'en prie, nononcle, du calme! C'est une mauvaise nuit pour nager.

C'est au milieu de ce cauchemar que revient Glocestcr, qui ne reconnaît pas son fils Edgar, déguisé en fou chez Bedlam.

Et, cependant, là-bas, chez Cornouailles, les complots continuent. Cornouailles a la lettre qui lui a été livrée par Edmond, et jure vengeance contre Glocester; car il croit que Glocester l'a trahi.

Entre temps, le vieux Lear est arrivé au bout de sa promenade folle dans la lande. Il est à l'abri, enfin, dans une chambre de la ferme. Là, un véritable accès de folie le prend. Il veut juger ses filles, il fait placer ses amis, qu'il prend pour elles, et les juge comme si c'était Goneril et Régane. Edgar en oublie son rôle et se met à pleurer.

— Car, dit-il, mes larmes commencent à prendre tellement son parti, qu'elles vont me faire gâter tout mon rôle.

LEAR. — Les petits chiens, les petits chiens sont comme les autres, ils aboient tous après moi... Ecoute, écoute un peu.

Rentre Glocester, qui vient leur dire :

— Prenez garde, on veut tuer le roi.

Il a appris, en effet, que Cornouailles et Régane. oui, la fille même du roi Lear, vont venir le faire prendre pour qu'on le tue. Alors, il leur dit :

— Em.menez-le vite. Emmenez-le. Emportez-le!

Et le roi, qui est tombé dans une somnolence presque paralytique, reste là. Tous travaillent à le sauver, même Edgar. On le met dans un fauteuil, comme on peut, on le prend et on l'emporte, endormi, dans une fuite traquée par les assassins.

Alors, Cornouailles, qui sait que Glocester a fait évader Lear, vient à lui, et c'est ici que vous allez assister à cette scène d'horreur épouvantable, à cette

scène de sauvagerie, qu'il faut néanmoins vous lire,: car c'est là un des caveaux ténébreux, un des endroits immondes, une salle pleine de sang pourri, par où il est nécessaire de passer, pour voir tous les décombres de la cathédrale dont parlait Hugo, et afin que vous sentiez mieux tout à l'heure, pour finir, la beauté de la Vierge qui se dressera sur la pointe de la flèche, en plein ciel.

Glocester est arrêté, amené devant Cornouailles et sa femme Régane, la fille du roi Lear, qui lui disent:

— C'est toi qui as fait évader le roi Lear? Pourquoi?

— Pourquoi? répond Glocester. Parce que je ne voulais pas voir tes cruels ongles arracher ses pauvres yeux, femme scélérate, ni ta sœur, aussi sauvage que toi, enfoncer dans sa chair sacrée ses crocs de truite féroce. Ahl sous une tempête pareille à celle que sa tête a supportée cette nuit, noire comme l'enfer, la mer se serait soulevée et serait allée éteindre les feux des étoiles! Et cependant, pauvre vieux cœur, il accroissait de ses larmes la pluie du ciell Ahl si, par ce temps affreux, les loups avaient hurlé à ta porte, mais tu aurais dit au portier : « Bon portier, tournez la clé, ouvrez 1 » Et tout ce qu'il y avait de cruel dans la nature se serait apaisé! Mais toi, toi, non! Oh! je verrai la vengeance aux traits rapides s'abattre sur de tels enfants!

Cornouailles. — Non, tu ne verras jamais cela! Garçons! Tenez-le dans le fauteuil où il est assis. Et il s'approche.

— Oh! rugit Glocester. Oh! Que celui qui veut vivre vieux vienne à mon secours!

— Non! Non!

Et il lui prend l'œil, l'arrache, l'écrase; et l'infâme Régane, qui assiste à cela, trouve le moyen de se railler de cet homme! Elle dit :

— Ahl ah! un côté va se moquer de l'autre I Enlevez donc le second œil aussi.

Cornouailles va le faire.

Un serf, un pauvre malheureux que son maître a le droit de traiter sans merci, l'arrête et dit :

— Oh! non, non! monseigneur, retenez votre main. Je vous ai servi depuis mon enfance; mais je ne vous ai jamais rendu un meilleur service qu'en vous invitant, ici, maintenant, à vous arrêter.

RÉGANE. — Qu'est-ce à dire, chien?

l'homme. — Si vous portiez une barbe au menton, vous, je vous la secouerais dans cette querelle. Que prétendez-vous faire?

CORNOUAILLES. — Quoi, mou serf!

Il dégaine.

l'homme. — Eh bien! avancez donc, mon maître, et affrontez les chances de la colère.

Le serf dégaine aussi. Ils combattent. Cornouailles est blessé. Régane crie à son mari :

— Ah! donne-moi ton épée! Quoi! Un paysan nous traiter ainsi!

Elle prend l'épée et blesse le serviteur.

— Ah! je suis tué!

Et il ajoute :

— Glocester, monseigneur, il vous reste un œil pour voir quel malheur tombera sur eux!

CORNOUAILLES. — Nou, nou ! pour qu'il n'en voie pas davantage, prenons toutes nos précautions. {Arrachant l'œil.) A terre, vile gelée! {Il l'écrase.) Où est, maintenant, ton éclat

glocester. — Ah! tout est ténèbres et désolation! Où est mon fils Edmond? Edmond, réveille en toi tout le feu de la nature pour venger cet acte horrible!

RÉGANE, — Dehors, traître, scélérat! Tu appelles celui qui te hait. C'est lui qui nous a révélé tes trahisons; il est trop honnête pour avoir pitié de toi.

GLOCESTER. — Ah! ah! ah! oh! c'est de la folie! En ce cas, Edgar, Edgar mon vrai fils, a été calomnié!

0 Dieu bon, pardonnez-moi ma faute; et faites prospérer mon fils que j'ai banni I

RÉGANE (l'abominable, la cruelle, la scélérate femme!). — Allons, allons, jetez-le dehors; et qu'il flaire sa route vers Douvres, puisqu'il ne voit plus clair.

Et ils s'en vont. Il ne reste là que les pauvres serviteurs qui vont chercher un peu de chanvre et de blanc d'oeuf, pour panser la face saignante de Glocester aveugle.

Telle est cette scène de sauvagerie.

Il est impossible, pensez-vous, de pousser l'horreur plus loin. Eh bien! si. Car cela n'est que de l'horreur physique, et si Shakespeare a mis cette scène atroce, c'est pour montrer qu'il y a quelque chose de plus formidable encore, et de plus cruel, de plus monstrueux, de plus féroce que la férocité physique : la férocité morale. Cette face sanglante est moins hideuse à contempler, et moins lugubre que le cœur déchiré d'un père rendu fou par l'ingratitude de ses filles, et vous verrez la consolation qu'il en tire à la fin.

Glocester, aveugle (encore une scène d'horreur), part à travers la lande, et rencontre son fils Edgar, qui ne se fait pas reconnaître; et le père et le fils s'en vont, le père allant jusqu'à la falaise de Douvres, où il veut se jeter dans la mer pour mourir. Et, pendant ce temps, la trame de trahisons qui court sur le drame continue toujours. Les deux sœurs sont éprises de cet Edmond le bâtard qui est beau; c'est un traître, mais il a la beauté des gens qui sont séducteurs; or, toutes les deux se le disputent.

Vous savez que Cornouailles vient d'être tué; or, Cornouailles, c'est le mari de Régane; par conséquent, Régane est veuve, elle est libre. Alors, Goneril se dit :

— C'est elle qui va prendre Edmond, et l'épouser I Voyant cela, elle se dit :

— Non, j'empêcherai ma sœur d'épouser Edmond; c'est moi qui l'épouserai.

Mais voici une complication nouvelle du drame. Edgar va dévoiler la vérité à Albanie; il a volé à Oswald, l'intendant, une lettre envoyée par Goneril à Edmond, et par laquelle lettre Albanie verra que sa femme, Goneril, veut le faire tuer pour pouvoir épouser Edmond. Tout cela, je vous le dis en guise d'explication, parce qu'eniin il nous faut arriver à la petite clarté, à la petite aube qui point là-bas, de si loin, depuis le commencement du drame, et qui est Cordelia, le seul point lumineux, et tendre, et doux, dans toutes ces hideuses ténèbres.

Cordelia, nous allons la voir d'abord, non pas elle-même, mais par des mots qu'elle dit.

Kent a envoyé prévenir Cordelia, qui est en France, que son père allait venir à Douvres et qu'elle vînt au-devant de lui. Voici le gentilhomme qui est allé la voir, qui l'a vue.

— Et, dit Kent, vos lettres ont-elle arraché à la reine quelques démonstrations de chagrin?

LE GENTILHOMME. — Oui, mousicur, elle les prit et les lut en ma présence. De temps à autre, une grosse larme roulait sur sa joue délicate.

— Oh! alors, dit Kent, cette nouvelle l'a émue?

— Oh! non pas jusqu'à la colère, monsieur. La patience et le chagrin luttaient à qui lui donnerait la plus sainte expression.

— Mais n'a-t-elle pas fait de questions verbales?

— En vérité si, monsieur, une ou deux fois elle a soupiré le nom de père! père! Mais avec effort, et comme si le mot oppressait son cœur. Puis, elle s'est écriée : « Ah! mes sœurs! Honte du sexe féminin. Quoi! Au milieu de la tempête, dans la nuit! » Et, alors, elle secoua l'eau sainte qui coulait de ses yeux célestes et en mouilla ses exclamations de douleur! Puis, elle partit pour parler seule avec son chagrin.

La voilà présentée sans que vous l'ayez vue. "Vous allez la voir à la scène suivante. C'est dans une tente, au camp français. Elle arrive avec l'armée de son mari; car il a été, lui, obligé de rester en France. Elle arrive seule au secours de son père.

— Hélas! dit-elle, il paraît bien que c'est lui! On l'a rencontré il n'y a qu'un instant, aussi fou que la mer agitée, chantant tout haut, couronné de fumeterre, de bardane, de ciguë, d'orties, d'ivraie, de toutes les herbes stériles qui croissent dans notre blé nourricierl Qu'on mette une compagnie en campagne, qu'on visite chaque pouce de terre dans la campagne couverte de moissons, et qu'on le conduise devant nos yeux.

Et elle demande au médecin s'il y a moyen de le guérir.

— Hélas! dit le médecin, je connais des narcotiques, des choses qui pourront le faire reposer; mais, ce qui le fera le mieux reposer, c'est le sommeil et c'est surtout de vous voir.

Et elle dit :

— Nous le verrons bientôt, car je suis venue ici, avec une armée, sans aucune idée d'ambition, mais pour lui seul, pour le voir, mon père, le tendre amour, et pour son droit. Ah! puissé-je bientôt l'entendre!

Pendant ce temps-là, la rivalité de Régane et de Goneril travaille d'un autre côté. Glocester et Edgar se trouvent ensemble; le père veut sauter par la falaise; le fils se fait reconnaître; je ne peux pas lire ces détails, car je suis poussé en avant, attiré par Cordelia et par Lear.

Il est, lui, devenu maintenant tout à fait en enfance, tout à fait. C'est ici qu'il arrive accoutré comme Tolstoï l'a vu quand il l'a trouve ridicule. Hélas! Comment peut-on trouver ridicule cet homme de quatre-vingts ans, avec des Heurs dans les cheveux, comme Ophélie, mais de vilaines fleurs sauvages, et qui est en enfance, certes; mais, après tous les malheurs qu'il a subis, n'est-il pas naturel qu'il le

soit? Ah! pauvre vieux roi, pauvre cher enfant tout blancl

— Oui, dit-il, venez! Ah! ah! Mais ne me touchez pas, non, non! J'en ai le droit, je suis le roi en personne!

Et il dit là des choses incohérentes, et, en même temps, parfois un mot profond, subtil. Vous allez juger. J'en veux, au hasard, cueillir quelques-unes dans la scène.

— Ah! voici l'argent de ton enrôlement, petit!... Et regardez, regardez, une souris... Ah! ah! ah! Eh! eh! ce morceau de fromage mou rôti suffira!... Voici mon gantelet, je vais l'essayer sur un géant... Faites avancer les hallebardiers!... Bien volé, mon oiseau, bien volé. Dans le blanc! Bing! Donne-moi le mot de passe.

EDGAR, qui s'approche. — Douce marjolaine.

LEAR. — C'est bien, passe!

GLOCESTER, QUI cst avcugle. — Je connais cette voix!

LEAR. — Goneril, ma fille, contre une barbe blanche! Ils me flattaient comme un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs à ma barbe avant même que les poils noirs eussent poussé. Dire oui et non à tout ce que je disais! Mais lorsque, un jour, la pluie vint à me mouiller et que le vent me fit claquer des dents, et quand le tonnerre refusa de s'apaiser sur mon ordre, alors je les ai bien connus, alors je les ai bien dépistés! Allez! allez! ce ne sont pas des gens de parole! Ils me disaient que j'étais tout. Ce n'est pas vrai, c'est du mensonge! Je ne suis pas à l'épreuve de la fièvre.

GLOCESTER. — Je me rappelle parfaitement le timbre de cette voix. N'est-ce pas celle du roi?

LEAR. — Oui, oui, roi, jusqu'à la plus petite parcelle de moi-même! Lorsque je prends mon air sévère, voyez comme les sujets tremblent! Je fais grâce de la vie à cet homme. Quel était ton crime?...

Et une longue tirade que je vous passe.

238 A TRAVEUS SHAKESPEARE

GLOCESTER, s' approchant de lui. — Laissez-môi baiser celte main...

LEAR. — Laissez-moi d'abord l'essuyer, monsieur; elle sent la mortalité...

GLocESTEH. — Ah! fragment ruiné de la naturel Ce grand univers se réduira lui-même au néant I Me reconnais-tu?

LEAR, qui regarde cet aveugle avec ses orbites pleines de sang. — Oui, je me rappelle parfaitement bien tes yeux. Mais pourquoi regardes-tu de travers? Non, non! Fais tout ce que tu pourras, Cupidon aveugle, je ne veux pas aimer, je ne veux pas aimer! Lis-moi ce défi. Remarques-en seulement l'écriture.

GLOCESTER. — Ah! quaud bien même toutes les lettres seraient des soleils, je ne pourrais pas voir!

EDGAR. — Je n'aurais pas pu croire à une telle scène, si on me l'avait racontée. Elle existe, et sa vue brise mon cœur.

LEAR. — Lis! lis doncl

GLOCESTER. — Comment, avec les trous de mes yeuxl

LEAR. — Oh! oh! oh! en êtes- vous là avec moi? Il u'y a pas d'yeux dans votre tête, ni d'argent dans votre bourse! Oh! oh! oh! Ah! mais, cependant, vous avez peut-être vu un jour un chien de fermier aboyer contre un mendiant

GLOCESTER. — Oui, Sirc. Et la créature s'enfuir devant le roquet.

LEAR. — Eh bien! ce jour-là tu as contemplé la grande image de l'autorité : un chien qui est obéi quand il est en fonctions. Hein? Allons! allons! mais retirez-moi mes bottes... Plus fort, tirez plus fort... Là, c'est bien, c'est bien. Eh! Eh! Mais, mais, si tu veux pleurer sur ma fortune, prends mes yeux. Ah! je te connais parfaitement bien, vois-tu! Ton nom est Gloceslcr. Mais aie patience, nous sommes venus ici-bas en pleurant. Tu sais que la première chose qu'on fait quand on sent l'air, c'est de piailler. Ecoute, je vais te prêcher. Lorsque nous sommes

nés, nous pleurons; lorsque nous sommes venus dans ce grand théâtre de fous...

A ce moment, des officiers et des soldats arrivent : ce sont les soldats de sa fille Cordelia, qui viennent le chercher pour le conduire devant elle. Il croit qu'on en veut à son existence.

— Ah! ah! dit-il, mais il a encore de la vie, ce roi! Parbleu, si vous pouvez l'attraper, ce ne sera qu'à la course!

Et il se met à courir comme un lapin, ce pauvre vieux qui devient ridicule, grotesque, avec ses fleurs de fumeterre et d'ivraie dans les cheveux. Oui, Shakespeare le fait tomber jusque-là, jusqu'à être en enfance. Il faut qu'il y tombe à cette enfance, pour que Cordelia puisse être la mère que je vous ai dit tout à l'heure, qui va l'allaiter avec le lait de l'humaine tendresse.

Cependant, le drame va s'achever, en se corsant de plus en plus. Les sentiments de Goneril sont enfin mis à jour. Albanie voit que cette femme avait voulu le trahir. C'est Kent qui lui apporte la lettre, et Edgar lui promet d'être l'accusateur de l'infâme Edmond le jour où le traître l'appellera à lutter contre lui. Et enfin, nous allons voir ici, ensemble, Lear et Cordelia.

Comme, avant d'en arriver là, on nous a menés loin! C'est tout à fait à la fin du quatrième acte. Shakespeare nous a fait attendre pusque-là pour monter l'avant-dernier échelon, qui va nous conduire là-haut, aux pieds de la Vierge qui domine toute la cathédrale.

LE MÉDECIN. — Madame, il dort toujours, regardez!

Ils sont dans une tente du camp français. Le vieux roi est endormi. On a profité de son sommeil pour lui mettre de beaux vêtements, et le médecin fait jouer doucement de la musique pour qu'il puisse s'éveiller sur des idées heureuses.

— Hélas! dit Gordelia, hélas! Comment ont-elles fait, mes sœurs, pour être aussi cruelles envers lui? Pauvre abandonné, que ce pauvre petit bonnet protégeait à peine! Mais le chien de mon ennemi, quand bien même il m'aurait mordue, aurait, cette nuit-là, reçu place à mon foyer! Et tu fus contraint^ toi, pauvre père, de gîter avec des pourceaux et des drôles vagabonds, sur de la paille pourrie. Hélas! hélas! c'est merveille que tu n'aies pas tout perdu à la fois, la vie et la raison! {Au médecin.) Ah! ah! monsieur, voici qu'il se réveille. Parlez-lui.

LE MÉDECIN. — -■ Nou, parlcz-lui, vous, madame; c'est ce qui vaut le mieux.

GORDELIA. — Comment se trouve mon royal seigneur? Comment se porte Votre Majesté?

LEAR. — Vous me faites dommage en m'arrachant à la tombe... Oui, certes, tuez une âme bienheureuse; mais je suis attaché sur une roue de feu, moi, si bien que mes propres larmes brûlent comme du plomb fondu.

CORDELIA. — Sire, me connaissez-vous?

LEAR. — Oui, je vous connais! Vous êtes un esprit. Quand êtes-vous morte?

CORDELIA. — Ah! toujours, toujours égaré à l'excès! LE MÉDECIN. — Il cst à peine éveillé. Laissez-le tranquille un instant.

LEAR. — Où est-ce que j'étais? Où sùis-je? Est-ce la belle lumière du jour? Oh! je suis le jouet d'étranges illusions! Je pourrais vraiment mourir de pitié en en contemplant un autre dans mon état. Je ne sais que dire... Je ne jurerais pas que ce sont là mes mains! Voyons!... Voyons!... Cependant, je sens bien que cette épingle pique. Oh! je voudrais être assuré de ma condition.

GORDELIA. — Oh! levez les yeux sur moi, Sire» et étendez vos mains au-dessus de ma tête pour me bénir... Oh! non, non! Sire, ce n'est pas vous qui devez vous agenouiller!

Car le pauvre vieux vient de s'agenouiller devant Gordelia.

LEAR. — Je VOUS en prie, ne vous moquez pas de moi, belle dame! Je suis un vieillard imbécile et radoteur de quatre-vingts ans accomplis, pas une heure de plus ni de moins; et pour vous parler franc, je crains que ma raison ne soit pas tout à fait dans son assiette. Mais il me semble que je vous connais, oui..., et que je connais cet homme. Cependant, je reste dans le doute; car j'ignore absolument quel est le lieu où je suis, et, malgré tous mes efforts, je ne puis pas arriver à me rappeler ces vêtements que je porte...; et je ne sais pas non plus où j'ai logé la nuit dernière. Oh! oh! ne riez pas de moi, vous tous; car aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette dame..., je crois que cette dame... est mon enfant, Cordelial

Elle répond simplement d'une voix angélique :

— / am! « C'est cela que je suis! »

LEAR. — Tiens! Vos larmes sont donc humides? Mais oui, ma foi! Oh! je vous en prie, je vous en prie, ne pleurez pas! Ah! si vous avez du poison pour moi, donnez, je le boirai. Car je sais bien que vous ne pouvez pas m'aimer! Vos sœurs m'ont fait du mal, mais sans raison, tandis que vous, vous aviez quelque raison pour ne pas m'aimer.

— Oh! non, non! dit Cordelia, je n'en ai aucune, aucune vraiment!

— Mais, suis-je en France?

— Non, vous êtes dans votre propre royaume, Sire.

— Oh! ne me trompez pas!

LE MÉDECIN', — Soycz rassurée, bonne madame; sa grande furie s'est apaisée, vous voyez! Cependant, il y a danger à le faire repasser en pensée par les jours qu'il a vécus. Invitez-le à entrer; ne le troublez pas davantage jusqu'à ce qu'il soit mieux raffermi dans sa raison.

Et voici le premier éveil de raison, du moins le second; vous allez voir avec quelle simplicité Cordelia lui parle :

— Plairait-il à Votre Altesse de se promener? Et elle lui prend le bras.

— Oui! Mais il faut être patiente avec moi. Je vous en prie, maintenant, oubliez et pardonnez. Je suis vieux, un pauvre vieil imbécile!

Et ils s'en vont ensemble.

Nous arrivons, enfin, au dernier acte, où la coupe de l'amertume va être bue jusqu'à la lie par te pauvre homme, sur qui vous voyez toutes les catastrophes imaginables fondre l'une après l'autre, sauf la joie d'avoir retrouvé là sa petite Cordelia. En effet, il va maintenant, allaité par elle, comme je vous le disais tout à l'heure, retrouver la joie, la raison, même le sourire; à regarder dans ces yeux de fleurs, il va refleurir, lui aussi, mais pour bien peu de temps, comme vous allez voir, et pour être supplicié ensuite d'autant plus cruellement encore.

Le drame a marché. La lettre remise à Albanie le dispose à être clément envers Lear et Cordelia qui sont dans l'armée française. Mais, à ce moment, on vient apprendre que, l'armée française étant vaincue, Lear et Cordelia sont pris. Et voici enfin où le crime est puni, oui, mais la vertu n'est pas récompensée, hélas! puisque la vie n'est point juste.

Edmond arrive, en tête de l'armée victorieuse, à cheval. Cordelia et Lear sont enchaînés. Edmond va les faire mettre en prison, en donnant un ordre terrible au capitaine qui les conduit. Et voici les premiers mots que disent les deux captifs, mots vraiment exquis de la part de Lear.

CORDELIA. — Père, nous ne sommes pas les premiers qui, avec les meilleures intentions, avons subi la pire infortune. C'est pour toi que je m'afflige, roi opprimé; sans cela, je pourrais bien rendre à la menteuse fortune mépris pour mépris. Ne verronsnous pas ces filles et ces sœurs?

LEAR. — Non, non, non, non! Viens, allons en prison. Tous deux seuls, ensemble, nous chanterons comme de i)etlts oiseaux en cage. Lorsque tu me

demanderas ma bcncdiction, je m'agcnouiilerai ce je te demanderai la tienne. Nous vivrons ainsi, nous prierons, nous chanterons, nous dirons de vieux •contes, nous rirons aux papillons dorés et nous écouterons de pauvres hères parler entre eux des nouvelles de la Cour. Viens! viens!

Et ils s'en vont. Edmond, pendant qu'ils parlent, dit au capitaine :

— Tu m'en réponds sur ta vie!

Et il lui donne un ordre, vous saurez bientôt lequel.

Albanie arrive. Il veut voir Lear et Cordelia. Edmond parle haut; car, maintenant, il va devenir époux. Mais les deux sœurs s'insultent. Tout se découvre. Albanie fait arrêter Edmond et Goneril; il a la lettre dans laquelle Goneril parlait de le faire tuer, lui, pour épouser l'infâme fils de Glocester. Alors, le héraut appelle :

— Si quelqu'un veut venir défendre la cause de l'accusation...

Edgar sort de la foule, habillé en chevalier. Le duel s'engage entre Edgar et Edmond. Les deux frères! Voyez comme les horreurs s'entassent toujours, toujours, jusqu'à la fin. Edmond tombe, et, au moment où il est là, on voit Goneril qui sort, et on dit que Glocester vient presque de mourir, en souriant, à la nouvelle que son fils Edgar n'est pas coupable, et de douleur à la certitude que son fils Edmond l'avait trompé. Arrive Kent, et à ce moment on envoie chercher Lear et Cordelia, car il faut que tout se dénoue.

— Hélas! dit Edmond, qui est à moitié tué par Edgar et qui va mourir, oui, pourvu que vous n'arriviez pas trop tard!

— Comment! Qu'as-tu donc dit et fait?

— Le capitaine que j'ai envoyé a reçu commission de ta femme Goneril et de moi-même...

On apprend que Goneril, elle aussi, vient de se tuer d'un coup de poignard, après avoir empoisonné sa sœur Régane. Toutes les horreurs s'accumulent

244 A TRAVEHS SHAKESPEARE

de plus en plus. Avant d'arriver à la dernière plateforme où nous allons voir resplendir l'apothéose de Cordelia, et de votre sexe, il nous faut de plus en plus marcher sur des cadavres, sur des empoisonnés, sur des morts, des gens massacrés, des crimes, dans le sang, jusqu'au bout.

— Et, alors, quel ordre as-tu donné?

— J'ai donné l'ordre de pendre Cordelia dans sa prison et d'attribuer le blâme de cet acte à son désespoir.

— Ahr que les dieux la protègent! Emportez-le, lui, hors d'ici 1

Alors, on voit revenir les deux officiers qui sont allés chercher les prisonniers; et Lear arrive avec sa Cordelia morte dans ses bras. Elle a encore le lacet au cou! Il clame :

— Ah! ah! ahl hurlez, hurlez, hurlez! Ohl vous êtes donc des hommes de pierre? Si j'avais vos langues et vos yeux, je m'en servirais de telle sorte que la voûte du ciel en craquerait!... Ah! ah!... Elle, elle... En allée pour toujours! Je sais reconnaître quand on est mort et quand on est vivant! Elle, elle..., elle est morte comme la terre! Ahl donnezmoi un miroir, oui, un miroir! Si son haleine le ternit ou le tache, c'est qu'elle vit...

KENT. — Est-ce donc la fin du monde qui nous est prédite?

EDGAR. — Oui, l'image de cet horrible jour...

ALBANIE. — Ahl qu'il tombe et que le monde cesse!

LEAR. — Oui, regardez, cette plume remue! Elle vit! Si elle vit, c'est un bonheur qui rachète toutes les douleurs que j'ai jamais senties.

KENT, s' agenouillant. — 0 mon bon maître!

LEAR. — Je t'en prie, va-t'en!

EDGAR. — C'est le noble Kent, votre ami!

LEAR. — La peste soit sur vous tous, meurtriers et traîtres! Hal j'aurais pu la sauver peut-être! Maintenant, maintenant, elle est partie, oui, pour toujours. Cordelia, Cordelia, attends un peu!... Heinl qu'est-ce que tu dis?... Sa voix était toujours douce,

LE ROI LEAR 24o

gentille, basse, gentle, loiv [et cet aparté, délicieux à ce ïïipment], chose excellente chez une femme I

Avec ses deux autres filles qui criaillent comme des harpies, avoir cette petite dont la voix était une voix angelique, quel paradis! Car, vous le savez, s'il y a une séduction chez la femme, chez la mère, chez la fille, chez la sœur, c'est la voix. Le regard et la voix, c'est ce qui fait tout le charme de la femme. Et alors Lear se rappelle cette voix. Et il redouble de pleurs. Puis, soudain, il dit, fermement :

— J'ai tué l'esclave qui était en train de la pendre! l'officier. — C'est vrai, messeigneurs, il l'a fait. LEAR. — ■ Hein! ne l'ai-je pas fait, mon garçon? Ah!

j'ai vu le temps où, avec ma bonne épée tranchante, je les aurais fait tous sauter! Mais je suis vieux, maintenant, et les douleurs me pillent, m'écrasent!... {A Kent.) Qui êtes-vous, monsieur? Mes yeux ne sont pas des meilleurs. Oui, je vous reconnaîtrai dans un instant.

Et Kent se fait reconnaître, le brave serviteur qui l'a suivi tout le temps sous un autre nom. Le roi lui dit :

— Vous êtes le bienvenu ici, monsieur.

— Non, non, dit Kent, ni moi, ni personne de nous! Car tout est triste et sombre et mort. Vos filles aînées se sont détruites elles-mêmes, et sont mortes désespérées.

LE ROI. — Oui, ainsi je crois.

ALBANIE. — Hélas! il ne sait plus ce qu'il dit. A quoi bon nous présenter?

Un officier arrive, apprenant qu'Edmond est mort à son tour.

ALBANIE. — Qu'importe ce rien! Une vétille! Pensons à mieux. Seigneurs et nobles amis, tous les soulagements qui pourront être appliqués {En montrant Lear.) à cette grande ruine lui seront accordés; et pendant la vie de sa vénérable Majesté nous résignerons entre ses mains notre pouvoir absolu.

C'est ainsi, en efi'et, que, dans la vieille légende, finissait l'histoire. Le roi était rétabli dans ses privi-

lèges. Mais Shakespeare est trop l'interprète de la vie pour croire que la vie a pu terminer les choses ainsi. Non, voici comment elle les arrange, la féroce impassible!

Au moment où le roi parle, on voit Lear qui s'approche tout près du visage de son enfant et qui lui dit :

— Mij poor fool! (« Ma pauvre innocente 1 »)

Et lui qui, tout à l'heure, hurlait comme l'orage dans la lande, lyrique, formidable, grandiose, c'est à toute petite voix, en mots simples, enfantins, qu'il parle.

— Et ma pauvre innocente est pendue? Non, non, non! Plus de vie! Quoi! Pourquoi un chien, un chat, un cheval, un rat vivent-ils, et toi tu n'as plus de souffle du tout? Tu ne reviendras plus jamais, jamais, jamais... Je vous en prie, défaites ce bouton! Merci, monsieur... Voyez-vous ceci! Regardez-la! regardez ses lèvres, regardez ici!...

Et son visage se pose sur le visage de Cordelia, doucement, doucement, comme un llocon de neige qui fond dans l'eau, ainsi..., ainsi...

Les quatre Héros du Drame : Jules César, Brutus, Cassius, Antoine. — Les Sources du Drame. — Le Complot. — Le Crime de Brutus. — La Curée. — Antoine au Forum. — L'admirable Discours prononcé par l'Ami de César.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

De tout le théâtre shakespearien, Jules César est la pièce la plus classique dans les universités et les collèges d'Angleterre, et cela pour plusieurs raisons.

La première est qu'on n'y entend pour ainsi dire presque pas, et même pas du tout, ni soupirer, ni chanter, ni crier, ni rugir la passion que vous avez entendue pousser tous ces cris et agir avec toute cette violence dans Roméo et Juliette en particulier et dans Othello. Il n'y a pas d'amour dans Jules César.

Cette tragédie est, d'autre part, la pièce de Shakespeare où le style se rapproche le plus du style du théâtre français; j'entends par là que, tout en étant d'une langue fort imagée (car Shakespeare est toujours imagé, n'exprimant ses idées que par des images), les images s'y sont pas synthétiques, souvent excessives, truculentes, comme dans Le Roi Lear, ou Hamlet, ou Macbeth. Elles sont ici, en réalité, des images beaucoup moins lyriques qu'ora-

toires. Et cela encore explique le succès scolaire de Jules César en Angleterre, pays où Ton prise particulièrement l'éloquence, celle de la chaire et celle de la tribune. Or, Jules César abonde en chefsd'œuvre oratoires. Vous en admirerez surtout deux, un de Brutus et un autre d'Antoine; et celui-ci, comme certains sermons de Bossuet sont le chefd'œuvre de l'éloquence sacrée, est peut-être le chefd'œuvre de l'éloquence politique populaire, c'està-dire de l'éloquence à la fois instinctive, impulsive, improvisée, mais prodigieusement habile, au fond, d'un homme qui sait ce qu'est l'âme de la foule et qui a l'art de la pétrir à son gré par la parole uniquement, par cette force qui est la plus puissante de toutes.

Aussi ne puis-je pas du tout me ranger à l'avis du plus grand critique de Shakespeare, du docteur Johnson, lequel prétend que Jules César est une pièce froide. Evidemment, il n'y a pas là les coups de sensibilité, de passion, qui éclatent dans les autres pièces de Shakespeare. Il fait appel ici surtout à l'esprit, à la raison, au raisonnement. Mais l'émotion qui s'en dégage, pour être d'une qualité plus sévère, n'en est pas moins intense.

Peut-être, cependant, vous, mesdemoiselles, en particulier, allez-vous avoir un peu plus de peine que de coutume à écouter cette pièce, à l'analyser, à la pénétrer; car elle s'adresse surtout à des hommes.

II y est, en effet, surtout question de philosophie, de philosophie politique et sociale, ce qui est très grave. Il s'y débat un procès formidable, qui ne sera, je crois, jamais clos, entre la liberté et l'autorité, chacune ayant ses droits à revendiquer, et ces droits étant contradictoires.

Un autre problème y est offert, et dont la solution reste toujours pendante : le problème du régicide. A-t-on le droit de commettre un régicide? Dans quelles conditions est-ce un crime? A quel moment précis, au contraire, l'auteur de ce crime peut-il être un héros? Lp question se posera éternellement, et on

l'a tranchée dans les deux sens, de façon aussi péremptoire dans l'un que dans l'autre.

Hugo a écrit deux vers qui résument, comme il sait le faire, avec un coup de marteau sonnant comme sur un gong, la pensée de ceux qui veulent que le régicide ne soit pas toujours un crime. Son premier vers dit, contre le tyran :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

— Cependant, va-t-on objecter, si cet homme est soutenu, approuvé, légitimé dans sa tyrannie par l'assentiment presque unanime d'un peuple, ai-je le droit, moi, solitaire, de le tuer?

— Oui, répond Hugo, qui en donne la raison dans ce second vers :

Car ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme.

Mais une réplique aussitôt s'impose, que voici. Cet homme, ce vengeur unique, où prend-il le droit de s'ériger ainsi, solitairement, en justicier, en suprême arbitre qui se proclame ainsi un faiseur de destin? N'est-ce pas dire, par cela même, qu'il se croit plus qu'un homme, qu'il est un surhomme, presque un dieu? Et, en réalité, c'est bien ce que tout conspirateur politique est obligé de penser; car pour vouloir imposer sa façon de voir, sa volonté, à tout un peuple, il faut se considérer comme un dieu en droit de régenter ce peuple. Or, voilà aussi, en général, ce que le tyran, le despote, est ou s'imagine être. On lui fait croire, en tout cas, qu'il l'est. Tout le débat va donc se résumer, se resserrer en ceci : qui des deux, le tyran ou le régicide, est, réellement et véritablement, le surhomme?

Et c'est bien de la sorte que le problème est posé par Shakespeare.

Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu?

s'écrie quelque part Musset. Eh bien! il y a des cas dans l'histoire, dans la vie du monde, il y a des

minutes, où ce vers-là devient la devise de toute une génération. Ici, est-ce Brutus qui va devenir un dieu, ou bien est-ce César? Toute la question sera là.

Ainsi ne vous étonnerez-vous pas si, à propos de Jules César, je ne vous parle pas de La Mort de César par Voltaire. Voltaire a fait une tragédie sur le même sujet, Jules César, et il a presque traduit, en l'édulcorant beaucoup, le Jules César de Shakespeare, en trois actes et en vers blancs; mais il s'est arrêté là, considérant qu'au troisième acte. César étant mort, la pièce était finie. C'est une erreur. En réalité, la pièce va, avec raison, jusqu'au cinquième acte, jusqu'à la mort de Brutus, qui, seule, clôt et parachève le drame. Le vrai sujet du drame, en effet, n'est pas la mort de Jules César, mais bien de savoir si sa mort fut ou non un crime; et ce drame-là comporte non pas un protagoniste unique, mais quatre héros qui sont Jules César, Brutus, Cassius et Antoine. Avant de les voir à l'œuvre, donnons, en quelque sorte, le signalement de leur caractère, par quelques traits nets et typiques.

En Jules César, vous contemplez l'incarnation du tyran, du despote, du maître devenu presque un dieu et croyant qu'il l'est. César, à cette époque à cinquante-six ans. Il faut donc bien faire attention à ceci, que Shakespeare n'a voulu peindre que ce César-là. Le grand critique danois, George Brandès, s'indigne, à certains endroits, contre Shakespeare qui n'a pas su, dit-il, comprendre César, Or, c'est lui, Brandès, qui n'a pas su, à ce moment-là (ce qui est un genre de faute extrêmement rare chez lui), comprendre ce qu'a voulu Shakespcaie. Shakespeare, en effet, n'a pas voulu étudier tout César, mais le César de la fin, le César spécial, étrange, sorte de chrysalide que devient un homme quand il va en sortir ce monstrueux papillon, un dieu. César a failli être un dieu. D'ailleurs, il se croyait de race divine,

descendant, par Ja gens Jiilia, de Vénus en personne. A-t-il pu, sincèrement, avoir, jusqu'à cette illusion, foi en cette légende? Pourquoi pas? L'état d'âme qu'engendre le pouvoir absolu, dans l'ivresse habituelle el prolongée du despotisme, explique fort bien une pareille exaltation du moi, poussée jusqu'à l'hypertrophie, et prenant comme conscience de l'apothéose.

Certes, il est loin, ce César-là, de l'ancien César, spirituel, fin, charmant, et que Shakespeare n'ignorait pas quand même. A preuve ce mot qu'il lui fait dire à propos d'un certain conspirateur, représenté comme dangereux :

— Lui, dangereux, Dolabella! Non, non. Rien à craindre de lui. Il est gras. Parlez-moi de Cassius et de Brutus, oui! Des maigres, ceux-là. Les seuls conspirateurs à craindre, ce sont les maigres.

Il le sait bien, lui qui, avant le Rubicon, l'a été, cet ambitieux, ce conspirateur maigre! Aujourd'hui, d'ailleurs, il n'est plus de ceux qu'on jauge ni qu'on juge; il est en passe d'être dieu; aussi ajoute-t-il qu'il ne craint rien ni personne, étant César!

Et les voici : les deux maigres redoutables, les deux autres héros du drame, dressés en face de César, et destinés à montrer finalement quel est ici le surhomme, quel est celui qui a le droit d'être dieu. Voici Brutus et Cassius.

Brutus, c'est l'homme de la théorie, le platonicien, le rêveur, dont les regards sont fixés sur un idéal, le croyant qui vit complètement dans l'absolu. De là, sa beauté. De là aussi, politiquement, sa faiblesse,

Car, à côté de lui, nous avons l'autre type du conspirateur. Cassius, un philosophe épicurien, un athée, un réaliste, un politicien pratiquant déjà la politique qui sera codifiée plus tard dans Le Prince, de Machiavel, la politique des résultats. Cassius voit

clair, toujours; il ne se trompe jamais sur les gens, parce que la haine est clairvoyante, tandis que la splendeur de l'idéal, l'amour de l'idéal, rendent aveugle.

Brutus, lui, ne regarde que cela, son idéal, et ne discerne rien des réalités. Aussi commet-il fautes sur fautes, comme joueur politique, et sans doute est-ce à cause de ces fautes qu'il a perdu la partie. Mais nonl II devait la perdre! Car, en somme, ce n'est pas contre César qu'il luttait, comme j'espère vous le montrer tout à l'heure, c'est contre la destinée elle-même, plus forte que toutes les combinaisons. Cassius le réaliste, lui-même, ne pouvait rien là-contre. Et du moins Brutus, perdant la partie, l'a perdue en beauté.

Et voici, enfin, le quatrième personnage, le quatrième héros du drame, et celui qui pour rnoi, artiste, est peut-être le plus intéressant de la pièce : c'est Antoine. Lui aussi, Antoine, est un politicien; lui aussi est un réaliste; mais, en même temps, ce politicien, ce réaliste, ce chercheur de résultats, il a certainement su comprendre ce que voulait César. Il est donc un césariste, c'est-à-dire qu'il conçoit et prévoit et voit vivre tout ce qui était alors en puissance, comme disent les philosophes, dans cette graine nouvelle, tout ce que j'essaierai de vous y montrer : l'amour et la foi des petits, des humbles, et l'avènement fatal de la plèbe qui, n'ayant pas été assez forte pour se débarrasser à elle seule des tyrans, des petits tyrans de caste (ses oppresseurs, ses dévorateurs jusqu'alors), donne enfin toute sa force innombrable, et la confie, disciplinée, à un être unique, désormais son idole, et ainsi s'adore elle-même en lui, en ce dieu à la fois son émanation et son incarnation, en César.

Car tel est, exactement, tout le sujet de la pièce que nous allons ensemble étudier aujourd'hui.

La source où Shakespeare a puisé pour écrire Jules César, vous la connaissez certainement, et j'aimerais vous y faire boire : c'est le récit de Plutarque, l'admirable biographie de Plutarque. Le poète n'a fait presque, en somme, que la mettre en scène.

Mais admirez ici la souplesse extraordinaire de ce génie, qui, dans des pièces comme Roméo et Juliette, Othello, était si prodigieusement italien; qui, avec Shylock, a si bien fait revivre Venise; qui a traduit l'âme de toute sa race dans ses drames nationaux, où il est à la fois le pur Anglo-Saxon, et l'Ecossais, et le Celte; et qui, tout d'un coup, lui, le pauvre petit call-boy, l'ancien garçon boucher, le gamin de Stratford-sur-Avon, après s'être instruit comme il a pu, en lisant un Plutarque traduit en anglais, va ressusciter l'âme romaine, et une époque particulière de cette âme, et même une des époques clima» tériques de l'humanité; car il ne faut pas oublier que la mort de César marque une étape essentielle dans l'histoire de la civilisation méditerranéenne.

J'espère avoir le loisir de vous faire voir, avant de terminer, tout ce qu'il y a dans cette mort, tout l'écroulement d'un monde fini, celui de la cité, et l'éclosion d'un autre monde, d'un monde nouveau, celui du christianisme, qui, pour les non-croyants, devient simplement l'avènement de la plèbe et des républiques modernes, tout à fait différentes de la république antique. Chemin faisant, vous constaterez combien, même sans vous attarder à cette philosophie de l'histoire, vous trouverez de charme à la reconstitution, sans plus, de celte histoire, tant elle est vivante. Shakespeare, vous le jugerez, est Romain à tel point qu'il semble avoir été un citoyen de Rome.

Il y a, nonobstant, certains menus détails, évidemment faux, de couleur locale, que Voltaire relève complaisamment... Ah! pourtant, c'est lui qui a tort.

Tenez... Ahl ce Voltaire! C'est l'homme le plus spirituel de tous les Français, qui sont les gens les plus spirituels du mondel

Oui, mais, comme tous les gens spirituels, trop spirituels, quand Voltaire dit une sottise, elle est si spirituellement sotte qu'il n'y a pas moyen d'en parler! Eh bien! quand même, parlons-en! Oui, plusieurs détails sont faux comme couleur historique dans Shakespeare, mais en apparence seulement. Erreurs dans la lettre, ils sont vérité dans l'esprit. Exemple! Dans un certain endroit, il dit que Brutus était thc cuigel, « l'ange » de César. Voilà un mot catholique, n'ayant rien à faire avec la Rome de ce temps-là. Mais ce que le poète voulait dire, c'est que Brutus était, pour César, ce que l'on appelle en Grèce, à propos de Socrate, le dieu, le petit dieu intime, le daimon, de César. C'était celui qu'il aimait le mieux au monde. C'était, comme on dirait aujourd'hui, l'ange gardien de César. Et de là vient que le crime de Brutus est particulièrement horrible. Brutus, tant aimé par César, aime César aussi; et néanmoins il le tue parce que la théorie veut qu'il le tue. C'est pourquoi vous verrez plus tard... Mais je ne veux pas anticiper ni gaspiller trop de temps à ces épluchages du texte. Mieux vaut entrer dans le drame le plus tôt possible; car le drame lui-même est autrement intéressant que toutes ces arguties pour ou contre une sottise de Voltaire.

Un mot encore, toutefois, pour admirer que Shakespeare, en se faisant ici très oratoire, comme je vous l'ai dit, s'est par cela même montré parfaitement Romain. Le peuple romain, la littérature romaine, sont essentiellement oratoires. Et rien ne peut mieux donner l'impression, la saveur même, de cet esprit spécial, que les deux discours, chacun chef-d'oeuvre dans son genre, de Brutus et d'Antoine.

Nous allons, maintenant, entrer de plain-pied dans l'œuvre, et voir, comme toujours dans Shakespeare, les personnages posés s'expliquer eux-mêmes.

Voici d'abord Cassius, qui essaie d'englober Brutus dans une conspiration contre César. Cassius, c'est le réaliste, l'homme positif, qui ne s'occupe que des faits, pour qui l'idéal et l'absolu n'existent pas; mais il sait très bien que l'absolu et l'idéal sont une grande force, et que, s'il pouvait avoir avec lui Brutus, son idéal, sa vertu, son honorabilité, les souvenirs de l'ancien Brutus qui a délivré Rome des Tarquins, il aurait la plus grande autorité qu'on attend d'un parti.

Hugo (je cite souvent Hugo; mais il a exprimé beaucoup de choses dans des vers lapidaires et uniques), Hugo a dit, à propos d'un certain parti :

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze.

Eh bien! tout parti politique veut avoir avec lui, et il a, en général, son bonhomme de bronze. Le bonhomme de bronze, ici, c'est Brutus. Cassius essaie donc de le séduire, de l'enjôler. Tout habile qu'il soit, il y fait d'abord faux bond, précisément parce qu'il n'a point, lui, l'âme des bonshommes de bronze. Par suite, les arguments qu'il va lui présenter n'ont aucun effet sur l'âme de Brutus.

Le premier argument qu'on a contre un homme prédestiné qui se croit dieu, et que, dans toute génération, on a contre l'homme de génie qui s'élève au-dessus des autres, est celui-ci :

— De quel droit s'élève-t-il au-dessus de moi? J'ai été son camarade; j'étais plus fort que lui dans telle ou telle de nos études; aujourd'hui, voilà qu'il est président de la République! et moi je ne suis rien du tout.

Cassius expose ainsi, en argument ad hominem pour Brutus, cet argument de basse envie :

— Je ne puis dire ce que vous et les autres hommes pensez de cette vie; mais, pour ce qui est de moi en particulier, j'aimerais autant ne pas exister que

de vivre soumis à l'obligation de me courber devant un être égal à moi. Je suis né libre comme César; vous de même, Brutus; nous avons été tous deux aussi solidement nourris que lui, et nous pouvons tous deux supporter le froid de l'hiver aussi bien que lui.

Et il raconte, à l'appui, des anecdotes. Un jour, étant sur le bord du Tibre, César lui proposa de traverser le Tibre à la nage, tout habillés. Ils se jetèrent dans l'eau. Arrivé au milieu du fleuve, César, n'en pouvant plus, lui cria au secours, et Cassius le porta sur son dos comme Enée portait son père Anchise.

— Une autre fois, dit-il, je l'ai vu, en Espagne, avoir la fièvre. Cette voix qui aujourd'hui prononce des discours qu'on inscrit sur des tables de marbre demandait en tremblant qu'on lui apportât un peu d'eau, parce qu'il brûlait de fièvre. Comment puisje admettre que l'homme que j'ai vu ainsi, qui était là mon inférieur, puisse devenir un roi, un César, et que moi je reste en bas? Eh bien! en somme, à qui la faute? C'est à nous. Il est des occasions où les hommes sont maîtres de leurs destinées; si nous sommes des subalternes, la faute, cher Brutus, n'en est pas à nos étoiles, mais à nous-mêmes. Brutus et César! Qu'est-ce qu'il y a dans ce César? Pourquoi ce nom sonnerait-il mieux que le vôtre? Ecrivez-les ensemble; votre nom est aussi beau. Prononcez-les ensemble; ils remplissent aussi bien la bouche. Je le demande, de quelle substance s'est donc nourri notre César, pour être devenu grand à ce point?

Mais tout cela ne trouble point Brutus; car Brutus aime César, et il sait que César est un être supérieur. Mais voici un argument, l'argument, qui va le toucher :

— Vous et moi, dit Cassius, nous avons été élevés à admirer un autre Brutus, celui qui aurait autant aimé voir le diable établir son empire dans Rome pour réternité que d'y voir un roi.

C'est le premier Brutus qui, vous le savez, a délivré Rome des Tarquins.

Voilà le grain qui est jeté (comme toujours dans Shakespeare), et c'est de là que va partir tout le raisonnement, toute la théorie, de Brutus. N'est-ce pas un devoir pour lui, un roi se présentant prêt à remplacer les anciens Tarquins d'autrefois, n'est-ce pas un devoir pour lui, de faire comme son ancêtre, et de débarrasser son pays de ce roi?

— Nous en reparlerons plus tard, dit-il. Mais sachez, en tout cas, ceci : c'est que j'aimerais mieux être un villageois, que de me parer du titre de fils de Rome aux dures conditions que cette époque va probablement nous imposer.

Probablement! Il n'y a que des probabilités encore. César aspire-t-il, oui ou non, à la tyrannie? Voilà ce qu'il faudrait savoir. Or, hier, à une fête, aux Jeux, aux Lupercales, Antoine lui a ofTert par trois fois une couronne de roi, et par trois fois César l'a repoussée avec un geste indigné. Oui, mais, au fond, la désirait-il, cette couronne? Voilà ce que Brutus voudrait savoir, et ce que personne ne sait encore.

Cependant, Cassius continue à recruter des partisans, des conjurés, et vous allez voir ici, que lui, pratique, ne s'occupe absolument que de cela : ramasser tous les conjurés et leur donner le bonhomme de bronze, c'est-à-dire Brutus, qui donnera l'autorité nécessaire pour que le parti plaise à la foule.

Quant à Brutus, il est inquiet. Jugez-en par son fameux monologue. Je vais abréger un peu ce monologue, pour pouvoir étudier tout à fait et à fond les grands discours dont je vous parlais.

— Oui, dit-il en débutant, cela doit se faire par sa mort.

Je vous lis quand même une assez grande partie du monologue, parce que c'est ce même monologue que se font évidemment, avec conscience ou incons-

cience, en le disant ou en le sentant, tous les politiciens qui arrivent au crime polilique.

— Oui, cela doit se 'faire par sa mort. Pour ma part, je ne me connais aucune raison personnelle de le frapper, si ce n'est l'intérêt général. Il voudrait être couronné. Mais, s'il le veut vraiment, est-ce que cela changerait sa nature? Là est la question. C'est le jour lumineux qui fait sortir la vipère; et cela demande qu'on avance prudemment le pied. Le couronner? Voilà l'affaire I Dans ce cas, j'avoue qu'alors nous l'armons d'un dard qui pourrait nous blesser. Mais...

Il continue à discuter avec lui-même, et il se demande :

— César a-t-il manifesté des goûts pour la royauté? Non, pas jusqu'à présent. Mais c'est une chose bien connue que l'humilité est l'échelle de l'ambition à ses débuts, l'échelle que l'ambitieux grimpe la face vers le mur; mais, lorsqu'il a une fois atteint le faîte suprême, il tourne alors le dos à l'échelle, et regarde en haut les nuages, méprisant les vils degrés par lesquels il est monté. C'est ce que peut faire César, Pour qu'il ne le puisse, il faut donc le prévenir. En effet, comme la querelle que nous lui cherchons ne trouve aucune justification dans ce qu'il est maintenant, il faut l'appuyer sur cette considération, que le personnage qu'il est, une fois agrandi, courrait à telles et telles extrémités. Par conséquent, je dois le regarder comme un œuf de serpent qui, une fois couvé, deviendrait malfaisant selon les lois de sa nature, et, donc, le tuer dans sa coquille.

Voilà tout le raisonnement de l'homme politicien voulant commettre un crime politique contre quelqu'un qui aspire à la dictature. Ainsi c'est un cercle vicieux. Le tuer quand il sera roi? Non. Je dois le tuer avant; car ce qu'il faut empêcher, c'est, précisément, qu'il devienne roi.

Et Cassius, très habilement, travaillant comme le lui aurait conseillé plus tard Machiavel, fait jeter

des lettres sur le chemin de Brutus, lettres qu'on lui apporte de tous côtés, dans lesquelles il y a toujours le fameux mot :

« Tu dors, Brutus, tu sommeilles! Parle donc, réveille-toi, Brutus. Parle, frappe, redresse! »

Si bien que Brutus en est hanté, et qu'il finit par se dire :

— Oui, Rome, je te fais la promesse que si le redressement de tes griefs doit s'ensuivre, tu recevras de la main de Brutus l'entier accomplissement de ta pétition.

Mais il voudrait, lui qui est l'homme de l'idéal et de l'absolu, il voudrait être ce justicier ouvertement. La conspiration, les cachotteries, les gens qui se réunissent dans l'ombre, lui paraissent quelque chose de vil. Et la preuve, c'est qu'à peine en présence des conjurés que lui amène Cassius, lorsqu'il s'agit de prêter serment, Brutus leur prend simplement les mains, et, à la proposition de Cassius ainsi formulée :

— Jurons notre résolution,

— Non, non, réplique-t-il, pas de serment! Est-il besoin d'un autre engagement que l'engagement secret pris par des Romains qui ont donné leur parole? Est-il besoin d'un autre serment que la promesse faite par l'honneur à l'honneur, que cette chose sera exécutée ou que nous périrons en l'exécutant? Faites jurer les lâches, les hommes cauteleux, les vieilles bêtes que l'âge affaiblit, et ces âmes patientes qui sont toujours prêtes à souhaiter la bienvenue à toute injure; faites jurer dans les mauvaises causes ces créatures dont on se défie, mais n'allez pas ternir la vertu intacte de notre entreprise ni...

Je vous passe la fin de la harangue. C'est regrettable, car vous pourriez constater combien le poète, ce pauvre petit bonhomme de Stratford, avait pris jusqu'à la période latine. Il y a là des phrases qui se développent avec une traine d'incidentes et de

grands mots, et finissant comme les plus belles phrases de Gicéron, le maître en cet art.

Mais allons plutôt, tout de suite, à regarder les maladresses, les (fautes, que commet l'idéaliste Brutus, Le réaliste Cassius, beaucoup plus fin politique, se dit :

— Puisque nous sommes tous d'accord, il faut aller jusqu'au bout de l'acte que nous allons faire.

Et, à quelqu'un demandant :

— N'y aurait-il de frappé que César?

— Bien demandé, dit Cassius. Je crois qu'il n'est pas bon que Marc-Antoine, si aimé de César, lui survive. Nous découvrirons en lui un habile agent de complot; et vous savez que ses ressources, s'il les met en œuvre, peuvent atteindre assez loin pour nous causer des embarras. Donc, prévenons ce danger, et qu'Antoine et César tombent ensemble.

Cassius a raison. Peut-être ne seraient-ils pas venus à bout de tuer Antoine; mais, très probablement, ils seraient aussi venus à bout de cela; et, en tout cas, avec cela ils auraient atteint tout ce que visait leur conspiration, tandis que, vous le verrez, c'est par Antoine que tout le Césarisme va se redresser. Seulement, Brutus, l'homme noble, sublime, idéal, et qui n'est pas pratique, commet une première sottise en ne consentant pas à ce que l'on tue Antoine.

— Non, dit-il, non! Notre conduite paraîtrait trop sanguinaire, si, après avoir abattu la tête, nous hachions les membres.

Remarquez ici le sens du développement, de l'amplification oratoire.

— Cela, ajoute-t-il, ressemblerait à cette colère qui s'acharne après le cadavre qu'elle a frappé, à cette cruauté qui persiste après la mort; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs, mais non pas des bouchers. C'est contre l'âme de César que nous nous dressons tous; et, dans les âmes des hommes, il n'y a pas de sang. Ah! que ne pouvons-nous atteindre l'âme de César sans frapper

ses membres! Mais, hélas! pour arriver à ce résultat, il faut que César saigne. Tuons-le donc hardiment, mes nobles amis, mais non pas avec colère. Egorgeons-le comme un mets fait pour les dieux, et ne le taillons pas en pièces comme une pâture faite pour les chiens.

Vous sentez toute la perfection impeccable du développement! Bel orateur, soit! Mais piètre politique! Car, en fin de compte, il aboutit à quoi? A se porter garant d'Antoine, à le considérer comme négligeable, tandis que Cassius dit justement :

— Non! Antoine sera très dangereux pour nous; vous verrez que c'est moi, hélas! qui aurai raison.

Ici, une très noble scène entre Brutus et sa femme Portia. Je devrais peut-être vous la lire, parce que c'est la seule détente que nous aurions dans la pièce, avec une autre scène entre César et sa femme Calpurnia. Ce sont les deux rôles de femme; mais chacun n'a qu'une scène; et, vraiment, après les femmes délicieuses que je vous ai montrées, avec la Portia de Shylock, je ne peux pas vous montrer celle-ci, qui est une matrone romaine sublime, admirable, mais qui n'amène aucun sourire par sa grâce et son charme. Elle est la fille de Caton, la femme de Brutus, elle veut simplement savoir les secrets de son mari et mourir avec lui s'il doit mourir. Tout cela est fort bien; mais je crois que nous devons d'abord aller à César.

Les conjurés veulent que César vienne au Sénat, car c'est le Sénat qu'ils ont choisi pour lieu de sa mort. Voici César qui, vous allez en avoir la preuve, est bien présenté ici comme le candidat à la divinité, et de bonne foi, puisqu'il se sait et se sent descendu de Vénus. Il attend que le Sénat lui offre la couronne et l'apothéose; mais, étant divin et croyant à l'audelà, il est superstitieux. Or, au début de la pièce, un devin s'est présenté devant lui et lui a dit :

— Prends garde aux Ides de Marsl

Et aujourd'hui, c'est précisément le jour prédit par le devin. Il vient aussi de converser avec sa femme Calpurnia, qui a eu un rêve pendant la nuit. Il envoie consulter les augures, et les augures répondent qu'il faut s'en tenir à l'avertissement de ce rêve, qu'il y a danger à sortir aujourd'hui, qu'il vaut mieux ne pas sortir. Donc, César a des hésitations, non pas devant les hommes, mais devant l'ordre du destin. Il se sent un dieu, l'homme du destin; et le destin peut donc lui parler face à face. Vous savez que les despotes ont cet état d'âme très particulier. Il y en a un témoignage que je vous ai peut-être cité, qui est admirable : c'est le mot de Louis XIV, après la défaite de Malplaquet, disant, dans toute la sincérité et la loyauté de son cœur de grand roi :

« Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui? »

Oui, cela vous fait sourire! Mais, quand on s'imagine qu'on est le représentant de Dieu sur la terre, on dit cela tout ingénument et de très bonne foi.

Donc, César croit aux pronostics que lui envoient les dieux par les augures et les devins. Mais les conjurés sont là, ils viennent; et l'artifice du langage, comme disait Banville, aura raison, même de ces scrupules de dieu. Un certain Decius, qui est un homme d'esprit, lui dit :

— Mais enfin, quelles raisons donnerai-je au Sénat pour que vous ne veniez pas à la séance où vous devez venir?

— Aucune, dit César. Tu lui diras que je ne veux pas y aller!

— Cela ne suffira pas, et aura l'air d'un caprice.

— Eh bien! tu diras que Calpurnia a eu un songe et que j'en ai peur.

— Toi, (>ésar? Tu veux que je donne cette raison? Ce sera ridicule. Au surplus, voici ce que veut dire le songe.

Il donne une autre interprétation, et il ajoute :

— Et cette interprétation vous paraîtra bien meil-

leure, lorsque vous aurez enlcndu ce que je veux vous apprendre. Sachez-le donc dès maintenant! Le Sénat a décidé de donner aujourd'hui une couronne au puissant César. Si vous leur envoyez dire que vous ne viendrez pas, leur avis peut changer. En outre, cela pourrait se tourner en moquerie, si quelqu'un s'avisait de dire : « Ajournez le Sénat à une autre fois, jusqu'à ce que l'épouse de César ait fait de meilleurs rêves. » Si César cache sa personne, ne chuchotera-t-on pas : « Eh bien! voilà César qui a peur? »

Ces arguments touchent César, l'ancien César, homme d'esprit, homme fin et en même temps homme très brave. Decius s'en aperçoit bien, et insiste :

— Pardonnez-moi, César; c'est le tendre désir que j'ai de votre élévation qui me pousse à vous parler ainsi. Ma discrétion se trouve dépendante de mon affection, simplement.

— Vos craintes ne vous semblent-elles pas maintenant bien folles, Calpurnia? dit César. Ah! je suis honteux de leur avoir cédé, ne fût-ce qu'un moment. Donnez-moi ma robe, car je sortirai.

Et voici qu'on vient le chercher, que les conjures entrent tous : Publius, Cinna, Trebonius, Metellus, Casca, Ligarius, et surtout son cher Brutus. Il se laisse décider et il se rend au Sénat. La lutte est engagée entre le représentant du nouveau destin, César, et le représentant de l'ancien destin, Brutus.

Ils arrivent sur la place du Capitole. La mise en scène est fort belle à faire : c'est une masse de peuple dans la rue qui conduit au Capitole; et, dans la foule, Artémidore, poète grec, et le devin. Des fanfares. Entrent César, Brutus, Cassius, Casca, Decius, Metellus, Trebonius, Cinna, Antoine, Lepidus, Popilius, Publius, tous les conjurés, et d'autres, ses amis les plus intimes, qui entourent César.

— Les Ides de Mars sont arrivées, dit César en voyant le devin.

— Oui, César, réplique le devin, mais elles ne sont pas encore passées.

Et Artémidore veut remettre un placet à César. Dans ce placet, il lui dit (car il l'a su par des indiscrétions commises) le complot qui est ourdi contre César. Mais César est aveuglé à ce moment-là; il prend le placet et ne le lit point. Puis, il entre au Sénat.

Voici exactement la scène du meurtre, telle qu'elle est, d'ailleurs, dans Plutarque; elle n'est, ici, que mise en scène, mais admirablement.

A l'entrée, Popilius s'approche de Cassius, et lui dit:

— Je souhaite que votre entreprise d'aujourd'hui réussisse 1

— Quelle entreprise, Popilius, demande Cassius, anxieux.

POPILIUS. — Portez- vous bienl

Et il s'en va vers César.

BRUTUS (à Cassius). — Que te disait donc Popilius Lsenas?

CASSIUS. — Il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui pût réussir. Je crains que notre complot soit découvert.

BRUTUS. — Regardez comment il va se conduire avec César; observez-les.

CASSIUS. — Sois prompt, Casca; car nous craignons d'être prévenus. Dis-moi, Brutus, que faut-il faire? Si la chose est connue : ou bien César ne s'en retournera jamais, ou ce sera Cassius, car Je me tuerai moi-même.

BRUTUS. — Sois ferme, Cassius. Popilius Lœnas ne parle pas de nos projets; il sourit, et César n'a pas changé de visage.

CASSIUS. — Trebonius sait choisir son moment; car vovez, Brutus, voici qu'il entraîne Marc-Antoine à l'écart.

En effet, Marc-Antoine n'assistera pas au drame, qui marche vers son dénouement.

DECius. — Où est Metellus Cimber? Qu'il s'avance

et qu'il présente immédiatement sa requête à César.

Car le complot consistait en ceci : Metellus Cimber devait demander à César de revenir sur le décret de bannissement prononcé contre son frère, à lui, Cimber. Et comme César résisterait à cette demande, on voulait l'acculer peu à peu, et profiter de cela pour lui sauter à la gorge et le sacrifier.

BRUTus. — Metellus Cimber est prêt. Faites foule à ses côtés et secondez-le tous.

ciNNA. — C'est à vous, Casca, à lever le premier la main.

CAscA. — Oui, nous sommes toujours prêts, n'estce pas?

CÉSAR. — Quelle chose irrégulière César et son Sénat ont-ils aujourd'hui à redresser?

METELLUS (s'approchont). — Très haut, très grand et très puissant César, Metellus Cimber jette au pied de ton siège un humble cœur...

(Et il s'agenouille.)

Observez qu'ils vont tous faire le geste de la servitude, et Brutus lui-même. César en a un écœurement.

CÉSAR. — Je suis obligé de te devancer, Cimber 1 Ces génuflexions de chien couchant et ces basses révérences pourraient fouetter d'orgueil le tempérament des hommes ordinaires, et les pousser à faire dégénérer en loi d'enfant les décrets antérieurement rendus. N'aie pas la sottise de croire que César porte un cœur assez vain pour que son énergie fonde sous l'influence des choses qui attendrissent les imbéciles, c'est-à-dire les mots doux, les profondes courbettes, les viles caresses d'épagneuls. Ton frère est banni par décret. Si tu t'inclines, si tu pries, si tu me cajoles à son sujet, je te repousse du pied hors de mon chemin comme un chien. Sache que César ne connaît pas d'injustice, et que ce n'est pas davantage sans de bonnes raisons qu'il se laisse fléchir.

Reconnaissez que c'est bien la parole d'un despote, d'un tyran, presque d'un dieul II se croit infaillible et le proclame.

METELLUS. — N'y a-t-il donc pas de voix plus digne que la mienne et qui puisse faire plus agréablement retentir à l'oreille du grand César une sollicitation pour le rappel de mon frère banni?

Brutus s'approche. Que va-t-il faire, lui? Regardez I Ecoutez!

BRUTUS. — Je baise ta main, César...

Oui, il va jusque-là, lui, l'homme de l'idéal, de l'absolu! Et c'est pourquoi, dans son Enfer, Dante le met au plus profond parmi les traîtres, à côté de Judas qui a donné le baiser de paix à Jésus. Ceci, pour Dante, est exactement la même chose. Judas a trahi le pouvoir spirituel dans Jésus, et ici Brutus trahit le pouvoir temporel en baisant la main de César dont il est si profondément aimé.

— Mais, ajoute-t-il toutefois, si je te baise ta main, ce n'est pas par flatterie. J'exprime le désir que Publius Cimber obtienne de toi la permission immédiate de revenir.

CÉSAR. — Quoi, Brutus!

CASSius. — Pardonne, César, pardonne! Cassius s'incline aussi bas que ton pied, pour solliciter l'afl'ranchissement de Publius Cimber.

CÉSAR. — Ah! je pourrais certainement être ému, si j'étais comme vous!

Vous voyez qu'il ne se juge point pareil aux autres hommes. Et il insiste :

— Les prières pourraient m'émouvoir, si j'étais moi-même de nature à prier pour émouvoir. Mais je suis constant comme l'étoile du Nord. Les cieux sont émaillés d'innombrables étincelles; toutes sont de feu, et chacune d'elles est brillante ; mais, de toutes, il n'y en a qu'une seule qui garde sa place. Or, il en est ainsi du monde. Il est amplement fourni d'hommes, et ces hommes sont de chair et de sang, susceptibles d'être émus; cependant, dans le nombre, j'en connais un, mais un seul, contre lequel nul assaut ne peut prévaloir, et qui garde sa position sans être ébranlé par aucun mouvement; et cet homme, c'est moi. Laissez-moi un peu vous le

prouver par ceci, que je fus inébranlable pour que Cimber fût banni, et que je reste inébranlable pour le maintenir banni.

ciNNA, — 0 César I

CÉSAR. — Arrière, arrière 1 Tu veux donc soulever l'Olympe?

DEcius. — Grand César...

CÉSAR. — Est-ce que Brutus lui-même ne s'est pas inutilement agenouillé?

Alors Casca, qui est le bras qu'on a choisi (car c'est le plus brute de tous, un Romain dur, entêté, violent, et qui ne comprend que les actes), alors Casca s'écrie :

— Vous, mes mains, parlez pour moi.

Et Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras. Il est alors frappé par divers autres conjurés; et dans le hourvari qui se fait là comme autour d'une bête forcée (car vous entendrez plus tard Antoine le comparer à un cerf qui a été forcé par des chiens). César se défend d'abord; mais il voit tout à coup Brutus s'approcher de lui, l'épée à la main. Alors, il dit le mot qui, dans Suétone, est en grec, et qu'il a dû prononcer en grec, car les hommes élégants parlaient grec : « Kaî au tî-xvov. » (« Et toi aussi, mon fils, mon enfant!»)

Et, là-dessus, il voile sa tête avec son manteau, et il est frappé par tous les conjurés. Il finit par tomber. Vous verrez qu'il tomba devant le socle de la statue de Pompée, et qu'il l'éclaboussa de son sang.

A ce moment, les sénateurs, et les hommes du peuple qui sont là, se dispersent en désordre. Il y a un grand tumulte dans la salle. Cinna s'écrie :

— Liberté! Affranchissement! La tyrannie est mortel

CASsius. — Que quelques-uns montent aux rostres populaires, et qu'ils crient : « Liberté! Délivrance! Affranchissement! »

BRUTUS. — Peuple et sénateurs, ne soyez pas effrayés, restez calmes! La dette de l'ambition est

payée et personne autre que nous, les auteurs de l'acte, n'en portera la responsabilité.

A ce moment, rentre Trebonius, celui qui avait emmené Antoine.

CASsius. — Où est Antoine?

Car Cassius pense que le danger va venir de là, et il ne se trompe pas.

TREBONIUS. — Antoine s'est enfui à sa maison; tout effaré, d'ailleurs. Hommes, femmes, enfants, tout le monde est saisi d'effroi!... On pousse des cris. On court comme si nous étions au jour de la fin du monde.

BRUTUS. — Destin, nous allons donc connaitre votre bon plaisir. Courbons-nous, Romains, et baignons nos bras jusqu'aux coudes dans le sang de César, et teignons-en nos épées; et puis sortons, et allons droit à la place du Marché. Là, élevant nos armes sanglantes au-dessus de nos têtes, crions tous ensemble : a Paix, délivrance et liberté! »

Cassius, pris à ce moment-là par l'enthousiasme de Brutus, lui aussi, l'homme des faits et de la réalité, le politicien sans scrupule pour les moyens à employer, il devient un héros et il a ce coup de soleil de gloire qui se pose toujours au front des condamnés politiques, quelle que soit leur foi.

— Oui, dit-il, courbons-nous, trempons nos mains dans ce sang. Combien de fois, dans les siècles à venir, la scène sublime que nous venons de jouer ne sera-t-elle pas représentée chez des nations à naître et dans des idiomes encore inconnus!

Mais voici revenir la forte réalité, qui va nous ramener de ce ciel aux splendides chimères. C'est l'envoyé d'Antoine; c'est un serviteur qui vient dire, de la part de son maître :

— Antoine vous fait demander si vous voulez bien le recevoir, et lui expliquer pour quelles raisons vous avet tué César.

JÛLÈS CÉSAR 269

— Soit, dit Brutus, qu'il vienne! Je lui assure toutes garanties de salut; il pourra parler et s'en aller ensuite sain et sauf, aussi tranquille qu'il sera venu.

Cassius se méfie de cette arrivée d'Antoine. Il voit clair, lui, et, s'il n'y avait que lui, vous verriez comment il recevrait Antoine. Mais Antoine est beau joueur. C'est le grand orateur, c'est l'homme qui est sûr de sa puissance de verbe, et qui pense qu'avec cela, sans plus, une bonne langue (ainsi dira, plus tard, Louis XI à Péronne), quand on a cela dans la bouche, on défie tous ses ennemis, et l'on peut être leur vainqueur.

Antoine entre au milieu des conjurés qui ont les bras teints de sang, qui ont leur épée à la main. Il entre tout seul, sans armes, et voici ce qu'il dit, et par quoi il va tout de suite les épouvanter d'admiration.

En entrant, il salue ainsi le cadavre de César :

— 0 puissant César, es-tu donc couché si bas! Tes conquêtes, tes gloires, tes triomphes, tes butins, sont-ils tous réduits à ce petit espace? Adieu, adieu 1 {Puis, se tournant vers les conjurés.) Je ne sais pas, seigneurs, quelles sont vos intentions, quels, à votre sens, doivent encore subir la saignée, quels sont tenus pour malsains. Si je fais partie de ceux-là, il n'y a pas pour moi d'heure préférable à cette heure de la mort de César, ni d'instrument qui vaille de moitié vos glaives enrichis du plus noble sang du monde entier. Je vous en conjure donc, si vous me portez haine, satisfaites votre passion, tandis que vos mains empourprées sont chaudes et fumantes. Vivrais-je mille années, je ne me sentirais pas en aussi bonnes dispositions de mourir; nulle place, nul moyen de mort, ne me plairont jamais autant que d'être massacré ici par vous, les maîtresses âmes, la fleur des âmes de ce siècle, ici près de mon César I

Brutus, étonné, stupéfait d'admiration, lui dit î

— Non, tu ne seras pas tué. C'est nos mains qui

sont sanglantes, mais nos cœurs sont purs. C'est par pitié pour la soufTrance générale de Rome que nous avons fait ce que nous avons fait. Veuillez patienter seulement quelques instants, jusqu'à ce que nous ayons apaisé la multitude, et je vous expliquerai pourquoi, moi qui aimais César au moment où je le frappai, j'ai agi comme je l'ai fait.

Cassius redoute encore. S'il n'y avait que lui, il aurait profité de l'ofTre que faisait Antoine. Il a mis sa main sur son épée, tout prêt à le tuer; mais Brutus l'a arrêté, et Antoine continue à jouer beau jeu.

Admirez la force et la magie de l'art oratoire! Cet homme sent qu'il va être vainqueur.

— Je ne doute pas de votre sagesse, dit-il. Que chacun de vous me tende donc sa main sanglante. Je veux, d'abord, serrer la vôtre, Marcus Brutus; puis je veux prendre la vôtre Caius Cassius; puis la vôtre, Decius Brutus; et la vôtre aussi, Metellus; la vôtre, Cinna; et vous, mon vaillant Casca, la vôtre aussi; et la vôtre, mon bon Trebonius, qui, bien que le dernier, n'êtes pas le moins aimé de moi. Hélas! messeigneurs, que vous dirai-je? Mon crédit est placé maintenant sur un terrain si glissant, que vous devez avoir de moi une de ces deux mauvaises opinions : ou bien je suis à vos yeux un lâche, ou je suis un flatteur. (Puis, revenant bravement au mort.) Ah! que je t'aimais, César, cela est bien vrai. Si donc ton esprit nous contemple maintenant, ô très noble, est-ce que cela ne t'afflige pas plus encore que ta mort, de voir ton Antoine faisant la paix avec tes ennemis, et serrant leurs mains sanglantes en présence de ton cadavre? Ah! si j'avais autant d'yeux que tu as de blessures, et s'ils versaient tous des larmes en aussi grande abondance que ces blessures versent ton sang, cela me conviendrait mieux que de m'entretenir d'amitié avec tes ennemis. Pardonne-moi, Jules, pardonne-moi! C'est ici que tu as été forcé comme un cerf par une meute...

Et il se met à pleurer éperdument son ami, son maître, son dieu.

Essayez de conclure! Ou bien il est sincère, et c'est quand même admirable; ou bien il joue un jeu. En réalité, il joue un jeu; il veut gagner leur confiance; mais il va tellement loin dans l'expression de son amour pour César que Cassius, toujours méfiant, lui dit :

— Mais est-ce que tu es venu ici pour être notre allié ou notre ennemi?

— Votre allié! Votre allié! s'écrie Antoine. Et la preuve, c'est que je viens vous demander aussi une permission : celle d'exposer le corps de César sur la place du Marché et de monter à la tribune, afin de parler pour l'organisation des funérailles, comme il convient à un ami.

— Vous le pourrez, Marc-Antoine, dit le généreux, sublime et maladroit Brutus.

Cassius le prend à part, veut l'y faire renoncer; mais Brutus tient à son idée; il veut rendre hommage à César, car César a été un grand homme autrefois. Et il accorde la permission à Marc-Antoine de faire les funérailles, de prononcer un discours, après que lui-même, Brutus, aura expliqué sa conduite au peuple.

Là-dessus, tous sortent, sauf Antoine, qui reste seul.

Qu'il ait joué un jeu jusque-là, et un jeu terrible, vous allez en être convaincus par le cri qu'il pousse enfin :

— Ohl pardonne-moi, sanglant morceau d'argile, si je suis doux et pliant avec ces bouchers. Tu es la ruine de l'homme le plus noble qui ait jamais vécu dans le cours des siècles; mais malheur à la main qui a répandu ton sang précieux! Je prophétise à cette heure, sur tes blessures, qui, pareilles à des bouches muettes, ouvrent leurs lèvres de rubis pour me demander le secours de ma voix, je prophétise qu'une malédiction tombera sur les générations des hommes. Oui, il y aura la guerre en toute l'Italie,

et ton esprit errant par soif de vengeance ira partout, criant : « Carnage! », d'une voix de monarque. Il se rend alors au Forum, et nous allons avoir le temps d'admirer en détail cette scène prodigieuse.

Brutus et Cassius sont avec les citoyens. Les citoj'ens demandent des explications. Brutus va leur en donner. Il monte à la tribune, et il prononce un discours qui est, lui aussi, un chef-d'œuvre de rhétorique, comme vous l'allez voir, d'amplification, très beau, impuissant, toutefois, à toucher le cœur d'aucun des hommes qui sont là.

— Soyez patients, Romains, compatriotes, amis. Ecoutez-moi pour ma cause et soyez silencieux. [J'abrège l'exorde et j'arrive au fort de la harangue.] S'il est, dans cette foule, quelque cher ami de César, je dis à celui-là que l'amour de Brutus pour César n'était pas moins grand que le sien. Si donc cet ami demande pourquoi Brutus s'est élevé contre César, voici ma réponse : Ce n'est pas que j'aimais moins César, c'est que j'aimais Rome davantage. Qu'auriezvous préféré, César vivant et vous mourant tous esclaves, ou César mourant et vous vivant tous homme libres? Comme César m'aimait, je le pleure; comme il fut heureux, j'ai applaudi à sa fortune; comme il était vaillant, je l'honore; mais comme il était ambitieux, je l'ai tué. Voilà des larmes pour son amour, des applaudissements pour sa fortune, de l'honneur pour sa valeur, et la mort pour son ambition. Qui, dans cette foule, est assez bas pour vouloir être esclave? S'il en est un, qu'il parle; car c'est lui que j'ai ofTensé. Qui est assez barbare pour ne pas vouloir être Romain? S'il en est un, qu'il parle, car c'est lui que j'ai offensé. Qui est assez vil pour ne pas aimer son pays? S'il en est un, qu'il parle, car c'est lui que j'ai offensé. Je m'arrête. J'attends une réponse.

C'est, ici, un procédé connu, d'interpeller au

hasard, dans la foule. Et, comme toujours, on lui répond, en elTet :

— Aucun, Brutus, aucun!

■ — Alors, je n'ai offensé personne. Je n'ai pas plus fait envers César que vous ne feriez envers Brutus.

Et il finit son long discours, très bien développé, en disant :

— Je pars sur ces dernières paroles. Ainsi que j*ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, j'ai le même poignard pour moi-même lorsqu'il plaira à mon pays de réclamer ma mort.

Et quel est le résultat de ce discours au peuple? Le voici :

— Vive Brutus! Vive Brutus!

UN AUTRE. — Portons-le en triomphe à sa maison.

UN AUTRE. — Donnons-lui une statue avec ses ancêtres.

UN TROISIÈME. — Qu'il soit César!

Tel est le suprême résultat du régicide!

BRUTUS. — Mes bons compatriotes, laissez-moi partir seul!

Et il leur dit que, maintenant, il faut donner la parole à Antoine, qui va rendre à César les honneurs auxquels César a droit. Il s'en va là-dessus, et nous arrivons au discours d'Antoine.

Je vous le lirai avec le moins de commentaires possible. Je vous supplierai même, vous, mesdemoiselles, de tâcher, pendant cinq minutes, à être des citoyens romains. Voilà tout ce que je vous demande. Le décor ne signifie rien. Vous n'avez pas besoin de le voir. Vous l'imaginez. Ayez un cœur de citoyen appartenant à la plèbe romaine (cela vous sera difficile, mais faites l'impossible) et écoutez ce discours. Vous aurez pour récompense d'être des cœurs pétris, remués, retournés, émus, bouleversés, comme cet homme va le vouloir, uniquement avec cet instrument, le verbe souverain, le verbe, qui va pleuvoir en vous comme les langues du Saint-Esprit tombaient sur les apôtres.

Voici quel est, à ce moment-là, le sentiment de la foule :

UN ciTOiYEX. — Il fera bien de ne pas dire du mal de Brutus icil

ux AUTRE. — Oui, César a été un tyran.

UN AUTRE. — Oui, cela est certain. Nous sommes bien heureux que Rome en soit débarrassée.

UN AUTRE. — Paix! Paix! Ecoutons ce qu'Antoine va dire.

ANTOINE. — Nobles Romains...

DES VOIX. — Silence! Holà! Ecoutez. Voici le discours d'Antoine qui commence. Silence!

Et vous distinguerez tout de suite... Mais non, pas de commentaires! Laissons-le parler, lui, Antoine. Voici son discours, traduit aussi près que possible du texte.

— Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi vos oreilles. Je viens pour ensevelir César, non pas pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux, le bien qu'ils font est souvent enterré avec leurs restes. Qu'il en soit ainsi pour César! Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux. S'il en a été ainsi, c'était une grave faute, et César l'a gravement expiée. Ici, avec la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un homme honorable; et ainsi sont-ils tous, tous, oui, des hommes honorables), je viens donc parler pour les funérailles de César. Il était mon ami, fidèle et juste pour moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable! César a conduit ici, dans Rome, bien des captifs dont les rançons ont rempli les coffres publics; est-ce en cela que parle l'ambition de César? Ou en ceci, peut-être, que, lorsque les pauvres criaient, César pleurait. L'ambition devrait être faite d'une plus dure étoffe! Cependant, Brutus dit que César était ambitieux, et Brutus est un homme honorable! Tous, vous avez vu, aux Luper-

cales, que j'ai présenté à César trois fois une couronne royale, que trois fois il l'a refusée. Etait-ce là de l'ambition? Et, cependant, Brutus dit qu'il était ambitieux, et pour sûr Brutus est un homme honorable! Oh! je ne parle point de désapprouver ce que Brutus a dit; mais je suis ici pour parler de ce que je sais. Vous l'aimiez tous autrefois, César, et non sans cause. Quelle cause vous empêcherait, alors, d'être en deuil pour lui? O jugement, tu t'es réfugié chez les bêtes brutes, et les hommes ont perdu leur raison! Mais soyez patients avec moi, je vous en prie. Mon cœur est dans ce cercueil, là, avec César, et il faut que je m'arrête jusqu'à ce qu'il me revienne.

C'est le coup de l'émotion, non pas jouée, mais sincère, et qui va permettre aux gens de réfléchir sur ce qu'ils ont déjà entendu.

PREMIER CITOYEN. — Il me Semble qu'il y a beaucoup de raison dans ses dires!

UN AUTRE. — Si tu considères froidement l'afîaire, César a subi un grave tort!

UN TROISIÈME. — Est-cc votre avis, messieurs? Je crains qu'il n'en vienne un pire à sa place.

UN AUTRE. — Avez-vous bien noté ses paroles, qu'il n'a pas voulu prendre la couronne? Donc, il est certain qu'il n'était pas ambitieux.

LE PREMIER. — Mais si cela est prouvé, d'aucuns le paieront cher.

UN CITOYEN {regardant Antoine). — Pauvre âme, ses yeux sont rouges comme le feu, à force de pleurer 1

LE TROISIÈME. — Mais il n'y a pas, dans Rome, un homme plus noble qu'Antoine.

LE QUATRIÈME. — Faites attention, maintenant! Attention, il va recommencer à parler.

ANTOINE. — Encore hier, la parole de César aurait pu tenir tête à l'univers; maintenant, il gît là, et nul si pauvre qu'il soit, qui lui rende hommage! O mes maîtres, si j'étais disposé à soulever vos cœurs et vos esprits vers la rébellion et la rage, je ferais tort à Brutus, et tort à Cassius; et vous le savez tous, ce

sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire tort. Je choisis plutôt de faire tort au mort, de faire tort à moi-même et à vous, que de faire tort à des hommes si honorables. Mais voici un parchemin, avec le sceau de César; je l'ai trouvé en son cabinet; c'est son testament. Ahl si le peuple entendait ce testament... [Pardonnez-moi, je n'ai pas du tout l'intention de vous le lire.] Mais ils accourraient tous et baiseraient les blessures de César mort, et tremperaient leurs mouchoirs dans son sang sacré. Oui, ils mendieraient un de ses cheveux pour en faire une relique, et, en mourant, ils mentionneraient ce cheveu dans leur testament, eux, et le légueraient comme un riche héritage à leur postérité.

UN CITOYEN, — Nous voulons l'entendre, le testament! Lisez-le, Marc-Antoine.

LES AUTRES. — Le testament! Le testament 1 Nous voulons entendre le testament de César.

ANTOINE. — Eh bien! patience... Je ne dois pas vous le lire. Il ne convient pas que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois, vous n'êtes pas de pierre; vous êtes des hommes; et, étant des hommes, à entendre le testament de César, ah! cela vous enflammera, vous rendra fous. Mais il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers; car, si vous le saviez, ah! qu'est-ce qui pourrait sortir de là?

UN QUATRIÈME. — Oui, liscz le testament, nous voulons l'entendre, Antoine! Le testament de César!

ANTOINE. — Voulez-vous être patients, mes amis? Voulez-vous attendre un peu encore? Je suis allé plus loin que je ne voulais; et, en parlant, je crains de faire du tort aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César.

Entendez-vous tinter cette petite phrase, accrochée à ce mot, ironique cette fois, « honorables » ? Et il insiste, féroce, sans en avoir l'air,

— Je suis allé trop loin, oui, je le crains.

UNE VOIX. — Ça, des hommes honorables! Ce sont des traîtres.

VOIX DIVERSES. — Ce sont des scélérats, des meurtriers.

d'autres voix. — Le testament I Lisez le testamentl

ANTOINE. — Vous voulcz me pousser, donc, à lire le testament? Alors, faites un cercle autour du cadavre de César, et laissez-moi vous montrer, d'abord, celui qui fit le testament. Mais descendraije des rostres? Voulez-vous m'en donner la permission?

— Oui, oui, venez en basl

— Descendez, vous en avez la permission.

— Un cercle, un cercle, mettez-vous en rond... Mais écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps.

— Place pour Antoine, le très noble Antoine. ANTOINE. — Non, non, ne vous pressez pas ainsi

sur moil Reculez un peu! Plus loin, je vous prie!

— Oui, oui, en arrière! Poussez-vous en arrière!

ANTOINE. — Si vous avez des larmes, préparezvous à les répandre maintenant. Vous connaissez tous ce manteau. Je me rappelle la première fois que César le mit. C'était un soir d'été, dans sa tente, le jour où il déconfit les Nerviens. Voyez, à cet endroit, le poignard de Cassius a traversé! Voyez quelle déchirure a faite ici l'envieux Casca. Et c'est par celle-ci que son tant bien-aimé Brutus l'a assassiné. Et quand il en arracha son acier maudit, remarquez de quelle hâte l'a suivi le sang de César, comme s'il se fût rué hors des portes pour résoudre si c'était bien Brutus ou non qui frappait ainsi, tellement contre naturel Car Brutus, comme vous le savez, c'était l'ange de César. Jugez, ô vous, dieux, combien César l'aimait! De tous les coups, celui-là fut le plus monstrueux. Car, lorsque le noble César le vit, lui, l'assassiner, cette ingratitude, plus forte que le bras des traîtres, le vainquit totalement. Alors, alors, se brisa son grand cœur! Et, dans son manteau, voilant sa face, juste contre le socle de la statue de Pompée, sur qui ruissela le sang, le grand César tomba. Quelle chute ce fut là! Alors moi, et vous,

et nous tous, nous sommes tombés à bas, tandis que la trahison s'épanouissait, triomphante. Ah! maintenant, maintenant, vous pleurez! Et je m'en aperçois, vous la sentez la puissance de la pitié! Ah! ah! que voilà de délicieuses gouttes! Oh! bonnes âmes, quoi, vous pleurez, rien qu'à contempler la robe déchirée de notre César. Regardez ici (// le découvre), le voici lui-même, défiguré, comme vous le voyez, grâce aux traîtres.

ux CITOYEN. — Ah! pitoyable spectacle! Noble César!

UN AUTRE. — 0 jour de malheur!

VOIX. — Ah! les traîtres, les scélérats! Oh! les sanglantes visions!

— Nous serons vengés! Vengeance!

— Oui, vengeance! En avant! Cherchez, brûlez, flambez, tuez, égorgez! Que pas un traître ne vive!

ANTOINE. — Arrêtez, arrêtez, concitoyens! VOIX. — Paix, là-bas, paix! Ecoutez donc le noble Antoine!

— Oui, nous l'écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui.

ANTOINE. — Bons amis, doux amis, ah! que je ne vous excite pas ainsi à de soudains mouvements de révolte! Mais ceux qui ont fait cet acte sont honorables!... Mais oui!... Quels griefs particuliers ils ont, je ne le sais pas, hélas! quels griefs qui leur aient fait commettre cela. Mais ce sont des hommes sages et honorables, et ils vous en donneront, je n'en doute pas, de bonnes raisons. Mais je ne viens pas, amis, pour vous voler vos cœurs. Je ne suis pas un orateur, moi...

Ecoutez ce comble de l'habileté oratoire!

— Non, je ne suis pas un orateur comme l'est Brutus. Je suis, ainsi que vous me connaissez tous, un homme simple, sans finesse, qui aime son ami; et cela, ils le savent bien, ceux qui m'ont donné permission en i)ublic de parler pour lui; car je n'ai ni esprit, ni vocabulaire, ni mérite, pas de geste ni d'élocution, ni le pouvoir du discours pour agiter le

sang des hommes; je parle seulement tout droit; je vous dis ce que vous-mêmes vous savez; je vous montre les blessures de César, pauvres, pauvres bouches muettes, et je leur demande de parler pour moi; mais, si j'étais Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait ici un Antoine qui bouleverserait vos âmes, et qui mettrait dans chaque blessure de César une langue forçant les pierres de Rome à se lever pour l'insurrection et la révolte.

— Oui, oui, nous nous révolterons 1 Nous brûlerons la maison de Brutus! En avant 1 Venez 1 Cherchons les conspirateurs!

ANTOINE. — Ecoutez-moi encore, mes amis! Ecoutez, compatriotes! Encore un mot!

— Oui, oui, paix! Ecoutez le très noble Antoine. On s'imaginerait que le discours est fini. Mais non,

il a gardé la chose la plus profitable pour la fin.

— Eh bien! quoi, amis! Vous allez faire vous ne savez quoi! Et en quelle chose César a-t-il mérité ainsi votre amour? Vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

— Oui, c'est vrai! Le testament! Ecoutons le testament!

— Le voici, et sous le sceau de César. A chaque citoyen romain, il donne, à chaque homme en particulier, soixante-quinze drachmes.

— Très noble César! Nous vengerons sa mort!

— O royal César!

ANTOINE. — Ecoutez-moi avec patience.

— Paix! paix : écoutez!

— En outre, il vous a laissé tous ses parcs privés, ses vergers, ses jardins nouvellement plantés de ce côté du Tibre; il vous les a laissés, à vous et à vos héritiers, pour toujours, comme lieux publics de plaisir, pour vous y promener, pour vous y divertir. En voilà un César! Ah! quand donc en viendra-t-il un autre pareil?

VOIX DIVERSES. — Jamais! Jamais!... Marchons! En avant! En avant!

UNE VOIX. — Brûlons son corps sur le terrain sacré;

et, avec les tisons, incendions les maisons des traîtres.

— Enlevons le corps I

UN AUTRE. — Allons chercher du feu!

UN AUTRE. — Arrachons les bancs!

UN AUTRE — Les sièges, les fenêtres, tout!

ANTOINE. — Maintenant, laissons cela travailler. Mal, tu es sur pied. Prends ta route par où tu voudras.

Je vais presque rester là-dessus. Je ne suis pourtant pas de l'avis de Voltaire : la pièce n'est pas finie. Mais le reste peut être dit en quelques minutes. C'est l'arrêt du Destin tout simplement.

Après ce prodigieux discours, ce chef-d'œuvre de l'art oratoire s'adressant à une foule hostile et la retournant complètement pour en faire cette foule d'émeutiers, que va-t-il arriver maintenant? Vous le devinez. Ils vont incendier les maisons des gens qui ont tué César, et la guerre civile sera déchaînée. Puis, les Triumvirs qui remplaceront César : Antoine, Lépide et Octave. On reverra les proscriptions. La division sera partout, même entre Cassius et Brutus. Portia en mourra de désespoir, voyant les Triumvirs remplacer César, et son pauvre homme victime de l'idéal auquel il n'a pu donner la fin qu'il espérait.

Et voici, enfin, à Sardes, le fantôme de César qui apparaît. Et la moralité, elle est là : c'est que ce fantôme apparaît à Brutus, pourquoi? Pour lui prouver que le Césarisme survit à César.

— Qui vient ici? dit Brutus, rêvant sous sa tente. Je suppose que ce sont mes yeux aflaiblis qui donnent forme à celte apparition s'avançant sur moi. Es-tu quelque chose de réel? Es-tu un dieu, un génie, un (îcmon, loi qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux? Dis-moi ce que lu es.

— Je suis ton mauvais génie, Brutus.

— Pourquoi viens-tu?

— Pour te dire que tu me verras à Philippes.

— Boni Ainsi je te reverrai encore?

— Oui, à Ptiilippes.

— Eh bien! en ce cas, soit, je te reverrai à Philippes. Maintenant que j'ai repris cœur, voilà que tu t'évanouis 1 Je voudrais converser plus longtemps avec toi.

Brutus, en elfet, vous le voyez, a été brave. Mais ce qu'il voudrait dire au fantôme, qu'est-ce que cela peut être? Probablement ceci :

« J'ai cru bien faire en te tuant; mais je ne suis pas arrivé à ce que je voulais. Je n'ai pas donné la paix et la liberté à Rome; elle est plus esclave qu'avant toi. i

Ce sentiment-là, ils vont tous l'avoir; car au champ de bataille de Philippes, où ils vont perdre la bataille contre les Triumvii-s qui remplacent César, ils vont, l'un après l'autre, se condamner à mort et s'exécuter.

Cassius, le premier, l'homme qui n'a pas réussi! Il se fait tuer par un aflranchi qui le délivre avec l'épée même dont il s'est servi pour frapper César.

— Là, prends ici la poignée; et, dès que j'aurai couvert mon visage (il l'est, maintenant), dirige le fer, frappe. César, tu es vengé par l'épée même qui te tua.

Et il tombe.

Après lui, c'est Titinius. Après Titinius, c'est Brutus lui-même, qui va se tuer, et qui dit :

— O Jules César, tu es puissant encore. Ton âme erre dans les airs et tourne nos épées contre nos propres entrailles!

Tous les conjurés ont ainsi la fureur de se tuer. Brutus essaie de leur commander halte.

— Venez, pauvres débris de mes amis, reposonsnous sur ce rocher.

Et il demande successivement à tous ses amis de tenir l'épée sur laquelle il se précipitera. Aucun ne le veut; car on l'aime, car il est beau ce vaincu, qui, en somme, comme vous l'avez vu tout à l'heure, n'a jamais eu aucune idée d'intérêt personnel. Enfin,

quand il est seul avec un dernier serviteur, Straton :

— Je t'en prie, toi, Straton, reste auprès de moi. Tu es un garçon jouissant d'une bonne estime; ta vie a conquis quelque parcelle d'honneur. Eh bien! tiens-moi mon épée, détourne ton visage pendant que je me précipiterai sur elle. Veux-tu, Straton?

— Donnez-moi d'abord votre main. Adieu, seineur...

— Adieu, mon bon Straton!

Et Brutus se jette sur l'épée, en disant :

— César, maintenant, sois apaisé! Je ne te tuai pas avec la moitié de plaisir que j'en ai à me tuer moi-même.

Et pourquoi donc se tuer ainsi? Il a donc eu un remords? Oh! non, Brutus n'a pas de remords; mais il a un regret, le regret d'avoir commis un acte inutile; et probablement est-ce là, en réalité, le sentiment de Shakespeare, celui que nous avons, et celui qui est exprimé par Antoine lui-même, le héros de la pièce, tout compte fait, le vrai héros, comme artiste, quand il prononce ceci sur Brutus :

— Celui-ci était le plus noble Romain de tous. Tous les conspirateurs, sauf lui, firent ce qu'ils ont fait par envie contre le grand César. Lui seul fit partie de leur bande dans une honnête pensée patriotique et pour le bien commun de tous. Sa vie fut noble; et les divers éléments étaient si bien mêlés en lui que la nature pouvait se lever et dire à l'univers entier : « Celui-là était un homme. «

Oui, c'était un homme; mais seulement un homme, et rien de plus! Il n'était pas de taille à être un surhomme. Et, en réalité, le crime de Brutus (car il en a commis un), ce n'est pas d'avoir tué César, c'est de n'avoir pas compris ce que représentait César, c'est de ne pas avoir compris (mais on ne comprend ces choses que deux mille ans après) qu'on était ici à une des étapes de l'humanité, qu'à ce moment précis la vénérable civilisation antique, par castes, était morte, et que la cité romaine nç devait plus exister.

Toute l'histoire de Rome, jusque-là, c'est l'histoire des vaines luttes soutenues par la plèbe. Et si j'avais le temps de vous faire entrer dans le Conciones et de vous lire des discours de tribuns du peuple, vous constateriez que depuis le commencement, cette histoire ne pense qu'à cela, qu'à faire gravir la plèbe en haut, lui gagner du terrain sur les patriciens, sur les chevaliers, sur les gens de la noblesse. Cette plèbe ny est arrivée, enfin, n'a pu y arriver, qu'en s'incarnant dans un homme en qui elle a condensé toutes ses forces éparses. En réalité, ce qui était là en ascension, c'était l'humanisme, cette fleur dont je vous parle toujours, qui marche et qui monte, depuis le fond de la Méditerranée, dans la civilisation méditerranéenne, et qu'a si nettement formulée le vers de Térence :

Homo sum, hiimani nihil a me (ilieniim puio.

(« Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne doit m'ètre étranger.»)

Son éclosion finissait par briser le cadre trop étroit de la cité, avec ses castes. Il y avait là, comme il y a toujours, un écroulement des anciens dieux et un nouveau dieu qui surgissait. Virgile l'a dit dans un autre vers admirable :

Magnas ah integro sœclorum nascitur ordo

(« Voici que naît tout entier, de fond en comble, un grand ordre de choses. «) Cet autre ordre de choses est toujours en croissance, nous ne somm.es pas arrivés encore à son épanouissement; mais c'est alors qu'il a commencé, c'est là qu'est sortie de terre sa première pousse.

Brutus, à ce moment-là, incarnait, représentait les anciens dieux; et les fidèles aux anciens dieux sont toujours touchants, mais ils sont toujours vaincus. Et les apôtres du nouveau dieu sont d'abord vaincus aussi; ils tombent, mais pour se relever; et si l'on compare le sang qu'ils versent tous les deux, celui

de Brutus, l'apôtre des anciens dieux, est rouge, et fait penser au soleil couchant qui disparait, pour ne plus revenir, tandis que le sang de l'autre, celui de César, au lieu d'être rouge, est rose, et fait penser à l'aurore annonçant une nouvelle journée au prochain midi de flamboyante apothéose.

Hamlet devant les Commentateurs. — Le Caractère d'Hamlet. Son Portrait physique. Son Portrait moral. — Le Vrai Sujet du Drame. — La Peur de l'Action. — Hamlet agira-t-il ou n'agira-t-il pas? — Les Hésitations, les Rêveries, les Folies du Héros d'Elseneur. — Hamlet devant le Spectre. — Hamlet et Ophélie. — Le Monologue d'Hamlet. — Hamlet et sa Mère. — La Fameuse Scène du Cimetière.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

J'ai besoin, particulièrement aujourd'hui, de toute votre attention et de toute votre indulgence, parce que Hamlet, que nous allons essayer d'étudier, est la pièce de Shakespeare la plus difficile certainement à pénétrer, et cela pour plusieurs raisons. La première de toutes, c'est que, quoique vers la fin elle devienne presque mélodramatique, par la fureur de l'action, elle est, dans les trois quarts de sa contexture, l'œuvre la moins théâtrale de ce grand homme de théâtre. C'est presque une œuvre philosophique plus qu'une œuvre de théâtre. Ensuite, il y a une

grande cause de difficulté à pénétrer dans Hainlet. Si vous voulez bien vous souvenir d'un vers de Hugo, que je vous ai cité plusieurs fois, vous comprendrez ce que je veux dire. Ce vers, c'est celui où Hugo dépeint Vénus ainsi :

Ceinte du flamboiement des yeux fixes sur elle.

Eh bien! pour certaines œuvres de génie, et, en particulier, pour Hamlet, il en va de même. Hamlet est entouré d'une telle attention, d'une telle fixité de regards, que cela fait autour de l'œuvre comme des' rayons d'ostensoir, à cause de tous les rêves, de tous les commentaires, de toutes les idées, de toutes les' discussions qui ont brillé, étincelé autour de cette œuvre, et on est ébloui au point d'en être aveuglé. Il y a là comme un halo, en quelque sorte, d'éblouissement autour de l'œuvre, et vous allez comprendre, sans que je veuille ni puisse m'étendre beaucoup, que, par exemple, si on veut se rappeler — et malgré soi on se les rappelle — les appréciations d'hommes comme Gœthe, comme Henri Heine, comme Hugo, dans son livre de William Shakespeare, comme Paul de Saint-Victor, dans son admirable chapitre des Deux Masques consacré à Hamlet, on est gêné par le souvenir de ce qu'ont pensé, imaginé et, quelquefois, songé des intelligences aussi hautes et aussi profondes elles-mêmes que celles-là.

Mais cela n'est encore rien. Il y a les réalisations artistiques, il y a le souvenir de Delacroix; il y a, pour toutes les générations, le souvenir des comédiens ou des chanteurs qui ont incarné le rôle. Les gens qui ont entendu Faure se rappellent, malgré eux, Hamlet sous le visage de Faure. Les romantiques, ceux que j'ai connus, ainsi Banville, qui avait vu Rouvière, ne voyaient Hamlet qu'à travers Rouricre. Nous autres, nous aurons garde le souvenir impérissable et opprimant, j'ose le dire, malgré toute notre admiration pour les précédents

HAMLEt 287

interprètes, de Mounet- Sully et de Sarah Bernhardt. Taut cela fait un ensemble, je le répète, de lueurs tellement aveuglantes que cela devient presque des ténèbres. Et il y a des ténèbres lumineuses, si je puis m'exprimer ainsi. Mais tout cela n'est encore rien. Il faut se rappeler que, pour Shakespeare luimême, il y a un mystère et des ténèbres dans son œuvre. Lui, si insouciant, en général, qui ne s'est pas occupé de la publication de ses pièces, a montré un souci particulier pour Hamlet.

Il l'a recommencé trois fois; il y a travaillé une première fois étant jeune; il a fait une esquisse d'après la vieille légende de Saxo Grammaticus, qu'il connaissait par la traduction française de Belleforest, traduite elle-même en anglais. Il y avait là un mélodrame très puissant qui l'a inspiré, qui lui a donné envie de faire la pièce. Puis, il y est revenu plus tard; puis, une troisième fois, il y est revenu encore, et il a publié une édition dont le titre dit que cette édition est augmentée de presque du double de ce que contenait la précédente. Et, en efTet, quand on compare les trois Hamlet, surtout le premier et le dernier, on s'aperçoit que, dans le premier, il n'y a qu'une esquisse, qu'une légère ébauche, qu'il y a des développements tout entiers qui n'y sont pas, et qu'il y a de même des scènes qui manquent, et vous allez voir que ces scènes sont capitales, notamment une toute petite scène de rien, le passage de Fortinbras, au milieu de la pièce.

Vous verrez tout à l'heure quelle importance cela a pour la philosophie même de l'œuvre. Le caractère d'Hamlet, par exemple, n'existe pas dans la première version; le fantôme lui-même n'existait pas dans l'histoire racontée par Belleforest et, tout cela va nous amener à prouver, à essayer de prouver, — car je ne veux dire aucun mot prétentieux, je n'ai pas l'outrecuidance de vous apporter une solution à ce problème mystérieux d'Hamlet, j'ai, au contraire, le désir de vous montrer toutes les causes qui en font un mystère impénétrable, — à essayer de

prouver que ce qui rend le caractère d'Hamlet difficile à pénétrer, c'est que c'est une des rares oeuvres dans lesquelles Shakespeare ait mis certainement — on le devine, quoi qu'il ne l'ait pas dit — de luimême. Sa philosophie, c'est là qu'il l'a exprimée, ainsi que Molière a exprimé son cœur dans Le Misanthrope. On n'en peut douter, Shakespeare, quel qu'il soit, a exprimé sa façon de voir et de concevoir la vie, dans Hainlet. Vous verrez tout à l'heure qu'elle n'est pas exactement la même que celle que nous avons extraite dernièrement de Macbeth, par exemple.

Donc, tout cela nous gêne, nous trouble pour pénétrer dans cette œuvre. Alors, la première chose à faire, c'est d'oublier complètement, de nous débarrasser, de nous débarbouiller, — comme si on se débarbouillait d'aurore, de soleil et de splendeur! — de nous débarbouiller de tous les commentaires que nous pouvons avoir lus. Cela est peut-être très facile pour plusieurs d'entre vous, pour beaucoup d'entre vous, mesdemoiselles, qui n'en avez lu aucun : vous êtes dans les meilleures conditions pour comprendre Hamlet. Rien n'est gênant comme d'avoir trop lu.

Pour ceux qui l'ont compris et qui l'ont goûté, pour nous, il faut nous mettre devant Hamlet, y ajouter notre rêve; votre rêve, à vous qui le voyez pour la première fois, ce rêve s'ajoutera aux autres qui forment cette auréole, ce halo, cet ostensoir de flamboiement, qui sont autour de l'œuvre. Ce rêve de flamboiement, il faut le refaire nous-mêmes en suivant le travail que Shakespeare a fait, car il n'a compris que peu à peu, et que longtemps après, tout le sens de son œuvre, tous les symboles qui y étaient contenus. Cela arrive souvent pour les œuvres de génie, et c'est ce qui est arrivé, en particulier, pour Don Quichotte. Vous savez que Cervantes l'avait commencé pour faire une satire des romans de chevalerie, et peu à peu, son personnage étant sorti de lui, étant vivant, en le voyant vivre et comme extériorisé, comme un fils qu'on voit grandir et qui

ne vous ressemble plus et qui a des goûts différents des vôtres, il s'est imaginé que son Don Quichotte pouvait devenir l'être idéal et sublime qu'il en a fait dans la seconde partie. Eh bien! de même Hamlet n'est devenu le Hamlet complet, le Hamlet dans lequel nous n'allons voir, même en oubliant tous les commentaires précédents, nous n'allons voir tant de symboles, qu'à la longue.

Il faut, d'abord, nous débarrasser de toutes les visions que nous en avons, artistiques ou théâtrales, et il faut voir son portrait physique. On ne le connaît pas très bien, en général. Nous, en particulier, nous avons été trompés par les romantiques, par Delacroix, même par nos admirables interprètes modernes, qui ont toujours rendu Hamlet en Latin. Ils ont fait d'Hamlet un personnage brun, maigre, nerveux, sanguin et bilieux. Ce n'est pas du tout Hamlet; il n'est pas du tout comme cela! Hamlet est un homme du Nord; il est blond, il est un peu gras. Sa mère le dit au dernier acte, quand il fait assaut avec Laertes; elle dit :

— Ah! il va s'essouffler vite, car il est gras et court d'haleine.

C'était, en effet, un blond, un lymphatique, un gras, nerveux en même temps, mais le contraire d'un sanguin bilieux que nous représentent toujours nos interprètes, et c'est ce qui nous explique toute la pièce, car un sanguin bilieux, vous allez le voir, agirait à l'instant même. Oreste, par exemple, dans le même cas, agit tout de suite, vous savez avec quelle rapidité, quand il tue sa mère. Hamlet, au contraire.

On a comparé le drame d'Hamlet à celui d'Oreste. C'est une erreur absolue. Le véritable sujet n'est pas que Hamlet tue sa mère et le frère de son père, qui ont assassiné le père qu'il aime; ce n'est pas cela! C'est le sujet des Choéphores, c'est le sujet de

L'Orestie; mais, daus Hamlet, le sujet est uniquement celui-ci : Hamlet agira-t-il, ou n'agira-t-il pas? Va-t-il se décider, ou ne se décidcra-t-il jamais? Et c'est ce qui fait que la pièce est si peu théâtrale jusqu'au dernier acte, où s'accumule toute l'action en un mélodrame. Je vous le répète, toute la pièce, c'est cela : à chaque instant, Hamlet hésite.

Mais je n'ai pas fini son portrait, je n'ai fait que son portrait physique. Voici son portrait moral.

C'est un jeune homme de vingt-quatre ans, qui sort d'une Université, l'Université allemande de Wittenberg, où il a appris de la philosophie. Il est beau causeur, presque bavard. C'est un analyste, c'est un homme qui raisonne. « Analyser », vous le savez, est un mot qui vient du grec et qui veut dire « délier, séparer les choses les unes des autres ». Si vous vous en rapportez à l'étymologie, qui est souvent une grande institutrice, vous verrez qu'il existe un mot qui a les mêmes racines, sauf une. « L'analyse », l'art de délier les choses, vous conduit à la paralysie, c'est-à-dire à l'absence d'action. Tout Hamlet, c'est cela! C'est un homme qui s'analyse et qui s'analyse tellement que son analyse le paralyse et que, finalement, il n'agit pas. Si on oublie cela, on ne peut pas comprendre Hamlet.

Tout cela étant donné, vous avez le personnage vivant d'Hamlet, que vous allez voir paraître tout debout, dans la pièce, et marcher, je ne dirai pas agir, mais parler, discuter, s'analyser, rêver. Et, à la suite de ce personnage, vous allez voir se dégager, — comme toujours dans Shakespeare, avec sa façon à lui, — par toutes les petites touches qu'il accumule, le type. Le type de quoi? Ah! on a beaucoup cherché! Ne cherchons pas, oublions tout ce qu'on a dit. Regardons simplement la pièce. C'est le type de l'homme, simplement, de l'homme en général. Ce qui fait que cette pièce, si peu pièce de théâtre, émeut profondément tout le monde, c'est que, à chaque instant, toute proportion gardée, on fait dans la vie exactement ce que fait Hamlet : on est placé

IIAMLET 291

devant une action à faire, un devoir à remplir, et on ne remplit pas le devoir, on ne fait pas l'action, bonne ou mauvaise, parce qu'on a trop réfléchi. Et toute la question est là. La vie ne réfléchit pas; c'est l'homme qui réfléchit, qui pense, qui est abstrait. La vie n'est jamais abstraite, elle est concrète, elle nous rappelle à l'instant, à l'action. Il faut toujours prendre une décision, et, quand on l'a prise, il faut agir. Si on n'agit pas, le moment de la décision est passé, et, généralement, la vie de quatre-vingt-dixneuf hommes sur cent se passe ainsi : à fuir devant l'action, à chercher les motifs de ne pas la faire et à arriver au bout de sa vie sans l'avoir faite. C'est, précisément, ce à quoi arrive Hamlet. Vous verrez qu'avec cette idée qu'il doit tuer quelqu'un, — non pas sa mère, car il n'est pas question qu'il tue sa mère, mais le mari nouveau de sa mère, le frère de son père, — il discute toujours, il retarde toujours, et, finalement, vous verrez que, s'il le tue, c'est par hasard, quand il a la main forcée par le hasard. Lui n'a pas voulu, comme Oreste a voulu, tuer sa mère! Toute la pièce est là.

Donc, écoutons-le vivre après ce préambule que j'ai fait aussi bref que possible, et, si vous l'écoutez dans les dispositions que je viens de vous dire, avec le portrait physique et moral trop rapide, mais, je crois, exact et buriné profondément que je vous ai montré, alors cette pièce mystérieuse, impénétrable, intraduisible, — car vous verrez que la traduction ne rend pas les dessous qu'il y a sous tous ces mots savoureux de Shakespeare, — s'éclairera néanmoins. Vous verrez toutes ces vapeurs de mystère, de ténèbres, toutes ces vapeurs aussi des commentaires qui ont été faits, s'évanouir à la simple clarté de la vie qui va se dresser devant vous, comme s'évanouissent, au matin, toutes les vapeurs et tous les brouil-

2î>2 A TRAVERS SHAKESPEARE

lards de la nuit quand paraissent les flèches d'or du soleil qu'est la vie.

Au début, je vais suivre la pièce exactement, en la racontant aussi vite que possible.

Nous allons, tout de suite, entrer dans la pièce par l'apparition d'un spectre qui n'existait pas dans la première version, dans l'ancienne légende. Ce spectre est vu par des officiers qui sont de garde sur l'esplanade, à Elseneur. L'endroit, d'ailleurs, est sinistre. J'y suis passé et j'ai eu, naturellement, la curiosité — car les personnages de drames sont pour moi aussi réels, sinon plus, que les personnages de la vie — d'aller voir l'esplanade d'Elsencur. Ils sont là, en sentinelle, et, depuis plusieurs nuits, ils voient apparaître un spectre, qui est le spectre de l'ancien roi mort. On a raconté qu'il avait été piqué par un serpent, pendant son sommeil. Et Hamlet soufTre de la mort de son père qu'il aimait passionnément. Un de ses amis intimes, Horatio, a essayé de parler au spectre; le spectre s'est évanoui au chant du coq, et les officiers prennent la décision d'aller en instruire Hamlet.

Nous avons, ensuite, Claudius qui, lui, est le frère du roi mort, et la reine qui parle avec Hamlet, et on sent déjà qu'il est triste, qu'il voit les choses en noir, qu'il a le mépris du mensonge, car il dit ceci à sa mère :

— Je ne sais pas ce que c'est que les semblants, madame.

Mais tout cela n'est rien, voyons donc la cause réelle de sa tristesse. A un moment où il reste seul, il se dit :

ff Oh! si cette trop, trop solide chair pouvait se fondre, se liquéfier et se résoudre en rosée 1 Ohl si l'Eternel n'avait pas formulé ses décrets contre le suicide! 0 Dieu! combien fastiflieux, usés, vulgaires, stériles, me semblent tous les biens de ce monde. Fi de ce monde, fi! Que les choses en soient venues là! Mort seulement depuis deux mois, pas même autant, pas deux mois! Un roi si excellent, si aimant

IIAMLET 2i)3

pour ma mère, qui ne pouvait pas souffrir que les vents du ciel visitassent trop rudement son visage! Ciel et terre! faut-il que je me rappelle que, cependant, au bout d'un mois... Oh! ne pensons plus à cela!... Fragilité, ton nom est femme! — Un tout petit mois, avant même qu'elle eût achevé d'user les souliers avec lesquels elle suivait le convoi de mon pauvre père, toute en larmes comme Niobé! — elle, elle-même; — ô Dieu! une bête privée de la faculté de raisonner aurait pleuré plus longtemps! — elle s'est mariée à mon oncle, le frère de mon père... Oui, au bout d'un mois, avant que le sel de ses très indignes larmes eiit cessé d'irriter ses yeux rougis, elle s'est mariée! Oh! l'exécrable promptitude! Non, cela n'est pas bien, cela ne peut pas mener à bien... Mais brise-toi, mon cœur, brise-toi, car je dois retenir ma langue. »

Voilà le sentiment qui l'anime jusqu'à présent. Il est triste de la mort de son père et de la nouvelle union, si vite contractée par sa mère.

A ce moment, ses amis viennent lui apprendre qu'ils ont vu le spectre de son père. Il dit qu'il ira; mais, avant de le suivre, il y aurait à vous lire deux scènes charmantes de Laertes et d'Ophélie avec leur père, Polonius. Il y a, sur presque tous les personnages de Shakespeare, de mauvais clichés, de mauvais signalements qui ne sont pas exacts. On représente Polonius comme un grotesque, purement grotesque, comme une épreuve, avant la lettre, de M. Prudhomme. C'est un homme comique dans sa façon de s'exprimer, mais tout ce qu'il dit est extrêmement sage. Ses paroles, à son fils qui va partir faire ses études en France, et à Ophélie touchant l'amour que le prince Hamlet a pour elle, sont des miracles de sagesse. Il recommande à sa jeune fille de ne pas se laisser prendre aux belles paroles du prince et de faire bien attention...

Mais je suis forcé de sauter ces scènes. Il faudrait, rien que pour Hamlet, passer une année entière à rétudier.

Nous arrivons donc à la grande scène de l'esplanade, à l'apparition du spectre et au dialogue avec son fils.

Comme toujours, la scène est présentée d'une façon très réaliste par Shakespeare.

« — Brrr... L'air pique rudement. Il fait très froid I dit Hamlet.

« — Oui, l'air est âpre et mordant, dit Horatio.

« — Quelle heure est-il?

« — Bien près de minuit, je crois.

« — Oh! non, c'est sonné.

« — Ah! vraiment? Mais je ne l'ai pas entendu : en ce cas, nous approchons de l'heure où le spectre a l'habitude de faire son apparition, »

Et, ici, Hamlet se livre à des conversations, car il est extrêmement bavard, ne l'oubliez pas. On voit que c'est un jeune homme qui a la liberté de tout dire, puisqu'il est prince, qu'il est charmant, qu'il aime la belle parole, qu'il est philosophe, qu'il a fait beaucoup de philosophie, un peu nuageuse, à l'Université de AYittenberg, et qu'il se croit très expert sur les mœurs et les coutumes des gens avec lesquels il vit.

Comme il est en train de parler, tout à coup :

— Regardez, Monseigneur! il vient! dit Horatio.

— Anges et ministres de la grâce, défendez-nous! s'écrie Hamlet,

Et il contemple le spectre de son père.

Ici, il y a tout de suite un symbole. Vous verrez plus tard que je n'invente rien, que c'est exact. Pourquoi ce spectre? Ce n'est pas uniquement pour demander vengeance contre l'homme qui l'a tué. Non. Pas de spectre symbolique avant Shakespeare; c'est lui qui l'a inventé, et c'est un des sujets de la pièce, le plus grave peut-être : c'est le contact de l'homme avec l'au-delà. Dans Macbeth, nous ne l'avons jamais. Là, c'est l'éveil de la conscience morale; ici, c'est l'éveil de la conscience métaphysique. Ce spectre incarne, — si j'ose employer cette image bizarre pour un spectre qui n'est qu'une

IIAMLET 295

vapeur, — il incarne l'au-delà, l'infini, le mystère qui, à chaque instant, dans la vie, vient nous mettre la main à la gorge et nous étreindre.

Le spectre vient et il dit à Hamlet :

— J'ai à te dire des choses... Ecoute.

— Mais, dit Hamlet, quel esprit es-tu? Es-tu un bon esprit ou un esprit qui vient me tromper?

Car il a déjà un doute, il n'est pas sûr que ce ne soit pas le diable qui vient pour le faire se damner.

Le spectre lui fait signe de venir, ses amis veulent l'empêcher de le suivre, mais, comme il est très brave, il dit :

— Non, j'irai! Si c'est à mon corps qu'il en veut, je saurai bien me défendre. Si c'est à mon âme, elle est immortelle et elle ne craint rien.

Ses amis, affligés de le voir partir, le laissent suivre le spectre.

Dans un autre endroit de l'esplanade, le spectre lui raconte comment il est mort.

— Je suis l'âme de ton père, dit-il, condamnée, pour un certain temps, à errer la nuit, jusqu'à ce que les crimes dont je me suis souillé pendant ma vie selon la nature soient efl'acés par les flammes de la purification.

Car il a été tué en état de péché mortel puisqu'il n'a pas eu le temps de se confesser.

— Mais, continue-t-il, voici comment je suis mort. Ce n'est pas du tout la piqûre d'un serpent, c'est par un poison qui m'a été versé dans l'oreille, et ce poison, celui qui le versait, c'était mon frère, Claudius. Il a épousé, ensuite, ta mère. Mais [et ceci prouve bien que ce n'est pas le même sujet qu'Oreste] ne te venge pas de ta mère, je ne te le demande pas, tu n'en as pas le droit. Laisse-la à ses remords. Mais l'homme qui m'a tué, mon frère, oui, celui-là tu dois le punir.

Il ne lui en dit pas davantage. Et, alors, quel est l'efTet que lui produit ce premier contact avec l'infini, le mystère et l'au-delà, à cet homme qui n'y avait peut-être jamais pensé d'aussi près? Le

premier est celui-ci, un cfTet de terreur. Oui. Mais, en même temps, un doute, une ironie : « Est-ce vrai? Ne suis-je pas la dupe d'une invention, d'une imagination de mon cerveau? » Et la preuve, c'est que, quand il est rejoint par ses amis et qu'il veut leur faire jurer de ne jamais parler de cela à personne, par mesure de prudence, — car, jusqu'à présent, il joue un peu le fou, l'innocent, parce qu'il redoute que son oncle, et même sa mère, ne veuillent se débarrasser de lui, — il leur dit de jurer qu'ils ne révéleront pas la présence du spectre à leurs yeux. Comme ils hésitent et qu'il leur dit : « Jurez sur mon épée! » la voix du spectre qui a disparu leur crie, sous terre :

— Jurez!

— Ah! dit-il, l'ami! est-ce ainsi que tu parles? Tu es donc là, ma bonne pièce sonnante?...

Il prend la chose en riant, maintenant. Et, plus loin, il va la prendre encore bien plus en riant, car, lorsqu'il se déplace pour faire un nouveau serment, on entend encore le fantôme qui les suit sous terre et qui dit :

— Jurez par son épée!

— Bien dit, vieille taupe, riposte Hamlet. Vieille taupe! On ne comprend pas pourquoi cet

homme, si respectueux envers son père et qui l'adore au point qu'il a dit tout à l'heure, le traiterait de cette façon injurieuse. Pourquoi? Parce qu'il n'est plus question du fantôme de son père à ce moment; il est question du mystère, de l'infini, de cette pensée, de cette angoisse métaphysique qui avait rendu un homme comme Pascal fou, et qui arrive au cerveau de l'homme et qui veut l'interroger. Et la première arme dont on se sert, pour s'en défendre, c'est l'ironie. On rit, on plaisante et on dit à l'infini :

— Laisse-moi donc tranquille!

Mais, plus loin, il oublie cette ironie, il redevient sérieux, et quand le fantôme a dit une dernière fois :

— Jurez! il dit, très gravement :

— Repose 1 repose, âme en peine! J'ai compris, j'ai compris. Alil ce temps-ci est hors de son équilibre : ô fatalité maudite! Pourquoi faut-il que je sois né, moi, pour l'y faire rentrer!

C'est alors la terreur de l'homme qui va être acculé à une action. C'est un penseur, c'est un rêveur, c'est un analyste. Il y a une action à faire, le meurtre de Claudius à exécuter. Tout le sujet de la pièce va être là : c'est que jamais cet homme, qui est brave dans le danger, n'aura le courage d'agir, parce qu'on peut être brave dans le rêve, brave dans la pensée, mais, quand il s'agit de transformer sa pensée en une action, quand il s'agit de prendre sa plume et d'en faire une épée, et de planter cette épée même dans le corps d'un scélérat, il y a bien des gens qui n'osent pas, qui ont peur. Le sang fait peur, l'action fait peur. Les vrais hommes sont ceux qui, lorsqu'ils ont une pensée, peuvent la transformer en épée et frapper, bien ou mal, peu importe! Ceux-là sont des hommes d'action. Les hommes comme Hamlet, hélas 1 n'en sont pas.

Nous sommes, maintenant, au second acte. Très rapidement, je poursuis.

Ophélie vient raconter à son père qu'Hamlet est venu la voir, les bas sur les talons, le pourpoint ouvert. C'est là la cause d'une certaine erreur. On dit qu'Hamlet est souvent négligé dans son costume. Non. Il s'est négligé là exprès, quand il est venu trouver Ophélie, et il continue à faire croire de plus en plus qu'il est fou. Quelle est la cause de cette simulation? La véritable cause, qui n'est pas, hélas! à l'honneur d'Hamlet, c'est qu'il a besoin de ce masque pour garantir sa vie. Si l'on savait qu'il a sa raison, certainement on se débarrasserait de lui. En croyant qu'il est un innocent, un grand dadais qui, de temps en temps dit des folies, on le laisse vivre.

Et Ophélie raconte qu'il a poussé des soupirs lamentables, qu'il l'a prise par le poignet; qu'elle l'a repoussé comme le lui a conseillé son père, mais qu'elle croit que c'est son amour qui le rend fou. Et, en effet, c'est ce que le bon Polonius va dire au roi. Le roi est avec la reine et deux gentilshommes, Rosencrantz et Guildenstern, qui sont des Anglais, et le roi va les charger de distraire Hamlet, ou, du moins, il les a envoyé chercher pour le distraire, et vous verrez, tout à l'heure, ce qu'il espère d'eux. Eux croient, et le roi aussi, que la cause de son égarement n'est pas l'amour. Mais Polonius dit au roi :

— Je vous dirai la vraie raison. Mais, d'abord, recevez les envoyés de Norvège.

Ici, un tout petit coin qui n'a l'air de rien, qu'on oublie dans toutes les traductions et qu'il faut montrer avec insistance. Ce sont les envoyés norvégiens qui viennent dire que le jeune roi de Norvège, Fortinbras, lève des soldats, mais que ce n'est pas contre le royaume de Danemark, c'est contre la Pologne. Vous le verrez tout à l'heure. Ce n'était pas dans la première version, mais dans la troisième. Et c'est là qu'est la clé, le schibboleth de toute la pièce.

Donc, Polonius raconte qu'Hamlet est amoureux fou de sa fille et qu'elle lui a remis de très bon cœur, — car c'est une jeune fille tout à fait obéissante, il faut la prendre pour modèle absolument, mesdemoiselles, sauf dans sa fin, qui est lugubre et triste, car vous savez qu'elle devient folle et qu'elle meurt noyée; je ne vous souhaite pas de la suivre jusque-là, — qu'elle a remis à son père un billet qui est resté célèbre. Musset l'a traduit, d'ailleurs en vers, Hamlet écrivant à la jeune fille :

« A la céleste, à la suprêmement belle Ophélie, idole de mon âme, pour mettre dans sa gorgerette. »

— Est-ce Hamlet qui a envoyé cela? demande la reine.

HAMLÉt 209

' — Oui, oui, oui, répond Polonius. Madame, altcudez un instant, je vais être un lecteur fidèle :

« Doutez que les étoiles soient de feu, doutez que le soleil se meuve, doutez que la vérité est et prenezla pour mensonge, mais ne doutez jamais que j'aime. O chère Ophélie, je suis mal à l'aise dans le mètre, je n'ai pas l'art de mesurer mes soupirs, mais que je t'aime bien, ohl oui, bien fort, crois-le. Adieu, à toi pour toujours, ma très chère Dame, tant que cette machine du corps lui appartiendra.

c< Hamlet. »

Et on décide ceci — c'est dans la vieille légende — de lui tendre un piège, de le mettre face à face avec Ophélie, en lui permettant, à elle, de suivre la scène jusqu'au bout, afin de voir vraiment si Hamlet est fou. Car, disait la vieille légende, s'il est réellement fou, il ne pensera pas à son amour, et, s'il est amoureux, il parlera de son amour de façon qu'on voie qu'il n'est pas fou. C'est ce qui vous expliquera un peu, tout à l'heure, la dureté de la scène qu'il a avec Ophélie. Il sent qu'il ne vit que parmi des pièges et des traquenards, et, même cette charmante enfant, il sent qu'elle sert d'amorce au traquenard dans lequel on le veut mener.

Ici, Hamlet entre, lisant; il plaisante Polonius; il joue la folie; il dit un tas de choses charmantes. On lui demande ce qu'il lit :

— Des mots, des mots...

Car il y a, parmi ses folies, une foule de choses très sages, raisonnables et spirituelles. Avec les deux gentilshommes norvégiens, il parle de philosophie. Il les confesse; il leur dit qu'ils sont des espions envoyés par son oncle, et lui-même se confesse en disant :

— L'homme ne me plaît pas beaucoup, ni la femme non plus. Messieurs, soyez certains que tout cela finira très bien. On vous envoie pour savoir si je suis fou? Eh bien! voici la vérité : Je ne suis fou que lorsque le vent souffle du nord-nord-ouesl; mais.

quand il souffle du sud, j'ai toute ma raison, et je reconnais un faucon d'un héron.

Voilà les plaisanteries. Il y en a beaucoup d'autres, je n'ai pas le temps de vous les lire. Je continue.

Ces deux gentilshommes annoncent à Hamlet qu'on a fait venir des comédiens pour le distraire. Il salue les comédiens. Il fait dire à l'un d'eux une tirade sur Hécube. Ce n'est pas la grande scène des comédiens, c'est la scène qui précède. Le comédien la joue admirablement, il pleure à chaudes larmes en jouant. Et Hamlet arrange avec les comédiens qu'ils joueront, devant le roi et la reine, une certaine pièce qui s'appelle Le Meurtre de Gonzagiie et qui ressemble exactement au meurtre du père d'Hamlet par Claudius et au mariage qui a suivi entre (^laudius et la mère d'Hamlet. Puis, quand les comédiens sont partis, une fois qu'il est seul, voici ce qu'il dit, — ■ et c'est toujours l'éternel sujet : il n'y en a pas d'autre dans la pièce :

— Pourquoi est-ce que je n'ai pas le courage de tuer l'homme qui a assassiné mon père? Ah! dit-il, maintenant me voilà seul. Ah! quel coquin, quel manant je suis! N'est-il pas monstrueux que ce comédien qui était là, dans une pure fiction, dans un rêve de passion, ait pu forcer son âme à s'accorder avec elle à ce point que son visage tout entier a pâli, que des larmes ont coulé de ses yeux, que l'égarement s'est peint sur sa physionomie, que les sanglots ont entrecoupé sa voix et que toutes les expressions de son être ont pris des formes en harmonie avec ce personnage fictif? Et tout cela pour rien? Pour Hécube? Que lui fait Hécube, et qu'est-il à Hécube pour pleurer ainsi sur elle? Et que ferait-il donc s'il avait les mêmes motifs de douleur que moi? Mais il inonderait le théâtre de larmes, il déchirerait les oreilles des spectateurs d'horribles accents, il rendrait fous les coupables. Et, cependant, moi, drôle stupide, au cœur de boue, je suis là, inerte comme un Jeannot rêveur, insensible à ma cause,

et je ne puis rien dire, rien; et ceJa pour un roi dont le royaume et la vie précieuse ont été volés par un crime damné. Ah! ah! je suis donc un lâche? Qui..., qui veut m'appeler scélérat? qui veut me frapper au travers du visage? qui veut m'arracher la barbe et me la jeter à la face? qui veut me tirer par le nez? qui veut me donner le démenti par la gorge et me l'enfoncer jusqu'aux poumons? Qui veut me faire cela, oh! sang de Dieu, je l'accepterais, car il est trop évident que j'ai un foie de pigeon, et que je manque de fiel pour donner à la tyrannie l'anierlume qui lui convient. Ah! sans cela, j'aurais déjà engraissé tous les vautours du pays avec la charogne de mon oncle!

II le dit, oui, mais il ne le fait pas. En paroles, il est brave; en paroles, il l'est toujours. Quand on rumine constamment ce qu'on doit faire, on est tout prêt à le faire, on s'excite. Mais, quand on est devant l'acte à exécuter, on trouve des raisons pour reculer, on dit :

— Demain. Oui, demain.

Et c'est ce que dit Hamlet. Et nous sommes tous, je le répète, de pauvres petits Hamlets. Lui aussi est un pauvre malheureux homme, car il dit :

— Oui, oui! l'esprit que j'ai vu est peut-être un mauvais esprit qui a voulu me tromper. Oui, décidément, ce piège que je leur tends (de faire jouer une pièce ressemblant à leur crime), ça, c'est bon, parce qu'alors, là, j'examinerai le roi, je verrai sur son visage s'il est troublé; et, s'il est troublé, je serai certain qu'il a commis le crime. Alors, alors, j'agirai.

Il n'en est pas moins vrai que l'action est reculée; nous voici au troisième acte, et c'est toujours le même sujet. Il va continuer ainsi tout le temps.

Avant qu'on ne joue la pièce, Polonius fait cacher le roi et la reine pour assister à la scène entre

Hamlet et Ophélie. C'est alors que l'on va savoir s'il est fou, ou s'il est sage.

Il y a d'abord, là, — et il faut absolument nous y attarder, — le fameux monologue d'Hamlet qui, vous le savez, est célèbre et classique. Je pense qu'il est ici, parmi vous, mesdemoiselles, des personnes apprenant l'anglais, qui le savent par cœur. Vous devez le savoir par cœur; moi, je le sais encore, depuis le collège; je puis vous le réciter d'un bout à l'autre. Je ne le ferai pas. Mais je vais vous lire à peu près ce fameux monologue dans le texte, en suivant mot à mot le texte anglais.

On dit toujours :

— Est-ce vraiment de la philosophie qu'il y a dans Hamlet? Est-ce que c'est bien profond? Est-ce que ce n'est pas très banal, comme tous les poèmes en général?

On s'imagine que, quand les poètes font de la philosophie, ils n'ont pas les profondeurs des philosophes! C'est une erreur absolue. Ce sont les gens qui ne sont pas philosophes qui disent cela; les vrais philosophes — un Renouvicr, par exemple, qui s'est donné la peine d'écrire un volume entier sur Victor Hugo penseur — ne sont pas de cet avis. Victor Hugo penseur! Il y a beaucoup de petits esprits, quand on parle de la pensée de Hugo, qui se récrient.

Hugo penseur? Non! Hugo n'est qu'un homme de formel

Eh bien! si, la preuve, c'est qu'un homme comme Renouvier, le plus profond philosophe du xix* siècle, s'est donné la peine d'étudier Hugo penseur, et qu'il a consacré à cette étude tout un volume. Shakespeare aussi est un de ces poètes qui sont des penseurs. Vous allez le voir dans ce monologue; vous allez voir si chacun de nous n'a pas, à un moment donné, passé par les mêmes idées, peut-être pas exprimées avec la même acuité et la même profondeur, mais avec les mêmes doutes et les mêmes angoisses.

To be or not to be. Oui, être ou ne pas être. That is the question. Voilà la question.

Et même, plus Join, une expression beaucoup plus vulgaire.

— Est-il plus noble à l'esprit de souffrir les coups de fronde, les flèches de la fortune outrageuse, ou de prendre les armes, ou de tendre ses bras contre un océan de trouble, et, en s'y opposant, d'y mettre fin?

Car, enfin, toute la question est là : qu'est-ce qui vaut le mieux? Etre un homme qui supporte les douleurs de la vie ou qui s'en débarrasse? Mourir, c'est dormir.

« Et dire que par ce simple sommeil, — car voici la traduction à peu près exacte, — nous pouvons mettre fin à la douleur du coeur et aux mille naturelles attaques dont la chair est héritière. Cela, c'est une consommation, c'est une conclusion qu'on peut désirer avec dévotion. »

En effet, si on était sûr que tout soit fini quand on est mort, quand on en a assez, on se tuerait, car il y a des moments où l'on s'imagine que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue!

« Oui, mourir, dormir. Dormir, c'est peut-être rêver, et qu'est-ce qu'on rêve dans ce sommeil-là? Ah! voilà le hic! (c'est la traduction exacte). Voilà le hic! » Si c'est précisément rêver, qu'est-ce qu'on va rêver? — tout est là, — et c'est ce qui fait que nous hésitons, ne sachant pas quels rêves viendront dans ce sommeil, nous hésitons à dérouler brusquement jusqu'au bout l'écheveau de ce cordage de la vie, et c'est ça qui nous fait arrêter, c'est cette simple considération qui fait la calamité d'une aussi longue vie. Car s'il n'y avait pas cela, qui est-ce qui voudrait supporter les coups de fouet et les mépris de la vie?

Et alors, ici, tout ce que nous supportons tous, à chaque instant :

« Le tort de l'oppresseur, l'insolence, la suffisance

de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour méprise, les délais de la loi... »

Si jamais vous avez un procès, vous saurez ce que c'est que les délais de la loi!

« ... L'insolence des gens en place et le coup de pied au derrière que reçoit le mérite de tous les gens qui... Tout cela, lorsqu'on pourrait soi-même faire son repos... »

Ici, ces choses intraduisibles : With a bare bodkin, ce qui veut dire, car cela a deux sens : « Avec une épée nue », — c'est le sens droit, — mais ce qui veut dire aussi, par calembour : « Avec un simple petit bout d'acier. » Oui, on peut se tuer avec une aiguille, si on sait se donner le coup. Par conséquent, on peut se débarrasser de tous ces maux de la vie, voyez, avec quel petit effort. Oui! Mais il y a cette chose terrible : la crainte de l'au-delà, la crainte de ce qu'il y aura après la mort.

« C'est un pays qui n'a pas encore été découvert, — Amérique que l'on ne connaît pas, — personne n'est revenu des limites de ce pays-là. Personne n'est revenu, et c'est la conscience de cela qui fait des lâches, des poltrons de tous, tant que nous sommes, c'est ce qui fait que la décision que nous avons, qui a une belle couleur de vie, devient tout de suite pâle par la réflexion, et c'est ce qui fait que l'action ellemême perd son nom, quand on se met à réfléchir. »

Voyez toute la profondeur de ce court monologue, car il est fini, il n'y en a pas plus long. Il n'est pas organisé comme un discours, mais il traduit, il exprime ce que chacun de nous a ressenti, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, devant une chose grave, ou bonheur, ou malheur, c'est-à-dire :

— Qu'est-ce qu'il y a après la vie? Est-ce que, vraiment, elle finit là? Et, s'il y a quelque chose après, qu'est-ce que c'est?

Voilà tout ce qu'il y a dans le monologue d'Hamlet.

A ce moment, il voit Ophélie, et voilà la grande scène avec elle. Grande? Elle n'est pas bien longue, mais c'est la scène terrible où il se montre d'une cruauté, d'une dureté extraordinaires avec elle. Je ne vais vous en lire que quelques passages, car j'ai toujours peur de ce temps effroyable!

— Eh! belle Ophélie, vous voilà?

— Mon bon seigneur, comment va Votre Honneur, depuis ces longs derniers jours?

— Je vous remercie humblement; bien, bien, bien. Il n'a pas l'air d'y attacher d'intérêt.

— Monseigneur, j'ai reçu de vous des présents que, depuis longtemps, je désire vous rendre. Je vous en prie, recevez-les, à cette heure.

— Non, non; je ne vous ai jamais donné quoi que ce soit.

— O mon honoré seigneur, vous savez fort bien que vous m'en avez envoyé, et, avec eux, des paroles d'une si suave tendresse, que les cadeaux en augmentaient de richesse. Reprenez-les, puisque le parfum de ces paroles est perdu; car, pour les âmes nobles, les riches présents deviennent pauvres, lorsque ceux qui les donnent montrent qu'ils n'aiment pas. Les voici, Monseigneur.

— Ah! ahl ah! vous êtes honnête?

— Monseigneur?

— Etes-vous belle?

— Que veut dire Votre Seigneurie?

— Que, si vous êtes honnête et belle, votre honnêteté ne devrait avoir aucun commerce avec votre beauté... Je vous ai aimée... autrefois...

— En vérité. Monseigneur, c'est ce que vous m'avez fait croire!

— Vous n'auriez pas dû me croire; je ne vous aimais pas.

— Oh! je n'en ai été que plus trompée.

— Allez dans un couvent, allez, allez! Pourquoi

voudriez-vous devenir une mère de pécheurs? Ah! je suis moi-même à peu près honnête, et, cependant, je pourrais m'accuser de telles choses qu'il vaudrait mieux que ma mère ne m'eût pas mis au monde! Alors, il dit tous ses défauts, tous ses vices, même :

— Je suis orgueilleux à l'excès, vindicatif, ambitieux, assailli par plus de tentations de péchés que je n'ai de pensée pour les écouter, d'imagination pour leur donner forme et de temps pour les mettre en action.

D'ailleurs, il s'accuse comme on s'accuse toujours. Jamais on se s'accuse de ses vrais défauts. Il en trouve d'autres qui sont charmants; mais, ce qu'il devrait dire, c'est :

— Je suis un lâche! J'ai peur de mon action, et, en ce moment, je fais celui qui ne vous aime pas. Je vous aime, je n'ose pas le dire : d'abord, pour protéger ma vie; ensuite (car ce serait sa meilleure raison), pour ne pas vous entraîner avec moi dans l'horrible destinée qui est la mienne.

Mais comment une pauvre enfant pourrait-elle se douter de cela? Elle ne sent que la cruauté de l'homme qui continue à lui dire :

— Eh! eh! nous sommes tous de fieffés coquins, Ophélie. Ne croyez à aucun de nous! Allez!... Va-t'en bien vite, vite dans un couvent! Où est votre père?

— Il est au logis, Monseigneur,

— Faites fermer les portes sur lui, afin qu'il ne puisse jouer le fou nulle part ailleurs que dans sa propre maison. Adieu! adieu!

Ophélie (à part) ;

O Dieu clément, secourcz-le I

— Si tu te maries, Ophélie, je te donne pour dot cette vérité maudite : Sois chaste comme la glace, pure comme la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie. Va donc dans un couvent! Va, va, va! Adieu! adieu! Et, cependant, cependant, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile, Ophélie,

car les gens sages savent bien quels monstres vou.j faites d'eux. Au couvent, va, et plus vite! Adieu!

— 0 puissances célestes, rappelez-le à la raison.

— J'ai aussi entendu dire plus d'une fois que vous avez l'habitude de vous farder, mesdemoiselles! Or, Dieu vous a donné un visage et vous vous en faites un autre. Vous sautillez, vous glissez, vous biaisez, vous donnez des petits noms enfantins aux créatures de Dieu, et vous voulez faire passer pour de la naïveté ce qui est de la coquetterie. Allez, allez! C'en est assez de tout cela! Ce qui m'a rendu fou, je vous le dis, c'est... Nous n'aurons plus de mariage. Ceux qui sont déjà mariés, hormis un seul, vivront; les autres resteront comme ils sont. Ah! au couvent, va, va... Adieu, adieu!

Et il sort.

Voilà la scène qu'il a avec Ophélie, et il l'aime du plus profond de son cœur.

Quelles sont les causes de cette dureté? Je viens de vous en dire deux. Hamlet garde son masque de folie, il l'accentue, car il se sent guetté. Puis, il a pitié d'Ophélie, qu'il ne veut pas entraîner dans son terrible destin. Et, enfin, car voici ce que Shakespeare, observateur profond, réaliste comme Molière lui-même, a voulu peindre, c'est que, — descendez tous en vous-mêmes, voyez si ce n'est pas la vérité, — quand on n'a pas rempli son devoir, quand on n'est pas content de soi-même, à qui s'en prend-on? A soi? Non! Aux êtres qu'on aime le mieux, aux êtres qui sont près de vous. On n'est jamais mauvais, méchant avec eux, que lorsqu'on est en faute avec soi-même, et c'est précisément parce qu'Hamlet se sent lâche, se sent misérable de ne pas encore avoir fait ce que l'au-delà lui a dit de faire, c'est pour cela qu'il est cruel avec le plus humble, le plus charmant, le plus tendre des êtres, qu'il adore, avec la pauvre Ophélie.

Et, là, — je passe très vite, comme toujours, — nous avons la fameuse scène avec les comédiens, les conseils qu'il leur donne. Il y aurait toute une étude à faire sur cela. Mais restons dans la ligne droite qui va nous donner la clé même du drame; laissons de côté cette scène des comédiens, où Shakespeare donne des conseils charmants, qui prouvent qu'il était sage, modéré, qu'il était un homme de goût, un Celte, comme je vous l'ai déjà dit, parmi tous les auteurs anglo-saxons d'alors, qui étaient des déchaînés et des violents à côté de lui.

Nous continuons, et nous arrivons à une scène avec Horatio, où Hamlet montre le fond de son cœur. Il raconte qu'il a fait tendre le piège du meurtre de Gonzague et que là, enfin, s'il est certain que Claudius ait tué son père, — il le verra par le trouble de son visage, — alors il agira. Toujours il recule, il recule, et nous arrivons à la fin du troisième acte, sans qu'il ait encore rien fait.

La grande scène de la pièce que vous connaissez, que vous avez vu jouer, c'est une de celles que les traductions rendent le plus exactement, même les traductions musicales. Hamlel est assis aux genoux d'Ophélie, comme c'était alors la mode au théâtre. Cette mode était charmante. Quand on était le promis, le soupirant d'une jeune demoiselle qu'on voulait épouser, elle s'asseyait et on se couchait à ses pieds en posant la tête sur ses genoux. C'était une façon exquise d'être au théâtre. C'est ce que fait Hamlet, en posant sa tête sur les genoux d'Ophélie. Et là, pendant que la pièce commence, il lui dit encore des choses à double sens, terribles, toujours dans l'idée de la vengeance.

— Vous êtes gai, dit-elle, Monseigneur?

— Oui, oui, aujourd'hui, fort gai! Ne suis-je pas votre faiseur de chansonnettes? Qu'est-ce qu'un homme a de mieux à faire que d'être gai? Tenez, regardez donc comme ma mère a l'air joyeuse, en ce moment? Et mon père est mort il y a deux heures.

— Non, il y a deux fois deux mois, Monseigneur.

— Si longtemps, croyez-vous? Eh bienl en ce cas, que le diable porte le deuil 1 Je veux porter, moi un beau vêtement de fourrures. Comment, mort depuis deux mois, et pas encore oublié?

Je passe toutes les petites plaisanteries qu'il fait.

Et là, nous avons, d'abord, une pantomime qui expose le sujet de la pièce. Rien que par cette pantomime, le roi est troublé, car elle représente un homme qui s'endort et un autre qui vient lui verser un poison dans l'oreille. Puis, la pièce est jouée; la scène est célèbre, et Hamlet continue à simuler le fou, de plus en plus. Les allusions sont transparentes, il dit des mots terribles, qui épouvantent Claudius : on le voit eft'aré. Les plaisanteries mêmes sont insultantes, et brusquement, à un moment, cela arrive à un tel point que Claudius se lève.

— Le roi se lève, dit Ophélie.

— Mais comment, comment? Effrayé par un jeu pour rire?

— Comment se trouve. Monseigneur? demande la reine.

— Cessez la représentation, dit Polonius.

— Eclairez-moi, dit le roi, éclairez-moi! Partons, partons! Des flambeaux! des flambeaux!

Et il s'en va.

Eh bien! là après tout ce qu'il a promis, — je vous ai dit la scène très brièvement, vous la connaissez tous certainement par cœur, — Hamlet est assuré que le crime a été commis, le trouble du roi Claudius fait lire le crime sur son visage et dans ses yeux, sa pâleur même est une signature à son crime. Pourquoi Hamlet ne va-t-il pas, à l'instant même, le tuer? Vous direz : « Parce qu'il redoute, lui, pour sa vie. » Non! non! ce n'est pas un lâche de cette espèce-là qu'Hamlet, il ne redoute pas pour sa vie, il n'est pas lâche devant sa mort à lui, il est lâche devant le geste à faire pour mettre son épée dans le corps d'un homme.

On vient alors le chercher de la part de la reine. Polonius a eu l'idée de dire :

— Faites-le interroger par sa mère, je me cacherai derrière la tapisserie et je saurai ce qu'il dira.

On vient donc le chercher; mais il refuse, il refuse d'une singulière façon. Quand Rosencrantz et Guildenstern essaient de l'emmener, il leur dit :

— Non, non, n'essayez pas de me barrer le passage comme pour me jeter dans un filet. Tenez, jouez plutôt de cet instrument.

Et il tend un instrument qu'on appelle, en général, une flûte; je crois que cela devait être plutôt une sorte -de clarinette ou de basson, car, eh anglais, c'est une « pipe », l'instrument des Ecossais. Cela ressemble à une cornemuse. En tout cas, c'est un long instrument à anche, avec des clés et des trous. Les courtisans, à qui il offre cet instrument, disent :

— Monseigneur, je ne peux pas!

— Je vous en prie.

— Mais, croyez-moi, je ne peux pas!

— Je vous en conjure!

— Mais je ne sais pas du tout en jouer, Monseigneur!

— Mais c'est aussi aisé que de mentir! Gouvernez ces trous avec les doigts et le pouce, mettez le souffle avec votre bouche, et cela exécutera une très éloquente musique. Voyez, voici les trous.

— Je ne sais pas les manœuvrer, Monseigneur! de manière à leur faire rendre une harmonie.

— Eh bien! a'iors, voyez donc un peu comment vous me traitez. Vous voudriez jouer de moi; vous prétendez connaître les clés de mon instrument, à moi; vous voudriez faire jaillir le cœur de mon mystère, me faire résonner dans mes plus basses notes jusqu'aux plus hautes, et voilà ce petit instrument qui contient tant de musique, et, cependant, vous ne savez pas le faire parler. Ah! sang de Dieu! croyezvous donc qu'il soit plus aisé de jouer de moi que d'une clarinette? Appelez-moi l'instrument que vous

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voudrez; vous pouvez bien me manier dans tous les sens, mais vous ne pouvez pas jouer de moi.

Et il lui prend l'instrument, et il le lui casserait sur le dos, s'il osait.

Néanmoins, il se rend à l'invilalion de Polonius et va trouver sa mère. Ici, la grande scène entre sa mère et lui. Mais, avant, savez-vous qui il rencontre? Il est bien certain, maintenant, que Claudius, le roi, a tué son père. Or, le roi est dans une chambre, il pense au remords qu'il a, car, malgré tout, il a assassiné son frère pour prendre son trône et sa femme, et il a horreur du crime qu'il a commis; alors, dans sa terreur, il en demande pardon à Dieu, il s'agenouille et il prie. Hamlet passe dans la salle, il le voit. Il a son épée au côté, il la tire, il va le tuer. Imaginez Oreste, imaginez un Grec, un Méditerranéen, un homme brun, à l'instant il fondrait sur Claudius et le traverserait! Non pas l'homme gras, l'homme blond, lymphatique qu'est Hamlet. Il hésite encore, il dit :

— Ah! non, non! Si je le tuais en ce moment, il irait peut-être au ciel, car il est en train de prier. Il a tué mon père en état de péché mortel, je ne le tuerai qu'en état de péché mortel.

Et, avec cette subtilité, cette casuistique, il retarde encore un moment l'instant fatal.

Il va chez sa mère; il aime mieux aller là, puisque là il sait qu'il n'a à tuer personne : son père le lui a défendu.

La scène avec la mère est admirable, admirable de brutalité, au début. Vous savez que Polonius s'est caché derrière la tapisserie et qu'il guette.

Hamlet entre.

— Eh bien! mère, qu'y a-t-il?

— Hamlet, tu as gravement offensé ton père.

— Mère, vous avez grandement ofl'ensé mon père!

— Allons, allons! vous me répondez là, fils, avec une langue extravagante!

— Allons! allons, ma mère, vous m'interrogez avec une langue scélérate!

— Eh bien! qu'est-ce à dire, Hamlet?

— Qu'y a-t-il donc, maintenant?

— Avez-vous oublié qui je suis?

— Non, par le Crucifix, non certes; vous êtes la reine, la femme du frère de votre époux, et — plût au ciel que cela ne fût pas! — vous êtes ma mère.

— Allons, puisqu'il en est ainsi, je vais appeler quelqu'un qui pourra vous parler.

— Allons, allons, restez assise, madame! Vous ne bougerez pas avant que je vous aie présenté un miroir où vous pourrez voir l'intérieur de vous-même.

— Que veux-tu faire? Tu ne veux pas m'assassiner, sans doute? Au secours! Au secours!

Et, derrière la tapisserie, on entend une autre voix qui crie :

— Au secours! Ah...

Et Haralet plonge son épée dans la tapisserie. Il frappe, cette fois. Il suppose que c'est le roi Claudius qui est là. Oui, il a un instant d'énergie.

— Ah! je suis tué, dit la voix.

— Qu'as-tu fait? dit la reine.

— Vraiment, je ne sais pas, je ne sais pas. Il soulève la tapisserie :

— C'est le roi, j'espère.

Il aimerait l'avoir tué à ce moment-là, parce qu'il ne l'a presque pas fait exprès : entendant la voix, il a donné un coup d'épée dans une tapisserie, dans le brouillard en quelque sorte. S'il avait la chance que ce fût Claudius, que le criminel fût derrière et qu'il l'ait tué presque sans le vouloir! Mais non, non, la vie ne nous donne pas de ces chances-là! Il trouve le malheureux, le pauvre Polonius.

— Ah! une action sanguinaire! Oui, j'ai fait une action sanguinaire, ma mère! Presque aussi sanguinaire que de tuer un roi et d'épouser son frère.

— Que de tuer un... Moi?

— Oui, madame, c'est bien ce que j'ai dit.

— Misérable! Sors!

Mais, alors, il se détend. Il n'a pas encore tué l'homme qu'il devait tuer, il est ravi de ne pas l'avoir fait. Il se détend, il va lâcher toute sa colère rentrée en bavardages, car c'est un bavard. Il parle, il insulte sa mère, il va beaucoup trop loin. Il se .monte lui-même; il s'excite. Maintenant qu'il ne s'agit plus que d'être brave en paroles, il en dira tant qu'on voudra. Il déclame, il se grise de mots. C'est presque honteux, quand on l'aime comme je l'aime, — car on ne peut pas ne pas l'aimer, — de sentir tout ce qui abonde de mauvaises paroles inutiles dans la bouche d'un homme qui n'a pas le poing assez solide pour frapper. Rappelez-vous, dans Oreste, la scène avec la mère, comme elle est brève; et lui, c'est une chose terrible, obligé de tuer sa mère, non seulement Egisthe (il en tuerait cent mille, des Egisthes!) mais sa mère! Quand il est devant sa mère, qu'est-ce qu'il fait? Il y a une lutte très brève. Elle dit :

— Mais vous n'allez pas me tuer?

— Si, si, je vais te tuer!

— Ah! je suis là, vivante, dit la mère, à prier...

— Vous avez tué l'époux, vous devez mourir par le fils!

Et il la traîne par les cheveux, il la jette dehors, il la frappe. On entend crier : Clytemnestre meurt à l'instant. Ce n'est pas cela que fait Hamlet. Il continue à crier, à discuter, à insulter sa mère, à lui dire des choses même abominables, presque ordurières, tellement que le Spectre reparaît et lui dit :

— Non, Hamlet, n'insulte pas ta mère. Elle est troublée et va peut-être avoir un remords. Essaie de parler à son àme.

C'est le Spectre qui lui donne ces conseils, non pas de clémence, mais de pitié naturelle envers une femme qui est en môme temps sa mère.

La scène se continue. Hamlet se reprend, et il dit qu'il va partir pour l'Angleterre, qu'il fera ce qui

est nécessaire, qu'il reviendra, qu'il sait qu'on lui tend un piège, mais qu'il ne se dérobera pas à ce piège.

— J'aurai la joie, dit-il, de lutter de ruse avec celui qui m'en veut. Rien n'est amusant comme un ingénieur qui se fait sauter lui-même en croyant faire sauter les autres. Je reviendrai, et, alors, je me vengerai.

Il s'en va. Et nous sommes à l'acte quatre, et il n'a pas encore tué le roi, Claudius, car tout le sujet de la pièce, je le répète, est toujours là.

Nous y arrivons, maintenant : Hamlet a enterré Polonius en cachette, il ne veut pas dire où, et il part pour l'Angleterre. Les lettres qu'il emporte, ou plutôt qu'emportent Rosencrantz et Guildenstern, sont des lettres dans lesquelles le roi a donné ordre de tuer Hamlet, sitôt qu'il débarquera en Angleterre. Ici, la chose admirable que je vous ai dit de bien noter, qu'on oublie toujours et qui est la clé de l'œuvre : c'est le passage de Fortinbras. Le jeune roi de Norvège arrive avec vingt mille hommes. Il passe avec ses troupes, et Hamlet interroge un capitaine et lui dit :

— Où allez-vous?

— Où nous allons? Nous allons nous battre en Pologne.

— En Pologne? Et pourquoi?

— Mais parce que le neveu du roi de Norvège nous commande (Fortinbras), et que la Pologne...

— Est-ce qu'elle vous a fait quelque chose?

— Oh! pour vous dire la vérité, et sans y rien ajouter, nous allons y conquérir un lopin de terre qui n'a d'autre valeur que le nom. Je ne voudrais pas l'afTermer pour cinq ducats, non, non, pas pour cinq ducats eu tout. Et ni la Pologne ni la Norvège n'en tireront un plus gros revenu, même quand elles le vendraient en toute propriété pour l'éternité.

— Mais, en ce cas, les Polonais ne le défendront pasl

— Pardon! Ils ont déjà mis des garnisons.

— Deux mille âmes et vingt mille ducats ne suffiront pas pour résoudre le litige de ce brin de paille, dit Hamlct.

Et, alors, toujours le philosophe, l'homme qui raisonne :

— C'est là l'abcès, né de trop de richesse et d'une trop longue paix, qui crève à l'intérieur du corps sans montrer pour quelle cause l'homme meurt. Je vous remercie humblement, monsieur, merci I Dieu soit avec vous.

— Vous plairait-il de venir? demande Rosencrantz.

— Oui, tout à l'heure, répond Hamlet.

Et, tout d'un coup, il réfléchit : il vient de philosopher, de faire le pacifiste, de les trouver ridicules, ces gens qui vont se faire tuer, qui partent joyeusement au son des trompettes pour combattre. Et, tout d'un coup :

— Hélas! dit-il, comme toutes les circonstances s'unissent pour m'accuser et pour éperonner ma lente vengeance! Qu'est-ce qu'un homme, si son principal bien et le principal emploi de son temps consistent à dormir et à se nourrir? Une bête, pas autre chose! Ah, oui, dit-il, oui! moi, je suis là. Estce par un bestial oubli? est-ce un scrupule peureux d'une pensée qui réfléchit trop minutieusement sur l'acte à accomplir? Mais, cette pensée, il y entre un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté! Ah! je ne sais vraiment pas pourquoi j'en suis encore à dire : « Cette chose doit être faite... » Quel exemple me donnent ce jeune homme et ces soldats qui vont se battre! Hélas! être vraiment grand ne consiste pas à ne se remuer que pour une grande cause!... Ces gens vont se battre, vont se faire tuer pour un rien, pour la gloire, pour conquérir un bout de terrain qui ne sera pas même assez grand pour les enterrer tous! Et moi qui ai un devoir à accomplir, je ne vais pas me battre, je suis un lâche et un misérable, et

la vie n'est belle que quand on sait se faire tuer pour quelque chose!

Pauvres civilisés que nous sommes, nous en sommes tous là!

Rappelez-vous Fortinbras, vous le reverrez tout à l'heure.

Je continue la pièce.

Nous revoyons là Horatio et Ophélie, qui est devenue folle. La pauvre Ophélie est punie d'avoir aimé ce malheureux, qui n'a pas de volonté. Elle chante des chansons, — vous connaissez la scène, — elle chante de ravissantes chansons; quelquefois, des chansons un peu légères; mais elle est folle, elle ne sait plus ce qu'elle dit. Elle chante La Saint-Valentin. Et son frère, Laertes, revient.

Ici, va commencer la partie mélodramatique de la pièce.

Laertes revient. Il sait que son père Polonius a été tué, que sa sœur est folle, il est convaincu que c'est le roi qui a tué Polonius; mais le roi lui explique que ce n'est pas lui, qu'Hamlet est le seul coupable; qu'Hamlet a rendu folle la jeune fille en lui faisant croire qu'il l'aimait; que c'est lui qui a tué Polonius, que la mort de Polonius, son père, a achevé de faire perdre la raison à la jeune fille, et alors, à eux deux, ils combinent et complotent tout ce qu'ils peuvent pour se débarrasser d'Hamlet quand il reviendra.

On sait, par d'autres scènes, qu'Horatio a reçu une lettre d'Hamlet expliquant que, en route, son bateau a été attaqué par un autre bateau, que Rosencrantz et Guildenstern sont partis seuls pour l'Angleterre et qu'Hamlet revient. Comme il va revenir, voici ce que machinent le roi et Laertes : on donnera un assaut d'escrime, où Laertes, ayant d'abord empoisonné une épée, avec cette épée piquera Hamlet et le tuera. Si cela ne réussit pas, il y aura une potion

préparée pour boire quand on sera échauffé par l'assaut, et, cette potion empoisonnée, on la fera boire à Hamlet.

Voilà tous les moyens mélodramatiques en jeu; mais tout va s'arranger; rien de ce qui est prévu ne se fait. On arrive, encore une fois, annoncer une autre catastrophe : la pauvre Ophélie s'est noyée. Vous voyez que les catastrophes s'entassent les unes sur les autres. Mais ce n'est encore rien. Le dernier acte est un véritable abatage de capucins de cartes et tout le monde va être massacré. Cette œuvre, où un homme hésite tout le temps à tuer un seul homme, se clôt par un massacre général!

Voici la fameuse scène qui commence le cinquième acte : la scène du cimetière. Les fossoyeurs sont en train de plaisanter sur leur affreux métier, et Horatio et Hamlet viennent parmi eux. Ils disent toutes sortes de plaisanteries; dans le nombre, il y en a de bonnes, il y en a de mauvaises. Je ne vous lirai qu'une partie de la scène, quand ils trouvent le crâne du pauvre Yorik.

— Tenez, voici un crâne, dit le fossoyeur, qui a été mis en terre, il y a vingt-trois ans.

— Et à qui appartenait-il? questionne Hamlet.

— Ohl c'était celui d'un camarade bien fou : à qui pensez-vous qu'il appartenait?

— Mais, vraiment, je l'ignore, dit Hamlet.

— Eh bieni c'était un coquin bien fou, peste soit de lui! Il me versa une fois, sur la tête, un flacon de vin du Rhin. Eh bien! ce crâne, monsieur, ce crâne que vous voyez là, c'était le crâne d'Yorik, le bouffon du roi.

Ceci nous donne, d'ailleurs, l'âge d'Hamlet, qui avait à peu près vingt-quatre ans, car il va raconter qu'il l'a connu, étant tout petit.

— Ce crâne-ci?

— Celui-là même, monsieur.

— Laisse-moi voir?

Il prend le crâne.

— Hélas! pauvre Yorik! Je l'ai connu, Horatio. C'était un garçon d'une plaisanterie infinie, d'une fantaisie excellente! Il m'a porté mille fois sur son dos; et, maintenant, comme il fait horreur à mon imagination! ma gorge s'en soulève! Voilà ces lèvres qui me baisaient et que j'ai baisées...

Et il continue par ces plaisanteries macabres :

— Horatio, dis-moi une chose, je t'en prie.

— Quoi, Monseigneur?

— Crois-tu qu'Alexandre avait cette physionomielà en terre?

— Exactement la même, Monseigneur.

— Et qu'il puait ainsi? Pouah!

— Absolument ainsi, Monseigneur.

Mais j'écourte la scène des fossoyeurs, le drame nous pousse.

Arrive un cortège : on vient enterrer Ophélie, Là, une scène extrêmement macabre. Laertes, s'adressant à sa sœur, qu'il a perdue, saute dans la fosse, déclame, lui déclare un amour fraternel exagéré, si bien qu'Hamlet, qui était caché, s'avance et saute, lui aussi, dans la fosse :

— Quel est le fou qui dit des bêtises pareilles? Parler d'une soeur ainsi? Moi, je l'aimais, moi, Hamlet, prince de Danemark!

Et ils se prennent au collet dans la fosse même. On les sépare. On amène Laertes à faire des excuses à Hamlet, en lui expliquant qu'Hamlet est fou et qu'il ne faut pas prêter attention à ce qu'il dit.

Pendant qu'on va préparer l'assaut final, Hamlet raconte qu'il a substitué, — car nous sommes en plein mélodrame à la fin, — qu'il a substitué aux lettres où le roi demandait qu'on le tuât, lui, d'autres lettres demandant instamment la mise à mort de Rosencrantz et Guildcnstcrn.

L'assaut est annoncé à Hamlet par un seigneur. On rit, on se demande quelle est cette faute de goût

extraordinaire où la catastrophe va se produire, car, enfin, il faut finir. Nous sommes à la fin du cinquième acte. Arrive un seigneur avec une énorme fraise, des plumes, des boucles d'oreilles; son langage est celui dont je vous ai parlé, fourmillant de pointes de mauvais goût; il vient apporter à Hamlet le cartel de Laertes. Et Hamlet lui répond dans le même ton. Non, ce n'est pas une faute, cela, c'est la philosophie même de Shakespeare qui dit :

— Vous ne voulez pas agir, vous croyez que vous pourrez toujours fuir devant l'action, en rêvant, en philosophant, en discutant? Non! La vie est là qui vous presse, et pendant que vous perdez du temps, que vous le gaspillez à des bêtises, à des niaiseries, — comme la conversation avec Osric avec des pointes, des fadaises, des calembredaines, — l'action est là, qui marche; elle va arriver.

Et la voici, en effet, qui arrive.

Nous avons là l'assaut en question. Tout est préparé : ce fleuret démoucheté que porte Laertes est empoisonné; il y a là une coupe de boisson, également empoisonnée. L'assaut a lieu. Laertes ménage Hamlet, car il ne veut pas avoir l'air de le toucher ni le tuer du premier coup. Il se fait toucher une première fois, puis une seconde fois. Alors, la reine fait le portrait d'Hamlet, en disant de lui : « H est gras et il a l'haleine courte », ajoutant :

— Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie ton front; la reine boit à ta fortune.

Et elle prend la coupe empoisonnée et la boit. A peine a-t-elle bu, qu'on la voit pâlir. Et, le duel continuant, Laertes touche Hamlet; mais, dans la chaleur du combat, ils échangent leurs épées. Voyez quel mélodrame, et Bouchardy, « Cœur de salpêtre », n'a jamais inventé plus fantastique que cela! Ils changent d'épée, et Hamlet blesse Laertes à son tour. Ce qui fait que la reine va mourir, Laertes va mourir, et Hamlet va mourir. La reine s'évanouit.

— Ah! qu'y a-t-il? Vous avez eu peur?

— Non, non, dit la reine, c'est le breuvage. Le

breuvage, ah! mon cher Hamlet, le breuvage, le breuvage... Je suis empoisonnée.

Elle savait donc, elle aussi, que le breuvage qu'allait boire son fils était empoisonné! Elle meurt.

— Ahl scélératesse! dit Hamlet. Holà! qu'on ferme la porte! Trahison! Qu'on découvre d'où elle vient.

Et Laertes :

— Elle est ici même, Hamlet! Hamlet, tu es assassiné.

Alors, Laertes lui raconte tout ce qu'on a fait, l'épée empoisonnée, la coupe qui était prête.

— Ah! misérable! dit Hamlet s'adressant à Claudius. La pointe empoisonnée aussi? Eh bien! fais ton œuvre, poison!

Et enfin, enfin, poussé par le hasard, la main forcée, comme je vous l'ai dit, il donne un coup d'épée à Claudius. H y a cinq actes qu'il aurait dû le faire, depuis le moment où le Spectre lui avait dit :

— Je suis l'àme de ton père, voici comment on m'a tué!

Il aurait dû, à l'instant même, tuer Claudius, risquant sa vie, risquant tout. Mais non! il a attendu jusque-là. Et, à ce moment, l'action devant laquelle il a fui, est venue, car on a beau la fuir, elle vient, l'action, et elle vient tellement qu'à ce moment où il va mourir, où Horatio lui-même veut finir le poison, il lui dit :

— Non, reste, Horatio. Je suis mort; mais, toi, vis : tu justifieras ma cause et mon caractère auprès de ceux qui douteraient et seraient dans l'incertitude. Oh! oui, tu es encore éloigné de la suprême félicité qui est la mort. Mais consens à respirer dans la souffrance pour raconter mon histoire.

On entend alors des trompettes. Qu'est-ce? Le jeune Fortinbras, revenu vainqueur de Pologne, qui salue les ambassadeurs d'Angleterre.

— Ah! dit Hamlet, lui! Je vais mourir, Horatio. La puissance du poison terrasse mon âme! Ah! Je prophétise que l'élection doit tomber sur le jeune

IIAMLET 321

Fortinbras. Oui, il a ma voix d'agonisant. Dis-le lui. Apprends-lui les événements, grands et petits, qui ont amené cette catastrophe. — Le reste est silence. Et il comprend, enfin, la leçon que lui donne la vie, la leçon qui est celle même de ce drame : c'est que Fortinbras sera roi et qu'il l'a mérité parce que, lui, c'est un homme d'action. Aussi, il ordonne des décharges de mousqueteric en l'honneur du vainqueur. La mousqueteric éclate; de tous les côtés, on entend crier :

— Vive le roi!

Et, pendant qu'Hamlet meurt, nous comprenons la moralité de l'histoire, la moralité de toute cette pièce, qui n'est plus celle de Macbeth :

« La vie est un conte conté par un idiot, pleine de sons et de furie et ne signifiant rien. »

Non. Macbeth dit cela; mais Shakespeare dit ici, dans Hamlet :

Oui, elle est pleine de tout ce que vous voudrez, de sons et de furie; mais il ne faut pas croire qu'elle ne signifie rien. Elle a un sens, elle a une beauté : c'est précisément la vie, c'est l'action. La vie, ne discutons pas ce qu'elle est, ne cherchons pas à savoir pourquoi elle est. Elle est, elle nous pousse, elle nous dit :

— Marche toujours, sois actif, va de l'avant, et, quand l'occasion se présente d'agir, ne la fuis pas. Va!

Et, la preuve, c'est que, quand le seul qui ait agi là, ce Fortinbras, qui est allé en Pologne, en revient vainqueur, l'explosion de la vie éclate avec l'éclat des mousqueteries, et qu'au milieu de ces cadavres accumulés par le hasard, il crie :

— Vive la vie!

Les Personnages du drame et leur caractère. — La jeune et délicieuse Portia. — Le type de l'Usurier, Shylock. — Le Patricien Antonio. — La Fille de Shylock, Jessica. — La scène des Coffrets. — La scène du Jugement. — La scène des Anneaux.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Jusqu'à présent, dans cette grande et mystérieuse forêt shakespearienne, où nous avons déjà fait tant d'excursions ensemble, je ne vous ai guère montré que des paysages ter'ribles, des sites dévastés, des rocs foudroyés, des arbres brisés, des landes où vous avez vu apparaître tantôt des sorcières, tantôt un fou, puis un second fou, puis un troisième fou, et une tempête se déchaîner sur ces trois folies. Nous y avons vu, en outre, des fauves extraordinaires comme Othello, bien que ce fût là, non plus dans la forêt, mais dans un coin de forêt qui donnait sur la délicieuse Venise; vous y avez vu apparaître des fantômes, vous y avez vu des hommes comme Macbeth, des gens comme Hamlet qui résume tout le

doute et tout le mystère humains, et vous n'avez trouvé que deux ou trois petits êtres charmants, comme Cordelia, comme Juliette, qui n'est qu'une enfant puisqu'elle n'a pas quatorze ans, et même, dans cette délicieuse idylle, qui finit tragiquement, de Roméo et Juliette, nous avons achevé notre voj'age dans un aft'reux cimetière. Par conséquent, vous n'avez encore vu, de cette forêt, aucun des endroits délicieux, aucune des clairières que je vous avais un peu annoncées à la légère, semble-t-il, car, jusqu'à présent, je ne vous ai menés que dans des endroits farouches. Eh bien! aujourd'hui, comme repos, nous allons voir une de ces clairières charmantes, nous allons entrer dans une de ces œuvres qui faisaient dire aux contemporains de Shakespeare, the gentle Shakespeare (« le gentil Shakespeare »). Jusqu'à présent, vous avez dû vous en rapporter à ma parole pour que cette épithète ne vous parût pas ironique; mais vous allez voir, en effet, qu'elle est tout à fait méritée.

Vous allez rencontrer, ici encore, une sorte de fauve, d'une autre espèce, moins énorme, moins rugissant qu'un Othello ou qu'un Macbeth, mais curieux aussi, sinistre, tragique, qui est Shylock; mais vous trouverez, à côté de lui, un personnage féminin un peu plus développé que Juliette, plus aussi que Cordelia, même plus que Desdémone; en réalité, une des femmes les plus délicieuses du répertoire de Shakespeare, une femme en qui s'incarne toute la Renaissance avec son esprit, sa passion, sa somptuosité, son faste : elle s'appelle Portia. C'est une Vénitienne aux cheveux roux, semblables à des grappes de soleil, comme dit un des personnages, ce qui fait que, pour aller à la conquête de cette Toison d'Or, il vient des conquérants des quatre coins du monde; vous en verrez au passage, j'aurai à peine le loisir de vous les montrer, sauf par leur nom : un sultan du Maroc, un roi d'Aragon... Mais vous verrez, en particulier, — car il y a deux pièces qui sont mêlées ensemble et nous serons forcés de

nous transporter du personnage un peu sinistre qu'est Sliylock, au personnage délicieux de Portia, — ici, vous jugerez aussi que Shakespeare est non seulement le gentil Shakespeare par sa grâce et son esprit; mais, comme je vous l'ai déjà dit, par sa modération, par l'élégance de sa conscience et de sa justice, par la bonté et la charité qui tempèrent les élans souvent désordonnés de son génie.

Je vous ai dit que, comparé à ses contemporains, il était un homme presque académique, dans le bon sens du mot. En elTet, vous avez ce personnage de Shylock qui est extrêmement délicat à toucher, car il représente surtout l'usurier, mais il représente aussi le Juif. Or, à l'époque où écrivait Shakespeare, à l'issue du Moyen Age, le juif était l'objet de légendes et d'une haine atroces. On racontait couramment, dans le peuple, qu'il massacrait des enfants, que le Sabbat était constitué par des massacres d'enfants, et même des repas de chair d'enfants. Ces légendes étaient épouvantables. Si vous vouliez vous rendre compte de ce qu'était l'opinion populaire à cette époque touchant Israël, il vous faudrait lire un autre drame d'un contemporain de Shakespeare, et que peut-être j'aurai un jour l'occasion de vous lire, car c'est un chef-d'œuvre du drame anglais, même à côté de Shakespeare, c'est Le Riche Juif de Malte, de Christophe Marlowe, dont je vous ai déjà parlé. Il y a là un juif effroyable, qui se nomme Barabbas et qui est présenté, au début, par Machiavel en personne, sous forme de prologue, Machiavel faisant l'apologie de sa doctrine de ruse, de crime, de vice, d'empoisonnement, disant que la force prime le droit, qu'il faut se servir de tous les moyens pour arriver à satisfaire ses passions, et cela est mis en pratique tout le long de la pièce par cet effroyable Barabbas qui est tout : voleur, assassin, empoisonneur, blasphémateur, athée, qui est, en réalité, quelque chose comme le surhomme de la scélératesse.

Voilà l'opinion courante qu'on avait, à l'issue du

Moyen Age, sur Israël. Vous verrez combien celle de Shakespeare est différente, avec quelle douceur, quelle impartialité il en parle, bien qu'il présente quand même Shylock comme le type, et qu'il soit resté sous son nom le type de l'usurier. En réalité, son véritable vice, dans Shakespeare, c'est d'être cela, c'est d'être un homme qui fait suer, à l'argent, de l'argent, vice qui n'est pas absolument caractéristique d'Israël, mais que beaucoup de chrétiens ont aussi, et la preuve c'est que vous avez Harpagon dans Molière, vous avez Grandet dans Balzac, qui sont aussi de terribles rapaces d'argent.

Vous verrez que Shakespeare, grâce à la hauteur de son esprit, à son impartialité et à sa charité s'étendant sur tous les êtres humains, a représenté Shylock comme étant cela, en effet, comme étant féroce à l'occasion, mais sans, cependant, être vil. A un moment donné, il préfère, à la satisfaction de l'argent, la satisfaction de son sentiment, c'est-àdire la haine. Oui, la haine. Mais vous verrez aussi que cette haine est justifiée dans la pièce et que, quand Shylock arrive à l'atrocité de ce drame de chair, de ce drame de boucherie, comme dit Paul de Saint- Victor, il y est un peu poussé aussi par la férocité des gens parmi lesquels il vit.

Quant à ce hideux marché, — vous connaissez le fond de la pièce du Marchand de Venise : c'est un billet stipulé payable, à défaut d'argent, par une livre (le chair prise sur le débiteur, — il n'est pas de l'invention de Shakespeare, comme bien vous pensez. Le « gentil Shakespeare » n'était pas homme à inventer d'aussi atroces combinaisons. Non! C'est une légende qui courait la foule, qui avait déjà été traitée dans des contes bien anciens, dans des contes italiens, dans Le Pecoronc, — Aventures du jeune Gianetlo, — dans les Gesta Romanorum, qui faisait même le sujet d'une ballade anglaise populaire et chantée dans les rues, vendue deux sous du temps de Shakespeare. C'était classique, il était entendu que le créancier juif pouvait et devait —

c'était dans sa nature, avec la légende qu'on en avait du Moyen Age — récupérer son argent par tous les moyens, même par celui-là, qui consistait à se payer sur la bête, si l'on peut employer cette expression, en prélevant une livre de chair sur le corps du débiteur insolvable. Mais vous verrez là, je vous le répète, avec quelle douceur Shakespeare l'a traité, et vous verrez surtout qu'il a encadré ce drame de boucherie dans une comédie d'amour tout à fait exquise et délicieuse de fantaisie et d'esprit, une sorte de Conte des Mille et Une Nuits vénitien, où toute la Venise de la Renaissance apparaît, et apparaît à tel point que lorsqu'on va à Venise — j'y suis allé plusieurs fois et j'espère bien y retourner encore, bien que Venise soit gâtée, maintenant, par des bateaux à vapeur; mais il reste quand même des gondoles, — quand on va à Venise, on ne peut pas s'empêcher, en montant sur le Rialto, par exemple, de penser qu'on va rencontrer Shylock; qu'on verra passer, dans les ruelles, sa fille Jessica, en qui revit tout l'Orient, et qui lui est enlevée. C'est encore une raison pour laquelle il est devenu féroce, car c'est l'être à qui l'on enlève la fleur de son sang, qu'il préfère à tout, même à son argent; et on espère aussi voir à Venise, venant du Lido, venant de la terre ferme où elle avait sa délicieuse maison de campagne, la délicieuse Portia. Tout cela fait une autre pièce, une comédie mêlée au drame que je vous ai dit tout à l'heure. Nous tâcherons de voir les deux ensemble, en suivant toujours notre procédé, qui consiste, comme il faut bien le faire avec Shakespeare, à sauter d'une scène à l'autre, et comme il l'a fait ici avec un art admirable, car le drame en lui-même a quelque chose de noir, d'atroce et de monotone dans l'atrocité, qui est tout de suite corrigé, égayé, fleuri par la comédie d'amour qui est à côté et que, malheureusement, je serai forcé de vous lire en français, tandis que toute la partie de poésie, de fantaisie et de musique devrait être lue en anglais. Il y a là des vers qui.

dits par une jeune fille anglaise, par une comédienne anglaise, ressemblent à un gazouillis d'oiseaux : la langue anglaise qui a l'air, souvent, d'une langue un peu rude, ne l'est pas dans la bouche des femmes; elle chante exactement comme certains oiseaux de volière, je ne veux pas vous dire lesquels parce que vous croiriez que je fais une mauvaise épigramme et certainement je ne la fais pas! Il y a là un chant d'oisL'au (|iie nous n'avons pas nous-mêmes dans la langue trançaise, et l'opinion répandue que l'italien est la plus belle langue est fausse; pour le chant, peut-être; pour le parler, non. Rien n'est plus gracieux qu'une conversation de jeunes illles anglaises bavardant; c'est un gazouillement, surtout quand cette langue est celle de Shakespeare, comme vous vous en rendrez compte tout à l'heure.

Nous allons donc voir Shakespeare sous un autre aspect, que vous ne connaissez pas encore. A côté de l'Eschyle que je vous ai montré, vous allez voir im Molière par l'étude du caractère de Shylock; vous allez voir un Marivaux, un Musset, par la comédie de passions et d'intrigues qui se passe à côté du noir drame de tout à l'heure, et vous constaterez que, dans Shakespeare, il y a, en efTet, tout l'art dramatique, depuis le plus tragique et le plus noir, jusqu'au plus léger, au plus aérien.

En réalité, il se présente — si j'étais peintre, c'est ce que j'essaierais de traduire dans cette allégorie — donnant la main, d'un côté à la Muse Thalie, de l'autre à la Muse Melpomène, et je verrais audessus de lui, planant et l'abritant de ses ailes, une troisième Muse, qui n'est pas parmi les Muses de la Grèce. Vous savez combien j'aime la Grèce. Eh bien! cependant, cette Muse-là, c'est une fée, c'est une fée que les Grecs ne connaissaient pas et que Shakespeare a connue, grâce à ceci que j'essaierai de vous prouver peu à peu et de plus en plus, c'est qu'il avait en lui une part de sang celtique, et que c'est une fée de la forêt de Brocéliande qui se

mêlait chez lui, pour le conduire, aux deux Muses de la Grèce dont je viens de vous parler.

Pour nous débrouiller tout de suite dans cette double intrigue, je vais vous présenter rapidement les personnages principaux de l'une et de l'autre.

Nous avons d'abord, à Venise même, Antonio, le marchand de Venise, qui a donné son nom à la pièce. C'est un riche commerçant dont la fortune est sur mer, sur des bateaux chargés de cargaisons, allant dans tous les pays du monde. 11 a pour ami Bassanio, qui est un jeune homme de très riche famille, autrefois riche, du moins; qui, lui, a gaspillé sa fortune en jeune gentilhomme vénitien qu'il est, en faisant des folies. Il a pour ami Antonio, et, quand il a besoin de quelque argent pour continuer ses folies, il en demande à son ami, qui lui en donne généreusement, car Antonio a cela de beau et de particulier, que ne comprend pas Shylock, et qui fait que, lui non plus, ne comprend pas Shylock, — ce sont Les antipodes : Shylock veut que son argent rapporte, travaille, et Antonio est l'homme qui veut que son argent s'amuse, — car Antonio a cela de beau et de particulier qu'il prête sans jamais demander d'intérêt. Vous voyez quel étrange personnage il est, même pour notre société contemporaine; c'est un homme qu'on ne trouverait pas facilement maintenant, je ne dis pas même à Venise, mais fût-ce à Paris, car il faut être un ami bien absolument dévoué pour donner à un ami, — je ne dis pas son sang, on le fait assez facilement, surtout entre Français, — mais son argent, qui parait beaucoup plus précieux que le sang, même chez nous et à notre époque.

A côté d'eux, il y a un certain Gratiano, qui est

l'ami d'Antonio et de Bassanio, et qui, lui, est un

i garçon léger, fantasque, spirituel, trop spirituel

même, il abuse des coiicetti; puis un nommé Lorenzo : celui-ci est amoureux de Jessica, la fille de Shylock. Vous verrez, tout à l'heure, qu'il manifeste son amour d'une façon un peu vive, — cette façon, vous l'avez vue, dans Roméo et surtout dans Othello, — en enlevant la jeune fille, qui se laisse, d'ailleurs, enlever avec une cassette et des bijoux. Chez Molière, c'est une chose qui se présente aussi fréquemment.

Ainsi sont expliqués tous les personnages. Je ne vous lis pas toutes les scènes, nous n'aurions pas le temps.

D'autre part, sur terre, à Belmonte, est une maison de campagne, ce n'est pas assez dire, un palais, où il y a des artistes et des musiciens en permanence; il est habité par Portia. Portia est une jeune fille délicieuse; elle est restée orpheline avec une immense fortune, et son père a décidé qu'elle épouserait l'homme qui viendrait se soumettre, chez lui, à l'épreuve que voici : trois coffrets sont placés devant lui, un en or, un en argent, un en plomb, avec certains emblèmes, et il choisira, de ces trois coffrets, celui qu'il voudra. Dans l'un des trois, il y a le portrait de la belle Portia, et il l'épousera s'il a choisi celui-là. Il est déjà venu des gens d'Aragon, du Maroc, des rois, des sultans, pour demander sa main, qui, l'un après l'autre, échouent. Je ne vous les montrerai pas, parce que je ne vous lirai pas ces scènes, je les sacrifierai. Vous verriez un roi d'Aragon et ]. un sultan du Maroc tomber sur le mauvais cofi'ret. En réalité, Portia sera conquise par notre ami Bassanio. Je dis notre ami, — il est notre ami déjà, — car il est celui d'Antonio, qui lui prête de l'argent gratis. Evidemment, il viendrait nous en demander que nous ne pourrions que lui en donner, car il est

lellement charmant qu'on ne peut rien lui refuser. Voyons ce qui lui arrive.

Il raconte à Antonio, par exemple, qu'il a été une fois dans la famille de Portia, au temps où elle avait encore ses parents, et qu'il a remarqué, ce jour-là, qu'il ne lui déplaisait pas.

— Or, lui explique-t-il, mon cher Antonio, je viens faire un gros appel à ta générosité. Jusqu'à présent, tu m'as donné tout l'argent que je te demandais, tu sais bien que je ne pourrai jamais te le rendre, car je suis, maintenant, au dernier degré de la pauvreté; je n'ai que mon nom et ma figure, assez agréable, pour moi. Or, je crois que la belle Portia n'est pas insensible à cette figure et à ce nom. Je voudrais donc tenter l'épreuve; mais comment me présenter chez elle, où il y a des rois, des sultans, avec le pauvre train que je peux mener maintenant? Quand j'étais à l'école, je me souviens que, lorsque je perdais une flèche, je n'avais qu'un moyen de la retrouver : c'était de lancer une seconde flèche dans la même direction; en allant chercher celle-ci, que je voyais très bien tomber, il m'arrivait souvent de retrouver les deux. Tu vas faire de même, aujourd'hui. Tu me donneras l'argent nécessaire pour que je puisse me présenter en bel équipage auprès de Portia; j'arriverai à l'épouser, j'aurai l'immense fortune dont elle est héritière, et ainsi tu retrouveras les deux flèches : celle que tu vas me prêter aujourd'hui et celle que j'ai perdue en gaspillant l'argent que tu m'as donné.

Antonio ne voit aucun inconvénient. Il dit :

— Combien te faut-il, mon cher ami?

— Trois mille ducats.

— C'est une grosse sommet Je ne l'ai pas à ma disposition, en ce moment. Tous mes capitaux sont sur mer, sur mes bateaux; mais, avec la réputation que j'ai dans le pays, certainement je trouverai un préteur.

— Mais il y en a un tout trouvé, qui ne refuse jamais de faire Iructifier son argent! C'est Shylock!

— Eh bien! soit, dit Antonio, demande à Shylock> et, s'il veut me les prêter, je suis tout prêt à les lui empruntei*.

Vous voyez d'ici l'antagonisme qui va se présenter entre ces deux personnages : l'un qui déteste Shyi lock, prêteur d'argent, et l'autre, Shylock, qui déteste ce gaspilleur, cet homme qui traite l'argent de cette façon, qui ne le fait pas travailler, qui gaspille ce pauvre argent, en le laissant entre les mains de fous et de débauchés comme Bassanio. Peut-on faire cela de ce délicieux argent! Vous verrez qu'il en parle comme le père Grandet en personne.

Voici la première apparition de Shylock. Il est avec Bassanio.

— Trois mille ducats? Bien!

— Oui, monsieur, pour trois mois.

— Pour trois mois, bien.

— Pour lesquels, ainsi que je vous l'ai dit, Antonio se portera caution.

-— Antonio se portera caution, bien.

— Pouvez-vous me rendre ce service? Voulez-» vous me faire ce plaisir? Voulez-vous me faire con-. naître votre réponse?

— Trois mille ducats! Pour trois mois, et Antonio pour caution?

— Que répondez-vous à cela?

— Euh! Antonio est bon!

— Avez-vous jamais entendu quelqu'un prétendre le contraire?

— Oh! non, non, non! Mon intention, en disant qu'il est bon, est de vous faire comprendre que sa garantie m'est suffisante. Cependant, sa fortune ne peut être évaluée que par supposition. Il a un navire à destination de Tripoli, un autre en route pour l'Inde; j'ai appris qu'il en a un troisième au Mexique et un quatrième désigné pour l'Angleterre. Il a d'autres entreprises éparpillées de côté et d'autre. Eh! eh! les vaisseaux ne sont faits que de planches, les matelots ne sont que des hommes: Il y a des rats (te terre et des rats d'eau, JQ veux dire des pirates!

Dé plus, il y a le péril des vagues, des vents, des rochers... Néanmoins, la caution est suflisante. Trois mille ducats... Je pense que je puis accepter son billet.

On dirait absolument que c'est le père Grandet qui parle.

BASSANio. — Soyez assuré que vous le pouvez.

— Ohl je m'assurerai que je le puis, et, afin de m'en assurer, je vais y penser. Puis-je parler à Antonio?...

Justement, Antonio arrive. Et on le voit de loin. Vous allez sentir tout de suite que le fond de haine qui est en Shylock est justifié, car l'impartialité de Shakespeare va vous montrer quelles raisons il a de détester les gens parmi lesquels il vit.

— Quelle physionomie de publicain cajoleur 1 Ah! je le hais, celui-là! Parce qu'il est chrétien, d'abord, mais bien plus encore parce que, dans sa basse simplicité, il prête de l'argent gratis! Il fait ainsi baisser le taux de l'usure à Venise! Mais si jamais je puis lui poser la main sur les reins, je ferai largement repaître la vieille rancune que je lui porte. Il hait notre sainte nation, et, jusque dans le lieu où se réunissent les marchands, il se raille de moi, de mes affaires, de mon gain, légitimement acquis cependant, et qu'il appelle usure. Ah! maudite soit ma tribu si jamais je lui pardonne!

BASSANIO. — ;ihylock, je vous ai dit qu'Antonio venait. M'entendez-vous?

SHYLOCK. — Oui, oui, mais je suis en train d'établir le compte de mon capital à présent disponible, et, autant que je puis me fier à ma mémoire, je vois qu'il m'est impossible de faire immédiatement rénorme somme de trois mille ducats. Mais, mais, peu importe!

— Cependant....

— Tubal, homme de ma tribu, me prêtera. Mais doucement, doucement; pour combien de mois dégirez-Yous cette somme? {A Aufonio.) he bonheur

VOUS garde, mon bon signori Nous venions justement de parler de Votre Honneur.

ANTONIO. — Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à la condition de donner ou de recevoir plus que je n'ai emprunté ou prêté, cependant je sortirai, cette fois, de mes habitudes pour subvenir aux pressants besoins de mon ami Bassanio. Vous a-t-il informé déjà de ce qu'il voulait?

SHYLOCK. — Oui, oui, oui! Trois mille ducats.

ANTONIO. — Et pour trois mois.

SHYLOCK. — Oui, oui! J'avais oublié! Oui. Pour trois mois. Trois mille ducats, c'est une somme tout à fait ronde! Trois mois sur douze; voyons, à quel intérêt?

ANTONIO. — Eh bien! Shylock, est-ce que nous allons vous devoir de la reconnaissance?

SHYLOCK. — Signor Antonio, maintes et maintes fois, sur le Rialto, vous m'avez maltraité à propos de mon argent et des intérêts que je lui faisais rendre; cependant, j'ai supporté cela avec un patient haussement d'épaules, car l'endurance est la vertu caractéristique de ma race. Vous m'avez appelé mécréant, chien de malfaiteur; vous avez craché sur ma robe de juif, et tout cela pour l'usage de ce que je fais de ce qui m'appartient. Fort bien! fort bien! Mais il paraît que, maintenant, vous avez besoin de mon aide; alors, vous venez à moi et vous dites : « Shylock, nous aurions besoin d'argent! » Est-ce là ce que vous dites? Vous qui avez déchargé votre rhume sur ma robe et qui m'avez repoussé du pied comme vous chasseriez de votre seuil un chien des rues, vous demandez de l'argent! De l'argent! Que dois-je vous répondre? Ne devrais-je pas vous répondre : « Mais est-ce qu'un chien a de l'argent? Est-il possible qu'un mâtin prête trois mille ducats? » Ou bien, m'inclinant bien bas, sur le ton de voix d'un esclave, d'une respiration haletante, avec une humilité qui ose à peine parler, vous dirai-je donc ceci : « Mon bon m'onsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier, vous m'avez repoussé du

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pied un autre jour; telle autre fois, vous m'avez appelé chien, et, pour toutes ces courtoisies, je vais vous prêter tout l'argent que vous me demanderez? »

ANTONIO. — Il est probable...

Voyez, ici, l'impartialité de Shakespeare. Que va répondre Antonio à cela? Une nouvelle insulte, et, cependant, ce n'est pas un mauvais homme.

— Il est probable, dit Antonio, que je t'appellerai encore des mêmes noms, que je cracherai encore sur ta robe, que je te repousserai encore du pied. Mais, si tu veux prêter cet argent, prête-le, non pas comme à des amis, — car a-t-on jamais vu que l'amitié ait exigé d'un ami qu'il ferait faire des petits à un stérile morceau de métal? — mais prête-le comme à des ennemis, dont tu auras bonne grâce à exiger châtiment s'ils manquent à leur parole.

Remarquez l'orgueil du patricien.

— Là, là! dit Shylock, comme vous vous emportez! Je voudrais faire pacte d'amitié avec vous, gagner votre affection, oublier les outrages dont vous m'avez souillé, fournir à vos pressants besoins sans prendre aucun intérêt pour mon argent, et vous ne voulez pas m'écouter! Mon offre n'a, cependant, rien que d'obligeant, signor!

— Quoi! ce serait par pure obligeance?

— Eh! oui. Cette obligeance, je vais vous la prouver. Venez avec moi chez un notaire, vous m'y signerez simplement votre billet, et, par manière de plaisanterie, il sera stipulé que, si vous ne me payez pas tel jour, en tel lieu, la somme ou les sommes convenues, le dédit consistera dans une livre de votre belle chair, qui pourra être choisie et coupée dans n'importe quelle partie de votre corps qu'il me plaira.

ANTONIO. — Ma foi, cela me va! Je signerai ce billet, et je dirai, désormais, qu'on peut trouver dans un juif une très grande obligeance.

BASSANio. — Vous uc siguerez pas pour moi un tel engagement! Non, non! J'aime mieux rester dans l'embarras où je suis.

ANTONIO. — Ne crains rien, ami; je n'aurai pas à payer ce dédit. D'ici à deux mois, c'est-à-dire un mois plus tôt que l'échéance du billet, j'attends des rentrées pour neuf fois sa valeur.

SHYLOCK. — 0 père Abraham! Voilà bien ces chrétiens que la cruauté de leurs propres actes enseigne à soupçonner la pensée des autresl Je vous en prie, répondez à ceci, seigneur : si, par hasard, il fait défaut au jour convenu, moi, que gagnerais-je à exiger ce dédit? Une livre de chair humaine n'a pas autant de prix et ne peut faire autant de profit que la chair des moutons, des bœufs ou des chèvres I Je vous le répète, c'est pour acheter ses bonnes grâces ({ue je lui fais cette offre amicale. S'il veut l'accepter, tant mieux! Sinon, adieu! adieu! Et, en retour de mon amitié, ne m'outragez pas, je vous en prie.

ANTONIO. — Oui, Shylock, je signerai ce billet, c'est entendu.

SHYLOCK. — Alors, allez de ce pas m'attendre chez le notaire, donnez-lui des instructions pour ce plaisant billet, et, à mon arrivée, je vous compterai immédiatement les ducats.

Vous voyez le côté réaliste puissant, par menus détails. Je le répète, aucune autre comparaison ne peut s'imposer que celle du Grandet, de Balzac.

Nous voici à l'acte II. Je vais passer rapidement sur beaucoup de scènes, pourtant charmantes. Il y a là un certain Lancelot Gobbo, domestique chez Shylock, et qui ne parle qu'en plaisanteries, calembours et à peu près. Il déclare qu'il veut quitter le service de Shylock et entrer au service d'un gentilhomme comme Gratiano ou Lorenzo. Je dois vous dire aussi, n'ayant pas le temps de lire les scènes, que Gratiano déclare à Bassanio qu'il l'accompagnera chez la belle Portia; d'autre part, sachez que Lo-

SïfYl-QGK 387

renzo est amoureux de Jessica, la fille de Shylock, et qu'il complote son enlèvement, et c'est par l'entremise du valet Gobbo que cet enlèvement se produit.

Shylock a enfermé sa tille en lui recommandant de ne pas sortir. C'est un jour où il y a des masques dans la rue; il veut qu'elle reste très sage à la maison. Mais elle s'ennuie, elle a des rêves, des fantaisies et voudrait dépenser de l'argent. Elle aime Lorenzo et elle se laisse enlever, habillée en jeune homme, en emportant, je vous le répète, la cassette et les ducats du pauvre Shylock.

Ici, je ne vous lis aucune de ces scènes, ni celle du roi d'Aragon, ni celle du sultan du Maroc : cela nous mènerait beaucoup trop loin. J'arrive au fait pur et simple que le pauvre Shylock, — je dis pauvre, vous verrez, tout à l'heure, pourquoi; car, si Shakespeare s'apitoie sur lui, d'autres personnes aussi s'y sont apitoyées, — pour vous montrer une raison de plus qu'il a de détester le grand seigneur Antonio, et Bassanio et tous les autres jeunes gens de cette bande. En effet, voici qu'ils racontent entre eux l'enlèvement de sa fille.

— Ah! ah! dit Satarino, je n'ai jamais entendu de plaintes aussi partagées d'objet, aussi baroques, aussi furieuses, aussi changeantes que celles dont le juif a fait retentir les rues. « Ma fille, disait-il, mes ducats! Ah! ma fille, enfuie avec un chrétien! Ah! mes ducats qui sont chrétiens! Justice! La loi! Mes ducats et ma fille! Un sac, les deux sacs de ducats, de doubles ducats, dérobés à moi par ma fille! Et des bijoux! Deux pierres, deux précieuses pierres I Qu'on trouve la fille! Elle a sur elle les pierres et les ducats! »

— Oui, dit un autre, les gamins de Venise le suivaient en riant et en répétant : « Ses pierres! Sa fille! Ses ducats! »

Vous voyez, c'est très comique, raconté par les autres! Mais qu'on essaie de se mettre à la place du pauvre homme : est-ce qu'il n'avait pas raison de

crier à travers les rues? Car, ce qu'il voulait, c'étaient bien ses ducats, mais c'était aussi et surtout sa fille, le plus beau, le plus riche de tous ses trésors; c'était cette enfant unique qu'il avait! Et les gentilshommes sont de leur âge, sont de leur temps, sont de leurs mœurs, en se moquant du pauvre homme et en le huant, en se moquant de lui parce qu'il mêle, dans la tourmente de son désespoir, ses ducats qui deviennent chrétiens, et sa fille qui va devenir chrétienne aussi. Mais, néanmoins, l'un d'entre eux a raison de dire :

— Ah! prenons garde! que le bon Antonio fasse bien attention à être exact au jour dit, ou c'est lui qui paiera pour toute cette aventure!

Et vraiment, en toute impartialité, il faut avouer, avec Shakespeare, qu'il y avait de quoi être furieux contre cette bande.

En effet, un instant plus tard, nous voyons Shylock lui-même au désespoir d'avoir perdu sa fille, rencontrant ces jeunes gens et les soupçonnant d'avoir, sans doute, été complices dans l'enlèvement. Et l'un d'entre eux lui répond :

— Mais oui, nous étions instruits I Pour ma part, je connais le tailleur qui a confectionné les ailes avec lesquelles Jessica s'est enfuie.

Car, je vous l'ai dit, elle est partie déguisée en jeune garçon.

Alors, Shylock se lamente, il crie, il se désespère, et voilà une scène où vous allez reconnaître encore toute la générosité de Shakespeare, je dirai même tout son courage, car il fallait, à cette époque, avec les légendes, dont je vous ai parlé tout à l'heure, qui couraient sur Israël, il fallait avoir un certain courage et même un grand courage, pour oser faire dire ce qu'il fait dire là à Shylock, ce qui n'est pas dans la pièce de Marlowe, pour oser montrer ce juif réclamant sa qualité d'homme, qui existe, en somme, sous son apparence de juif.

Shylock dit :

SHVLOCK 339

— Ahl oui, voilà encore une affaire qui m'arfive...

Il apprend, en effet, qu'Antonio a perdu deux de ses vaisseaux sur la mer.

— C'est un banqueroutier, un prodigue qui ose, maintenant, à peine montrer sa tête sur le Rialto, un mendiant qui avait coutume de venir faire l'élégant sur le marché! Ah! qu'il prenne garde à son billet, par exemple! Il avait l'habitude de m'appeler usurier; qu'il prenne garde à son billet! Ah! il avait l'habitude de prêter de l'argent par courtoisie chrétienne, sans intérêt; qu'il prenne garde à son billet!

Satarino lui réplique :

— Je suis sûr que s'il n'est pas en règle, tu ne lui prendr^as pas sa chair! A quoi serait-elle bonne!

— A quoi? Ah! ahl A amorcer les poissons! Elle repaîtra ma vengeance si elle ne peut servir à rien de mieux. Ah! il a jeté le mépris sur moi, il m'a empêché de gagner un demi-million au moins, il a ri de mes pertes, il s'est moqué de mes gains, il a méprisé ma race, entravé mes affaires, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis, et quelle raison a-t-il pour faire tout cela? Et quelle raison avez-vous tous pour me bafouer? Je suis un juif? Eh bien! est-ce qu'un juif n'a pas des yeux? Est-ce qu'un juif n'a pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections? Est-ce qu'il n'est pas nourri des mêmes aliments, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même été et par le même hiver que vous? Et si vous nous piquez, ne saignonsnous pas? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas? Et si vous nous outragez, ne nous vengeronsnous pas? Ah! si nous vous ressemblons en tout le reste, nous vous ressemblons aussi en cela. Si un juif outrage un chrétien, quel sera le nom de l'humilité dont fera preuve ce dernier? Vengeance! Et, si un chrétien outrage un juif, quel nom devra

340 A TRAVERS SHAKESPEL\RE

porter la patience du juif, s'il veut suivre votre exemple? Vengeance aussi, vengeance! Ah! la scélératesse que vous m'enseignez, je la mettrai en pratique, et cela ira bien mal si je ne dépasse pas les leçons que vous m'aurez données...

Pendant que ce drame se corse, de ce côté-ci, suivons l'autre, de l'autre côté, qui est charmant et qui va nous consoler de cette âpreté, quand même justiliée, il faut le répéter très loyalement, de ce pauvre Shylock.

De l'autre côté, Bassanio est arrivé à Belmonte, avec les trois mille ducats; il mène un grand train. Je vous passe la scène où le roi d'Aragon et les autres s'en vont. C'est la scène où lui, à son tour, va choisir entre les trois coffrets. Il y a des paroles exquises de Portia, qu'il faudrait vous lire, je le répète, dans la langue anglaise. Les voici à peu près, traduites en français. Vous allez voir l'exquis être d'amour qu'est cette Portia, jeune fille, mais déjà femme. Ce n'est plus la petite Juliette, ce n'est pas non plus Desdémone âgée de dix-huit ou vingt ans; c'est une jeune fille qui a passé vingt ans; elle a déjà toutes les qualités de la femme. Ecoutez de quelle façon délicieuse et originale elle dit son amour à Bassanio; car, en effet, elle l'aimait et elle ne souhaite qu'une chose, c'est qu'il tombe sur le bon coffret. Elle sait où est ce bon coffret, mais elle ne peut le lui dire sans se rendre parjure envers son père et elle ne le veut pas, même au détriment de son amour.

— Je vous en prie, dit-elle à Bassanio, ne vous pressez pas! Attendez un jour ou deux avant de consulter le sort, car, si vous choisissez mal, je perds votre compagnie. Ainsi, différez un peu. 11 y a quelque chose qui me dit (oh! ce n'est pas l'amour, non!), qui me dit que Je ne voudrais jjas vous

Iperdre. Mais vous savez Tous-même que si ce n'est pas l'amour, Ce n'est pas non plus la haine qui conseille une telle disposition d'esprit! Mais, de peur que vous ne me compreniez pas bien, — et, cependant, une jeune fille n'a pas un langage différent de sa pensée, — je voudrais vous retenir ici un mois ou deux, avant que vous vous remettiez, à cause de moi, aux mains de la fortune. Je voudrais vous enseigner le moyen de bien choisir; mais, alors, je serais parjure et je ne le serai jamais. D'un autre côté, vous pouvez me perdre, et, si cela arrive, vous me ferez regretter de ne pas avoir commis le péché de parjure. Ah! maudits soient vos yeux, Bassanio; ils m'ont ensorcelée, partagée en deux moitiés; l'une de ces moitiés est à vous, l'autre est à demi à vous, est à moi, veux-je dire; mais, si elle est à moi, elle est à vous, et ainsi je suis toute à vous.

Voyez quels charmants concetti il y a là, et quel esprit délicieux a cette femme!

Cependant, lui est pressé, il veut connaître son sort.

— Ah! dit-il, conduisez-moi vers les coffrets et vers ma fortune.

Un rideau se lève, les trois coffrets sont là. Il y a le coffret d'or, le coffret d'argent, le coffret de plomb.

— Eh bien! soit, alors, dit Portia. Un de ces coffrets contient mon portrait. Si vous m'aimez, vous me découvrirez tout droit. Nérissa (c'est sa suivante), et vous tous, tenez-vous à l'écart...

Et cette idée poétique et charmante à l'extrême, qui va revenir comme le leitmotiv de la pièce, l'idée que la musique doit être mêlée à tout :

— Que la musique résonne pendant qu'il choisira. De la sorte, s'il perd, il fera une fin de cygne et disparaîtra au sein de la mélodie. Afin que la comparaison soit plus juste encore, mes yeux sero/it le cours d'eau qui lui servira de lit de mort. Il peut gagner, au contraire, et alors que sera la musique? Eh bieni alors, la musique tiendra lieu de ces fan-

fares qui accompagnent les révérences des fidèles sujets devai)î. un roi nouvellement couronné.

Ici, la musique joue, et même un chœur chante de ravissantes paroles qui, en français, deviennent vagues, comme toutes les paroles de chanson'?.

Avant de choisir, Bassanio prononce encore un délicieux discours plein de pointes, que je ne peux pas vous lire, parce que cela nous mènerait trop loin, et Portia répond :

— Ah! comme elles se dissipent dans l'air, toutes les passions qui m'agitaient, sauf une seule; anxiété du doute, désespoir à la précipitation téméraire, crainte frissonnante, jalousie aux yeux verts! O amour, modère-toi! Comprime ton extase, fais pleurer ta joie avec mesure, retranche Ion excès? Je sens trop vivement ta faveur, diminue-la un peu, je crains qu'elle ne m'étouffe!

Et alors Bassanio ouvre le coffret de plomb : il y trouve le portrait.

— Que vois-je ici? Le portrait de la belle Portia I Et il la dépeint. Je vous passe encore toute la

description, qui est une suite de fins de sonnets. On pourrait en faire tout un recueil de sonnets en les traduisant et en ne prenant qu'un vers, et en en mettant treize, pour que celui-ci fit le quatorzième. Et là, ayant lu ces vers, — car il y a une petite cédule qui dit : « Toi qui as eu la chance de choisir, que ce bonheur se continue, et, maintenant, va demander ta récompense qui est un baiser de fiançailles. »

— Belle dame, dit-il, avec votre permission, je viens, ma note à la main, pour donner et pour recevoir.

Et il l'embrasse.

— Comme lorsque deux lutteurs, reprend Bassanio, se disputent une victoire, celui qui pense avoir bien mérité aux yeux du peuple en entendant les applaudissements et les hourras unanimes s'arrête, la tête saisie de vertige, et regarde incertain si ces acclamatioas s'adressent ou ne s'adressent pas

à lui; ainsi, trois fois, belle dame, je m'arrête incertain de savoir si ce que je vois est vrai, jusqu'à ce que vous me l'ayez aflirmé, confirmé, ratifié vous-même.

— Vous me voyez ici, seigneur Bassanio, telle que je suis. Pour ce qui est de moi seule, je ne nourrirais aucun ambitieux désir d'être mieux que je ne suis; mais, pour vous, je voudrais pouvoir me tripler vingt fois; je voudrais être mille fois plus belle, mille fois plus riche, et, afin seulement de m'élever plus haut dans le compte que vous faites de moi, je voudrais en richesses, en vertu, en beauté, en amis, excéder tout compte. Quant à moi, la somme totale de ma pauvre personne équivaut à zéro, c'est-à-dire, pour m'exprimer en résumé, équivaut à une jeune fille sans grande instruction, sans savoir, sans expérience, heureuse en ceci qu'elle n'est pas encore si vieille qu'elle ne puisse apprendre; mais plus heureuse en ceci encore qu'elle n'est pas si stupide qu'elle ne sache apprendre, et heureuse, par-dessus tout, de pouvoir remettre un esprit docile aux soins du vôtre pour qu'il le dirige comme son seigneur, son gouverneur et son roi.

Quel est l'homme qui ne voudrait recevoir une fiancée lui parlant de la sorte?

Et elle continue :

— Ma personne et tout ce qui m'appartient vous sont transférés et deviennent vôtres. Il n'y a qu'un instant, j'étais la souveraine de ce beau château, la maîtresse de mes serviteurs, la maîtresse de moimême, et, maintenant... Maintenant, ce château et ces serviteurs, et cette personne qui est moi, sont vôtres. Monseigneur, je vous les donne avec cet anneau. Si jamais vous vous en séparez, le perdez ou le donnez, que ce soit le présage de la ruine de votre amour, et, pour moi, la seule et légitime occasion de me plaindre de vous.

Bassanio ne s'exprime pas là avec un moindre amour.

— Madame, dit-il, vous m'avez privé de tout pou-

voir de parole. Mon sang seul vous répond dans mes veines, et il y a, dans mes facultés, une confusion pareille à celle qui se manifeste après quelque discours éloquent prononcé par un prince populaire, parmi la multitude bourdonnante de satisfaction, lorsque, de ses murmures mêlés ensemble, il sort ce bruit indistinct où il n'y a rien qu'une joie exprimée et non exprimée tout à la fois. Mais, lorsque cet anneau se séparera de mon doigt, madame, c'est que la vie me quittera, et alors vous pourrez dire hardiment : « Bassanio est mort! »

A ce moment, on vient. Nérissa, la suivante, entraînée par cet exemple, déclare la même chose : elle est aimée de Gratiano, elle l'aime; ils échangent aussi un anneau, et voilà un second mariage qui se fera. Il va arriver, en même temps, Lorenzo avec Jessica, et il va y avoir, dans ce château enchanté, trois couples amoureux : Bassanio et Portia, Gratiano et Nérissa, la suivante, et, enfin, Lorenzo et la belle Jessica.

Arrive aussi un ami, Solanio, qui apporte une lettre d'Antonio. Pendant que Bassanio lit cette lettre, il pâlit; Portia s'en aperçoit, elle lui demande ce qu'il a. Et, comme ce sont de beaux amoureux, ingénus et absolument purs et sincères, il lui raconte la vérité : ce qu'il a fait pour venir près d'elle, pour se présenter dans un état convenable étant complètement ruiné, comme il le lui avait dit gentiment, et il ajoute :

— J'étais plus que ruiné, car je devais trois mille ducats à un ami qui me les avait prêtés, après beaucoup d'autres, et qui se trouve, maintenant, en un grand embarras. Voici cette lettre qu'il m'envoie, et le papier en est comme le corps de mon ami; chacun de ses mots est comme une blessure ouverte qui laisse échapper la vie avec le sangl

Tous les bateaux d'Antonio se sont perdus sUr la mer, et Solanio dit, d'autre part, que Shylock est impitoyable.

— Eh quoi! dit Portia, quelle somme doit-il donc au juif, votre ami?

— Il doit pour moi trois raille ducats.

— Comment! trois mille ducats, pas davantage? Mais payez-lui-en six mille et déchirez le billet! Doublez ces six mille et triplez cette dernière somme plutôt que Bassanio laisse perdre un cheveu, par sa faute, à un ami tel que celui qu'il vient de me décrire! Venez d'abord avec moi à l'église, donnez-moi le titre d'épouse, et puis allez immédiatement à Venise retrouver votre ami...

Etre charmant et délicieux, et héroïque, et sublime dans la galanterie, — et c'est une des rares pièces où la galanterie arrive à être sublime, — elle lui dit:

— Votre ami a été le héros que vous me dites; allez le délivrer d'abord, car aussitôt nous serons mariés; je ne serai votre femme et vous ne dormirez à mes côtés qu'avec une âme tranquille. Vous aurez lie l'or en quantité. Allez délivrer votre ami et vous reviendrez. En attendant, moi, je resterai votre épouse, mais je ne la serai complètement que lorsque vous reviendrez libérateur de votre ami.

Et, pour montrer que ce sont tous de belles âmes, voici la lettre que lui lit Bassanio, et qui est la lettre du pauvre Antonio.

Vous vous rappelez dans quelle situation il doit se trouver, et voici, cependant, ce qu'il écrit... Est-il possible qu'il y ait jamais eu des êtres comme celui-là! En tout cas, je ne crois pas qu'à notre époque ils soient fréquents, mais je crois qu'il n'en a jamais été, je crois qu'il n'y a jamais eu, des êtres vous ayant prêté de l'argent, cette chose plus précieuse que le sang, et qui, n'étant pas payés, et devant payer pour vous avec leur chair, vous écrivent une telle lettre :

« Mon aimable Bassanio, mes vaisseaux ont tous péri; mes créanciers deviennent féroces, ma fortune est au plus bas, mon billet souscrit à Shylock n'a pas été payé à l'échéance, et puisque, ne le payant

346 A TR-WERS SHAKESPEARE

pas, il est impossible que je vive, toutes vos dettes envers moi seront éteintes, si je puis vous voir seulement avant de mourir. Cependant, agissez comme il vous sera le plus agréable et que ma lettre ne vous contraigne pas à revenir si votre amitié ne peut pas vous y engager et si vous êtes plus heureux en ne revenant pas. »

Voilà vraiment des âmes d'élite 1

Aussi Portia s'écrie-t-elle :

— Oh! mon chéri, dépêchez toutes vos affaires et partez!

Le voilà en route.

D'autre part, à Venise, nous voyons Antonio en prison et le geôlier qui le surveille. Shylock dit à celui-ci :

— Je ne veux pas que tu sortes avec lui, je ne veux pas que tu le quittes. Je veux les conditions de mon billet. Reste là et garde-le.

Mais Portia est inquiète. Elle sait bien que Bassanio est parti avec de l'argent qu'elle lui a donné; mais elle redoute qu'il se passe quelque chose. Elle a été terrifiée à l'idée que Shylock pouvait être impitoyable. Alors cette femme exquise, héroïque, je vous le répète, charge Lorenzo de garder sa maison, et, pendant qu'il la gardera, elle part avec Nerissa. Elle a une idée, et elle lui dit :

— Nous allons nous habiller en garçons, courir le monde pour aller à leur secours.

Son idée, vous la connaîtrez tout à l'heure, il faut vous en ménager la surprise; vous allez, du reste, la connaître bientôt.

Il y a un célèbre docteur qui s'appelle Bellario, est cousin de Portia; il habite Padoue; Portia lui fait porter en grand'hâte une lettre par son valet Balthazar. On saura plus loin pourquoi.

Nous sommes, maintenant, à Venise, dans la Cour

SrtYLOCK 347

de Justice. Le duc est là, Antonio est amené; il lui dit:

— Je suis affligé pour toi, Antonio, mais tu as été appelé pour répondre à un ennemi de pierre, qui n'a pas dans le coeur la plus petite goutte de clémence.

— Soitl dit Antonio, je subirai la peine que j'ai méritée.

On fait venir Shylock. Le duc essaie de le rendre généreux et clément; Shylock refuse dans un plaidoyer très dur, que vous allez entendre, mais qui n'est pas de Shakespeare. C'est un des nombreux biens qu'il prenait où il trouvait, et dont il se servait, comme ]\Iolière. C'est dans un recueil de déclamations, de discours, qui furent faits par un certain Alexandre Silvayn et traduit en anglais en 1596. Les arguments sont presque tous pris là-dedans. C'est à Malone qu'on doit cette découverte. Et Shakespeare n'aurait peut-être pas trouvé tous ces admirables arguments, car le juif dit :

— J'ai informé Votre Grâce de mes intentions. Vous me demanderez pourquoi j'aime mieux prendre une livre de chair que de recevoir trois mille ducats. A cela, je ne répondrai pas autrement qu'en disant que telle est mon humeur. Je vous ferai observer que, si un rat trouble ma maison et s'il me plaît de donner dix mille ducats pour qu'on l'empoisonne, personne n'a le droit de m'en empêcher. Est-ce une bonne raison? Je ferai observer aussi qu'il y a des gens qui n'aiment pas entendre crier un cochon et que la vue d'un chat fait tomber en pâmoison. De même qu'on ne peut pas donner de raison valable pour expliquer cela, sinon de dire qu'ils sont contraints de céder à une humiliante antipathie, laquelle les pousse à ofTenser parce qu'ils sont offensés euxmêmes. Ainsi, moi, je ne peux pas donner d'autres raisons et je ne veux pas en donner d'autres que celle-ci : j'ai pour Antonio une haine vive, une aversion absolue, qui me poussent à lui intenter le

procès tel que je le fais. Etes-vous satisfaits de ma réponse?

BASSAMO. — Homme insensible, ce n'est pas là une réponse qui puisse excuser le débordement de ta cruauté!

SHYLOCK. — Je ne suis pas obligé de donner une réponse qui te fasse plaisir!

— Je vous en prie, dit Antonio, cessez de faire des démarches auprès de lui et des offres! N'épiloguons pas davantage! Prononcez le jugement et accordezlui l'objet de son désir.

BASSANio. — Mais, pour tes trois mille ducats, je t'en offre six mille!

SHYLOCK. — Quand bien même chacun des six mille ducats serait divisé en six parties et que chacune de ces parties serait un ducat, je ne les recevrais pas! Je veux l'exécution de mon billet.

LE DUC. — Comment pourras-tu espérer la clémence, si tu n'en accordes toi-même aucune?

— Et quel jugement ai-je à redouter, et quelle clémence à espérer, puisque je n'ai fait, moi, aucun mal? J'exige simplement mon droit : cette livre de chair que je lui réclame, je l'ai chèrement achetée; elle est à moi et je l'aurai. Si vous me la refusez, anathème sur votre loi! Les décrets de Venise seront désormais sans force! C'est une ville de commerce, le commerce y sera ruiné, et j'attends de vous justice. Répondez-moi, me la ferez-vous?

LE DUC. — En vertu de mon pouvoir, je puis congédier la Cour, à moins que Bellario, le savant docteur que j'ai envoyé chercher à Padoue, n'arrive aujourd'hui.

On vient annoncer, à ce moment, qu'un messager, nouvellement venu, apporte des lettres du docteur Bellario. On fait lire ces lettres. Bellario écrit qu'il est malade, mais qu'il envoie, pour le remplacer, un jeune docteur extrêmement savant en qui l'on peut avoir pleine confiance.

Le clerc qui vient annoncer cela est la jeune suivante, Nérissa, habillée en clerc, avec une plume

sifyLocK 340

fichée dans l'oreille et une perruque. Elle est méconnaissable.

BAssANio, ù Shylock. — Mais que fais-tu là?

Shylock est en train d'aiguiser sa longue flissah, son couteau oriental, sur la semelle de son soulier.

— Ce que je fais? J'aiguise mon couteau pour couper au banqueroutier le dédit qu'il me doit!

Ici, un calembour de Gratiano, qui fait toujours des calembours. Celui-ci est sinistre! Il faut vous dire qu'on anglais la semelle du soulier se dit : sole, et qu'il y a un mot anglais, le mot soiil, qui se prononce à peu près de la même façon.

— Ah! non, ce n'est pas sur ta sole (sur ta semelle) que tu aiguises, c'est sur ta soûl (sur ton âme).

— Qu'importe? lui répond-il, toutes tes railleries n'efTaceront pas la signature de mon billet. Tu ne fais, en parlant si haut, autre chose que blesser tes poumons.

La lettre de Bcllario étant lue, on fait entrer le jeune docteur. Vous l'avez deviné, c'est Portia, qui est habillée en docteur. Elle n'est pas reconnue, ni par Bassanio, ni par Gratiano, ni par personne.

LE DUC. — Donnez-moi la main. Vous venez de la part du vieux Bellario?

— Oui, Monseigneur.

— Vous êtes le bienvenu, jeune docteur. Prenez votre place. Etes-vous au courant de la cause?

— Oui, dit-il.

LE DUC. — Commençons. Antonio, et toi, vieux Shylock, avancez tous deux.

PORTLV. — Votre nom est-il Shylock?

— Shylock est mon nom.

poRTL\. — La demande que vous faites est d'une étrange nature, et, cependant, tellement légale que la loi vénitienne ne peut pas vous empêcher de poursuivre.

Comme toujours, dans Shakespeare, il y a l'idée philosophique, vous allez la voir sortir, et qui est très nette : c'est que l'extrême justice (c'est la traduction d'un proverbe latin, d'un dipton), c'est que

l'extrôme justice devient exactement pareille à rextrème injustice. La justice est une chose terrible, et c'est pourquoi je me suis permis de parler contre elle quand j'ai dit :

— Personne n'a le droit de punir et de juger! Et, en eftet, — je n'en ai pas l'étrenne, — juger

quelqu'un et vouloir l'extrême limite de son droit, c'est, presque toujours, aller à une injustice. Mais Portia le dit, infiniment mieux que je ne pourrais le dire, de la façon suivante :

— Par l'efTet de quelle contrainte voudriez-vous me rendre clément? demande Shylock.

PORTIA. — Le propre de la clémence est de n'être pas contrainte. Elle tombe comme tombe douce la pluie du ciel sur la plaine qui est au-dessous d'elle. Elle est deux fois bénie : elle bénit celui qui la donne et celui qui la reçoit. C'est ce qu'il y a de plus puissant dans ce qui est tout-puissant. Elle est un attribut de Dieu lui-même, et le pouvoir terrestre approche, autant que possible, du pouvoir de Dieu lorsque la clémence tempère la justice. Par conséquent, Shylock, quoique la justice soit ton point d'appui, considère bien ceci : que ce n'est pas par la justice qu'aucun de nous trouvera jamais son salut. Nous prions pour demander la clémence, et cette même prière par laquelle nous la demandons, nous enseigne à tous que nous devons nous montrer cléments nous-mêmes. Je n'ai si longuement parlé que pour t'engager à modérer la justice de ta demande. Si tu y persistes, cette Cour de Venise, sévèrement fidèle à la loi, devra nécessairement prononcer la sentence contre Antonio ici présent.

— Que mes actions retombent sur ma tête, réplique Shylock. J'exige la loi, l'exécution de la clause pénale et le dédit de mon billet.

Elle va lui montrer, tout à l'heure, en poussant cela jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'absurde, que lorsqu'on veut aller jusqu'au bout de son droit, on va faire une injustice et qu'on mérite d'être puni.

SMYLOCK 351

Elle ira, peut-être, un peu plus loin qu'il ne faut, comme vous le verrez tout à l'heure.

Ici, Bassanio renouvelle son offre :

— Six mille ducats I Vingt mille ducats! Tout ce qu'on veut.

Et il dit :

— Je vous en supplie, jeune docteur, faites un petit mal pour un grand bieni Courbez l'obstination de ce cruel.

— Non, dit Portia, cela ne peut pas être. Il n'y a pas de pouvoir, à Venise, qui puisse altérer un décret établi. Un tel précédent introduirait dans l'Etat de nombreux abus! Cela ne peut pas être.

SHYLOCK. — Un Daniel est donc venu pour nous juger! Oui, un Daniel. O sage juge, combien je t'honore !

— Laissez-moi, je vous prie, examiner le billet, dit Portia.

— Le voici, très révérend docteur, le voici.

— Shylock, on t'offre de te rendre trois fois ton argent.

— Un serment, un serment, j'ai fait un serment au ciel! Chargerai-je mon âme d'un parjure? Non, non, je ne le ferais pas pour Venise entière.

— Oui, dit Portia, ce billet est échu sans paiement, et, par les conventions consignées, tu peux légalement réclamer une livre de chair que tu as droit de couper tout près du cœur de ce marchand. Mais sois compatissant! Reçois trois fois le montant de la dette, dix fois même, et laisse-moi déchirer le billetl

Vous voyez qu'elle va aussi loin qu'on peut aller dans les appels à la clémence.

— Non, dit-il, non! Lorsqu'il aura été acquitté conformément à sa teneur, tu le déchireras. Il paraît que vous êtes un digne juge; vous connaissez la loi, votre exposé a été solide; je vous enjoins donc, de par la loi, dont vous êtes une des colonnes les plus méritantes, de procéder au jugement. Je jure, par mon âme, qu'il n'est pas langue humaine ayant assez

d'éloquence pour changer ma volonté. Je m'en tiens à mon billet.

ANTONIO. — Je supplie la Cour, de tout mon cœur, qu'elle veuille bien rendre le jugement.

— Eh bien! soit, alors le voici, fait Portia. Il faut vous préparer, Antonio. Oft'rez votre sein au couteau.

SHYLocK. — Oh! noble juge! O excellent jeune homme!

— Par conséquent, dit Portia à Antonio, mettez votre sein à nu.

SHYLOCK. — Oui, sa poitrine, c'est ce que dit le billet, n'est-ce pas, noble juge? La place la plus près du cœur. Ce sont les termes mêmes.

PORTIA. — Les termes mêmes. Y a-t-il ici une balance pour peser la chair?

SHYLOCK. — Oui, j'en ai une toute prête.

— Shylock, avez-vous pris aussi quelque chirurgien à votre charge pour panser ses blessures, afin que le condamné ne saigne pas à mort?

— Cela est-il énoncé dans le billet?

— Non, cela n'est pas énoncé, mais qu'importe! Il serait bon que vous le fissiez par charité.

— Je ne vois pas pourquoi, si cela n'est pas dans le billet.

— Approchez, marchand! Qu'avez-vous à dire? Mais Antonio n'a rien à dire.

Bassanio, dans son désespoir, dit là deux paroles, paroles inutiles, comme vous le verrez tout à l'heure, ou plutôt utiles, car elles nous vaudront le cinquième acte :

— Je suis prêt à donner tout pour que mon ami ne subisse pas ce supplice, et même ma chère femme!

— Prenez garde, dit le juge, si votre femme entendait cette parole, elle pourrait vous en vouloir.

Gratiano dit la même chose.

— Pas du tout, dit Shylock! Tout cela nous fait perdre du temps.

Et, à part lui, il ajoute :

— Voilà bien les maris chrétiens! Moi, j'ai une

SHTLOCK 353

fille; j'aimerais bien mieux qu'elle épousai un homme de la race de Barabbas que de voir un chrétien l'épouser. Mais nous perdons du temps! Rendez donc la sentence.

— 11 te revient une livre de la chair de ce marchand, et la Cour, par ma bouche, te l'adjuge.

— O juge très équitablel...

— Et vous pouvez couper cette chair sur sa poitrine, je le permets, la Cour vous y autorise.

— 0 très docte juge! Voilà une sentence! Oh! oh! grand Daniel!

— Arrête, dit Portia, un instant! Il y a encore quelque autre chose à dire.

Et voici, maintenant, la critique de la justice qui va jusqu'au bout de son droit, de la loi qui est appliquée à la lettre sans qu'on veuille faire intervenir le sentiment, le cœur, la bonté, la clémence.

— Ce billet ne t'accorde pas une goutte de sang; les mots sont formels, ils disent ceci : une livre de chair. Prends donc ce que t'accorde ton billet, prends ta livre de chair; mais si, en la coupant, il t'arrive de répandre une goutte de sang chrétien, tes terres et tes biens seront, de par la loi, confisqués au profit de l'Etat de Venise.

GRATiANO. — Ah! ah! ah! Le juge intègre! Ah! ah! n'est-ce pas, que voilà un docte juge!

— Mais est-ce la loi? dit Shylock.

— Tu verras toi-même, dit Portia. Puisque tu demandes justice, sois assuré que tu l'obtiendras plus que tu ne demandes.

— Ah! le docte juge, un vrai Daniel, n'est-ce pas, Shylock? Un vrai Daniel, dit Gratiano, qui se moque de lui.

Ici, la scène va rapidement. Voyant qu'il ne peut rien faire, qu'il est acculé par son propre raisonnement, Shylock accepte enfin la transaction.

— Non, non, non! dit Portia; tu ne peux plus accepter, tu as refusé! Prends la livre de chair qui te revient!

-*- Mais non, qu'on me paie trois fois...

— Non, prends ta livre de chair.

— Mais rien qu'une fois mon capital!

— Non!

— Eh bien! alors, qu'il aille au diable, je le fais quitte des trois mille ducats qu'il me doit.

Il est complètement au désespoir, mais vous allez voir comme Portia pousse loin la démonstration par l'absurde. Elle ajoute :

— Pardon, tu es encore coupable de quelque chose. De par la loi, tout étranger qui tente de conspirer contre la vie d'un citoyen de Venise doit être puni de la confiscation de ses biens et de la peine de mort. Donc, tes biens appartiennent à l'Etat, et tu vas être puni, car tu as voulu tuer cet homme.

Tout le monde lui donne tort; Antonio demande sa grâce, mais Portia dit :

— Non! Le duc le bannit simplement. Quant à sa fortune, la moitié reviendra à l'Etat et l'autre moitié à Antonio : qu'il en fasse legs et don à sa fille, Jessica, qui a épousé mon ami Lorenzo.

Alors, le pauvre Shylock — je dis bien pauvre, malheureux — est acculé par son raisonnement, réduit à perdre ses trois mille ducats, à perdre toute sa fortune, à perdre sa fille en lui donnant la moitié de son argent, pour son mari qui est l'abominable chrétien Lorenzo. Voilà à quel point la vengeance de Portia, ou plutôt la logique, qui ne veut pas qu'on soit injuste en étant trop juste, est poussée. Et, à ce moment-là, vraiment, quelque cruel et féroce qu'ait été Shylock, on ne peut pas oublier une certaine anecdote d'Henri Heine qui raconte que, voyant un jour, à Londres, jouer Shylock, il vit, derrière lui, une jeune Anglaise, « charmante, dit-il, qui n'avait, dans son type, rien de sémite, qui était une pure Anglaise-Saxonne, et qui pleurait. Je lui demandai pourquoi elle pleurait, elle me répondit : « Le pauvre vieil homme est vraiment puni injustement ». Il est certain qu'on va un peu loin dans le châtiment infiigé à Shylock.

Ici, un poète dramatique ordinaire aurait fini la

SHVLOCK 355

pièce, car, en réalité, elle est finie. Il n'y avait qu'à faire reconnaître Portia et Nérissa par Bassanio et par Gratiano, et la pièce était finie. Mais Shakespeare est autre chose qu'un grand dramaturge. En général, quand un poète fait dés pièces de théâtre, il risque deux choses : ou il est plus auteur dramatique que poète, et alors il fait une pièce très bien charpentée, mais dont les vers sont abominablement mauvais, car ce qu'on appelle vers de théâtre, on peut le dire, est en général ignoble; ou bien il est un poète : il fait une pièce en très beaux vers, mais sa pièce est très mal faite, et elle est une pièce qui ne plaît pas au public. Shakespeare est les deux. C'est un grand auteur dramatique, mais c'est aussi un poète, et il est tellement poète qu'à certains moments il peut sacrifier l'auteur dramatique, faire triompher le poète, sans que personne s'en plaigne.

C'est ce qui arrive ici. Il y a un cinquième acte tout petit, tout court, mais qui est une merveille de grâce et de poésie, et l'on est ravi qu'il l'ait ajouté. II s'est servi pour cela, je vous l'ai dit tout à l'heure, du mot que disent les deux amis du condamné et d'un tout petit détail, à la fin du quatrième acte : c'est que, quand ils ont gain de cause, ils off'rent les trois mille ducats au jeune docteur; celui-ci les refuse et demande simplement à Bassanio :

— Donnez-moi vos gants.

L'autre tire ses gants.

— Oh! vous avez là un anneau qui est très simple, il me plaît beaucoup!

Et il lui demande l'anneau que lui a donné Portia et qu'il avait juré de ne quitter jamais. Bassanio résiste d'abord, il dit :

— Non, je ne peux pas vous le donner, c'est ma femme qui m'en a fait cadeau et j'ai juré de ne pas m'en séparer.

— Ah! dit le jeune docteur, voilà bien la façon de récompenser les gens qui vous ont rendu service! Vous cherchez une excuse pour ne pas me donner la petite chose que je vous demande!

Si bien que, lorsqu'il est parti, Antonio dit à Bassanio, tout d'abord :

— Tu aurais pu lui donner cet anneau, j'aurais expliqué à ta femme dans quelles circonstances tu le lui as donné; que c'est pour payer ma vie que Shylock voulait m'enlever et qu'il a sauvée.

Bassanio accepte. Il fait courir après le docteur et lui remet son anneau. La petite Nérissa fait la même chose avec Gratiano, et voici qui va amener le cinquième acte. Car Shakespeare, je vous l'ai dit, est un ficelier de théâtre merveilleux. Si c'était pour amener un mauvais cinquième acte, il aurait tort; mais c'est pour amener une merveille, et combien il a raison!

Nous sommes, ici, au cinquième acte. Lorenzo et Jessica sont là; et il y a là un très joli petit intermède où l'on sent encore la douceur, la conciliation de Shakespeare, qui a voulu montrer que, peut-être, un temps arriverait où les âmes de deux races aussi différentes que celles-là pourraient se conjoindre. Ils sont là, sous la lune, et Lorenzo dit des choses délicieuses.

— La lune est resplendissante. Ce fut par une telle lune que... Etc.

Et il continue. Il lui dit :

— Regarde comme le clair de lune dort doucement sur ce banc de gazon. Allons nous y asseoir, et laissons les accords de la musique se couler dans nos oreilles. La douce tranquillité et la nuit sont les meilleurs auxiliaires pour faire goûter la suave harmonie. Assieds-toi, Jessica. Vois comme le parquet du ciel est parsemé de nombreuses patènes d'or brillant! Il n'est pas jusqu'au plus petit de ces globes que tu contemples qui, par ses mouvements, Jie rende une harmonie angélique qui s'accorde avec les voix des chérubins aux veux éternellement

jeunes. Les âmes immortelles ont en elles une telle musique. Mais pendant que ce vêtement de boue, fait pour tomber, l'emprisonne grossièrement entre ses cloisons, nous ne pouvc^ns l'entendre.

Les musiciens arrivent. Et, ici, un court passage que je voudrais pouvoir vous lire en anglais et qu'il faudrait vous faire lire par la bouche d'une jeune miss anglaise. Vous sentiriez le gazouillis de cet éloge de la musique, car Jessica, entendant cette musique, éprouve une impression qui paraît singulière. D'abord, elle dit :

— Je ne suis jamais joyeuse quand j'entends une douce musique 1

— En voici la raison, dit Lorenzo, c'est que votre esprit est attentif. Ainsi avez-vous remarqué une barde, un troupeau d'animaux sauvages et exubérants, ou une bande de jeune poulains, encore indomptés, qui bondissent, qui font des bonds de fous, qui s'ébrouent et qui se mettent à hennir très fort, ce qui est la condition naturelle de l'ardeur de leur sang. Mais si, par hasard, ils entendent un son de trompette, ou plutôt un air, non, pas un air, un souffle de musique qui vient toucher leurs oreilles, vous pouvez tout de suite remarquer qu'ils font halte, comme s'ils étaient d'accord et que leurs yeux sauvages prennent une expression tout apprivoisée. Cela, par le doux pouvoir de la musique, et c'est bien pourquoi le poète a imaginé qu'Orphée entraînait les arbres, les pierres et les fleuves, puisque rien n'est assez brute, assez rude, assez plein de rage pour que la musique, ne fût-ce qu'un moment, n'en puisse changer la nature. L'homme qui n'a pas de musique en lui-même, ou qui n'est pas ému par la concorde des sons harmonieux, celui-là est fait pour les trahisons, les stratagèmes et les brigandages. Les mouvements de son esprit sont sourds comme la nuit, et les afl"ections qu'il a sont noires comme les rêves. Un tel homme, ne vous y fiez jamais. Mark the music, ce qu'on traduit toujours : « Ecoutez la mu-

sique. » C'est plus que cela : « Observez la musique, faites attention à ce que la musique va dire. »

Et ils écoutent cette musique, et c'est tandis qu'elle chante qu'arrivent Portia avec Nérissa, qui viennent leur recommander de ne pas raconter qu'elles ont été absentes. Car Bassanio va venir. En effet, Bassanio arrive avec Gratiano, avec Antonio. Il présente son ami, et là, imbroglio délicieux, mais qu'il faudrait lire et jouer dans le menu détail, et, cette fois, faire jouer par des comédiens habitués à jouer du Marivaux, — il n'y a qu'à la Comédie-Française qu'on pourrait rendre cela.

La petite Nérissa, dans la conversation, s'aperçoit que Gratiano n'a plus l'anneau qu'elle lui a donné.

— Qu'est-ce que vous avez fait de cet anneau?

— Je l'ai donné au clerc du docteur.

— Oh! oh! dit-elle, vous l'avez donné à une femme! Certainement!

— Non, je vous assure, c'est à un jeune clerc tout petit, pas plus grand que vous!

Et Portia, qui entend, dit :

— Quoi? Oh! vous avez eu tort! Certainement, Bassanio n'aurait pas fait chose pareille!

Bassanio se dit :

— Ah! ma main gauche, si je pouvais la couper et dire que je l'ai perdue en défendant cet anneau.

— N'est-ce pas que vous ne l'auriez pas fait?

— Hélas! si! Voici la vérité...

Car ils sont purs et ingénus!

— Je n'ai pas pu faire autrement, et j'ai cru devoir payer les services du docteur en donnant cet anneau.

— Ah! vous avez eu tort! Cela, je ne vous le pardonnerai jamais, dit Portia, qui exagérait encore.

Les deux femmes leur font une scène épouvantable, disant :

— Vous avez donné les anneaux, certainement, à des femmes. Vous nous êtes infidèles; c'est abominable! Nous qui vous attendions ici, dans un cou-

vent, en priant pour vous, comment avez-vous pu faire une chose pareille!

— Mais non, c'est au jeune docteur...

— Eh bien! ce jeune docteur, il n'a qu'à venir, dit Portia, et je suis toute à lui, je lui appartiens.

— Ohl non, c'est abominable! Je vous en prie... Et enfin, dans la conversation, Antonio, qui veut

mettre le holà, lui dit :

— Je vais vous raconter comment cela s'est passé. C'est à cause de moi que tout cela est arrivé.

— Alors, si c'est à cause de vous, finissons ce débat. Voici cet anneau, dites-lui que celui-là je le lui donne, mais que celui-là il ne le perde plus!

Bassanio reconnaît l'anneau qu'il a donné au docleur. Portia lui explique tout; tout s'arrange, sauf que Gratiano fait encore un mot que je ne peux pas vous dire, — cela, ce n'est plus du Marivaux, c'est du Molière.

— Ne parlez pas si grossièrement, dit Portia, nous sommes réunis; nous allons, maintenant, être très heureux.

En eflfet, la musique va recommencer, et ils sont dans cet admirable château, près de Venise. Ils vont aller à Venise, tout à l'heure, raconter leur joie, et, en somme, leur triomphe. Tout finit bien, excepté pour le pauvre Shylock, wronged, comme on dit en anglais, c'est-à-dire à qui l'on a fait du tort et des injustices...

Vous le voyez, qu'il y a quelques petites clairières dans la forêt de Shakespeare; vous vous êtes reposés dans celle-ci, aujourd'hui; nous en trouverons d'autres dans quelque temps, et j'espère que nous finirons par les ravissantes et délicieuses clairières qui s'appellent Le Songe d'une 'Suit d'Eté et La Tempête, où vous verrez, en efi"et, paraître, à côté des deux Muses de Shakespeare, celle dont je vous parlais, celle qui est la plus étrange, la plus inconnue, que les Grecs n'avaient pas, la Muse de la Féerie, la Muse de la Fantaisie fantastique, ce qui nous prouvera bien, ce que j'essaie de prouver, — car je

n'étudie Shakespeare que pour arriver à cela, — de prouver que Shakespeare n'est pas un pur Anglo- Saxon, mais qu'il est, mettons pour un dixième, si vous voulez, je m'en contenterai, notre cousin, un

Celte.

L'unité d'action dans le Drame de Shakespeare : Le duel entre la force d'Antoine et la séduction de Cléopàtre. Le portrait physique des deux héros. — La grande Scène « la Scène à faire » du départ d'Antoine. — Le caractère de Cléopàtre. — La Scène avec le Messager. — La Scène entre Antoine et Cléopàtre après la défaite d'Actiuin. — La mort d'Antoine. — La mort de Cléopàtre.

Mesdemoiselles,

Mesdames,

Messieurs,

Les admirateurs les plus enthousiastes de Shakespeare, les dévots les plus fervents à son culte, ceux qui n'admettent pas qu'on puisse le critiquer en quoi que ce soit, sont pourtant tous d'accord pour reconnaître qu'Antoine et Cléopàtre, malgré toutes les beautés, toutes les splendeurs dont le drame étincelle, est une pièce imparfaite. Ils sont tous d'accord pour dire que Shakespeare qui, dans ses autres pièces, en méprisant les trois unités classiques, garde toujours au moins l'unité de caractère ou de passion, n'a pas su, ici, concentrer l'intérêt sur un point capital; que

302 A TRA\^RS SHAKESPEARR

l'action est dispersée, qu'il n'y a aucune unité, pas même une unité morale, et que malgré tout, malgré les grandes beautés, je le répète, qui distinguent cette pièce et l'illuminent, c'est une pièce mal faite.

Eh bieni je ne vais pas être d'accord même avec ces dévots fervents et je vais me montrer tout à fait intransigeant, un de ceux dont Victor Hugo disait qu'ils admirent Shakespeare — comme il l'admirait, d'ailleurs, lui-même — en bloc, ainsi qu'une brute. Et, cependant, je veux essayer de vous prouver que je ne suis pas une brute en l'admirant ainsi, et je vais vous donner mes raisons, en vous montrant, ce qui, je crois, est la vérité, que cette pièce est, au contraire, une pièce très bien faite.

Ceci a l'air d'un paradoxe. Des amis même, qui me l'ont entendu dire, m'ont traité de fou, mais cela m'est égal. Comme j'aime beaucoup Shakespeare et que je tiens à vous le faire aimer, je vais essayer de vous montrer rapidement, et je crois que j'y arriverai, que la critique est fausse.

Evidemment, quand on lit la pièce, on est frappé par les changements de lieux qui sont perpétuels. Nulle part autant qu'ici l'action n'est éparpillée, m.ais il est impossible qu'il en soit autrement, puisque les personnages qui font le drame sont eux-mêmes aux quatre coins du monde. Il s'agit, en effet, de la dispute du monde entre deux hommes, deux des triumvirs, Antoine et Octave; par conséquent, il est très naturel qu'il y ait une partie de la scène qui se passe à Rome où habite Octave et où habite aussi Lépide, le second triumvir, où habitent Fulvie, la première femme d'Antoine, et ensuite Octavie, sa seconde femme, et que, d'autre part, il y ait une seconde action à Alexandrie, où Antoine reste auprès de Cléopâtre. Quand on pense qu'en même temps que cela, il y a la guerre sur terre et sur mer, en Asie et en Afrique; qu'il y a des batailles contre les Parthes; qu'il y a, sur la mer, des pirates qui sont alliés avec Sextus Pompée, on voit tout de suite qu'il y a là, en effet, un éparpillement de l'action qui

semble rendre impossible l'unité. Et, cependant, je vais vous exposer tout de suite que s'il y a un, et même deux, et même trois sujets, ils ne sont, en réalité, qu'un seul et même sujet.

Le premier de ces sujets est celui-ci : pour un homme amoureux, quels peuvent être les résultats d'une passion aussi bouleversante que la passion de l'amour; quels peuvent en être les résultais sur un grand homme, soit un grand capitaine, soit un grand artiste, soit un grand savant? C'est un sujet éternel, qu'on a traité bien des fois, et que Shakespeare traite particulièrement ici, dans Antoine et Cléopàtre. Voilà donc déjà une unité d'action.

Voici une seconde unité, unité morale : le personnage de Cléopàtre représente qui? Faisons abstraction de sa qualité de reine. C'est une grande amoureuse, ou plutôt une grande aimée. Elle a été aimée toute sa vie; vous allez voir qu'elle est ici aimée jusqu'au bout par ses suivantes fidèles, qui meurent de sa mort. Eh bien! il se trouve que cet être qui a été perpétuellement aimé n'a peut-être jamais aimé de sa vie. Pour la première fois, maintenant, elle aime Antoine, ou elle s'imagine qu'elle aime pour la première fois, mais c'est la même chose, car il s'agit d'être persuadé de ce qu'on croit et non pas de ce qui est vrai; elle croit qu'elle aime pour la première et la dernière fois de sa vie. Donc, c'est un être prodigieusement aimé et qui aime prodigieusement pour la première fois de sa vie. Voilà encore une unité morale.

Ainsi, quand nous nous attachons à ces deux personnages, nous voyons que nous avons là une unité morale qui se suit et qui se poursuivra du commencement jusqu'à la fin.

Voici un autre sujet, tout aussi un que celui que je viens de dire : c'est le heurt de deux mondes différents. Il y a tout l'Orient symbolisé par Cléopàtre, et tout l'Occident symbolisé par les triumvirs, par l'Empire de Rome. Il y a encore mieux que cela, il y a deux races qui s'opposent : la race sage, ponde-

rée, équilibrée, qui est la race romaine, et puis une race bizarre, fantasque, car Gléopâtre n'est pas seulement une Orientale, Shakespeare l'appelle, par un anachronisme singulier, étant donné qu'elle est reine d'Egypte, une gipsy; et vous allez voir que, dans ce caractère particulier de la gipsy, donné par Shakespeare à Gléopâtre, il y a bien la gipsy, c'est-à-dire la bohémienne, comme celles qu'il avait vues en Angleterre et qui, vous le savez, sont les mêmes partout ; ce sont des femmes extraordinaires quand elles sont complètes, et vous reconnaîtrez à quel point celle-là est complète : pas de défauts ni de qualités qu'elle n'ait. Il y a certainement des défauts et des qualités qu'on n'a jamais vus et qu'elle devait avoir, c'est Shakespeare seul qui a pu les traduire.

Nous avons donc l'opposition de deux races, et voilà encore une unité morale de sujet très caractéristique. Ajoutez ceci que le duel se trouve concentré entre un homme qui incarne toute la puissance de l'homme, car il est triumvir; or, ils ne sont que deux qui gouvernent le monde : Octave et lui, Antoine; Lépide, quoiqu'il soit le troisième, est une cinquième roue à un carrosse, si j'ose m'exprimer ainsi, et il n'existe autant dire pas; on le bafoue même comme un être dénué de tout esprit. Donc, voilà les deux piliers du monde : l'un de ces piliers est Antoine, qui représente toute la force, et il va y avoir duel entre lui et Gléopâtre, qui va, au contraire, incarner et symboliser toutes les faiblesses de la femme, je dis les faiblesses de la femme, mais poussées jusqu'à des faiblesses enfantines. Car vous reconnaîtrez que cet être singulier a, je le répète, tous les défauts de la femme, — je vous en demande bien pardon, — mettons de l'enfant, pour ne blesser personne. Elle est menteuse, elle est capricieuse, elle est coquette, elle est fantasque, elle est même voleuse avec délices (vous ne l'êtes certainement pas, mesdemoiselles, ni vous, mesdames, mais les enfants le sont quelquefois). Quels défauts, quelles contradictions rencontre-t-on

ANTOINE ET CLÉOPATRK 365

encore en elle? Elle est cruelle, elle est féroce; elle est lâche et elle est brave, tout cela réuni dans la même personne. Seulement, elle a une qualité qui fait pardonner beaucoup de ces défauts : elle a le charme, elle a ce je ne sais quoi de particulier; vous la verrez, d'ailleurs, définir, tout à l'heure, bien mieux que je ne pourrais le faire, par Shakespeare lui-même, quand il fait parler /Enobarbus. le camarade, le serviteur, le chien fidèle d'Antoine, qui déteste profondément, et cela est tout naturel, la femme qu'il sent être la maîtresse absolue, la dominatrice de l'homme qu'il sert lui-même: et vous entendrez la justice qu'il lui rend.

Donc, voilà l'unité de sujet qui est le fond de la pièce de Shakespeare. Le tort des commentateurs et des critiques a ~eté d'en chercher une autre. S'ils avaient vu celle-là et s'ils s'y étaient tenus, ils auraient compris qu'il y a là une unité absolue.

Toute la pièce pourrait se résumer, ou avoir pour épigraphe, la pensée de Pascal, longtemps après, mais qui résume admirablement le personnage. Vous connaissez cette pensée très ironique, très fantaisiste — car Pascal était un très grand fantaisiste avec ses profondeurs — qui consiste en ceci :

— Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, la face du monde était changée.

Ouil Mais qu'est-ce que va devenir la face du monde, si l'un des chefs de ce monde, Antoine, est en proie à cette femme? Pascal aurait été peut-être plus loin encore, s'il avait connu Cléopâtre comme Shakespeare l'a connue, car la forme même de son nez n'importait pas! En réalité, Cléopâtre était de telle façon, elle était faite avec une telle magique séduction, qu'elle était de ces femmes qui n'ont le nez d'aucune formel Elle l'avait en trompette quand elle voulait, et aquilin quand cela lui faisait plaisir! Vous le verrez dans la pièce. A chaque instant, on se demande :

— Comment est-elle? Quel est son portrait? Nous essaierons de le faire tout à l'heure, d'après

Shakespeare lui-même. Et je vais, ff'ailleurs, tout de suite, avant d'entrer dans la pièce, vous dire comment étaient les deux protagonistes.

Antoine, nous avons son portrait fait par Plutarque. Il descendait, disait la légende, et il en était très fier, d'Anton, qui était fils d'Hercule. Il avait donc pour ancêtre Hercule, et il lui ressemblait. Il avait le front plus large qu'Hercule, moins bas, le nez aquilin, une barbe de dieu très noble, dit Plutarque, des cheveux frisés qui, alors, commençaient à grisonner, une allure d'athlète, mais très distinguée en même temps. Vous savez, d'autre part, que c'était un très grand orateur; vous l'avez vu à l'œuvre au moment de la mort de Jules César. C'était aussi un très grand capitaine, le plus grand qu'il y eut alors, précisément, depuis la mort de Jules César.

Quant à Cléopâtre, comment était-elle? Elle se d 'peint en personne, et vous savez que quand une femme se dépeint elle-même, il faut savoir lire entre les lignes de ce qu'elle dit. De même que lorsqu'une femme vous dit qu'elle a quarante ans, vous savez très bien ce que cela veut dire et quel est l'âge qu'elle a. Mais voici ce que Cléopâtre dit de son physique :

— Je suis noire, j'ai le visage brûlé par les morsures du soleil, trop noire...

Elle a l'air de dire qu'elle est une négresse. Elle n'était pas du tout une négresse! Elle dit encore qu'elle a le visage sillonné par les rides. Sillonné par les rides! Alors, ce sont de ces rides dont on parlait dans un charmant madrigal du xviiT siècle, qui étaient chacune un petit nid où pouvait nicher un amour; voilà les rides qu'elle devait avoir. Quant à son âge, elle dit elle-même qu'Antoine l'appelait « mon serpent du vieux Nil »; et, au besoin, elle aurait dit : « Mon vieux serpent du vieux Nil. » Qu'est-ce que cela fait? Vous allez voir vous-mêmes l'âge qu'elle a, je vous lirai ce qu'elle dit, vous l'écouterez parler, je tâcherai — hélas! comme je pourrai, avec ma voix d'homme — de vous donner

un aperçu de la voix qu'elle pouvait avoir; mais, enfin, vous entendrez sa voix à travers les mots qui vous arriveront aux oreilles, et vous-mêmes vous jugerez, vous direz l'âge qu'elle a.

Voici, dès le début de la pièce, dans la première scène, comment Shakespeare a posé le sujet, ce qui prouve que je n'invente rien quand je dis qu'il a voulu ce sujet et qu'il avait parfaitement dans l'idée de ne traiter que cela : Cléopàtre centre du drame, ce qui fait que tout l'éparpillement de l'action ne signifie rien, pas plus que l'éparpillement des planètes autour du système solaire ne prouve qu'il est mal fait; les planètes sont éparpillées, mais il n'y a qu'un centre : le soleil; ici, il n'y a qu'un centre : Cléopàtre. Donc, deux amis, deux serviteurs d'Antoine parlent d'elle. Ils continuent une conversation.

— ...Mais cet amour extravagant de notre général dépasse la mesure. Ces yeux superbes qui rayonnaient comme ceux d'un Mars quand ils inspectaient les défilés des troupes, concentrent maintenant toutes leurs fonctions, dévouent maintenant toutes leurs facultés à se mirer sur ce visage aux tons de bistre. Son cœur de capitaine qui, dans les mêlées, faisait éclater sur sa poitrine les boucles de sa cuirasse, dément sa trempe et sert maintenant de soufflet et d'éventail pour rafraîchir le sang trop chaud d'une gipsy! D'ailleurs, regardez, les voici qui viennent. Observez bien, et vous verrez un des trois piliers du monde métamorphosé en ceci, le fou d'une...

Je ne vous dis pas le mot, c'est un mot grossier de soldat, dans le texte.

Et voici Cléopàtre qui entre au bras d'Antoine, avec une suite, des eunuques, des esclaves qui réventent avec de grands éventails en plumes d'oiseaux, d'autruche évidemment. Et Cléopàtre parle :

— Si VOUS m'aimez vraiment, dites combien vous m'aimez.

ANTOINE. — Oh! il est bien pauvre l'amour qui peut se compter.

CLÉOPATRE, — N'importe! Je veux savoir quelle est la borne où s'arrête l'amour que je puis inspirer, et, en ce cas, il te faut inventer un nouveau ciel, une nouvelle terre!

A ce moment, un messager apporte des nouvelles de Rome.

— Ah! elles m'ennuient, dit Antoine. Dites leur substance.

CLÉOPATRE. — Mais non, voyons, écoutez-les, Antoine! Fulvia [c'est sa femme qu'il a laissée à Rome], Fulvia est peut-être en colère! Ou qui sait si le presque imberbe Octave ne vous envoie pas son mandat souverain : « Fais ceci! Fais cela! Prends ce royaume, affranchis celui-là, accomplis mes ordres, ou bien nous te condamnons! »

— Qu'est-ce à dire, mon amour?

— Oh! peut-être cela! Et peut-être, très probablement, ne devez-vous pas rester ici plus longtemps! Votre démission vous est envoyée par César! Par conséquent, écoutez le message, Antoine. Où est la sommation de Fulvia..., de César, veux-je dire, ou de tous les deux peut-être? Appelez donc les messagers. Aussi vrai que je suis reine d'Egypte, tu rougis, mon Antoine! Ah! ce sang-là rend hommage à Octave. Ou bien, peut-être, est-ce aussi que ta joue paie sa dette de honte lorsque gronde Fulvia, la Fulvia à la voix criarde! Où sont les messagers?

— Que Rome s'enfonce dans le Tibre, dit Antoine, que l'arc immense de l'architecture de J'Empire s'effondre! Ici est mon univers, ici seulement. Les royaumes sont de l'argile; notre terre fangeuse nourrit également l'homme cl la bête, et lorsqu'un tel couple, lorsque deux êtres tels que nous peuvent le faire, la seule noblesse de la vie consiste à faire cela.

iUfTOINE ET CLÉOPATRE 369

Il la prend dans ses bras de capitaine et il l'embrasse.

— Non, écoutez les ambassadeurs.

— Mais non, reine querelleuse! Laissez! Tout vous va bien, sans doute, gronder, rire, pleurer; chez vous, toute passion lutte de toutes ses forces pour apparaître belle et se faire admirer! Mais pas d'autre messager que toi-même. Tout seuls, ce soir, si tu veux, nous irons errer à travers les rues, nous observerons les mœurs du peuple. Venez, ma reine... Allons, venez!

Et il l'emmène. Elle s'en va en sautillant, ils vont faire une promenade à Montmartre..., à Subure, veuxje dire, ou, plus exactement, puisque nous sommes à Alexandrie, dans les bas quartiers, autour du môle.

Quel âge a-t-elle, cette petite femme qui parle ainsi? Elle a seize ans, dix-sept ans? Jamais on ne s'imaginerait que c'est la reine d'Egypte, et vous seriez étonnés, à la vérité, si l'on vous disait qu'elle a déjà été mariée trois fois, qu'elle a été trois fois veuve. Elle a été mariée, il est vrai, la première fois à l'âge de onze ans; par conséquent, elle a commencé bien jeune; mais enfin elle a un grand garçon qui s'appelle Cesarion, de son troisième mariage, mariage avec César, et qui a peut-être... Ne disons pas son âge. Il est peut-être colonel dans l'armée égyptienne, mais ne cherchons pas à savoir l'âge qu'il a, ne regardons qu'elle!

La voilà partie en promenade dans les rues d'Alexandrie. Pendant ce temps-là, il se passe au palais une scène de bonne aventure; ce sont tout à fait des gipsies, des bohémiennes, comme Cléopàtre l'était elle-même, qui disent la bonne aventure; et l'on apprend aussi les nouvelles de Rome. Fulvia, la femme d'Antoine, avec son frère, Lucius, luttent contre Octave; d'autre part, Labiénus, avec les Parthes, a soulevé toute l'Asie, les pirates sillonnent la mer, et il serait urgent qu'Antoine revînt pour s'occuper un peu de ses affaires. Et tandis qu'Antoine se promène avec Cléopàtre, arrive un second mes-

sager qui apporte une nouvelle beaucoup plus grave encore : Fulvia, la femme d'Antoine, est morte. Le voilà donc libre. Qu'est-ce qu'il va faire? Il sent très bien que sa présence est nécessaire à Rome; c'est un politique, malgré tout; c'est le grand homme amoureux, mais il reste le grand capitaine et le grand homme d'Etat : il faut qu'il s'occupe de Rome. Il commence à regretter cette reine enchanteresse, dont il parle, puis il dit :

— Décidément, je crois qu'il serait plus sage de partir. Il faut que je parte.

A quoi .Enobarbus, son chien fidèle, lui répond :

— Ah! seigneur, si vous annoncez une chose pareille à Cléopâtre, elle va mourir!

— Oh! elle va mourir! Je l'ai déjà vue mourir plus de vingt fois pour des causes bien moins importantes que celle-là!

Et Antoine, qui la connaît fort bien, ne peut s'empêchei' de dire :

— Ah! oui, elle est rusée au delà de toute imagination. Ah! que je voudrais, que je voudrais ne l'avoir jamais vue!

Et, cependant, il sent tout ce qui le rappelle à Rome; il sent qu'il faut partir, et nous allons voir ce que Sarcey appelait la scène à faire : c'est la scène où il va annoncer à cette femme sous la puissance de laquelle il est complètement, où il va annoncer son départ.

Comment va-t-elle prendre cela? Vous allez le voir.

Elle est avec ses femmes et des serviteurs, et il il y a surtout deux femmes sur lesquelles il faut que j'arrête votre attention : ce sont deux femmes, deux princesses qui la servent et qui la servent avec une telle adoration que vous les verrez tout à l'heure mourir de sa mort. L'une s'appelle Charmian et l'autre Iras.

— Où est-il? demande Cléopâtre.

CHARMIAN. — Ahl je ne l'ai pas vu depuis qu'il est sorti.

— Voyez où il est et qui est avec lui, ce qu'il fait. Faites comme si je ne vous avais pas envoyée, n'estce pas? Si vous le trouvez triste, dites-lui que je danse; si vous le trouvez en gaieté, dites-lui que je suis subitement tombée très malade. Vite, et revenez.

Charmian lui dit :

— Madame, quel singulier moyen vous employez pour...

— Oh! tu veux m'enseigner, sotte que tu es? Je sais très bien ce qu'il faut faire, sois tranquille! D'ailleurs, je me sens malade et maussade.

Et Antoine entre.

— Je suis désolé, chère reine, d'être obligé de vous annoncer un projet...

— Aide-moi, chère Charmian, je vais tomber! Ah! cela ne peut pas durer ainsi, les forces de la nature ne me le permettront pas!

— Ecoutez, chère reine...

— Oh! non, non, je vous en prie, tenez-vous plus loin de moi...

— Mais qu'y a-t-il?

— Ah! je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes nouvelles... Que dit-elle, la femme mariée? Vous voulez partir?

— Oui.

— Eh bien! partez! Plût au ciel qu'elle ne vous eût jamais donné la permission de venir. Ah! qu'elle ne dise pas que c'est moi qui vous retiens ici. Ah!

— Je n'ai pas...

— Vous êtes tout à elle...

— Les dieux savent...

— Oh! jamais reine ne fut trahie au point où je le suis! Mais j'avais vu cela dès l'origine, que vous me trahiriez.

— Cléopâtre!

— Ohl quand bien même vous feriez des serments à ébranler les dieux sur leur trône, comment puis-je croire que vous êtes à moi, et que vous êtes sincère puisque vous avez été faux avec votre femme!

— Alais, cependant...

— Ohl non, nonl écoutez, ne cherchez pas de prétexte pour votre départ. Dites-moi adieu et partez. Lorsque vous sollicitiez pour rester, c'était alors le temps des paroles; vous ne parliez pas de partir, alors I Ah! l'éternité était dans nos lèvres et dans nos yeux, le bonheur sur nos visages penchés l'un contre l'autre; nulle partie de nous-mêmes n'était si pauvre qu'elle ne contînt un avant-goût du ciel. Il en est encore ainsi, ou bien toi, qui es le plus grand soldat du monde, tu en es devenu le plus grand menteur, voilà tout! Ah! tiens, je voudrais avoir ta taille, être aussi grande que toi; tu saurais alors qu'il y a un cœur en Egypte.

Antoine prend son courage à deux mains et lui explique les raisons politiques de son départ. Elle ne l'écoute pas, comme bien vous pensez; elle le laisse parler, et tout d'un coup il sent qu'il n'y a qu'un moyen de faire avaler à cette enfant gâtée la pilule qu'il faut qu'elle avale, c'est de la dorer. Et il la dore avec la nouvelle que voici :

— Ma femme est morte.

Elle va se dire : « Il est veuf, il va pouvoir m'épouser! » Ne croyez pas cela.

— Oh! très faux amour, dit-elle. Mais où sont les vases sacrés que tu devrais remplir des larmes de ta douleur? Ah! je le vois maintenant, je le vois par la mort de Fulvia, je vois comment la mienne sera reçue quand je mourrai... Charmian, ah! je t'en prie, viens, laissons-le. Oh! je me sens bien et mal, en un clin d'oeil; c'est ainsi qu'Antoine aime.

Elle lui dit :

— Pleure, pleure la femme que tu as perdue, que tu aimais tant! Tu diras que c'est pour moi que tu pleures, parce que tu t'en vas, mais je sais très bien...

Il n'y a pas moyen de sortir de cette scène, comme vous le voyez. Elle dit, pourtant :

— Un mot, un mot, seigneur... Vous et moi, nous devons nous séparer, oui... Non, ce n'est pas cela que je voulais dire! Seigneur, vous et moi nous nous sommes aimés... Non, ce n'est pas encore cela que je

ÀNTbtNÈ feT CLÉOtÀthE 373

voulais dire, cela, vous le savez suffisamment bien, Oli! je voulais dire quelque chose pourtant, mais ma mémoire est un véritable Antoine, et je ne Suis tout entière qu'oubli. Allez, allez-vous-en et partez!

Et elle s'en va.

Voilà comment est présentée cette scène terrible.

Elle cède? Ne le croyez pas. Elle cède pour le moment, puisqu'il y a des raisons politiques qui exigent qu'Antoine s'en aille, mais elle sait fort bien qu'en n'importe quel endroit où il sera, quelque terribles que soient les affaires qui le rappellent à Rome, elle n'aura, à travers l'espace, qu'un signe à faire du petit doigt, pour qu'il revienne à tire-d'aile.

A Rome, où on le jugeait complètement perdu, il va retrouver le triumvir et voir ce qu'il y a à faire contre Pompée et les pirates qui sont les maîtres de la mer.

Il est à Rome. Que fait Cléopâtre pendant qu'il est en route? C'est là que nous allons voir si elle est sincère, car, jusqu'à présent, vous pouvez croire qu'elle joue la comédie. Pas du tout! Elle ne serait pas l'être qu'elle est si elle n'était pas sincère. Elle aime profondément Antoine, vous allez bien le voir.

— Charmian?

— Madame?

— Donne-moi à boire de la mandragore.

— Mais pourquoi, madame?

— Afin que je puisse dormir tout ce grand laps de temps, pendant lequel mon Antoine va rester loin de moi.

— Vous pensez trop à lui, madame.

— Ah! Charmian, où crois-tu qu'il soit à cette heure? Est-il debout ou couché? Se promèHe-t-il ou bien est-il sur son cheval? cheval heureux de porter le poids d'Antoine! Marche avec orgueil, cheval, car sais-tu bien qui tu mènes? C'est le demi-Atlas de cette terre, le bras et le casque du genre humain. Il se parle à lui-même, maintenant, j'en suis sûre, ou bien il murmure : « Ah! où est-il, mon serpent du vieux Nil », car c'est ainsi qu'il m'appelle,.. Allons,

voilà que je me nourris du vieux miel qui est le plus délicieux poison. Penser à moil est-ce qu'il peut penser à moi, qui suis noire des amoureuses meurtrissures de Phébus, à moi dont le visage est sillonné de rides par les années?...

Et elle se rappelle qu'autrefois elle a été aimée par le grand César lui-même, l'homme au vaste front. Mais l'a-t-elle aimé? Elle ne le croit pas, elle préfère Antoine; c'est Antoine qu'elle a aimé, elle appelle à témoin Charmian et elle lui demande :

— Tu te souviens, n'est-ce pas, dis-moi la vérité, ai-je jamais aimé César autant que j'aime Antoine?

Et Charmian, très mutine :

— Ahl ce brave César 1

— Que ton exclamation t'étouffe, petite peste, si tu la recommences. Dis : ce brave Antoine!

— Le vaillant César!

— Ah! je vais te casser les dents, si tu viens encore comparer à César le plus grand des hommes.

— Avec votre très gracieux pardon, madame, je ne fais que chanter l'air que vous chantiez autrefois!

— Oui, à mon temps d'herbe en pousse, quand j'étais verte encore de jugement, que mon sang était tout froid. Venir aujourd'hui me répéter ce que je disais alors, mais c'est de la folie! Tiens, va me chercher de l'encre et du papier, je vais lui envoyer une lettre, Antoine recevra un message de tendresse chaque jour, quand je devrais dépeupler l'Egypte pour les lui envoyer.

Vous voyez qu'elle adore Antoine et que c'est sincère. Et c'est le seul amour de sa vie, dit-elle. Est-ce le dernier? Non, c'est bien le premier, elle croit que c'est le premier, elle est comme une jeune fiancée. Mais quel âge a-t-elle, celte femme-là? Elle n'a plus quinze ans! Nous avons cru qu'elle avait quinze ans, tout à l'heure, nous exagérions, elle a à peine quatorze ans, vous allez voir tout à l'heure qu'elle aura moins encore.

Mais laissons là la politique et arrivons à ce qui se passe à Rome. Antoine est arrivé. Il a eu des discussions violentes avec Octave; on les a racommodés, en proposant de marier Antoine à la sœur d'Octave, Octavie. C'est un mariage de raison, un mariage de politique qu'on lui fait faire; il va céder. On raconte alors à Rome tous les potins (car il n'y a pas d'autre mot) qu'on a pu inventer sur cet amour extraordinaire et monstrueux d'Alexandrie, qui fait qu'un Romain, un triumvir, un consul s'abaisse au point d'être comme le favori, l'aimé de cette reine gipsy. Et on raconte toutes les folies auxquelles il s'est livré; en particulier, un sénateur demande à /Enobarbus :

— Est-il vrai que la première fois que vous avez dîné là-bas, dans les cuisines, alors que vous étiez quatre à dîner, Antoine et Cléopâtre, on rôtissait douze sangliers tout entiers?

— Oui, répond-il.

— Mais pourquoi cette prodigalité?

— C'est bien simple! Cléopâtre ne sait jamais à quelle heure on dîne, à ce moment-là, elle est toujours occupée à quelque chose; au moment de dîner, elle a envie de faire une promenade 1 Alors, comme il faut que tout soit parfait, que le sanglier n'est bon qu'à un certain point de cuisson, — trop cuit, il n'est pas bon, pas assez cuit, il est mauvais, — alors, pour manger un morceau de filet à point, entre quatre convives, on en fait rôtir douze à la file, de façon que, au moment où Cléopâtre dit : « J'ai faim! », le filet de sanglier soit cuit à point.

— Est-ce vrai, ce ne sont pas des légendes, iEnobarbus?

— Mais, au fait, je vais vous raconter sa première rencontre avec Antoine, sur le Cydnus.

Et voici le récit qu'il en fait, imité de Plutarque : « La galère dans laquelle elle était assise, resplen-

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dissante comme un trône, semblait brûler sur l'eau. La poupe était d'or battu, les voiles étaient de pourpre, et si parfumées, que les vents semblaient languir d'amour pour elles. Les rames, qui étaient d'argent, frappaient en cadence au son des flûtes et forçaient l'eau qu'elles battaient à suivre au plus vite, comme si elle eût été amoureuse de leurs coups. Quant à la personne même de Cléopàtre, elle rendait toute description misérable. Couchée dans son pavillon de tissus d'or, elle surpassait la peinture de cette Vénus où nous voyons, cependant, l'imagination surpasser la nature. A chacun de ses côtés se tenaient de gentils enfants à fossettes, pareils à des Cupidons souriants, avec des éventails de diverses couleurs dont le vent semblait allumer les délicates joues et, en même temps, les rafraîchir, faisant ainsi ce qu'il défaisait... »

Et il continue la description avec une telle magnificence, que l'un des auditeurs dit :

— Oh! Oh! la royale femme, comme elle fait les choses avec splendeur!

— Tout cela n'est rien, dit ^Enobarbus, il faut l'avoir vue elle-même.

Et il en raconte un trait. Vous allez voir quelle femme séduisante elle était, et que c'était déjà la femme qu'on prétend avoir été inventée par les romantiques; c'est Carmen, c'est Vellini la Malagaise, c'est toutes les femmes qu'on a imaginées comme étant un piment perpétuel; car voici ce qu'il dit :

— Tenez! je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied quarante pas dans la rue, et quand elle eut perdu le souffle, elle palpita, mais elle palpita de telle sorte qu'elle fit de celte défaillance une chose exquise, et que, de ce manque de souffle, elle exhala une nouvelle puissance de séduction.

Voilà la femme à laquelle Antoine est enchaîné. Comment voulez-vous qu'il i)uisse l'oublier? Aussi ne l'oublie-t-il pas, et quand son devin, qu'il a emmené avec lui, l'avertit :

— Ah! prends garde, Antoine [et ceci est encore

un trait caractéristique de la gipsy qu'elle est], elle porte malheur à ceux dont elle est aimée lorsqu'ils cessent de l'aimer. Méfie-toi, quand tu es avec Octave, ta chance n'existe plus.

— C'est vrai, dit Antoine. Encore hier, je jouais aux des contre lui et je perdais. Mes cailles et mes coqs ont combattu contre ses cailles et ses coqs, et toujours mes coqs victorieux et mes cailles victorieuses ont été vaincus par les siens.

— Tu voisl dit le devin.

— Oui, dit-il, tu as raison! J'ai fait ici un mariage pour avoir la paix, mais je retournerai en Egypte et le plus tôt possible, car c'est là seulement, en Orient, que sont ma joie et ma volupté.

Cléopâtre est là-bas. Et qu'est-ce qu'elle fait? Vous allez l'entendre.

— Faites-moi de la musique. Oui, la musique, c'est l'aliment fantasque qui nous convient, à nous, qui vivons d'amour.

LE CHEF DES EUiNUQUEs. — De la musiquc, holà!

— Non, non, non! Laissons là la musique! Tiens! allons jouer au billard.

— Au billard, dit Charmian, mon bras me fait mal. Jouez plutôt avec quelque autre.

— Non, non! Et, tiens, je ne veux plus du tout jouer au billard. Donne-moi ma ligne, nous irons au fleuve, et là, pendant que la musique jouera au loin, je trahirai les poissons aux brunes nageoires; mon hameçon tendu traversera leur mâchoire limoneuse, et quand je les retirerai, je m'imaginerai que chacun d'eux est un Antoine, et je lui dirai :

« Ahl ah! vous êtes pris, Antoine, vous êtes pris! »

Vous allez voir quelle enfant elle est, et quelles

plaisanteries elle a faites, vous allez voir comment

on ne pouvait vraiment pas s'ennuyer une minute

avec une femme comme celle-là.

CHARMiAN. — Ce fut bien amusant le jour où vous fîtes des paris à propos de votre pêche, où votre plongeur attachait à l'hameçon d'Antoine, sur votre ordre, un poisson salé qu'il tira de l'eau avec transport!

Elle faisait de petites plaisanteries, de petites farces, comme vous voj'ez.

— Oh! oui, oh! oui, ce jour-là, ohl quel temps c'était! Je ris de lui à lui faire perdre patience; et, le soir, je ris encore de lui à le remettre en patience, et, le lendemain matin, je le fis tellement boire qu'il dut se mettre au lit, et alors je plaçais sur lui tous mes vêtements, tous mes manteaux...

Voyez cette femme qui s'amuse à habiller ce guerrier, en mettant sur lui des robes, du satin, du velours, de la soie, des plumes!

— ... et, pendant ce temps-là, moi, je me ceignais de la grande épée qu'il portait à Philippes.

Voyez quelle enfant! Elle fait des plaisanteries comme pourrait en faire un petit modèle. C'est vraiment inutile qu'elle demande à aller faire une promenade à Montmartre, elle en descend. Elle n'a plus seize ans, ni quinze ans, c'est à peine si elle en a treize. C'est une gamine qui s'amuse à faire des plaisanteries.

Alors, arrive un messager qui a le visage bouleversé.

— Quelle nouvelle? Antoine n'est pas mort? Ah! dis-moi vite! Ecoute, si tu as de mauvaises nouvelles à m'annoncer, ne les dis pas; mais, si elles sont bonnes, tiens, voici de l'or, et je te donne à baiser mes veines au sang bleu, le plus pur de ma main que des rois ont touchée de leurs lèvres et ont baisée en tremblant.

— D'abord, madame, il est en bonne santé. Mais laissez-moi...

— Oui, je t'écouterai, mais ta figure ne me dit rien de bon! Pourquoi as-tu la figure morose?

— Vous plairait-il de m'écouter, madame?

— Ah! tiens, j'ai une envie de te frapper avant que tu parles! Cependant, si tu dis qu'Antoine vit, qu'il est en bonne santé, ami de César, qu'il n'est pas captif, je ferai tomber sur toi une pluie d'or, une grêle de perles...

— Madame, il est en bonne santé, et ami de César, très ami.

— Tu es un honnête homme.

— César et lui sont les plus grands amis qu'on puisse voir.

— Fais-moi donner pour toi la fortune que tu voudras.

— Mais cependant, madame...

— Ahl tais-toi! Ah! tais-toi! Je n'aime pas ce mais cependant! cela atténue tes bonnes paroles précédentes. Ce mais cependant, c'est comme un geôlier chargé de faire avancer quelque malfaiteur monstrueux. Je t'en prie, mon cher ami, verse dans mes oreilles le paquet des nouvelles bonnes et mauvaises. Il est en bonne santé, et libre, libre, n'est-ce pas?

— Libre, madame? Je n'ai rien rapporté de semblable. Il est lié à...

— Tais-toi! Je suis pâle, n'est-ce pas, Charmian, toute pâle? Mais parle!

— Madame, il est marié à Octavie.

— Marié? Ah! que la peste la plus maligne tombe sur toi!

Et elle le frappe à grands coups d'éventails. Il se sauve qu'elle le frappe encore.

— Hors d'ici, horrible scélérat! Tais-toi, ou je vais faire rouler tes yeux devant moi comme des billes! Oui, je te ferai arracher tous les cheveux de la tête..., tu seras fouetté avec un fouet en fil de fer, tu cuiras lentement dans la saumure, canaille, canaille, canaille!

Il se sauve, effaré; elle court derrière lui, elle lui

jette à la tête tout ce qu'elle peut avoir. Un instant après, elle le fait rappeler et elle le chasse encore. Elle n'en peut plus et elle dit :

— Ohl je m'évanouis! Ahl Charruian! Ahl mon Dieu! Mais c'est abominable, mais ce n'est pas possible! Allez le chercher, demandez-lui comment elle est, Octavie; quelle est la couleur de sa chevelure et rapportez-moi sa réponse vivement! Mais non, emportez-moi dans ma chambre, je vais mourir, je vais mourir...

Le messager revient et elle revit, à l'instant même, car lui, qui a compris enfin à quelle femme il avait affaire, répond à tout ce qu'elle demande :

— Oui, madame, elle est laide.

— Mais elle a le visage rond, n'est-ce pas?

— Oui, madame, affreusement rond!

— C'est ça, c'est bien signe de bêtise, Et qyel âge a-t-elle?

— Oh! madame, elle a trente ans.

— Trente ans! Ecoute, Charmian, trente ans, elle a trente ans! Est-elle vieille!

Elle la trouve vieille, elle qui a un fils colonel dans son armée! Mais peu importe.

— Et elle est veuve, n'est-ce pas?... Oh! tu entends, elle est veuve, elle est veuve!

Elle qui a été trois fois veuve! Mais cela ne fait rien, c'est son ennemie, elle la voit veuve de quinze maris, mère d'enfants qui sont proconsuls, extrêmement vieille, laide, stupide, et, naturellement, elle est contente.

La guerre continue là-bas, mais vous pensez bien qu'au point où elle len est, elle n'a eu qu'un signe à faire par un messager, et même peut-être sans messager, par la télépathie, dont les gipsies sont les principaux artisans; elle n'a eu qu'un désir à exprimer en rêve, et Antoine a lâché toute la politique, tous les triumvirs, toutes les armées, et il est revenu auprès d'elle. Il est revenu auprès d'elle pour livrer combat à son ennemi Octave, et elle, comme elle aime son Antoine, elle l'accompagpe à la guerre.

ANTOINE ET CLÉOPATRB 381

Nous allons, ici, nous trouver à Actium, là ou s'est livrée la fameuse bataille qui fut si bien décrite, comme vous le savez, dans un admirable sonnet de Heredia, et où Antoine perdit l'empire du monde.

A Actium, la bataille aurait pu être livrée sur terre par les soldats d'Antoine, qui étaient de braves soldats romains. Mais comme Cléopâtre était Egyptienne et qu'elle avait plus de confiance dans sa marine, elle voulut que la bataille eût lieu sur mer; aussi .(Enobarbus, le fidèle serviteur d'Antoine, l'avait-il un peu blâmée.

— Je te le ferai payer, dit-elle. Ah! n'en doute pas!

— Mais pourquoi, dit la reine, pourquoi, dit-elle à iEnobarbus, pourquoi t'es-tu prononcé contre ma présence dans cette guerre en disant qu'elle n'était pas convenable?

L'est-elle, en effet, l'est-elle?

— Non! Votre présence doit nécessairement gêner Antoine, lui prendre une partie de son cœur, de sa tête, de son talent. On le taxe déjà trop de légèreté, et l'on dit, à Rome, que cette guerre est dirigée par Fortinus, un eunuque et par vos femmes.

— Crève Rome, qu'elle crève, et pourrissent les langues de tous ceux qui parlent contre nous!

Antoine arrive et elle lui fait dire, en effet :

— N'est-ce pas qu'il faut se battre sur mer?

— Parfaitement, dit Antoine, c'est sur mer qu'il faut se battre. Je combattrai sur mer.

Naturellement, puisqu'elle le veut. Elle commanderait la bataille, elle donnerait l'ordre de marche, qu'il l'exécuterait à l'instant même. Il n'est plus son maître, il est son serviteur.

La bataille d'Actium a lieu. Vous savez ce qui arriva. Mais quels furent les motifs de cette défaite? On ne l'a jamais dit. Au milieu de la bataille, la galère qui portait Cléopâtre tourna, vira de bord et s'enfuit. Et Antoine, voyant la galère de Cléopâtre s'en aller, partit pour la suivre.

Pourquoi se sauva-t-elle? Eut-elle peur? C'était

la première fois qu'elle voyait une bataille, peutêtre eut-elle peur. Peut-être a-t-elle été abominableluent lâche. Vous verrez cependant, tout à l'heure, que, au moment de sa mort, elle a été superbement brave dans la mort.

Peut-être simplement s'est-elle sauvée pour voir si Antoine la suivrait, car la perversité de certaines femmes va jusqu'à ceci qu'elles ne sont sûres de l'amour d'un homme que lorsqu'elles lui font faire une chose infâme. Qu'un homme se dévoue à une femme, qu'il soit héroïque pour elle, elle trouve cela très simple; c'est très naturel qu'elle le rende héroïque; mais qu'un grand capitaine devienne un homme qui fuit le danger, qu'un honnête homme devienne un coquin, voilà la plus grande preuve d'amour que, pour certaines femmes, un homme puisse donner. Et peut-être est-ce pour avoir cette preuve d'amour donnée par Antoine qu'elle a fui au milieu de la bataille. Antoine l'a suivie, la bataille a été perdue, et les voilà réfugiés à Alexandrie, lui piteux pour la première fois comme un grand capitaine qui s'est effondré dans la défaite.

Voici encore une scène à faire, et vous allez voir tout ce que Cléopâtre va trouver à répondre à tout ce que va dire Antoine. Il est là avec les gens de sa suite, accablé, désespéré, honteux d'avoir fait ce qu'il a fait. Il leur dit qu'il a ramené avec lui un bateau où sont tous ses trésors; qu'ils aillent le prendre, qu'ils se partagent toutes les pièces d'or qui s'y trouvent, ainsi que les bijoux, les joyaux, — lui ne veut rien garder. Il ne pense qu'à une chose, c'est qu'il a pris la fuite.

— Ahl j'ai appris aux lâches à courir, moi, oui, et à montrer leurs épaules. Partez donc, fuyez, vous aussi! Moi, j'ai poursuivi ce que je rougis mainte-

nant de regarder; mes cheveux mêmes se révoltent contre moi, dit-il.

Et là, dans un trait de mauvais goût extraordinaire :

— Oui, dit-il, les bruns blâment les blancs pour leur crainte et leur radotage, les blancs reprochent aux bruns leur téméraire précipitation.

Il s'imagine qu'il s'est sauvé parce qu'il est devenu vieux et qu'il n'est plus brave. Il est là, dans un coin, assis, se frappant la poitrine, ruminant sa défaite. Entre Cléopâtre avec Iras, Charmian et l'affranchi d'Antoine, qui a un nom bien symbolique : il s'appelle du mot grec « Eros », qui veut dire amour.

EROS. — Allons, bonne madame, approchez-vous de lui, consolez-le.

IRAS. — Oui, faites cela, très chère reine.

CLÉOPATRE. — Laissez-moi m'asseoir...

ANTOINE (de son coin). — Non, non, non!

EROs. — Voyez, voyez qui est ici, seigneur.

Il lève la tête et l'aperçoit.

— Oh! fi! fil fi! fait-il.

Et il se détourne; il ne veut pas même la regarder.

IRAS. — Madame! madame! bonne impératrice... Seigneur...

ANTOINE. — Non! C'est lui, là-bas, qui est mon seigneur, maintenant, lui qui, à Philippes, portait son épée comme un danseur, tandis que moi je frappais le maigre et ridé Cassius, et ce fut moi qui achevai la déroute du fou Brutus. Ah! alors, il agissait seulement comme mon lieutenant, ce petit Octave, il n'avait aucune expérience de la guerre, et à cette heure, cependant... Ah! ah! ah! lâche que je suis... Ecartez-vous, écartez-vous!

EROS. — La reine, monseigneur, la reine.

IRAS. — Approchez-vous de lui, madame; parlezlui, la honte lui fait oublier que vous êtes là.

CLÉOPATRE. — Oui, soutenez-moi, je vais lui parler. Je saurai lui dire...

EROS. — Très noble seigneur, levez- vous; la reine

s'approche de vous. 3a tête est affaissée sur son épaule, la mort va s'emparer d'elle, — voyeîç comme elle est pâle, — si vous ne la secourez pas par vos consolations.

Il faut que ce soit lui, maintenant, qui console Cléopâtre.

ANTOINE. — Hélas 1 j'ai taché ma réputation d'une fuite très ignoble.

EROS. — Seigneur, la reine...

ANTOINE. — Oui, Je la vois, 0 reine d'Egypte, où m'as-tu conduit? Vois comme je détourne ma honte de tes yeux, en portant mes regards en arrière, sur les choses que j'ai laissées au loin, brisées sous mon déshonneur.

CLÉOPÂTRE. — 0 mon seigneur, mon cher seigneur! pardonnez à mon vaisseau qui a eu peur! Je ne pensais pas que vous m'auriez suivie.

ANTOINE. — Mais, reine d'Egypte, tu savais trop bien que mon cœur était lié par ses fibres à ton gouvernail et que tu me traînerais après toi. Tu connaissais ton entière suprématie sur mon esprit, et tu savais bien que sur un signe de toi j'aurais désobéi aux dieux.

CLÉOPÂTRE. — Ohl oui, oh 1 oui, pardonne-moi I

ANTOINE. — Et, maintenant, il faut que j'envoie au jeune homme d'humbles propositions, que je rampe, que je biaise en des détours de bassesse, moi qui, jadis, maître de la moitié du monde, jouais le jeu qui me plaisait! Ah! vous saviez à quel point vous étiez maîtresse de moi-même, et que mon épée, affaiblie par cet amour, lui obéirait en toute circonstance.

CLEOPATRE. — Pardon, oh! pardon!

Elle ne répond rien, elle ne trouvera pas un argument. A quoi cela servirait-il? Elle pleure, elle pleure toutes les larmes qu'elle peut pleurer, elle en inventerait au besoin, elle pleurerait ,du sang, elle pleurerait des perles et des diamants, si elle le voulait. Mais elle n'en a pas besoin, d'ailleurs* il la prend dans s«s bras et il la console.

ANTOINE ET CLéOPATRE 385

— Voyons, oh! je t'en prie, oh! ne laisse p«s tomber une larme, même une seule de tes larmes égale tout ce qui a été joué et perdu. Tiens, tiens, donne-moi un baiser et cela me paiera entièrement de tout. Oh! chérie, je suis pesant comme du plomb. Oui, du vin dans une coupe, et notre repas! Ah! la fortune sait bien qu'à l'heure où elle nous frappe le plus fortement, c'est là où nous la méprisons le plus. Viens, je suis payé de tout ce que j'ai perdu!

Il l'emmène. Il retourne avec elle. Et tout le reste de la pièce va être cela, car, comment en sortir? Que va pouvoir faire Antoine? Il est cerné par les troupes d'Octave, et il a l'idée folle, lui, un homme grisonnant, d'envoyer un cartel, provoquant Octave à un duel, seul à seul. Faut-il qu'il ait perdu le sens et que son amour l'ait rendu foui Comment Octave, avec toutes ses troupes, va-t-il accepter ce duel avec cet homme? Lui, pense que tout va finir par là. Mais non! Octave le fera prisonnier avec ses troupes. Mais Antoine croit que cela le rajeunit de se battre corps à corps avec un jeune homme.

Quant à Gléopàtre, elle, c'est la gipsy, c'est la gitane, c'est la femme qui va inventer toutes les ruses, non pas qu'elle cesse d'aimer Antoine, — vous verrez qu'elle l'aimera jusqu'au bout, — mais pour se tirer d'affaire, pour être plus astucieuse que Tennemi dont elle est enserrée. Arrive un envoyé d'Octave; elle discute les conditions, elle est calme avec lui, elle l'enjôle, elle le séduit à tel point que cet envoyé demande, comme récompense, de baiser le bout des doigts de la reine d'Egypte. Elle lui tend sa main à baiser, et, à ce moment même, Antoine paraît. Très probablement, elle a vu arriver Antoine, et c'est pour cela qu'elle a laissé baiser le bout de ses doigts : à l'instant, Antoine est pris d'une rage de jalousie pire que s'il était Othello.

— Misérables, dit-il à cet envoyé et à elle, car il l'insulte ignoblement, comme un soldat. Quoi 1 se laisser baiser le bout des doigts par cet homme qui va, tout à l'heure, recevoir un pourboire de son

maître? Qu'on le prenne, qu'on le fouette jusqu'au sang et qu'on le renvoie ainsi à celui qui l'a envoyé, qu'on le renvoie à Octave! Il verra comment je reçois ses messagers! Quant à toi, misérable!

Il va l'insulter, il prononce quelques mots, à peine en a-t-il le temps qu'elle lui dit :

— J'étais bien sûre de ce que tu ferais! Je savais que tu m'aimais toujours, je voulais voir si tu m'aimais. Et puis, je suis ravie que tu fasses fouetter ce messager, c'est précisément ce que je voulais. Je voulais qu'Octave vît comment tu traitais son messager, et comment je t'aime, moi, et comment tu m'aimes encore. Tiens, maintenant, je suis contente, je vois que l'Antoine que j'aimais est toujours le même; alors, je suis redevenue aussi ta Cléopâtre! C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, nous allons faire des danses, des orgies extraordinaires.

L'anniversaire de sa naissance! Quel anniversaire? Elle a onze ans, maintenant; tout à l'heure, elle sera une enfant!

Et voici les dernières batailles, qui sont tout à fait admirables, et j'aurais ici à vous lire des scènes d'héroïsme très belles. Je ne peux pas, il faut aller vite et nous concentrer dans l'unique sujet de Shakespeare : l'amour d'Antoine et de Cléopâtre.

Il arrive un moment où Antoine se croit encore trahi par Cléopâtre; il l'appelle immonde chipie, immonde femme. Il veut la tuer. Elle se sauve et va trouver ses femmes, disant :

— Il est fou! Cette fois, il est devenu fou! Comment le ramener encore à moi, il est plus fou que Télamon; le sanglier de Thessalie n'écuma jamais avec une telle rage.

Charmian, la délicieuse princesse dont elle est si tendrement servie, lui dit :

— Ecoutez, reine, allez vous enfermer au monument funèbre, et envoyez-lui dire que vous êtes morte.

— Voilà une excellente idée, dit Cléopâtre. Au

monument funèbre, oui. Qu'on aille lui dire que je me suis tuée et que le dernier mot que j'ai prononcé en mourant était : Antoine 1 Et dites-lui cela, je vous prie, d'un ton bien affligé. Allez! allez! Et nous verrons comment il apprendra ma mort.

Antoine est en train, à ce moment, de se désespérer plus que jamais; il est honteux surtout d'avoir aimé, d'avoir pu aimer une femme par laquelle il a été trahi jusqu'au bout, croit-il. On vient lui dire qu'elle est morte; alors, il veut se faire tuer. Le petit Eros, son affranchi, à qui il demande ce service, ne veut pas le lui rendre et tourne l'épée contre lui-même. Alors, Antoine veut se tuer et il se manque. Et lorsqu'il est là, blessé, râlant, on vient lui dire que Cléopâtre n'est pas morte, que c'était une fausse nouvelle. Alors, il se fait porter au monument funèbre où elle s'est réfugiée.

L'endroit est singulier. C'est une sorte de pyramide avec une chambre souterraine, et, au premier étage, une chambre dans laquelle se trouve la reine.

— Ohl Charmian, dit-elle, je ne sortirai plus jamais d'ici!

— Ohl chère madame, laissez-moi vous consoler.

— Non, non, je ne veux pas. Tous les événements les plus terribles et les plus inattendus sont désormais les bienvenus, et je méprise les consolations. Eh bien! quelles nouvelles? dit-elle aux gens qui sont en bas.

— La mort le tient, madame, mais il n'est pas mort! Regardez, voici qu'on l'amène.

Et, en effet, on apporte Antoine dans la chambre inférieure de la pyramide.

CLÉOPATRE. — O soleil, brûle la grande sphère dans laquelle tu te meus! Ténèbres, recouvrez éternellement le visage changeant du monde! 0 Antoine, Antoine, Antoine!... A l'aide, Charmian, à l'aide, Iras! A l'aide, vous qui êtes en bas, mes amis, tous aidez-moi, hissons-le jusqu'ici, je veux le voir encore de près.

— Oui, dit Antoine, oui, je vais mourir, reine

38S A tRAVËiSS SttAKËSPÊARE

d'Egypte, mais je viens ici importuner un instant la mort pour qu'elle attende jusqu'à ce que de tant de baisers j'aie placé sur tes lèvres le pauvre dernier.

— Ah! chéri, je n'ose pas, je n'ose pas descendre, j'ai peur d'être prise! Le triomphe orgueilleux d'Octave, favori de la fortune, ne peut pas être décoré de ma personne! non! Ah! mais les poignards, les poisons, les serpents n'ont point été faits... Je suis en sûreté. Ecoute, écoute, il n'aura jamais l'honneur d'insulter mon destin. Mais toi, viens, viens, Antoine! Aidez-moi, mes femmes, nous allons le hisser ici, aidez-moi!

Et toutes ces femmes tirent sur des cordes comme de pauvres servantes, comme des esclaves, et elles amènent Antoine jusqu'au premier étage.

— Oh! vite, dit-il, vite, ou je suis mort.

— 0 le plus noble des hommes, quoi, tu veux mourir?

— Oui!...

Et il lui conseille de se rendre à César pour qu'il lui laisse la vie.

— Non, non, dit-elle, je ne me rendrai pas à César! Je veux que tu vives et rester avec toi. 0 mes femmes, voyez, oh! le diadème du monde qui se fond...

Antoine meurt. Elle pousse des cris déchirants et même s'évanouit. On croit qu'elle est morte.

— Madame, madame! reine d'Egypte! impératrice!

— Non, il n'y a plus de reine, plus d'impératrice, mais une simple femme dominée par les mêmes pauvres passions qui dominent une servante. Ah! j'aurais le droit de rejeter mon sceptre aux dieux insultants et de leur dire que ce monde égalait le leur avant qu'ils eussent volé mon joyau. 0 mes pauvres chères femmes, comme vous êtes bonnes pour moi! 0 nobles filles! Hélasl écoutez, soyez jusqu'au bout braves! Il ne reste plus qu'une chose à faire, nous allons l'ensevelir comme il doit être

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enseveli, puis nous reviendrons ici et nous saurons mourir.

En effet, elles vont ensevelir Antoine et remontent dans leur espèce de citadelle, et là elles attendent de pied ferme le>s messagers d'Octave.

On lui envoie demander ce qu'elle compte faire.

— Tout ce que voudra Octave, répond-elle. Je suis prête à subir mon sort, puisque je suis vaincue.

A ce moment, les envoyés d'Octave la saisissent. La porte d'en bas est fermée, elle comprend qu'elle a été prise dans un piège et elle essaie de se tuer. On lui arrache le poignard.

— Soit! dit-elle, mais je me laisserai mourir de faim, je me laisserai mourir de soif, je me laisserai mourir de la volonté de mourir, mais je n'irai pas, non, je n'irai pas là-bas ligurer à la Cour de votre maître; je ne m'exposerai pas à être humiliée par l'oeil délaigneux de la sotte Octavie. Est-ce que, par hasard, on compte ra'élever sur les bras pour me montrer à la valetaille braillarde de Rome? NonI Qu'un fossé de l'Egypte me serve plutôt de tombeau paisible! Que je sois plutôt exposée entièrement nue dans la boue du Nil et rongée par les insectes jusqu'à devenir un objet d'horreur! Que les hautes pyramides de mon royaume me servent de gibet et que j'y sois pendue, enchaînée, mais je n'irai pas là-bas I

Et elle clame son amour pour Antoine, elle dit que jamais un homme n'a été plus beau; elle le dépeint dans des termes d'un lyrisme magnifique et tout à fait oriental :

— Il était comme un soleil qui, de là-haut, voyait ce tout petit O, la terre, [la terre qui n'est plus pour elle qu'une lettre de l'alphabet], il était grand, il était beau; jamais on ne trouvera le pareil!

Et dans ce moment d'exaltation, — voilà où est la puissance de Shakespeare qui n'oublie aucun détail, — elle reste la gitane, la gipsy, car César vient et elle va essayer s'il y a quelque chose à tenter encore en face de ce nouveau vainqueur; s'il y a

moyen de le vaincre et de le dompter, et d'abord elle essaie de le voler. C'est Carmen exactement. Elle lui dit :

— Voici la liste de tous mes trésors, je te les donne. J'aime mieux te les donner que de te voir les prendre.

Et elle appelle en témoignage Séleucus, son intendant.

— Dis la vérité, Séleucus, est-ce que ce n'est pas la liste exacte de mes biens?

Mais Séleucus la trahit :

— Non, Majesté, il y a à peu près là le tiers de vos trésors. Les deux autres tiers, dit-il à César, elle les a soigneusement cachés dans les pyramides.

Alors, cette femme, furieuse, outrée qu'on l'ait prise en flagrant délit de mensonge, s'excite encore davantage. Octave la flattant, elle dit à mi-voix :

— Ecoutez, il me flatte, mes filles, mais c'est pour que je manque de noblesse envers moi-même. Non! Ecoute, Charmian...

Et elle lui parle tout bas à l'oreille.

César s'en va, elle reste seule, un instant, gardée par des soldats. On voit alors entrer un paysan qui apporte un panier de figues, dans lequel il y a des aspics. C'est une entrée de clown, exactement : ce paysan parle avec des pataquès; il fait le plus grand éloge de ce petit aspic, qui est délicieux, dit-il, quand on se fait piquer par lui et qu'on veut mourir. Mais peu importe, il disparaît.

Elle reste donc seule avec ses femmes. Elle demande sa plus belle robe, sa couronne, ses beaux atours.

— Oui, dit-elle, maintenant, jamais plus le suc des grappes d'Egypte ne mouillera cette lèvre. Allons, dépêche, dépêche, ma bonne Iras, vite! Il me semble que j'entends Antoine qui m'appelle. Oui, je le vois se relever pour louer ma noble action et je l'entends se moquer du bonheur de César. Ahl je viens, mon époux, je viens, car, maintenant, je prouve par mon courage mes titres à ce nom. Je ne

suis plus qu'air et feu, j'abandonne à la vie plus grossière mes autres éléments. Allons 1 Allons 1 Avez-vous fini? Là, là, viens maintenant, toi, reçois la dernière chaleur de mes lèvres, ma chère Gharmian, et toi. Iras, un long adieu.

A peine Iras a-t-elle été embrassée par Cléopâtre qu'elle tombe morte.

— Quoi? Ai-je donc l'aspic sur mes lèvres? Tu tombes 1 Mais si toi et la nature, vous pouvez si doucement vous séparer, le coup de la mort n'est donc que la chiquenaude d'un amant qui blesse et qui est désirée?

Elle prend un aspic et elle l'applique sur son sein.

— Viens, toi, mortel assassin. Coupe d'un seul coup, avec tes dents aiguës, ce nœud compliqué de la vie...

Et, restée fantasque jusqu'au bout, jusqu'au moment de la mort fantaisiste, car il n'y a pas d'autre mot, la petite femme que vous avez vue tout à l'heure couvrant Antoine de ses vêtements, de ses plumes, et s'habillant avec son baudrier, c'est la même petite femme qui dit au moment de mourir, pendant que Charmian crie : « 0 étoile d'Orient I » :

— Paix, tais-toi! Ne vois-tu pas l'enfant que j'ai au sein et qui tette sa nourrice pour l'endormir?

— Oh! brise-toi, mon cœur!

— Non, c'est aussi délicieux que le baume, aussi doux que l'air. 0 Antoine! Tiens, tiens, toi, je vais te prendre aussi.

Elle prend un autre aspic et le met à son bras.

— Pourquoi resterais-je...?

Et elle meurt sans achever sa phrase.

— Pourquoi resterais-je dans ce vil monde, dit Charmian, voilà ce qu'elle a voulu dire. Hélas! tu peux être fière. Mort, tu as en ta possession une femme sans pareille. O fenêtres duvetées, fermezvous, et que le doré Phébus ne soit contemplé jamais plus par des yeux aussi royaux! Pauvre reine!

Votre couronne est de travers, je vais la replacer droite, et puis remplir mon rôle.

Elle s'approche, remet la couronne de Cléopâtre, elle arrange son voile : elle veut qu'elle soit en beauté sur son lit de mort. Pour elle, elle attend les envoyés de César, et, quand ils arrivent, elle se met aussi un aspic au bras, si bien qu'ils trouvent tout le monde mort ou mourant.

Et quelle était la volonté de Cléopâtre? De ne Jamais servir au triomphe d'Octave. Ce qu'elle a voulu, dans son orgueil, c'est être victorieuse, une fois encore, d'un vainqueur du monde. Elle l'a été par sa propre mort.

Et voilà maintenant le dernier sujet de la pièce, le dernier symbole que je ne vous ai pas dit et que je voudrais dégager, pour vous montrer que tel est bien ce sujet. C'est que Cléopâtre, non seulement incarne la gipsy, la reine égyptienne, la grande aimée, amoureuse pour la première fois, l'amoureuse qui bouleverse le monde, mais elle incarne plus que cela. Ne vous fâchez pas, mesdemoiselles, ni vous, mesdames, d'un mot qui va peut-être vous paraître injurieux. Ce qu'elle incarne, c'est toute une catégorie de femmes. Oh! elles sont rares, par bonheur! Et, il faut bien en convenir, ce sont des monstres; et il est bien entendu que je ne vous les propose point pour modèles. Loin de là, certes! Mais, enfin, cette femme-monstre existe; les poètes l'ont chantée; les dramaturges, les romanciers l'ont analysée. Eh bien! le type le plus complet, le voici, en Cléopâtre.

Oui, c'est une femme, et avec tous les défauts que peut avoir la femme, qui est un enfant ayant un peu grandi, mais qui n'est pas exactement ce qu'est un homme. Ce qui nous distingue, en effet, nous, c'est ce que nous appelons avec orgueil notre raison, notre intelligence qui discute les choses, qui voit lo pourquoi et le comment, qui fait des syllogismes et des raisonnements. La femme, c'est l'instinct qui la mène, qui peut la mener aux plus grandes choses,

je vous l'ai dit souvent, l'instinct dont la plus belle manifestation est la maternité.

Dévoyé, cet instinct peut faire aussi des lady Macbeth et encore moins que cela. Il fait précisément cette Cléopâtre, qui a tous les vices et tous les défauts, vous l'avez vu, qui est restée un enfant en pleine inconscience. Oui, elle est menteuse comme un enfant, voleuse exactement comme les bohémiens que l'on rencontre dans les campagnes; elle est coquette à un point exaspéré et exaspérant; c'est une Célimcne, mais quelle Gélimène! Célimène (je n'ose pas dire un mot injurieux pour ce personnage que j'adore dans Molière), mais enfin, Célimène, peut avoir l'air d'une chatte; tandis que Cléopâtre, ce n'est pas une chatte, c'est une panthère noire dans sa coquetterie. Elle est, avec cela, séduisante et cruelle, elle est même féroce I Vous l'avez vue lorsqu'elle veut faire rouler les yeux de cet envoyé comme des billes devant elle; elle le menace de le mettre dans le sel et de le faire cuire lentement dans la saumure! Elle a donc tous les vices, tous les défauts, toutes les tares qu'une femme, la femme enfant et monstre, peut avoir. Mais il lui reste quand même cette chose unique que l'homme ne pourra jamais avoir, le charme. Nous avons beau faire tout ce que nous voulons et tout ce que nous pouvons, nous n'avons jamais cette chose : elle l'a.

C'est à cause de cela que les hommes, certains hommes du moins, lui pardonnent lâchement tout le reste. Faut-il aller jusque-là? Faut-il, en faveur de son charme, absoudre Cléopâtre qui a, comme dirait un père de l'Eglise, les sept péchés capitaux incarnés en elle septante sept fois dans chaque fois? Non, certes! Et quand même, en fin de compte, comment ne pas garder un peu d'indulgence pour un sexe qui, au jjrix du noir et infernal terreau où poussent des poisons comme lady Macbeth et Cléopâtre, nous donne à respirer ces fleurs suaves et célestes, une Desdémone, une Juliette, une Cordelia?

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