CHAPITRE SIXIEME
^ La ruine.
Nous n'avons pas à rappeler ici les intrigues qui aboutiront à la suppression de la Compagnie de Jésus, ni la situation créée à ses membres, durant des années, par le pressentiment et bientôt la menace d'une ruine prochaine, et par les convoitises que fit naître dans divers milieux, la perspective d'une liquidation. Une curieuse lettre du 29 mai 1767, adressée au comte de Cobenzl, ministre de Marie-Thérèse à Bruxelles auprès du duc Charles de Lorraine, par P. F. de Nény, président du Conseil privé, montre que dès lors on se préoccupait du sort de l'œuvre bollandienne, et ce qu'elle pouvait attendre des agents du gouvernement autrichien.
« M. V... m'a prié de le recommander à Votre Excellence pour la place de surintendant de la bibliothèque des bollandistes ; car il est fort persuadé que les bénits pères déménageront de nos provinces. Pour donner poids à la supplication, il veut voler de cette bibliothèque et se propose de présenter
à Votre Excellence le plus beau Pline de l'univers... Il y a aussi quelque prix pour ma recommandation : c'est je ne sçai quel livre grec extrêmement rare. »
Et le ministre de répondre le lendemain :
« Quoique la demande de M. V... soit une corruption pour vous et pour moi, j'accepte la proposition, bien entendu que je me réserve le beau tableau de Van Dyck qui est dans la salle de la Sodalité *. >
Ce marché honteux fut sans doute ignoré des bollandistes, mais ils savaient certainement, car ce n'était un mystère pour personne, ce qui se tramait dans les chancelleries et à quels dangers ils étaient exposés. Y eut-il vers 1770, date de la publication du tome III d'octobre, une accalmie, et les supérieurs se jugèrent-ils assurés d'une sécurité relative? On est tenté de le penser en les voyant organiser, à côté de l'œuvre bollandienne et en quelque sorte avec son concours, une entreprise littéraire nouvelle.
Il existait à Malines, sous le nom de Musée Bellarmin, un établissement analogue à
2. Extraits publiés par Ch. Piot, Le règne de Marie" Thérèse dans Us Pays-Bas autrichiens (Louvain, 1874), p.
l'œuvre des bollandistes
LA RUINE
celui des bollandistes, comprenant une bibliothèque et un corps d'écrivains chargé de publier des œuvres de controverse*. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la polémique religieuse s'étant ralentie dans nos provinces, on songea à donner à cette institution une autre direction. Précisément à cette époque, le gouvernement, témoin du succès de l'œuvre bollandienne, résolut de confier aux jésuites de la province flandrobelge la publication d'une collection de travaux sur l'histoire du pays, sous le titre d'Analectes Belgiques, Les négociations traînèrent en longueur, mais aboutirent enfin sous le provincialat du P. Clé, ancien bollandiste, qui fit agréer du général de la Compagnie une combinaison affectant à la nouvelle entreprise le capital de 50000 florins du musée Bellarmin. Le P. Ghesquière fut détaché des Acta sanctorum et chargé de la direction du nouveau musée créé à côté du Musée bollandien, dans la Maison professe d'Anvers. On lui adjoignit trois collaborateurs, Donatien Dujardin, Philippe Cornet et François
I. Voir l'article Clé dansDa Backer y Bibliothèque des 'écrivains de la Compagnie de Jésus, t. I,p. 1296 ; Gachard, Mémoire historique sur les bollandistes et sur leurs travaux (Gand, 1835), P- 8-10.
Lenssens. En peu de temps, de nombreux matériaux furent rassemblés et un prospectus lancé sous ce titre : Prospectus operis quod inscribiinr AnaUda Belgica ad XVII provinciarum Belgii ac ditiomcm interjacentium historiam dilurcidandam pertinentia. 1.2^ publication devait comprendre trois sections. La première serait consacrée à des recherches sur les provinces et sur les peuples des Pays-Bas à l'époque celtique, romaine et franque, durant la période féodale et ainsi de suite. Les Acta sanctorum Belgii formeraient la seconde section. La troisième serait une collection de chroniques belges, en latin, en français et en flamand, auxquelles s'ajouteraient les
diplômes.
La nouvelle organisation commençait à peine à fonctionner, lorsqu'elle fut entraînée avec l'œuvre bollandienne, dans la grande ruine de l'Ordre. Le 20 septembre 1773, la bulle de suppression de Clément XIV fut rendue exécutoire en Belgique. A la Maison professe d'Anvers, le conseiller Van der Cruyce avait ordre « de faire comparaître les ci-devants jésuites employés à la rédaction des Acta sanctorum ^t de leur déclarer que le gouvernement, satisfait de leurs travaux, pourrait être disposé à avoirpour eux des
l'œuvre des bollandistbs
égards particuliers *. » Le comité institué pour liquider l'affaire de la suppression des jésuites donne, au sujet des boUandistes, les avis les plus disparates et les plus contradictoires. Tantôt l'ouvrage est déclaré n'être « point propre à propager les connaissances humaines ; > tantôt on fait valoir la réputation dont il jouit, et on le juge « utile à l'Eglise et propre à jeter un nouveau jour sur l'histoire ecclésiastique. » Un des projets consiste à charger l'Académie de la continuation des Acfa sanctorum et de la nouvelle entreprise des Analccta Bdgica, Sur le rapport du prince de Kaunitz, il fut d'abord décidé que les anciens collaborateurs y seraient employés. Ceux-ci restèrent provisoirement à la Maison professe d'Anvers et continuèrent leurs travaux.
En 1775, on leur signifia d'avoir à quitter ces locaux destinés à servir d'abri à une académie militaire. Il fallut tout abandonner, livres et manuscrits, et l'œuvre faillit définitivement sombrer. Durant trois années entières, se poursuivirent les pourparlers et les négociations. Les boUandistes offrirent de se retirer dans quelque abbaye qui voudrait les accueillir, et où ils pourraient former des successeurs. Cette proposition fut prise en considération, et l'abbé de