CE QUE VON ENTEND EN FAISANT LE CHEMIN DE LA CROIX
Les Paroles du Christ
Quel plus touchant spectacle que celui d'un père mourant disant adieu à ses enfants, leur donnant ses derniers conseils et les bénissant pour la dernière fois ! Et sa main qui s'est levée pour les bénir retombe, ses yeux se ferment et sa belle âme monte à Dieu. Comme les paroles d'un père mourant se font sentir loin et longtemps dans la vie !
Nous sommes tous les enfants d'un même Père qui est tombé un jour du ciel dans une crèche et qui, par amour pour nous, est allé ensuite mourir sur une croix. Et, avant de mourir, il nous a dit quelques paroles ; il nous a donné quelques conseils. Recueillons ces paroles avec respect et avec amour ; elles sont simples, brèves, comme des oracles, vives et ardentes comme des élans d'une grande âme ; efficaces et tendres comme une prière d'agonie. On ne saurait en épuiser tous les enseignements ; car chacune de ces phrases verse devant nous les trésors d'un cœur ineffable dans sa pitié, sa miséricorde et sa bonté, aussi bien que dans ses douleurs.
Méditons ces conseils et prenons la résolution de les suivre.
Art. 1. — Père pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils font"
(Luc, xxin, 34)
La première parole de Jésus sur la croix ne fut ni une consolation pour sa mère, ni un adieu à ses amis ; ce fut une prière pour
ses ennemis. Il donne ses premiers soins à ceux qui en ont le plus besoin, quoiqu'ils le méritent le moins. Il a été trahi par un de ses disciples, renié par l'autre et abandonné de tous ; il a été trainé de tribunal en tribunal et livré à des soldats barbares qui ont cruellement déchiré sa chair ; il a été couronné d'épines et cloué sur la croix. Et là tout ensanglanté, alors que ses souffrances physiques et morales sont à leur comble, que va-t-il dire ? Recueillons-nous et écoutons: "Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. " Il offre le prix de son sang pour ceux qui le font couler; il veut procurer la vie à ceux qui lui donne la mort ! Sublime et divin élan de son cœur ! Ses mains ne peuvent plus bénir, étant clouées à la croix ; ses pieds ne peuvent plus courir à la recherche des pécheurs ; mais son cœur peut battre d'amour et sa bouche en exprimer les sentiments.
Ses ennemis l'environnent et se plaisent à l'outrager ; les soldats l'insultent, la populace blasphème contre lui. N'écoutant que son infinie bonté, il n'appelle sur eux tous que les grâces célestes ; sa bouche ne s'ouvre que pour prononcer une parole de pardon.
Et avec quelle délicatesse d'amour le Sauveur adresse-t-il cette prière à son divin Père !
" Père, " car ce n'est pas le juge, ce n'est pas le roi du ciel et de la terre, ni même Dieu qu'il invoque, mais son Père. Ce nom de Père est en effet plus favorable pour se faire écouter et fléchir la divine colère.
De plus, en même temps qu'il est son Père, n'est-il pas encore devenu par lui le vrai Père de l'humanité, le Père tout miséricordieux qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants ? Aussi Jésus ne dit pas : " Mon Père, " mais simplement : " Père, " pour lui rappeler qu'il est également père de tous les hommes.
Quand nous voyons le pauvre crucifié s'arracher ainsi à ses propres souffrances pour ne songer qu'à préserver ses bourreaux de la vengeance céleste, ne sommes nous pas contraints de redire le mot touchant que l'Eglise chante en face de la crèche : " Qui n'aimerait Celui qui nous a tant aimés ! "
Et cette parole de Jésus est sans doute pour ceux qui le crucifient et l'insultent. Large comme son cœur, ce pardon embrasse tous les hommes et tous les âges ; son regard plonge dans l'avenir et sa parole arrive jusqu'à nous. En effet tous les meurtriers n'étaient pas sur la montagne du Calvaire. Le crime dure encore. Tout péché mortel crucifie de nouveau Jésus-Christ dans le cœur du pécheur. Aussi du haut de la croix, au moment où son sacrifice pouvait tout obtenir, il pensa à nous, il nous recommanda à son Père : " Pater, dimitteillis. "
C'est en considération de cette prière que les justes de l'ancienne loi vont pouvoir monter au ciel avec lui. C'est par l'efficacité de cette prière que tous les pécheurs, jusqu'à la fin du monde, pourront trouver grâce devant Dieu et obtenir le salut éternel.
La charité de Jésus en croix est allée jusqu'à ses dernières limites. Non seulement il prie son Père de leur pardonner, mais il va jusqu'à les excuser. " Ils ne savent pas, dit-il, ce qu'ils font." Est-ce possible ? Au jardin de Gethsémani, à sa parole, ils tombaient à terre. Sa puissance guérissait l'un d'entre 'eux ; sa sagesse confondait leurs témoins et déconcertait leurs conseils.
Ne les frappez pas ; brisez mes chairs, versez mon sang, broyez mon cœur, écrasez-moi, que je meure dans l'abandon universel, que je meure sans consolation et sans secours sur la croix des maudits, mais qu'aucun de ceux que vous m'avez donnés ne subisse les rigueurs de votre justice et ne se perde ! Quelle charité ! On maudit Jésus et il ne répond que par des bénédictions ; on le calomnie et il présente des excuses pour ses calomniateurs ; on le livre à la mort la plus infâme et il prie pour ses bourreaux !
Dans ces paroles de Jésus on peut voir d'abord le désir qu'il a de nous trouver nous mêmes excusables. Oui, celui qui a admis l'ignorance des juifs comme une excuse ne repoussera pas non plus tous nos moyens de défense, notre faiblesse, notre ignorance, la difficulté de la position dans laquelle nous étions, toutes nos excuses enfin.
Quelle consolation pour une âme faible et pécheresse que ces
douces paroles ! C'est un Fils très aimé qui prie pour ceux qui le sacrifient. Que ne fera-t-il donc pas pour ceux qui veulent le servir ! C'est le souverain sacrificateur qui s'interpose pour les pécheurs ! Que peut craindre celui qui a la prière de Jésus- Christ crucifié pour bouclier contre la justice de Dieu ?
Puis se pourrait-il qu'après un tel exemple notre cœur éprouvât, je ne dis pas la haine ni le désir de la vengeance, mais de la rancune et même le plus léger ressentiment ? Et quels prétextes notre amour propre pourrait-il présenter pour les justifier ? Que sommes nous, comparés au Fils de Dieu, que nous pouvons contempler pardonnant à ceux qui l'ont crucifié et priant pour eux ? Qu'est-ce que l'injure qui nous est faite auprès des outrages que Jésus a subis et de la mort ignominieuse qu'il a soufferte !
La nature nous porte souvent à exagérer les torts du prochain envers nous. Demandons à Jésus qui a pardonné à ses bourreaux, qui nous a pardonné à nous-mêmes malgré nos péchés, la grâce de triompher de la nature et de nous inspirer, en toutes circonstances, et à l'égard de n'importe qui, des sentiments de charité, quels que soient les torts que l'on ait envers nous.
Pardonnons toujours de bon cœur ; faisons plus, donnons nous le plaisir, doux à un cœur sincèrement chrétien, de prier Dieu de répandre ses grâces sur ceux à l'égard desquels nous éprouverions quelque ressentiment, quelque jalousie.
En union avec notre adorable Sauveur, disons à notre Père du ciel infiniment miséricordieux : Nous pardonnons du fond du cœur à tous ceux qui nous ont fait ou souhaité du mal. Permettez que nous vous redisions en leur faveur, par les lèvres de Jésus, la prière du pardon : Père, pardonnez leur ! S'ils m'ont offensé, c'est plutôt par inadvertance que par méchanceté, ils ne savent pas ce qu'ils font. Daignez leur pardonner. Au nom de votre miséricorde infinie, comblez-les des biens de cette vie et de l'autre.
Nous prierons donc pour nos ennemis et Jésus priera pour nous;
nous répandrons nos bienfaits sur ceux qui nous outragent ; Jésus répandra son sang sur nous ; il se constituera notre avocat auprès de son Père ; il nous revêtira de ses mérites, nous couvrira de sa protection, nous cachera dans ses plaies. La grâce, le pardon, le ciel est à ce prix.
Alors nous pourrons dire avec confiance à Jésus cette prière qu'il nous a enseignée : Notre Père qui êtes aux cieux, pardonneznous comme nous pardonnons.
Art. 2. — En vérité, je vous le dis, aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis. " (Luc, xxm, 3).
Contemplons sur la croix Jésus-Christ réduit à l'agonie ; sa vie s'éteint, sa divinité, qui éclatait dans ses miracles, semble disparaître ; il n'en retient que le pouvoir de faire miséricorde.
Avec le Sauveur, nous dit l'Evangile, on avait crucifié deux malfaiteurs. Jésus avait été placé au milieu afin qu'il fut regardé par tous comme le plus coupable des trois. Ces deux crucifiés étaient des isràélites réputés fameux par leurs vols et leurs brigandages. Tous les deux commencent par insulter le Sauveur. L'un lui crie : " Si tu es le Christ, sauve-toi donc et sauve nous avec toi. " L'autre, après quelque temps, demeure silencieux et pensif. Il a entendu avec étonnement la prière que Jésus a répété plusieurs fois : " Père pardonnez-leur "; malgré ses souffrances, il a tourné ses regards et les a fixés sur le visage pâle et défiguré de Jésus. Il a vu couler le long de ses joues des larmes mêlées avec des gouttes de sang. Il a remarqué comment ce supplicié, ce martyr, ne se plaint pas et ne maudit pas, comme lui et son compagnon le font.
Assurément, se dit-il, cet homme si doux ne peut souffrir pour ses propres péchés. Bientôt profondément remué par la grâce et éclairé par une lumière divine, il ne craint pas de réprimander les blasphèmes de son compagnon, il confesse ses péchés et il exhorte son compagnon à rentrer en lui-même : " Tu ne crains donc pas Dieu, toi, qui es condamné au même supplice ? Encore
pour nous, c'est justice, nous l'avons bien mérité ; mais lui, n'a rien fait de mal. "
Puis sentant son amour et sa confiance grandir de plus en plus dans son âme, il s'adresse directement au Sauveur et il proclame la divinité de celui qu'il vient de défendre : " Seigneur, lui dit-il, sou venez- vous de moi, quand vous serez arrivé dans votre royaume. "
Prière touchante qui était en même temps une sublime confession et une belle adoration. A la vue de Jésus suspendu à la croix, il le prie comme s'il le voyait dans les cieux ; il le voit au milieu des humiliations et les tourments et il l'adore comme s'il le voyait sur le trône de sa gloire ; il le voit condamné à un supplice infamant et il l'invoque comme roi et souverain de l'univers ! Quelle tendresse pour Jésus ! Tous ses désirs se bornent à vouloir vivre avec lui.
" O conversion étrange, s'écrie saint Jean Chrysostôme. Il voit un crucifié et il confesse un roi de gloire ! "Il voit des plaies béantes et du sang qui coule, dit saint Ambroise, et bien loin de le croire un scélérat, il le reconnaît comme un Dieu ". Il ne prie pas comme les autres, dit saint Eusèbe : Si tu es Dieu, sauve-moi ; mais parce que tu es Dieu, délivre-moi du jugement futur. Mon Seigneur et mon maître, daignez vous souvenir de moi. "
Ainsi cet homme ne croit plus, il voit ; il a compris en un instant toute l'économie de la vie et de la mort divines. L'homme qui est là au milieu est un Dieu et il est condamné quoiqu'il n'ait rien fait de mal ; il meurt parce qu'il est le grand scélérat, le grand misérable de l'humanité.
Mais c'est aussi le Roi d'en-haut ; il a donc un royaume, un palais ; il va y monter et il peut y faire monter tous ceux qui voudront croire en lui.
Et alors il croit, il espère, il aime, ce pauvre larron sans lettres et sans science, tout plein de péché et d'ignominie ; mais il sait divinement que tous ses péchés, toutes ses ignominies sont là, sur cet homme Dieu comme la pourpre royale de ce Roi ; et il dit doucement, se faisant petit sur la croix, ne pouvant pas ton-
dre sa main clouée comme un mendiant, mais tendant son âme endolorie et rayonnante : " Mon Seigneur et mon Roi, souvenezvous de moi, un simple souvenir, quand vous serez entré dans votre royaume, parmi les splendeurs et les délices qui vont suivre votre trépas. "
Jésus qui, après être monté au ciel, a enseigné à tant de personnes l'excellence de sa croix, l'avait découverte à ce larron sur cette croix même où il était attaché. Il reçut avec bonté la confession de ce voleur. Celui-ci, malgré l'enveloppe mortelle qui cachait le Sauveur, l'avait reconnu comme le véritable roi de ce peuple, de tous les hommes, de tous les siècles ; il le proclamait comme tel et lui demandait des grâces comme à un roi. Et Jésus, en cette qualité, lui en accorda de plus grandes que celles qu'il implorait. Joyeux de voir déjà le fruit de son sang, les prémices de la conversion des pécheurs, et un modèle de l'humble confession des pénitents, le Seigneur qui, en même temps que roi était Souverain Prêtre, lui donna l'absolution et l'indulgence plénière de ses fautes, afin que le jour même il put jouir du paradis. Ne pouvant remuer, immobile lui aussi, ne pouvant lever la tête, pour le baiser, ni lever les bras pour le pardon suprême, il lui répondit avec un rayonnement de bonté et de joie ineffables : " En vérité je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. "
Il n'a garde de lui reprocher les désordres de sa vie passée. Est-ce que le suppliant ne les expie pas dans une douleur soumise et un noble repentir ? Et le premier n'a-t-il pas reconnu et confessé le mystère de la divine charité dans le scandale et la folie de la croix ?
Le bon larron ne demandait à Jésus qu'un souvenir et Jésus lui accorda le plus riche des dons : la béatitude au sein de Dieu. Oui, tout ce qui était en la puissance infinie de Jésus, non pas seulement le pardon de tous les péchés du larron mais, de toutes les peines temporelles dues au péché, non pas seulement la promesse du ciel, mais le ciel pour aujourd'hui, le ciel avec lui.
Et maintenant le larron se tait ; Jésus se tait lui aussi, il ne dit plus rien ; mais leur deux visages se regardent et leur deux
cœurs se parlent : " in hoc ertim totius forma salutis " dit saint Ambroise. Et voici tout le secret du salut éternel.
Cet épisode du bon larron est un des plus merveilleux, des plus consolants pour nous dans le grand drame du Calvaire.
Il faut remarquer la rapidité avec laquelle il se fait. Quelques paroles s'échangent, un dialogue brusque entre les deux voleurs, leurs paroles qui s'entrecroisent au-dessus de la tête penchée de Jésus-Christ ; une prière à ce Christ et une réponse de Jésus tout est fini. Mais aussi, tout est changé. Ce bandit couvert de tous ses crimes plus encore que de son sang, devient, en un clin d'oeil, un saint si purifié qu'il méritera le jour même d'être le compagnon du Christ dans le paradis.
A différentes reprises Jésus nous montre dans l'Evangile le goût qu'il a pour les confiantes allusions d'une âme qui sait tout dire en un mot, parce qu'elle aime et que l'amour n'a besoin que d'un mot. Souvenez-vous de moi ! Cela suffit à tous mes besoins. Souvenez-vous de mes péchés pour les effacer, de ma faiblesse pour me tendre la main, de mes souffrances pour les alléger, de mes tristesses pour y compatir, de mes tentations pour m'aider à les vaincre. Souvenez-vous de moi, ô vous qui, par votre seule présence, apaisez les sombres appréhensions de l'aeonie et les terreurs instinctives de la mort.
Quelle belle leçon, quelle consolante espérance nous donne cet épisode de la passion !
Ce qui est tout d'abord admirable dans celui qu'on appellera désormais le bon larron, c'est la foi dont il fait une haute et solennelle profession. Et en effet que voit-il extérieurement en Jésus-Christ ? Il voit un homme attaché comme lui à un gibet ignominieux, outragé, couvert de honte et d'opprobre, souffrant les plus grandes défaillances et près de mourir de la mort des scélérats. Cependant en cet homme il reconnait le Christ, Fils du Dieu vivant. Et comme la pécheresse, comme le publicain, comme le samaritain, il salue d'un cœur docile celui dont la
divinité vient de se révéler à lui par la miséricorde envers les pécheurs.
" Je triomphe de joie, s'écrie Bossuet, mon cœur est rempli de ravissement, en voyant la foi de ce saint voleur. Un mourant voit Jésus mourant et il lui demande la vie ; un crucifié voit Jésus crucifié, et il lui parle de son royaume ; ses yeux n'aperçoivent que des croix et sa foi ne se représente qu'un trône. Quelle foi et quelle espérance !"
Lorsque les Apôtres qui avaient vu les morts sortir du tombeau à la voix de Jésus-Christ, chancellent dans leur foi, un larron qui le voit supplicié avec lui, confesse sa divinité ; et cela au moment même où les princes de la synagogue le blasphèment et l'insultent comme s'il eut été le plus méchant des hommes !
Admirons ce miracle de la bonté de Jésus. Tandis qu'il est l'objet des railleries sacrilèges de ses ennemis, il s'oublie lui-même pour s'occuper du salut des âmes ; il offre aux larrons crucifiés la grâce du pardon et l'un deux s'empresse d'y correspondre.
Jésus ne rougit pas de parler à un scélérat justement livré au dernier supplice et de lui dire avec une condescendance surprenante : " aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. " Quel générosité ! par cette parole, Notre Seigneur rend le larron certain de son bonheur. Il s'est humilié par la confession de ses péchés ; c'est la première chose à faire quand on veut se rapprocher de Dieu, et il est canonisé par Jésus-Christ lui-même.
Saint Bernard s'écrie : " Bonus Jésus cito exaudit, cito promittit, cito dat. " " Sans retard notre bon Seigneur Jésus- Christ entend cette prière ; il promet ; il donne. Qui n'espérera pas en celui qui écoute avec tant d'amour, promet si volontiers et donne si promptement ? "
Quelle confiance cette, scène est de nature à nous donner ! Rappelons-nous que Jésus-Christ est notre Sauveur et notre Dieu ; il ne faut pas avoir peur de lui. Avoir peur du bon Dieu !
Ce sont là des mots qui jurent de se trouver rapprochés ; ces termes s'excluent. Il faut surtout penser à sa miséricorde.
La piété chrétienne éclairée par la foi, a bien compris cette vérité, comme le prouve le nom dont elle se sert à peu près invariablement pour désigner notre Père du ciel : le bon Dieu. Elle pourrait l'appeler le Dieu tout puissant, le Dieu infiniment parfait, le Dieu tout aimant, le Dieu très juste. Tous ces titres et bien d'autres encore lui conviennent ; elle le sait bien ; pourtant il est très rare qu'elle les lui donne. Pour elle, il est essentiellement et avant tout : le bon Dieu.
Le bon Dieu ! Ces deux mots sont continuellement unis sur les lèvres chrétiennes, si unis qu'ils en sont arrivés, dans le langage courant, à ne faire qu'un seul et même mot. Il y a là un véritable enseignement dogmatique. La voix populaire est ici, comme dans bien d'autres cas, la voix même de la plus rigoureuse théologie. D'instinct les masses ont trouvé le nom qui convient le mieux à Dieu, celui qui certainement sonne de la manière la plus agréable à l'oreille de son cœur de Père. Ce nom nous rappelle que Dieu est essentiellement indulgent, miséricordieux, compatissant et que, de tous ses attributs, la bonté est celai qu'il se plait davantage à laisser paraître. Il est " le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, " (II Cor. 1. 3.) et de cela nous ne saurions trop nous souvenir.
Pensons donc souvent à tout ce que notre divin Sauveur a fait pour nous. Cela dépasse tout ce que l'imagination peut rêver. Pour nous arracher à la servitude du démon, il a quitté les splendeurs du ciel ; uPr opter nos et nostram saluteni descendit de cœlis ; " il a revêtu les haillons de notre nature, puis toutes nos infirmités et nos misères, à l'exception du péché ; il est descendu jusqu'aux confins de l'anéantissement, en se couvrant de la forme de l'esclave : " semetipswn exinanivit formam servi accipicns" (Phil. II) ; il s'est, pendant de longues années, condamné à une vie d'obscurité, de travail pénible, de pauvreté ; il s'est soumis ensuite aux fatigues d'un laborieux apostolat ; il a bu plus tard jusqu'à la lie de la coupe de tous les opprobres, de toutes les avanies, de toutes les tortures physiques et morales ; il a enfin
donné son sang jusqu'à la dernière goutte et il est mort sur un gibet d'infamies.
Du haut de sa croix, après nous avoir dit : " O vous qui passez sur le chemin, voyez s'il y a une douleur semblable à ma douleur," il aurait pu ajouter : " hommes, qu'ai-je pu faire pour vous que je n'ai pas fait ? "
Notre-Seigneur était bien en droit de dire à sainte Marguerite Marie dans la plus célèbre des apparitions dont il l'honora : " Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour."
Mettrait-on ensemble l'amour, le dévouement, la tendresse de tous les pères de la terre réunis, il n'approcherait pas de la tendresse, du dévouement, de l'amour qui remplissent à notre égard le Cœur de Jésus, notre Père du ciel. Ils sont bons tout au plus à nous en donner une faible idée ; il n'en sont qu'un très pâle reflet; un abime les sépare: entre eux, il y a la distance qui existe entre l'infini et le fini.
Et il est une catégorie de malheureux pour lesquels le bon Dieu pousse la bonté et la miséricorde jusqu'à des limites invraisemblables : ce sont les pécheurs. Ils ont à son égard des torts parfois bien nombreux et bien graves ; mais quelque indigne que soit leur conduite, quelque repréhensible et monstrueuse que se trouve leur ingratitude, quelque obstiné que soit leur endurcissement dans le mal, ils n'arrivent pas à lui faire oublier qu'il est leur Sauveur et à éteindre la pitié dans ses entrailles. Ses bras leur restent toujours ouverts. Pour pardonner, il n'attend qu'une manifestation de regret, qu'une protestation d'amour. A celui qui se repent, il n'adresse pas de reproches ; il oublie ses torts, lave ses souillures, panse ses plaies, lui rend " sa robe première, " c'est-à-dire l'innocence et les mérites que ses péchés lui avaient fait perdre. Il lui laisse à peine le temps d'exprimer sa confusion, ses regrets, ses promesses ; tout ce qu'il lui demande, c'est de l'aimer, de ne plus le quitter et de jouir, dans la satisfaction du devoir accompli, des douceurs de sa tendresse retrouvée. Qu'il trouve un atome de contrition parfaite, une étincelle de charité
dans une âme même chargée d'iniquités et il lui rend aussitôt, avec son amitié, la robe d'innocence qu'elle avait perdue. Il n'est besoin que d'un instant plus rapide que l'éclair, que d'un cri partant du cœur, que d'un petit acte de volonté pour transformer un pécheur en un juste et restituer toute sa blancheur première à la conscience la plus souillée.
" J'ai commis de grands péchés et j'en ai commis un grand nombre, écrit saint Augustin, mais je ne désespère pas. Désespérer serait douter de la miséricorde de mon Dieu, nier son amour qui m'a adopté, sa vérité qui m'a promis le pardon, sa puissance qui m'a racheté. . . La multitude de mes péchés ne saurait m'épouvanter, quand je me rappelle qu'un Dieu est mort pour moi. Les clous, les épines et la croix, me crient qu'il me suffit de l'aimer pour obtenir mon pardon. Longin a ouvert avec sa lance le coté de mon Sauveur, j'y suis entré, j'y demeure sans crainte. Vous qui craignez, aimez : l'amour chasse la crainte. Je vois Jésus étendant les bras pour appeler à lui et embrasser tous les pécheurs ; c'est en ses bras paternels que je veux passer ma vie ; c'est là que je veux la finir. "
Et comme ce qui nous est raconté du bon larron dans l'Evangile nous montre de combien de peu de chose Jésus, dans sa grande compassion pour nous, se contente pour purifier une âme et la sauver ! Ce grand pécheur dit à Jésus: " Seigneur, souvenezvous de moi, quand vous serez arrivé dans votre royaume."
Voilà tout ce que dit le larron, il s'avoue criminel, il confesse sa faute, il adresse à Jésus une courte prière et il a la joie de s'entendre donner l'assurance que le jour même, il sera avec Jésus dans le paradis. Il a fait bien peu de chose, il a adressé au Seigneur une simple requête et elle lui vaut l'inestimable bienfait de la justification.
Ah ! que nous pouvons bien dire avec l'Ecclésiastique : " que grande est la miséricorde de Dieu et sa compassion à l'égard de ceux qui reviennent à lui ! "et ajouter avec Jonas : " Vous êtes, Seigneur, un Dieu compatissant et miséricordieux, lent à la colère, riche en bonté et indulgent pour ceux qui font mal. "
Pour ranimer la confiance qui menace de nous quitter quand
nous pensons à notre ingratitude et aux fautes que nous avons commises, rappelons-nous cette parole si pleine de vérité d'un grand pécheur devenu par la miséricorde divine un grand saint : " Dieu peut pardonner plus que nous pouvons pécher. " (Saint Augustin).
Rappelons-nous aussi cette autre parole du si bon saint François de Sales : " Une once d'amour de Dieu vaut mieux que dix boisseaux de crainte," et cette autre de saint Ambroise : " Je ne crains pas de mourir, car nous avons un bon Maître ; " c'est sainte Thérèse qui disait aussi : " Je vais être jugée par mon meilleur ami: "
A ce saint exemple du bon larron, ranimons notre foi, excitons notre confiance, confessons nos péchés, rougissons de laisser un voleur nous surpasser en amour et en espérance. Quelles que soient les fautes que nous ayons commises, espérons la miséricorde et obtenons-la par une généreuse correspondance à la grâce ; celle-ci ne nous manquera jamais, ne lui manquons pas non plus. Ayons les sentiments du larron pénitent : la crainte de Dieu, l'humilité, la contrition, l'espérance, la résignation. Par ce moyen nous mériterons que Jésus nous adresse un jour à nous aussi cette parole de souveraine félicité : " Aujourd'hui même vous serez avec moi dans le paradis. ' '
Restons convaincus que Dieu sait de quel limon nous sommes tirés. Il connaît notre faiblesse, notre impuissance, nos difficultés, la corruption de notre nature, les inclinations mauvaises contre lesquelles nous avons à lutter, les occasions, les scandales qui pullulent autour de nous, quand il nous arrive de nous oublier ; il est bien plus porté à nous plaindre, à nous excuser même qu'à nous condamner impitoyablement. Il ne nous condamne que contraint. Sa tendresse est notre meilleur avocat auprès de lui.
Disons donc à notre Père céleste cette belle prière que composa saint Augustin et qu'il répétait souvent : " Père miséricordieux, jetez les yeux sur votre Fils bien aimé et sur ses douleurs ; voyez quel est celui qui souffre pour moi. Le Verbe éternel et qui n'a qu'une même nature avec vous a voulu se revêtir de la nôtre pour
souffrir et mourir comme nous. O mon Dieu, sou venez- vous de l'œuvre de son incompréhensible amour. Voyez le sang qui coule de ses mains innocentes et pardonnez les péchés que nos mains ont commis ; voyez son coté transpercé par la lance et lavez moi dans la source que le fer vient d'ouvrir ; voyez ses pieds sans taches qui n'ont jamais marché dans la voie des pécheurs, déchirés par les clous, et dirigez nos pas dans vos divins sentiers ; voyez sa tête penchée sans force sur son sein pour rendre le dernier soupir et ayez pitié, ô Père miséricordieux, de la faiblesse de vos pauvres créatures. Au nom des supplices de notre doux Sauveur, pardonnez à ceux qu'il a sauvés.
Art. 3. — " Femme, voilà votre enfant ; Disciple, voilà votre Mère " (Jean, xix, 26).
Nous lisons d'Agar qu'au moment où son fils allait mourir, elle le porta sous un des arbres qui étaient près, s'en alla à quelque distance et s'assit pour ne pas voir mourir son enfant.
Marie ne peut se tenir à une certaine distance du sien ; elle ne peut non plus s'asseoir pour se reposer ; elle se tient debout au pied de la croix, contemplant son divin Fils en proie aux plus cruelles tortures, regardant une à une les plaies dont il est couvert, prêtant l'oreille à tous les soupirs qu'il exhale, ressentant par compassion toutes ses souffrances et ses humiliations. Nous savons par quelle touchante mélodie qu'on pourrait dire toute baignée de larmes, l'humanité chrétienne a immortalisé le souvenir de la Sainte Vierge debout au pied de la croix de son Fils :
Pour les péchés de sa race
Elle vit Jésus dans les tourments
Et déchiré par la flagellation ;
Elle vit son enfant bien aimé
Agonisant et désolé
Rendre l'âme sous ses yeux.
Quel est l'homme qui pourrait retenir ses larmes
S'il voyait la mère du Christ
Dans un si cruel supplice ?
Saint Ambroise raconte comment, pour recevoir le dernier soupir de son frère mourant, il posa ses lèvres sur les siennes. Ainsi Marie aspire en quelque sorte chacune des douleurs de Jésus. Elle disait un jour à sainte Mechtilde : " La douleur de mon Fils était ma douleur parce que son cœur était mon cœur. "
" Le Fils et la Mère sont crucifiés ensemble, " écrit saint Bonaventure.
" Jamais elle ne vous a abandonné, écrit saint Bernard, ni dans votre enfance, ni dans votre adolescence, ni quand vous étiez homme fait ; jamais sa sympathie, son appui ne vous ont manqué. Petit enfant, elle vous a nourri de son lait. Elle vous a suivi dans vos prédications. Elle a été témoin de votre passion et elle s'est attachée à vos pas, ne perdant pas un seul des outrages qu'on déversait sur vous."
Avec Marie se trouve au pied de la croix saint Jean, le disciple bien aimé, le disciple vierge, l'apôtre de la charité, le confident du cœur de Jésus, celui qui s'est penché à la Cène sur le sein de son adorable Maître. Seul, entre les apôtres, il est monté sur le Calvaire pour s'associer aux suprêmes douleurs de la divine Victime que l'amour sacrifie pour nous.
A ce moment Jésus mourant voit donc à ses pieds ce disciple bien aimé courbé sous le poids de ses douleurs ; il aperçoit sa Mère qui se tient debout pour être plus près de son Fils et qui, dans le paroxisme de l'amour maternel, cherche à atteindre de sa bouche les pieds sacrés de son Dieu à qui elle a donné le jour. Jésus souffre une de ces douleurs qu'aucune langue humaine ne peut dire. Il veut parler ; il veut dicter son testament ; il veut faire un legs précieux à ces deux êtres qu'il a tant aimés.
Mais que peut-il leur donner ? Qu'a-t-il sur la terre ? Il était tellement pauvre qu'il a envié aux oiseaux du ciel la branche qui leur servait d'abri ; ses vêtements ont été partagés entre ses bourreaux ; son sang a jailli sous les coups de fouet, 11 est tombé goutte à goutte sous les clous. Que peut-il laisser encore ? Grâce au stratagème ingénieux de l'amour, il va leur laisser un legs admirable : il va les laisser l'un à l'autre. Il arrête ses re-
gards mourants sur Marie, sa mère bien aimée et sur le disciple fidèle. Montrant des yeux à sa Mère saint Jean, il lui dit : " Femme, voilà votre fils." Puis tournant les yeux vers Jean, le Seigneur ajouta : " Voilà votre mère. "
En d'autres termes : O ma Mère, vous qui m'avez tant aimé, je vous donne l'humanité tout entière dans la personne de mon disciple ; vous l'aimerez de tout l'amour que vous avez eu pour moi. Et toi, pauvre humanité que j'ai bien aimée puisque, heureux au ciel, n'ayant pas besoin de l'homme, j'ai abaissé les cieux, je suis descendu pour me revêtir de sa forme, pour prendre sa dépouille, humanité que j'ai tant aimée, eh bien ! je puis maintenant remonter vers mon Père ; je ne t'abandonne pas ; je te donne une consolation, un soutien pour veiller sur toi ; je te donne l'amour le plus grand qui soit sur la terre : pour t'aimer, je te donne une mère, je te donne Marie, ma propre Mère.
Cette parole est profonde comme Dieu ; elle révèle des abîmes d'amour que nous ne pourrons comprendre qu'au ciel. Elle nous montre Marie comme la Co-Rédemptrice et la Mère du genre humain.
Jésus n'appelle pas Marie " ma Mère " ; il ne l'appelle que " Femme " . Ce n'est pas qu'il veuille refuser de reconnaître Marie pour mère en cette grande circonstance, c'est qu'il veut révéler un mystère divin ; il veut nous donner à entendre que Marie au pied de la croix est cette femme mystérieuse et prophétique dont Dieu même a, dès l'origine du monde, prédit la grandeur, disons presque chanté le triomphe (Gen. m, 15).
En l'appelant " femme " , Jésus proclame solennellement sa coopération effective à la rédemption du monde et partant son titre de Mère des chrétiens.
Par ces mots notre divin Sauveur veut dire : Ma Mère bien aimée, c'est de vous que j 'ai reçu une sainte humanité. Pour cela, je vous en donne une autre qui a été créée à mon image et qui est rachetée maintenant à cette même image. Votre dignité de Mère du Verbe éternel étant la plus haute dans l'ordre de la création, il vous revient aussi dans l'ordre de la Rédemption une dignité qui surpasse de beaucoup celle des Apôtres. En vous destinant
à être la Mère de mes fidèles, je veux récompenser ainsi l'amour parfait que vous m'avez toujours témoigné en tout temps. De même que je suis le Roi du ciel et de la terre et, comme second Adam, le père de tous les croyants, vous devez être aussi la Reine du ciel et de la terre et une seconde Eve, la Mère de tous les croyants.
" Voilà votre Fils " , c'est-à-dire, c'est le genre humain tout entier qu'il montre à Marie dans la personne de Jean ; " voilà votre fils " , c'est-à-dire, voilà les hommes que je vous confie afin que vous soyez désormais leur avocate ; je vous fais leur Mère, pour m'interdire de les repousser, puisque je ne le pourrais sans vous rejeter vous-même.
" Voilà votre Mère " ; par ces paroles, Jésus substitue saint Jean en sa place pour avoir soin de sa divine Mère, pour la protéger et l'assister comme l'avait protégée et assistée saint Joseph. Il le recoin psense de sa charité, de sa pureté, de sa fidélité, en lui donnant ce qu'il laisse de plus cher au monde, celle qui est l'arche de la nouvelle alliance, le trésor des cieux, la Reine des Anges. Marie accepta saint Jean comme le représentant, L'alter ego de son Fils Jésus. Il devint non seulement le disciple que Jésus aimait mais le disciple qu'aima la Mère du Sauveur, " dilectus Jesu dilectus Mariœ. " La courte visite de Marie à Elizabeth remplit de bénédiction la demeure de celle-ci. Que dut faire pour Jean ïa présence de la divine Mère pendant les années de son séjour près de lui î
Le disciple comprit quel précieux trésor l'amitié lui confiait à cette heure déchirante. Aussi lui-même raconte-t-il qu'à partir de ce moment, il reçut la Vierge sous son toit et fut pour elle un fils aimant et dévoué. Que de fois, au milieu des innombrables sollicitudes du ministère apostolique, venait-il chercher près d'elle des consolations et des lumières.
Mais, ne l'oublions pas, la grâce de saint Jean est la nôtre. En s'adressant au disciple bien aimé, Jésus le regardait comme le représentant de tous les chrétiens ; il parlait à chacun de nous quand il lui parlait. Il nous disait : Sachez que ma mère a offert ce sacrifice avec moi, que je tiens d'elle le sang que j'ai versé pour
vous et que je l'avais reçu pour cette fin. N'oubliez pas que vous devez avoir pour elle un cœur d'enfant.
De quelle manière sublime notre divin Sauveur accomplit sa promesse de ne pas nous laisser orphelins ! Après avoir institut' le plus auguste des sacrements pour rester au milieu de nous, il nous donne Marie pour Mère !
Quelle gloire pour nous d'avoir pour Mère la Vierge, Mère de Dieu, la Reine du ciel et de la terre, la trésorière des grâces, la plus élevée, la plus noble, la plus parfaite des créatures ! quel sujet de s'écrier avec saint Bernard : " quel bonheur î la Mère de Jésus est ma Mère ; Jésus est donc mon frère et je suis le frèiv de Jésus " î
La Mère de Dieu est aussi véritablement la mienne, écrit saint Anselme. Je ne puis en douter, puisque c'est Dieu lui-même qui. avant de mourir, me l'a donnée pour Mère. Quel nouveau titre, quel nouveau motif de m'approcher de Dieu, mon Père, et de mon frère, Jésus-Christ, avec plus de confiance que jamais, maintenant que j'ai avec lui une même Mère qui est mon guide, mon avocate, ma protectrice ! Quel asile assuré, quel refuge large et facile ne trouverai-je pas en Marie ! Qui pourra désormais me troubler dans le désir et l'espérance que j'ai de mon salut, puisque j'ai un frère si bon et si dévoué, une Mère si tendre et si compatissante, qui s'en occupent ? "
Cette parole que Jésus-Christ a prononcée sur la croix a été le fondement, l'origine du culte de Marie et de la confiance sans borne qu'elle a inspirée au monde catholique. Tous les hommes l'ont honorée, l'ont invoquée comme une Mère. Le soldat Ta priée sous le titre de Notre Dame de la Victoire et lui a demandé de le ramener aux siens après avoir béni ses armes ; le marin éperdu au milieu de la tempête a fait retentir son vaisseau du doux nom de Marie, sa Mère ; il l'a supplié d'étendre ses bras au-dessus des flots de la mer et de le protéger. L'enfant à demandé à cette bonne mère de guider ses premiers pas sur le chemin de
la vie ... Le jeune homme a supplié cette reine de toute pureté de calmer en lui la fièvre brûlante des passions. L'homme fait, désenchanté de ses rêves, le vieillard effrayé de sa tombe sur le bord de laquelle il chancelle ; le riche désabusé, le pauvre désespéré, le captif dans les fers, l'humanité toute entière s'est jetée dans les bras de cette Mère toute puissante et a trouvé dans cet acte d'abandon filial la force qui relève, l'appui qui soutient, le charme qui transforme la frayeur en espérance et les murmures en bénédictions.
Avec quel plaisir ne devons-nous pas mêler nos voix à ces voix innombrables de pontifes et de rois, de justes et de pécheurs, de riches et de pauvres, de vieillards et d'enfants, qui s'élèvent des quatre coins du monde, se mêlent aux concerts des anges et redisent éternellement depuis vingt siècles : " Je vous salue, Marie, Mère de Dieu et des hommes ; je vous salue, ô Jésus mourant et je vous remercie du don que vous nous avez fait par ces sublimes paroles : " mon Fils, voici votre Mère. "
Cette mère, aimons-la donc de tout l'amour dont nous sommes capables. Que son image, son nom, son souvenir, soit toujours présent à notre esprit ; ne cherchons qu'à lui plaire ; soyons persuadés que cette bonne mère nous aime, qu'elle veut notre bonheur, qu'elle est toute-puissante auprès de son divin Fils qui l'a établie notre protectrice, notre avocate, notre refuge. Soyons assurés de l'efficacité de son assistance. Ne cessons d'y avoir recours.
Approchons-nous de cette mère de douleurs quand nous serons dans la peine et elle nous soulagera ; Jésus, son divin Fils, a voulu qu'elle souffrît beaucoup, afin qu'elle put compatir à toutes les afflictions des hommes.
Quand nous éprouverons des désolations spirituelles, des découragements, des ennuis, ayons recours à Marie qui a souffert tant de peines intérieures au pied de la croix, et elle nous consolera.
Quand nous serons soumis à la tentation, allons nous jeter aux pieds de cette mère compatissante ; elle est ferme et inébranlable dans les plus rudes épreuves.
Quand le souvenir de nos péchés nous accablera et que le remords déchirera notre cœur, allons alors confier notre peine à la mère de miséricorde ; elle est le refuge des pécheurs et elle nous fera comprendre que le sang qui a coulé du corps de Jésus en lambeaux est assez pur pour expier nos fautes.
Avons-nous de ces peines cuisantes que nous causent les égarements de personnes qui nous sont chères ? Notre cœur ne trouvera de soulagement qu'auprès d'une mère affligée comme Marie.
Dans toutes nos afflictions prions Marie Mère de douleurs et nos peines seront adoucies ; nous aurons plus de force pour porter notre croix.
Cette Mère, obéissons lui et que veut-elle de nous ? Ecoutonsla nous adresser la recommandation qu'elle faisait aux noces de Cana : " Ce que mon Fils t'a dit, fais-le. "
Ecoutons les pressantes recommandations qu'elle est venue, dans ces derniers temps nous adresser. En donnant la médaille miraculeuse à une de ses servantes, elle lui a suggéré comme oraison jaculatoire de dire souvent ces belles paroles: " O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. " A la Salette, elle laisse échapper de ses yeux de grosses larmes, elle annonce des châtiments, si l'on ne se montre pas plus fidèle à bien servir son divin Fils ; elle signale comme irritant particulièrement la colère de Dieu : le blasphème, la profanation du dimanche, la violation de l'abstinence. A Lourdes, elle apparaît avec un chapelet au bras, le regard levé vers le ciel, et elle dit : " pénitence, priez pour les pécheurs."
Cette Mère, imitons-la. Un saint lui adressait un jour cette prière : " O Marie, montrez que vous êtes notre Mère. " Et une voix lai répondit: " Et vous, montrez que vous êtes mon enfant," La vraie dévotion à Marie consiste à imiter ses vertus.
Puisse cette bonne Mère nous obtenir la grâce de vivre saintement et de mourir pieusement afin d'aller chanter avec elle les louanges de son divin Fils pendant toute l'éternité.
Art. 4. — " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné/' (Matt. 27, 45,).
Après nous avoir donné Marie pour Mère, après ce don suprême de son amour, Jésus sembla s'isoler de la terre. Il se fit autour de lui un affreux silence qui dura près de trois heures. Les gardes ('•pouvantes allaient et venaient au milieu des ténèbres sans mot dire. Immobile devant la croix, le centurion semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond de l'âme de cet étrange supplicié. Jésus, les yeux au ciel offrait pour tous à son Père ses indicibles souffrances, ses ignominies sans nom, le sang qui coulait de ses blessures et la mort qui allait le frapper.
Un moment, son visage s'assombrit, une terrible angoisse lui étreignit le cœur. Il se vit seul. Il y a quarante huit heures à peine, il n'aurait pas paru dans les rues de Jérusalem sans être acclamé de tous ; ses disciples, fiers d'un maître dont le front s'auréolait déjà de la couronne royale, marchaient la tête haute. Aujourd'hui où sont-ils ? Qu'en reste-t-il ? un sur douze ! Il est abandonné ! de ce peuple qu'il a béni, ou plutôt, plut à Dieu qu'ils l'eussent abandonné ! car mieux l'abandon et l'oubli que l'ingratitude, le mépris et l'outrage de ceux pour qui l'on s était dévoué.
Le ciel semble conspirer avec la terre pour laisser Jésus dans le délaissement et l'abandon. Autrefois les anges vinrent, joyeux, chanter autour de sa crèche ; hier encore, au jardin des oliviers, lorsqu'il était dans la défaillance, dans cette effrayante sueur de sang et d'eau, un ange descendit des cieux et le soutint dans ses bras. Mais au Calvaire, il n'y en a pas, et là rien ne le console ; il y est, dans le sens le plus absolu, " l'homme des douleurs," et, selon ! 'expression d'Isaïe, il demeure seul pour fouler le pressoir de la divine justice, pour souffrir tout ce que suppose la malédiction prononcée contre le péché. Il a revêtu cette malédiction comme un vêtement, en prenant la responsabilité de nos misères et par conséquent il en doit subir le châtiment, c'est-à-dire, l'abandon où Dieu laisse justement celui qui l'a d'abord abandonné.
C'est alors que dans un dernier effort, par un dernier instinct,
il souleva son front pesant, il ouvrit ses yeux alourdis, pour chercher en haut, comme un appui suprême, son Père. De ses lèvres expirantes s'échappa ce cri déchirant : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?" Il proclame en face du ciel et de la terre l'isolement dans lequel le laissaient les divines consolations ; il crie à son Père toute l'horreur de sa détresse ; descendue au fond de l'abime, son âme exhale dans un gémissement sa désolation infinie.
Et Dieu reste sourd, sans réponse à la détresse de son Fils. Aussi l'âme sainte de Jésus est percée profondément de ce trait ; elle sent avec une indicible amertume ce délaissement de Dieu qui prodigue à toute la création ses paternelles tendresses. Non, jamais calice ne fut plus amer.
Hier, dans la nuit, en se rendant au Cénacle, au jardin des Oliviers, Jésus avait dit à ses disciples : le temps va venir et il est venu, où vous serez dispersé chacun de votre côté et où vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. Son Père, en ce moment, n'est plus avec lui ; car il se plaint que Dieu l'abandonne. Le Père céleste le permet, par amour pour nous, qu'à cette heure qui est l'heure des ennemis du Christ : " hœcest hora vestra et potestas tenébrarwn," (Luc, xxu, 53) Jésus soit livré sans merci à la pensée de n'être plus protégé par Dieu.
C'est ce vide affreux dont Jésus a voulu sonder l'immensité et ressentir l'horreur. "Tous les autres tourments du Sauveur, dit Bossuet, ne sont qu'un songe et une peinture, en comparaison des douleurs, de l'oppression, de l'angoisse, que souffre l'âme du divin Jésus sous la main de Dieu qui le frappe. Son Père qui, durant le cours de sa vie, s'était plu tant de fois à donner des marques de l'amour qu'il avait pour lui, maintenant le laisse sans aucun secours. "
" Mon Père, dit Jésus, écoutez-moi, mon Père Quoi, ne serais-je plus votre Fils bien aimé ? Autrefois votre cœur s'ouvrait à ma prière ; A mes cris maintenant reste ra-t-il fermé ? "
Jésus est abandonné de Dieu, voilà un fait indéniable ; c'est
lui-même qui l'affirme. Et cet abandon, si dur pour son cœur de fils, le Sauveur l'a accepté, il l'a voulu. Et pourquoi l'a-t-il voulu ? C'est parce qu'il nous aimait et qu'il voulait nous obtenir à chacun la grâce de n'être pas abandonné de Dieu, ni en ce monde ni en l'autre.
Le Seigneur voit jusqu'à la fin du monde ces innombrables malheureux sur le point de mourir dans l'impénitence finale et d'être condamnés à l'abandon de Dieu pour l'éternité dans les cachots de la justice divine. Pour sauver ses enfants de cet irréparable malheur, il subit les épouvantes de la mort des damnés. Cet abandon de Dieu est en quelque sorte la peine du dam. En la souffrant il nous obtient les grâces nécessaires pour n'être pas abandonnés éternellement par Dieu.
Les hommes ont péché ; il était nécessaire que Jésus " tout pénétré de nos péchés, " ressentit le grand châtiment propre du péché : le délaissement.
Les hommes ont abandonné Dieu et il fallait que, portant sur lui tous ces coupables abandons, Jésus en subit le châtiment effroyable qui lui était dû pour une éternité. Terrible peine du talion : abandon pour abandon, délaissement pour délaissement .
Cette peine, Jésus l'a ressentie et il en est mort ; mais c'est précisément cette mort qui nous sauve et c'est à cause de l'atroce délaissement dans lequel agonise ce divin pécheur couvert de nos iniquités, que nous, désormais bénis et pardonnes, nous ne serons pas délaissés.
Et si c'est le dernier coup de la justice, c'est aussi le dernier coup de la bonté. Pendant le délaissement de son Fils, Dieu opère en lui la réconciliation du monde. En même temps qu'il le frappe, il nous épargne ; il le rejette et il nous ouvre les bras ; il le regarde avec colère et il jette sur nous des regards pleins de tendresse.
Remercions notre Père céleste d'avoir fait le sacrifice de son Fils chéri pour le bien spirituel et le salut de nos âmes.
Remercions Jésus, le divin délaissé et notre bien aimé Sauveur, d'avoir consenti de si grand cœur à se priver pour nous de
toutes les consolations qu'il recevait de son Père dans son humanité sainte. Remercions-le pour tous ceux qui ont ressenti les salutaires influences de son délaissement sur la croix ; remercions-le pour toutes les âmes qui sont en ce moment au ciel et qui, grâce à lui. ont l'ineffable joie de penser qu'elle ne seront jamais abandonnés de Dieu ni de lui.
" Le Seigneur a été abandonné, dit saint Cyprien, afin que nous ne le fussions pas; mais que nous puissions obtenir d'être délivrés du péché et de la mort éternelle. Il a supporté cet abandon pour nous montrer combien il nous aime, pour nous manifester sa justice et sa miséricorde et pour gagner notre amour. Enfin il a voulu montrer par son exemple comment nous devons souffrir. Le chemin du ciel est ouvert devant nous, mais il est escarpé et plein de difficultés. Jésus nous y précède, nous laissant ainsi un exemple admirable afin que nous ne nous effrayons pas, mais que nous prenions courage à la suite d'un Dieu souffrant."
Cette plainte que Jésus adressait à son Père, ne peut-il pas la faire retentir au dessus de tout autel, de toute Table de communion, de tout Tabernacle ?
Avant de mourir, il a trouvé le moyen de monter au ciel tout en restant sur la terre. Aujourd'hui, grâce à la sainte Eucharistie il vit au milieu de nous comme il vivait au milieu de ses disciples il y a dix-neuf siècles ; il réside dans nos églises ; il est resté près de nous dans l'espoir d'y être traité avec déférence et amour.
Or, disons-le encore une fois, qui pense à lui, qui le compte parmi les amis qu'on doit visiter tous les jours ? Hélas ! la plupart du temps, l'Hôte royal de nos temples est abandonné, oublié par des milliers d'hommes qu'il a rachetés ; il s'est fait pour lui-même la prison du Tabernacle et ses enfants paient son amour par l'oubli. Lui qui est la béatitude des élus, il appelle et sa voix se perd dans le désert ; il implore et sa prière se dissipe dans le silence ; il se plaint et ses gémissements ne sont pas entendus par ses enfants tout à fait oublieux du divin Captif du Tabernacle !
Tous les matins, le sacrifice de la croix se renouvelle sur nos autels d'une manière non sanglante. La croix n'est plus dressée ; elle est incrustée sur la table de l'autel ; ce n'est plus un bois vulgaire, c'est un lit glorieux composé des sacrés ossements de ceux qui ont confessé par le sang et la mort le nom de Jésus- Christ ; elle n'est plus aussi grande, parce que la victime se réduit, par un miracle à de moindres proportions ; mais c'est bien la même victime, le Christ béni, Fils unique de Dieu et d'une Vierge de la race humaine.
Et un trop grand nombre n'ont cure de venir assister à ce sacrifice. C'est là plus que par tous les autres canaux de la grâce, que Jésus veut appliquer aux âmes les mérites infinis de sa Passion et de sa mort. Et ses autels restent déserts ; peu nombreux sont ceux qui viennent y puiser une augmentation de foi et d'amour.
Tous les jours, Jésus veut se donner en nourriture à ses enfants, les remplir de sa présence et de ses grâces, et un trop grand nombre de chrétiens désertent la table sainte ; ils ne tiennent pas à se livrer sans réserve à l'hôte divin qui veut les posséder et les nourrir de sa vie. Et un grand nombre de ceux qui fréquentent cette table sainte faute de dispositions requises, n'utilisent qu'en partie les fruits abondants de salut que la communion renferme.
Le grand délaissé a raison de se plaindre de l'ingratitude de ceux qui devraient tant l'aimer. Et sa plainte n'est qu'un gémissement de tendresse ; son reproche, la caresse de son cœur qui voudrait attendrir et conquérir ceux de ses enfants.
Art. 5. — " J'ai soif " (Jean, xix, 28).
À l'angoisse de Pâme éprouvée par l'abandon de son Père, vient s'ajouter chez Jésus la torture du corps. Depuis plus de douze heures, il est en proie à toutes les souffrances, sans aucun soulagement, sans aucune nourriture, sans même un instant de repos. Depuis le calice béni de la Cène, rien n'a rafraîchi les lèvres du Sauveur. Il n'est donc pas surprenant que ses lèvres soient desséchées. En ce moment, celui qui est la source des eaux
vives, la fontaine mystérieuse jaillissant jusqu'à la vie éternelle, éprouve une soif dévorante ; le Dieu qui a créé l'immensité des flots n'a pas une goutte d'eau pour tempérer l'ardeur de cette soif ardente.
Lorsqu'un malade sur son lit de mort nous dit : " la soif me brûle, " aussitôt nous courons empressés et, par nos soins affectueux, nous réussissons à rafraîchir ses lèvres brûlantes, nous rendons sa mort plus douce. Si pauvre, si malheureux que soit un homme, il ne s'en trouve pas un à qui ce secours soit refusé.
Eh bien ! au Calvaire, on l'a refusé à Jésus-Christ ; bien plus on a répondu par une dérision amère et par un tourment nouveau à ce mot : " J'ai soif. " Un soldat trempa une éponge dans un vase de vinaigre, la plaça au bout d'un jonc et la lui présenta ; et notre divin Sauveur la pressa sur ses lèvres divines. Ainsi se trouvèrent accomplies ces paroles du Roi-Prophète : " dans ma soif, ils m'ont donné du vinaigre pour breuvage. "(Ps. 68-22).
" Eh quoi, s'écrie saint Augustin, le Dieu de bonté qui nous apporte la fraîcheur de l'eau et la douceur du miel ne reçoit de la main des hommes que du vinaigre pour breuvage ! "
Mais nous ne pénétrerions pas les véritables sentiments du Sauveur et nous méconnaîtrions la grandeur de son amour, si nous ne comprenions pas quelle était sur la croix la soif dont il souffrait le plus. En effet, si dans son corps l'homme peut éprouver la soif, dans son âme il est devenu souvent tourmenté de mille désirs encore plus douloureux.
Les Pères qui ont fait de la sainte Passion l'étude de leur vie, nous apprennent que ces mots tombés des lèvres de Jésus ne doivent pas tant s'appliquer à l'eau fraîche et limpide des fontaines que le Sauveur réclama pour éteindre le feu de la fièvre qui dévorait tous ses membres qu'à un désir beaucoup plus élevé.
Saint Bernard écrit : " que la soif du Seigneur Jésus est le symbole de son brûlant amour pour nous. "
Et saint Augustin met dans la bouche du Sauveur les paroles suivantes : " Sitis mea, salus vestra est, ma soif, c'est votre salut. "
Il dit encore : " Puisqu'en vous Seigneur, la Prophétie s'accomplit, et que toutes les nations vous serviront (Ps. 71), pourquoi avez vous encore soif ? N'êtes vous pas satisfait de tout ce qui vous est donné ? " Mais je comprends, si grand que soit le nombre d'âmes qui sont à vous, jamais vous n'en aurez assez. "
Et saint Laurent Justinien ajoute : " Ce que le Christ disait à la Samaritaine : donnez-moi à boire, il le répète à chacun de nous du haut de la croix quans il s'écrie : J'ai soif. Ce dont il avait soif près du puits, n'était pas l'eau fraîche, mais, comme il l'explique à ses Apôtres, il a soif des âmes. "
Saint Grégoire de Nazianze suggère une autre pensée ; Sitit sitiri Deus, Dieu a soif d'être l'objet de votre soif. "C'est à-dire, il désire d'être désiré ; il aime d'être aimé. Il avait soif près du puits où l'âme de la femme pécheresse commença à être altérée de lui.
La vraie raison pour laquelle Jésus a poussé ce cri : " J'ai soif," c'est donc l'amour de nos âmes ; son désir est surtout un désir ardent. Il voit passer sous ses yeux toutes les âmes des pécheurs ; il voudrait leur rendre la vie qu'il leur mérite par ses souffrances, et partant les sauver. C'est la gloire de son Père qui est en jeu, c'est le bien de ces millions de créatures destinées à la mort dont il s'agit. Aussi son cœur ne peut plus retenir son immense désir et c'est pourquoi il crie au ciel et à la terre : " J^ai soif, " j'ai soif de subir encore plus de tourments et des tourments plus grands s'il le faut, car il n'y a rien, ô homme, que je refuse de supporter pour toi.
Et vous, ô mon Père, donnez-moi des âmes, j'ai soif, je brûle d'amour pour elles. Et si vous trouvez bon que, pour les sauver, je doive souffrir davantage, je suis prêt à recommencer ma passion, à subir une nouvelle agonie, une nouvelle flagellation, à porter une nouvelle couronne d'épines, à monter une seconde fois au Calvaire, à être cloué de nouveau sur la croix. Bien plus, je consens à rester jusqu'à la fin du monde sur cette croix, pourvu qu'aucune âme de mes enfants ne me soit ravie et ne périsse pour l 'éternité.
Ce cri : j'ai soif, est donc le cri du cœur de Jésus consumé du feu de la charité et voulant que nous lui rendions amour pour amour, afin que nous parvenions tous au salut qu'il nous mérite par ses souffrances et par sa mort.
Disons donc à Jésus un vrai merci du cœur pour tant d'amour et apaisons la soif de ce Sauveur bien aimé en lui livrant nos âmes avec toutes leurs facultés.
Il a soif de notre intelligence pour l'éclairer et l'enrichir de toutes les vérités surnaturelles. Que notre plus grand bonheur soit de l'étudier, de méditer ses vertus et surtout son amour.
Il a soif de notre volonté ; il veut qu'elle se conforme en tout à la sienne, que ses préceptes, ses conseils deviennent la règle unique de notre vie.
Il a soif de notre cœur ; il veut que nous l'aimions de préférence à tout ce qui nous est le plus cher. Qu'il soit notre unique Bien-aimé et promettons-lui de ne jamais lui présenter pour le désaltérer le vinaigre de la tiédeur ou peut-être de l'infidélité.
Jésus a la soif des âmes et c'est aux prêtres surtout qu'il demande de l'étancher par leur zèle. C'est lui qui leur a donné tout ce qu'ils ont ; ils ont tout reçu de sa libéralité. Quel est l'intérêt de cet immense capital ? Sa gloire ! Eux que Jésus a fait asseoir chaque jour au banquet de toutes ses libéralités et de ses grâces, eux qui tous les jours se réchauffent au soleil de ses bienfaits, qu'ils soient justes, reconnaissants, qu'ils s'acquittent fidèlement de leur dette d'amour, qu'ils lui donnent des âmes. S'ils veulent réparer les crimes des pécheurs en même temps que leurs propres défaillances, qu'ils étendent son règne d'amour. S'ils veulent encore davantage gagner son cœur, resserrer le lien d'amitié qui les unit à lui et l'obliger à déverser avec plus d'abondance sur eux et sur ceux qui leur sont confiés les effusions de sa miséricorde, qu'ils soient des apôtres de feu, qu'ils donnent à Jésus des âmes en échange de tout ce qu'il fait pour eux ; qu'ils prennent des étincelles de feu dans son cœur divin et qu'ils aillent semer sa flamme, faire qu'il soit aimé d'un immense amour ; qu'ils ne cessent de travailler de toutes leurs forces à faire connaître, aimer et servir ce bon Maître à qui ils se sont consacrés.
Puissent-ils tous dire avec sainte Thérèse, dans toute la sincérité de leur âme : " Je donnerais mille vies pour sauver une âme qui se perd. "Quel océan de grâces Jésus réserve aux véritables apôtres de son amour î Les trésors inépuisables de sa tendresse et de sa toute-puissance leur appartiennent ; qu'ils ne manquent pas d'aller les prendre et les distribuer à tant de pauvres, d'affamés, d'ignorants, d'aveugles, qui n'ont jamais reçu ce que Jésus leur a donné, qui n'ont jamais su ce qu'ils savent sur la bonté de notre divin Sauveur.
Il ne faut pas l'oublier, le prêtre est prêtre pour sauver les âmes et les donner à Jésus qui est mort pour les sauver. Les Docteurs de l'Eglise l'affirment unanimement. Saint Jérôme appelle les prêtres : " Les sauveurs du monde, sacerdotes Dominus mundi esse voluit salvatores. " Saint Prosper leur donne le titre d'intendants de la maison royale de Dieu. " dispensatores regiœ domus." Préserver les âmes de la corruption du monde et les conduire à Dieu, tel est, dit saint Anselme, la fonction du prêtre: " sacerdotis proprium est animam mundo râper e et dare Deo." Il doit être, dit le vénérable Bède, le sei qui préserve les âmes de la corruption des vices.
Jésus-Christ a racheté les âmes au prix de son sang: " Empti enim estis pretio magno ; " (II Cor, vi 2.) Il les a ensuite confiées à la garde de ses prêtres. Malheur donc à moi, dit saint Bernard, si je viens à négliger la garde de ce dépôt, c'est-à-dire, de ces âmes que Jésus-Christ a estimées plus que sa propre vie, puisque pour elles il a versé tout son sang.
Vous savez qu'au témoignage de saint Bernard, une seule âme vaut mieux que l'univers entier ; vous savez que, d'après saint Grégoire de Nazianze, rien ne réjouit autant le cœur de Dieu que la conversion et le salut de l'homme, et saint Jean Chrysostôme affirme que convertir une seule âme, c'est se rendre plus agréable à Dieu que de répandre tous ses biens en aumône ; Saint Clément d'Alexandrie va jusqu'à dire que travailler au salut des âmes est la seule œuvre agréable à Dieu : " Nihil aliud est Domino curœ prœter quant hoc solum opus ut homo salvusfiat"
Vous souvient-il de cette page touchante de nos saints Livres ?
C'était au matin d'une grande bataille. Saùl, avant de combattre les Philistins, avait fait cette proclamation solennelle : " Maudit l'homme qui mangera jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis." Jonathas, fils de Saûl, qui venait de remporter une éclatante victoire, ignorait cette défense. En traversant un bois, il trempa le bout de sa baguette dans un rayon de miel qu'il porta à sa bouche et aussitôt ses yeux fatigués prirent une nouvelle vie. Mais comme le serment du roi avait été violé, Dieu se montra irrité et il garda le silence. Alors Saûl jura que le coupable serait mis à mort. On jeta le sort et le sort tomba sur Jonathas. Saiil ordonna qu'on le mit à mort. Alors il vit un bien touchant spectacle. Tout ce peuple se leva comme un seul homme et dit à Saùl : " Quoi donc, Jonathas mourra, lui qui a procuré le salut à Israël par cette grande victoire ! Cela ne se peut. Vive le Seigneur ! il ne tombera pas un cheveu de sa tête sur la terre puisqu'il a agi avec Dieu aujourd'hui . " Et Jonathas fut sauvé.
Peut-être y a-t-il dans le journal de notre vie, écrit par les anges, quelques pages faites pour nous condamner. Ce qui est certain, c'est que nous ne savons pas si nous sommes dignes d'amour ou de haine. Ce qui est certain également, c'est que, tous nous sommes pécheurs et que si nous prétendons que nous n'avons pas péché, nous nous faisons illusions et " la vérité n'est pas en nous ". dit saint Jean.
Eh bien ! Voulons-nous qu'au moment où nous serons sur le point de paraître devant Dieu, ce qui a eu lieu pour Jonathas se renouvelle pour nous ? Soyons des saints et travaillons à sauver les autres." Les âmes que vous aurez sauvées, dit saint Alphonse, se présenteront devant Jésus-Christ et lui diront: " Seigneur oseriez-vous précipiter en enfer celui qui nous a délivrés de l'enfer ? " " Il n'est pas possible, ajoute le mime docteur, qu'on fasse une mauvaise mort lorsque, durant sa vie, on a consacré ses travaux au salut des âmes. " "Si vous avez sauvé une âme, dit saint Augustin, c'est votre propre âme que vous avez prédestinée. "
De là cette parole de nos Saints Livres : " Mes frères, dit l'Apôtre saint Jacques, si quelqu'un de vous s'égare de la vérité,
et que quelqu'un l'y ramène, il doit savoir que celui qui ramène un pécheur de l'égarement de sa voie, sauvera son âme de la mort et couvrira une multitude de péchés. "
La grâce d'une bonne mort, le ciel par delà le tombeau, voilà donc dans Tordre surnature! les inappréciables avantages du ministère que le prêtre est appelé à faire. Et qui pourra nous dire combien sera grande pendant l'éternité la gloire de celui qui aura été un vrai apôtre durant sa vie ! Voici ce que disent encore les Saintes Ecritures : " Si vous prodiguez votre âme a celui qui a faim, lisons-nous dans les Proverbes, votre lumière se lèvera dans les ténèbres et vos ténèbres seront comme le midi ; et le Seigneur vous donnera le repos sans interruption ; il remplira votre âme de splendeurs. "Et le prophète Daniel assure que celui qui aura contribué à ramener des âmes à Dieu brillera un jour au ciel comme on voit maintenant briller les étoiles du firmament.
Ceux qui délivrent un homme de la mort temporelle méritent une grande récompense ; mais, dit saint Grégoire, combien plus grande sera la récompense de celui qui, délivrant une âme de la mort éternelle, lui procurera une vie qui ne se terminera jamais ! Il aura au ciel autant de couronnes qu'il aura gagné d'âmes à Jésus-Christ.
Continuons donc à travailler à détourner les âmes du chemin de l'enfer et à les diriger vers le ciel pour les donner à Jésus qui a soif de leur salut : travaillons à les faire monter et monter toujours dans les hautes et sereines régions de la sainteté, et nous nous préparerons une magnifique place dans le ciel que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a méritée par la croix.
Art. 6. — " Tout est consommé "
(St Jean, xix, 30).
Jésus est en croix. Dans quelques instants va se terminer le sacrifice de notre réconciliation. Notre divin Sauveur embrasse d'un regard l'ensemble des prophéties qui toutes ont reçu leur accomplissement ; il voit sa mission de Sauveur terminée et il s'écrie :
" Tout est consommé. " "Il ne spécifie rien, fait remarquer saint Laurent Justinien, mais il dit d'une manière définitive qu'il a fait l'œuvre dont son Père l'avait chargé. "
Le calice d'amertume que mon Père m'a présenté, je l'ai bu jusqu'à la lie. Mon sang s'est entièrement répandu pour le salut des hommes par les plaies dont mon corps est couvert. La justice divine est satisfaite. J'ai satisfait amplement pour tous les péchés des hommes ; j'ai payé le prix de leur rançon ; ils sont maintenant réconciliés avec Dieu et désormais les portes du Paradis leur sont ouvertes.
" Tout est consommé." Les figures sont remplies ; les prophéties sont justifiées ; tout ce qui a été révélé du Messie se trouve réalisé ; les éternels décrets, les desseins de Dieu ont reçu leur parfait accomplissement. Le Fils de Dieu est descendu des cieux, Il est né dans un s crèche, il a été chassé en Egypte, il a mené une vie cachée, il a paru dans le monde, il a annoncé le royaume de Dieu, il a été trahi, vendu, accusé injustement, condamné, cruellement crucifié, ainsi que le voulaient les décrets de son Père.
" Tout est consommé " pour notre sanctification. Le Sauveur a fait pour tous les hommes tout ce qu'il pouvait faire ; il leur a laissé ses exemples pour qu'ils les imitent, ses divins enseignements pour qu'ils en fassent la règle de leur vie. Y eut-il sur terre une sorte d'épreuve du corps ou de l'âme qui n'ait pas fait partie de son calice amer ? Y a-t-il une forme de la souffrance du cœur qu'il n'ait pleinement partagée ? Angoisse venant de la trahison ou l'abandon des amis, de leur faiblesse, de leur indifférence, de leur ingratitude ; toute la peine qui peut venir de l'injustice ou de l'hypocrisie ; toute l'agonie qu'on éprouve en voyant souffrir ceux qu'on aime le plus.
" Tout est consommé " : la lumière a lui dans les ténèbres ; la religion fugitive a cessé ; les anciens sacrifices ont fait place au seul sacrifice véritable qui, dans la nouvelle alliance, est agréable à la divinité ; toutes les croyances nécessaires à l'humanité sont révélées ; l'Eglise est fondée pour toute la durée des siècles ; elle est héréditaire des enseignements de son Fondateur, elle fera entendre aux générations qui passent les paroles de vie ;
elle se répandra par toute la terre pour y faire germer et développer les plus héroïques vertus. A Jésus la gloire de cette grande destruction païenne, à lui la gloire de ces temples abattus, de ces idoles écroulées.
" Tout est consommé ". Pars donc, ô mon Jésus, s'écrie le Bienheureux Thomas de Jésus ; puisque tu le veux, pars ; repose-toi désormais de tes travaux, termine le temps de ton exil ; va et donne le paradis au bon larron ; accueille-le comme les prémices des pécheurs convertis. Descends dans les limbes, ô Consolateur divin ! Brise leurs portes, éclaire leurs ténèbres, montre-toi aux saints patriarches, qui depuis tant de siècles soupirent après toi, assouvis leurs désirs ardents et que ta présence leur donne la félicité. Que ta mort vainque les terreurs de la nôtre, afin que désormais elle nous devienne douce, puisque c'est par elle que nous arriverons à toi. Pars, ô Roi de gloire, ouvre le chemin qui, jusqu'à ce jour, a été inconnu, inaccessible et fermé aux hommes ; et reviens ensuite vivant, glorieux, immortel, plein de douceur et d'amour. "
A ces pensées, quels sentiments de reconnaissance doivent animer nos cœurs. Quel idéal à réaliser nous est montré dans cette vie du Sauveur ! En entrant dans le monde, Jésus avait promis à son Père de faire sa volonté ; en quittant la terre, il a la satisfaction de pouvoir dire qu'il a entièrement accompli sa promesse : " Quœ placita sunt eifacio semper. "
Puissions-nous vivre toujours de manière à ce que, lorsque nous serons sur le point de mourir, nous soyons en état de dire comme Jésus : " Consummatum est, tout est consommé ; " mes peines sont finies, mes épreuves touchent à leurs termes. Il m'a fallu bien des efforts, il est vrai, pour être humble, obéissant, mortifié, fidèle à mes devoirs ; mais il ne me reste de mes peines qu'un souvenir qui me console ; Dieu, j'en ai la confiance, m'a préparé un trône de gloire dans l'héritage céleste réservé à ses enfants, je vais maintenant jouir de la vue de mon Dieu qui m'a créé et racheté ; je vais jouir de la présence de celui que j'ai aimé et servi de mon mieux sur la terre ; je vais être réuni à
Marie, ma douce et tendre Mère, et chanter, avec les Anges et les Saints, l'hymne éternel de la reconnaissance.
Qu'elle est belle la mort de ceux qui ont aimé Jésus ! Parmi les -innombrables exemples qui en existent, choisissons-en un. Lorsque saint Jérôme, couché sur son lit de mort en attendant sa fin prochaine, vit entrer ses amis et ses élèves qui voulaient une dernière fois l'entourer des témoignages de leur tendresse, il leur dit : " Mes amis, m'apportez-vous la nouvelle de mon départ ? Que Dieu vous récompense pour ce joyeux message ! Prenez part à ma joie ! Soyez témoins de mon bonheur î Voyez, il est venu l'instant précieux qui va me délivrer pour toujours. O heure bienheureuse de la mort, ô doux et calme sommeil des justes, viens clore ma paupière ! O mort que tu es belle et combien tu me plais ! Pourquoi différer encore ? Viens, je t'attends. Que les hommes ont tort de se faire de toi une image si hideuse î Ce n'est que pour les impies que tu es effroyable. Depuis que Jésus, mon Sauveur, t'a aimée, tu plais même au milieu des plaies et des tortures les plus épouvantables, parce qu'en tout temps se tient à tes cotés l'espérance d'une éternelle félicité. Aimez Jésusr, Christ, mes amis. Veillez et priez, et vous expérimenterez combien il est doux de mourir quand on a su vivre dans la justice et la sainteté. " A ces mots, le saint expira, s'endormant tranquillement en Dieu.
Que nous serions heureux à notre dernière heure si ces sentiments pouvaient être les nôtres !
Art. 7. — " Mon Père Je remets mon âme entre vos mains V
(Luc, 18-48).
Tout est consommé ; Jésus n'a plus qu'à mourir pour mettre le dernier sceau aux prophéties qui ont annoncé sa mort comme le moyen final de notre Rédemption. Comme la lampe qui, au moment de s'éteindre, semble se ranimer et jette un dernier éclat plus lumineux et plus beau, comme le cygne qui, au moment de mourir, chante, dit-on, d'une voix plus mélodieuse, ainsi notre divin Sauveur agonisant semble retrouver sa force et toute sa
majesté. Il lève la tête, tient les yeux fixés sur le ciel et d'une voix éclatante il annonce au monde qu'il quitte la vie. Il prononce cette parole : " Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. "
Cette parole proférée d'une voix forte par un agonisant, exténué de souffrances, montre bien que ce n'est pas la faiblesse qui le fait mourir, mais sa propre volonté. Il ne meurt pas par nécessité mais de son plein gré. Rien n'est capable d'enlever la vie à l'Auteur de la vie. Maître absolu, il en dispose selon son bon plaisir. Cela s'accorde du reste avec ce qu'il avait déclaré d'avance, à savoir, qu'il donnait volontairement sa vie pour ses brebis et ne cédait nullement à la malice de ses ennemis. " Je donne ma vie pour mes brebis . . . Personne ne me l'arrache, mais je la donne de moi-même. (Jean x,-15)
Jésus s'adresse à son Père. Il ne lui dit pas comme précédemment : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous délaissé ? " Ce n'est plus en victime qu'il lève les yeux vers le ciel, puisque la justice divine est désormais satisfaite ; mais en Dieu qui va reprendre sa place au sein de la divinité. Il dit avec la plus grande assurance : " Mon Père, " nom plein de tendresse et d'amour.
" Je remets " expression de confiance et de filial amour.
Mais ce n'est pas seulement son âme que Jésus recommande à son Père, mais encore les âmes de tous ceux qui, par la grâce, sont ses membres et vivent de sa vie. Quand un père qui aime ses enfants va mourir, il sent l'amertume de la mort avec beaucoup plus d'intensité, s'il sait qu'il les laisse au milieu d'ennemis prêts à tirer parti de leur faiblesse et de leur abandon. Notre divin Sauveur n'ignore pas qu'il laisse son troupeau comme des agneaux parmi les loups et que Satan travaillera nuit et jour à se venger de lui en persécutant ses disciples. Aussi il confie à la garde de son Père les âmes de tous ses enfants, il les lui remet entre les mains. Dieu qui est tenu de l'exaucer les comblera de ses faveurs et, grâce à cette prière, elles iront un jour se reposer non plus dans le sein d'Abraham, mais dans les mains, sur le cœur de leur Père céleste.
Cette parole est pour nous un utile enseignement.
Elle nous enseigne que la mort n'est pas une destruction, mais seulement une séparation de l'âme d'avec le corps, que notre âme, venant de Dieu, doit retourner à Dieu, que l'acceptation de la mort est véritablement un acte d'adoration par lequel nous reconnaissons Dieu comme le Souverain Seigneur de toutes choses, comme notre principe et notre fin, comme celui de qui nous avons reçu notre âme et à qui nous devons la rendre.
Elle nous fait comprendre que la mort, loin d'être à redouter n'est en réalité que l'heureux moment où le chrétien fidèle, remettant son âme à Dieu retourne vers son Père et se jette avec amour et pour jamais dans ses bras miséricordieux.
En disant cette parole à son Père, Jésus veut nous apprendre comment nous devons vivre et surtout comment nous devons mourir. Comme une tendre mère apprend à son enfant la manière de parler à son père, ainsi notre bon Sauveur nous enseigne le langage de la confiance et de l'amour avec lequel nous devons invoquer notre Père céleste et abandonner notre âme entre ses mains.
Cette parole, méditons-la, redisons-la souvent avec Jésus. Aucune autre ne saurait être plus agréable à son Père. Redisons-la chaque soir avant de prendre notre sommeil, image si frappant de la mort ; disons-la alors avec un cœur plein de foi et d'espérance, en remettant notre âme entre ses mains divines, en lui offrant la dernière pensée de notre esprit et le dernier battement de notre cœur.
Il faudra nous en souvenir surtout au dernier jour, quand le Maître viendra nous appeler à lui et nous redemander les talents confiés. Souhaitons de pouvoir la dire dans la pleine connaissance de nous-mêmes, en toute conscience et sérénité. Souhaitons que des lèvres amies nous en suggèrent à plusieurs reprises la douce et apaisante pensée. Souhaitons qu'on nous répète alors, d'une voix autorisée et convaincue, les miséricordieux enseignements de l'Evangile, et que cette phrase balbutiée jusqu'à la fin, soit en même temps notre adieu à ce monde et notre premier mot dans l'autre vie.
Disons avec le Vénérable Bède : " Jésus, donnez-moi, quand arrivera le terme de ma vie, de pouvoir dire avec confiance : " Père, je remets mon âme entre vos mains " Vous qui avez fixé le terme de ma vie, donnez-moi de pouvoir redire après vous la parole que vous avez dite quand vous avez voulu exprimer que le terme de vos labeurs était arrivé : tout est consommé ; que j'aie le bonheur de vous entendre dire : Viens à moi, ô âme bien-aimée, car j'ai décidé de mettre un terme à tous tes labeurs et de t'amener avec les saints pour goûter les délices du banquet éternel. "
Jésus est mort ! Mais grand Dieu, quel est celui qui est mort ? C'est l'auteur de la vie, le Fils unique de Dieu, le maître de l'univers ! O mort qui jette dans la stupeur le ciel et *a nature ! Un Dieu meurt pour ses créatures : ô charité infinie ! Un Dieu s'immole tout entier, il sacrifie ses délices, son honneur, son sang, sa vie, pour qui ? Pour des créatures ingrates ! Il expire dans un abîme de souffrance et d'humiliations pour expier nos fautes !
O mon âme, lève les yeux et regarde cet homme crucifié ; vois ce divin agneau immolé sur cet autel de douleur. Songe qu'il est le Fils bien-aimé du Père Eternel et qu'il est mort pour l'amour de toi. Vois comme il a les bras étendus pour te recevoir, la tête inclinée pour te donner le baiser de paix, le côté ouvert pour te donner entrée dans son cœur ! Que dis-tu ? Mérite-t-il d'être aimé un Dieu si bon et si aimant ? Entends-tu ce que ton Seigneur te dit du haut de cette croix ? Mon enfant, vois, dans le monde entier si quelqu'un t'aime plus que moi qui suis ton Dieu.
Ah ! mon Dieu et mon Créateur, vous êtes donc mort et mort du supplice le plus infâme et le plus douloureux. Et pourquoi ? Pour obtenir mon amour ! Mais quel amour d'une Créature sera jamais capable de compenser l'amour de son Créateur mort pour elle ? O mon Adorable Jésus, ô amour de mon âme, comment pourrais-je encore vous oublier ? Comment pourraisje aimer autre chose que vous, après vous avoir vu mourir de douleur sur cette croix pour expier mes péchés et me sauvTer ?
Comment pourrais-je vous voir mort et suspendu à ce bois et ne pas vous aimer de toutes mes forces ? Puis-je penser que mes fautes vous ont réduit à cette extrémité, et ne pas pleurer sans cesse avec la plus vive douleur les offenses que je vous ai faites ?
O mon âme, comprends quelle est ta dette immense, Quel tribut de ta part peut payer tant d'amour ? L'amour veut de l'amour ; que ta reconnaissance Pour ce Dieu Rédempteur grandisse chaque jour.
Il se livre pour toi. Donc, que ton cœur se livre A son cœur, à sa grâce et à sa volonté. Il t'appelle, il t'attend, hâte-toi de le suivre Dans les abaissements de son humilité.
Sois doux comme lui sous la main qui t'immole ; Répète son Fiat en acceptant ta croix, Il pardonne toujours. A sa divine école Apprends à pardonner septante fois sept fois.
Il est le Saint des Saints. Il veut que tu l'imites, Retraçant chaque jour ses aimables vertus ; Et lui te couvrira de ses divins mérites Pour que Dieu puisse en toi voir un autre Jésus.
Ainsi tu deviendras l'objet des complaisances Et du Père et du Fils et de l'Esprit d'amour ; Jésus s'estimera payé de ses souffrances Et te préparera ta place en son séjour.
Demandons donc souvent à Jésus, mort par amour pour nous, d'envahir, de dévorer nos cœurs dans un brasier d'amour, de rendre nos âmes toutes de feu pour que nous n'aimions plus que lui seul. Lui qui est Dieu, il est mort pour conquérir nos cœurs ; n'allons pas éparpiller sur des êtres inférieurs nos trésors de charité et notre puissance d'aimer. A ce Dieu d'amour, donnons la place souveraine dans nos cœurs ; aimons-le dans les âmes qui nous sont chères et, pour lui plaire, entourons-les d'un dévouement sans bornes et d'une vive dilection.
Rendons toujours à la croix du Sauveur le culte qui lui est dû Ayons un crucifix dans notre chambre et portons-en toujours un sur nous. Les personnes pieuses, fidèles à cette pratique, ont encore celle de presser de temps en temps sur leur poitrine l'image de leur Sauveur, de la baiser en certaines occasions, selon l'inspiration d'en-haut, mais surtout le matin au réveil, le soir avant de s'endormir et dans les tentations.
Dans notre travail, comme dans notre prière, jetons quelquefois sur notre crucifix un tendre et respectueux regard ; Jésus assurément nous regardera aussi avec confiance et nous enverra quelques nouvelles faveurs.
Le souvenir de nos fautes nous remplit-il de trouble et de crainte ? Interrogeons le crucifix ; une voix secrète nous dira : Rassure-toi mon enfant, jette tes péchés dans mon sang et je les effacerai. Il nous dira de même dans la tentation : Mon enfant, entre dans la plaie de mon côté et cache-toi dans la plaie de mon cœur, tu y seras en sûreté.
Et puis dans les peines, dans les travaux, dans les humiliations quelle consolation, quel courage, quelle douceur et quelle patience ne nous donnera pas le crucifix. Tout cela, nous dira intérieurement Jésus, je l'ai souffert avant toi et pour toi d'une manière infinie ; le disciple est-il au-dessus du Maître ? Et alors nous lui répondrons avec résignation et avec joie : O mon Dieu que votre volonté soit faite. Mais c'est au moment de la mort que le Crucifix nous sera précieux. Nous le baiserons mille fois avec confiance et amour comme l'arme victorieuse de nos derniers combats, comme le gage assuré de la couronne éternelle.
Ce n'est donc pas sans motif que saint François de Sales nomme le crucifix " le vrai livre du chrétien. " J'en appelle à vous, Docteurs de l'Eglise s'écrie-t-il, à vous saint Augustin, saint Bernard, qui nourrissiez vos âmes dans les plaies du Sauveur ; à vous, angélique saint Thomas qui n'avez rien écrit qu'après avoir pris connaissance de Jésus crucifié. "
Ce grand saint ne cessait de recommander de porter toujours la croix sur soi, de la baiser souvent avec amour, de la regarder
avec respect et tendresse, en lui disant : " G Jésus, le Bien-Aimé de mon âme, souffrez que je vous serre sur mon sein comme un bouquet de myrrhe. Je vous promets que ma bouche, qui est heureuse de baiser votre sainte croix, s'abstiendra désormais de médisance, de murmure, de toute parole qui pourrait vous déplaire ; que mes yeux qui voient couler votre sang et vos larmes pour mes péchés, ne regarderont plus les vanités du monde, ni rien de ce qui expose à vous offenser ; que mes oreilles qui écoutent avec tant de consolation les sept paroles prononcées par vous sur la croix ne prendront plus plaisir aux vaines louanges, aux conversations inutiles, aux paroles qui blessent le prochain ; que mon esprit, après avoir étudié avec tant de goût le mystère de la croix, ne s'ouvrira plus aux pensées et imaginations vaines et mauvaises ; que ma volonté, soumise aux lois de la croix et à l'amour de Jésus crucifié, n'aura plus que charité pour mes frères ; qu'enfin rien n'entrera dans mon cœur ou n'en sortira qu'avec la permission de la sainte croix, dont je tracerai sur moi, avec vénération, le signe sacré à mon coucher et à mon lever, et parmi toutes les angoisses de la vie. "
Saint Paul de la croix avait toujours le crucifix sous les yeux lorsqu'il était dans sa chambre. Il le portait sur sa poitrine, chaque fois qu'il sortait de la maison afin de l'avoir présent à l'esprit/' Lorsque vous êtes seul, disait-il, prenez en main votre crucifix ; baisez ses plaies avec grand amour ; priez-le de vous faire un petit sermon. Ecoutez ensuite ce que vous disent les épines, les clous, le sang divin. "
Saint Alphonse de Liguori voulut que dans toutes les cellules de ses religieux, il y eut une image du crucifix, sur lequel il leur recommandait de porter fréquemment leurs regards et leurs pensées. Il fit peindre sur toile un grand crucifix tout couvert de plaies sanglantes, et ordonna de l'exposer aux yeux du peuple, dans les Missions.
" C'est dans le crucifix, dit Bossuet, que Jésus-Christ, étendant les bras, nous ouvre le livre sanglant dans lequel nous pouvons apprendre tout l'ordre des secrets de Dieu, toute l'économie du salut des hommes, la règle fixe et invariable pour former tous nos
jugements, la direction sûre et infaillible pour conduire nos mœurs, en un mot, un mystérieux abrégé de l'Evangile et de toute la théologie chrétienne. O croix, que vous nous donnez de grandes leçons ! O mon crucifix, que vous répandez de vives lumières ! "
Une nuit que sainte Marguerite de Cortone priait au pied de son crucifix, Jésus souffrant lui apparut, couvert de plaies, et lui dit : " Pendant que tu te mets en esprit au pied de ma croix, la grâce tombe sur ton âme, avec autant d'abondance que mon sang découlait de mes plaies, quand j'agonisais sur le Calvaire. Plus tu t'appliqueras à me contempler dans ce supplice, plus mes faveurs abonderont en toi. "
Faisons souvent avec foi et dévotion le signe de la croix qui nous a été enseigné par les Apôtres et aux Apôtres par Jésus- Christ lui-même.
Les chrétiens aujourd'hui font rarement et ne font pas assez bien le signe de la croix. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, nous sommes aux antipodes de nos aïeux, les chrétiens de la primitive Eglise. Eux faisaient le signe de la croix ; ils le faisaient bien : ils le faisaient souvent.
En Orient comme en Occident, à Jérusalem, à Athènes, à Rome, les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, les riches et les pauvres, les prêtres et les simples fidèles, toutes les classes de la société observaient religieusement cet usage traditionnel. Tous les Pères de l'Eglise, témoins oculaires, en font foi, tous les historiens le constatent.
Voici ce que dit Tertulien : " A chaque mouvement, à chaque pas, en entrant et en sortant, en nous habillant, en nous mettant à table, en allumant les flambeaux, en nous asseyant, quoique nous fassions, où que nous allions, nous marquons notre front du signe de la croix. "
" Nous devons faire le signe de la croix à chaque action du
jour, écrit saint Ambroise, Omne diei opus in signofacere Salvatoris. "
" Sens-tu ton cœur s'enflammer, dit saint Jean Chrysostôme ? Fais le signe de la croix sur ta poitrine et à l'instant la colère se dissipera comme la fumée. "
Et saint Augustin : " Votre ennemi tente-t-il de vous barrer la route et de vous empêcher d'avancer ? Faites le signe de la croix et il sera vaincu. "
" Quel est l'homme assez maître de ses pensées pour ne jamais en éprouver d'impures, dit saint Bernard ? Mais il faut sur le champ réprimer leurs attaques, afin de vaincre l'ennemi là où il espérait triompher. L'infaillible moyen de réussir est de faire le signe de la croix. " Et saint Pierre Damien disait : " Si vous sentez une mauvaise pensée naître dans votre esprit, faites aussitôt le signe de la croix et soyez certain qu'elle disparaîtra. "
Ecoutons le chantre des martyrs, Prudence, qui connut tout à la fois les détails de leur triomphe et le secret de leurs victoires : " Lorsqu'à l'invitation du sommeil tu gagnes ton chaste toit, fais le signe de la croix. La croix te préservera de tout péché ; devant elle fuiront les puissances des ténèbres ; l'âme sanctifiée par ce signe ne saurait vaciller. "
L'historien de saint Louis, le sire de Joinville, nous a laissé ce témoignage : " A la table, au conseil, au combat, en toutes actions, le Roi commençait toujours par le signe de la croix. "
Pourquoi ne reviendrions-nous pas à la pratique de nos Pères ? Ils ne se croyaient pas en sûreté, même un instant, même dans les actions les plus ordinaires de la vie, s'ils n'étaient protégés par le signe salutaire. Sommes-nous plus forts qu'eux ? Nos tentations sont-elles moins nombreuses et moins vives, nos dangers moins pressants, nos obligations moins grandes ?
Imitons-les en faisant souvent et pieusement cet acte de dévotion, nous nous rendrons ainsi invulnérables aux attaques du démon et nous attirerons sur nous les bénédictions du ciel.
Il est certain que le signe de la croix, fait avec foi et piété, a le pouvoir de chasser les démons et d'opérer des miracles. Les écrits des Pères de l'Eglise ne laissent là-dessus aucun doute.
On lit dans la vie de saint Benoît que des méchants dans l'orgueil et les vices ne pouvaient souffrir la vertu et la sainte fermeté du serviteur de Dieu, résolurent de se défaire de lui. Dans cette vue, ils mirent du poison dans du vin et lui présentèrent le verre afin qu'il en bût. Fidèle à la pratique de tous les vrais chrétiens qui ne prennent jamais leur nourriture sans la bénir et rendre grâces, Benoît fit le signe de la croix sur le verre qui se brisa en morceaux.
Saint Antoine, retiré dans le fond du désert, éprouvait souvent de la part du démon de rudes attaques. Pour le mettre en fuite, il se contentait de faire le signe de la croix. Instruisant ses disciples des moyens les plus efficaces pour repousser les tentations du démon, il leur disait : " Croyez-moi, Satan redoute les prières, les jeûnes, la pauvreté volontaire, la miséricorde et l'humilité, mais surtout l'amour ardent pour Jésus. Le signe de la croix suffit pour le désarmer et le mettre en fuite. "
Dans une société assez nombreuse, une personne n'avait pas osé faire le signe de la croix en présence d'un étranger, avant une action où il est d'usage de le faire. Un prêtre s'en étant aperçu, le fit rougir de sa lâcheté et de son peu d'amour pour Jésus-Christ. Quoi ! lui dit-il, Jésus n'a pas rougi de mourir sur la croix pour vous racheter et vous rougissez de former sur vous le signe auguste de votre Rédemption ! Prenez-y garde, si vous rougissez de Jésus devant les hommes, il rougira lui-même de vous devant son Père.
Surtout faisons souvent le chemin de la croix qui est l'école des plus graves et des plus hauts enseignements, l'école des devoirs que nous avons à remplir, le cours le plus complet de toutes les vertus évangéliques, avec ce singulier avantage que là le Maître qui nous instruit est en même temps notre modèle et que
nous ne recevons pas de sa bouche une leçon qu'il ne sanctionne et ne persuade par l'autorité de son exemple.
Estimons le chemin de la croix ; ayons à cœur d'en parcourir les stations. Faisons-le souvent. Si nous avons du temps libre, méditons plus longuement ; si nous ne disposons que de quelques instants, contentons-nous à chaque station d'un regard plein d'amour et de tendresse sur les souffrances du Sauveur. Faisonsle pieusement ; empruntons à Simon de Cyrène, à sainte Véronique, aux filles de Jérusalem, à Joseph d'Arimathie, à Nicodème, leurs sentiments ; ouvrons nos âmes à la contrition comme Marie Madeleine, à la charité comme l'apôtre saint Jean, pénétrons-nous surtout de la vive compassion de la Très Sainte Vierge ; disons souvent à Jésus :
Je viens de m'attarder, Seigneur, dans l'oratoire ; 0 Christ ! j'ai contemplé ton front grave et serein Ta lèvre qui bénit, ton regard souverain Qui pénètre mon âme et ravit ma mémoire.
Sublime ainsi qu'un Dieu, chez Pilate, au Prétoire, Puis faible comme un homme aux détours du chemin, Je t'ai vu, par trois fois, chanceler et soudain Tomber sous le fardeau du Bois expiatoire.
J'ai reconnu ta Mère en sa douleur mystique Le doux Cyrénéen, et Jean et Véronique, Sur l'ivoire terni des pieux médaillons.
Et je t'ai vu mourir dans l'Ombre du Calvaire ; Ton cœur a transpercé mon cœur de ses rayons : J'ai compris ton Amour et sondé ma misère. "
Faisons tous nos efforts pour que les fidèles qui nous sont confiés s'affectionnent à une si sainte pratique. Le Chemin de la croix est un livre abordable à tous.
Sur le chemin de la croix, l'ignorant apprend les principaux mystères de notre sainte religion ; il lit sans peine l'histoire de notre rédemption, le prix de son âmé, la laideur du péché, la bonté et la justice de Dieu.
Là, le savant pourra apprendre la leçon si oubliée dans notre siècle matériel et égoïste, la nécessité de l'humilité, du dévouement, de l'esprit de sacrifice et d'immolation. Qu'il se rappelle que de grands savants trouvaient d'utiles lumières en se donnant à ce pieux exercice. Saint Boftaventure disait puiser toute sa science au pied du crucifix ; saint François de Sales appelait l'image représentant le drame du Calvaire la bibliothèque de ses pensées ; saint Paul protestait, en se glorifiant, de ne savoir autre chose que Jésus crucifié.
Là; le pécheur comprendra la gravité de ses fautes et sentira le besoin de les regretter, de les réparer. Quel regret amer de l'innocence perdue doit faire naître dans l'âme infidèle la contemplation de ces scènes déchirantes ! Comment aimer le péché, comment y persévérer, ou plutôt comment ne pas le haïr, le pleurer, le rejeter avec horreur loin de soi, quand on voit qu'il a été la cause et l'instrument de tant d'ignominies et de tant de souffrances ?
C'est une chose difficile pour l'homme que de se vaincre lui même, de se résigner à souffrir, de supporter l'humiliation, la contradiction, les grandes épreuves de la vie. 11 le faut pourtant. Eh bien, si l'homme va chercher l'exemple et la force aux pieds de Jésus crucifié, ce qui lui était difficile lui deviendra supportable, puis doux et facile.
Qu'il se jette à genoux devant cet Homme-Dieu, si justement appelé l'homme des douleurs ; qu'il contemple ce front ensanglanté par la couronne d'épines, ces pieds et ces mains percés de clous, ce côté d'où jaillissent Peau et le sang, et que, touché par le spectacle de tant de souffrances endurées par lui, il pleure et renonce à ses péchés, qu'il étende ses bras vers le ciel et qu'il implore le secours dont il a besoin pour marcher à son tour dans la voie de la croix. Il est impossible de considérer l'Homme-Dieu mourant pour nous, sans consentir à partager ses angoisses. Il est impossible de fixer les yeux sur cette bouche qui tant de fois s'est ouverte pour guérir, consoler ou instruire, sans se rappeler les paroles qu'elle prononça si souvent en présence des foules : " Que celui-là qui veut venir après moi prenne sa croix et qu'il me suive.
Les âmes ferventes ne peuvent trouver de méthode plus courte et plus sûre pour avancer dans la vertu et pour se rendre conformes à l'usage du Fils de Dieu, que d'étudier ce divin Rédempteur dans la voie du Calvaire. " Inspice et fac secundum exemplum quod tibi in monte monstratum est." (Exod. 25)
Que d'âmes affligées ont commencé le Chemin de la croix dans la tristesse, allant et pleurant de station en station, jetant au pied de chaque station la semence de leur prière et de leurs larmes qui sont retournées ensuite à leur maison, à leurs travaux, à leurs tribulations de chaque jour, avec une joie pleine de triomphe, emportant dans leur sein une ample moisson de résignation et d'espérance! " Euntes ibant et flebant miltentes semina sua ; venientes autem vendent cum exultalione, portantes manipulos suos." (Ps. 12b)
A ceux qui s'étonneraient de voir que nous plaçons des trésors de consolations dans des scènes pleines de douleurs, nous n'avons qu'à rappeler les paroles du Christ : " Vous qu'éprouve la souffrance, a-t-il dit, et qui portez des fardeaux pesants, si vous voulez être rafraichis et trouver le repos, cet apaisement que cherche votre âme, marchez à la suite de Jésus-Christ, dans la voie de sa croix." (Matt. xi., 28) Lui qui dans ses amertumes n'a pas eu de consolations pour lui-même, en a d'infinies pour chacune de nos blessures. "Qui que vous soyez qui passez par la voie des pleurs, dit-il, considérez et voyez s'il est une douleur pareille à celle de notre Sauveur. "
Le motif qui doit faire le plus d'impression sur nous et sur tous les fidèles, c'est que cette dévotion plaît infiniment au cœur de Jésus. Il désire tant nous voir compatir à ses peines qu'il nous commande en mille manières de lui rendre ce devoir si juste de notre reconnaissance. L'Ancien Testament est rempli de textes les plus touchants pour nous engager à repasser souvent dans notre mémoire les humiliations et les souffrances du Messie. Dans le Nouveau Testament, saint Pierre, saint Paul et les autres Apôtres nous prêchent par leurs exemples et dans tous leurs écrits la nécessité de penser à la Passion de notre divin Sauveur et et d'en méditer le mystère . . . Enfin Jésus-Christ lui-même, notre divin modèle s'occupait sans cesse des maux qu'il devait endurer
pour nous et il en faisait le sujet le plus ordinaire de ses entretiens. Combien de fois n'a-t-il pas prédit à ses disciples ce qu'il devait souffrir à Jérusalem ? Et dans cette mer de douleurs où il se vit plongé aux approches de sa mort, quel tendre reproche ne fit-il pas à ses apôtres de ce qu'ils n'avaient pas le courage de partager avec lui les angoisses de son agonie ! Dans la transfiguration même, au milieu de sa gloire, il ne conversa avec Moïse et Elie que sur les tourments de sa Passion : " dicebant excessum ejus quem complexuruserat in Jérusalem. " (Luc ix-31)
Et quelle satisfaction ne procurons-nous pas aussi par là au cœur de Marie, qui méditait continuellement sur les souffrances de son cher fils, à ce cœur si compatissant aux souffrances de Jésus qui se les appropriait toutes et qui fut percé d'autant de glaives qu'il y eut d'instruments qui servirent à sa passion ; à ce cœur qui invite si tendrement les chrétiens à unir leurs larmes à celles de leur Mère et qui se plaint amèrement de notre indifférence et du peu de soin que nous avons de pleurer, à son exemple, les maux incompréhensibles que le Sauveur a souffert pour l'amour des hommes : " posnerunt me desolatam, totâ die mœrore confedam ; "enfin à ce cœur si généreux à l'égard de ceux qui l'imitent dans sa dévotion au Chemin royal de la croix, qui leur obtient du ciel la grâce de participer aux consolations ineffables qu'il goûtait dans ce saint exercice, consolations qui, au sentiment d'un saint Père, surpassent infiniment toutes les voluptés du monde.
Cet exercice de piété nous enrichit aussi d'indulgences nombreuses et précieuses que nous pouvons gagner non seulement pour nous et pour satisfaire pour nos propres péchés, mais encore en faveur des pauvres trépassés qui nous sont unis par tant de liens.
Il nous enrichit enfin de tous les biens : " venerunt mihi omnia bona pariter cum illâ (Prov. vu -11); car il est impossible de trouver une prière plus recueillante et plus puissante sur le cœur de Jésus que le Chemin de la croix où on représente à Dieu pour l'implorer les souffrances et les supplications mêmes de son Fils bien-aimé.
Nous embrasserons donc avec amour une dévotion que tant de titres recommandent à notre estime et aux empressements de notre zèle. Nous la pratiquerons, nous la ferons pratiquer par ceux dont nous avons charge, cette Voie sacrée si vénérable par l'antiquité et la sainteté de son origine, si grande par les souvenirs de gloire qu 'elle réveille, si précieuse par les grâces qui l'accompagnent et les privilèges dont elle est enrichie. Nous la fréquenterons dans la compagnie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sa divine Mère, de ses fervents disciples, avec tant d'illustres et fervents personnages qui y sont entrés avant nous. Nous ferons de ce pieux exercice notre dévotion de prédilection et nous tâcherons de porter les autres, a profiter aussi d'un si précieux trésor.
Adressons-nous quelquefois les questions suivantes :
Quel est celui qui souffre et pour qui souffre-t-il ? C'est le Créateur pour ses créatures, le roi pour ses sujets, le Maître pour ses esclaves, l'Eternel et le Tout Puissant pour des êtres d'un jour. Ajoutons que c'est l'innocent qui souffre et meurt pour les coupables, le Saint pour les pécheurs, et celui qui est offensé pour ceux qui ont commis l'outrage.
Que souffre l'Homme-Dieu ? Des peines universelles (huis son âme et dans son corps. Ses peines intérieures sont si grandes qu'il s'écrie, du haut de la croix, en se tournant vers son Père : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Quant à son corps, il n'est aucune partie qui n'ait sa douleur.
Comment souffre-t-il ? Avec une douceur, une patience qui ravit les esprits célestes et aussi avec un amour infini pour son Père et pour nous.
Afin de retirer des fruits abondants du Chemin de la Croix, il faut se rappeler fréquemment deux vérités bien touchantes : la première, que chaque homme a causé par ses péchés les souffrances et la mort de Notre-Seigneur. Oui, ses vrais bourreaux ont été nos dérèglements ; chacun de nos péchés lui a donné un coup mortel. Puis la seconde vérité dont il faut bien se pénétrer, c'est que Notre-Seigneur, en même temps qu'il a souffert pour tous les hommes, a considéré chacun de nous en particulier. Son
amour a été si grand que, de l'avis de tous les saints, quand il n'y aurait eu dans tout le genre humain qu'un seul coupable, il aurait souffert pour lui seul tout ce qu'il a souffert pour tous les hommes.
Répétons donc ces consolantes paroles : Jésus-Christ m'a aimé et il est mort pour moi ; c'est pour moi qu'il a été condamné à mort, qu'il a porté l'instrument de son supplice jusqu'au sommet du Calvaire, qu'il a été rassasié d'opprobres. Oui, alors il pensait à moi ; j'étais dans son cœur adorable ; il m'a aimé d'un amour aussi vif, aussi fort, aussi tendre, que si j'avais dû être seul au monde. Ce qu'il a donné aux autres hommes ne m'a privé ni d'une pensée de son esprit, ni d'une affection de son amour.
Après avoir médité sur la Passion de Jésus, disons-lui donc du fond du cœur : ' Mon Dieu, je vous aime, si je savais qu'il y eut dans mon cœur une fibre qui ne fut pas à vous, je l'arracherais. S'il pouvait y avoir un battement qui ne fut pas pour vous, je l'arrêterais.
Je vous aime, parce que c'est de vous que vient toute lumière, toute force, toute vie. Je vous aime dans mes joies qui toutes, manifestent votre bonté paternelle ; je vous aime dans mes peines parce qu'elles sont un appel de votre cœur au sacrifice, à une épuration plus complète de mon âme au contact de la douleur ; je vous aime dans la contradiction, car vous m'y offrez la grâce si précieuse de l'humilité dont j'ai tant besoin pour demeurer dans la paix, dans la connaissance de moi-même et dans la vérité.
Je vous aime et je veux vous aimer, par le secours de votre grâce, avec une délicatesse nouvelle et plus grande tous les jours, afin que, vivant de vous, je puisse vous donner aux âmes que j'approche et les faire vivre . Vous m'avez tant aimé ! Comment pourrais-je ne pas vous aimer ou ne pas chercher à vous faire aimer ?
Je vous demande instamment, ô mon Dieu, que mon amour soit pratique, que je sache vous reconnaître dans tous les évène-
ments du jour, vous voir dans toutes les âmes que j'aborderai ; que je me prouve à moi-même par ma patience, ma bonté, ma douceur, ma paix sereine, que je suis sincère en vous disant que je vous aime plus que tout, plus que moi, que je vous aime uniquement en moi, en tout, en tous.