CE QUE VON VOIT EN FAISANT LE CHEMIN DE LA CROIX
L'histoire rapporte que le roi Seleucus, ayant été chassé de son royaume par son peuple révolté, s'embarqua à la hâte pour trouver une contrée plus hospitalière ; mais à peine fut-il en mer qu'une horrible tempête se souleva et, brisant son vaisseau, rejeta cet infortuné monarque exténué et transi sur la plage même qu'il venait de quitter. A la nouvelle de son naufrage, ses cruels sujets accoururent sur le rivage pour satisfaire encore leur joie féroce et insulter à leur souverain désarmé. Cependant le spectacle de ce pauvre Seleucus, gisant à demi mort sur le sol, désarma la colère des séditieux ; leur courroux se changea en commisération ; ils recueillirent leur roi, l'entourèrent de tous leurs soins et le conduisirent triomphalement sur son trône, témoignant ainsi que rien n'est si capable que l'infortune d'exciter l'affection, même dans les cœurs les plus haineux.
De même si dur que puisse être le cœur d'un chrétien, si froids que puissent être ses sentiments envers Jésus-Christ, lorsque, suivant le Chemin de la Croix, les traces sanglants de ses pas, il contemple ce corps sacré tout déchiré par les plus rudes tortures, il lui est impossible de ne pas ressentir de l'amour pour lui. Toutes les plaies du Sauveur sont autant de bouches éloquentes qui touchent les cœurs les plus endurcis et mêmes embrasent les âmes les plus froides. " O bonté ineffable du Fils de Dieu à l'égard des pécheurs, s'écrie saint Bernard, à la vue de Jésus souffrant, O ineffabilem Filii Dei erga peccatores charitatem ! "
Et saint François de Sales ne craint pas de le dire : il n'y a pas de plus pressant aiguillon pour nous faire avancer dans Fa-
mour divin que la considération des souffrances et de la mort du Fils de Dieu ; et le mont du Calvaire est la vraie école de l'amour ; témoin, continue ce saint, ce gentilhomme qui, après avoir parcouru dans la Terre Sainte les lieux sacrés par les sueurs et le sang du Rédempteur, se sentit tellement pressé de l'amour divin, que ne pouvant résister à l'impétuosité de ses flammes, il expira en prononçant ces mots qu'on trouva gravés sur son cœur : O Jésus, Jésus, mon amour !
Et de plus le Chemin de la Croix est un véritable livre où dans une série de tableaux nous sont donnés tous les enseignements utiles à nos âmes.
Art. 1. — Jésus trahi et condamné
A celui qui fait le Chemin de la croix s'offre d'abord la perfidie du traître poussé par son infâme malice jusqu'à livrer son Seigneur et son Dieu.
Quand Jésus célébra la dernière Pâques avec les Apôtres, il leur adressa ces paroles : " En vérité, je vous le dis, un de vous me trahira. " Les onze apôtres pleins de droiture et de sincérité l'interrogèrent en lui disant : " Seigneur, est-ce moi ? " Judas lui fit la même demande, alors que déjà il l'avait vendu aux Juifs pour trente deniers.
A la perfidie il joignit le sacrilège en recevant dans son cœur souillé le corps et le sang de l'adorable Sauveur. Aussitôt après, il sortit pour accomplir son infâme projet et livra à ses ennemis la victime qu'ils voulaient immoler à leur jalousie. " Celui que je baiserai, leur dit-il, prenez-le sûrement et amenez-le. " Et en ce moment donné, ce misérable s'approcha de Jésus et lui dit avec une bienveillance affectée, avec un calme hypocrite : u Maître, je vous salue. " Et il embrassa Jésus.
O l'infâme ! il l'appelle son maître lorsqu'il l'a vendu pour quelques pièces d'argent, lorsqu'il le livre comme un vil esclave, lorsque lâche apostat, il a déserté sa divine école pour se prêter aux inspirations de Satan et accomplir l'œuvre de l'enfer !
" Arrête, ô Judas, s'écrie saint Augustin, quel odieux sacrilège est donc le tien ! Tu emploies un gage d'amour pour faire une profonde blessure et. sous le symbole de l'amitié, tu donnes la mort. "
" O perfidie, dit également saint Ambroise, comment oses-tu changer en signe de trahison la marque la plus expressive de l'union et de l'amitié ?" <
Et comme les paroles de notre divin Sauveur nous donnent une juste idée de sa bonté ! " Mon ami, dit-il, au perfide qui le livrait; à quel dessein êtes vous venu ? Quoi donc, Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser ! "
Jésus appelle ce traître du nom si doux d'ami ! Il savait que ce misérable allait consommer son crime et il voulut employer tout ce que la charité a de puissance afin d'amollir son cœur endurci et de le reconquérir à la grâce, au salut, à la vie ! Il ne refuse pas d'approcher ses lèvres qui ne trompent jamais de celles où la malice abondait et de répondre par un baiser paternel au baiser perfide, afin de procurer à ce misérable tout ce qu'il y a de plus propre à toucher son cœur endurci. Il faudrait avoir un cœur de pierre pour n'être pas touché jusqu'aux larmes en voyant d'une part une trahison si noire et, de l'autre, tant de douceur et de bonté.
" O admirable bonté du divin Maître envers l'infâme disciple, s'écrie saint Bonaventure. Cette ineffable douceur d'âme que Notre Seigneur donne en exemple aux hommes n'est-elle pas plus incompréhensible encore que la malice du traître ? "
Judas était l'un des douze apôtres de Jésus-Christ ; il avait vécu dans la compagnie de Celui qui est la sainteté même ; il avait reçu de son divin Maître les faveurs les plus signalées. Et pourtant il est tombé ; son nom rappelle désormais un homme à jamais déshonoré, maudit de la terre et du ciel. Comment cet astre s'est-il obscurci ? Comment cette colonne du temple de la nouvelle loi a-t-elle été renversée ?
On peut facilement trouver dans les Livres Saints les causes de cette terrible chute. D'ordinaire on ne franchit pas d'un seul
pas la voie du mal ; ce n'est que par degré qu'on quitte le sentier de la vertu, qu'on s'adonne au vice et que l'on arrive, comme Judas, au funeste état d'endurcissement dans le péché.
En remontant au principe, on pourrait trouver que le premier pas de Judas a été une de ces fautes que nous commettons peutêtre sans scrupule et qui prédisposent à en commettre de plus considérables jusqu'à ce que les plus graves n'aient plus rien qui effraye.
L'Evangile nous dit que Judas manquait de charité pour le prochain : " Il se souciait peu des pauvres, " écrit saint Jean, (xn. 6) Or qui n'aime pas les pauvres, qui sont nos frères, demeure dans la mort ; et, dans cet état, que pouvait produire Judas, sinon des fruits de mort.
Judas avait l'esprit de critique : " Pourquoi répandre ce parfum ? dit-il en blâmant l'action de Madeleine ; on aurait pu le vendre plus de trois cents deniers." (Marc, xiv, 5)
Il montrait un penchant pour l'avarice. Ce qui précipita Judas au plus profond abîme d'iniquité, ce fut une avare convoitise, l'esprit d'intérêt. . . la passion de posséder. Et tandis que son cœur s'attachait à l'argent, il perdait l'amour de son Maître. Rien d'étonnant qu'il eut la pensée de le vendre.
Il était dissimulé, hypocrite ; il voilait sa passion des apparences de la charité. " Que n'a-t-on vendu ce parfum, dit-il, trois cents deniers qu'on aurait donnés aux pauvres ? " (St Jean xii) Et, au témoignage de saint Jean, ce n'étaient pas les misères du pauvre qu'il avait en vue, mais bien l'argent qu'il aurait gardé.
Il avait le mépris des avertissements de Jésus. " Est-ce moi qui vous trahirai ?" et déjà ce misérable l'avait vendu aux Juifs.
Tels furent les pricipaux degrés de la chute de Judas, chute si profonde que la seule pensée en fait frémir. Il avait commencé par de petits larcins, continué par l'hypocrisie, le mensonge, et il en était arrivé ainsi à ce point de perversité de conclure un
infâme marché avec les Juifs pour leur livrer le divin Maître. Avec quelle rapidité il était tombé jusqu'au fond de l'abîme du mal !
Cette conduite de Judas est bien de nature à nous faire trembler. Appelé à la suite de Jésus-Christ, comblé de grâces et de faveurs, témoin des sublimes leçons et des exemples de ce divin Maître ; il s'est néanmoins perdu. Et cela, parce que peu à peu il s'est laissé aller à des fautes qui paraissent légères et qui pourtant le disposaient à commettre son crime.
Le prêtre doit souvent sonder son cœur en présence de Jésus- Christ pour voir quels sentiments régnent en lui ; pour chercher s'il n'est pas l'esclave de quelque passion déréglée.
N'aurait-il pas quelque affection aux biens de la terre ? Quel malheur quand il paraît travailler pour l'argent ! Son ministère alors est tout de suite nullifié. " Avaro nihil est scelestius, " dit l'Esprit-Saint (Eccl. x). Nous pouvons dire aussi que rien n'est plus contraire à l'esprit du ministère que l'amour de l'argent. Dieu n'est ni or, ni argent ; et l'homme d'argent ne saurait être l'homme de Dieu. Messager céleste, ambassadeur de Dieu, le pasteur ne doit aspirer qu'au ciel, ne vouloir que Dieu; c'est l'héritage qu'il a choisi quand il a été fait clerc : " Dominas 'parshcereditatismeœ." (Psxvi)
A-t-il toujours à cœur de fuir toute dissimulation ? d'être toujours franc et ouvert ? L'hypocrisie, quel qu'en soit l'objet, est toujours odieuse à Dieu qui est la vérité même.
Pratique-t-il toujours la charité envers ses supérieurs ? Il n'a pas à discuter l'autorité ; son devoir est de lui obéir.
A-t-il pour maxime de s'abstenir de toute médisance, de toute appréciation malveillante et téméraire ? N'est-il pas de ceux pour qui les œuvres et la conduite des autres sont toujours dignes de reproches ?
Sans aller jusqu'au sacrilège, quand il dit la sainte Messe, la dit-il toujours au moins avec la ferveur voulue ? Ne la dit-il pas parfois avec une tiédeur qui peut insensiblement le conduire à une communion indigne ?
Qu'il ne cesse de demander à Dieu d'avoir pitié de sa faiblesse. En quel abîme ne pourrait-il pas tomber, si Dieu ne lui tendait la main pour le soutenir et n'envoyait son ange pour guider ses pas !
Pendant que les soldats traînaient le Sauveur au palais des pontifes, que devenaient ses apôtres bien aimés ? Comme il l'avait prédit tous furent plus ou moins scandalisés en voyant qu'il se laissait prendre par ses ennemis. Après avoir protesté qu'ils n'abandonneraient jamais leur divin Maître, aucun n'eut le courage de l'accompagner à Jérusalem.
Après les premiers moments de terreur passés, Pierre cependant se décida de suivre la troupe qui amenait Jésus. Il se mêla aux ennemis de son divin Maître. Son âme était navrée et, sur son visage, malgré ses efforts, se peignaient l'inquiétude et la tristesse. Le voyant ainsi sombre et silencieux, on le reconnut comme un des compagnons du Sauveur et on lui demanda " s'il n'était pas avec le Galiléen. " Par trois fois il eut la force d'affirmer qu'il ne connaissait pas l'homme dont on parlait et ne faisait pas partie de ses disciples.
Il ne connaissait pas cet homme ! Mais il l'avait vu semer les miracles sur ses pas ; il l'avait vu rendre la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourde, guérir les paralytiques, ressusciter les morts !
Pierre ne tarda pas à comprendre toute la gravité de sa faute. Lui, le pauvre pêcheur de Génézareth, élevé à la dignité d'apôtre et d'ami de Jésus ; lui, la pierre fondamentale sur laquelle le Maître pensait bâtir son Eglise ; lui, le témoin et l'objet de tant de miracles, lui qui proclanait hautement la divinité de Jésus, il venait de le renier lâchement, de jurer qu'il ne le connaissait pas, après lui avoir juré, quelques heures auparavant, d'aller en prison et de mourir avec lui, plutôt que de l'abandonner ! Et son Maître sans doute savait ce crime ; car rien n'échappait à sa divine clairvoyance !
Cette pensée le poursuivait lorsque Jésus, condamné à mort> et entouré de ses ennemis, passa près de lui. Pierre avait les larmes
dans les yeux ; son âme brisée demandait grâce. Jésus en eut pitié ; au lieu de détourner la tête, il arrêta son regard sur Papôtre infidèle, mais avec tant de bonté, tant d'amour, tant de doux reproche que Pierre sentit son cœur se fondre dans sa poitrine.
Ce regard de bonté était l'éclair qui montrait à Pierre le précipice où il était tombé ; ce n'était pas un regard de dédain mais de compassion et d'amour, qui faisait saisir au coupable l'énormité de sa faute tout en lui faisant comprendre que le divin Sauveur l'aimait toujours et l'appelait à lui. Son repentir le rétablit non seulement dans la grâce, mais dans tous les privilèges que lui avaient valus, avant sa faute, la vivacité de sa foi et l'ardeur de son amour.
La conversion de Pierre fut prompte. Au premier regard de Jésus, il rentra en lui-même, déplora son malheur, ne mit aucun intervalle entre son crime et son repentir.
Sa conversion fut prudente ; il se hâta de fuir l'occasion du péché ; il s'éloigna de ceux dont l'occasion lui avait été nuisible.
Sa conversion fut sincère ; des larmes coulèrent de ses yeux, mais elles avaient leur source dans un coeur désolé. Il ne dit rien parce qu'une grande douleur est toujours silencieuse ; mais ses pleurs parlèrent assez et lui procurèrent l'efficacité d'un nouveau baptême. Ses regrets furent permanents ; toujours pénétré de confusion, il ne cessa jamais de gémir sur son péché ; chaque nuit, au chant du coq, comme l'atteste saint Clément, il se leva pour pleurer son infidélité et demanda pardon à Jésus- Christ.
Sa conversion fut fervente. " Le motif qui lui fait verser des larmes, dit saint Jean Chrysostcme, n'est pas la crainte de la peine qu'il a méritée, c'est le regret d'avoir offensé son Dieu, d'avoir renié son adorable Maître pour qui i! a une si vive affection. "
Le Sauveur eut ses raisons pour permettre tant de faiblesse
dans celui qu'il avait désigne pour être la pierre fondamentale de son Eglise. Nous pouvons en considérer quelques unes.
La première, c'est afin que personne ne présume trop de lui-même ; car un apôtre si chéri, si prévilégié est tombé ; et afin que chacun prenne pour soi ce conseil de saint Paul : " que celui qui croît être ferme prenne garde de tomber. " (I Cor, x, 12) Pierre est tombé pour avoir manqué de vigilance, pour s'être joint à une société de méchants. Evitons donc le monde et ceux qui peuvent nous éloigner de Dieu. Il est tombé pour s'être imprudemment jeté dans l'occasion de pécher. Quelle précaution ne devons-nous pas prendre, nous si faibles, nous qui chancelons au premier souffle delà tentation! Comprenons bien que celui qui s'expose au danger y périra, que dans l'occasion dangereuse l'esprit se trouble, le cœur s'amollit, la séduction devient de plus en plus forte et bientôt l'on succombe.
La deuxième, c'est afin que nul ne manque de confiance dans quelque abîme qu'il se voie tombé ; car Pierre, après avoir commis une si grande faute, recouvra par les larmes l'amitié de Dieu, devint le prince des apôtres, le chef de l'Eglise et le grand dépositaire des clefs du royaume du ciel.
La troisième, c'est afin que l'apôtre restât humble et plus intérieur. Saint Augustin exprime ainsi cette vérité : "J'ai affirmé, dit-il, qu'il est utile aux orgueilleux de tomber dans quelque faute ouverte et manifeste afin que par là ils se déplaisent à eux-mêmes, eux qui sont tombés pour s'y être trop complu. Pierre se déplut à lui-même d'une manière plus salutaire quand il pleura sa faute qu'il ne s'était complu en lui quand il présuma de sa constance. "
La quatrième raison, c'est que celui qui devait être le pasteur de l'Eglise apprit par la faute qu'il avait commise, combien il devait être compatissant pour les péchés des autres, car la miséricorde dont le Seigneur usa envers Pierre fut sous tout rapport grande et digne d'un souvenir éternel. L'esclave renie son Seigneur qui meurt pour lui innocent et, au milieu des angoisses de la mort que ce Seigneur subit, et au moment où l'exclave commet sa faute, le Seigneur le regarde pour le sauver et lui donne la main pour qu'il ne se perde pas éternellement. Assuré-
ment il convenait que le Maître de la vie se montrât ainsi miséricordieux et compatissant ; et il fallait également que Pierre fut à ce point l'objet des bontés de ce Dieu, Pierre ce suprême pasteur qui devait un jour à la place du Seigneur paître son troupeau, afin qu'il se rappelât de la sorte la pitié que son Maître4 avait eu envers lui et qu'il n'abandonnât aucune brebis, quelque infirme, rebelle, ou égarée qu'elle fut.
Nous aussi, nous avons eu comme Pierre le malheur d'offenser Dieu et sur nous aussi le divin Sauveur a jeté un regard de pitié et d'amour. Avons-nous comme le Prince des apôtres correspondu à la grâce qui nous a été faite ? Après avoir imité Pierre dans son égarement, imitons-le dans sa pénitence ; que notre conversion soit inspirée par l'amour plutôt que par la crainte.
Appelé devant le tribunal sacrilège des prêtres de la loi, Jésus déclara son éternelle grandeur ; il se dit le Fils de Dieu. Et Fils du Dieu vivant, il fut regardé comme un blasphémateur, condamné à mort comme un impie et abandonné entre les mains des valets qui devaient épuiser sur sa personne tous les genres d'outrages.
A nous de contempler ce visage auguste, l'admiration des hommes et l'amour des anges ; il est souillé par les crachats de bouches immondes, frappé par des mains forcenées, couvert par dérision d'un voile, et le Maître de l'univers est souffleté comme le plus méprisé des esclaves. Pour toute vengeance, il regarde avec un divin calme et, d'une voix pleine de douceur et de dignité céleste, il répond : " si j'ai mal parlé, montrez en quoi j'ai mal parlé, si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ?
" 0 magnanime, O doux et bon Jésus, s'écrie saint Bonaventure, quel homme parmi tous ceux qui vous connaissent et vous aiment, pourrait retenir ses larmes, en voyant ce que votre amour pour nous vous fait souffrir ? "
Les horribles outrages que les Juifs firent supporter à Jésus chez Caïphe ne peuvent satisfaire leur fureur ; ils le saisirent
pour l'amener garroté au prétoire de Pilate comme on jette a une bête une pitance à dévorer. Ils voulaient poui le Saint des saints. et ils demandaient à grands cris le supplice de la croix. Etlui; pareil à l'agneau devant la main qui le tond, se tient doux et silencieux devant le juge inique. Les faux témoignages s'accumulent, des cris tumultueux se font entendre ; mille voix demandent la mort pour l'Auteur de la vie ; etvôiîà qu'un scélérat homicide, un odieux voleur lui est préféré par la multitude. A ce peuple en délire il faut les ténèbres et non la lumière.
Nous pouvons voir où peut conduire la faiblesse. Pilate n'ignorait pas qu'une basse envie toute seule et non l'amour de la justice poussait les chefs du peuple à vouloir la mort de Jésus ; lui-même reconnaissait tout haut l'innocence du divin accusé et déclarait qu'il ne voyait en lui aucune cause de mort. Vaincu par le respect humain, il prit sa part du grand déicide. Il fit conduire l'innocent au tribunal d'Hérode ; et quand celui-ci le lui eut renvoyé avec d'infâmes moqueries, il donna l'ordre de le dépouiller de ses vêtements et de flageller sa chair délicate et virginale. Rien alors n'arrêta plus la férocité des bourreaux ; ils se donnèrent le plaisir barbare de déchirer, de meurtrir le corps de Jésus dont le sang coula avec abondance et rougit la terre.
A nous d'arrêter nos regards et de considérer notre divin Sauveur lié comme un criminel, vêtu d'un habit d'opprobre et de honte comme un insensé, livré à la merci d'une soldatesque sans pitié, environné d'ennemis cruels et avides de son sang, accompagné d'une vile populace qui l'insulte sans relâche et le couvre d'ignominie. Il est rejeté par le peuple de son choix. Lui qui est la lumière du monde, il se voit méconnu par ceux qui avaient été les plus éclairés de cette lumière divine ; lui, le Verbe de Dieu, qui dans Jérusalem même a paru plein de grâce et de vérité, manifestant une science et une sagesse infinies, s'y trouve maintenant honni, bafoué, tourné en dérision, traité comme un insensé, un infâme.
A nous d'écouter Jésus qui semble nous dire : " Me voici au pouvoir d'ennemis furieux ; personne ne prend ma défense ; mes amis et mes proches m'ont abandonné ; mes apôtres m'ont
délaissé ; je porte seul le poids de ma douleur parce que seul je dois porter le poids de vos péchés. La peine que j'éprouve est celle qu'ont méritée vos fautes ; ces chaînes m'accablent, ce sont les liens par lesquels le démon vous retenait captifs et vous entraînait dans l'abime éternel. Je souffre patiemment qu'on profère contre moi d'horribles imprécations afin de vous préserver de la malédiction divine que vous avez méritée. Je me résigne à tous les mauvais traitements qu'on exerce sur moi, afin de vous exempter de la peine réservée aux pécheurs ; je n'empêcherai point que le tribunal où l'on me conduit prononce une sentence inique et cela afin de vous préserver de la sentence de damnation qui vous était justement due. "
Quel sentiment de reconnaissance doit donc exciter en nous ce dévouement de Notre-Seigneur se sacrifiant ainsi pour nous sauver ! Comme il nous enseigne d'une manière sublime la patience et l'humilité ! En butte à tous les mépris, il se tait, iï souffre tout sans se plaindre, il prie pour ses ennemis.
" Pourquoi, dit saint Pierre d'Amiens, la tête de ton Sauveur est-elle entourée de cette couronne d'épines aiguës, de cette couronne de plaies profondes ? N'est-ce pas pour te dire de purifier tes intentions et toutes tes pensées ? Pourquoi ses yeux restent-ils fermés, sinon pour te montrer que tu dois renoncer à voir la vanité ou, si tu la vois, pour que tu cesses d'y attacher ton cœur ? Ces oreilles qui écoutent dans les cieux les cantiques des anges, n'entendent plus sur la terre que des cris de mort, pour que tu fermes les tiennes aux voix médisantes, pour que tu les ouvres aux gémissements du pauvre. Le visage du plus beau des enfants des hommes est couvert de crachats immondes . . . insulté par des soufflets, pour que le tien se tourne vers le Seigneur. La bouche qui instruit les anges et les hommes est muette pour t'apprendre a mesurer tes paroles. . . Tout entier, il s'est donné à toi, tout entier, donne-toi à lui. "
Avec un sincère repentir pour les fautes commises, demandonslui que son sang retombe sur nous, non en flots de colère mais en rosée féconde. Qu'il tombe sur notre intelligence pour y lancer les surnaturelles clartés d'une foi agissante et victorieuse ; qu'il
tombe sur notre volonté chancelante pour lui infuser les saintes énergies d'une vie d'immolation et de sacrifice ; qu'il tombe sur notre cœur engourdi pour y allumer les généresuses ardeurs d'une charité intense et communicative ; qu'il tombe sur notre âme appauvrie pour la revêtir des immortelles splendeurs de sa grâce régénératrice et déifiante.
Art. 2. — Jésus et la Croix
Notre divin Sauveur était épuisé par la longue et cruelle flagellation qu'il avait subie ; il était couvert des pieds à la tête de plaies sanglantes et de livides meurtrissures ; son corps brisé sous les coups, haletant, s'affaissait sur le sol rougi de son
sang.
Qui pourrait dire ce qu'il souffrait en ce moment ? Il n'avait pris ni repos ni nourriture depuis sa sortie du Cénacle ; depuis de longues heures il avait été en butte à l'inhumanité d'un peuple en fureur ; il avait répandu son sang en grande abondance au jardin des Oliviers et surtout pendant la flagellation ; il portait la couronne d'épines sur sa tête endolorie ; il était par conséquent réduit à la plus grande faiblesse. Il pouvait à peine se soutenir et cependant on l'obligea à se charger de la croix qui était pour lui d'un poids écrasant. Il regarda avec calme, il accepta avec une résignation parfaite, même avec joie, comme lui étant présentée par son Père, cette croix douloureuse, ce bois d'ignominie qui devenait en ce jour le bois précieux entre tous, le bois rédempteur du monde, le trophée de la plus éclatante victoire, le sceptre du Roi des rois.
Contemplons avec toute la dévotion dont notre cœur est capable notre divin Sauveur cloué sur la croix et souffrant en cet état, les plus cruelles douleurs ; lisons sur ses traits contractés quelle est la violence des tourments qu'il endure ; écoutons ses gémissements, arrêtons nos regards sur ses mains et ses pieds percés, sur le sang qui en découle ; comprenons à cette vue combien il nous a aimés.
Et ce n'est pas seulement la vue des tourments qu'il va souffrir qui afflige notre divin Sauveur, c'est plus encore la vue des péchés dont il a pris la responsabilité et celle du grand nombre' d'âmes qui ne profiteront pas de son sacrifice. Il est accablé de tristesse, parce qu'il se voit chargé devant son Père des péchés de tous les hommes. Ah ! qui nous donnera de connaître quelle confusion, quelle honte il éprouve quand il se considère en cet état ! Il est le Dieu trois fois saint et il paraît comme coupable de tous les péchés qui ont été commis sur la terre et qui le seront dans la suite des âges. Aussi en ce moment, ne se représente-t-il à l'esprit que des sujets de peine. Il voit dans le passé une suite incomparable de fautes depuis la désobéissance d'Adam jusqu'au sacrilège de Judas ; le présent accable son âme à la pensée du plus grand des forfaits ; il découvre dans l'avenir l'œuvre du péché se continuant sans interruption et cela malgré le sacrifice qu'il fait pour le détruire.
Il est accablé de tristesse parce qu'il envisage l'ingratitude et îe malheur des pécheurs qui refuseront de profiter de ses souffrances et de sa mort, qui persisteront dans leur iniquité et mourront dans rimpénitence. C'est sur eux, c'est sur leur sort malheureux qu'il répand d'abondantes larmes. Son cœur se brise à la pensée de tant de chrétiens, membres de son corps mystique et qui en seront arrachés par le démon.
Suivons notre divin Sauveur sur la voie douloureuse à la trace du sang qui sort de ses plaies, qui se répand à terre où il est indignement foulé aux pieds.
Qui ne serait pénétré de la plus vive compassion en voyant le Dieu de toute éternité souffrir tant de douleurs ! Qui ne fondrait en larmes à la vue de cette adorable victime de notre salut, portant sur son épaule meurtrie le bois de son sacrifice !
Rappelons-nous que Celui qui est ainsi traîné au supplice le plus infâme, c'est le Verbe Divin, l'image parfaite du Père, 3 'objet de ses éternelles complaisances ; c'est le Messie pro mis à la terre ; c'est le Rédempteur du genre humain, c'est le Fils de la Promesse, en qui seront bénies toutes les nations, mais que son peuple répudie en ce moment.
Aux yeux des hommes qui ne jugent que par le dehors, c'est un criminel allant au lieu de son exécution ; aux yeux des anges, c'est le Pontife Universel et aussi la Victime du Salut entrant dans le sanctuaire, non avec le sang des animaux, mais avec son propre sang, dont l'oblation efface les péchés du monde.
En apparence, c'est un scélérat inspirant la répulsion de la terre ; en réalité, c'est le Maître Souverain donnant, en ce moment même, les enseignements de la plus sublime sagesse et appelant à sa suite un nombre infini de disciples, qui, comme saint Paul, se feront gloire de l'humiliation de la croix.
If. marche environné d'une multitude d'hommes furieux, qui paraissent animés de la rage des démons ; mais dans cette marche, il est acompagné des anges du Ciel, qui lui forment un cortège d'honneur et s'efforcent de réparer, par leurs adorations profondes, les outrages dont on l'accable.
Voyons aussi Jésus sentant ses genoux fléchir, ses dernières forces l'abandonner sous le poids de la croix. Voyons-le étendu par terre restant immobile sous le fardeau qui l'écrase, entouré de La foule inhumaine qui se rassasie de ses maux. Personne ne s'approcha de lui pour le secourir ; son état n'excite même pas !a pitié dans le cœur de ses ennemis. Les chutes qu'il fait ne leur est qu'une occasion de renouveler les injures et les outrages dont ils l'accablent depuis qu'il est entre leurs mains. Ils le maltraitent cruellement pour le contraindre à se relever.
Regardons Jésus tombant sous le poids de la croix. Celui qui soutient le monde par sa volonté toute-puissante, Celui que les prophètes ont appelée le Très-Haut, l'Admirable, le Fort, n'apparaît que comme le plus faible, le plus misérable des hommes.
Pour nous, disciples de ce Dieu Souverain, ne nous bornons pas à gémir sur le crime de cette multitude qui l'injurie : mais, nous unissant aux anges qui l'accompagnent, prosternons-nous devant lui et adorons-le ; faisons-lui, par nos hommages sincères, amende honorable pour tout ce qu'il a souffert de la part de ses ennemis, en parcourant cette voie douloureuse.
Comprenons bien que ce sont nos péchés qui ont accablé Jésus
souffrant et qui, selon l'expression du prophète " L'ont pousse rudement pour le renverser sans ressource. " (Ps. ex vu)
Pleurons sur ceux que nous avons eu le malheur de commettre et, aux larmes de compassion que nous répandons sur la divine victime de notre salut, mêlons les larmes d'un véritable repentir,.
Ne nous laissons plus jamais aller au péché ; agir autrement; ce serait navrer de douleur le Cœur de Jésus, ce serait ajouter à la pesanteur de sa croix et nous unir à ses bourreaux pour lui prodiguer les plus cruels outrages. " O homme, s'écrie saint Augustin, apprends à t'apprécier ; apprends ce que tu dois de reconnaissance à ton Dieu ; apprends quelle est ta dignité par ce qu'il lui en a coûté pour te racheter ; apprends surtout combien il te serait honteux de l'outrager par tes péchés. "
Nous aussi ici-bas nous avons à souffrir. Quelle est l'âme exempte de douleur ? Nous le savons, cette terre est une vallée de larmes où tous ont une croix à porter, un calice de tribulations à boire, et notre plus grand besoin c'est d'être consolé. Or Jésus dit à tous ceux qui sont affligés : " Venite, venez méditer au pied de ma croix et vous serez consolés V
Nos douleurs paraissent incomparablement plus légères lorsque nous les voyons partagées par un ami sincère ; nous sommes incroyablement soulagés lorsque nous voyons à côté de nous une personne fidèlement attachée qui endure les mêmes peines que nous. Or, en faisant le chemin de la Croix, nous contemplons notre Rédempteur portant sa croix et s'immolant pour nous» C'est notre ami le plus fidèle, Jésus notre Sauveur qui s'est fait homme exprès pour souffrir avec nous, et il a voulu prendre sur lui toutes les douleurs possibles afin qu'en toutes nos souffrances nous puissions nous soulager par la pensée qu'il les a endurées avant nous. Oui, faisons le Chemin de la Croix et nous nous convaincrons qu'il n'est pas une seule douleur que Jésus notre ami n'ait subie plus violemment que nous : " O vos omnes qui transitis per viam, attendue et videte si est dolor sicut dolor meus."
Un amant passionné de la croix écrivait :
" Souffrez-vous quelque douleur cruelle ? Regardez, prenez le crucifix.
Vous verrez dans ce miroir fidèle Que vos maux sont des maux très petits. "
Nous nous plaignons d'être condamnés injustement par l'opinion des hommes ; mais Jésus à été condamné contre toutes les lois divines et humaines, traité en criminel, traîné à un supplice infâme et acceptant avec une humble soumission une sentence qui viole toutes les règles de la justice.
Nous disons qu'il n'y a plus d'amis, plus de confiance à placer dans les hommes, que nos bontés n'ont fait que des ingrats, que nous sommes abandonnés du Ciel et de la terre. Et voilà un Dieu que les plus fidèles disciples délaissent ou renient, qui reçoit l'injure pour le bienfait, la haine pour l'amour et qui, à l'heure suprême, crie en vain à son Dieu et à son Père : " Pourquoi m'avez- vous abandonné. "
Nous cherchons des consolateurs, des âmes compatissantes qui pleurent avec nous et il ne s'en présente pas ou leurs froides consolations nous sont importunes. Mais voilà un Dieu qui ne voit autour de lui que des cœurs secs, indifférents ou ennemis, et qui ne trouve personne pour l'aider à porter sa lourde croix, si ce n'est qu'un étranger qui ne se prête même à ce charitable office que parce qu'on emploie la violence pour l'y contraindre.
Nous souffrons la soif, la faim, la nudité ; mais considérons notre Dieu exposé nu, sous l'inclémence du ciel, au sommet de la montagne et n'obtenant pour humecter ses lèvres desséchées, qu'une boisson amère et dégoûtante, quand il demande du rafraîchissement pour la soif ardente qui le dévore.
Nous manquons peut-être d'abri pour reposer notre tête, mais lui ne peut reposer la sienne que sur des épines déchirantes.
La maladie nous accable et ne nous laisse de repos ni le jour ni la nuit ; mais voyons donc ce sang qui coule à flots de ses veines ouvertes et cette grande plaie qui le couvre de la tête aux pieds.
Que sont donc nos souffrances comparées à de telles souffrances ? Qui osera se plaindre d'avoir une part du fardeau de la croix quand Jésus succombe sous sa pesanteur, de goûter à son calice après qu'il s'est enivré de son absinthe et qu'il en a épuisé toute la lie ? Le disciple est-il plus grand que le Maître ? Et nous, nous avons mérité de souffrir, mais lui, quel mal a-t-iï fait ? Tout son crime est d'avoir aimé de pauvres pécheurs.
Saint Bernard dit : "En voyant les grandes afflictions de Jésus crucifié, nous devons trouver les nôtres légères ; quelque chose peut-il nous paraître dur quand nous considérons les peine endurées par notre divin Maître ? "
Saint Jérôme disait aux Dames romaines, aux descendantes des Scipion et des Marcellus : " Ne tirez pas vanité de vos abaissements, de vos sacrifices, Jésus-Christ a été plus humble, il a plus souffert que vous. Quand bien même vous marcheriez nupieds, couvertes d'habits grossiers, semblables à des mendiantes, quand bien même vous entreriez dans les plus abjectes cabanes, dans les plus affreuses retraites de la misère ; quand bien même vous seriez l'œil de l'aveugle, le bâton du boiteux ; quand bien même vous rendriez à tous ces malheureux les services les plus bas ; qu'est-ce que cela auprès des souffrances et des abaissements de Jésus-Christ ? Où sont les chaînes ? Où sont les soufflets ? Où sont les crachats ? Où sont les épines de la couronne, les clous de la croix ? Où est le sang versé en retour de celui que le Sauveur a versé si généreusement pour vous ?
Nous devons souffrir, Dieu le veut parce qu'il nous aime et qu'il veut nous sauver. "Lorsque le Seigneur donne à quelqu'un l'occasion de souffrir, dit saint Jean Chrysostôme, il lui fait une plus grande grâce que s'il lui accordait le pouvoir de ressusciter les morts. " Voici la raison qu'en donne le saint docteur : " Quand nous faisons des miracles, nous sommes débiteurs envers Dieu : mais quand nous supportons nos peines avec patience, c'est en quelque sorte Dieu qui devient notre débiteur."
Jésus sait que la terre, pour être fertilisée, a besoin d'être sillonnée par le soc de la charrue et que l'âme pour être fécondée
par la grâce du ciel a besoin d'être déchirée par la souffrance. Si pour nous le ciel était toujours sans nuages et le sol toujours couvert de fleurs, nous serions exposés à vivre dans l'oubli de Dieu, à donner à nos penchants un libre cours et à dire peut-être avec l'impie dont il est parlé dans les Livres saints : " J'ai péché et que m'cst-il arrivé de fâcheux ? " (Eccl. v, 4.) C'est cette vérité qu'exprimait le poète quand il disait : "
' l Sous un ciel toujours pur un cœur ne mûrit pas. "
Un jour, un homme trop fameux dans l'histoire et qui fut le principal auteur de cette déplorable rupture de l'unité religieuse qui désola le seizième siècle, passait devant le cimetière d'une ville de l'Allemagne. Brisé par les combats et les agitations d'une vie mal employée, il se sentit en proie à des pensées pleines de tristesse et d'angoisse, et, tournant les yeux vers le coin de terre où donnaient les morts, il laissa tomber de ses lèvres ces mélancoliques paroles : " Invideo quia quiescunt, heureux sont-ils, ils se reposent. "
Un jour peut-être quelques-uns ont pu avoir connu ou ils pourront connaître cette langueur mortelle, sentir la fatigue de vivre. Alors qu'ils ne tournent pas un regard défaillant vers le sombre lieu où la terre dévore les restes des morts ; qu'ils les tournent vers la croix, qu'ils les jettent vers le Christ et il leur dira que s'ils souffrent, c'est parce qu'il les aime, parce qu'il veut les détacher de la terre, les purifier, les ennoblir, les sauver.
Regardez cet enfant qui joue sur le bord d'un abîme. Il veut cueillir une fleur, poursuivre un papillon. Il se penche ; il va tomber. Tout à coup deux bras violents l'emportent, d'autant plus violents qu'ils sont plus tendres. L'enfant crie, il souffre et cependant cette souffrance vient du cœur de sa mère.
Regardez cet autre enfant ; il joue avec un couteau, il va se blesser. Survient le père qui gronde, qui arrache le couteau et qui punit même pour qu'on ne recommence pas. L'enfant crie et tout bas accuse le père qui cependant agit par amour.
Regardez cet enfant malade. Sa mère le prend dans ses bras et le présente elle-même au couteau du chirurgien. L'enfant crie,
il repousse le médecin ; il a envie de battre sa mère, et cependant ici, le cœur qui souffre davantage ce n'est pas le cœur de l'enfant.
C'est ainsi qu'agit Dieu à notre égard. Nous sommes faits pour le ciel et quand tout nous sourit, quand nous n'avons rien à souffrir, nous voulons nous bâtir un nid sur la terre ; nous nous ensevelissons dans les choses du temps ; nous rêvons de ne pas vieillir et nous désirons ne jamais mourir. Dieu alors intervient par bonté et sur ce nid où nous oublions l'éternité, de temps en temps il secoue la douleur, toujours avec cette délicatesse qui proportionne les coups aux besoins. Alors nous réfléchissons, nous regardons autour de nous et ne trouvant sur cette terre aucune consolation, nous nous tournons naturellement vers Dieu comme la colombe qui, ne trouvant aucune terre solide en dehors de l'arche, revint naturellement à la main qui lui avait donné la liberté.
Non seulement l'homme est porté à prendre pour la patrie la terre qui est un lieu d'exil, mais souvent il s'y dégrade, il perd au contact du mal la pureté de son âme ; il commet le péché et par conséquent il mérite un châtiment et Dieu a recours à la douleur ; Dieu le prend, il le jette dans la souffrance, il l'appelle bon gré mal gré à l'expiation et, pour peu qu'il y consente, cette souffrance acceptée volontairement le régénère, le rachète et produit en lui de merveilleux effets.
La douleur est donc une lumière au milieu des illusions et des obscurités de la vie. Elle fournit à l'homme le moyen d'expier ses fautes par une résignation à la volonté divine ; elle purifie son âme qu'elle dégage des liens du péché ; elle affaiblit en nous l'amour des jouissances matérielles et nous élève au-dessus de la terre en nous avertissant que nous n'avons pas ici bas de demeure permanente mais que le ciel est notre véritable patrie.
Dieu aime nos âmes ; il est jaloux de leur beauté ; il les veut à lui et à lui seul. Aussi quand il nous livre sous ses verges, c'est pour que nous ne cherchions pas d'autre tête que la tête sanglante du Christ, pas d'autres yeux que ses yeux, pas d'autres épaules pour nous reposer que ses épaules sillonnées par les fouets ; pas
d'autres mains et d'autres pieds à baiser que ses mains et ses pieds percés de clous pour notre amour. Nous voudrions aimer les créatures et délaisser le Créateur ; alors il nous frappe, il nous blesse, il nous crucifie pour nous découvrir la vanité du monde, pour nous faire aimer davantage et imiter le Christ plus parfaitement.
Souffrons donc avec résignation, avec plaisir. . . La douleur, c'est la noblesse que Dieu donne à notre âme, c'est une semence de gloire que nous jetons dans le sein de Dieu. Oui, Dieu compte nos larmes ; il mesure la récompense à l'étendue de nos peines ; il nous exalte d'autant plus qu'il nous éprouve davantage ; il nous glorifie en raison de ce que nous avons souffert par amour pour lui ; car disait saint Paul : " les afflictions si courtes et si légères de la vie présente produiront pour nous le poids éternel d'une sublime et incomparable gloire, supra modum in sublimitate œternum gloriœ pondus "
Prenons le véritable chemin du ciel qui est celui des souffrances elles en sont la porte étroite ; faisons des efforts pour y passer, Jésus-Christ ne manquera pas de nous donner la main pour nous y faire entrer.
" Qu'importe qu'ici-bas nous vivions dans les larmes, La douleur n'est qu'un mot quand il s'agit des cieux, Pour le chrétien fervent souffrir même a des charmes, Et l'on trouve souvent au milieu des alarmes Un trésor précieux. "
Le mystère de la croix rappelle surtout au prêtre qu'il a à exercer l'apostolat de la souffrance. Il lui suffit de regarder le crucifix pour se persuader qu'il ne peut vivre d'une vie de mollesse et de plaisir. Il aurait honte d'être un soldat délicat sous un roi couronné d'épines ; il rougirait de vivre dans la sensualité lorsque son Maître agonise dans la douleur.
Le prêtre a pour mission de sauver les âmes, de les convertir, de les sanctifier. Or, manifestement, il ne peut pas prétendre exercer cette mission autrement que le Souverain Prêtre dont il est simplement l'agent et le ministre. Donc, il doit accomplir
son ministère comme Jésus, dans la douleur, dans les larmes, dans les contradictions. Comme Lui, il doit être victime et prêtre. C'est à ce prix que lui aussi, il saura toucher le cœur du Père éternel et obtenir les grâces de conversion pour les âmes dont il a charge. C'est dans ces conditions qu'il saura toucher le cœur des hommes qui seront émus par sa vie pénitente et humilié bien plus que par tous ses discours : " Quum exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum. "
Comme les saints ont bien compris cette vérité ! Accepter la souffrance qui leur était envoyée par Dieu, porter vaillamment la croix qu'ils rencontraient sur leur route, cela ne pouvait satisfaire leur cœur ; ils étaient dévorés d'un ardent amour, d'une sainte passion pour la souffrance. Le cœur qui aime n'est vraiment heureux que quand il a payé de grands sacrifices par d'autres sacrifices d'une grande valeur.
Nous comprenons pourquoi le grand Apôtre saint Paul s'écrie : " qu'il surabonde de joie dans ses tribulations" ; pourquoi saint André, rencontrant la croix qui lui était destinée, la salue de loin avec transport, l'embrasse avec ardeur et lui livre ses membres avec autant d'empressement que de joie : ''0 bona crux" ; pourquoi les premiers chrétiens au témoignage de l' Esprit-Saint, tressaillent d'allégresse pour " avoir été jugés dignes de souffrir pour Jésus-Christ " ; ils ont la charité dans le cœur et, comme dit saint Augustin, " Ubi amatur, non laboratur, aut si laboratur, labor amatur; quand on aime, on ne souffre pas, ou, si l'on souffre on aime à souffrir. "
Nous comprenons pourquoi les maryrs chantaient en mourant sous la dent des bêtes, sous la flamme des bûchers, sous le glaive des bourreaux ; pourquoi tant de chrétiens des anciens jours s'en allaient avec empressement au sein des plus affreuses solitudes chercher des privations, des souffrances, des sacrifices ; ils aimaient Dieu, ils aimaient Jésus, leur Sauveur, et comme l'a dit le pieux auteur de l'Imitation : " rien n'est doux comme
l'amour ; il rend léger tout fardeau ; il change toute amertume en douceur. Celui qui aime, on le voit courir, voler dans le sentier de la croix et il est heureux, amans currit, volât, lœtatur. "
Nous comprenons pourquoi sainte Gertrude disait qu'elle avait tant de plaisir à souffrir, que le temps le plus pénible pour elle était celui où elle ne souffrait pas ; pourquoi prévoyant, dès son entrée dans la carrière, tant de fatigues, tant de douleurs, tant de tribulations qui lui étaient réservées, le grand apôtre des Indes, saint François-Xavier, s'écriait du fond de son âme : " Amplius, Domine, amplius, encore plus, Seigneur, encore plus ; pourquoi un autre fils de saint Ignace, saint François de Borgia, faisant écho à cette parole, proclamait que " souffrir pour Dieu, c'est jouir " ; pourquoi Fange du Carmel, Thérèse de Jésus, laissait si souvent tomber de son cœur ces étranges paroles : " Ou souffrir ou mourir " ; pourquoi, fille héroïque d'une héroïque mère, renchérissant encore l'expression de sainte Thérèse, Madeleine de Pazzi disait à son tour : " ne pas mourir mais souffrir. "
C'est sous l'impression du même sentiment que, même encore de nos jours, même au sein de ce siècle d'égoïsme et de sensualité, des chrétiens généreux, des âmes d'élite s'en vont dans les cloîtres et les solitudes se dévouer aux saintes austérités de la souffrance volontaire. Ils n'ont pu contempler l'image du divin Crucifié sans éprouver dans leur cœur le besoin de répondre par un tressaillement d'amour à cette parole qui sort de son sang et de ses plaies : " Sic Deus dilexit mundum, c'est ainsi que Dieu a aimé le monde " ; et ils sont heureux de trouver dans la douleur le moyen d'acquitter leur dette, ils sont heureux de souffrir pour le Dieu qui a souffert pour eux.
Nous avons tous à souffrir, mais acceptons ces souffrances avec résignation ; restons debout comme autrefois la Vierge Marie au pied de la croix, debout, c'est-à-dire, forts, résolus, généreux dans l'épreuve. Rappelons-nous que les douleurs de ce bas monde, si cuisantes soient-elles, ne sont rien comparées aux joies futures qui doivent en être le prix, et qu'un moment de souffrance peut nous conquérir " un poids immense de gloire, une éternité de béatitude : " (II Saint Paul Ad Cor. iv, 17.) et
pour avoir part à l'honneur il faut aller à la peine avec courage, pour mériter la couronne, il faut bravement soutenir la lutte.
Nous avons tous à souffrir, mais quand l'épreuve nous arrive, si elle nous semble au-dessus de nos forces, prions le Seigneur de venir à notre secours, confions-nous en lui, en disant avec l'Apôtre : " Je puis tout en celui qui me fortifie ". (Phil. iv, 13.)
Saint Wenceslas quittait une nuit son palais pour aller, selon sa coutume, prier dans une église, et l'un de ses serviteurs le suivait. Or, c'était l'hiver et leurs pas marquaient dans la neige. Le saint, embrasé de l'amour divin, ne s'occupait pas du froid, mais son serviteur se plaignait. Wenceslas se retourne et lui dit : " Mets tes pieds dans la trace des miens. Le serviteur obéit ; il sentit aussitôt une chaleur miraculeuse ranimer ses membres engourdis.
Quand nous souffrons, regardons notre divin Sauveur sur le Chemin de la Croix ; suivons-y Jésus ; mettons, pour ainsi dire, nos pieds dans son sang et une sainte chaleur s'allumera en nous. Comme Jésus nous courrons avec une joie sereine, la croix sur l'épaule, dans le chemin du Calvaire qui, pour nous comme pour les saints, sera le chemin du Ciel.
Utilisons nos souffrances au service de nos frères. Si nous aimons Jésus, comment, par tous les moyens possibles, ne pas lui donner les âmes ? Et les âmes, nous les gagnerons, nous les convertirons comme Jésus, en souffrant pour elles. Que la souffrance soit féconde pour nous-mêmes, qu'elle nous purifie, qu'elle nous libère de dettes sans nombre envers la justice divine, qu'elle nous détache du mal et de ses attraits, qu'elle nous aguerrisse, qu'elle nous sanctifie, cela est évident. Mais elle est aussi la plus sûre garantie et, pour mieux dire, la condition nécessaire du succès de nos efforts, de notre travail et de nos bonnes œuvres.
Qu'elle est agréable aux yeux de Dieu l'âme qui sait ce que c'est que souffrir généreusement. Ecoutons saint Jean Chrysostôme lorsqu'il dit : " Si nous avons à souffrir pour l'amour de Jésus, nous souffrirons non seulement avec fermeté mais d'un cœur joyeux. Si nous sommes dans l'indigence, nous serons ravis
d'allégresse, comme si nous vivions dans l'abondance. Si on nous insulte, nous serons dans la jubilation, comme si nous étions comblés de louanges. Supportons-nous quelque perte, nous la considérerons comma d avant en tirer un gain important. Partageons-nous avec les pauvres les dons qui nous ont été faits, nous penserons que c'est nous qui avons reçu ; car celui qui ne donne pas dans ces sentiments, ne donne pas volontiers. Quand vous semez, il ne vous faut pas penser au grain que vous jetez en terre mais à celui que vous récolterez et qui se sera multiplié. Dans les œuvres de miséricorde comme dans toute autre vertu, vous devez moins considérer les difficultés et les efforts que la douce récompense que vous a promise celui pour lequel vous combattez. C'est ainsi que, le regard fixé sur votre chef, vous combattrez vaillamment et achèverez joyeusement votre course ".
Nous aimerons donc la croix empourprée du sang de notre Dieu ; nous aimerons celle qu'il nous faut porter ici-bas parce qu'elle nous épargnera les expiations du purgatoire, parce qu'elle enchâssera de gemmes éblouissantes notre couronne éternelle ; nous l'aimerons parce qu'en la portant avec générosité nous serons plus semblables à Jésus dans son martyre et plus près de son cœur transpercé. N'ayons pas peur du fardeau que Dieu met sur nos épaules ; Jésus-Christ sera notre Cyrénéen ; il gardera pour lui la part la plus pesante et, en le suivant, nous arriverons au Ciel.
Nous écouterons Dieu qui nous dit sans cesse : " Yenite ad vie omnes, venez tous à moi, ô vous qui pliez sous le poids du travail et qui fléchissez sous la chaleur du jour ; venez à moi et je vous ranimerai, je vous ferai une âme toute neuve, pleine de générosité et d'élan pour le bien, et ego reficiam vos, je verserai sur les blessures de votre âme un baume qui guérit et fortifie.
Jésus dit encore : " prenez mon joug, car il est doux et léger ; en le portant, vous trouverez le repos de Pâme. " Mais un joug peut-il être doux ? Comment un fardeau peut être léger ?
Saint Augustin explique cette apparente contradiction par une gracieuse image : " Voyez un oiseau qui vole, il porte ses ailes et ce sont plutôt ses ailes qui le portent ; si vous lui ôtez ses ailes,
il semble que vous lui ôtez un fardeau et cependant, devenu en apparence léger, il ne peut plus s'élever dans les airs ; donnezlui ce qui semble le rendre plus pesant et aussitôt il reprendra son essor. De même la croix ; elle semble appesantir l'âme et cependant quand on la porte chrétiennement, elle donne à l'âme de la légèreté, de la joie, et une facilité merveilleuse pour s'élever des basses vallées de ce monde jusqu'aux régions sereines du ciel. "
Art. 3. — La Très Sainte Vierge sur la Voie douloureuse
Quand le divin Maître parcourait les villes et les bourgades, semant partout les bienfaits, recueillant partout les témoignages d'amour d'un peuple enthousiaste, Marie ne s'est montrée nulle part. On ne la vit pas non plus le dimanche des rameaux venir savourer le triomphe de son Fils, mais on la trouve sur le chemin du Calvaire.
Instruite par les Apôtres de l'arrestation de Jésus au jardin des oliviers, elle comprit que le moment était arrivé où devaient s'accomplir les prophéties relatives au Messie et par conséquent celle que lui avait faite à elle même le saint vieillard Siméon, en lui disant ; " Un glaive de douleur transpercera votre âme. " Elle voulut coûte que coûte revoir une dernière fois l'objet unique de son affection. Soutenue par Jean et accompagnée par quelques femmes pieuses, elle alla à la rencontre de son Bien Aimé et se plaça de manière à le rencontrer sur sa voie douloureuse. Elle le vit saturé d'opprobres, couvert de sang et de poussière, chancelant sous le poids infâme du gibet des esclaves, conspué et maudit par toute la lie de Jérusalem ; elle le vit jetant ses regards attristés sur la foule n'y découvrant aucun signe de pitié, ne trouvant aucun autre sentiment que la haine et l'inhumanité. C'était l'accomplissement de ces paroles prophétiques : " J'espérais que l'on compatirait à mes maux et nul ne l'a fait ; j'ai attendu quelqu'un qui me consolât et je n'ai trouvé personne. " (Ps. lxii).
Mais il ne souffrait pas tout-à-fait seul. Le cœur de sa très
sainte mère était trop intimement lié au sien pour ne pas ressentir tous les coups dont il était accablé. Elle vint se mêler à ce lugubre cortège et elle vit son divin Fils marchant avec la plus grande peine entre deux scélérats, accablé sous le poids de l'instrument de son supplice.
Le pinceau et la plume ont essayé tour à tour de traduire l'intensité des souffrances qui étreignirent le cœur de Marie dans cette cruelle rencontre ; mais l'homme est impuissant à sonder et à peindre les inénarrables angoisses de la Vierge Mère : " Cui comparabo te, Filia Jérusalem, à qui vous comparerais-je, s'écrie la sainte liturgie et comment pourrais-je vous consoler, ô Vierge, Fille de Sion ? Car votre douleur est immense comme l'océan et nul remède ne peut y être apporté. "
Cette immensité de souffrances affreuses fut concentrée dans le cœur le plus délicat, le plus exquis. La douleur s'y déploya en raison de son amour pour Jésus. Nulle torture humaine ne saurait nous donner une idée même affaiblie des inéluctables douleurs de la Vierge Mère, parce que nul amour créé n'est comparable à son amour : " nullus dolor amarior, quia nulla proies carior "
" Oh ! quelle voix d'homme, s'écrie saint Bonaventure, pourra jamais dire, quel esprit saurait comprendre le poids écrasant de vos désolations, inconsolable mère ! Vous qui suivez de vos yeux, qui sentez une à une toutes les angoisses de cette longue agonie ! Ce corps béni et tant aimé que vous aviez si chastement conçu, si tendrement alaité, si souvent porté dans vos bras, serré contre votre sein, pressé de vos lèvres de mère, le voilà meurtri par les coups, déchiré par les fouets, percé par les épines, transpercé par les clous, tombant épuisé le long du bois sanglant. Vous voyez son âme saisie d'horreur, glacée d'effroi, enivrée d'amertume, abimée dans une mer de tristesse et de souffrance ! Il souffre de la cruauté du supplice ; il souffre de son zèle pour la gloire outragée de son Père ; il souffre de son amour pour les ingrats et obstinés pécheurs ; et aussi il souffre de sa compassion pour vous, sa tendre et douce Mère, qu'il voit le cœur percé du glaive et plus souffrante que si vous eussiez pu mourir. "
La Très Sainte Vierge a fait connaître ses sentiments à sainte Brigitte, sa 'confidente : " quand mon Fils était flagellé si cruellement, je sentais mon cœur flagellé et j'en ressentais la même douleur. Quand je le voyais couronné d'épines, mon cœur était percé par les pointes des mêmes épines. Quand je regardais ses pieds et ses mains percés de clous, mon cœur ressentait la douleur cruelle des mêmes blessures. Je puis dire avec vérité que sa douleur a été ma douleur, parce que son cœur est vraiment mon cœur. "
" La douleur de Marie a été si grande, dit saint Bernardin de Sienne, que si elle était divisée et partagée entre toutes les créatures capables de souffrir, celles-ci périraient à l'instant. "
Marie peut donc être appelée la Reine des martyrs ; car il ne se peut concevoir d'affliction plus grande que la sienne et jamais personne n'a pu dire avec tant de vérité : " O vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur. "
Remarquons en outre, avec saint Antonin, que les autres martyrs souffrirent en sacrifiant leur propre vie, tandis que la Sainte Vierge souffrait en sacrifiant la vie de son divin Fils qu'elle aimait si tendrement, mille fois plus que la sienne propre. Et si la mère des Machabées excite à un si haut point notre admiration pour les tortures de l'âme qu'elle dut souffrir en voyant mourir sous ses yeux, les uns après les autres, ses sept enfants, que devons nous penser des douleurs de Notre-Dame durant la passion et la mort de son bien aimé Jésus ? Marie aussi était mère et quelle mère ! Et de quel Fils ! La mère la plus parfaite, la plus pure, la plus fidèle, la plus tendre, la plus mère enfin, et du Fils le plus accompli, le plus beau, le plus aimable, le plus Fils. Elle était Mère, mais Mère de Dieu. Alors quel nouvel abîme de douleurs à la vue des tourments et des humiliations de la croix ! Marie aimait son Dieu dans son Fils et elle aimait son Fils dans son Dieu. L'amour maternel et l'amour divin se pénétraient en elle réciproquement pour faire l'amour le plus délicat, le plus fort, le plus pur, le plus sacré, le plus absolu, le plus merveilleux des amours. Voilà ce qui rendit ses douleurs immenses.
Parvenu à l'endroit où l'attendait sa divine Mère, Jésus put reposer sur un visage compatissant, sur un visage aimé, sa vue fatiguée de ne rencontrer autour de lui que l'expression de la cruauté et du mépris ; il put enfin, quand tout le monde le maudissait, sentir un cœur dévoué qui lui dit : je t'adore et je t'aime.
Il regarda sa Mère, mais avec quels sentiments d'amour et de compassion ! Devant l'incommensurable martyre de l'immaculée, Jésus leva lentement ses yeux voilés de sang et enveloppa sa mère d'un long regard où passait toute son âme noyée de tristesse et débordante d'amour. Il souffrit de voir souffrir Marie et Marie souffrait de voir souffrir Jésus et ainsi, par une communication d'amour, le Fils et la Mère éprouvèrent la plus grande désolation.
Il semble que nous pouvons entendre comment ils se plaignaient de nous " Ames ingrates, quel mal vous avons-nous fait pour nous tourmenter ainsi ? Quel mal vous a fait mon Jésus, dit la Mère affligée ? Quel mal vous a fait ma pauvre Mère, dit Jésus attristé ? Ah ! quittez donc le péché cause de nos douleurs.
0 Divin Fils de Marie, ô Sainte Mère de Jésus, devrions-nous répondre, nous vous avons offensé, mais nous voici prosternés à vos pieds sacrés et, tournés vers vous, aimable Jésus, nous voulons vous répéter mille et mille fois : Mon Jésus, miséricorde ! Tournés vers vous, ô Vierge incomparable, nous venons vous supplier, les larmes aux yeux : miséricorde, ô Mère très sainte ; pardonnez au pauvre serviteur de votre Fils et faites que, par votre intercession, nous trouvions miséricorde au jour terrible du jugement.
Mais pourquoi cette Vierge désolée paraît-elle dans ces scènes d'horreur ? Pourquoi ne cache-t-elle pas ses larmes dans le silence d'une chambre solitaire ? Ah ! c'est son amour qui l'entraîne ; elle veut être tout près de son Fils pour mieux s'unir aux intentions de son holocauste ; elle veut l'encourager par son amour maternel plus fort que la mort, confondre ses douleurs avec celles de son Jésus en un seul sacrifice pour racheter l'humanité, fléchir le ciel et donner la vie au monde. Co-rédemptrice des
hommes, elle veut souffrir pour nos péchés avec l'adorable Victime qui les a pris sur lui ; elle veut nous enfanter à la vie de la grâce ; elle est notre Mère.
Un jour, devant une mère en deuil, on parlait du sacrifice réclamé par Dieu à Abraham d'immoler son propre fils. A ce souvenir, elle s'écrie tout à coup : " Dieu n'eût jamais demandé cela à une Mère. " C'était là le cri touchant d'un cœur maternel. Et cependant la vérité est que Dieu a demandé à une mère un sacrifice plus grand et plus douloureux encore que celui d'Abraham. Non. Marie ne dit pas comme Agar : Je n'aurai pas le cœur de voir mourir mon enfant." (Gen.,xxL, 6.) Elle a l'âme plus grande, plus généreuse ; elle accompagnera son divin Isaac à la montagne du sacrifice et n'hésitera pas un seul instant à l'immoler pour nous.
Et c'était aussi la volonté de Jésus que Marie coopérât à la Rédemption des hommes. Comme elle avait entendu le premier soupir du Rédempteur à son entrée dans le monde, elle devait aussi recueillir le dernier, au moment où il nous allait quitter. C'est elle qui l'avait porté tout enfant pour l'offrir à Dieu dans le temple; et maintenant qu'il est sur le point de consommer son sacrifice sur le Calvaire, il faut encore qu'elle soit là présente pour ajouter à la mort de son Fils le double poids de sa souffrance et de son amour.
Mais ses fonctions maternelles ne se sont pas arrêtées au Golgotha. Toujours médiatrice et mère, elle continue au ciel par son intercession toujours actuelle à participer à la dispensation des mérites du sacrifice sanglant ; elle est la souveraine trésorière, la distributrice universelle de toutes les bénédictions divines. Pour être agréée de Dieu toute prière, depuis la supplique du plus glorieux des élus jusqu'au cri d'angoisse du plus humble des mortels, doit être présentée et appuyée par Marie. Telle est la loi établie par Dieu même. Pour aller à Jésus il faut passer par Marie ; ce n'est pas seulement une voie plus facile et plus courte, c'est la voie unique et Dieu a voulu qu'elle fut nécessaire. " Sic est voluntas ejus qui totum nos habere voluit per Mariant "
Saint Bernardin de Sienne affirme avec une hardiesse magni-
fique et une admirable précision doctrinale : " Marie est la dispensatrice de toutes les grâces ; notre salut est véritablement entre ses mains. En effet à partir de l'heure où elle conçut le Verbe dans son chaste sein, elle a acquis, pour ainsi dire, une espèce de jurisdiction ou d'autorité sur toute procession temporelle du Saint-Esprit, en sorte qu'aucune créature ne reçoit de Dieu la moindre grâce sans l'intervention de la Vierge Mère qui distribue librement les faveurs divines à qui elle veut, de la manière qu'elle veut, et suivant la mesure qu'il lui plaît "
" Si Jésus de la grâce est la source première, Il aime à l'épancher par les mains de sa Mère. "
Demandons souvent à la Sainte Vierge de déployer à notre égard sa tendresse maternelle. Elle connaît notre impuissance native pour monter à la cime de la perfection. Que de fois ne nous a-t-elle pas rencontrés sur le chemin de la vie, chancelant sous la croix de la négligence et de nos fautes ! Que de fois, sans son secours, n'aurions nous pas roulé dans la boue du chemin ? Jetons-nous souvent dans ses bras, sur son cœur, avec une confiance sans bornes. Puisqu'elle est notre mère et la trésorière des bénédictions divines, recourons à elle dans toutes nos tribulations dans toutes les difficultés de la vie ; puisqu'elle? est la médiatrice providentielle entre Dieu et nous, appuyons-nous toujours sur sa puissante intercession ; faisons toujours passer nos supplications par ses mains, pénétrons-nous de son esprit, reproduisons sa vie en nous afin de nous unir plus intimement à Jésus, " Ad Jesum per Maria-m " . Cette bonne Mère détruira peu à peu en nous le germe du péché ; elle développera la vie divine dans nos âmes ; elle nous conduira d'une manière assurée au bonheur éternel , comme le chante cette hymne franciscaine :
" Dele culpas, 0 Maria, Plaça regem prece piâ, Quia per te palet via Ad œterna gaudia. "
Efforçons-nous de bien comprendre tout ce que le Testament du divin Maître " mulier, ecce Filius tuus, " a mis de tendre et
d'aimant dans le cœur de Marie, alors nous la prierons avec confiance, nous lui exposerons nos besoins, nos misères, nos faiblesses, et nous surabonderons d'espoir : " Ipsam rogans non desperas "; nous nous attacherons à elle, notre cœur s'unira au sien, nos pensées à ses pensées, nos désirs à ses désirs et, la suivant, nous ne nous égarerons pas : " Ipsam sequens non dévias, " nous lui donnerons la main comme l'enfant à sa mère, pour qu'elle nous conduise dans toutes nos voies, et, soutenus par elle, nous ne tomberons pas : " ipsa tenente, non corruis " ; nous réclamerons son secours dans tous les périls, et, protégés par elle, nous n'aurons rien à craindre : " ipso, protegente, non metuis ; " nous la prendrons pour notre guide, notre conseil, et, dirigés par elle, nous courrons sans fatigue dans les voies du salut : " ipsâ duce, non fatigaris " ; sa bonté ainsi nous sera propice et nous fera arriver au ciel : " Ipsâ propitia pervenis. " Nous aimerons alors véritablement Marie et aimer Marie, c'est aimer une reine qui nous protège, une bienfaitrice qui nous aime, une médiatrice qui nous sauve, une mère qui nous chérit.
" O Marie, s'écriait saint Bernard, je n'ai point de plus douce joie que de vous prier, que de penser à vous, que de parler de vous ; votre seul nom réjouit mon cœur, le transporte et l'embrase, " tu nec nominari potes quin accendas. "
Et pour plaire à la Très Sainte Vierge, accompagnons-la souvent sur la voie douloureuse parcourue par son divin Fils. Quelle satisfaction ne procurerons-nous pas au cœur de Marie qui méditait continuellement sur les souffrances de Jésus, à ce cœur si compatissant aux douleurs de notre divin Sauveur et qui fut percé d'autant de glaives qu'il y eut d'instruments qui servirent à sa passion, à ce cœur qui invite si tendrement les chrétiens à unir leurs larmes à celles de leur Mère et qui se plaint sincèrement de notre indifférence et du peu de soin que nous avons de pleurer, à son exemple, les maux incompréhensibles que le Sauveur a soufferts pour l'amour des hommes : " posuerunt me desolatum , totâ die mœrore confectam "; enfin à ce cœur si généreux à l'égard de ceux qui l'imitent dans sa dévotion au Chemin royal de la croix qu'il leur obtient du ciel la grâce de participer aux
consolations ineffables qu'il goûtait dans ce saint exercice ; consolations qui, au sentiment d'un saint Père, surpassent infiniment toutes les voluptés du monde.
Art. 4. — Jésus et Simon le Cyrénéen
Après ces douleurs qui furent pour Marie celles d'une agonie, elle se releva soutenue par la vertu toute puissante de Jésus et s'attacha à ses pas. Comme elle eut été heureuse de se placer près de son Fils et de porter avec lui cette lourde croix sous laquelle il allait succomber !
Une foule immense entourait notre divin Sauveur. Epuisé, il fléchit sous le poids de la croix et succomba en jetant un long regard à ce peuple qui avait tant de fois imploré ses bienfaits et éprouvé sa puissante bonté. Sur tous ces visages il put lire la haine, le mépris ou l'insensibilité. Chacun s'écartait avec empressement, dès que les bourreaux voulaient requérir un aide. Où était donc saint Pierre ? Où étaient tous ses apôtres, tous ses disciples ? Où étaient tous ces aveugles, tous ces sourds, tous ces muets, tous ces paralytiques, tous ces malades guéris par sa main bienfaisante ? Personne n'était là pour soulager Jésus.
Les bourreaux se consultèrent alors, moins par pitié que par cruauté, sur le moyen de le soulager ; ils craignaient qu'il ne mourût pendant le trajet et qu'ils ne fussent ainsi privés du plaisir barbare de le voir expirer sur la croix.
Or, à ce moment, arrivait des champs un homme qui n'avait pris aucune part aux événements de la matinée; ( "était un étranger venu de Cyrène et nommé Simon. Ils s'emparèrent de lui et le forcèrent à aider Jésus à porter sa croix.
L'Evangile ne nous dit rien des sentiments de cet homme. Fut-il seulement ennuyé de se voir ainsi détourné de ses occupations et de se voir ainsi forcé à ce labeur imprévu ? Ou bien, voyant Jésus, si exténué, si écrasé d'un poids insupportable, fut-il pris de miséricorde et secrètement heureux de soulager un
pauvre condamné ? Ou bien enfin, ce cœur, quand il se trouva si près du cœur de Jésus et sous le poids de cette croix qui allait sauver le monde, ce cœur a-t-il compris, s'est-il ouvert à l'amour et Simon de Cyrène fut-il le premier de ces généreux compagnons des souffrances du Sauveur qui n'ont cessé, depiûs dix-neuf siècles de se ranger avec lui sous la croix ? Toujours est-il que Jésus récompensa cet acte de charité : jl fit du Cyrénéen un disciple fervent et de ses deux fils, Alexandre et Rufus, des évoques, des apôtres de la vraie foi. Encore un exemple ajouté à tant d'autres qui nous montrent comment notre bon Maître donne en premier lieu le vin moins bon et le meilleur ensuite ; il commence par demander quelques sacrifices, puis il récompense par un déluge de grâces.
Quelle n'a pas dû être la reconnaissance de Marie envers Simon le Cyrénéen qui vint en aide à Jésus ! Son cœur plongé dans une douleur sans limites, ressentit alors une consolation qu'un cœur malheureux, surtout le cœur d'une mère, peut seul comprendre. Et elle a dû ne jamais oublier ce service du Cyrénéen. A son souvenir que de mères éplorées elle a dû soutenir, lorsqu'elle les a vues penchées sur le berceau d'un enfant mourant, sur le lit de douleur d'un fils, d'une fille que la mort allait frapper, elle a dû penser à Jésus portant sa croix, à Simon qui le consola, et elle a dû s'empresser d'alléger le fardeau de toutes ces âmes accablées de tristesse.
Qui pourra jamais dire les courages abattus que cette divine consolatrice des affligés a relevés, les cœurs désespérés qu'elle a ramenés à l'espérance chrétienne, les plaies saignantes qu'elle a peu à peu cicatrisées, les douleurs inconsolables qu'elle a calmées.
Que cette page de la Sainte Ecriture est féconde en utiles enseignements !
Pendant sa vie publique, Jésus était tellement entouré de personnes empressées à le solliciter qu'elles lui étaient le temps nécessaire pour réparer ses forces. Quand sur le chemin du Cal-
vaire il a besoin de secours, il ne trouve qu'un étranger qui, contraint au partage de ses humiliations, sera admis au partage de ses miséricordes. Où étaient donc les malades que Jésus a guéris, les morts qu'il a arrachés à la tombe, les affligés qu'il a consolés ? Voilà bien l'égoïsme du monde. Durant sa vie publique, quand il sème les miracles à profusion, Jésus est sans cesse entouré de foules enthousiastes, mais maintenant qu'à son tour il demande assistance et soutien, les disciples se dérobent au partage de ses humiliations. Que d'âmes tressaillent à la vue de la gloire du Thabor, mais reculent devant la honte du Calvaire. ! On accompagne volontiers le bon Maître dans sa marche triomphale, mais il est seul à l'agonie du jardin des Olives : " torcular calcavi solus, on le laisse seul traîner sa croix, et de gentibus non est vit mecum, "
Voyez ce qui se passe dans nos églises où le sacrifice du Calvaire se répète chaque jour. Quelle triste solitude ! Le matin, quelques âmes pieuses sont venues dire à Jésus l'inviolabilité de leur amour ; le soir encore, lorsque les vitraux s'empourprent au soleil couchant, de rares adorateurs se groupent de nouveau autour du doux prisonnier du Tabernacle ; et puis c'est l'abandon, la solitude sépulcrale. Seule la lampe du sanctuaire veille et fait trembler la lueur dorée d'une petite étoile dans la nuit noire ! Et les fêtes mondaines battent leur plein et les foules se ruent à la poursuite des plaisirs ! Combien dans le monde songent à Jésus qui reste seul dans le tabernacle où il attend ses enfants pour leur distribuer ses grâces ? Combien sa solitude serait plus douce si no? visites étaient plus fréquentes, nos prières plus enflammées, nos adorations plus amoureuses ?
Jésus veut être aidé à porter sa croix. Comme membres de Jésus-Christ nous devons souffrir avec lui, prendre part à ses souffrances, associer nos immolations à son martyre, afin de rendre entière l'application des mérites du chef aux membres du corps mystique, " adimpleo ea quœ désuni passïonum Christi, in carne meâ pro corpore ejus.
Aider Jésus à porter sa croix, quelle honneur, quelle joie,
quelle mystique ivresse pour une âme aimante et soucieuse du devoir ! Acceptons donc avec résignation, même avec joie, la part que notre divin Sauveur veut nous faire prendre à ses douleurs. Il nous a devancés, lui, notre Dieu, il a souffert le premier. En acceptant l'aide de Simon le Cyrénéen seulement lorsqu'il avait déjà parcouru une grande partie de la voie douloureuse, il nous a enseigné que la part qu'il nous donne à ses souffrances est bien minime, comparée à celle qu'il garde pour lui, qu'il s'est réservé les plus grandes douleurs, qu'il ne demande que peu de chose de nous pour nous rendre participants des mérites de son sacrifice.
Simon porte la Croix d'abord avec répulsion, mais peu à peu son esprit s'éclaire d'une lumière céleste ; son cœur s'enflamme d'une ardeur toute divine et il n'éprouve plus ni fatigue, ni répugnance ; la grâce a triomphé de la nature ; il comprend à quelle dignité Dieu l'a appelé ; il expérimente qu'à la suite de Jésus ce qui paraissait pénible devient facile, même agréable, et, au lieu de se plaindre du choix qui a été fait de lui, il en bénit le Seigneur et il désire souffrir davantage pour lui plaire.
C'est aussi ce qu'expérimentent tous les chrétiens quand ils acceptent en esprit de foi et en union à Notre-Seigneur, les peines et les humiliations de cette vie. " Le fidèle, quelque affligé qu'il soit, n'est pas sans consolation parce que, dit l'auteur de l'Imitation, il sait bien qu'il profite beaucoup en portant ainsi sa croix. Lorsqu'il s'y soumet de bon cœur, tout le poids de son affliction se change en une douce confiance de recevoir bientôt les consolations divines ; et plus son corps est abattu par la souffrance, plus son esprit se fortifie intérieurement par la grâce."
Considérons donc les épreuves qui nous viennent comme venant de Dieu lui-même et profitons-en pour nous rendre semblables à Jésus-Christ et augmenter nos mérites pour le ciel. Ayons courage et confiance. D'ailleurs notre croix est bien légère si nous la comparons à celle de Jésus-Christ ou à celle que nous avons mérité de porter. En outre, Notre-Seigneur nous précède, il nous encourage et il nous fortifie, marchons résolument à sa suite, en mettant en pratique cette exhortation qu'il nous adresse:
" Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. "
Nous surtout prêtres, prenons courageusement sur nos épaules la croix du Sauveur. C'est nous surtout qui pouvons aider le divin Maître à porter ce fardeau trop accablant. Nous le pouvons en déclarant une guerre acharnée à nos propres défaillances et puis en exerçant autour de nous une action salutaire afin de diminuer dans les autres le nombre de leurs péchés.
Nous sommes prêtres ; donc nous devons être des foyers de vie surnaturelle, nous devons étendre à travers le monde les vertus de la vie sacerdotale et la perfection de l'amour. Le bien de sa nature cherche à se répandre et l'un des besoins les plus impérieux de l'amour est de se changer en zèle, en ardeur apostolique, nous ne devons donc pas nous cantonner dans un égoïsme dangereux : " non sibi soli vivere, sed aliis proficere vult zelo Dei ductus. " Nous devons sans cesse travailler à combattre l'envahissement du mal, à empêcher le naufrage de l'innocence et de la foi ; nous n'avons pas le droit de nous endormir insouciants sur l'oreiller d'une coupable apathie, tandis que le démon tend ses filets perfides pour arracher des âmes à Jésus-Christ. Nous devons être des apôtres par un zèle discret exercé autour de nous, des apôtres surtout par l'éloquence de nos bons exemples, par le dévouement à toutes les saintes causes, par nos prières ardentes, par nos mortifications et nos pénitences offertes pour le salut des pécheurs. Ainsi nous serons de vrais Cyrénéens, d'énergiques collaborateurs de ce doux Jésus qui a aimé les âmes jusqu'à répandre pour elles tout son sang, afin de leur mériter par les ignominies de sa mort les éblouissements d'une gloire qui les enivrera à jamais.
0 Jésus, qui avez bien voulu accepter l'aide de Simon de Cyrène et qui permettez qu'en servant le prochain nous vous servions vous-même, faites que, vous voyant toujours en sa personne, nous l'assistions de notre mieux, en toute occasion, de toute manière, que nous accomplissions toujours plus parfaitement nos œuvres de charité, ayant toujours en vue le seul bien des âmes.
Art. 5. — Jésus, Véronique et les saintes femmes
Jésus continuait à gravir la route du Calvaire ; il se montrait accablé de lassitude, réduit à une fatigue extrême, souffrant des douleurs inouies, l'âme remplie de tristesse, le cœur oppressé par l'angoisse. A l'exception de sa Très Sainte Mère, de quelques saintes femmes et de Simon le Cyrénéen, il n'y avait personne pour le consoler et le soulager.
Cependant sur le passage du divin Sauveur, se rencontra une femme du nom de Séraphia, appelée ensuite Véronique (de vera icon, vrai portrait), à cause de la grâce qu'elle reçut en ce jour. Emue jusqu'au fond du cœur à la vue des souffrances du Sauveur de son auguste visage devenu méconnaissable par la douleur et les blessures, couvert de sang et de boue, de crachats, elle voulut lui donner à cette heure suprême une preuve de compassion. Avec la hardiesse de l'amour, elle fend la foule, elle brave les bourreaux, les brutalités des soldats ; elle s'élance vers Jésus. Malgré les huées, les insultes, les menaces, peut-être les coups, elle parvient jusqu'à lui et, tendant son voile de lin imbibé d'eau, elle essuie d'une main délicate et tremblante la face sacrée du divin Maître.
Ah ! qu'il est touchant ce trait de compassion généreuse ! Comme cette femme est digne de notre admiration ! Aussi quelle récompense, quelle réponse lui valut aussitôt cet acte d'amour ! Jésus voulut que sa face auguste demeurât imprimée sur le voile dont elle se servit ; et cette empreinte ineffable restera à jamais une des reliques les plus précieuses de la Passion du Rédempteur.
Avant cet acte de charité, le voile de sainte Véronique n'était qu'un morceau de toile ordinaire ; il lui revint avec une image plus précieuse que celles qui sortiront jamais de la main des plus grands artistes. Le visage d? notre divin Sauveur, quoique horriblement défigurée, devint l'objet de ses pieuses contemplations. Eclairée par la foi, elle découvrait une beauté ravissante sous cet extérieur affreux aux yeux de la nature ; cette face meurtrie et ensanglantée était bien celle du Christ, Fils de David, du
Seigneur, roi du ciel et de la terre, de celui qui est la splendeur de Dieu le Père ; et le sang et les crachats dont elle était couverte lui rappelèrent combien ce divin Sauveur a aimé les hommes.
Le prodige opéré en faveur de cette sainte femme est la figure des grâces spéciales et des faveurs signalées que souvent Dieu accorde, même en ce monde, aux âmes généreuses qui ont le courage de se vaincre dans les occasions difficiles. Jésus leur montre les traits de sa face adorable et en laisse de profondes empreintes dans leur cœur, afin de les soutenir et de les encourager dans l'accomplissement des devoirs que leur imposent leur amour envers lui et leur dévouement pour son service.
Cette femme qui brave tout pour aller essuyer le visage adorable de Jésus, inondé de sueur et de sang, nous révèle par cet acte généreux, la bonté de son cœur ; mais Notre-Seigneur nous montre aussi la délicatesse du sien. Il oublie tous ses maux pour récompenser un acte de dévouement et il imprime son portrait sUr le voile de Véronique. Le jour devait venir où il découvrirait tous les trésors de ce cœur divin à sainte Marguerite Marie, attentive comme Véronique à réparer par sa piété l'ingratitude des hommes envers lui.
Mais Jésus est le type parfait de toute l'humanité pauvre et souffrante et Véronique est le type de la charité. Tandis qu'il porte la croix, moins semblable à un homme, au dire du prophète " qu'à un ver de terre, " il porte en lui toute la personne des pauvres pour lesquels parfois nous éprouvons de l'éloignement. Et le dernier des pauvres qui souffre la faim et la soif dans l'ombre de nos grandes cités, porte en lui la personne du Sauveur; c'est l'enseignement positif de l'Evangile. Comme il y a de Jésus une présence réelle au Sacrement de l'Eucharistie, il y a aussi de lui une autre présence réelle, quoique d'un ordre moins parfait, dans la personne des pauvres ; et c'est pourquoi il dit clairement " ce que vous avez fait au dernier de ceux-ci, c'est à moi que vous l'avez fait. "
Oui, Jésus se montre à nous dans la personne des pauvres, des malheureux, des malades. Pourrions-nous le voir avec indifférence, refuser de lui rendre service autant qu'il dépend de nous ?
Nous vénérons avec piété l'image de sa face auguste, ainsi que le crucifix et tout ce qui nous rappelle les souffrances de notre divin Sauveur ; or souvenons-nous que les malades et les malheureux sont les images vivantes de Jésus souffrant ; soyons pour eux pleins de compassion et de dévouement.
Plus heureux que Véronique, dont la main tremblante ne toucha qu'une fois la face de Jésus, la charité chrétienne peut souvent sécher les larmes, essuyer les sueurs, recueillir les gouttes du sang du divin Rédempteur sur le visage de ses pauvres. Puisse-t-il nous donner la grâce de les aimer, de respecter leurs douleurs, de découvrir toujours, sous les traits défigurés par les misères physiques et les misères morales, les traits de Jésus défiguré.
N'oublions pas non plus que la race des déicides n'est pas éteinte ; et depuis cette scène touchante et navrante, innombrables ont été les impies qui ont jeté à la face de Jésus les souillures de leurs outrages, les crachats de leurs blasphèmes. Au nom de cette face adorable que contemplent les bienheureux au sein de la lumière céleste, dans tout l'éclat de son ineffable beauté, conjurons notre divin Sauveur de convertir les pécheurs, de multiplier ses apôtres et ses réparateurs. Qu'il fasse qu'aux outrages, aux blasphèmes, aux insultes des impies, qui continuellement renouvellent les tourments de sa passion, nous opposions nos actes d'amour, nos louanges, nos perpétuelles adorations.
Disons-lui : Nous voulons vous aimer pour ceux qui vous haïssent ; nous voulons vous bénir pour ceux qui vous blasphèment ; nous voulons nous immoler avec vous pour obtenir le pardon de ces obstinés qui ne savent ce qu'ils font. Demandons au Père des miséricordes de leur pardonner, de ne pas regarder les iniquités de monde, mais de regarder son Fils unique tout couvert de blessures, de regarder son front saignant sous l'affreuse auréole, son visage envahi par les ombres de la mort, livide sous les tortures de l'agonie. Supplions-le d'être ému à la vue d'une telle expiation et d'avoir pitié des pauvres pécheurs : " RespiceinfaciemChristitui. "
Que l'amour de Jésus en nous soit " le voile " qui touche son
divin visage, qui l'essuie et le rafraîchisse, en recueille le sang et les larmes. Et qu'inspirés, animés par cet amour, nos actes de charité et de réparation nous valent la réponse du sien, c'est-àdire, la récompense de l'ineffable empreinte de son image adorée dans nos âmes.
Jésus avançait toujours et déjà touchait au sommet du Calvaire où il allait être immolé. A ce moment, des cris et des lamentations se firent entendre. Ils partaient d'un groupe de femmes qui, mêlées à la foule, ne pouvaient plus retenir l'expression de leurs sentiments douloureux. C'était leur manière à elles de protester contre le crime de ceux qui envoyait à la mort comme un malfaiteur l'Homme Dieu dont elles avaient tant de fois goûté la parole et vénéré la sainteté. C'était leur manière aussi de témoigner à Jésus la part singulière qu'elles prenaient à son affliction et à ses souffrances.
Jésus, touché, se retourna et une reconnaissance infinie passa dans son regard quand il fixa parmi la cohue haineuse celles qui pleuraient. Qui jamais dira ce que ce regard renfermait de tristesse, de dignité, de gratitude ! Qui peut dire l'effet produit par ce regard au fond des âmes où il plongeait ! Qui sait s'il ne renouvela pas en quelques-unes les merveilles qu'il ava't opérées dans le jeune homme dont nous parle l'Evangile et qui fut transformé subitement du jour où les yeux du Maître s'étaient reposés sur lui ! Qui sait si plusieurs n'en gardèrent pas le souvenir, converties par ce contact muet comme Pierre venait de l'être, après son triple reniement, dans l'atrium d'Anne, le Pontife ! Avec les anciennes traditions, le cœur aime à le penser et, dans les filles de Jérusalem, il salue le noyau de la première communauté chrétienne.
Et Jésus, s'adressant à ces femmes compatissantes, essaie de les consoler; il ne réussit qu'à s'attendrir à son tour sur les maux prochains qui les menacent : " Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vos fils et sur vousmêmes. "
Jésus ne refuse pas la compassion de ces femmes pieuses ; cette preuve de leur pitié avait un grand prix à ses yeux ; mais il veut qu'avant tout elles pleurent ce qui le fait pleurer luimême, c'est-à-dire, le péché. Il pense aux malheurs qui vont s'appesantir à brève échéance sur le peuple déicide. Il souffre comme jamais créature n'a souffert, ni ne souffrira, et, malgré ses souffrances quasi infinies, il ne pense pas à se soulager mais s'occupe uniquement du triste sort du peuple de Dieu. Il eut pu abandonner cette nation à son malheureux sort. Non, son cœur voudrait la sauver et, sous le fardeau de la croix, au moment où il marque de ses chutes et de son sang le sentier du Calvaire, au milieu de toutes sortes de moqueries, de brutalités, de douleurs et d'ignominies, il trouve assez d'énergie d'âme, assez de tendresse, pour faire un dernier et suprême appel à ce peuple prêt à tomber sous le bras vengeur de la justice de Dieu. Il ne lui restait plus qu'une seule ressource : celle d'inspirer la crainte.
Ce sont des larmes meilleures que je voudrais voir couler, dit-il, à ces femmes qui avaient le courage de braver les injures de ses ennemis et de venir lui offrir l'hommage de leur compassion. Vous pleurez sur moi parce que je souffre. Mais vous vous trompez sur la nature vraie de cette souffrance et ne comprenez pas celle qui m'atteint le plus profondément. Mon martyre intime vous échappe. Vous voyez les coups de fouet, vous entendez les injures et les cris. Vous croyez que c'est uniquement tout cet appareil de torture qui m'accable ; je souffre surtout d'autre chose ; je souffre de mon impuissance à sauver tous les hommes, de la mauvaise foi qui continuera à me méconnaître, de la légèreté qui ne tiendra aucun compte de mes avertissements, de la faiblesse qui ne saura pas utiliser mes prévenances ; de l'ingratitude oublieuse de mes bienfaits ; je souffre à la pensée de toutes les âmes auxquelles les fruits de ma mort ne pourront être appliqués.
Vous pleurez sur moi ; pleurez plutôt sur les jours mauvais qui vont bientôt se lever sur Israël, les jours où la colère de Dieu éclatera sur la nation juive pour venger ce forfait ; pleurez sur
les mères qui seront témoins de la catastrophe1 finale ; pleurez sur celles que la vie éloigne du vrai but où je vais toucher bientôt : pleurez sur vos enfants qui peut-être ne l'atteindront pas. Puisque la richesse des larmes peut tarir, réservez-la pour les larmes saintes et fécondes à verser sur vous et sur vos enfants.
Vous pleurez sur moi parce que je vais mourir, mais cette mort, vous n'en pénétrez pas le mystère. Vous croyez que c'est une catastrophe, le désastre où vont s'engloutir tous mes rêves, toutes mes espérances, toutes mes ambitions. Et c'est au contraire, la consommation suprême de l'œuvre pour laquelle je suis venu en ce monde, le fondement mystérieux sur lequel je bâtirai, après trois jours, le temple inébranlable du culte nouveau.
Vous croyez que c'est une tristesse. Et c'est au fond une joie ineffable dont la perspective me soutenait pendant mes jours d'exil, la joie de retourner aux clartés éternelles du Père qui m'a envoyé et celle, plus grande et plus douce, de mourir pour lui dans l'accomplissement de sa volonté.
Quelle leçon pouvons-nous tirer de ces divins enseignements ?
Si nous eussions vécu aux jours de la Passion de Jésus, nous nous serions mêlés à ces saintes femmes : nos larmes auraient coulé avec les leurs. A nous aussi le divin Maître aurait adressé ces paroles : " Ne pleurez pas sur moi, mais d'abord sur vous. "
Quels sont nos sentiments par rapport à la Passion de Jésus ? Est-ce que, comme les filles de Jérusalem, nous nous faisons un devoir de compatir aux souffrances du Sauveur, de le suivre sur ce nouveau chemin du Calvaire qu'il parcourt au Saint Sacrement à travers les siècles ?
Avons-nous des larmes de compassion vraie et sincère en face des sacrilèges et des humiliations dont il est abreuvé dans son Sacrement d'amour ? Dans quels sentiments de douleur et de compassion avons nous l'habitude de dire la sainte messe qui est la reproduction de la passion du Sauveur ?
De plus, si nous avons pleuré sur ses douleurs, l'avons nous fait avec les mêmes dispositions qu'il réclame des filles de Jérusalem ?
N'avons nous pas oublié que le vrai soulagement que nous puissions apporter aux souffrances du Sauveur, ce sont les larmes versées sur nos péchés et sur ceux de nos frères ? Est-ce que nous pleurons quelque fois à la pensée d'avoir, comme les Juifs, chassé Jésus de notre cœur par le péché ? Est-ce que nous sommes tristes, d'avoir, comme les Juifs, manqué de reconnaissance envers Jésus qui a toujours été si libéral envers nous ? Combien pleurent volontiers sur la perte d'un parent ou d'un ami, qui n'ont pas une larme pour regretter la perte de la grâce ?
Pleurons donc non pas à cause de nos souffrances, mais à cause de notre sincère amour de Jésus qui nous a tant aimés, non pas parce qu'il nous en coûte de ne plus pécher, mais parce que nous voudrions ne l'avoir jamais fait.
Art. 6. — Jésus meurt sur la Croix
Notre divin Sauveur est là sur le Calvaire, cloué sur un lit de supplice, suspendu entre la terre qu'il va quitter et le Ciel qu'il va nous ouvrir, les bras étendus comme pour embrasser l'humanité toute entière. Il se montre à nous dans l'état du plus complet dépouillement, de la donation et de l'immolation totales, dans l'attitude de la prière suppliante, offrant pour nous à son Père les amertumes de son âme et les tortures de son corps, les derniers souffles de la vie qui lui échappe, le supplice de sa mort qui va achever le sacrifice réparateur et payer notre rançon.
Regardons avec amour le divin Martyr de nos iniquités. De son front, de ses mains, de ses pieds, le sang ruisselle jusqu'à terre ; sa tête alanguie se penche sur sa poitrine, son doux regard cherche ses amis, ses bras sont ouverts. C'est l'abandon qui dit à Dieu : Prenez-moi ; c'est la miséricorde qui dit au pécheur : Venez à moi ; c'est l'amour généreux qui dit au monde entier : Je vous donne tout.
Autour de la croix où Jésus expire, les Pharisiens, ses ennemis, sont rassemblés. Leur victime aurait bien le droit de mourir en paix ; c'est une consolation qu'on accorde aux derniers des
misérables. Mais, à lui, toute consolation est refusée. On lui prodigue les ironies, les mépris, les défis insolents, les malédictions.
Cette haine féroce a fait fuir ses disciples et ses admirateurs, a tari le dévouement de ses amis et de ses défenseurs. Cependant malgré les bourreaux, malgré une soldatesque brutale, malgré la populace en fureur, devant le Christ qui agonise, trois personnes sont debout, le regard fixé sur son visage : " Stabant juxta crucem. " C'était sa pauvre mère, c'était son plus jeune disciple, c'était la grande pécheresse convertie. Et Marie et Jean et Madeleine étaient là qui consolaient ses derniers moments. Marie, c'était la tendresse de l'amour maternel avec ses merveilleux et puissants élans ; Jean, c'était l'amour d'amitié ; Madeleine, c'était l'amour de reconnaissance et d'adoration. Et ainsi au pied de la croix ces trois cœurs débordant d'amour disaient plus haut que la rage des bourreaux et l'horreur des supplices, que ce condamné était plus qu'un homme. Aussi les yeux mourants du Rédempteur ne semblaient voir qu'eux seuls, et quand il eut, par une attention suprême de la plus touchante délicatesse comme consacré l'union de ces trois amours, il poussa un grand cri : " Consummatum est, " et son front s'inclina dans la mort.
Les Evangélistes nous disent que la mort de Jésus-Christ fut un spectacle si douloureux que la nature, tout insensible qu'elle est, manifesta sa stupeur par des signes effrayants. Le soleil s'éclipsa ; des ténèbres épaisses se répandirent partout, c'était le deuil de l'univers à la mort de son Créateur. La terre révoltée d'un crime dont les auteurs ne semblaient pas émus, s'ébranla par d'horribles secousses. Les rochers se fendirent, les sépulcres s'ouvrirent, la poussière se ranima, et beaucoup de corps des saints qui s'étaient endormis se levèrent et, sortant de leur tombeau après la résurrection, vinrent dans la cité sainte et apparurent à un grand nombre de personnes. Le voile du Temple se déchira du haut en bas. Les spectateurs de cette terrible scène descendirent du Calvaire en se frappant la poitrine, comme protestation de regret d'un supplice injuste. Les soldats habitués à regarder la mort avec intrépidité, frappés de tant de circonstances extraordinaires, furent effrayés ; et leur chef publia
hautement que celui qui venait d'expirer était le Fils de Dieu. Ces étonnants prodiges étaient propres à faire naître la foi dans les âmes droites.
Il est grand de mourir pour un ami, plus grand encore de mourir pour sa famille ; il est sublime de mourir pour sa patrie, mais mourir pour l'humanité et la sauver c'est divin. Le Christ s'est élevé à ces hauteurs ; c'est pourquoi le Calvaire est ce qu'il y a de plus grand au monde. C'est là que le ciel et la terre se sont réconciliés en Jésus. Son sang divin a lavé nos péchés, payé nos dettes, satisfait aux rigueurs de la justice éternelle, et rétabli sur d'inébranlables bases l'harmonie entre Dieu et l'homme, en restaurant tout dans le Christ béni : " pacificans per sanguinem crucis ejus sive quœ in terris sive quœ in cœlis sunt ". La haine et l'ingratitude des hommes sont allées aux limites extrêmes de la scélératesse, jusqu'à la mort d'un Dieu ; et Jésus, en immolant sa vie, nous a donné la marque suprême de l'amour : " majorera hacdilectionem nemohabet " .
Oui c'est au pied de la croix sanglante de Jésus, près de son cadavre sillonné de blessures, au côté de la Reine des Martyrs, que nous pouvons comprendre quelque peu l'immensité de l'amour de Jésus : " in hoc cognovimus charitatem Deï quoniam Me animant suam pro nobis posuit. " Pourquoi ces prodigieux anéantissements ? pourquoi ces tortures sans nom ? pourquoi ce luxe d'opprobres et de honte ? " Dilexit " î II nous a aimés d'un amour sans mesure, voilà la clef de tout le mystère. C'est la folie de l'amour. Et devant ces sublimes ardeurs, près de ces flammes dévorantes, nos âmes resteraient-elles indifférentes et froides ?
" Considérez, dit saint Bonaventure, cette couronne d'épines et ces clous meurtriers, ces plaies des pieds et des mains, ce corps tout couvert de blessures, ces chairs tombant en lambeaux, et reconnaissez à ces traits combien Jésus vous a aimés. "
Quelle source inépuisable de réflexions salutaires cette vue de Jésus mort sur la croix ne nous présente-t-elle pas ?
D'abord demandons à ce divin Sauveur d'envahir, de dévorer nos cœurs dans un brasier d'amour, de rendre nos âmes toutes de feu pour que nous n'aimions plus que lui seul. Il a su pousser l'amour aux limites extrêmes du possible : " in finem dilexit. " Du haut de sa croix, dans l'embrassement infini de son regard, il a vu s'amonceler autour de lui tous les crimes des siècles ; il a senti les ingratitudes et les trahisons monter, comme une marée furieuse, jusqu'à lui et le couvrir de leur écume impure. Et au lieu de détourner la tête, au lieu de nous maudire, nous, ses véritables bourreaux, il a laissé tomber sur nous de ses lèvres bleuies par les affres suprêmes des paroles de miséricorde et d'amour ; il a ouvert à nos repentirs de glorieuses perspectives de royaumes, à nos yeux mouillés de pleurs, il a fait étinceler le miroitement de couronnes triomphales ; et pour que, dans les luttes de la vie et les meurtrissures de nos âmes, nous eussions une consolatrice toute-puissante, il nous a déposés entre les bras, sur le cœur de Marie notre Mère et la sienne. Disons-lui un affectueux merci. Jamais notre reconnaissance ne pourra monter à la hauteur de ses bienfaits.
Mais nous prêtres surtout, rappelions-nous toujours que cette immolation n'est pas un fait transitoire, que le Calvaire ne passe pas, ne se perd pas estompé dans la brume du passé. Il se dresse toujours actuel dans la pénombre mystérieuse de nos sanctuaires. Chaque jour, sur tous les points du monde, la Victime adorée est élevée par nos mains entre le Ciel et la terre comme Hostie de propitiation pour les péchés du monde. Le sacrifice de nos autels est le vivant mémorial de l'immolation sanglante du Golgotha : " 0 memoriale mortis Domini " ; il en est encore la représentation intégrale, la multiplication indéfinie, la reproduction réelle et parfaite, l'application inépuisable. A chacune de nos consécrations, l'Agneau immolé meurt de nouveau d'une mort mystérieuse et cachée ; son corps est là étendu en victime sur la pierre de l'autel ; son sang empourpre le calice pour enivrer nos cœurs t't laisser à nos âmes le parfum pénétrant de son amour, un désir plus ardent de nous immoler à son exemple, de nous dépenser entièrement aux intérêts de sa gloire.
Oui, Jésus s'immole tous les jours sur l'autel : il renouvelle
d'une manière mystique mais réelle la scène grandiose du Calvaire.Là il fléchit la colère du Ciel ; là il est la réparation vivante, il lance à flots inépuisables son Rang divin pour effacer nos crimes ; il est notre Hostie d'action de grâces et notre hymne de reconnaissance. Là, nous devons déplorer notre froideur, notre radicale impuissance de proportionner nos chants de gratitude à la sublimité des faveurs célestes. Là, faisons jaillir de son Cœur vers son Père Céleste l'infinité de la louange et de l'action de grâces et de l'adoration. Puissions-nous mourir à tout pour celui qui a daigné mourir par amour pour nous. " A more amoris tui moriar, qui amore amoris met dicpiatus es mori. "
Puissions-nous tous dire avec vérité à notre divin Jésus :
" Ce qui m'excite à t'aimer, ô mon Dieu,
Ce n'est pas l'heureux ciel que mon espoir devance ;
Ce qui m'excite à t'épargner l'offense,
Ce n'est pas l'enfer sombre et l' horreur de son feu ;
C'est Toi, mon Dieu, Toi, par ton libre aveu, Cloué sur une croix où t'atteint l'insolence ; C'est ton saint corps sous l'épine et la lance Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.
Voilà ce qui m'éprend, et d'amour si suprême,
O mon Dieu, que sans ciel même je t'aimerais,
Que même sans enfer, encore je te craindrais,
Tu n'as rien à donner, mon Dieu pour que je t'aime ;
Car si profond que soit mon espoir, en l'ôtant,
Mon amour irait tout seul et t'aimerait autant. "
Et comme la vue de Jésus mort en croix est bien de nature à ranimer dans nos cœurs l'espérance du pardon ! Quelles que soient nos fautes, nous pouvons espérer que le Père céleste nous fera miséricorde, en vertu des mérites infinis de Jésus, son Fils bien aimé, en qui il met toutes ses complaisances. Qui n'espérerait pas en Notre-Seigneur après un tel pardon et une telle grâce ! Aussi l'Eglise chante :
" Qui Mariam absolvisti Et latronem exaudisli Mihi quoque spem dedisti. "
Disons à Dieu avec amour et confiance, avec saint Augustin : " Père miséricordieux, jetez les yeux sur votre Fils bien aimé et sur ses douleurs ; voyez quel est celui qui souffre et ce qu'il souffre pour nous. Le Verbe éternel qui n'a qu'une même nature avec vous a voulu se revêtir de la nôtre pour souffrir et mourir comme nous. O mon Dieu, souvenez vous de l'œuvre de son incompréhensible amour. Voyez le sang qui coule de ses mains innocentes et pardonnez les péchés que nos mains ont commis. Voyez son côté transpercé par la lance et lavez-nous dans la source que le fer vient d'ouvrir ; voyez ses pieds sans taches, qui n'ont jamais marché dans la voie des pécheurs, déchirés par les clous, et dirigez nos pas dans les divins sentiers ; voyez sa tête penchée sans force sur son sein pour rendre le dernier soupir et ayez pitié, ô Père miséricordieux, de la faiblesse de vos pauvres créatures. Au nom des supplices de notre doux Sauveur, pardonnez à ceux qu'il a sauvés. "
" Lorsqu'au souvenir de nos péchés, s'écrie saint Alphonse, nous sentons les remords de notre conscience, qu'est-ce qui peut en adoucir l'amertume, si ce n'est de savoir que Jésus-Christ a daigné se livrer lui-même à la mort pour expier nos fautes. "(Gal.lA)
" Mes chers enfants, nous dit saint Jean, je vous exhorte à fuir le péché. Si cependant quelqu'un a le malheur d'y être tombé, qu'il se souvienne que nous avons un avocat auprès de Dieu ; c'est Jésus-Christ, son Fils Unique, qui est juste et qui s'est offert en sacrifice pour expier nos fautes. " (I Joa.v. ir, 1)
L'Apôtre saint Paul va jusqu'à dire que Jésus est monté au Ciel pour porter son Père à user de miséricorde envers nous (Heb. vu, 25).
Dieu dit un jour à sainte Marie Madeleine de Pazzi : " Ma justice s'est changé en clémence par la vengeance que j'ai exercée sur la chaire innocente de Jésus-Christ. Le sang de mon Fils ne me demande pas vengeance comme celui d'Abel, il ne demande
que miséricorde et compassion ; et, à cette voix, ma justice ne peut pas ne pas s'apaiser. "
" Qu'as-tu donc à craindre, pécheur, s'écrie saint Thomas de Villeneuve, si tu veux quitter le péché ? Comment te condamnera-t-il ce bon Maître qui est mort pour ne pas te condamner ? Comment te repoussera-t-il quand tu reviens à ses pieds, lui qui est venu du Ciel pour te chercher quand tu fuyais " ?
En face de l'Auguste Victime s'offrant à son Père pour notre salut, rappelons nous les vertus dont il nous donne l'exemple.
Et d'abord la charité. Jésus se sacrifie afin que l'on connaisse qu'il aime son Père et qu'il fait ce que son Père lui a commandé : il se sacrifie afin que nous sachions combien il nous a aimés. C'est son amour pour son Père et pour nous qui le conduit au Calvaire et qui l'attache à la croix.
Il avait dit : il n'y a pas de plus grand témoignage d'amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. C'est ce qu'il a fait pour chacun de nous. Aussi nous pouvons dire avec saint Paul : " Jésus-Christ m'a aimé et il s'est livré pour moi. "
La générosité de son amour n'a pas connu de bornes. Une goutte de son sang, un battement de son cœur, une larme de ses yeux, eussent suffit à nous arracher à l'enfer et à nous ouvrir les portes du Ciel ; mais son amour pour nous est allé direct aux limites extrêmes. Il nous a donné sa vie entière et jusqu'à la dernière goutte de son sang. Pourrions-nous hésiter à l'aimer ? Est-il possible de regarder, de considérer avec attention Notre- Seigneur crucifié, sans concevoir de l'amour pour lui ? On ne peut se tenir devant un grand feu sans en subir la chaleur. Pourrions-nous ne pas nous dévouer au salut du prochain, puisque le prochain représente à notre égard Jésus-Christ lui-même, et que d'autre part ce divin Sauveur nous a dit : " aimez vous les uns les autres, comme^gaysjû aimés. " (Gai. n, 2)
Jésus sur la Jrorr comme &»r\it tout le cours de sa passion
EiEUOTHECA
nous a enseigné la patience et la douceur. Ce lion de la tribu de Judas, disposant de la force même de Dieu, n'avait qu'à le vouloir pour faire descendre du ciel plus de douze légions d'anges, ou plutôt pour anéantir à l'instant même ses ennemis ; et il ne paraît que comme un agneau muet devant celui qui le tond, il ne veut être que l'homme des douleurs et il ne jette sur ses ennemis que des regards de bonté, d'amour et de tendresse !
Cette patience et cette douceur, pratiquons-les à l'égard du prochain. N'oublions pas que chacun à ses défauts et, pour avoir droit au support indulgent des siens, il faut supporter avec calme ceux qui nous choquent dans les autres. Ils sont rares ceux qui reconnaissent leurs torts, et chaque grief exploité par la médisance devient l'occasion de reproches formulés avec une injuste rigueur. Quelque fois la malignité, l'envie, la jalousie nous percent de leurs traits ; pensons qu'avant de nous atteindre, ces traits font d'abord sur ceux qui les emploient une inévitable et funeste blessure. Donc plaignons le prochain sans l'aigrir par l'apparence de la vengeance ; ne l'éloignons pas par l'expression du ressentiment ; tâchons plutôt de l'éclairer avec patience et douceur, ne mettons dans notre cœur aucune restriction au pardon, réjouissons nous d'avoir l'occasion de rendre le bien pour le mal et de nous unir ainsi parfaitement aux dispositions de Jésus mourant. N'oublions pas que nous sommes obligés d'aimer ceux qui ne nous aiment pas et qui nous font du mal : " Aimez vos ennemis, dit notre bon Maître ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient ; car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas*aussi ? " (M.vtt. 44, 46)
Du haut de sa croix Jésus nous dit :
" Ciel dérobe à ta vengeance Ceux qui m'osent outrager ; C'est ainsi, quand on l'offense Qu'un chrétien doit se venger. "
L'histoire de saint Elzéar raconte qu'il était arrivé à un tel
point de patience qu'il ne se fâchait jamais pour aucune injure qu'on lui fit ; d'où sainte Delphine, son épouse et vierge très pure, lui fit même un jour de doux reproches, comme s'il eut été trop insensible. A quoi le saint répondit qu'il ne laissait pas de ressentir dans son intérieur des atteintes d'impatience et des émotions de colère quand on l'offensait ; mais qu'il les étouffait portant aussitôt sa pensée sur les injures et les outrages que Notre-Seigneur avait soufferts pour lui ; lequel désirant imiter et faire quelque chose pour son amour, il se disait : Eh bien ! Elzéar, quand tes serviteurs te donneraient des soufflets, quand ils t'arracheraient la barbe et te cracheraient au visage, cela et tout ce que l'on peut te faire n'approchera jamais de ce que le Fils de Dieu a enduré pour toi. Il se disait et se redisait ces paroles et tenait son esprit appliqué sur ces objets jusqu'à ce que le sentiment imparfait fut amorti et son esprit calmé.
Jésus nous enseigne de la manière la plus sublime la vertu d'obéissance. Il renonce à sa volonté pour faire la volonté de son Père et il accepte le calice qui lui est présenté. Il a sacrifié à l'obéissance son repos, son honneur et sa vie. " Jésus-Christ, dit saint Paul, s'est montré obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix. (Phil. vin)
Quel modèle pour le prêtre qui ne doit voir en ses supérieurs quels qu'ils soient que Dieu qui vit en eux, qui parle en eux, qui commande en eux.
Le prêtre est fait pour commander, comme le Pontife le lui dit au jour de son ordination : " Sacerdotem enim oportet prœesse; " de sorte qu'au premier abord la vertu d'obéissance semble ne devoir pas être sa vertu dominante. Et cependant l'auteur de l'Imitation nous assure que celui-là seul peut commander avec assurance qui aime à se soumettre et sait obéir : " Nemo secure prœest nisi qui libcnter subest ; nemo secure prœcipit nisi qui bene obedire dicicit. " C'est donc précisément parce qu'il est appelé à conduire les autres, qu'il doit lui-même exceller dans la vertu d'obéissance, à l'exemple de Jésus-Christ, le Souverain Prêtre, dont toute la vie, depuis la crèche jusqu'au Calvaire a été réglée par l'obéissance et qui a même sacrifié sa vie à cette vertu, selon
la remarque de saint Bernard : " Dédit vitam ne perderet obedientiam. "
Aux folies de notre orgueil Jésus a opposé les excès de ses humiliations, " cœpit facere et docere ;" à sa doctrine il a ajouté la souveraine éloquence de l'exemple personnel. Lui, le Fils Eternel du Très-Haut, consubstantiel à Dieu son Père, Roi des rois, il s'est abaissé jusqu'à l'anéantissement. Il permit à toutes les créatures de servir à son humiliation et, comme victime de l'orgueil humain, il se sacrifia par tous les genres d'abaissement. Après avoir couvert la splendeur de sa face divine d'une obscurité volontaire et consacré trente années à cette mort d'oubli, il voulut être encore mis au rang des scélérats, livré à tous les mépris et subir les humiliations de la Croix. Et cela parce qu'il avait vu les ravages que la passion de l'orgueil devait faire dans les esprits, les racines profondes qu'elle y jetterait et les vertus qu'elle étoufferait sous son étreinte.
N'oublions pas l'éloquence avec laquelle Jésus crucifié nous rappelle que notre âme, emprisonnée dans un corps de boue, ne doit pas chercher sa gloire en ce monde sous peine de perdre la vraie vie. Demandons-nous si véritablement nous sommes humbles de cœur, si nous aimons à être ignorés et comptés pour rien. " A ma nesciri et pro nihilo reputari, " si nous sommes bien aises de voir les autres relevés à nos dépens, leur vertu reconnue et nous laissés dans l'oubli.
" Quand, dit saint Bernard, parlant de Notre-Seigneur, vous vous êtes mis à genoux devant Judas que vous saviez avoir formé l'horrible dessein de vous trahir et de machiner votre mort et qu'avec vos très saintes mains vous avez touché et essuyé ses pieds maudits qui trépignaient pour aller répandre votre sang, ô homme, ô terre, ô cendre, qui vois cela, peux-tu encore être orgueilleux et avoir l'esprit hautain " ?
Saint Vincent de Paul écrivait un jour à un prêtre : " La vaine complaisance est un dangereux venin des bonnes œuvres ;
c'est une peste qui corrompt les actions les plus saintes et qui fait bientôt oublier Dieu. Donnez-vous garde, au nom de Dieu, de ce défaut comme du plus dangereux que je sache à l'avancement dans la vie spirituelle et à la perfection. "
" A cette école de Jésus crucifié, dit saint Alphonse de I.iguori, les saints apprennent la pratique de toutes les vertus. Fortifiés en voyant Jésus méprisé sur la croix, ils aiment les mépris plus que les mondains n'aiment les honneurs du monde. En voyant Jésus mourir nu sur la croix, ils cherchent à se détacher des biens de la terre. En le voyant tout en plaies, ils ont horreur des plaisirs sensuels et ne pensent qu'à affliger leur chair afin de s'unir par leurs souffrances à Jésus crucifié. En voyant comment Jésus obéit et se conforme en tout à la volonté de son Père, ils s'efforcent de vaincre toutes leurs inclinations peu conformes au bon plaisir du Seigneur. En voyant la patience avec laquelle Jésus endure tant de tourments et d'opprobres pour l'amour de nous, ils supportent avec résignation, et même avec joie, les injures, les maladies, les persécutions, et toutes les cruautés des tyrans. En voyant enfin l'amour que Jésus-Christ nous témoigne dans le sacrifice qu'il fait pour nous de sa vie sur la croix, ils sacrifient à Jésus-Christ tout ce qu'ils ont, biens, plaisirs, honneurs, vie. "
" O Père Céleste, Dieu Eternel, au nom de votre infinie bonté et de la douloureuse mort de votre Fils, accordez-moi, tout indigne que je suis du moindre de vos bienfaits, de brûler à jamais de la soif de votre amour, d'avoir continuellement dans mon cœur le souvenir de la passion et la contrition de mes péchés ; d'aimer les mépris du monde pour mieux ressembler à mon modèle et de ne m'affliger jamais que du malheur de vous déplaire. Et vous, Seigneur Jésus, enivrez-moi du sang qui coule de vos plaies sacrées afin que, partout et toujours, je vous aie sous les yeux, mourant sur la croix, et que tout ce qui est en moi se dirige vers vous. Que ma consolation sur la terre soit de souffrir avec vous et mon affliction de m'occuper de ce qui n'est pas vous ; qu'il n'y ait aucun repos pour mon cœur jusqu'à ce qu'il trouve en vous le terme de tous ses désirs. " (saint bonayenture.)
O Jésus ! C'est pour mon amour Que vous avez perdu la vie ; Faites que pour vous en retour Tout entier je me sacrifie.
Art. 7. — Jésus dans le sépulcre
Jésus est mort sur la croix. Celui qui s'est fait pauvre pour nous enrichir meurt dans le dépouillement absolu ; celui qui est " la béatitude " meurt dans les supplices ; celui qui est " l'héritier universel " à qui " toutes les nations de la terre ont été données comme domaine " meurt dans l'abandon. Il a expiré celui qui rendait la vie aux morts, le voilà sans mouvement celui qui donne à tout la vie. Il est sans parole celui qui faisait parler les muets. Il est privé de la vue celui qui la donnait aux aveugles.
Mais au moment même où Jésus rendit le dernier soupir, une révolution subite bouleversa toute la nature. La terre se mit à trembler comme si la main du Créateur cessait de la tenir en équilibre ; les rochers se fendirent ; le roc même du Calvaire sur lequel s'élevait la croix du Sauveur se déchira violemment jusque dans ses profondeurs ; les tombeaux s'ouvrirent sur les flancs du mont Sion ; le voile mystérieux du temple se déchira depuis le haut jusqu'en bas. La nature entière révélait ainsi la divinité du mourant.
" Il expire et la nature,
Dans lui pleure son auteur #
Il n'est pas de créature
Qui ne marque sa douleur.
Un spectacle si terrible
Ne pourrait-il me toucher,
Et serai-je moins sensible
Que n'est le plus dur rocher ? "
Un centurion, avec la compagnie de soldats sous ses ordres, se trouvait au Golgotha, veillant à tout ce qui se passait. Il s'était placé en face de la croix, les yeux fixés sur le crucifié.
Témoin de la patience avec laquelle Jésus avait souffert, de la générosité avec laquelle il avait pardonné, de la confiance et de la puissance avec lesquelles il était mort, il fut profondément émerveillé de toutes ces circonstances extraordinaires. A peine eut-il vu la création se bouleverser au moment même où Jésus rendit le dernier soupir, il crut aux grandeurs du Crucifié. Cette mort si extraordinaire ne pouvait être la mort d'un simple mortel ; elle ne pouvait être que celle d'un Dieu. Et dans le transport d'une foi très vive, d'une tendre charité, d'une contrition sincère, ce soldat se mit à crier à haute voix : " Je reconnais et confesse que cet homme crucifié était vraiment juste, qu'il était vraiment le Fils de Dieu. "
A l'exemple de ce brave capitaine, ses soldats, témoins du même spectacle, saisis de la même frayeur, éclairés de la même lumière, dociles à la même grâce, firent la même profession de foi : " Oui, cet homme était vraiment le Fils de Dieu. "
Quelle fut belle et consolante pour Marie cette première et solennelle adoration en face d'un Dieu mort !
Marie était restée affaissée au pied de la croix et c'est sur ses genoux que Joseph et Madeleine déposèrent le corps inanimé de Jésus. Quelle dut être l'affliction de cette pauvre mère en contemplant à travers ses larmes ce corps déchiré, épuisé, glacé, qu'elle ne peut plus réchauffer sur son coeur ! Quelle compassion et quelle contrition doit exciter dans nos cœurs le martyre de cette femme bénie entre toutes qui n'a jamais connu le péché et qui souffre à cause des nôtres !
Marie montra à Jean, à Madeleine, aux saintes femmes, le corps sacré du divin Sauveur et ils lui offrirent l'hommage de leur adoration :
Pange lingua, gloriosi Corporis mysterium Sanguiîiisque pretiosi Quem in rnundi pretium Fructus ventris generosi Rex efjudit gentium.
" O mon âme, adore au Calvaire le corps glorieux de Dieu crucifié ; adore le sang précieux de ton Dieu qui a coulé sur l'arbre de la croix, de la tête et des mains, des pieds et du côté du Sauveur ; adore le fruit des entrailles de Marie, avant qu'on ne le couche dans la tombe ; Jésus, son Fils, le Roi des hommes, est étendu sans vie pour nous rendre la vie. "
Madeleine s'est jetée aux pieds de Jésus ; elle les embrasse -et les arrose de ses larmes ; c'est là qu'elle avait trouvé la paix, c'est là qu'elle voudrait mourir de douleur en pleurant sur le sort de son divin Maître.
Jean, le Disciple bien-aimé, qui a tant souffert de voir se briser et s'ouvrir le cœur sur lequel, à la dernière Cène, il avait reposé, appuie contre la sienne cette poitrine que la vie a abandonnée.
Les saintes femmes pleurent, plongées dans une profonde tristesse.
Pénétrés de respect pour leur Maître bien-aimé qu'ils ont l'honneur d'ensevelir, Joseph d'Arimathie et Nicodème le couvrent d'aromates, l'oignent de parfums, l'enveloppent dans un linceul et le déposent avec respect dans le sépulcre.
Le tombeau est pour l'homme le monument de la plus profonde humiliation ; c'est là que son corps, frappé par la mort, est livré «n proie à la corruption, qu'il devient un objet d'horreur et de pitié.
Il n'en est pas ainsi du sépulcre de Jésus-Christ. Ce sépulcre sera bientôt vide du corps immolé pour le salut du monde. Le surlendemain de l'ensevelissement, Jésus sortit du tombeau vivant et glorieux. Celui qui avait été couvert de plaies, attaché à la croix, épuisé de sang, se montra plein de vie et de beauté. Son tombeau devint un monument de triomphe.
Jésus ressuscita. Par conséquent il est Dieu, sa doctrine est donc divine, son Eglise est divine comme divines sont ses promesses. Il est notre chef ; nous sommes ses membres et nous aussi nous ressusciterons. Nous pouvons donc redire avec assurance ces paroles de Job : " Je sais que mon Rédempteur est vivant et
qu'un jour dans ma chair ressuscitée je verrai mon Dieu. " (job, xix, 26)
Comme cette pensée est propre à nous consoler de la nécessité de mourir ! Le tombeau n'est plus pour les fidèles unis à Jésus- Christ qu'un lieu de repos où ils sommeillent quelque temps, mais d'où, comme lui et par lui, ils sortiront vivants et glorieux.
Aimable croix, douce espérance, Unique objet de mon amour, Soyez ma force et ma défense A l'extrémité de mes jours !
Puisse alors ma voix délirante Vous marquer mes ardents désirs, Et sur vous ma bouche collante, Exhaler ses derniers soupirs. !