Le Chapelet
Le bon prêtre récite son chapelet chaque jour avec autant de fidélité que son bréviaire ; c'est sa prière la plus aimée
après celle du Saint Office. Elle est pour lui une chaîne d'or qui relie son sacerdoce à celui de la Très Sainte Vierge que saint Jean Damascène appelle : Maria, sacerdos Dei, et saint Augustin : Maria, Christi ministra. Il a soin de marquer la place de la récitation du chapelet dans le cadre des exercices journaliers.
Il sait toutes les louanges dont les Saints et les Docteurs de l'Eglise ont comblé cette prière. " C'est la meilleure manière de prier, " dit saint François de Sales ; " c'est la dévotion la plus subline, " dit saint Charles Borromée ; " c'est l'hommage le plus agréable que l'on puisse adresser à la Mère de Dieu," dit saint Alphonse, et il ajoute : " c'est une dévotion de laquelle dépend notre salut."
Saint Ignace et tous les Saints de la Compagnie de Jésus en parlent avec la même conviction et le même amour. Saint Jean Berchmans rendit son âme à Dieu, tenant dans ses mains le crucifix, les Règles de son Institut et son chapelet. " Voilà, disait-il les trois choses qui me sont les plus nécessaires. Avec elles je meurs content. " " Je veux le réciter tant que j'aurai un souffle de vie, disait saint Paul de la Croix presqu'à l'agonie ; si je ne puis le dire des lèvres, je le dirai de cœur. "
" C'est, disent les Souverains Pontifes dans leurs Actes les plus authentiques et les plus solennels, le fléau du démon (Adrien VI) ; la destruction du péché (Grégoire XIV) ; un trésor de grâces (Paul V) ; l'arbre de vie (Nicolas V) ; la gloire de l'Eglise (Jules III) ; le sommaire des prières chrétiennes, l'abrégé de l'Evangile (Pie IX) ; l'expression la plus accomplie de la piété chrétienne (Léon XIII)."
Comme il est facile de comprendre ces louanges, quand on songe aux prières qui composent le chapelet !
a) — Le Credo
Après nous être en quelque sorte bénis et consacrés en traçant sur nous-mêmes le signe de la croix, nous récitons d'abord
le symbole de notre foi ou le résumé de toutes nos croyances.
Qu'elle est belle cette profession de foi ! Qu'il est magnifique ce symbole qui remonte aux premiers jours du Christianisme, qui a traversé les siècles sans aucune altération et qui se dira le même jusqu'aux derniers jours du monde, jusqu'à l'entrée de l'éternité, là où il n'y aura plus de profession de foi, parce que ce sera le temps de la vision de l'amour et du bonheur !
C'est par ce vénérable symbole tombé des lèvres mêmes des Apôtres et résumé de toutes les vérités chrétiennes que s'ouvre le chapelet. C'est, pour ainsi dire, un flambeau divin placé au portique de cette grande prière.
Toutes les fois que nous récitons notre chapelet, les vérités étemelles dont vit notre âme et qui surpassent toute la sagesse du monde, passent devant notre esprit comme les rayons de la lumière divine. Ce que nous avons appris dès notre enfance, à la maison paternelle, à l'église, au collège, au séminaire, se rafraîchit dans notre âme.
Mais notre cœur sent-il toujours bien tout ce qu'il y a de touchant dans cette magnifique profession de foi ? Comprenonsnous bien toujours tout ce que nous devons sentir, quand nous disons : " Je crois en Dieu, le Maître du monde ; en Dieu, cet Etre éternel, cet Etre ancien qui pourtant ne compte pas d'années, cet Etre jeune qui pourtant n'a jamais commencé à exister ; "Je crois en Dieu " devant qui les anges se prosternent, se couvrent de leurs ailes, se considèrent indignes de fixer leurs regards sur l'immensité de ses perfections. " Je crois en Dieu " qui m'a créé, qui tient ma vie entre ses mains, qui peut m 'anéantir par un seul acte de sa volonté.
" Je crois en Dieu. Nous n'apprécions peut-être pas suffisamment ce bienfait de connaître ce seul Dieu véritable. Durant quatre mille ans avant l'ère chrétienne, à peu près tout l'univers ignorait cette vérité précieuse, méconnaissait son Dieu ; il ne savait pas tout ce qu'il y a d'aimant, tout ce qu'il y a d'aimable, tout ce qu'il y a d'attendrissant dans un Dieu qui nous
a créés, qui nous conserve et nous comble de bienfaits. L'univers se faisait des dieux de la pierre, du bois, des légumes, des jardins ; il était dans l'impossibilité de dire ; Je crois en Dieu. Et nous, nous pouvons le dire. Disons-le toujours avec amour et reconnaissance.
Et quand nous disons : "Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, " comprenons-nous bien tout ce que cette parole doit réveiller de gratitude au fond de notre cœur ? C'est Lui qui nous a créés, Lui qui nous a donné l'existence et la vie de préférence à tant d'autres qui sont restés et qui resteront à jamais dans le néant. C'est pour nous qu'il a créé le ciel et la terre, ce riche et vaste univers ; c'est pour nous qu'il l'entretient et le conserve dans tout son éclat, qu'il l'orne de tant de beautés, le charge de tant de fruits et de richesses. Comment notre cœur pourrait-il rester froid en répétant ces paroles qui nous rappellent tant de bonté !
Après avoir professé notre foi en un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, nous professons notre foi en Jésus-Christ notre Sauveur. " Je crois en Jésus-Christ, son Fils unique, qui est né de la Vierge Marie, qui a souffert, qui a été crucifié et qui est mort. " Est-il possible de se rappeler des mystères si touchants avec un cœur glacé ? Est-il possible de réciter des paroles si pleines d'amour sans rien sentir au fond de son cœur ? Est-il possible de dire de si belles choses avec un esprit distrait, avec un cœur insensible ? Efforçons-nous toujours de comprendre les sentiments avec lesquels nous devons réciter ces belles paroles.
Ce qu'aucun cœur humain ne pourrait soupçonner, ce que nulle intelligence humaine ou angélique n'aurait jamais pu croire possible, l'amour infini de Dieu l'a effectué. Jésus-Christ était Dieu ; il s'est fait homme. Ce seul acte d'humiliation eût suffi pour sauver le monde, mais il ne pouvait satisfaire un amour infini. Jésus-Christ a souffert le plus infamant et le plus cruel des supplices. Suspendu entre le ciel et la terre, sur un gibet ignominieux entre deux malfaiteurs, il a offert
sa vie pour les péchés du monde. Et l'auteur de la vie, le roi de gloire est mort de la mort ignominieuse de la croix. Voilà par quels sacrifices nous avons été rachetés ; voilà ce que l'amour divin a fait pour nous qui avons souvent offensé Dieu. Voilà les mystères écrasants que nous rappelle le symbole des Apôtres.
Mais nous ne devons pas nous laisser décourager par la vue de nos fautes, Jésus-Christ est monté au ciel qu'il nous a ouvert par sa mort. Il est monté au ciel et il est allé vers son Père1 pour nous préparer une place, intercéder pour nous et nous envoyer le Saint-Esprit.
C'est ce que nous rappellent les dernières paroles du symbole : 11 Je crois au Saint-Esprit " qui soutient l'Eglise depuis dix-neuf siècles contre les assauts de l'hérésie, contre les persécutions de l'impiété ; au Saint-Esprit qui nous remet les péchés ; au Saint-Esprit qui nous ouvre les portes de la vie éternelle, qui travaille sans cesse à la porte de nos âmes pour nous inspirer de bonnes pensées, de pieux mouvements.
Soyons donc toujours pleins de respect pour ce symbole si extraordinaire qui explique l'existence de cette société unique au monde qu'on appelle l'Eglise catholique et dont nous avons le bonheur d'être non seulement les enfants mais aussi les ministres.
Sur cette terre de luttes ardentes, de divisions profondes, où les intelligences sont armées contre les intelligences, où les idées guerroient contre les idées, où une partie de l'humanité acclame ce qu'une autre partie maudit, on voit ce prodige : une société embrassant tous les temps, tous les lieux ; recrutant ses membres sur les sommets et dans les plus infimes vallées de l'ordre intellectuel, étendant sur tous le sceptre vénéré d'une même doctrine et tous baisant ce sceptre, agenouillant leur intelligence, quelquefois leur génie, devant cette doctrine, chantant d'une seule voix et d'un seul cœur un même Credo.
Oui, on n'a qu'à ouvrir l'histoire et qu'à regarder ; on n'a qu'à interroger l'humanité et tendre l'oreille au bruit qui monte du
passé : Credo c'est le cri que nous renvoient les catacombes ; c'est le chant qui s'élève du prétoire et des amphithéâtres sanglants ; c'est le mot que redisent les pages éloquentes des Augustin, des Ambroise, des Basile, des saint Jean Chiysostôme, c'est l'affirmation ferme et convaincue qui se dresse encore au milieu de notre siècle sceptique et mobile, c'est la parole immuable que les siècles transmettent aux siècles, que les générations qui se couchent dans la tombe lancent aux nouvelles recrues qui se lèvent pour le combat, et qui traverse le monde, trouvant toujours des docteurs pour la proclamer, des saints pour la traduire, des martyrs pour la confesser.
Humilions-nous devant le bon Dieu et reconnaissons que nous avons été coupables de dire trop souvent ce symbole avec distraction. A l'avenir, en le récitant, aimons à méditer, à approfondir tout ce qu'il y a de touchant, tout ce qu'il y a d'aimant, de sanctifiant, dans cette belle profession de foi que nous ont faite les Apôtres avant de se partager la conquête de l'univers.
A l'avenir récitons toujours ce symbole avec foi et avec piété. Récitons-le avec la foi qu'avaient les Apôtres qui l'annoncèrent, les confesseurs qui le défendirent, les martyrs qui le scellèrent de leur sang.
Récitons-le avec piété, c'est-à-dire, pendant que nous confessons les mystères qui sont contenus dans le symbole, excitons en nous les affections de remerciement, d'amour, de reconnaissance envers Dieu qui les a opérés pour notre salut.
N'oublions jamais que la reconnaissance a toujours tenu le premier rang parmi les vertus les plus éminentes et les devoirs les plus doux ; elle a toujours été regardée par tous comme une dette qui doit accompagner tout bienfait. La mère veut la reconnaissance de l'enfant quelle a porté dans ses bras ; le riche la demande au pauvre dont il a secouru l'indigence ; tout homme qui s'incline vers le malheur l'attend de celui dont il a séché les larmes.
Mais si la reconnaissance est un devoir sacré d'homme à homme, serait-elle moins nécessaire parce qu'on l'aurait contractée vis-à-vis de Dieu ? "Et quoi, disait un illustre martyr, saint Polycarpe, au tyran qui lui offrait le choix entre la mort et l'apostasie, vous voulez que je trahisse mon Dieu ! Il 3' a quatre-vingts ans que j'ai l'honneur de le servir et ce bon Maître ne m'a jamais fait que du bien ! " C'est ce qu'a toujours fait Dieu à l'égard de chacun de nous. Par conséquent! soyons fiers de lui dire notre reconnaissance.
h) — Le Pater
Au Credo, dans le chapelet, succède le Pater, l'oraison dominicale, dont l'auteur est Jésus lui-même.
Un jour que le Maître cheminait avec son escorte vers Jérusalem, il se retira, le soir venu, pour prier seul. Et il venait d'achever sa prière, quand un de ses disciples s'approchant, lui dit : " Maître, apprenez-nous donc à prier." Jésus touché de sa demande, répondit : " A l'avenir, quand vous prierez, vous direz : Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, etc. "
Jamais les hommes n'avaient parlé ainsi ; jamais ils n'auraient trouvé un pareil langage pour parler à Dieu ; jamais ils n'auraient su unir tant de simplicité à tant de sublimité. A peine savions-nous balbutier le nom de notre bonne mère, qu'elle nous prenait sur ses genoux, et, joignant nos mains innocentes, elles nous appprenait à dire : " Notre Père qui êtes aux cicux, etc." Près de notre berceau, notre père et notre mère disaient la même prière ; car elle est la prière de tous ; elle convient à tous les âges, à tous les temps, à toutes les conditions ; elle est la prière du riche et du pauvre, des grands et des petits.
Des prières, nous en trouvons partout ; la Bible en est pleine ; la liturgie de l'Eglise en est pleine ; nos livres de dévotion en sont pleins, nous aurons beau chercher, nous n'en trouverons
pas une seule qui approche du Pater qui est la prière tombée tout exprès pour nous des lèvres de rHomme-Dieu.
En la récitant, pensons donc toujours que son auteur est Jésus-Christ lui-même, le Fils éternel de Dieu, la Sagesse incarnée, Dieu lui-même. Ce n'est pas un Archange qui nous a enseigné cette prière, comme pour la Salutation angélique ; ce ne sont pas les Apôtres comme pour le symbole ; ce n'est pas l'Eglise comme pour la plupart des autres prières que nous récitons, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même.
Nous n'aurions pas besoin d'autre motif pour avoir cette prière en haute estime. C'est Dieu qui l'a composée ; les paroles en sont divines ; elles sont tombées des lèvres de Dieu. Ah ! si on a un grand respect pour les paroles tombées de la bouche d'un père expirant, si l'on conserve précieusement les paroles d'un saint, d'un héros, d'un guerrier illustre, quel respect et quelle vénération ne devons-nous pas avoir pour les paroles de Dieu !
Et la nature de cette prière ne le cède en rien pour ainsi dire, à son origine. Qu'on la considère dans son ensemble ou dans ses détails, elle apparaît comme un chef-d'œuvre où toutes les qualités se sont données rendez-vous.
Il la fallait simple ; elle est d'une simplicité admirable qui la met à la portée de tous ; et en même temps elle est d'une profondeur qui en fait la délicieuse nourriture des âmes éclairées et parfaites.
Il la fallait courte et elle l'est à ce point que toute mémoire, pour si bornée qu'elle soit, la peut retenir intégralement. Elle n'exige ni réflexion ardue, ni contention d'esprit, c'est le cri du cœur filial qui s'épanche avec la sobriété du vrai.
Et cette prière si simple, si courte, est néanmoins complète et magnifiquement organisée. Elle renferme tout ; elle exprime tout, elle est, selon le mot de Tertullien, un excellent résumé de la religion. Saint Augustin demeurait étonné et confondu en l'étudiant. Il disait : " Comment si peu de mots peuvent-
ils suffire pour exprimer à Dieu tout ce que l'on peut lui demander, et il ajoutait : "Il faut être Dieu pour savoir ainsi renfermer dans sept courtes demandes tous les divers besoins de l'homme ici-bas, besoins de l'âme et besoins du corps, besoins selon la grâce et selon la nature, besoins dans l'ordre du temps et dans l'ordre de l'éternité."
Cette prière en effet, renferme tout ce que nous pouvons, raisonnablement demander et cela dans un ordre parfait, dans une méthode irréprochable.
Voulons-nous nous exciter à la confiance en Dieu et n'est-ce pas le premier sentiment qu'il faut avoir quand nous nous adressons à Lui, à cause de notre misère et de notre néant ? Eh bien ! nous l'invoquons par le doux nom de Père : " Notre Père qui êtes aux cieux.
Il ne manquait pas d'autres titres pour invoquer Dieu dans la prière ; l'Ecriture Sainte nous en donne un grand nombre. Elle l'appelle parfois : le Roi des rois, rex regum ; le Seigneur des seigneurs, Dominus dominantium ; parfois elle l'appelle le Dieu de toute majesté, Deus totius majestatis, le juge suprême des vivants et des morts.
Mais parmi tous ces noms, Jésus a voulu choisir le nom le plus tendre, le plus affectueux, le nom de Père, nom de douceur et d'amour. Nous sommes ses enfants ; nous devons donc l'aimer nous devons avoir de la reconnaissance pour les biens dont il nous a comblés et une confiance de piété filiale, puisqu'il nous a tout donné et qu'en échange il nous demande notre cœur : Fui, prœbe cor tuum mihi. Nous devons l'aimer comme l'enfant aime son père, aller à lui comme l'enfant va à son père, nous jeter dans ses bras ; sa miséricorde sera toujours assez grande pour les ouvrir et son amour assez fort pour nous prendre sous sa protection et nous défendre contre nos ennemis.
Voulons-nous bénir, louer, remercier le Seigneur ? Nous disons : " que votre nom, ô mon Dieu soit sanctifié." Que l'univers tout entier soit éclairé des splendeurs de la foi ;
que la lumière de l'Evangile se répande de plus en plus ; qu'elle porte le nom du Seigneur jusqu'aux extrémités de la terre, de telle sorte qu'il n'y ait plus qu'un seul troupeau et un seul pasteur, qu'une seule et même Eglise formée de tous les hommes unis dans la foi et la charité.
Nous sentons-nous écrasés sous le poids des misères de cette vie ? Nous lui disons : " Seigneur, donnez-nous une place dans votre royaume," et alors je serai dédommagé largement des nombreuses misères de ce monde ; car là un jour, mon âme aura en pleine jouissance tout ce que l'œil peut désirer de plus beau, l'oreille de plus harmonieux ; tout ce que l'intelligence peut concevoir de plus radieux, tout ce que le cœur peut ambitionner de voluptés saintes, profondes, éternelles.
Sommes-nous dans l'affliction, dans la douleur, dans les tribulations, la souffrance dans les maladies ? Nous nous écrions comme le saint homme Job : " Seigneur que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel." Vous m'aviez donné la santé, vous me donnez la maladie, que votre volonté soit faite ; vous m'aviez donné le bonheur, vous m'accablez sous le poids du malheur, que votre volonté soit faite, qu'elle soit faite par moi comme elle est faite au ciel par les anges avec promptitude, sans le moindre délai, avec exactitude sans rien omettre de ce que vous voulez de moi, quelle que soit la chose que vous me demandiez ; avec persévérance sans me laisser arrêter par les difficultés que je rencontrerai, et même avec amour.
Sommes-nous dans la pauvreté, dans le besoin. Nous disons à Dieu : " Donnez-nous le pain de chaque jour," non seulement le pain dont notre corps a faim, mais aussi celui dont notre âme a plus besoin encore, non seulement le pain matériel, mais aussi celui qui fait vivre l'âme, qui la nourrit, qui la fortifie ; donnez-nous votre parole, donnez-nous de la lire, de la méditer, de la garder. Donnez-nous le corps de Jésus-Christ, votre Fils, qui est vraiment notre pain et son sang qui est vraiment notre breuvage. Donnez-nous de nous y disposer saintement, de mériter de le recevoir souvent, d'en vivre tous les jours de
notre vie. Donnez-nous votre grâce ; qu'elle demeure et agisse en tout temps en nous ; donnez-nous la, ô notre Père, cette grâce qui est si nécessaire, que vous donnez à qui il vous plaît et que vous ne devez à personne ; donnez-nous cette grâce et donnez-nous à elle pour n'être, ne vivre et n'agir que par son impression.
Sommes-nous injuriés, outragés, persécutés, injustement attaqués ? Au lieu de nous récrier et d'appeler sur nos frères les vengeances divines et humaines, nous disons à Dieu dans un sentiment louable d'humilité, de charité, d'abnégation : 11 pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés " ; Nous voulons nous venger en aimant ceux qui nous font de la peine, en leur rendant le bien pour le mal, en priant pour eux. Et ne l'oublions pas, se venger de la sorte, c'est conquérir pour soi-même le droit à la miséricorde et au pardon de Dieu.
Sommes-nous assaillis par la tentation, sollicités par le démon, entraînés au mal par le penchant vicieux de notre nature dégénérée ? Et quel est celui qui est à l'abri de ces misères î Nous disons à Dieu : " Ne nous laissez pas succomber à la tentation " ; faites que nous ne tombions jamais dans les embûches du démon et que nous ne nous laissions jamais aller au péché. Nous vous en prions de nous faire éviter ou d'écarter vous-même de nous tout ce qui peut nous porter à vous offenser; nous vous prions d'armer vous-même nos mains dans les combats inévitables ; nous vous prions de ne pas nous abandonner à notre propre faiblesse ; nous vous prions de toujours nous accorder la grâce par laquelle nous puissions triompher de la mauvaise concupiscence qui nous porte au péché ; nous vous prions de ne consulter que votre miséricorde et non votre justice dans les besoins continuels que nous avons de votre force et de ne nous abandonner jamais, afin que nous ne vous abandonnions jamais nous-mêmes.
Enfin sommes-nous dans la crainte et dans l'appréhension de quelque grand malheur qui nous menace, comme toute
existence humaine est menacée à chaque instant ? Nous disons, dans une fervente prière à Dieu : " Délivrez-nous de tout mal," soit dans l'ordre de notre bonheur présent, soit surtout dans Tordre de notre salut éternel.
Comme cette prière est belle ? Ah ! si nous la récitions toujours non seulement de bouche mais de cœur ; si nous étions toujours attentifs à ce que nous demandons et si nous réfléchissions toujours davantage à ce que nous disons, comme cette prière ne manquerait pas de plaire à Dieu et d'attirer sur nous ses faveurs ! Malheureusement cette prière, nous la disons souvent sans piété, et sans recueillement ; nous adressons souvent à Dieu des demandes qui sont d'une importance capitale, qui intéressent notre âme, notre salut éternel comme aussi notre bonheur ici-bas, et ces demandes, nous les faisons sans attention, sans sérieux, sans réflexion, machinalement, sans y attacher d'importance, comme pour nous acquitter d'un devoir qui nous pèse et dont nous avons hâte de nous débarrasser au plus tôt.
Faisons donc mieux à l'avenir. Si nous avions une supplique à présenter à un souverain pour obtenir de lui quelque faveur, et si nous en avions une qui nous eût été dictée par le propre fils de ce prince, il est bien certain que nous n'irions point en chercher une meilleure et plus capable de nous obtenir l'objet de nos désirs.
Or c'est là précisément l'avantage très grand de l'Oraison Dominicale. Quand nous prions le bon Dieu, c'est en quelque sorte une supplique que nous lui présentons pour obtenir de lui une faveur. Mais cette supplique nous a été dictée par Jésus-Christ lui-même, par le Fils éternel de Dieu, par celui qui est l'objet de toutes ses complaisances et qui de plus a bien voulu se faire notre divin avocat. Comment Dieu n'écouterait-il pas favorablement cette prière ? C'est son Fils bien-aimé qui la lui adresse par notre bouche ; car nous empruntons, pour parler à Dieu, les paroles du divin Sauveur, et un père reste- t-il jamais sourd aux supplications et aux prières de son Fils ?
11 est rapporté dans nos Saints Livres qu'une pauvre femme présenta un jour une requête au roi David. Or, observe le texte sacré ; elle le fit avec tant d'art et dans un langage si parfaitement approprié, que le monarque tout émerveillé lui dit : " Femme, ne me cachez rien ; ce n'est pas vous qui avez rédigé seule cette supplique ; un autre bien sûr y a coopéré. Ne serait-ce pas d'aventure mon serviteur Joab ?" Et l'humble suppliante de répondre : " Seigneur, vous avez deviné juste ; oui, c'est votre serviteur Joab qui a mis clans la bouche de votre servante tout ce que je viens de vous dire. " Inutile d'ajouter que David se montra bon prince.
Et nous, que faisons-nous quand nous récitons le Pater ? Nous nous présentons devant Dieu avec une requête toute faite non pas par un serviteur de Dieu mais par son égal, de telle sorte qu'en nous entendant, le Père qui est dans les cieux reconnaît les pensées, les sentiments, l'âme, le cœur et, si je puis dire, la voix de son Fils. Et que voulez-vous qu'il refuse à une prière dont chaque syllabe lui rappelle " le Bien- Aimé en qui il a mis toutes ses complaisances ? "
Comprenons donc cette admirable doctrine et à l'avenir ne prononçons jamais l'Oraison Dominicale sans dire à Dieu, au moins par un rapide mouvement du cœur : " O mon Dieu, comme je craindrais de ne pas pouvoir vous prier convenablement, je veux employer les propres paroles de votre divin Fils ; c'est Lui qui m'a ordonné de m'en servir. En proférant ces paroles, j'obéis donc à votre Christ bien-aimé ; je vous demande en Lui, avec Lui et par Lui ; je ne crois pas être trop audacieux en ajoutant que vous ne pouvez refuser d'exaucer ma prière, puisqu'en la rejetant, vous donneriez un démenti à Celui qui est la Sagesse et la Vérité même. Il nous a dit que tout ce que nous demanderions à son Père en son nom nous serait accordé. A plus forte raison, devons-nous obtenir, lorsque nous nous servons de ses propres paroles pour demander en son nom."
Quelle ne serait pas la puissance de cette prière, si nous pratiquions ainsi ce saint exercice ! Un seul Pater récité avec
cet esprit de foi et d'amour, nous élèverait à la perfection, nous obtiendrait les plus abondantes et les plus riches faveurs. Que de perles précieuses nous pourrions ainsi recueillir dans notre vie et quelle magnifique couronne nous saurions nous préparer pour le grand jour de l'éternité !
c) — V Ave Maria
Après avoir prié le Père céleste dans le Pater, comme Jésus- Christ et avec Jésus-Christ, nous invoquons dans le Chapelet, la Mère de nos âmes, la Médiatrice de notre salut. Après avoir exprimé à Dieu par l'Oraison Dominicale nos sentiments et nos besoins de l'âme et du corps, par la Salutation angélique, nous prions Marie d'être auprès de Lui notre avocate pour nous obtenir l'effet de nos prières.
S'il est impossible qu'une bouche humaine dise tout ce que renferme de sublime le Pater que les Apôtres ont appris de leur divin Maître, il ne l'est pas moins d'exposer tout ce que nous ont révélé des gloires, de la grandeur, de la puissance de Marie les paroles de la Salutation Angélique.
Voici les comparaisons dont se servent les Saints pour nous engager à réciter Y Ave Maria, avec attention, dévotion et modestie.
" Cette prière, disent-ils, est l'ennemie du diable qu'elle met en fuite et le marteau qui l'écrase ; c'est la sanctification de l'âme, la joie des anges ; la mélodie des prédestinés ; le cantique du Nouveau Testament ; le plaisir de Marie et la gloire de la Très Sainte Trinité.
*' UAve Maria, disent-ils aussi, est une rosée céleste qui rend l'âme féconde ; c'est un baiser chaste et amoureux qu'on donne à Marie ; c'est une rose merveilleuse qu'on lui présente ; c'est une perle précieuse qu'on lui offre ; c'est une coupe d'ambroisie et de nectar qu'on lui donne."
" Quand nous saluons Marie par cette prière, dit saint Bonaventure, elle nous répond toujours par quelque grâce du ciel."
" Quand on entre dans sa chambre ou qu'on en sort, le soir avant le coucher, le matin au moment du réveil, partout la récitation de Y Ave Maria, dit saint Bernard, attire une multitude de bénédictions."
Aussi saint Alphonse renouvelait à toutes les heures de la journée ce salut à Marie et il disait : " un seul Ave Maria vaut plus que le monde entier."
Partout on a compris l'excellence de cette naïve et gracieuse prière qui nous est venue du ciel et que nous envoyons si souvent au ciel comme un pur encens.
Le petit enfant sait à peine bégayer le nom de sa mère et déjà il appelle sa Mère du paradis en disant : Ave Maria.
Le vieillard voit approcher sans crainte le terme de sa vie quand il invoque avec amour la Mère du Sauveur par ces paroles : Ave Maria.
Le religieux dans son cloître, la vierge dans sa cellule, le prêtre dans sa solitude, répètent avec un plaisir toujours nouveau cette mélodie des prédestinés : Ave Maria.
Le missionnaire parcourt le monde en faisant retentir en tous lieux ce cantique du ciel : Ave Maria.
L'ouvrier trouve toujours un charme secret dans ce cri qui allège ses travaux : Ave Maria.
Le laboureur creuse la terre sans gémir quand il offre souvent à Marie cette rose qui exhale un parfum du paradis : Ave Maria.
L'infirme et l'affligé y trouvent une onction merveilleuse ; ils se sentent meilleurs et consolés quand ils murmurent pieusement : Ave Maria.
Le cœur du pécheur s'ouvre à l'espérance quand til soupire en disant : Ave Maria.
L'Ave Maria a été cher à tous les grands théologiens et à tous les grands orateurs. Le savant Suarez avait coutume de dire qu'il donnerait volontiers tous ses doctes ouvrages pour un seul Ave Maria ; Bossuet ne manquait jamais de réciter son chapelet avec la simplicité d'un enfant ; Lacordaire l'imitait dans sa dévotion comme dans les élans sublimes de sa parole et il disait que : " lorsqu'une bouche humaine répète à Marie les mots de la Salutation angélique qui furent le signal de sa divine Maternité, le cœur de Marie s'émeut au souvenir d'un moment qui n'eut pas de semblable au ciel et sur la terre."
L'Ave Maria a fait les délices et a été la ressource suprême des grands hommes. Ne vit-on pas le libérateur de l'Irlande se promener le chapelet à la main entre deux de ses discours qui faisaient trembler l'Angleterre ? Il comptait plus sur un Ave Maria, pour la délivrance de sa patrie que sur la force de son éloquence.
Le célèbre docteur Récamier, dont la réputation était mondiale, récitait son chapelet avec la piété d'un premier communiant ; il disait que : " Y Ave Maria était le coup de sonnette qui appelait à son aide la Très Sainte Vierge."
" Oui, disait saint François de Sales, toujours et partout, les enfants de l'Eglise ont salué la Mère de Dieu de cette Salutation angélique. Ils n'ont rien conçu de plus propre pour se rendre agréables à Dieu que d'imiter les honneurs que Dieu lui-même lui avait faits, le jour où, pour honorer tous les hommes, il s'est fait homme lui-même."
Et l'Eglise a une telle estime pour la Salutation qu'elle oblige tous les fidèles à la savoir et à la réciter. Saint Charles dans les règles qu'il a laissées aux confesseurs pour leur direction au saint tribunal, veut que l'on refuse l'absolution aux pénitents qui ne savent pas cette prière.
Tous les chrétiens doivent savoir et l'Oraison Dominicale et la Salutation Angélique. Ces deux prières marchent de front dans l'Eglise. Elles sont à la tête de tous les Offices publics ; toujours la Salutation Angélique suit l'Oraison Dominicale.
Et cola se comprend ; il est juste qu'après avoir rendu à Dieu le culte d'adoration qui lui est dû, nous payions un tribut d'hommage à celle qui est dans le ciel la première après Dieu. Il est utile pour nous qu'après avoir prié Dieu que nous ne cessons d'offenser, nous conjurions celle qui est l'avocate des pécheurs d'appuyer nos prières auprès de son divin Fils ; c'est le moyen le plus sûr de les voir exaucées.
Puis les paroles qui composent cette prière sont bien de nature à nous la faire estimer.
Elle se compose de trois parties : des paroles de l'Ange, des paroles de sainte Elizabeth et des paroles de l'Eglise.
Les paroles de l'ange sont les suivantes : " Je vous salue, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes." Elles furent prononcées par l'ange Gabriel lorsqu'il se présenta devant Marie, dans sa maison de Nazareth, pour lui annoncer qu'elle allait devenir la Mère du Fils de Dieu.
L'ange Gabriel n'a pas prononcé ici le nom de Marie ; c'est l'Eglise qui a intercalé ce nom et qui nous fait dire : Je vous salue Marie. Mais si l'ange n'a pas prononcé le nom de Marie, en la saluant, il l'a prononcé peu après, lorsqu'il a ajouté : " Ne craignez pas, Marie, vous avez trouvé grâce devant Dieu." C'est donc un léger changement plutôt qu'une addition que l'Eglise a fait, en plaçant le nom de Marie dans la salutation de l'ange.
Les paroles de sainte Elizabeth furent dites lorsque la Sainte Vierge alla visiter sa cousine qui l'accueillit en lui disant : Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni." Ce salut de sainte Elizabeth, l'Eglise a voulu l'adresser aussi à Marie parce qu'il complète l'énoncé du mystère et met le comble au bonheur de la Sainte Vierge.
Enfin les paroles de l'Eglise : " Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort," ont été ajoutées en 431, au Concile d'Ephèse, tenu sous le Pape Célestin Ier , aux salutations de l'ange et de sainte Elizabeth. L'hérésiarque Nestorius ayant nié qu'on pût donner à la Très Sainte Vierge le titre de Mère de Dieu, le Souverain Pontife, pour défendre l'intégrité de la foi catholique et affirmer la Maternité divine de Marie, décida qu'à l'avenir les fidèles ajouteraient à la Salutation Angélique, cette prière composée par saint Cyrille d'Alexandrie qui avait été l'âme du Concile : " Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort."
Cette belle prière contient donc deux parties bien distinctes : la première qui a son origine au ciel, exprime le culte d'honneur; la seconde qui vient de la terre, est un culte d'invocation et nous devons rendre ce double culte à l'auguste Marie. Les anges fixés dans leur béatitude n'ont rien à demander à leur Reine ; ils n'ont donc qu'à lui rendre le culte d'honneur ; mais nous, pauvres exilés, voyageurs sur la terre, nous avons besoin d'elle. Aussi, à la parole de respect, nous ajoutons la parole de supplication, et cette parole suppliante, c'est encore l'Esprit-Saint qui nous l'a suggérée par son organe, la Sainte Eglise ; en sorte que tout l'ensemble de cette belle prière nous vient vraiment du ciel et que nous ne sommes que des échos qui la répètent plus ou moins fidèlement, avec plus ou moins d'intelligence.
Je vous salue, Marie, a dit l'ange à la Vierge. C'est à la fois un cri d'amour et un témoignage de respect. C'est avec ce double sentiment que nous devons commencer cette prière à Marie.
Saluer une reine est ici-bas une faveur enviée. Nous pouvons tous, riches et pauvres, petits et grands, saluer chaque jour et à chaque instant la Reine du ciel et de la terre, et toujours nous sommes assurés d'être bien accueillis, puisque cette Reine est notre Mère.
Je vous salue, c'est une parole venue du ciel, recueillie au pied du trône du Tout-Puissant par un messager céleste pour la porter à la plus humble, à la plus sainte des créatures et lui annoncer le choix que le Seigneur a fait d'elle comme Mère du Sauveur des hommes. En lui disant ces paroles, nous lui rappelons le souvenir de toutes les merveilles dont elle a été l'objet, de toutes les faveurs dont elle fut comblée.
Avec l'ange, saluons Marie, et disons-lui : Ave. Je vous salue avec les Patriarches qui vous ont désirée. Je vous salue avec les Prophètes qui vous ont annoncée. Je vous salue avec tout l'Ancien Testament qui est rempli de vous. Je vous salue avec les chœurs des anges qui vous appellent leur Reine. Je vous salue avec tous vos pieux serviteurs dans la suite des siècles. Je vous salue avec Jésus-Christ, votre divin Fils, qui vous sourit et vous honore. Je vous salue avec le Saint- Esprit qui vous rend heureuse. Je vous salue avec Dieu le Père qui vous glorifie et vous couronne.
Et remarquez la douce familiarité de ces paroles : Je vous salue, Marie. Nous n'oserions pas nous permettre avec notre Père qui est dans les cieux cet abandon familier qu'autorise avec Marie, son titre de mère. Ce bonjour tout familial plaît à Marie. Il y a dans cet abandon un charme mystérieux qui dilate le cœur d'un enfant et réjouit le cœur d'une mère.
Voici comment Thomas a Kempis qui avait une dévotion spéciale à Y Ave Maria, qui le récitait souvent et toujours avec les transports de la piété la plus vive, voici comment il a paraphrasé ces premières paroles de l'ange.
" Je m'approcherai de vous, ô Marie, avec respect, avec dévotion et avec une humble confiance, lorsqu'il s'agira de vous offrir la salutation de l'Ange.
" Je vous l'offre donc la tête courbée par respect pour votre personne sacrée, les bras étendus par un tendre sentiment de dévotion, et je désire que tous les esprits célestes puissent la répéter pour moi cent mille fois et plus souvent encore. Je ne
connais rien de plus glorieux pour vous ni de plus consolant pour moi.
" Que ceux qui aiment votre saint nom nous écoutent et se rendent attentifs.
" Les cieux se réjouissent et toute la terre doit être saisie d'étonnement quand je dis : Je vous salue, Marie.
" La tristesse disparaît et une joie toute nouvelle remplit mon âme quand je dis : Je vous salue, Marie.
" Mon amour languissant se ranime et mon âme tout entière se renouvelle, quand je répète : Je vous salue, Marie.
" Ma dévotion s'augmente, la componction s'excite en moi, mon espérance se fortifie, je sens de nouvelles consolations, en disant : Je vous salue, Marie.
" Telle est la douceur de cette salutation qu'il n'y a pas de termes capables de l'exprimer ; elle est trop profondément .gravée dans mon cœur pour que les paroles puissent la manifester en dehors.
"Je me prosterne donc de nouveau devant vous, ô la plus sainte des vierges, pour vous dire : Je vous salue, Marie.
" Prosterné en votre présence, pénétré d'une sincère dévotion de cœur, je vous présente la joie que vous causa la salutation qui vous fut adressée par l'Archange Gabriel. Puissé-je répéter avec une bouche aussi pure que l'or et avec une affection brûlante : Je vous salue, Marie, pleine de grâces.*'
Pleine de grâces. L'Ange ne dit pas : pleine de richesses de dignité, de renommée, de talents, de génie ; tout cela, Dieu le méprise ou le regarde comme un néant et le laisse en pâture à la vanité des mondains. Marie n'a pour lui des charmes et des amabilités que par sa parure de grâces.
Les autres créatures n'ont reçu la grâce que dans une mesure plus ou moins restreinte, et pour ainsi dire, goutte à goutte, Marie en a reçu la plénitude.
" C'est la première fois, dit Origène, qu'une expression semblable se trouve dans nos Livres sacrés. " C'est dire à Marie : Je vous salue, vous qui avez été conçue sans péché ; vous qui, avez enfanté un fils sans cesser d'être Vierge ; vous que Jésus a choisie pour être la libératrice de votre peuple, la gloire du monde, la Reine du ciel. Votre âme est sans taches, semblable à un miroir orienté en plein vers la lumière divine et qui en renvoie l'éclat à Dieu, dans toute sa plénitude, par son Fils incarné ; vous l'engendrez à la vie du temps comme il l'engendre à la vie de l'éternité.
Saluons Marie pleine de grâces et recommandons-nous à son admirable intercession ; implorons la douceur de sa clémence. Elle est pleine de grâces ; demandons-lui de faire déborder sur nous les flots de bénédictions dont elle est remplie. Elle est pleine de grâces ; qu'elle nous obtienne grâce auprès du Seigneur. Elle est pleine de grâces ; qu'elle nous obtienne le bonheur de vivre et de mourir dans la grâce de Dieu.
Elle a les richesses de l'intelligence ; elle a la lumière divine qui resplendit à travers son âme comme la lumière du soleil à travers le cristal ; c'est par elle que les docteurs reçoivent de Dieu la science qu'ils répandent dans les âmes.
Elle est le siège et comme la demeure permanente de la Sagesse divine et c'est par elle que les prêtres apprennent pour les redire aux âmes les conseils qui doivent les mener au ciel.
Elle a les richesses du cœur. Dieu a mis en elle tant de bonté, tant de tendresse, tant de miséricorde, tant de dévouement, que l'humanité entière venant pendant des siècles et des siècles encore, puisera à chacune des minutes du temps tout ce dont elle a besoin pour se soulager, pour se fortifier, pour se guérir, ne pourra jamais même diminuer l'abondance de ce1 cœur si rempli par Dieu.
Elle a les richesses de l'âme qui sont les vertus. Aux autres créatures, les vertus sont données isolées ; à Marie, elles sont données en faisceau ; les vertus forment son diadème, son vêtement, son être tout entier.
Comptez, dit un saint, les étoiles du ciel, les gouttes de rosée qui tombent chaque matin et, quand vous en saurez le nombre, multipliez, multipliez encore, et dites : elles sont plus nombreuses les vertus de Marie.
Le Seigneur est avec vous. Quelle gloire pour Marie que l'Ange puisse lui dire que le Seigneur est avec elle !
Dieu le Père est avec Marie, non seulement parce qu'elle est sa créature la plus belle et la plus parfaite, et que son âme est la plus pure et la plus parfaite de toutes les âmes ; mais encore parce qu'il est avec elle comme un époux avec son épouse bien-aimée.
Dieu le Fils est avec elle comme un fils avec sa mère. Dieu le Saint-Esprit est aussi avec elle comme un roi dans son palais, comme un maître dans son domaine, comme un Dieu dans son temple.
" Le Seigneur est avec vous, s'écrie saint Bonaventure, ce Seigneur dont vous êtes la fille glorieuse, la Mère la plus admirable, l'épouse la plus aimable. Mais, 6 notre Souveraine, puisqu'un Seigneur aussi grand et aussi illustre est de telle sorte et avec une telle intimité avec vous, faites qu'il soit aussi avec nous par sa grâce."
Vous (tes bé?rie entre toutes les femmes, parce que vous seule avez été exemptée du péché originel et de tout péché actuel même le plus léger. Le Dieu de toute sainteté qui découvre des taches jusque dans les anges, n'en trouve point en vous, ("'est lui-même qui nous en assure : " Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a point de taches en vous, Ma pulchra es, arnica mea, et macula non est in te"
Vous êtes bénie, vous qui avez conçu Vierge, enfanté sans douleur et goûté les joies de mère en conservant intacte l'honneur de la virginité ; vous êtes bénie de Dieu qui vous a choisie entre toutes pour être sa Mère, honneur unique et incomparable; vous avez été mille et mille fois bénie de Jésus qui vous prodiguait les plus tendres caresses; vous êtes bénie par les anges
qui admirent votre ravissante beauté ; vous êtes bénie, depuis que vous avez apparu à la terre, chez tous les peuples et dans toutes les langues.
Vous êtes bénie dans le ciel par les anges et par les Saints. Vous êtes bénie par Dieu le Père qui contemple en vous sa créature la plus belle, celle en qui il a, en quelque sorte, épuisé sa puissance.
Vous êtes bénie par le Saint-Esprit qui vous a fait son temple •dans lequel il habite toujours et qu'il ne cesse de remplir de splendeur, de pureté et de paix.
Vous êtes bénie par Dieu le Fils qui est toujours pour vous le petit Jésus, enfant soumis et aimant, Jésus qui vous appelle toujours sa Mère ; Jésus dont le cœur d'enfant tressaille chaque fois qu'il nous entend vous dire avec amour : Je vous salue, Marie.
Que tous sans exception vous bénissent. Que les vierges vous bénissent afin que vous gardiez sans tache leur pureté ; que les mères vous bénissent afin que vous leur fassiez comprendre la sublimité de leur tâche dans l'éducation et l'instruction religieuse de leurs enfants ; que les enfants, les jeunes gens, les hommes à l'âge mûr, que les vieillards, les justes et les pécheurs, les riches et les pauvres, les savants et les ignorants, que tous bénissent cette bonne Mère, proclament ses louanges, chantent ses gloires, afin qu'elle procure à chacun les grâces -dont il a besoin.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes, parce que le fruit de ros entrailles est béni.
Le meilleur moyen de faire plaisir à une mère est de lui dire quelque chose d'aimable pour son fils ; elle en est plus heureuse que de tout ce qui pourrait lui être dit d'elle-même. Et ici la louange est d'autant plus flatteuse qu'elle est plus vraie ; car Jésus, depuis vingt siècles, est béni par des millions d'hommes.
Il a toujours ravi les esprits et les cœurs ; il a provoqué tous les dévouements. Pour Lui les Apôtres ont abandonné leur patrie ; ils sont allés aux extrémités du monde prêcher son Evangile, malgré les obstacles les plus insurmontables, malgré les menaces les plus terribles, malgré les prisons, les persécutions et la mort.
Pour Lui, les martyrs ont sacrifié leur vie ; pour Lui, les ■docteurs ont étudié, parlé et écrit ; pour Lui, les confesseurs ont foulé généreusement aux pieds les séductions de la nature, du monde et du démon ; pour Lui, les vierges ont renoncé aux plaisirs mêmes permis afin de lui offrir en hommage le lys immaculé de leur chasteté parfaite ; pour Lui, l'univers s'est couvert de temples ; pour Lui des Ordres religieux se sont fondés où l'on s'engage par vœu à la pratique héroïque de ses conseils. Il a rempli le passé, il remplit le présent : Christus heri ; Christus hoâie.
Aujourd'hui plus de deux cents millions de catholiques lui soumettent leur esprit par la foi à sa doctrine, leur cœur par l'amour et par l'obéissance à ses préceptes, leurs lèvres par la louange, tout leur être par l'adoration, le reconnaissant et l'acclamant comme leur Créateur, leur Rédempteur leur Dieu. Ils sont légions ceux qui aiment à se fatiguer, à se dévouer, à se sacrifier pour Lui, ceux qui renoncent à ce que le cœur humain aime le plus pour mieux servir sa cause et glorifier son nom plus excellemment.
Il est béni le fruit des entrailles de Marie et c'est avec raison. Car il est celui au nom duquel tout genou doit fléchir dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ; celui qui réconcilie et l'amour et les gloires d'en haut avec le repentir et les misères d'en bas ; celui qui ramène la joie dans la famille éternelle en y ramenant les enfants égarés ; celui pour lequel l'éternité n'a pas assez de triomphes, le temps pas assez d'adorateurs ; celui sans lequel la création était perdue, la rédemption impossible, le ciel demi-dépeuplé.
Après cet éloge complet de la Très Sainte Vierge, après ces paroles inspirées exprimant si bien le culte d'honneur qui lui est dû, l'Eglise se préoccupe des besoins de ses enfants et les adresse à leur Mère toute puissante et toute bonne.
Par les premiers mots, " Sainte Marie, Mère de Dieu,'r nous donnons à Marie ses plus beaux titres. Sainte exprime l'abrégé de toutes ses vertus ; Mère de Dieu, l'abrégé de toutes ses gloires ; l'un et l'autre la toute puissance dont elle est investie.
L'Eglise a raison de proclamer Marie sainte. Elle est sainte parce qu'elle est exempte de péché ; elle est, sainte parce qu'elle est agréable au Seigneur ; elle est sainte parce qu'elle est ornée de toutes les vertus ; elle est sainte parce qu'elle est enrichie de toutes les grâces ; elle est sainte parce qu'elle a porté dans son sein l'auteur de la sainteté, le Saint des saints, la sainteté même. Et comme auprès du feu on ressent la chaleur qu'il répand autour de lui, on est pénétré de la sainteté qui s'en dégage.
Elle est la Mère de Dieu, et c'est son plus beau titre, titre unique incommunicable comme le nom de Dieu même, titre qui ne peut être partagé par aucune créature, titre qui a fait sa grandeur comme il justifie notre confiance.
Il y a eu dans le passé des serviteurs de Dieu, des amis de Dieu, des hommes de Dieu ; il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais qu'une Mère de Dieu et c'est Marie.
" Ni le cœur n'est capable de concevoir, dit saint Augustin, ni la langue d'exprimer le prix de cette dignité et l'effet de cette grâce."
" Après être Dieu, dit saint Albert le Grand, il n'y a rien de si grand que d'être Mère de Dieu. "
" Etre devenue la Mère de Dieu, proclame à son tour, saint Bonaventure, c'est avoir atteint la dignité la plus sublime à laquelle puisse parvenir une simple créature. Donner davantage
n'est pas au pouvoir de Dieu. Il peut agrandir le monde et les cieux, mais il ne peut agrandir la dignité de sa Mère."
Saint Damien de dire : " Une Vierge qui enfante, quelle nouvelle et singulière merveille ! Mais enfanter un Dieu, cela surpasse toute nouveauté et toute singularité ; c'est une merveille qui l'emporte incomparablement sur ce qu'il y a de plus merveilleux, à ce point que l'esprit ne saurait concevoir ni la langue rien articuler de pareil. En face de ce mystère la créature n'a qu'à se taire et à trembler, incapable de mesurer du regard l'immensité d'une telle dignité."
" Touchant la Vierge Marie, dit saint Anselme, cette louange résume tout : elle est la Mère de Dieu ! Et cette louange excède toute élévation imaginable après l'Infini de Dieu ! "
Elle est aussi notre Mère ; aussi nous lui demandons, à elle toute puissante et toute bonne de prier pour nous, parce qu'elle est notre asile, notre espérance, notre vie ; parce que toutes les grâces, toutes les bénédictions qui descendent du ciel sur les hommes se reposent, si on peut ainsi parler, sur le cœur de Marie, pour s'enrichir de toute sa tendresse maternelle.
Ce cri de notre détresse, quand il sortira d'un cœur vraiment filial, sera toujours accueilli par une Mère toute puissante et toute bonne. Elle est notre Mère ; nous avons droit d'espérer qu'elle obtiendra de son divin Fils tout ce dont nous avons besoin. De même qu'en ce monde, il n'y a pas d'intercession plus puissante et plus efficace auprès d'un fils que celle de sa mère, ainsi et à plus forte raison, le plus sûr moyen d'obtenir des grâces de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la médiation de Marie. Le Fils exaucera sa Mère ; le Père à son tour exaucera son Fils et nous obtiendrons par l'entremise de Marie les faveurs désirées.
Salomon n'était qu'un roi de la terre et ses richesses avaient des limites ; néanmoins il s'engagea envers Bethsabée, sa mère, pour tout ce qu'elle voudrait lui demander. Comment Jésus, le Roi du ciel, qui ne s'appauvrit pas en donnant, pourrait-il
rejeter la prière de Marie qui ne peut demander que pour l'accroissement de sa gloire et en faveur de ceux que du haut de sa croix il lui donna pour enfants ?
A la prière d'une autre Marie, il ressuscita son frère Lazare, parce que cette pieuse amante l'avait reçu dans sa maison. Et qu'y a-t-il donc qu'il n'accordera pas à cette bonne Mère qui l'a porté dans son sein, réchauffé sur son cœur, endormi sous ses caresses et ses baisers, soigné dans son enfance, assisté dans tous ses besoins et enfin suivi au Calvaire avec un généreux dévouement ?
Si autrefois, passant le long du chemin, elle eût rencontré un pauvre, elle n'eût pas passé près de lui sans s'arrêter et l'écouter ; si ce pauvre lui eût dit : J'ai faim ; elle lui eût fait l'aumône ; s'il lui eût montré une plaie sur ses membres, elle l'eût soulagé.
Serait-elle moins bonne au ciel ? puisqu'elle nous entend, disons-lui : notre âme a faim, faim de pureté, faim de dévouement, faim de piété ; priez pour nous.
Il n'y a pas à craindre d'avouer que nous sommes de pauvres pécheurs : " Priez pour nous, pauvres pécheurs." Il nous faut bien l'avouer. En pensant autrement, "nous nous séduirions nous-mêmes et la vérité ne serait pas en nous/' dit l'Apôtre saint Jean (Chap. i, 1-8).
Ce titre de pécheur, loin d'être un obstacle à ce que la Sainte Vierge intercède pour nous est excellemment propre au contraire à exciter sa compassion. Lorsqu'un malheureux sollicite un secours, il ne cache pas sa misère ; bien loin de là, il l'expose et l'étalé au grand jour. Il n'a même besoin de rien dire pour exciter la pitié, sa pauvreté et son dénûment parlent pour lui et sont plus éloquents que s'il prononçait les plus beaux discours. C'est ainsi que la vue de nos misères morales touche le cœur de la Très Sainte Vierge et nous vaut son intercession auprès de Dieu.
Le mot pauvres ne se trouve pas dans le texte latin de Y Ave
Maria ; c'est le bon sens populaire qui l'a mis dans la traduction française et l'on peut dire qu'il est bien à sa place. Nul dénûment en effet est comparable à celui du pécheur. Vêtu d'habits somptueux, environné d'honneurs, riche de tous les biens de la fortune, il est plus pauvre que le mendiant à peine couvert de haillons en lambeaux. Privé de la grâce, il est déshérité de la gloire. 11 ne peut y avoir de plus grande misère.
Les deux mots, pour nous, sont dignes de remarque ; l'Eglise a toujours voulu que la charité fût le mobile de toutes nos actions ; elle ne veut pas que celui qui prie n'ait en vue que lui seul, elle ne veut pas qu'il dise : priez pour moi, mais pour nous, c'est-à-dire pour tous les hommes ; pour les justes, afin que Marie leur accorde la persévérance ; pour les pécheurs, afin qu'ils puissent se convertir ; pour l'Eglise afin qu'elle triomphe de ses ennemis et qu'elle étende ses conquêtes jusqu'aux extrémités de la terre ; pour nos parents qui peuvent peut-être souffrir dans les flammes du purgatoire, pour ceux qui sont sur la terre, afin qu'il saient tous le bonheur de recevoir votre protection ; pour les pasteurs des âmes afin que Dieu leur aide et les soutienne dans leur pénible ministère.
Priez pour nous maintenant, c'est-à-dire, dans le temps présent ; car le passé n'est plus à nous et l'avenir ne nous appartient pas encore ; maintenant, car c'est le temps des épreuves et des combats, c'est l'arène où nous avons à lutter, c'est la mer orageuse semée d'écueils où notre frêle nacelle peut mille fois se briser avant de toucher le port, c'est la vallée de larmes toute remplie d'afflictions et de misères. Et nous sommes bien faibles pour soutenir ces combats, pour vaincre ces périls. Nous demandons donc à Marie de prier pour nous maintenant ; car si elle ne nous tend pas une main secourable, nous périrons.
Mais il est une heure plus décisive encore, c'est l'heure suprême, l'heure du dernier combat, l'heure qui doit fixer notre sort éternel. C'est alors surtout, à la vue du passé qui s'enfuit, du présent oui nous échappe, du jugement qui s'avance, c'est alors que nous aurons besoin d'un secours d'autant plus puis-
sant que nos ennemis nous livreront des assauts plus terribles pour nous prendre notre âme.
Nous devons le plus souvent possible supplier celle que la Sainte Ecriture compare à une armée rangée en bataille, terribilis ut castrorum actes ordinata, de nous fortifier alors au milieu de nos souffrances, de nous consoler dans les déchirements de la séparation, de nous rassurer contre la crainte du jugement, de nous défendre contre les derniers efforts du démon, de nous soutenir dans les luttes suprêmes que nous aurons à livrer contre l'éternel ennemi de notre salut.
Et nous devons demander cette grâce d'autant plus souvent et avec d'autant plus de ferveur qu'à cette heure redoutable, distraits par la douleur, absorbés par la maladie, nous ne penserons peut-être pas à la prier, à invoquer son tout puissant secours.
A cette heure terrible du passage, de l'agonie et de la mort, puisse Marie être là pour nous assister et nous défendre, pour nous prendre comme par la main et nous conduire tout droit à Jésus-Christ, son divin Fils ! Redisons souvent à notre bonne Mère du ciel durant notre vie, ce pieux cantique :
" Je mets ma confiance Vierge en votre secours ; Servez-moi de défense, Prenez soin de mes jours.
Et quand ma dernière heure Viendra fixer mon sort, Obtenez que je meure De la plus sainte mort."
"Je me souviens, dit Mgr Dupanloup, d'avoir rencontré une fois dans ma vie, de l'efficacité de Y Ave Maria un exemple que je n'oublierai jamais. C'était auprès d'un lit de mort, en recueillant et bénissant le dernier soupir d'une enfant qui m'était bien chère, une toute jeune femme à qui naguère j'avais fait faire la première communion.
" J'avais coutume de ne jamais faire faire la première commu-
nion sans recommander à mes enfants au moins la fidélité à cette simple et puissante prière, Y Ave Maria ; et cette jeune femme avait à peine vingt ans ; il y avait à peine un an que j'avais béni son mariage. Elle avait toujours été fidèle à mes conseils et tous les jours elle récitait son chapelet.
" Fille d'un des vieux maréchaux de l'Empire et des plus justement célèbres, adorée d'un père, d'une mère et d'un mari ; riche, jeune, brillante, heureuse d'avoir donné le jour à un fils. Eh bien ! au milieu de ce bonheur présent et de ces rêves d'avenir, tout à coup, à vingt ans, il fallait mourir.
"Et c'est moi qu'on chargeait de porter cette triste nouvelle. J'entrai, sa mère était dans la désolation, son mari désespéré, son vieux père anéanti. J'entrai à travers toutes ces douleurs et je ne savais comment aborder la malade. Je fus stupéfait quand, arrivé près d'elle, je lui trouvai le sourire sur les lèvres. Oui, cette jeune femme qui allait être enlevée par un coup si soudain à toutes les espérances les plus brillantes, à tous les plus légitimes bonheurs, à toutes les affections les plus tendres, les plus pures, elle me sourit. La mort s'avançait à pas pressés; elle le savait, elle le sentait et elle souriait avec une certaine tristesse douce où la joie surnageait. Je ne pus m'empêcher de lui dire : " O mon enfant, quel coup !" Et elle, avec un inexprimable accent, me dit : " Est-ce que vous ne croyez pas que j'irai au ciel ? " " Mon enfant, répondis-je, j'en ai une grande espérance. " " Et moi, reprit-elle, j'en suis sûre." Je lui dis : " Qui est-ce qui vous donne cette certitude ? " " C'est, me dit-elle, un conseil que vous m'avez donné autrefois." " Et quel est ce conseil ? " " Quand j'ai fait ma première communion, vous nous avez recommandé de dire tous les jours VAve Maria et de le bien dire. Je l'ai dit tous les jours et même, depuis quatre ans, je n'ai pas manqué un seul jour de dire mon chapelet tout entier. Et c'est cela qui fait que je suis sûre d'aller au ciel. Je ne puis croire que j'aie dit depuis quatre ans cinquante fois chaque jour à la Sainte Vierge : " Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi, pauvre pécheresse, maintenant et à l'heure de ma mort, " et qu'en ce moment
où je vais mourir, elle ne soit pas près de moi. Elle y est, j'en suis sûre et c'est elle qui va m 'introduire au ciel.
" Voilà ce que me dit cette jeune femme et je vis alors un spectacle que rien ne pourrait retracer, une mort vraiment céleste. Je vis une tendre et frêle créature, à la fleur de l'âge, enlevée à tout ce qui est le bonheur ici-bas, à tout ce qui fait aimer la vie, quittant là sur la terre un père, une mère, un mari dont elle était adorée et qu'elle adorait, un pauvre petit enfant, gage si désiré et si cher ; quittant tout cela, non sans larmes, mais avec une sérénité radieuse, consolant ses vieux parents, bénissant son petit enfant, encourageant son pauvre mari, et au milieu de tous ces liens qui se brisaient, ne voyant que le ciel ; et son dernier soupir a été un soupir à la grâce et à la gloire éternelle."
Ce souvenir est pour moi ineffaçable ; et vous, gardez-le aussi dans votre cœur. Quelle que puisse être la mesure de votre carrière et des jours comptés de votre vie, vous aussi, dites avec fidélité et confiance : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort ; et quelle que soit l'heure où Dieu vous appellera, vous sentirez, vous aussi, à vos derniers moments, les bénédictions de Marie en vous.
Voici un autre trait bien consolant : C'était au temps des persécutions protestantes dans la Grande-Bretagne. Un évêque écossais fut obligé de se réfugier un soir, dans une pauvre chaumière où, sur un grabat, gisait un vieillard qui semblait n'avoir que quelques instants à vivre. Aux paroles d'encouragement que lui donne Pévêque, dès qu'il l'aperçut : " Je suis tranquille, je ne mourrai pas," dit le moribond. — " Sans doute, je l'espère, dit Pévêque, mais enfin il est bon d'être toujours prêt. " — "Je vous dis que je ne mourrai pas, c'est impossible," reprit plus vivement le moribond. Et à toutes les réflexions que lui opposa l'évêque pour le persuader de penser à son éternité, ce fut l'invariable réponse du malade : " Je ne mourrai pas."
Mais enfin, dit l'évêque qui dissimulait toujours sa qualité dont il n'avait aucun signe extérieur en raison de la persécution, pourrais-je vous demander pourquoi vous êtes si certain de ne pas mourir ? " Etes-vous catholique ?" dit le malade. — " Oui, je le suis," répondit l'évêque. — " En ce cas, dit le malade, je puis vous dire pourquoi je ne mourrai pas. Depuis ma première communion que je n'ai jamais manqué de demander chaque jour à la Sainte Vierge de ne pas mourir sans avoir un prêtre à mon ht de mort ; et vous croyez que ma Mère pourrait ne pas m'exaucer ? C'est impossible, je ne mourrai pas."
" Comme Marie est bonne, s'écria alors l'évêque, ému jusqu'au fond de l'âme, en entr'ouvrant son manteau et faisant briller aux yeux du vieillard sa croix pectorale, non seulement elle vous envoie un prêtre, mais c'est votre évêque lui-même qu'elle a amené vers vous."
Les yeux du mourant se mouillèrent de larmes et regardant le ciel " Oh ! merci, ma bonne Mère, je savais bien que vous m'auriez exaucé. " Puis, se tournant vers l'évêque : " Confessez-moi, dit-il ; maintenant je crois que je vais mourir."
Nous aussi, demandons chaque jour à Marie par la récitation des Ave Maria du chapelet, d'avoir pitié de nous, pauvres pécheurs, à l'heure de notre mort. Et à cette heure dernière, elle sera là pour présenter notre âme à son divin Fils, obtenir le pardon de nos fautes et l'entrée du paradis.
Cette sublime prière se termine par ce mot : Ameny ainsi soit-il. Oui, ainsi soit-il) que tout ce que nous avons demandé s'accomplisse pour notre salut.
O Marie, vous êtes la Mère de Dieu, soyez la nôtre dans le temps et dans l'éternité, ainsi soit-il.
Voue êtes pleine de grâces ; accordez-nous le même bonheur et que jamais nous ne tombions dans le péché, ainsi soit-il.
Le Seigneur est avec vous ; obtenez-nous d'être aussi avec lui et que jamais le démon ne règne dans nos cœurs, ainsi soiinl.
Vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes ; donnez-nous votre sainte bénédiction, une mère ne la refuse jamais à son enfant, ainsi soit-il.
Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni : vous l'avez porté, ce fruit de salut, faites que nous soyons dignes de le recevoir souvent dans le Sacrement de l'Eucharistie, ainsi soit-il.
Priez pour nous pauvres pécheurs ; nous en avons grandement besoin ; priez pour que nous sortions du péché, si nous avions le malheur d'en être souillés et que nous persévérions dans la grâce, si nous avons eu le bonheur de la trouver, ainsi sait-il.
Priez pour nous maintenant où l'ennemi nous attaque, où le monde et le démon nous poursuivent, mais surtout à l'heure de notre mort, moment décisif qui doit nous ouvrrir le ciel ou l'enfer. Ainsi soit-il.
d) — Le Gloria Patri
Chaque dizaine du chapelet se termine par cette louange de l'adorable Trinité : Gloire au Père, au Fils et au Saint-Espri4, comme il était au commencement, il est maintenant et il sera toujours dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Cette vive protestation de notre foi au premier mystère de notre sainte religion est une des formules de prière que l'Eglise affectionne le plus. Elle la place, comme une digne conclusion, à la fin de tous les psaumes de David, à la fin de tous ses cantiques ; elle termine toutes les hymnes par une formule équivalente et la multiplie dans toutes les parties de sa liturgie ; elle en accompagne toutes ses bénédictions ; elle administre tous ses sacrements en invoquant la Très Sainte Trinité, Ainsi pendant que l'Eglise triomphante chante dans les cieux : Saint, Saint, Saint, est le Seigneur, notre Dieu," nous, les enfants de l'Eglise militante, nous disons : " Gloire au Père, gloire à Dieu le Fils, gloire à Dieu le Saint-Esprit, Dieu unique
en trois personnes, qui a toujours été, qui est, et qui sera toujours, dont la gloire remplit l'univers et qui règne dans les siècles des siècles."
Tel est l'ensemble des prières vocales qui composent le chapelet. Dès lors nous comprenons sans peine combien cette prière doit être agréable à Dieu et à la Très Sainte Vierge, nous pouvons même ajouter, à tous les anges, à tous les Saints ; car, dit saint Bernard, " le paradis tout entier en tressaille de joie." Nous comprenons aussi qu'elle doit être pour tous les chrétiens une source abondante de grâces et de joie. Voilà pourquoi on trouve le chapelet partout. Il brille sur le modeste vêtement de l'humble fille de charité, il en compose toute la parure modeste ; il brille à la ceinture des humbles religieux qui s'en vont, à travers les pays lointains, porter l'Evangile, la civilisation et le salut. Il est le livre de l'aveugle dont les yeux sont à jamais fermés à la lumière du jour, mais dont les regards de l'âme sont toujours ouverts aux mystères de la vie éternelle ; il est le livre du pauvre dont l'indigence ou le travail n'ont pas permis d'apprendre les lettres qui sont les digues de la pensée humaine ; il est le livre du malade qui se console en invoquant Marie sur son lit de souffrance ; il est le livre du vieillard dont les yeux se ferment chaque jour de plus en plus aux réalités de ce monde pour s'ouvrir bientôt aux splendeurs de l'éternité.
Lamartine raconte qu'un jour, dans ses collines natales de Saint-Point, il rencontra un vieux pauvre et, le voyant octogénaire, aveugle, lui demanda si le temps ne lui paraissait pas long ainsi, tout seul, sur les sentiers de la montagne. " Oh ! jamais je ne m'ennuie, répondit le mendiant, et puis quand je commence à m'ennuyer, n'ai-je pas cela ? dit-il en fouillant dans sa poche et en tirant son chapelet. Je prie le bon Dieu et sa Sainte Mère jusqu'à ce que mes lèvres se fatiguent sur leurs noms et mes doigts sur les grains. Et il ajoutait : Qui est-ce qui s'ennuierait en parlant tous les jours à son Roi et à sa Reine."
Voilà les charmes du chapelet sur les âmes naïves. Il est le livre du soir, de la nuit, lorsque les yeux ne peuvent plus fixer l'attention de l'esprit sur aucune lecture.
Dans les immenses basiliques, dans les humbles mansardes, le long des rues, sous les bois, sur les flots, au sein des cités populeuses, au loin dans les pays ignorés de la civilisation, les Ave Maria montent innombrables, répétés comme le murmure des flots infatigables de la mer, comme le bruissement des feuilles toujours agitées de la forêt, comme le chuchotement éternel des sources, des cascatelles et des ruisseaux. Le passé, le présent et l'avenir se transmettent cette formule de salutation de tendresse et de gloire.
" Nous, lorsque de l'Ave nous disons les paroles, Sachons qu'à notre lèvre éclosent des corolles ; Nous murmurons des fleurs. Et l'on conta jadis Qu'en des corbeilles d'or au ciel on les recueille. Et quand la Vierge passe, un ange les effeuille Dans les sentiers du paradis. "
Récitons donc aussi souvent que possible notre chapelet ; aimons donc à dire avec un amour filial cette belle et simple prière : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous qui sommes pécheurs. O bonne Mère, nous vous le demandons avec l'Eglise, secourez les malheureux ; aidez les faibles ; consolez les affligés ; priez pour le peuple ; assistez le clergé ; intercédez pour les personnes pieuses. Que tous ceux qui vous invoquent ressentent les effets de votre puissante protection.
Avec quelle tendre et naïve piété saint Thomas a Kempis parlait à Marie, en récitant cette belle prière :
" C'est avec une crainte respectueuse, un fervent amour et une humble confiance que je m'approche de vous, O Marie, pour vous supplier et vous saluer avec les paroles mêmes de l'Ange. Je me prosterne joyeusement, la tête courbée et les bras étendus, par l'excès de ma dévotion, aux pieds de votre auguste personne, et je souhaiterais que cet acte fût répété
mille fois et plus encore, pour moi, par tous les esprits célestes, car je ne connais pas de prière plus digne de votre très haute dignité et plus douce à ceux qui la récitent.
" Oh î pieux serviteur du saint nom de Marie ! écoutez-moi : le ciel se réjouit et la terre tressaille d'étonnement quand je dis : Je vous salue, Marie. Satan est mis en fuite et l'enfer frémit quand je dis : Je vous salue, Marie. Le monde disparaît et la chair perd de son aiguillon quand je dis: Je vous salue, Marie. La tristesse me quitte et une joie nouvelle se répand dans mon âme quand elle s'écrie : Je vous salue, Marie. La tiédeur se dissipe et mon cœur est embrasé d'amour quand je dis : Je vous salue, Marie. La dévotion augmente et la contrition devient plus vive, l'espérance plus forte et la consolation plus sensible quand je dis : Je vous salue, Marie.
' ' En effet la douceur de cette salutation bénie est si grande, que la langue ne peut l'exprimer et qu'elle s'élève toujours de plus en plus au-delà de la portée humaine. Je me prosterne donc encore une fois à vos pieds, Très Sainte Vierge Marie, en répétant toujours ces célestes paroles : Je vous salue, Marie, pleine de grâces. Recevez, ô clémente Reine, Sainte Marie, cette très douce salutation, recevez-moi avec elle, afin que je puisse avoir quelque chose qui vous soit agréable, vous exprime ma reconnaissance, m'anime de confiance en vous, m'enflamme d'un plus grand amour, conserve en moi une dévotion tendre et constante en votre nom immaculé. Je voudrais, afin de satisfaire mon désir ardent de vous honorer et de vous saluer avec toute la ferveur de mon âme, pouvoir transformer mes membres en autant de langues, et chacune de ces langues en une voix de flamme, pour vous glorifier, Sainte Mère de Dieu, comme je le souhaiterais et dans les siècles des siècles."
" Egrenons notre chapelet, disait un jour un saint prêtre, car à chaque grain qui glisse entre nos doigts, c'est un cœur qui s'ouvre à l'espoir, une âme qui se relève, un tressaillement qui se fait sentir jusqu'au ciel."
Récitons souvent cette prière non pas seulement des lèvres,
niais du fond d'un cœur brûlant d'amour et de dévotion filiale; car tandis qu'ici-bas nous tresserons à Marie une couronne de louanges, les anges au ciel nous tresseront une couronne cl 'immortalité.
Oui, soyons toujours bien fidèles à cette pieuse et sainte pratique et alors viendra le jour où la Vierge nous adressera ces consolantes paroles : " Bien des fois, vous avez réjoui mon cœur en me disant : Je vous salue, Marie. A mon tour, je viens vous dire : Réjouissez-vous, enfant fidèle, voici que pour vous a sonné le jour de la béatitude. Bien des fois vous m'avez appelée : pleine de grâces. Aussi j'accours vous annoncer que vous avez trouvé grâce aux yeux de mon Fils. Bien des fois, vous m'avez répété : Le Seigneur est avec vous. Aujourd'hui je viens vous dire : voici que ce même Dieu s'approche pour être votre partage à jamais. Mille et mille fois, vous m'avez bénie et exaltée ; maintenant c'est moi qui viens vous bénir pour l'éternité. Entrez donc dans la joie de votre Maître (M att.. 25-21) venez jouir de cette félicité qui n'aura pas de fin.
e) Les Saints et le Chapelet
De quelle estime ont entouré le chapelet tous les Saints et tous les vrais serviteurs de Dieu !
Nous lisons dans la vie du Bienheureux Jeau-Éaptiste de la Salle, fondateur des Frères des Ecoles chrétiennes, qu'il n'a jamais manqué de réciter tous les jours et plusieurs fois par joui' le chapelet. Persuadé qu'on ne peut pas faire de prière plus sainte et plus agréable à Dieu, il l'avait en singulière estime et se faisait honneur de le dire partout. Dans les rues, il tenait son chapelet à la main et, sous sa soutane, il égrenait un petit chapelet d'étain, le récitant toujours avec beaucoup de dévotion.
Saint François de Sales faisait de la dévotion à Marie les délices de son cœur aimant. Il avait fait le vœu de réciter le chapelet tous les jours de sa vie ; ce qu'il observa si fidèlement
qu'il ne l'omit jamais, et si pieusement qu'il y employait souvent une heure entière, méditant les mystères de chaque dizaine, avec un recueillement et une attention qui remplissaient son cœur des plus tendres élans d'amour envers sa Souveraine bien-aimée. Le soir, quelque avancée que fût la nuit, quelque fatigué qu'il fût lui-même, il ne retranchait rien de cette pratique. Lorsqu'il était malade à ne pouvoir parler, il faisait réciter le chapelet par l'un des siens et en accompagnait mentalement la récitation. Un soir ■ — c'était dans les derniers jours de sa vie — il se demandait anxieusement s'il avait récité son chapelet dans la journée. Le Frère, chargé de veiller sur le saint infirme, lui dit pour le tranquilliser : " Je crois que nous l'avons récité." " Vous croyez, vous croyez, répondit le saint, en êtes-vous bien sûr ? Vous ignorez donc que de cette Uévotion dépend mon salut ! "
Saint Jean Berchmans mourant avait son chapelet à la main ; un des Pères qui l'assistait lui demanda pourquoi il le tenait ainsi, puisqu'il ne pouvait plus le réciter. " Il est vrai, répondit le saint, mais le chapelet ne me rappelle pas moins le souvenir de ma bonne Mère."
Pour s'annoncer ostensiblement à la face du monde comme serviteur de Marie, saint Benoît Labre avait adopté la coutume de porter le chapelet suspendu à son cou et il ne le quitta ni jour ni nuit jusqu'à sa mort.
Saint François-Xavier portait également son chapelet à son cou et, pour mieux exciter les chrétiens à le dire, il en usait le plus souvent pour opérer des miracles.
Pie IX, montrant son chapelet à des pèlerins français, leur disait : " voilà le plus grand trésor du Vatican."
Non contents de réciter chaque jour le chapelet, les saints se plaisaient à répéter fréquemment pendant la journée Y Ave Mario, et c'est là une dévotion fort salutaire et un signe de prédestination.
Saint Alphonse récitait la Salutation Angélique à tous les
quarts d'heure et il y attachait plus de prix qu'aux richesses de l'univers entier.
Le Bienheureux Alphonse Rodriguez la récitait également à tous les sons de l'horloge et la nuit, son ange gardien l'éveillait afin qu'il pût encore s'acquitter de ce tribut d'hommage envers cette Mère bien-aimée.
Chaque fois que Thomas a Kempis passait devant une image de sa protectrice, chaque fois qu'il entrait dans sa chambre et qu'il sortait, il saluait la Vierge Mère par Y Ave Maria. Ayant négligé quelque temps cette pratique, il vit en songe la Bienheureuse Vierge comblant de caresses plusieurs de ses condisciples ; lui-même espérait recevoir les mêmes marques de tendresse. Mais Marie lui dit : " qu'attends-tu de moi, toi qui as cessé de me saluer ? Où sont ces A ve que tu m'adressais si souvent ? " Thomas s'éveilla triste et reprit, avec une nouvelle ardeur ses pratiques envers la Très Sainte Vierge.
Sainte Catherine de Sienne n'avait que cinq ans et déjà elle était animée de la dévotion la plus tendre envers la Vierge des vierges. Montant l'escalier de sa maison, elle s'agenouillait sur chaque marche pour réciter Y Ave Maria.
Haydn écrivait : " Quand la composition ne va plus, eh bien ! je me promène de long en large dans ma chambre, mon chapelet à la main, je récite quelques Ave Maria et alors les idées me reviennent." Mozart avait la même habitude.
Un jour, un petit enfant chantait dans la cathédrale de Vienne une antienne de la Sainte Vierge. Il y mit tant d'expression et sa voix était si belle et si pure, qu'un religieux présent en fut ému jusqu'aux larmes. " Mon enfant, lui dit-il, prenez ce chapelet ; gardez-le en souvenir du Frère Anselme ; récitez-le souvent et vous deviendrez grand parmi les hommes." Le petit Gluck promit et tint parole toute sa vie. Il devint le grand Gluck, le compositeur applaudi de toute l'Europe. Et souvent au milieu d'une cour brillante et frivole, il se retirait le soir et allait dans une allée solitaire réciter le chapelet du Frère Anselme. Il mourut en le tenant dans ses mains.
î) Les mystères du Rosaire
Afin de mieux réciter votre chapelet et de gagner les nombreuses indulgences dont nous pouvons profiter, il est bon de le réciter en méditant sur les mystères du Rosaire. Personne n'ignore l'importance de la méditation dans la vie chrétienne, l'influence qu'elle exerce sur les diverses facultés de l'homme. L'Esprit-Saint nous dit que : " c'est par elle que le cœur s'enflamme pour le bien." (Prov., 28).
S'il en est ainsi pour la méditation en général, de celle qui a pour objet les devoirs ordinaires du christianisme, que sera-ce de la méditation des vérités les plus augustes de notre foi ? Peut-il y avoir d'exercice plus utile à un chrétien quel qu'il soit ?
Ces mystères du Rosaire nous offrent un tableau saisissant de la vie de Notre-Seigneur et de celle de la Sainte Vierge, de tout l'Evangile en raccourci, de toutes les croyances et de toutes les vertus chrétiennes. Il est impossible d'offrir à la piété un sujet de réflexion plus vaste et en même temps plus à la portée de toutes les âmes et plus propre à leur inspirer une grande ferveur dans le service de Dieu.
Mystères joyeux
Fruit du mystère
L'Annonciation
L'humilité
La Visitation
La charité envers le prochain
La Nativité
Détachement des choses de la terre
La Purification
L'obéissance et la pureté
Le Recouvrement de Jésus
La fidélité aux devoirs d'état
Mystères douloureux
Fruit du mystère
L'Agonie de Jésus
La contrition de nos péchés
La Flagellation de Jésus
La mortification des sens
Le Couronnement d'épines
La mortification intérieure
Le Portement de la croix
La patience dans les épreuves
Le Crucifiement
Le renoncement à nous-mêmes
Mystères glorieux
Fruit du mystère
La Résurrection
L'amour de Jésus ; l'esprit de foi
L'Ascension
L'espérance du ciel
La Pentecôte
Les dons du Saint-Esprit
L'Assomption de la Ste Vierge
La grâce d'une bonne mort
Le Couronnement de Marie
La dévotion à Marie
Tels sont les tableaux que nous offre la méditation de ces mystères ; telles sont les grandes et saintes visions qui se succèdent sous nos yeux, tantôt gracieuses et naïves comme l'enfance, tantôt tragiques et douloureuses comme les apprêts d'un supplice, tantôt glorieuses comme l'éclat d'un triomphe.
Voulons-nous savoir où se rencontre le véritable bonheur ? Désirons-nous être fixés sur le but de la vie ? Brûlons-nous de connaître les biens réels ? Méditons ces mystères joyeux.
Ils nous représentent le Verbe dans son Incarnation et dans son état d'enfance. Un Dieu, pour nous racheter, revêt notre nature, il se fait chair. Avant de sortir du sein de sa mère, il visite son Précurseur, saint Jean-Baptiste ; par cette visite, il le purifie de sa souillure originelle. Puis au jour de sa naissance, il choisit pour palais une étable et pour premiers adoratetirs quelques pauvres pâtres. Fidèle à la loi, il sa présente au temple comme le dernier des hommes pour se racheter par une offrande. A l'âge de douze ans, nous le retrouvons dans le temple, au milieu des docteurs qui l'écoutent, étonnés de la profondeur de ses réponses.
Ils nous représentent les joies de Marie qui sont l'Annonciation, la Visitation, la Naissance de Jésus, la Présentation, le Recouvrement de Jésus dans le temple. Marie est heureuse et nous la félicitons, parce qu'elle a conçu le Verbe incarné dans son chaste sein ; parce qu'elle a porté les bénédictions de Jésus à sa cousine Elizabeth et à son Précurseur ; parce qu'elle a enfanté Jésus dans la grotte de Bethléem ; parce qu'elle a offert Jésus dans le temple, parce qu'elle a retrouvé, après trois jours d'absence, Jésus qu'elle avait perdu à Jérusalem. Ainsi toute sa joie, tout son bonheur, toutes ses délices, c'est
Jésus, reçu, donné, retrouvé. Esse cum Jesu dulcis est paradisus, le paradis sur la terre est d'être avec Jésus. Disons donc avec le Psalmiste : " mon bonheur est de m'attacher au Seigneur."
Quoi de plus capable de nous porter à l'amour de Jésus et de Marie que la considération de ces mystères joyeux qui nous montrent le Désiré des nations descendu du ciel, revêtu de notre nature, réalisant enfin les espérances du monde, lui apportant la grâce et la paix.
Les mystères douloureux nous montrent un Dieu qui, pour expier nos péchés, souffre des douleurs immenses et des opprobres infinis. Au jardin des olives, son âme est triste jusqu'à la mort. " Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi ; mais pourtant que votre volonté et non la mienne se fasse. " Arrive le traître, il est vendu aux Juifs ; on enchaîne l'innocente Victime ; on la traîne devant les tribunaux ; le Sauveur est condamné à être flagellé. Une énorme croix pèse sur lui ; on le traîne jusque sur le haut de la montagne, au milieu des huées et des blasphèmes de la multitude. Là d'énormes clous attachent au bois ses pieds et ses mains ; on l'élève sur la croix entre deux scélérats ; il remet son âme à Dieu et il expire.
Quoi de plus capable de nous détourner du mal et de nous porter à tous les genres de dévouement, de sacrifice, que la méditation de ces mystères douloureux qui nous montrent Jésus victime de nos péchés, versant tout son sang et subissant les plus horribles tortures pour les expier !
Puis ici-bas, c'est la loi de Dieu, il faut souffrir. Le moyen efficace de s'exciter à la patience et de s'y enraciner d'une manière inébranlable, c'est de suivre le conseil de saint Pierre, de puiser à la Passion de Jésus-Christ : Christo igitur passo in carne, et vos eâdem cogitatione armamini. (I Pet. iv, 1).
Jésus-Christ, notre Dieu, a souffert et pour qui a-t-il souffert ? Pour ses ennemis, pour des ingrats qui ont abusé des bienfaits afin d'outrager leur bienfaiteur. Pourquoi a-t-il souffert ? Pour expier les péchés des prévaricateurs, pour leur procurer
tous les biens du temps et de l'éternité, pour les convaincre de son amour.
Quelles que soient nos épreuves, pouvons-nous nous plaindre en méditant ces mystères douloureux ? Pouvons-nous ne pas aimer Jésus qui a tant souffert pour nous et ne pas avoir ces sentiments qu'exprimait un jour sainte Thérèse au pied de son crucifix et contemplant Jésus en croix :
" Sais-tu pourquoi je t'aime, ô Jésus, divin Frère ? Ce n'est point pour le ciel que tu nous a promis ; Sais-tu pourquoi je crains, Grand Dieu ! de te déplaire ? Ce n'est pas pour l'enfer et ses maux infinis. Non, c'est toi qui m'émeus, Victime du Calvaire, C'est de voir sur la croix tous tes membres meurtris, Crispés, sanglants, cloués. . .C'est l'agonie amère De ton cœur abreuvé de fiel et de mépris. Devant un tel amour, le mien doit être extrême. Ne fût-il point de ciel, je t'aimerais autant ; Ne fût-il point d'enfer, je te craindrais de même. Pour attirer à toi, qu'as-tu besoin d'aimant ? Mon espoir si fondé fût-il sans fondement, Je t'aimerais toujours aussi fort que je t'aime."
Il est une vertu qui console toutes les afflictions, qui est un baume pour toutes les douleurs, un encouragement pour la vertu, une excitation pour les sacrifices les plus héroïques, c'est Y espérance. En méditant avec piété sur les mystères glorieux, sur la Résurrection du Sauveur, sur sa glorification dans le ciel, sur le couronnement de Marie, sur les grâces du Saint- Esprit que Jésus répand sans cesse sur nous, nous nous sentirons soutenus et encouragés, quelles que soient nos épreuves. Nous nous dirons : nous voulons pratiquer la vertu à cause de la récompense, propter retributionem ; nous voulons travailler, au ciel nous nous reposerons ; nous voulons être patients dans nos souffrances parce qu'au ciel nous serons surabondamment dédommagés. Au ciel, il n'y aura ni pleurs, ni maladies, ni mort, ni séparation, mais un poids incomparable de bonheur et de gloire en retour de nos efforts pour plaire à Dieu en siûvant ses exemples et ses conseils.
L'efficacité de cette prière sur le cœur de la Très Sainte Vierge est telle que tous les Souverains Pontifes Font recommandée ; le pape Léon XIII en particulier a insisté sur sa récitation. Il a voulu qu'on la récitât tous les jours durant le mois d'octobre surtout qui est devenu le mois du Rosaire et qu'on ajoutât aux litanies l'invocation : Reine du Très Saint Rosaire.
" Puisqu'il est reconnu, dit-il, dans son Encyclique: Superbi Apostolatus, que cette sainte formule de prière est souverainement agréable à la Très Sainte Vierge et qu'elle a une grande efficacité pour la défense de l'Eglise et du peuple chrétien, soit pour obtenir les bienfaits divins aux particuliers et aux nations, il ne faut pas s'étonner des remarquables éloges par lesquels nos prédécesseurs l'ont exaltée et embellie. Urbain IV atteste que " chaque jour le peuple chrétien obtient beaucoup de biens par le Rosaire ; " Sixte IV considère " cette manière de prier comme honorable pour Dieu et pour la Sainte Vierge et comme très propre à éloigner les dangers qui menacent le monde ; " Léon X déclare que u le rosaire a été institué contre la propagation des hérésies ; " Jules III dit " qu' il est Porrw*ment de l'Eglise romaine ; " Saint Pie V affirme " qu'à mesure que se répandait cette* forme de prière les fidèles ont senti leur âme se réchauffer dans ces méditations et s'enflammer par ces prières, qu'ils s 3 sont sentis changés en des hommes nouveaux, que les ténèbres de l'erreur se sont dissipées et que la lumière de la foi catholique a lui ; " Grégoire XIII déclare : " que le Rosaire a été institué par saint Dominique pour apaiser la colère de Dieu et pour implorer le secours de la Bienheureuse Vierge."
Aucun Pape n'a imprimé à cette dévotion un si vigoureux essor que cet illustre Léon XIII. Ses encycliques qui, pendant vingt ans, venaient régulièrement à l'approche du mois d'octobre recommander au peuple chrétien cette formule de prière, lui ont justement mérité le titre de " Pape du Rosaire."
" Il me semble entendre la voix même de la Reine du ciel, dit ce grand Pontife, nous encourageant au milieu de nos tra-
verses, nous aidant de ses conseils dans les mesures à prendra pour le bien commun des fidèles, nous avertissant d'exciter le peuple chrétien à la piété et à la pratique de toutes les vertus. Plusieurs fois dans le passé il nous a été doux et nous nous sommes fait un devoir de répondre par nos actes à ce désir de Marie. Parmi les heureux fruits que, sous son auspice, nos exhortations ont produits, il convient de signaler les grands développements de la dévotion du Saint Rosaire, les nouvelles confréries érigées sous ce nom et la réconstruction des anciennes, les doctes écrits publics à cette fin, au grand profit des fidèles, jusqu'à certaines œuvres d'art d'un mérite et d'une richesse remarquables inspirées par cette même pensée." (Lettre encj^clique : Lœtitiœ sarictœ.)
Avec quelle perfection Léon XIII fait ressortir les qualités de cette prière !
" L'homme, dit-il, est sujet durant la prière à voir sa pensée se distraire de Dieu de bien des façons, par suite de sa fragilité, et à perdre de vue sa sainte intention première. Or le rosaire, pour qui le considère comme il doit l'être, a en soi une vertu particulière soit pour exciter et nourrir le recueillement, soit pour pousser la conscience à se préoccuper de la question du salut et pour élever l'esprit. Il se compose en effet de deux parties distinctes mais inséparables, à savoir, de la méditation des mystères et de la récitation des prières vocales. C'est par conséquent un genre de prière qui requiert non seulement une élévation quelconque de l'âme vers Dieu, mais une attention toute particulière ; de sorte qu'en réfléchissant sur les choses que l'on considère, on y trouve des motifs et des impulsions pour réformer et sanctifier sa vie. Ce sont en effet les choses les plus substantielles, les plus admirables du Christianisme, par lesquelles le monde fut renouvelé avec d'heureux fruits de vérité, de justice et de paix.
"Et il y a lieu de remarquer comment ces mêmes choses nous sont proposées d'une manière bien adaptée aux esprits de toutes sortes de personnes, même des plus simples. Car
elles ne se présentent pas comme des vérités ou des doctrines du genre spéculatif, mais comme des faits à voir et, pour ainsi dire, à regarder comme présents. Ainsi présentés avec les circonstances de lieu, de temps, de personnes, les mystères produisent un effet d'autant plus vif, d'autant plus utile ; cela sans le moindre effort d'imagination, vu qu'il s'agit de choses apprises et gravées dans le cœur dès l'enfance, de sorte qu'à peine un mystère a-t-il été énoncé qu'aussitôt l'âme pieuse avec une grande facilité de pensée et d'affection, s'y engage et y recueille, grâce à la bonté de Marie, un aliment céleste et abondant." (Lettre encyclique sur le Rosaire, 1894.)
Léon XIII nous montre aussi dans le Rosaire le remède providentiel aux maux de notre société contemporaine :
" Dans la société civile telle que nous la voyons constituée aujourd'hui, il est des causes nombreuses qui affaiblissent les liens de l'ordre public et détournent les peuples de la voie de l'honnêteté et des bonnes mœurs. Ces causes nous paraissent surtout être les trois suivantes à savoir : l'aversion pour la vie humble et laborieuse ; l'horreur de tout ce qui fait souffrir ; l'oubli des biens futurs, objet de notre espérance.
" S'agit-il des maux qui résultent de l'aversion que ressentent nos contemporains pour la vie humble et laborieuse, le remède à ces maux, qu'on le demande au Rosaire de Marie, à cette récitation coordonnée de certaines formules de prières accompagnées de la pieuse méditation des mystères du Sauveur et de sa Mère. Que dans un langage convenable et adapté à l'intelligence des simples fidèles on leur explique les mystères joyeux, en les leur mettant devant les yeux comme autant d'images et de tableaux de la pratique des vertus . . . Nous voici en présence de la maison de Nazareth, le domicile de la sainteté divine et terrestre. Quelle perfection de vie commune ! Quel modèle achevé de vie domestique ! Il y règne la candeur et la simplicité, une perpétuelle concorde, un ordre toujours parfait ; un respect mutuel et un amour réciproque, un amour non point faux et mensonger, mais réel et actif qui, par l'assiduité de ses bons
offices, ravit même les yeux des plus simples spectateurs. Un zèle prévoyant y pourvoit à tous les besoins de la vie, mais cela, " in sudore vultus, à la sueur du front," à la façon de ceux qui, sachant se contenter de peu, s'efforcent moins de multiplier leur avoir que de diminuer leur pauvreté. Pardessus tout, ce qu'on admire dans ce foyer domestique, c'est la paix de l'âme et la joie domestique, double trésor de la conscience de tout homme de bien. Or ces grands exemples de modestie et d'humilité, de patience dans le travail, de bienveillance envers le prochain, d'un parfait accomplissement de menus devoirs de la vie privée et de toutes les vertus, ne sauraient être médités ni se fixer ainsi peu à peu dans la mémoire, sans qu'insensiblement il n'en résulte une salutaire transformation dans les pensées et dans les habitudes de la vie.
" Le second mal extrêmement funeste qui ronge notre société, c'est l'horreur de la souffrance. Ici encore il est permis d'espérer que par la vertu de l'exemple, la dévotion du Saint Rosaire donnera aux âmes plus de force et d'énergie. Et pourquoi en adviendrait-il autrement, quand le chrétien dès sa plus tendre enfance et constamment depuis, s'est appliqué, dans le silence et le recueillement, à la suave contemplation des ?nystères appelés douloureux ? Dans ces mystères nous apprenons que Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur de notre foi, a commencé simultanément par faire et par enseigner ; afin que nous trouvions en Lui, réduit en pratique, ce qu'il devait nous enseigner, touchant la patience et la générosité dans les douleurs et les souffrances, au point de vouloir endurer lui-même tout ce qu'il peut y avoir de plus crucifiant et de plus pénible à supporter. Nous le voyons accablé sous le poids d'une tristesse qui, comprimant les vaisseaux du cœur, en fait sortir une sueur de sang. Nous le contemplons lié à la façon des malfaiteurs, subissant le jugement des scélérats, injurié, calomnié, accusé de faux crimes, frappé de verges, couronné d'épines, attaché à la croix, jugé indigne de vivre et méritant que la foule réclamât sa mort. A tout cela nous ajoutons la méditation des douleurs de la Très Sainte Vierge dont un glaive tranchant
n'a pas seulement effleuré le cœur mais Ta transpercé de part en part, afin qu'elle devînt et méritât d'être appelée la Mère des douleurs. Quiconque contemplera fréquemment non pas seulement des yeux du corps, mais par la pensée et la méditation, d'aussi grands exemples de force et de vertu, comment ne brûlerait-il pas du désir de les imiter ? Que la terre se montre à lui couverte de ses malédictions et ne produisant que des ronces et des épines ; que son âme soit oppressée de peines et d'angoisses, son corps miné par les maladies, il n'y aura pas de souffrances, venant soit de la méchanceté des hommes, soit de la colère des démons, pas d'adversité privée ou publique dont sa patience ne finira par triompher."
" Au troisième danger qui menace les âmes de nos jours et qui n'est autre que l'oubli des biens futurs, ne sera certainement jamais exposé le chrétien qui, le pieux rosaire à la main, en méditera souvent les mystères glorieux.
"De ces mystères jaillit une lumière qui nous découvre ces célestes trésors et beautés que notre œil corporel ne saurait atteindre, mais que nous savons par la foi être préparés à ceux qui aiment Dieu. Nous y apprenons que la mort n'est pas une ruine qui ne laisse rien derrière elle, mais le passage d'une vie à une autre et que le chemin du ciel est ouvert à tous. Quand nous y voyons monter le Christ Jésus, nous nous rappelons sa promesse de nous y préparer une place : Vado parare vobis locum. Le Saint Rosaire nous fait souvenir qu'il y aura un temps où Dieu séchera toute larme de nos yeux, où il n'y aura plus de deuils, ni de gémissements, ni aucune douleur, où nous serons toujours avec le Seigneur, semblable à Dieu parce que nous le verrons tel qu'il est ; enivrés du torrent de ses délices, concitoyens des Saints, en conséquence de la Bienheureuse Vierge, notre Mère et notre grande Reine. Comment une âme qui se nourrit de semblables pensées ne se sentirait-elle pas brûler d'une sainte flamme et ne s'écrierait-elle pas avec un grand saint :
" Que la terre me paraît vile quand je regarde le ciel ! " Comment ne se consolerait-elle pas en songeant qu'une légère
tribulation momentanée1 produit en nous un poids éternel de gloire ? " (Lettre encyclique : Lœtitiœ snnctœ.)
Léon XIII veut que la dévotion du Rosaire soit l'objet d'une attention toute particulière de la part des prêtres. '' Qu'à vos appels, Vénérables Frères, dit-il, qu'à vos exhortations appuyées de vos exemples, les fidèles accourent autour des autels de Marie, de la Mère de bonté, pour lui offrir l'hommage filial des guirlandes de son Rosaire. . . Que dans un langage adapté à l' intelligence des simples fidèles, vous leur expliquerez les mystères, en les leur mettant devant les yeux, comme autant de tableaux et d'images de la pratique des vertus. Chacun sait quelle mine il y a là d'arguments faciles et aptes par leur suave éloquence à persuader l'honnêteté et les bonnes mœurs."
" Plaise à Dieu, dit-il encore, que selon nos vœux, Vénérables Frères, cette sainte pratique de piété soit partout en usage, qu'elle soit aimée et observée dans les villes et les campagnes, chez les grands et chez les humbles, comme l'emblème caractéristique de la foi chrétienne et un moyen excellent d'attirer les bénédictions de Dieu."
Récitons donc souvent, travaillons donc de notre mieux à faire réciter souvent par les fidèles le Rosaire en l'honneur de notre bonne Mère, de cette rose mystique qui est montée de la terre pour aller embaumer le ciel : rosa mystica.
A cette rose mystique, jetons les roses de nos pensées et de nos cœurs ; roses blanches des mystères joyeux, roses rouges et sanglantes des mystères douloureux, roses d'or des mystères glorieux. Oui, tous ces Ave sont des roses et leur réunion est bien nommée Rosariu?n, le rosaire, la corbeille ou la pluie des roses. C'est la pensée même de l'Eglise qui lui a donné ce nom et cette pensée est bien rendue dans ces vers :
" Nous, lorsque de Y Ave nous disons les paroles. Sachons qu'à notre lèvre é closent des corolles, Nous murmurons des fleurs. . .Et l'on conta jadis Qu'en des corbeilles d'or au ciel on les recueille. Et quand la Vierge passe, un ange les effeuille Dans les sentiers du paradis."
La Reine du ciel ne se laisse pas vaincre en générosité. En retour de ces pauvres roses que nous lui offrons, elle laisse tomber des pluies de grâces dans nos cœurs.