‹ Aa pays des ajoncsChapitre 12 sur 37 · NOËL BRETON 9I · texte numérisé non relu

NOËL BRETON 9I

Un bœuf est là, soufflant de son haleine fraîche, Un petit âne roux fait hi-han dans un coin.

Pauvre hutte branhinte et que rien ne protège, Sait-elle seulement qui lui vient aujourd'hui ? Par l'ctroite lucarne, où frissonne la neige. Le vent du Nord tempête et hurle, il est chez lui.

Mais toute jeune est l'accouchée et toute blonde. Son visage de fleur sourit divinement.

Le poupon qu'elle allaite est le Maître du monde. Elle le berce, heureuse, avec un tremblement.

Et la mer au dehors, la grande mer s'arrête. Recueillie et craintive, elle a l'air d'écouter. Au fond du ciel éclate un cantique de fête ; Tous les anges de Dieu se sont mis à chanter.

Nos gens sont arrivés bien las. Que leur importe ? Voici l'heure adorable et le divin moment. « Laissez, mes bons amis, vos penn-bas à la porte, Dit Joseph, vous aurez bientôt contentement. »

Et la Vierge a souri, plus belle que l'aurore. L'enfant s'est éveillé, tendant ses petits bras.

Ah ! bien abandonne qui souffrirait encore ! Plus d'un tremble la fièvre et ne s'en doute pas.

Mais quel grand souffle emplit la chétive demeure ? Le biniou prélude. O Dieu, la douce voix ! C'est, sous le triste ciel, la Bretagne qui pleure, La Bretagne qui pleure et qui chante à la fois.

Nos commères pourtant ont le cœur bien à l'aise ; Laquelle ne voudrait toucher le nouveau-né ? Elles ouvrent des yeux grands comme une fournaise. Se disent l'une à l'autre : « Oh ! oh ! oh ! ma iué, »

Elles sont à genoux. Leurs larmes fendent l'âme. Toute mouillée encor, s'envole une chanson. Faut-il pas attendrir la bonne chère dame Et faire rire un peu le joli nourrisson ?

Déjà, grâce aux pécheurs, frétillent sur la paille De beaux poissons d'argent avec des reflets bleus. Que ce homard a l'air terrible, et quelle taille ! Le turbot sans pareil, le bar miraculeux ?

Et voici qu'un lait pur écume dans les jattes. On allume le feu : c'est pour la soupe aux choux. Il suffit d'un instant pour griller les patates. Vive les crêpes d'or avec le cidre doux !

XOEL RRKTOX 93

La longue Zcphyrinc apporte un pot de beurre, Et choit tout de son long, si grand est son émoi ; En fait de goutte, Aimée eût toujours la meilleure, Francine offre son cœur et c'est assez, ma foi.

Mais le plus beau de tout, c'est le petit navire Que bien dévotement présentent les gamins ; L'Enfant-Dieu s'émerveille à ce bateau qui vire. Il rit, en regardant sa mère, et bat des mains.

Seul, monsieur du Jacquot, seigneur plein de prudence, Reste majestueux. Qui pourrait le troubler ? Cependant il salue, et, par condescendance. Il a caressé l'âne avant de s'en aller.

LE CHANT DE MERLIN

LE CHANT DE MERLIN

Quand j'étais dans le monde, on m'appelait le sage, C'était moi le devin et le barde sans pair. Ma gloire bouillonnait dans les flots de la mer; Le soir me souriait de son calme visage.

Quand je chantais, pensif, sous la douceur des cieux,

La terre déroulait lentement ses longs voiles.

Un éclair s'allumait dans les yeux des étoiles,

Et des fruits d'or tombaient de l'arbre merveilleux.

J'étais riche et puissant quand j'étais dans le monde. Une brise immortelle agitait mes cheveux.

J'ai tue l'hydre infâme et le serpent baveux. J'ai tenu dans mes mains Viviane la blonde.

Le parterre idéal ne m'a pas oublié.

Il a tout retenu de nos métamorphoses.

Voici surgir encor la muraille de roses Où je voulus, un jour, que mon cœur fût lié.

Le léopard saxon terrifiait la plaine.

Je vins et je lui pris la langue entre les crocs. Arthur m'a fait asseoir au milieu des héros ; Genèvre a mis sur moi la fleur de marjolaine.

J'étais l'amour, la joie, et la guerre et le chant. Je savais le secret des splendides mensonges. Je hâtais d'un regard l'éclosion des songes ; Je lisais l'avenir dans le soleil couchant.

Et maintenant, timide et nu, presque sauvage, Je me traîne au hasard sous l'infini des bois. Rien ne m'est demeuré du charme d'autrefois. Je suis le marinier de la mer sans rivage.

Le vent triste et mauvais, le vent de n'importe où Me ballotte, à son gré, dans la forêt maudite. Moi qui sur l'eau féerique évoquais Aphrodite, On me traite de brute, on dit que je suis fou.

LE CHANT DE MERLIN 99

On me méprise, moi qui dominais la terre Et piquais une étoile au cœur du firmament. Les bêtes ont pitié de mon abaissement, Muettes tout à coup devant le grand mystère.

L'homme que j'ai dompté, l'homme est plus odieux. Il me voudrait sanglant, enchaîné sur la roue. Jusqu'aux petits enfants qui me criblent de boue ! Ils n'ont pas vu l'enfer qui flambe dans mes yeux.

Mais patience, patience ! L'heure approche Qui ressuscitera mon antique fierté, L'oiseau miraculeux sur la lande a chanté ; Un feu s'est allumé, cette nuit, sur la roche.

Ce cœur, sincère et franc, qu'on prit en trahison S'évadera bientôt de l'ombre nostalgique. Elle va refleurir, la baguette magique.

Je vois tout le futur blanchir à l'horizon.

Je vois les lys grandir dans le jardin des rêves, La rose s'effeuiller sur le fleuve lointain. Et la mer, bleue et rose, au lever du matin, Battre paisiblement l'immensité des grèves.

Ceux qu'effarait l'essor de mes songes ardents Sentiront sur leurs fronts haineux passer la bise.

Ils sauront que le bel amour souffle à sa guise Et que le vieux lion n'a pas perdu ses dents.

O Viviane d'or, Viviane céleste,

Viviane, mon cœur et ma vie et mon tout,

O toi qui ne connais ni honte ni dégoût.

Toi dont le souvenir est tout ce qui me reste, «

Je t'en prie, aide-moi, car j'en ai grand besoin. Aide-moi. Je suis pauvre et faible et rustre encore. En attendant l'immense et radieuse aurore, Aide-moi, toi si merveilleuse et toi si loin !

Tends-moi la main du fond du bocage mystique Où ton âme à la mienne a si bien répondu. Souris au pur amant que ta bouche a perdu ; Regarde l'impotent et le paralytique.

Si peu qu'un de tes doigts m'effleure, oh ! mais si peu. Tu verras tressaillir le profond de mon être. Le monde malfaisant reconnaîtra son maître ; Je pourrai croire encore à la bonté de Dieu.

Et ton rire d'enfant réveillera ma lyre. Je ferai, mort joyeux, éclater le tombeau. Je chanterai plus fort, sous un soleil plus beau. Je forcerai la sombre nuit à me sourire.

LE CHANT DE MERLIN

lOI

Laisse-moi seulement balayer le poison Dont cette folle et pauvre terre est inondée. SoufiVe que je combatte encore pour l'Idée Et je retournerai dans ta douce prison !

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