RÉSIGNATION
Oh ! si l'on pouvait d'un seul coup Tuer son corps, tuer son âme, Si l'on pouvait venir à bout D'étouffer ce reste de flamme Qui vous dévore malgré tout !
Mais non. Comme dans la tempête Un oiseau qu'on entend crier, Le corps détruit, l'âme s'entête A ne pas vouloir oublier.
Le venin survit à la bête.
Et toujours monte au firmament Une clameur plus désolée ;
2 22 RKSIGXATIOK
Toujours plus dcscspcrcmcnt Luit sur ma maison ccroulce La flamme qui fait mon tourment.
O mon âme tendre et songeuse, En attendant l'éternité, Résigne-toi, sois courageuse.
Brûle comme un éclair d'été A travers la nuit orageuse.
Laisse ton corps débile et nu, Comme un enfant malade, geindre Et crier devant l'inconnu.
Dieu se chargera de t'éteindre Quand le moment sera venu.
La campagne est au loin comme une grande tombe, Une immensité triste où pas un feu ne luit, Et le vent souffle, et lentement la neige tombe Sur le vieil homme noir qui marche dans la nuit.
Où va-t-il ? Dieu le sait. Où s'en vont toutes choses. Folles chansons, flammes d'une heure, amours défunts, Et les vieux souvenirs avec les vieilles roses Qui n'ont plus de couleur et n'ont plus de parfums.
Il avance au hasard sans retrouver sa route. Et Tombre formidable en passant lui fait peur. Désespéré, parfois, il s'arrête, il écoute. Dans le morne silence il n'entend que son cœur.
2 26 AVAXT LE SOIR
Qui donc dissipera ces affreuses ténèbres ? duand surgira le jour si longtemps attendu ? Le vent a redoublé ses hurlements funèbres ; Partout, à droite, à gauche, est un piège tendu.
Et le voyageur las qui, blême d'hébétude, Voit, par degrés, la vie en ses veines tarir, Sous le fardeau si lourd de cette solitude Se sent abandonné de Dieu, triste à mourir.
Plus personne aujourd'hui qui l'aime et le soutienne. Et la mort va l'atteindre, il est presque aux abois. Qu'est devenue, hélas ! son enfance chrétienne ? Qui lui rendra son âme et son cœur d'autrefois ?
Autrefois, autrefois... Quelle image lointaine ! Gomme elle brille ! Il a reconnu ces couleurs. Son passé ressuscite au bord de la fontaine. Gauche, et tenant encore en mains ses pauvres fleurs.
Il se revoit petit enfant près de sa mère, Avant l'âpre souillure, avant le vieil affront. Elle a fui, grâce à Dieu, la hideuse chimère ; Un air salubre et vif lui rafraîchit le front.
Voici que de très loin arrive un son de cloche. Si doux, si clair, si tendre, ineffablement pur.
Qu'est-ce donc ? On dirait que le Seigneur approche. Mille étoiles de feu scintillent dans l'azur.
Le monde a reconquis l'innocence première ; Une indicible paix illumine ses yeux.
Et soudain, dans un flot d'éclatante lumière. Grandit à l'horizon un chant prodigieux !
Il fait bondir la mer et tressaillir la lande. O joie, ô délivrance, ô miracle inoui ! La porte du ciel s'est ouverte toute grande. Le vieil homme se dresse et regarde, ébloui.
Sur la montagne d'or où le soleil se lève. Avec ses bleus drapeaux au plus haut de la tour, A-t-il vu flamboyer quelque palais de rêve. Qu'emplit, de Taube au soir, un murmure d'amour ?
Non, non, c'est une pauvre, oh ! bien pauvre demeure. Abri de vagabonds, refuo^e d'indio^ents.
Une étable où dans tous les coins la bise pleure. Où tout le monde est bien navré, bétes et gens.
Un homme déjà mûr, dont la barbe grisonne,
Veille à l'humble repas, prépare le coucher.
Sa femme auprès de lui paraît toute mignonne.
Si jeune, une enfant presque, et qui vient d'accoucher.
Entre eux deux, tout pareil à l'églantinc fraîche, Repose le poupon qui rit en s'endormant. Un petit âne brait dans le fond de la crèche ; Un gros bœuf à côté rumine bruyamment.
Mais qui frappe ? Et là-bas, quel splendide cortège ! Bonnes gens, n'ayez peur, ce sont de puissants rois. Vêtus de pourpre sombre et couronnés de neige, Ils viennent de bien loin vous saluer tous trois.
Regardez, regardez. Ces maîtres qu'on admire, Les voilà, dans la paille, humblement à genoux. Ils offrent tour à tour l'or, Tencens et la myrrhe, Ils disent, bien contrits : « Seigneur, écoutez-nous !
C'est nous qu'au firmament guide la pure étoile. Nous arrivons pour vous du fond de l'Orient, Nous voulons voir enfin la vérité sans voile. » Et le petit enfant s'éveille en souriant.
Oh ! quelle joie immense a soulevé la terre ! Quelle miraculeuse et subite clarté !
La rose incomparable est au divin parterre. Le monde entier tressaille et se sent racheté.
Et le vieil homme voit, il a repris courage. N'est-ce pas un espoir qui lui tombe du ciel ?
Il pleure et, tout tremblant encor du grand orage, Ne peut que murmurer bien bas : « Noël, Noël ! »
Il est comme l'oiseau mouille sur une branche, duand un soleil de flamme éclate, aux chauds midis. 11 neige, il neige, et la campagne est toute bhuiche. Il fera bon demain dans le clair Paradis.