DE L’ÉC0I.ATRE BÉRENGER
(oui le reste de celte lettre , où il épanclie son cœur , respire l’orthodoxie des lignes suiv.mtes' :
— Je n’étais pas fâché de reproduire textuellement cette partie de la lettre d’Abailard, pour démontrer aux plus incrédules de quelle manière il attaque la foi de saint Pierre. Maintenant^ rigide censeur, approche, et pèse la foi d’.\bailard dans la sincérité de les jugements. Tu as dit : Celui-là ne doit pas trouver de refuge près du Siège de saint Pierre, qui attaque la foi de saint Pierre. — Cette parole, en elle-même, serait une vérité haute et générale. Mais puisque tu l’appliques personnellement à Ahailard, je veux le convaincre que tu es en opposition avec la vérité. Ahailard n’attaque pas la foi, puisqu’il lui emprunte la règle de sa vie; il ne renonce pas à l’héritage du Christ, puisqu’il arbore, en toute humilité, les glorieuses enseignes de son nom. Il devait donc, trouver un refuge auprès du Siège de saint Pierre, si les charmes de ton éloquence n’avaient resserré pour lui les entrailles do la miséricorde de l’Église romaine. Mais tandis que tu lui fermes les portes de la clémence, tes hideuses fureurs te trahissent, ta haine aveugle est reconnue.
Ici tu diras peut-être : Voilà de l’excès et de l’injustice dans les reproches. Je me suis senti déîvoré du zèle de la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège menacer de sa lèpre le corps de l’Église. J’ai voulu arracher l’ivraie dans sa racine, pour arrêter les progrès de la sève empoisonnée. N’ai-je pas agi avec prudence et avec sagesse, en écrasant sous un Index accusateur le dogme de la révolte et de l’impiété? N’ai-je pas épargné à tous les conservateurs de la foi une longue et difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans un seul lit, toutes les
1 Voyez plus loin le Fragment conservé par Béreoger.
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Iw'Ti'sijes répandues dans les nombreux écrits d’Abadard?
A cela je réponds : Je vous loue, mon père, dans votre pi'Ojet; niais je ne vous loue pas dans rexéculion. Nous jn ons vu un Index qui n’est pas l’exact relevé des dogmes d’Abailard, et qui contient en outre les propositions du plus aliominable délire, à savoir :
Que le Père est la toute-puissance, le Fils une e^rtaine puissance, que le Saint-Esprit n’est point une puissance ;
Que l’Esprit saint, quoiqu’il procède du Père et du Fils, n’est point de la même substance;
Que rboiume, sans le renouvellement de la grâce, peut faire le bien ; ^
Que Dieu ne peut faire plus qu’il ne fait, ni faire mieux qu’il ne fait, ni faire autrement qu’il ne fait ;
Que l’âme du Christ n’est pas descendue aux enfers.
(ies propositions sont contenues dans ton Index en compagnie de plusieurs autres, dont quelques-unes, je l’avone, ont été avancées par Abailard, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits; mais les autres ne sont sorties ni de sa boncbe ni de sa plume. La distinction des chost's qu’il a dites de celles qu’il n’a pas dites, et l’esprit profondément catholique de chacune des choses qu’il a dites, seront l’objet d’un second traité, qui suivra de près cet ouvrage. Notre discussion des vrais principes du christianisme fera jaillir, nous l’espérons, l’ardente lumière de la vérité. Car ce sont là des accusations qu’il faut purger et réfuter, et qui réclament à elles seules tout un volume : ma tâche aujourd’hui, celle que je dois remplir jusqu’au bout, ?ans la quitter, est de chercher pourquoi un homme qu’on place déjà au rang des saints, et dont le nom fatigue toutes les bouches de |a renommée, après avoir consigné lui-même dans ses écrits des opinions qu’il faut ensevelir dans un silence éternel, a lancé contre Abailard la fornii-
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(lahie accusation d’hérésie. De temps immémorial il est universellement reconnu, et la tradition es# invariable sur ce point, qu’un homme ne peut en condamner un autre |X)ur un délit semblable à celui qu’il a commis lui-mème. C’est là pourtant ce que tu as fait, Bernard, cl ta conduite est à la fois pleine d’imprudence et d’impudence.
Abailard s’était trompé, soit. Toi , jK)urquoi t’cs-tu trompé ? Tu t’es trompé sciemment ou sans le savoir. Si tu t’es trompé sciemment, tu es l’ennemi de l’Église, la chose est claire. Si tu t’es trompé sans le savoir, comment serais-tu le défenseur de l’Église, quand tes yeux ne savent point distinguer l’erreur? Or, tu t’es trompé, cela est hors de doute, en aflirmant que les âmes tiraient leur origine du ciel. Comme il est utile et facile tout à la fois de connaître comment cette opinion se trouve échafaudée dans Ion livre, je veux la prendre au point de départ, et la mettre toute entière sous les yeux des lecteurs intelligents.
Il y a un livre, en langue hébraïque Sir Hasirim, et que nous appelons Cantique des cantiques, dont la lettre, pour les esprits attentifs, exliale un sens mystérieux et divin. Bernard s’érige en commentateur de ce livre, et pour dégager des ronces du langage les fruits savoureux de cette exquise pensée, il emploie le style médiocre et tempéré. Mais je vous demande un peu pourquoi Bernard, après les labeurs de tant d’illustres hommes qui ont appliqué leur génie à l’interprétation de cet ouvrage, essaie d’ajouter son grain de sable à cet édifice de grandeur et de majesté? Car, s’il est vrai que nos pères ont suffisamment et pleinement éclairé toutes les ombres de ce tableau, j’admire de quel front hardi tu abordes un sujet si victorieusement traité, et quelle main téméraire tu étends vers lui. Si tu avais soulevé d’autres voiles, et reculé les horiiions ; si dans c.es régions divines tes yeux avaient entrevu
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(|iiolqiK‘s lueurs inconnues, à la l)onne lieure ; et j’applaudirais (le loiile mon Ame à ton travail. Mais lorsque j’inter- (■oge, de mes mains studieuses, et les commentaires de tes devanciers, et les (■lucubrations de tes veilles, je trouve, dans cette comparaison, la preuve que tu n’as rien dit de nouveau, et même que tu t’appropries les pens(ies qui te sont étrangères, en les habillant de tes expressions. Tes (iclaircissements semblent donc tout-à-fait superflus. Et pour que personne ne se figure que je parle ici sans preuves, je citerai sur ce livre une pléiade de quatre commentateurs : le Grec Origène, Ambroise de Milan , Retins d’Autun, Béde d’Angleterre. Le premier, dit saint Jérôme, a surpassé tous les Pères dans ses autres ouvrages, mais dans le Cantique des cantiques il s’est surpassé lui-méme. Le second, par une dissertation savante et riche en points de vue, a fait resplendir d’un nouvel éclat les amours de l’Époux et de l’Épouse. Le troisième a rétabli une magnifique ordonnance dans la confusion de ce poème céleste. Le dernier en a expliqué les emblèmes et puissamment sondé les arcanes. Après ces nobles génies, ces grandes intelligences, Bernard, lui aussi, vient tracer son sillon, comme s’il lui était resté quelque chose à faire. Nous approuverions une semblable tentative de la |>art d’un si bel écrivain ; mais ne s’avise-t-il point d’introduire la tragédie dans le commentaire ! A peine a-t-il fait quelques pas, voici qu’il met en scène la mort de son frère, et qu’il consume pri^s de (piatre chapitres à suivre ses funérailles. Combien ce hors-d’œuvre est choquant et disparate, c’est ce qu’il me sera facile de démontrer en peu de mots.
Ce livre de Salomon, ce brillant épithalame composé dans l’atelier de l’Esprit saint, décrit, sous les amours allégoriques de l’Époux et de l’Épouse, la mystique union de Jésus-Christ et de l’Église. Or , l’hyménée aime à s’en-
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vironner des images de la joie. Mais Bernard, vaincu par l’enniii de tant d’obscurités, ou négligeant le conseil de l’Apôtre, qui recommande de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, amène son mort à la noce, quoiqu’il soit écrit : « Le Seigneur n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » L’Époux et l’Épouse sont donc réunis au banquet nuptial, et les jeunes compagnons de l’Époux et les jeunes compagnes de l’Épouse applaudissent tour-à-tour à leur
joie par des accents d’allégresse Tout-à-coup gémit la
trompette lugubre. Le deuil envahit la salle du festin, le glas des morts succède aux voix joyeuses des harpes. Le masque tragique couvre le rire aimable de l’hyménée. Maladroit, malencontreux musicien , qui viens jeter ta funèbre complainte au milieu de la fête royale ! A-t-on jamais rôvé rien de si monstrueux ? Nous rions à la vue de ces peintures où le buste d’un homme est cxsntinué par la croupe d’un âne. Considère les monuments que le génie de nos pères nous a laissés sur ce divin livre ; tous, comme tu le verras, se sont bien gardés d’associer, en pareille circonstance, la tristesse avec la joie. Comment Retins d’Autun fait-il débuter sa muse d’or?
« Le sujet est noble : il faut observer les convenances qu’il impose. Que les flûtes joyeuses animent la danse autour de l’Époux et de l’É|)ouse. Nulle pensée de mort ne doit attrister l’esprit dans un moment où la gaîté des convives n’appelle que des chants d’iiyménée. Mais pour remplir avec délicatesse toutes les exigences de la matière, mon esprit sans doute ne saurait suffire : j’ai besoin d’appeler à mon aide la grâce de celui qui dit dans son Évangile : « Vous ne pouvez rien faire sans moi. » Et certes, le verbe dont j’ai besoin ne me manquera pas, puisque je crois au Verbe? qui est avec Dieu dès le commencement. »
O parole digne d’un docteur catholique ! ô fidèle con-
APOLOGÉTIQl'E
fesseiir de la grAce ! 11 nous montre bien la reotilnde de son jugement, cet homme sage qui sépare avec tant de soin les signes de l’affliction et ceux de la joie. Mais toi, tu brist*s le cadre que les Pères avaient respecté; sous les mains mallieureuses le Cantique avorte en élégie, l’épithalame en hurlements funèbres, la courtine nuptiale dégénère en linceul. Si lu ignorais la doctrine ccclésiastiqiu* à ce sujet, tu pouvais consulter les règles de la sagesst! païenne. Ü»and Zeuxis, le grand peintre, voulut représenter Hélène, il ne lui fit point des bras de singe, ni un ventre de chimère, ni une queue de poisson; mais il choisit pour la peindre les plus heureuses proportions du corps humain, et le tableau qu’il oflritaux regards desCrotoniates réalisait l’idéal des formes les plus harmonieuses. Aflfranchie de méthode, toute peinture serait inconvenante et ridicule. Écoute les premiers vers de l’Art poétique :
« A une tête humaine si un peintre s’avisait de joindre un col , de cheval, en y ajoutant les plumes de divers oiseaux, et de produire un burlesque assemblage dans lequel on verrait un corps surmonté d'une belle tête de l'emme se terminer honteusement par une horrible queue de poisson : h ce spectacle, amis, pourriez-vous jamais vous empêcher de rire? »
L’art te permet de commencer tel ouvrage que tu voudras, mais non pas de finir comme il te plaira ce que tu auras une fois commencé. C’est ce qui fait dire plus bas au même auteur :
• I.es peintres comme les poètes ont toujours eu le privilège de pouvoir tout oser; mais cette liberté qu’on leur accorde a pourtant ses bornes ; il ne faut pas qu’ils accouplent les animaux doux avec les animaux féroces, qu’ils latseut naître le serpent de l’oiseau, ni l’agneau du tigre. »
Les vaines idées de ton ouvrage sont comme les rêves d’un malade.
D^illzed by GoogI
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• De sorte que ni les pieds ni la tête ne conviennent à un
même corps Par-ci, par-là, sont cousus quelques lambeaux
de pourpre dont la vive couleur doit jeter un peu d'éclat sur l’ensemble. »
Et pour former la bouche à tes partisans, il est bon de te dire que
« Nous savons faire la diflérence d’une expression fine et d’un mot grossier. Notre oreilbî et nos doigts sont exercés h reconiiatire la juste mesure d’un vers. »
11 est iniiülc de continuer. Tout l’Art poétique conjuré «O range en bataille pour te faire la guerre. D’honneur, les couches de ton génie sont prématurées; tu devrais, Horace te le dit encore à l’oreille, prolonger jusqu’à la neuvième année le temps de sa gestation. Au moins tu pourrais rendre à l’enclume tes œuvres mal forgées, et te préserver des fâcheuses iniluences de la lune. Que les douleurs, s’il est possible, ne te prennent pas si vite, et souviens-toi qu’il est écrit :
t Un mot lâché ne revient plus. »
Nous louons en vous, révérend père, la veine abondante du génie, mais nous blâmons l’ignorance de l’art. De là vient que les Anciens ont dit que le génie est mutilé s'il n’empninte le secours de l’art. On reconnaît à Lucilius de la verv'e et du sel ; toutefois la critique déchire à belles dents son rhythme dur et inculte ;
« Ennius compose des vers lourds et sans grâce. C'est un génie vigoureux, mais l’art lui manque. »
Voici un échantillon de sa poésie :
« Omnes morlaUs sese laudari exoplanl. »
« Tous les mortels désirent la louange. »
Mais puisqu’il est clair, même pour des aveugles, que (U as eu tort de mêler tes doléances aux çhants d’hymoib
APül.OfiÉTIQIE
«Voulons un peu tes mugissemenis tragiques. Entre autres choses, si je ne me trompe, la muse larmoyante d« notre orateur fait ainsi l’inventaire de ses chagiâns :
« Il n’est plus, le frère que j’aimais ! il s’en est allé de la vie ! Que dis-je ? il a laissé la mort pour la vie véritable. Il n’est plus, mon frère bien-aimé, ce modèle de continence, ce miroir de pureté, cet anneau de religion ! Désormais «jui m’animerait encore au travail? qui adoucirait maintenant ma douleur?» — Et un peu plus loin : « Le ba-iif regrette le bœuf ; il sent qu’il est seul, et par de plaintifs mugissements il témoigne sa tendre affection. I>e bu*uf regrette le iKi'uf, son compagnon accoutumé de lalxtur. »
Ce que dit Bernard a bonne façon et bruit agréablement; mais il pourchasse les récompenses de la renommée avec des sueurs qui ne sont pas les siennes. Ces paroles appartiennent dans toutes leurs syllabes à Ambroise : elles sont tirées de l’élégie qu’il a composée sur la mort de son ami Satyrus, en style coquet, délicat, trois fois poli. Funeste emprunt pour Bernard ! L’explosion «te sa douleur est trop passionnée, trop poignante, trop vive : le lecteur est de suite convaincu qu’il verse, non pas de vraies larmes, qui viennent du cœur, mais des mots qui expriment une douleur véritable. Il y a cependant des faibles d’esprit qui se laissent circonvenir aux enlacements de sa langue eharmeresse, des gens amoureux du corps des paroles, mais indifférents pour l’àme du discours, la pensée : et ceux-là disent que la voix de ses lamentations porte une telle empreinte de grandeur, que toute l’éloquence moderne amène pavillon devant lui.
0 mauvais juges de l’éloquence, que le vent de la voix balaie comme la poussière de la surface du sol! Y a-t-il une pensée dans tout ce fatras? Des boursouflures, du papillotage, rien de nerveux, rien de vrai. 11 se noie dans le
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flot de sa parole, et « la mort » tourne perpétuellement dans le cercle d’un ridicule syllogisme. Aussi le poète a-t-il dit :
« On se moque d'un musicien qui fait toujours vibrer la même corde. »
Les mots étouffent sous leurs gazons luxuriants tous les germes de la pensée. Peut-être aussi, en multipliant ses redites, voulait-il singer Ulysse; car, dit la fable en parlant d’Ulysse,
• Il aimait à se répéter. »
Mais les morts ne se relèvent point au son de pareils instruments; les morts ne sont point ranimés par les prestiges de l’éloquence. Quelqu’un a dit, et avec sagesse:
• Au lieu des psaumes gémissants, pourquoi ce vain étalage de vers pompeux? Trois Miserere lui seraient plus utiles. >
S’il ne voulait point bercer sa douleur au branle des harmonieux discours, ni verser sur elle le baume de poésie, pourquoi du moins ne la mettait-il pas à l’aise dans un livre séparé? D’autres l’avaient fait avant lui, dont l’exemple était beau à suivre. Socrate déplore le trépas de son Alcibiade avec une abondance pleine de vigueur philosophique. Platon, qui avait composé pour Alexis des chansonnettes amoureuses, illustre par un éloge mémorable la tombe de son jeune favori. Nommerai-je Pythagore, Dcmétrius, Carnéade, Posidonius, et tant d’autres dont la Grèce est justement fière, qui tous, selon le témoignage de Jérôme, en divers siècles et par divers écrits, se sont efforcés d’adoucir les chagrins de diverses personnes? Nous ne pouvons oublier non plus le mot toujours admiré d’Anaxagoras, au moment où il apprit la mort de son fils ; dévorant ses larmes : Je savais, dit-il, que j’avais engendié un mortel. Et si nous voulons abandonner les étran-
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fjers jKuir cenx qui nous apparfieniieuf, Cicéfôn, le pèpe (II- IVloqui-nco roinaino, composa un livi'c de consolafion sur la mort de sa fille, cl y sema les exemples sublimes des grands hommes comiiio aiitaiïf de hrmièrcs sidéridcs. Jérome dierdie un remède à la douleur qu’il avait ressentie de la mort de Népotien, dans les accents de fa consolation la plus persuasive. Amhroise,dont j’ai déjà parlé, consacre dettx volumes à dépforer la mort de son cher Safyrus en style plein de diamie. Ces esprits d’élite t’avaient tracé la règle à laquelle tu devais conformer l’expression de ton deuily si tu avais voulu te souvenir du proverlæ ;
« Taillo ta barbp H la niaa'iére de ton voisin. »
.Mais nous avons déjà trop accordé d’attention à tes idées noires; jetons tin coup d’œil sur ce fametix chapitre du même ouvrage où tu nous contes que les âmes tirent letir origine du ciel.
Voici ce qtie tu as dit : « C’Apdtre a raison : noire berceau est dans les cieiix. »
Analytiquement dégustées par le palais d’un esprit ('hrétien, ces paroles ont une savent’ d’hérésie. En effet, si tu places dans les ciettx l’origine de l’ânie, parce qu’elle doit être heureuse im jour dan.-, les cieux, par fa même raison, c’ést aussi dans les cieux que tu placeras f’origine du Corps, parce qu’il doit être heurCtix iin jour dans les creux. Mais les fermes dont tti te sers ne se prêtent point à cette interprétation. Ou, si tu assignes à l’ânie une origine céleste. Comme ayant comnlencé, c’est-à-dire comme ayant été créée dans le ciel, — et tel est le sens qui résulte de tes paroles, — tu tombes dans l’erreur d’Origène , qui , dans son livre « des Principes, » suivant lé dogme de P'ythagore et de Platon, dit qu’il est dans fê ciel un endroit où iiaisseiit les âmes.
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Puisque nous en sommes à parler de l’Ame, il n’est peutêtre pas hors de propos de rappeler coml>ieu de divers systèmes se .sont élevés sur l’origine des Ames.
Les philosophes, et à leur tète Platon et Pythagore, dont tu acceptes les idées en grande partie , disent qu’au commencement des temps les Ames étaient faites et enfermées dans les trésors de Dieu ; que de là, pour expier des crimes commis dans une vie antérieure, elles sont tombées dans cette prison du corps, mais qu’elles doivent un jour, si elles le gouvernent bien, remonter à leur premier état de gloire, par la vertu de leurs mérites.
Les hérétiques prétendirent que l'Ame est une partie de la substance divine, mettant cette fable sous la protection du texte de la Genèse : « Et Dieu souffla sur la face d’Adam on esprit ou souffle de vie. » Saint Augustin les pulvérise en quelques mots : « L’esprit qui anime l’homme est appelé souffle. Il a été fait par Dieu, non pas de Dieu ; car le souffle de l’homme n’est pas une partie de l’honrme, et l’homme ne le fait pas de lui-mérne, mais de l’air qu’il reçoit en respirant et qu’il rend ensuite. »
D’autres, enveloppés dans les ténèbres de la plus crasse ignorance, poussaient la folie jusqu’à dire que les Ames naissent par voie de provignement. Les réfuter, c’est en quelque sorte donner de la consistance à leurs inepties. Ces trois opinions ont occupé le monde. Mais, avec son tranchant, le glaive de la vérité et de l’orthodoxie a vengé la raison de ces billevesées; et c’est un article de foi chez les saints Pères, que chaque jour les corps nouvellement créés reçoivent des âmes nouvellement créées, selon cette parole de l’Évangile : « L’œnvre de mon Père est incessante, et la mienne aussi. » Il est donc évident , Bernard, que tu perds le sillage de la doctrine du salut, que tu es en dérive , et , que tu échoues contre les récifs des
APOI.OG ETIQUE
philosophes. 0 niist're 1 Tu veux rehausser la noblesse de l’ihne, et ton éloquenee , dans son chemin de fleurs, s’amuse à la doter d’une origine astrale. Quel cadeau ! — Si pareille absurdité s’était rencontrée dans les’ écrits d’Abailard, tu n’aurais pas manqué de l’ajouter au nombre de ces monstrueux chefs d’hérésie que tu as enfantés.
Examinons maintenant les autres productions de ton génie.
Un Romain se rengorge, et du haut de son goitre te demande ce qu’il faut aimer, et dans quelle mesure il faut l’aimer. Tu lui réponds : « Autrefois, Aiineric, vous me demandiez des prières, vous ne m’adressiez pas de questions. » Et quelques lignes après : « Vous demandez ce qu’il faut aimer ; je vous réponds en un mot : Dieu. »
Un Romain, un grossier chameau, tout bossu d’arguments gaulois, saute par-dessus les Alpes pour s’enquérir de ce qu’il faut aimer, comme s’il n’avait auprès de lui ptîrsonne qui puisse enseigner son ignorance. Notre philosophe lui recommande d’aimer, non pas la vertu, comme Chrysippe; ni le plaisir, comme Aristippe; mais Dieu, comme un chrétien. Ingénieuse réponse, n’est-ce pas, et bien digne d’un savant homme ! Mais la plus misérable femmelette, le dernier des idiots sait cela. Les vieilles filandières font de cette philosophie transcendante en tissant leurs chausses. Et c’est ainsi que Dagan nous amuse de ses truismes du haut de son tréteau. Je citerai pour exemple quelques-unes de ces malices :
« Je suis, dit-il, fils de ma mère. »
« On fait le pain avec de la pâte. »
« Ma tète est plus grosse que mon poing. »
« Quand il est midi, c’est le jour. »
Qui jHnirrail garder son sérieux à rénonciation de ces vérités ridicules ? Concurremment, (piand Bernard a dit
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qu’il fallait aimer Dieu, il a articulé une chose très-\Taie, une vérité digne de tout notre respect; mais en ouvrant sa bouche pour dire une telle chose, il a ouvert la bouche pour rien ; car personne ne doute de cela. Le Romain espérait entendre quelque chose d’extraordinaire, une révélation..., et notre archimandrite accouche d’une réponse que le premier rustaud pouvait faire comme lui. Toutefois, en déclarant que c’est Dieu qu’il faut aimer, il pousse sourdement la botte au Romain, qui, près du pape et du sacré collège, n’avait pas appris l’amour de Dieu, mais de l’or.
Vient ensuite la mesure de cet amour :'« La mesure d’aimer Dieu, dit-il, c’est de l’aimer sans mesure. »
Tout-à-l’heure tu faisais sucer à Aimeric le lait de l’enfance en lui découvrant qu’il faut aimer Dieu. Mais le voici transporté subitement dans une sphère plus élevée, quand tu lui dis que « la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure » . Un homme qui avait demandé ce qu’il faut aimer, chose sur laquelle le plus chétif chrétien ne peut hésiter un moment, comment cet homme pourra t-il comprendre une telle subtilité, que la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure? 11 semble que tu promets une chose impossible. Comme il est de fait immuable et constant que la majesté divine est telle, que tout notre amour ne saurait jamais répondre dignement à sa grandeur, comment aimerons-nous sans mesure celui que nous ne pouvons pas seulement aimer dans la mesure suffisante? Comment, dis-je, notre amour dépassera-t-il la mesure, quand il est condamné à rester éternellement en deçà de la mesure? Ou, si tu entends par « aimer sans mesure », aimer sans pouvoir jamais atteindre la mesure convenable, c’est une rêverie absurde et ridicule. Ainsi, pendant que ta rhétorique s’évertue, le questionneur marche à tâtons dans les ténèbres : en deux mots tu lui fais présent d’une