‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 36 sur 66 · APOLOGÉTIQUE · texte numérisé non relu

APOLOGÉTIQUE

pauvreté et d’une impossibilité, quand (u lui enseignes qu’il faut aimer Dieu sans mesure.

t Combien j'aime mieux celui qui parle d'une manière naturelle, »

c’est-à-dire Jésus-Christ, qui, par son Évangile, nous enseigne comment il faut aimer Dieu : a Vous ainierez, dit-il, le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit et de toutes vos forces. » Ici nul fard d’éloquence, mais seulement la vérité pure, produite dans son expression simple et parfaite. Que le Romain prête ici l’oreille; que ce chameau dépose sa bosse d’orgueil; car Jésus n’ordonne ici rien d’impossible. Jésus, dis-je, n’a pas enveloppé la lumière de la pensée dans l’obscurité de la formule, comme Bernard, qui s’ingénie à gâter la majesté d’un sujet digne de toute notre vénération par le voile inconvenant de ses paroles. L’homme sage, dit Horace,

K Ne cherche point è produire de la f\imée avec la flamme, mais h faire jaillir la flamme du sein de la fumée. »

Bernard observe mal ce précepte. Ce que Jésus a dit de la façon la plus claire et la plus transparente, lui le dérobe à notre intelligence par les nuages de son discours. Les jeux de mots de ce genre ne sont pas rares dans tes écrits, Bernard ; ils en contiennent une assez bonne et confortable dose. Tout homme à qui la science a donné des yeux pourrait leur faire le procès, et je pourrais bien, moi, en dresser la liste. Mais la kyrielle, en vérité, serait trop longue : le lecteur le plus dévoué n’y tiendrait pas.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, il en tombe des poutres : pourquoi veux-tu donc à toute force changer en poutres les pailles d’Abailard? Ce n’est pas TafRiire d’un homme miséricordieux d’augmenter la faute, mais de l’atténuer. Aussi le Psalmiste, lorsqu’il s’écrie : « Je chante-

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rai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice », place avec raison la miséricorde avant la justice, comme s’il disait : Grand Dieu! je sais que tu es miséricordieux et juste; mais dans l’un est mon salut, dans l’autre ma damnation ; c’est donc ta miséricorde que je veux chanter la première. Il est écrit dans le prophète Isaïe : « Ils convertiront les épées en socs de charrue. » En effet, les épées doivent être converties en socs, et non les socs en épées; car les méchants doiventêtre attirés au bienfait de la tranquillité par la douceur de la correction, et les bons ne doivent pas être poussés à la discorde par l’âpreté de l’attaque.

Adouci par de semblables exemples, tu aurais dû, si Abailard était blessé par les chutes de l’erreur, le placer sur ton cheval, et le ramener ainsi au bercail de la foi universelle. Plusieurs catholiques ont dit des choses répréhensibles, et cependant n’ont pas été pour cela notés d’hérésie. Hilaire, ce fléau de l’erreur, cet athlète de l’Église, a émis deux opinions que la réserve de l’Église n’admet pas. Premièrement, il affirme que le Christ n’a ressenti aucune douleur dans sa passion. A l’encontre de cette opinion, Claudien, prêtre de Lyon, homme trèschrétien, aussi subtil raisonneur qu’élégant écrivain, s’exprime en ces termes : « Si le Christ n’a ressenti aucune douleur dans sa passion, il n’y a point eu réellement de passion ; et s’il n’y a point eu réellement de passion '. . ,

» Secondement,

il dit que rien de ce qui est incorporel n’a été créé. « Ainsi donc, reprend Claudien, l’âme, puisqu’elle est incorporelle, n’a pas été créée. Et si elle n’a pas été créée, elle n’est pas une créature de Dieu. Malgré cela, dit le même

1 II y a ici uae lacune dans le texte.

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Claudien, la science du docteur en défaut n’a pas fait condamner dans Hilaire les mérites du confesseur de la foi, et l’Église, indulgente pour un de ses enfants de bonne volonté, lui a pardonné l’écart imprudent de sa discussion.» — Sans doute si Abailard eût parlé comme Hilaire, ton rigorisme fanatique l’aurait jugé digne d’être lapidé.

Saint Jérôme dans son livTe contre Jovinien parle aussi du mariage. Principalement dans ce passage où il cite l’opinion de l’Apôtre formulée en ces termes : « C’est un bien de ne pas toucher une femme ; » Jérôme ajoute : « Si c’est un bien de ne pas toucher une femme, c’est donc un mal de la toucher : car nulle chose n’est contraire au bien, si ce n’est le mal. » Quiconque se flatte de savoir discuter une question, sentira la frivolité de cet argument. Car, semblablement, c’est un bien de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin; mais il ne s’ensuit pas rigoureusement que ce soit un mal de manger de la viande et de boire du vin. Et ceux qui en ont absolument condamné l’usage ont été mis au nombre des hérétiques. Mais accordons un moment que ce soit un mal, selon saint Jérôme, de toucher une femme. Les conséquences logiques de cette proposition en démontrent l’absurdité. En effet, si c’est un mal de toucher une femme, c’est nécessairement un mal de cohabiter avec elle : car il ne peut se faire que la cohabitation soit chose bonne, si le simple contact est chose mauvaise. Et si c’est un mal de cohabiter avec une femme, quiconque cohabite avec une femme fait un mal. Donc les maris légitimes sont coupables en faisant usage de 1a cohabitation conjugale; car ils touchent aussi leur femme en cohabitant avec elle. En conséquence, pour ne point pécher, les maris devront se séparer absolument de leurs épouses; ou, si la cohabitation est indispensable, qu’ils s’arrangent du moins de manière à cohabiter avec

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leur femme sans la toucher. Mais c’est une chose impossible. La conséquence nécessaire est donc la perte du bien conjugal, dans lequel la prévoyance divine a préparé un soulagement aux humaines faiblesses. Car, si le mariage n’excuse point la cohabitation, tous les maris n’ont plus qu’à fuir dans le désert, et à faire pénitence, pour avoir cohabité avec leurs femmes.

Dans un autre endroit du même livre, Jérôme parle du mariage d’une manière beaucoup plus intraitable, à prc^os de ce passage de saint Paul : « Il vaut mieux se marier que brûler. » Mais si le mariage est un bien, pourquoi le comparer à un mal? Car personne ne peut raisonnablement comparer un mal à un bien. Brûler est certainement un mal, et c’est en comparaison de ce mal que se marier est un bien. Or, ce qui n’est un bien que relativement à un mal, n’est point essentiellement un bien. De ces paroles de Jérôme, nous pouvons évidemment conclure que le mariage n’est pas absolument une bonne chose. Adieu donc le bien conjugal. Car le bien conjugal, selon Jérôme, ne serait pas un bien, si ce n’est parce que brûler est encore un mal plus grand. Plusieurs fidèles, et de ce nombre Pamachius le sénateur, furent scandalisés par une doctrine si austère et si farouche, et attestèrent l’impression douloureuse qu’ils en avaient reçue, en écrivant dans ce sens à Jérôme lui-même. — Si Abailard avait aussi cruellement déclamé contre le mariage, sans doute Bernard aurait armé pour sa mort l’innombrable bataillon des maris.

Augustin, ennemi de ses propres erreurs, compose exprès pour les redresser le livre des Rétractations. Lactance, qui, d’après le témoignage d’Augustin lui-même, est sorti d’Égypte avec sa charge d’or, quoiqu’il foudroie les Gentils en défendant le Christ, rêve ensuite des propositions qui ne s’accordent point avec les dogmes et le

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canon de l’Église. Il serait trop long de passer ici en revue le recueil de tous les anciens traités qui n’ont pas été si bien épurés au creuset de l’orthodoxie, qu'on ne puisse y découvrir plusieurs choses dignes de la verge de correction. L’apôtre .lacques dit avec vérité : « Nous faisons tous beaucoup de fautes; et si quelqu’un ne fait point de faute en parlant, c’est un homme parfait. »

Si Abailard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutôt que les tenailles brûlantes de la colère. Il était juste de te rappeler ce que le prophète Habacuc dit au Seigneur : « Au jour de la colère, souvenez-vous. Seigneur, de la miséricorde. » Vois quel immense abîme entre la colère de Dieu et la colère de l’homme. Quand l’homme se met en colère, le souvenir de la clémence s’exile de son cœur. Mais quand Dieu se met en colère, il se souvient de la miséricorde, à cause de la grandeur de la bonté qui lui est propre. Le souvenir de sa miséricorde ne va jamais saiTS un certain oubli de nos fautes, parce qu’il n’entre point de trouble dans sa colère.

n est le Dieu souverain, qui règle les grandes choses sans négliger le soin des plus petites. Voilà le divin modèle que tu devais te proposer, la trace que tu devais suivre avec un noble enthousiasme, afin que le charbon enlevé de l’autel par les mains de l’ange te servît à purifier le Vice des lèvres d’ Abailard. Tu n’avais pas le droit non plus d’oublier que tu es un homme, que la pente glissante du péché pourrait entraîner dans les profondeurs du châtiment, et que le grand médecin pourrait relever par sa grâce jusqu'au pardon.

La moitié de la carrière est parcourue : la longueur de cê traité m’invite au silence, et ma voix fatiguée a besoin de repos. Pour faire trêve à l’ennui du lecteur, nous ter-

DF. l’ÉCOLATBE BÉRENGER.

minerons ici cette première partie ; clans la seconde, nous aborderons avec un esprit plus dispos la discussion que nous avons promise.

CLTTK 5KCOHDE PÀRTtB M’KITBTB PAS, ET BÉHENORR REVDNÇA A L’ÉCRÏRE, CÜMMB UN VeiUlA DANS LA LBTTRK SUIVANTE.

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