‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 4 sur 66 · PAR M"" GUIZOT · texte numérisé non relu

PAR M"" GUIZOT

ContiDoé josqui la mort d'Abailard et d’Héloîse. PAR M. GUIZOT.

Le chriotiaiiisme, en plaçant ses doctrines sous la garde d’institutions fortes auxquelles cependant il n’a pas livré le gouvernement du monde, a mis en présence deux puissantes intluences, les hommes qui enseignent la doctrine et les esprits qui prétendent à la juger, le clergé et les libres penseurs. Leur rivalité est le grand fait de la civilisation moderne. Les hérésies et les guerres de religion l’ont révélé, en divers temps et sous diverses formes, dans tous les pays de la chrétienté. C’est à la fin du onzième siècle et dans le cours du douzième que cette rivalité a éclaté en France, et que la lutte a pu être soutenue avec quelque égalité.

Après l’invasion des Gaules par les Francs, le clergé romain, dernier débris de l’Empire, avait recueilli tout ce qui restait encore de pouvoir légal dans un pays livré à la con(|ucte. Seul dépositaire des lumières et des

ESSAI HISTORIQIE

connaissances, seul capable d’opposer anx vainqueurs d’autres arguments que ceux de la force, et d’employer auprès des vaincus d’autres moyens de soumission que la violence, il devint le lien de la nation conquérante avec la nation conquise, et au nom d’une même loi il commanda aux sujets l’obéissance, et modéra quelquefois, chez les maîtres, l’emportement du pouvoir. Mais dans cette jiarticipation si active aux affaires du monde, le clergé vit insensiblement s’altérer le caractère qui l’avait distingué d’abord ; ce qu’il avait conservé de lumières et de savoir se perdit j>ar degrés dans les ténèbres de l’ignorance universelle; la religion, imposée plutôt qu’enseignée à un peuple misérable et à des conquérants barbares, fut entre ses mains un moyen de pouvoir encore plus (jiie de civilisation; des soins temporels absorlærent l’activité et l’énergie i(ue, dans les premiers siècles du christianisme, l’Église avait emjiloyées à faire prévaloir ou à défendre ses dogmes et ses préceptes. En même temps, les richesses s’accumulaient entre les mains du haut clergé, et substituaient des moyens plus matériels à l’autorité spirituelle qui avait été d’abord son unique force. En état désormais de lutter avec les puissances du siècle, il prit leurs mœurs et partagea leur ignorance. Les dignités ecclésiastiques, achetées à prix d’argent, ne furent plus guère qu’un moyen d’impunité pour la licence, et au septième ou huitième siècle, la barbarie avait envahi l’Église presque autant que le monde.

Charlemagne essaya d’y ranimer les dernières étincelles de la civilisation mourante et de rendre au clergé l’influence morale, que personne alors ne croyait pouvoir et n’eùt pu en effet placer ailleurs. Il institua des écoles, les remplit d’étudiants aux<iuels les dignités

ecclésiastiques étaient promises pour récompense de leur application et de leurs succès, écarta avec ironie des charges cléricales ceux qui cherchaient à s’y distinguer par des talents mondains, soigna particulièrement l’enseignement du chant d’église, l’ordre et la pompe des cérémonies, s’appliqua enfin, par tous les moyens qu’il put imaginer, à rendre à la religion sa dignité et son empire. Charlemagne mourut, et le fruit de ses travaux s’abîma dans le chaos qui suivit presque immédiatement sa mort. Ses écoles seules subsistèrent et entretinrent quelques foyers d’activité intellectuelle. Du fond de ces asiles, elle se communiqua de proche en proche à mesure que la société commença à respirer, et dans le onzième siècle elle éclata en tous sens.

La féodalité était alors constituée ; une sorte de régularité s’était introduite dans les relations des hommes; les grossières notions d’un ordre pesant, inique, mais enfin de l’ordre tel qu’on pouvait alors le concevoir, commençaient à se produire au milieu du chaos. La destinée des hommes ne paraissait plus entièrement livrée au hasard, la raison reprenait quelque empire, la pensée quelque emploi. Son premier besoin était de faire pénétrer dans l’ordre moral les idées de règle dont le germe se laissait déjà apercevoir dans l’ordre légal, et de rendre les hommes capables d’obéir aux lois qu’ils avaient été obligés de se donner. De tout ce qui périt dans une société brisée par la force, les institutions légales sont ce qui reparaît le plus promptement; le pouvoir reconnaît bientôt qu’elles sont nécessaires à son action ; mais conune il conserve, en même temps qu’il les établit, le moyen de les violer, il est rare qu’il respecte son propre ouvrage et qu’il se soumette à la justice, même telle (ju’il l’a faite. Après avoir fait quelques pas hors du

EilSAI HISTORIOI E

flé?ordro )naloricl, c’était au dcpordrc moral que le corps social semlilait près de succomber. Les mœui-s étaient au-dessous des lois, et la religion en contraste avec les mœurs. La force publique ne suffisait pas à réprimer les excès auxquels avait tâché de poui-voir la législation, et les maximes du christianisme, impuissantes à contenir cette licence sauvage, ne servaient qu’à la présenter sons un aspect plus frappant et plus monstrueux. Le clergé donnait l’exemple du scandale. Les évêchés et autres bénéfices ecclésiastiques, publiquement vendus ou légués par testament, passaient, dans les familles, du père au fils, du mari à la femme, et les biens de l’Église servaient de dot aux filles des évècpies. L’absolution était tombée à vil prix, et le rachat des plus énormes péchés ne coûtait pas même la fondation d’une église ou d’un moniistère ; pour une légère somme d’argent, le coupable était absous et sans remords. Saisis d’effroi au spectacle de cette corruption des seules choses qu’ils connussent alors pour saintes et morales, les hommes ne savaient plus où trouver la règle et la sûreté de la conscience. Leurs premiers efforts pour sortir de cette confusion s’adressèrent là où paraissait être la source du mal, et le mouvement intellectuel du onzième sièch* s’annonça par une fermenfatiou de réforme religieuse.

Hildehrand, depuis Grégoire VU, gouvernait d(qà la cour de Rome, et sous son influence la sévérité des papes commençait à se prononcer contre les désordres de l’Église, le trafic des bénéfices ecclésiastiques, les scandales de l’épiscopat, l’irrégularité du clergé séculier, En même temps quchiucs moines austères s’efforçaient de ranimer la ferveur de la vie monastique, rétablissaient dans les cloîtres la rigidité de la règle, et les repeuplaient par leurs prédications et IcTir exemple.

Des ordres nouveaux et plus rigides s'élevaient en divers lieux : Cîteaux était institué ])ar Robert de Molême; saint Bruno construisait la Chartreuse ; saint Hujgues, saint Gérard et Guillaume, abbés de Cluni, saint Gérand et une foule d’autres, étendaient de tous côtés la réforme ; et tout-à-coup, émus de terreur, des hommes riches et puissants couraient chercher la solitude, se vouaient à la prière et aux macérations dans des couvents fondés par eux ou enrichis de leurs biens; des familles entières se dispersaient en divers monastères, et toutes les rigueurs de la pénitence suffisaient à peine à calmer des imaginations ébranlées au spectacle des crimes de leur temps.

Cependant la plupart des esprits flottaient encore incertains entre l’agi talion religieuse qui commençait à les troubler et les goûts de licence qui continuaient de les entraîner. Pierre-l’Ermite prêcha la première croisade ; tous s’y précipitèrent comme si l’on eût vu s’ouvrir les [)ortes du ciel; des populations entières, hommes, femmes, enfants mêmes, partirent pour la Terre sainte, tranciuillisés et ravis d’avoir enfin découvert un remède à leurs péchés, et de pouvoir employer au salut de leurs âmes cette soif de mouvement qui ne trouvait plus en Europe assez de place ni de liberté, et ces habitudes de rapine et do violence aux(|uelles il paraissait trop difficile de renoncer.

Ainsi jetée pour un moment hors de sa route régulière, l’espèce humaine n’en était pas moins dans une crise de progrès ; plusieurs voies s’ouvraient à son activité, et elle avançait dans toutes. L’ignorance était décriée et signalée comme la source des maux du siècle ; la fonction d’enseigner était mise au nombre des devoirs de l’état religieux; chaque monastère nouvellement

YIII ESSAI HISTOBIQCE •

fondé ou réformé devenait une école dans laquelle élèves de tout âge et de toute condition étaient gra tement instruits dans les sciences connues sous le r d’arts libéraux. La réflexion s’éveillait sur tout ce intéresse l’humanité, et l’action suivait la réflexi C’est à la fin du onzième siècle que les communes commencé à réclamer ou plutôt à conquérir ouvei ment leursfranchises. A la même époque, des esprits 1 dis soutinrent les droits de l’intelligence individu! contre l’empire absolu des doctrines établies. D’autr sans oser songer à combattre, travaillaient du moin comprendre, ce qui conduit à discuter. L’argumen tion s’établissait au sein des principales écoles; les effo de la raison pour s’introduire dans l’enseignement la théologie commençaient à inquiéter les pouvo ecclésiastiques. Abailard, un des premiers en Franc tenta d’adapter la méthode philosophique à l’expositii des doctrines orthodoxes. 11 succomba dans l’entrepris mais il succomba avec éclat et non pas sans fruit, ik histoire est un des faits importants de l’iiisloire de philosophie de son temps.

Pierre Abailard naquit en 1079 au Palais, bourg quatre lieues de Nantes, de parents nobles, Bérenger » Lucie. 11 apporta en naissant les dispositions et la facilil à l’étude, « naturelles, dit-il, à son pays et à sa famille. Son père, avant d’endosser l’armure de chevalier, avai reçu quelque connaissance des lettres. Le goût lui ei était resté ; il voulut (|ue pour tous ses fils l’étude pré cédât les exercices militaires; elle devint la passioi d’Abailard, et cette passion, échauffée par de brillanli progrès, détermina l’emploi de sa vie. La plupart d( ses biographes le représentent comme l’aîné de sa famille, et lui font sacrifier à l’amour des lettres les

droits et riiéritage qui lui appartenaient en cette qualité. Mais la phrase des écrits d’Abailard sur laquelle se fonde cette opinion s’interprète plus naturellement en sens contraire, et semble indiquer simplement qu’il laissa à ses frères les honneurs de la chevalerie avec l’héritage et la prééminence à laquelle ils avaient droit comme aînés ; pour lui, renonçant, ce sont ses expressions, « à la cour de Mars, pour être nourri dans le sein de Minerve, » il quitta à seize ans son pays natal, et parcourut diverses provinces, cherchant, partout où l’attirait la renommée des écoles, l’occasion d’apprendre et surtout de disputer.

Il arriva enfin à Paris, âge de vingt ans environ, fort de la confiance de la jeunesse, du sentiment de ses talents, de succès déjà obtenus, avide de réputation, ardent à l’attaque, aguerri à la dispute, ferme et subtil dans l’argumentation, disert, plein de verve et de facilité, rêvant toutes les gloires que pouvait lui offrir la carrière à laquelle il se destinait. Guillaume de Champeaux, le premier et le plus célèbre des dialecticiens du tem|»s, dirigeait alors les études de Paris, en (jualité d’archidiacre, quekjues-uns disent d’écolàtre ou chef des écoles ; il professait lui-même, et enseignait avec un nombreux concours la grammaire ou rhétorique, et, sous le nom de dialectique, tout ce qu’on savait alors de philosophie. Abailard, reçu au nombre de ses disciples, obtint la faveur du maître, flatté de l’honneur qu’un tel écolier devait attirer sur son école. On a même prétendu qu’il avait été fait commensal de lia maison de Champeaux ; mais le seul passage d’Abailard d’où l’on pourrait inférer cette circonstance ne paraît pas concluant à cet égard. Quoi qu’il en soit, la bonne intelligence ne fut pas entre eux de longue durée. Abailard

ESSAI HISTORIQIE

était d’un esprit ouvert, mais peu docile; il cherclu dans l’étude non des opinions faites, mais la matière i ses propres opinions ; et le besoin de penser par lu même, uni à l’ambition du succès, ne lui perinettf guère d’écouter tranquillement ce qui lui semblait poi voir être combattu. La philosophie de Champeaux n’t tait nullement inattaquable; Abailard s’éleva iilus d’ur fois contre les assertions de son maître, et disputa, no en disciple qui cherche à provocpier une plus complet explication, mais en adversaire qui veut vaincre. S supériorité ne demeiira pas long-temps douteuse; e l’indignation du professeur contre un si jeune rival fu partagée par ceux des disciples de Champeaux qui Jus qu’alors avaient pu prétendre à la prééminence, et qu non-seulement se trouvaient éclipsés, mais craignaieni encore de voir enlever à leur maître une réputatior dont l’éclat rejaillissait sur eux, et à laquelle ils espéraient peut-être succéder un jour.

Abailard attribuait à ces premiers succès et à l’envie qu’ils excitèrent l’origine de tous ses malheurs; du moins est-il certain que dès ce moment se formèrent contre lui des inimitiés dont peut-être, loin de chercher à les désarmer, sa fierté se félicita comme d’un triomphe. A vingt-deux ans, et encore sous la discipline de Champeaux, il prétendit à l’honneur d’enseigner luimême. Paris, où l’archidiacre dirigeait les études, lui était interdit ; il entreprit de lever école à Melun, alors l’une des villes importantes de la France, bt où la cour résidait une partie de l’année. Champeaux, averti de son dessein, essaya de le prévenir ou du moins d’obliger Abailard à s’établir plus loin; mais, aidé de quelques ennemis puissants qu’avait Champeaux dans le pays, et peut-être à la cour, rendu plus intéressant par

la jalousie qui s’attachait à le poursuivre , Abailard l’emporta, et, dès les premiers temps, il effaça par sa renommée celle, dit-il, « qu’avaient acquise peu à peu les maîtres de l’art. » Ce témoignage qu’il se rend a été confirmé par les faits ; et lorsque Abailard écrivait ces mots, il était assez célèbre et assez malheureux pour avoir le droit de parler ainsi de lui-môme. Pressé de rendre son triomphe plus éclatant, il transporta son école à Corbeil, afin de pouvoir de plus près harceler plus soment de scs argitmenfs l’école de Paris. Cependant, bientôt vaincu par les excès du travail et do la fatigue, il tomba malade, et fut obligé d’aller en Bretagne respirer l’air natal, laissant dans l’affliction tous ceux qu’animait le désir des études philosophiques'.

Sa santé ne se rétablit iju’au bout de plusieurs années. Quand il revint à Paris, Guillaume de Cham[(eaux avait (juitté ses fonctions d’archidiacre pour se faire moine à Saint-Victor. Le cloître offrait également aux uns les austérités de la pénitence, aux autres les espérances de l’ambition. Ce n’était pas le repos qu’on demandait alors à la vie monastique : pénitents ou réformateurs, tous y apportaient d’énergicpies besoins d’activité ; et, soit qu’ils exerçassent sur les autres ou sur eux-mêmes l’ardeur religieuse qui les y avait conduits, ils étonnaient le monde par l’austérité de leur vie ou les miracles de leur influence. Vénérés des peuples, honorés des princes, chers à la cour de Rome, ils se trouvaient natuturellement désignés pour les hautes fonctions ecclésiastiques. La plupart des papes, à cette époque, et un

' Ca^cilius Frey, médecin de la Faculté de Paris, fait du savoir d’Abailard cet éloge aussi grand que laconique :

Hic solus sclvit «cibile quicquid erat.

ESSAI HISTORIQIË

^raml nombre d’évêques, ont été tirés des monastère et la science, sans récompense pour les laïqties, sai attrait pour le clergé séculier, devenait iiour le clerj. régulier la route à peu près assurée des honneurs et d la fortune. Champeaux l’éprouva peu de temps après et les avantages qu’il tira de sa retraite dans le cloîtr donnent quelifue poids aux insinuations de son adversaire sur les motifs d’ambition qui l’y avaient poussé Du moins est-il sûr qu’il n’y chercha pas le silence ei l’oubli. Quoique l’humilité de son nouvel état ne lui eût pas permis de conserver les fonctions de chef des écoles, Champeaux continua à enseigner publiquement; et Abailard nous apprend, sans s’expliquer davantage sur ce fait assez singulier, que, revenu à Paris, il retourna vers son ancien maître, et suivit ses leçons de rhétoriiiue. Nous voyons aussi que dans le même temps il eut une école à Paris ; et nous pouvons su[*poser que pour s’y maintenir il crut nécessaire de se couvrir de la qualité de disciple de Champeaux, qui, bien qu’il n’eût plus d’autorité directe, conservait à Paris une grande influence sur l’enseignement.

Quelles que fussent les causes de ce rapprochement, il ne devait être pour Abailard qu’une tentation de recommencer plus vivement la guerre. La querelle des réalistes et des nominaux régnait depuis plus de vingtcinq ans dans les écoles : « Des dialecticiens de notre temps, » écrivait, dans les dernières années du siècle qui venait de finir, le célèbre Anselme, abl)é du Bec et alors archevêque de Cantorbéry, « que dis-je? des hérétiques à la dialectique tiennent les substances générales n’être autre chose que de vains mots. » Et cette hérésie, ainsi que l’appelait Anselme, n’avait pas été trouvée indigne des anathèmes de l’Église, attentive à défendre

dans la doctrine des substances générales, empruntée à la philosophie d’Aristote, l’argument fondamental de l’école en faveur du dogme de la Trinité, alors le grand objet des controverses ou plutôt des démonstrations théologiques. « De même, disait Anselme, que plusieurs hommes considérés comme csjièce ne sont qu’un seul homme, ainsi plusieurs personnes, chacune desquelles est un Dieu parfait, sont un seul Dieu. » Roscelin, chanoine de Compiègne, déclaré contre la doctrine des substances générales, avait osé nier les conséquences qu’on en tirait à l’appui du dogme de la Trinité. Excommunié en 1092 ou 1093 au concile de Soissons, menacé d’être mis en pièces par le peuple, il abjura momentanément scs opinions; mais elles demeurèrent dans l’école; et publiquement professées, sauf peut-être ce qui tenait à la question théologique, devenue trop dangereuse à élever, elles formèrent la secte des nominaux, ainsi aiqielés parce qu’ils n’accordaient aux idées générales d’autre existence, hors de l’entendement, que celle des noms dont on se sert [lour les exprimer, tandis (jne leurs adversaires, les tenant pour des substances réelles, en prirent le nom de réalistes.

ClKimpeaux, comme on peut le croire, archidiacre de Paris et asjiiranl à l’évêché, s’était déclaré pour les réalistes. Abailard avait suivi l’opinion des nominaux. Quelques-uns lui ont donné Roscelin pour maître; d’autres nient ce fait, qui ne parait ni probable, ni toutà-fait impossible. Quelques autres lui ont attribué une lettre écrite dans le temps contre ce même Roscelin, et signée de la lettre initiale P. Cette lettre ne peut être d’Abailard. Tout porte à croire qu’il n’eut avec Rosceliii aucune relation personnelle, et qu’il reçut ses opinions, non d’un inaitre particulier, mais de son temps.

ESSAI IIISTURIUIE

Ce lut a son retour de Bretagne que, rauiiiié pu repos, l'ortitié par les années, l’étude et la réllexioi attaqua la philosophie de Champeaux, qu'il força renoncer à son système des universaux, l’un des pi cipes essentiels du parti réaliste. Ce (ju’on rapporte arguments employés de part et d’autre serait aujt d’hui de peu d’intérêt. Âbailard, sans rien détail nous apprend seulement que son adversaire, contr; de se rendre à l’évidence de ses raisonnements, ne se relever du coup porté à ses doctrines. Déplacé de anciennes hases, Champeaux perdit pied. Un enseig ment désormais vague et sans autorité rebuta ceu: même de ses disciples qui s’étaient montrés les j ardents à le soutenir, et tous passèrent à l’école du c nouveau que commençait à reconnaître le mouveni philosophi({uc. Enlin le successeur même de Ch; peaux, formé par ses leçons, et probablement non par ses soins, vint remettre sa chaire à Abailard e ranger sous sa discipline. Le triomphe était trop o plet pour qu’un rival, même vaincu, pùt s’y résigi Champeaux fit destituer, sur des accusations gra celui de ses disciples dont la faiblesse ou la bonne livrait ainsi tous les avantages de la victoire, et I nomma à sa place un ennemi d’Abailard que cet éc obligea de transporter de nouveau son école à Mel On le voit bientôt la rapprocher de Paris, où il n’t pas Ubre de la faire entrer, et se placer hors des mi sur la montagne Sainte-Geneviève ‘, d’où, connue d

' l.a montagne Sainte-Geneviève se trouva pendant long- te hors de l’enceinte de Paris; elle n’y était pas encore comprise lor l’abhaye fut fondée; ce ne fut qu’en 1221 que Philippe-Augusl enferma en agrandissant les murs de Paris dans la partie méri nale. Ce roi, dit Rigord, engagea les propriétaires des vignes el

SIR ABAILARD ET IlÉLUÏSE.

camp, (lit-il, il lient son ennemi assiégé. Champeaux, qui s'était retiré à la campagne, accourt, reprend les armes; le combat s’engage de toutes parts; les rencontres se succèdent et se multiplient.

Au milieu de celte belliqueuse activité, Abailard fut rap|)olé en Bretagne par sa mère. Son père, Bérenger, venait de se retirer dans un cloître; Lucie se disposait à en faire autant, et voulait, à ce qu’il semble, avoir son fils pour témoin de ses adieux au monde. Il se rendit aux vœux de cette « mère chérie; » et pendant (pi’il était en Bretagne, Guillaume de Champeaux fut, en 1113, nommé évéque de Cbâlons. 11 parait qu’alors, voyant devant lui la carrière plus libre et plus facile, Abailard voulut se mettre en état d’y avancer d’une manière plus utile et non moins glorieuse, et d’aspirer à son tour aux dignités ecclésiastiques. Il nous apprend du moins (|ue la promotion de Guillaume le détermina à se rendre à I.aon pour y étudier la théologie sous Anseliric, écolâtre de cette ville. Cet Anselme, déjà vieux, et fju’il ne faut pas confondre avec l’archevêque (le Cantorliéry, enseignait à Laon depuis beaucoup d’années avec une autorité et une réputation (jui ne purent en imposer longtemps à Abailard sur un certain talent de parole vide de pensée et soutenu seulement par l’habitude. Inhabile à la lutte, Anselme devenait inutile à Abailard, qui ne parut plus (jue rarement à ses leçons. La négligence des hommes supérieurs est facilement taxée de mépris ; on a j)eine à leur pardonner de ne pas payer en reconnaissance l’estime (ju’on se sent

rhamiis à les louer aux habitants de Paris pour y construire des maisons, afin, ajoute-t-il, que toute ta ville i'ùt pleine d'édifices jus()u'aux murs qui l’eutouraieiit.

forcé d’avoir pour eux. Personne, d’ailleurs, n’» moins propre (|u’Abailard à rassurer les amours-proj inquiets. I/;s principaux disciples d’Anselme fui blessés de son peu d’empressement à profiter des leç de leur maître ; et cherchant, selon toute appareno le compromettre par quelque parole imprudente, d’eux lui demanda un jour ce qu’il pensait de l’en; gnement des livres sacrés, lui qui n’avait jamais étu que les sciences physiijues, nom sous lequel, à ce q jiaraît, on confondait alors toutes les études étrange à la théologie. Ahailard,en reconnaissant l’utilité d’i pareille étude en ce qui touclie le salut, s’étonna i des hommes instruits crussent avoir besoin, pour co prendre les écrivains sacrés, d’autre chose que de Ici écrits mêmes, accompagnés de la glose, et il soûl qu’aucun autre enseignement n’était nécessaire. A ce assertion, un rire d’ironie se fait entendre parmi assistants; on demande à Ahailard s’il se croit capal de prouver ce qu’il avance, et s’il osera l’entrcprcndi il se déclare prêt à en faire l’épreuve. Alors, d’un t toujours plus railleur, ses camarades acceptent la pr position, choisissent comme une des plus obscures prophétie d’Ézéchiel, et Ahailard s’engage à en coi mencer le lendemain l’expUcation. Quelques-uns I conseillent de prendre plus de temps pour méditer s un sujet si nouveau pour lui. Indigné, il répond qu’il coutume de réussir à force, non [>as de temps, nu d’intelligence, et qu’on l’entendra le lendemain.

Peu se rendirent à l’appel ; une telle entreprise lei semblait si ridicule et si téméraire que leur curiosi même était à peine excitée : cependant le succès f complet. On demanda une seconde, puis une Iroisièn séance*, où les éloges de ceux qui avaient assisté à

SIR ABAtLARD ET HÉLOÏSE. XVII

première attirèrent successivement un grand nombre de nouveaux auditeurs, tous empressés à se procurer des copies de ce qu’ils n’avaient pas entendu.

L’école d’Anselme prit l’alarme ; ses deux premiers disciples, Albéric de Reims et Lotulplie de Novarre, excitèrent l’in(iuiétude ou la jalousie du vieillard ; et sous prétexte qu’Abailard, neuf en pareille matière, pourrait tomber dans quelque erreur qui serait alors naturellement attribuée à son maître, il reçut défense de continuer à expliquer les livres saints dans les lieux soumis à la discipline d’Anselme. Cette interdiction, inouïe jusqu’alors, excita une vive rumeur parmi les étudiants. Abailard en était encore à ce point où l’oppression grandit les hommes qu’elle doit finir par étouffer.

Revenu à Paris avec de nouveaux titres, il fut mis eiilin en possession de la chaire si longtenq»s désirée, et revêtu en même temps d’un canonicat, il se vit à la fois sur la route de la fortune et en liberté de poursuivre la gloire. 11 continua l’explication d’Ézéchiel avec le même succès, et le témoignage de ses contemporains ne laisse aucun doute sur l’éclat qui vint alors s’attacher à son nom. Foulques, prieur de Deuil, dans une lettre adressée à Abailard lui-même, s’exprime ainsi sur cette épo([ue de sa vie : « Rome t’envoyait ses enfants à instruire ; et celle qu’on avait entendue enseigner toutes les sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes, ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de dangers et de brigands, ne pouvaient retenir ceux (|ui s’empressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni pur la mer placée entre elle et

ESSAI lilSTURIQlE

toi, ni par la terreur des tempêtes, et à ton nom » méprisant les périls, elle se précipitait en foule. Bretagne reculée t’envoyait ses habitants pour les struire; ceux de l’Anjou venaient te soumettre 1 férocité adoucie; le Poitou, la Gascogne, l’Ibérie Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardt à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relà ton génie. Et je ne dis rien des habitants de la ville Paris et des parties de la France les plus éloigc comme les plus rapprochées, tous avides de rece> tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent trouver l’enseignement. » De cette célèbre école s sortis un pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus cinquante évêques ou archevêques de France, d’Anjj terre et d’Allemagne, et un bien plus grand nom encore de ces hommes auxquels eurent souvent alfs les papes, les évêques et les cardinaux, comme Arni de Brescia et beaucoup d’autres. On a fait montei l)lu8 de cinq mille le nombre des disciples ijui se réu rent alors autour d’Abailard.

Rien ne nous reste de cet enseignement qui fut pc la nation savante un événement si considérable. N< ne trouvons, hors des écrits de F'oulques et d’Héloïse, q peu de traces de l’événement même. On ne p< douter qu’Abailard n’ait été la plus grande gloire lit raire de son siècle ; mais les gloires littéraires ne reh tissaient pas alors avec beaucoup d’éclat; le mon lettré de cette époque n’a pas de place dans l’histoir il en avait peu dans la société : ce qui n’intéressait q les doctes a été peu remarqué de leur siècle. Aussi ei ce hors de son temps et dans ses résultats postériei qu’il faut considérer l’im)K>rtance du mouvement pr duil ou accéléré par Abailai’d.

SI K AUAILAIID ET UÉiUÏSE. * XIX

Si l’on veut rechercher la nature et la forme des discussions (ihilosophiques où se précipitait avec tant d’ardeur tout ce (jue l’Europe contenait d’hommes épris des charmes de la science, ce qu’on découvre se réduit à des combats de mots, d’où le vainqueur rcmi»ortait |H)ur tout tro|iliée quelque subtile distinction qui devenait l’étendard d’un parti. On voit les plus hautes questions de la destinée humaine changées, pour ainsi dire, en discussions grammaticales, et toute la force de l’argumentation employée à déterminer le sens d’un adjectif ou d’un verbe. Les symboles de foi, adoptés et soutenqs par l’Église avec une rigueur Jalouse, opposaient de tous côtés à la pensée des bornes insurmontables. Rejeter une expression consacrée eût été un crime; l’expliquer était délicat et pouvait devenir dangereux ; à moins que, faisant son chemin avec précaution à travers les divers articles de foi, qu’il ne fallait pas risquer de froisser en passant, l’explication ne ramenât justement au point d’où l’on était jmrti, c’est-à-dire au sens reconnu j>ar l’Église. De là une prodigieuse subtilité d’interprétation pour échapper à l’hérésie, redoutée presque autant comme péché que comme danger, une singulière force d’esprit employée à choisir, étendre, assouplir le sens des expressions obligées, enfin cette tyrannie des mots à laquelle succombent les esprits même (|ui travaillent le plus énergiquement à s’en délivrer. I^es écrits d’Abailard, la base la plus certaine d’après laquelle on puisse se faire une idée de ses discours, ne démentent pas l’opinion probable que, pour s’élever au-dessus de ses contemporains, il dut l’eml»orter sur eux en subtilité comme en toute autre chose. Aussi faut-il une certaine attention |)Our démêler toujours dans ses ouvrages la marche propre de son esprit.

ESSAI lIlSTUBlylE

miturclleiiieiil fcmio , droit , tondant au vrai , lK,TiM3tucllemont détourné ou arrêté dans sa i l>ar de niinutieuses arfruties, auxiiuelles l’entrai les habitudes des esprits avec los<iuels il a à battre la vérité. On est émerveillé des argun auxcjuels il est obligé de répondre et des objec auxquelles il attache de riinportance. C’est qu'il avance entre les épines, occu|>é à débl plus qu’à édifier, fort de la pente naturelle (jui . traîne vers la vérité, et ouvrant la route à tous qui sur ses pas veulent marcher en avant, à ceux n (}ui voudraient aller plus loin ; car ce qu’Abaila enseigné de plus nouveau pour son temps, c’e; liberté, le droit de consulter et d’écouter la raison ce droit, il l’a établi par ses exemples encore plus par ses leçons. Novateur pres<jue involontaire, il a méthodes plus hardies que ses doctrines et des jirint dont la portée dépasse de beaucoup les conséquence il arrive. Aussi ne faut-il pas chercher son infliu dans les vérités qu’il a établies, mais dans l’élan (jii imprimé. S’il n’a attaché son nom à aucune de ces i( puissantes qui agissent à travers les siècles, du nioii a mis dans les esprits cette impulsion qui se perjx de génération en génération. C’était tout ce que den dait, tout ce que jiouvait comporter son siècle, éjio de mouvement, non de fondation, oii semblait réfi encore cette activité de l’enfance qui cherche à s’exei plutôt tpi’à s’appliquer. 1^ mission d’Abailard fut tendre ce mouvement, d’échauffer, de diriger c activité.

Au milieu des classes aisées qui aliondent touj( dans une grande ville, et se portent avec empressem vers tout ce qui peut intéresser leurs loisirs. A)

SLR ABAILARb ET HÉLOÏSE. XXI

lard a dû jouir d’une existence très-brillante. 11 a dû être connu des princes et de tous ceux qui, placés audessus de la foule, remarquent ce (pii en sort avec éclat. Son nom a dû être souvent répété parmi les hommes que, dans les diverses contrées de l’Europe, préoccupaient le goût et la recherche du savoir; mais leur voix se perdait au milieu des masses étrangères à leurs idées et indifférentes à leurs travaux. Les yirincipes qu’ils avaient pu accueillir étaient sans application dans une société hors d’état d’en user, et le progrès intellectuel ne parvenait que par de longs détours à se faire place dans les affaires humaines. 11 y a jiénétré plus ou moins promjiternent, selon que le teirain s’est trouvé préparé à recevoir des germes ainsi dispersés. Dans le midi, où la civilisation romaine n’avait jamais absolument disparu, où tes lumières ne s’étaient jms complètement retirées des peuples, la société répondit plus promptement à l’appel des novateurs, et marcha d’un pas plus égal avec les opinions qui commençaient à se produire. Encore vingt ans, et Arnauld de Brescia devait, au nom de certaines idées religieuses et philosophiques, soulever l’Italie contre la puissance temporelle du clergé, ébranler le trône pontifical, et enfin, maître de Rome, y faii-c régner dix ans le gouvernement populaire, en dépit des efforts des pontifes et des excès de son propre jiarti. Bientôt après, l’opinion des Albigeois devait devenir la cause de la population méridionale des Gaules, et la question de la liberté de penser commençait à se débattre entre les armées des princes et la conscience des peuples. Mais au Nord, et particulièrement dans ce qui formait alors proprement la France, où la conquête avait plus rudement imposé son joug, la domination de la race liarbare ne jiermit pas de longtemps que le

Page 1