‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 56 sur 66 · AMOUR PASSIONNÉ · texte numérisé non relu

AMOUR PASSIONNÉ

Extrait du Génie du Christiamxme.

L’amour ne fait entendre chez la dévote Julie que de mélodieux soupirs : c’est une voix troublée qui sort du sanctuaire de paix, un cri d’amour que prolonge, en l’adoucissant, l’écho religieux des tabernacles

Julie a été ramenée à la religion par des malheurs ordinaires. Elle est restée dans le monde; et, contrainte de lui cacher sa passion, elle se réfugie en secret auprès de Dieu, sûre qu’elle est de trouver dans ce père indulgent une pitié que lui refuseraient les hommes. Elle se plaît à se confesser au tribunal suprême, parce que lui seul la peut absoudre, et peut-être aussi (reste involontaire de faiblesse !) parce que c’est toujours parler de son amour.

Si nous trouvons tant de charmes à révéler nos peines à quelque liomme suptM ieur, à quelque conscience tran-

•{()!< HÉLOÏSE ET ABAILARR.

quille, qui nous fortifie cl nous fasse participer au calme dont elle jouit, quelles délices n’est-ce pas de parler de jMtssions à l’Étre impassible que nos confidences ne p<*uvent troubler, de faiblesse à l’Étre tout-puissant qui peut nous donner un peu de sa force ! On conçoit les transports de ces hommes saints qui, retirés sur le sommet des montagnes, mettaient toute leur vie aux pieds de Dieu, [M'rçaient à force d’amour les voûtes de réternité, et parvenaient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, appro< lie de sa fin, et les oiiibres du tombeau, qui commencent à s’entr’omTir pour elle, laissent éclater il ses yeux un rayon de l’excellence divine. La voix de cette femme mourante est douce et triste; ce sont tes derniers bruits du vent qui va quitter la forêt, les derniers murmures d’une mer qui déserte ses rivages.

La voix d’Héloïse a plus de force. Femme d’Abailard, elle vit pour Dieu ; ses malheurs ont été aussi imprévus que terribles : précipitée du monde au désert, elle est entrée soudaine et avec tous ses feux dans les glaces monastiques. La religion et l’amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : c’est la nature rcliellc saisie toute vivante par la grAcc et qui se débat dans les embrassemenis du ciel.

Donnez Racine pour interprète à Héloïse, et le tableau de ses souffrances va mille fois effacer celui des malheurs de ia reine de Carthage par l’effet tragique, le lieu de la .scène, et je ne sais quoi de formidable que le christiaiiisme imprime aux objets où il mêle sa grandeur.

Hélas ! tels sont les lieux où, captive, enchaînée, Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée.

Cependant, .\bailard, dans cet allVeux séjour. Mon cœur s’enivre encor du poison île l'amour.

HÉLOÏSE Kl AUAII.AHI). 3U9

Je n’y dois mes verlus qu’ii ta funeste absence ;

Et j'ai maudit cent fois ma pénible innocence. '

O funeste ascendant, 6 jou); impérieux !

Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux? Perfide ! de quel nom veux-tu que l’on te nomme? Toi, l’épouse d’un Dieu, tu brûles pour un homme ! Dieu cruel ! prends pitié du trouble où tu me vois;

A mes sens mutinés ose imposer tes lois.

Le pourras-tu? grand Dieu! Mon désespoir, mes larmes, l^ntre un cher ennemi te demandent des armes;

Et cependant, livrée ù de contraires vœux.

Je crains plus tes bienfaits que l’excès de mes feux.

Il était impossible que IWntiquité fournit une pareille scène, parce qu’elle n’avait pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jamais on n’établira ce combat entre la chair et l’esprit qui fait le merveilleux de la position d’Héloïse. Souvenez-votis que vous voyez ici réunies les plus fougueuses des passions et une religion menaçante qui n’entre jamais en traité avec nos penchants.

Héloïse aime, Héloïse brûle; mais là s’élèvent des murs glacés; là tout s’éteint sous des murs insensibles; là des flammes éternelles ou des récompenses sans fin attendent sa chute ou son triomphe. Il n’y a point d’accommodement à espérer; la créature et le Créateur ne peuvent habiter ensemble dans la même âme. Didon ne perd qu’un amant ingrat; oh! qu’Héloïse est travaillée d’un autre soin ! Il faut qu’elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle dont elle a causé les malheurs. Et qu’elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement au profit d’Abailard la moin-

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(Ire partie de son cœur; le Dieu de Sinaï est un Dieu jaloux, un Dieu qui Veut ôtrc aimé de préférence : il punit Jus(iii’à l’ombre d’une pensée, jusqu’au songe qui s’adresse à d’autres qu’à lui.

Nous nous jK-rmettrons de relever ici une cvreur de (lolaideau, parce qu’elle tient à l’esprit de son siècle, et qu’elle peut jeter quelque lumière sur le sujet que nous traitons. Son épitre d’Héloïse a une teinte philosophique qui n’est point dans l’original de Pope. .\près le morceau que nous avons cité, on lit ces vers :

('.Itères sœurs, de mes l'ers cumpagnes innocentes,

Sous ces portiques saints colombes gémissantes,

Vous qui ne comiaisses que ces faibles vertus Que la religion donne.,... et que je n'ai plus;

Vous, qui dans les langueurs d’un esprit monastique Ignorez de l'amour l'empire QranUique;

Vous enlin, qui n'ayant que Dieu seul pour amant.

Aimez pur habitude, et non par seutiineiii;

Que vos cœurs sont heureux, puisqu’ils sont insensibles !

Tous vos jours sont sereins, toutes vus nuits paisibles :

Le cri des passions n’en trouble point le cours :

Ail ! qn’Héloïse envie et vos nuits et vos jours !

Ces vers, qui d’ailleurs tie manquent pas d’abandon et de mollesse, ne sont point de l’auteur anglais. On en découvre quelque trace dans ce passage, qite nous traduisons mol à mot :

«—Heureuse la vierge sans tache qui oublie le monde et que le monde oublie ! L’éternelle joie de son Ame est de sentir que toutes ses prières sont exaucées, tous ses vtbux résignés. Le travail et le repos partagent également ses jours; son sommeil facile cède sans effort aux pleurs et atix veilles ; ses désirs sont réglés : ses goftts toujours les

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IIÉLUÏaB KT ABAILAnt).

mêmes; elle s’enchante par ses larinesi et ses soupirs sont pour le ciel. Lu grâce répand autour d’elle ses rayons les plus sereins; des anges lui êoufjflent tout bas les plus beaux songes. Pour elle l’Époux prépare l’anneaU nuptial ; pour elle de blanches vestales entonnent des chanU d’hyménée ; c’est pour elle que fleurit la rose d’Éden, qui ne se fane jamais, et que les séraphins répandent les parfums de leurs ailes. Elle meurt enfin aux sons des harpes célestes, et s’évanouit dans les visions d’un jour éternel. »

Nous sommes encore à comprendre comment un poêle a pu se tromper au point de substituer à cette description un lieu commun sur les langueurs monastiques.

Qui ne sent combien elle est belle et dramatique, cette opposition que Pope a voulu faire entre les chagrins et l’amour d’Héloïse, et le calme et la chasteté de la vie religieuse? Qui ne sent combien cette transition repose agréablement l’âme agitée par les passions, et quel nouveau prix elle donne ensuite aux mouvements renaissants de ces mêmes passions? Si la philosophie est bonne à quelque chose, ce n’est pas sûrement à un tableau des troubles du cœur, puisqu’elle est directement inventée pour les apaiser. Héloïse, philosophant sur les faibles vertus de la religion, ne parle ni comme la vérité, ni comme son siècle, ni comme la femme, ni comme l’amour : on ne voit que le poète, et, ce qui est pis encore, l’âge des sophistes et de la déclamation.

C’est ainsi que l’esprit irréligieux détruit la vérité et gâte les mouvements de la nature. Pope, qui touchait à de meilleurs temps, n’est j)oint tombé dans la faute de Colardeau. 11 conservait la bonne tradition du siècle de Louis \1V, dont le siècle de la reine Anne ne fut qu’une espèce

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