‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 58 sur 66 · PUBLIÉS PAH X. VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

PUBLIÉS PAH X. VICTOR COUSIN

fSximt de ITniroduciiou.)

La scolastique appartient à la France, qui produisit, forma ou attira les docteurs les plus illustres. L’Université de Paris est, au moyen-âge, la grande école de l’Europe. Or, l’homme qui par ses qualités et par ses défauts, par la hardiesse de ses opinions, l’éclat de sa vie, la passion innée de la polémique, et le plus rare talent d’enseignement , concourut le plus à accroître et à répandre le goût des études et ce mouvement intellectuel d’où est sortie, au treizième siècle, l’Université de Paris, cet homme est Pierre Abélard.

Ce nom est assurément un des noms les plus célèbres ; et la gloire n’a jamais tort : il ne s’agit que d’en retrouver les titres.

371 oimi\(;es inéihïs d'abki.aki).

Alx’lard, de Palais, près Nantes, après avoir fait ses premières études en son pays , et parcouru les écoles de plusieurs provinces pour y augmenter son instruction, vint se perfectionner à Paris, oii d’élève il devint bientôt le rival et le vainqueur de tout ce qu'il y avait de maîtres renommés : il régna en quelque sorte dans la dialectique. Plus tard , quand il mêla la théologie à la philosophie, il attira une si grande multitude d’auditeurs de toutes les parties de la France et même de l’Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries no sufllsaient plus à les contenir, ni la terre à les nourrir. Partout où il allait, il semblait [)orler avec lui le bruit et la foule ; le désert où il se retirait devenait peu à peu un auditoire immense. En philosophie, il intervint dans la plus grande querelle du temps, celle du réalisme et du nominalisme, et il créa un système intermédiaire. Eu théologie, il mit de côté la vieille école d’Anselme de Laon, qui exposait sans expliquer, et fonda ce qu’on ap[K*lle aujourd’hui le rationalisme. Et il ne brilla pas seulement dans l’école ; il émut l’Eglise et l’Etat, il occupa deux grands conciles, il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples et de ses amis fut Arnauld de Brescia. Enfin, pour que rien ne mqnquAt à la singidarité de sa vio et à la popularité de son nom, ce dialecticien qui avait éclipsé Guillaume de Champeaux, ce théologien contre lequel se leva le Bossuet du douzième siècle, était beau, poète et musicien ; il faisait en langue vulgaire des chansons qui amusaient les écoliers et les dames ; et, chanoine de la cathédrale, professeur du cloître, il fut aimé jusqu’au plus absolu dévouement par cette noble créature qui aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont la grâce devait être irrésistible, puisqu’elle charma saint Bernard luimême. Héros de roman dans l’Église, bel-tisprit dans un

OI VRACES IXÉKITS d’aBKLARII. '.iT6

tenipü liarbare, chef d’école et presque martyr d’une opir iiion, tout concourut à faire d’Abélard un personnage extraordinaire. Hais de tous ses titres celui qui se rapporte à notre objet, et qui lui donne une place à part dans l’hislûire de l’esprit bumain, c’est l’invention d’up nouveau système philosophique, et l’application de ce système, et en général de la philosophie à la théologie. Sans doute avant Abélard on trouverait quelques ran^s exemples du cette application périlleuse, mais utile, dans ses écarts mêmes, aux progrès de la raison ; mais c’est Abélard qui l’érigea en principe ; c’est donc lui qui contribua le plus à fonder la scolastique, car la scolastique n’est pas autre chose. Depuis Charlemagne , et même auparavant, on enseignait dans beaucoup de lieux un peu de grammaire et de logique ; en même temps un enseignement religieux ne manquait pas; mais cet enseignement se réduisait à une exposition plus ou moins régulière des dogmes sacrés: il pouvait suffire à la foi, il ne fécondait pas l’intelligence. L’introduction de la dialectique dans la théologie pouvait seule amener cet esprit de controverse qui est le vice et l’honneur de la scolastique. Abélard est le principal auteur de cette introduction ; il est donc le principal fondateur do la philosophie du moyen-àge : de sorte que la France a donné à la fois à l’Europe la scolastique au douzième siècle par Abélard, et, au commencement du dix-septième, dans Descartes, le destructeur de cette même scolastique et le père de la philosophie moderne. Et il n’y a point )à d’inconswiuence; car le même esprit qui avait élevé l’enseignement religieux ordinaire à cette forme systématique et rationnelle qu’on appelle la scolastique, pouvait seul surpasser cette forjpe même et produire }a philosophie proprement dite. Le même pays a donc très-bien pu porter, à quelques siècles de distance, Abélard et Descartes; aussi

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reiiiai*que-t-on entre ces deux hommes une similitude frappante, à travers bien des différences. Abélard a essayé de se rendre compte de la seule chose qu’on pût étudier de son temps, la théologie ; D<?scartes s’est rendu compte de ce qu’il était enfin permis d’étudier du sien , l’homme et la nature. Celui-ci n’a reconnu d’autre autorité que celle de la raison ; celui-là a entrepris de transporter la raison dans l’autorité. Tous deux ils doutent et ils cherchent ; ils veulent comprendre le plus possible et ne se reposer que dans l’évidence : c’est là le trait commun qu’ils empruntent à l’esprit français, et ce trait fondamental de ressemblance en amène beaucoup d’autres ; par exemple cette clarté de langage qui naît spontanément de la netteté et de la précision des idées. Ajoutez qu’ Abélard et Descaries ne sont pas seulement Français, mais qu’ils appartiennent à la même province, à cette Bretagne dont les sentiments se distingent par un si vif sentiment d’indépendance et une si forte personnalité. De là, dans les deux illustres compatriotes, avec leur originalité naturelle, une certaine disposition à médiocrement admirer ce qui s’était fait avant eux et ce qui se faisait de leur temps , l’indépendance poussée souvent jusqu’à l’esprit de querelle, la confiance dans leurs forces et le mépris de leurs adversaires ', plus de conséquence que de solidité dans leurs opinions, plus de •sagacité que d’étendue, plus de vigueur dans la trempe de

< Pour Descaries, voyez le Discours sur la iiiélliode et toute sa Corres|)ODdance ; pour Abélard, la fameuse lettre, Hutoria calamtalum, où il s'accuse lui-mènie d'arrogance, et tous ses ouvrages. Utbon de Freisiugen, son contemporain, qui l'avait connu personiieilemeut, s'en exprime ainsi. De geslit Friderici, lib. 1, cap. 47: • Tiiin arrogans suoque tantum ingenio confidens, ut vix ad audiendos magisiros ab altitudine mentis suse humiliatus descenderel. •

(Pétri Abœinrdi opéra, in4”, avec dos noies de DiicUesiie.)

OUVRAGES INÉDITS u’aBÉLARI). S77

l’esprit et du caractère que d’élévation ou de profondeur dans la pensée, plus d’invention que de sens commun; abondant dans leur sens propre plutôt que s’élevant à la raison universelle, opiniâtres, aventureux, novateurs, révolutionnaires.

Abélard et Descartes sont incontestablement les deux plus grands philosophes qu’ait produits la France, l’un au moyen-âge, l’autre dans les temps modernes

(Après avoir fait connaître les doctrines d’Abélard « cet ardent génie, ce Descartes du douzième siècle » par une exposition qui est un' modèle de clarté et de discussion philosophique, M. Cousin résume ainsi son opinion :j

Pierre Abélard est, avec saint Bernard, dans l’ordre intellectuel, le plus grand personnage du douzième siècle. Comme saint Bernard représente l’esprit conservateur et l’orthodoxie chrétienne, dans son admirable bon sens, sa profondeur sans subtilité, sa pathétique éloquence, mais • aussi dans ses ombrages et dans ses limites parfois trop étroites, de même Abélard et son école représentent en quelque sorte le côté libéral et novateur du temps, avec ses promesses souvent trompeuses et le mélange inévitable de bien et de mal, de raison et d’extravagance. Il exerça sur son siècle une sorte de prestige. De 1108 à H iO, il obtint dans l’enseignement des succès inouïs jusqu’alors, et qui , s’ils n’étaient attestés par d’irrécusables témoins , ressembleraient à des inventions fabuleuses. Il avait trouvé à Paris deux écoles célèbres, celle du Cloître et celle de Saint-Victor, et il en suscita une foule d’autres pour soutenir ou pour combattre son système, et c’est de là qu’est née riJniversité de Paris. Malgré ses erreurs et les ana-

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thènieü de deux ronciles, sa périlleuse mais féronde tpéthode est devenue la méthode universelle de la théologie scolastique. Les erreurs s’pttacèrent, et la méthode resta, comme une conquête de l’esprit d’indépendance. .

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