‹ Abailard et Héloise; essai historiqueChapitre 8 sur 66 · I.VIII · texte numérisé non relu

I.VIII

EââAI ll|:>TORIQr^

venaient d’être ctiassées de lonr couvent par les i de Saint-Di'nis, qui, à raison ou sons prétexte d’a droits, s’étaient emparés de teni’s biens comme d maison, et les avaient obligées de se disperser en rentes communautés*. 11 offrit à Héloïse le Pa pour asile. Elle s’y l’cndit avec plusieurs relig qui s’étaient attaebées à son sort. Deux d’entre étaient, dit-on, nièces d’Abailard. 11 alla les y rec et une donation en forme, approuvée de l’évèqne pape, les mit en po.sscssion de l'oratoire, epu fut en abbaye sous le nom de monastère de la Saint» nité. C’est ainsi du moins que le désigne la bulle stitution donnée en 1131 par Innocent H. Cependa nom de Paractet estdenieuré le seul en usage; Abo l’emiiloie constamment, même dans ses lettres à Bernard. Héloïse fut nommée abbesse de la non communauté.

H fallut pourvoir à sa subsistance. Ix genre d’éta sement auquel avait été consacré d’alwrd le Par. n’était pas de ceux (pii attiraient aloi's la libéralil» peuples. 1.0 Paraclel ne possi'dait rien ou cà peu | Mais bientôt la dévotion publique, animée par les dications d’Abailard, s’em|)rc;sa devenir au secour saint monastère, « dont les propriétés s’accrureid un an, dit-il, plus, je crois, que je n’eusse pu pour i compte les augmenter en cent années; » ce qu’il al bue à l’intérêt qu’inspiraient les souffrances et les vei des femmes, et aussi à la considération que s’atti Héloïse, par son incomparable et douce patience, sa

' Héloïse, alors âgée de vlngl-huU ans, venait d'obtenir par qualités nombreuses la dignité de prieure de la coinniunaulé d genteuil.

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retirée, et le niérite de sa conversation d’autant plus rediercliée qu’on en jouissait plus rarement. « Les évêques, dit-il, la chérissaient comme leur fille, les ahliés comme une sœur, les laït|ues comme leur mère. » Al«ilard voyait avec joie la prospérité croissante du Paraclet. Le soin d’inslruire, de dirifrer des consciences soumises, le reposait des amers travaux de son gouvernement de Saint-Gildas. 11 retrouvait, dans la société d'esprits capables de l’entendre, un aliinent à l’activité du sien. Cependant une attention jalouse ne i)Ouvait manquer de s’attacher à un établissement formé sous sa conduite. Ce fut probablement dans l’un des intervalles de l’un de ses fréipients voyages au monastère qu’Héloïse reçut la visite de saint Bernard. Celui-ci, assistant à leurs offices, s’aperçut que, dans ce passage de l’oraison dominicale, panem nosirum qiiolidianum (la nobis hodiè, les religieuses substituaient au mot qmtidianum, donné par la version de saint Luc et reçu par l’Église, le mot supersub$lanlialem, donné par la version de saint Maltbicu. 11 censura vivement celle nouveauté, et Abailard ne l’ignora pas longtemps. Il supportait peu les critiques, et peut-être celles de saint Bernard le trouvaient-elles déjà disposé à l’air greur, La lettre qu’il lui écrivit à ce sujet dut la rendre réci|»roque, et compte probablement au nombre des incidents «lui ont envenimé leurs querelles.

D’autres censures plus fâcheuses pour Abailard vinrent lûentôt troubler son re()os et les consolations qu’il commençait à goûter, On calomnia ses relations avec Héloïse ; ni son âge ni son malheur ne le garantirent du soupçon, ou du moins des propos. Effrayé de la moindre attaque, sensible à la moindre blessun;, Abair lard, comme à l’ordinaire, céda sans résistance et sans

ESS4I HISTORI(^t K

résignation, et s’en retourna avee un redoublen chagrin défendre sa vie contre les embûches et 1 lences de ses moines, déterminés à se défaire d quelque prix que ce fût. En vain s'arma-t-il de l’i miinication; en vain l’autorité du pape vint-elh secours pour expulser du couvent de Saint-Gil Ruys les moines les plus rebelles et ceux qu’il i avoir le plus à craindre. Obligé de s'éloigner luiquelque temps pour échapper aux plus grands da il les retrouva à son retour. On avait tenté de l’t sonner dans le vin de l'autel ; il avait vu périr un moine i)our avoir mangé des aliments qui lui c destinés. Au dedans, au dehors du couvent, des sins menaçaient sa vie. l’n accident le mit en pt tomba de cbe\al, se blessa à la niKiue du cou, et 1 J)lissement de la maladie vint s’ajouter à tout autres causes d'abattement et d’anxiété.

C’est dans cette dis[)Osilion d’esprit qu’Abailard < VHisloria calamilatmn suanun, adressée, dit-il, ami qui se plaignait de ses malheurs , pour le cor par le récit de malheurs plus grands encore. Rien dique en faveur de quel ami Abailard s’est ainsi O' de ses propres peiiuis ; rien n’autorise meme à afll que cette forme de lettre à un ami ne soit pas simple le cadre dans lequel il aura jugé à propos de placer histoire déplorable. Ce qu’il y a de certain, c’est promptement répandue, elle parvint bientôt à Hi et devint l’occasion de ces lettres fameuses qui ont jusqu’à nous la réputation {roétique des deux ani Il serait assez difficile de se bien expliquer quelles cj avaient tenu si longtemps Héloise dans le silène (|uelles causes l’engagèrent alors à le rompre. Ai qu’on en peut juger par une lettre postérieured’Abai

SIH AIIAILARI) El HÉLOÏSE. L\I

la violence île la douleur d’Héloïse avait, dans les j»reiniers niomenls, importuné un tioniine en qui les passions éteintes ne laissaient plus que le besoin du repos; et, toujours dévouée, Héloïse s’était probablement interdit des relations dont elle ne pouvait plus lui adoucir raniertume. Mais le temps, en calmant les agitations de son âme, avait fait sentir à Héloïse quels liens doux et cbei-s pouvaient lui rester encore; elle les avait regrettés, et elle saisit avec ardeur l’occasion de les renouer. Inquiète des périls que court Abailard au milieu des sauvages moines de Saint-Gildas, elle lui écrit pour le conjurer de la rassurer, ainsi ipie la communauté dont il est le père. Mais une autre pensée la préoccupe : femme d’Abailard, victime de son amour et de son malheur, mise par lui à la tète d’une communauté qu’il a paru prendre sous sa direction , elle a droit à des consolations, à des instructions qu’il n’a jias songé à lui donner. C’est en ce sens seulement ipi’on peut entendre le re|)rocbe qu’elle lui adresse, à deux reprises dilférentes, de l’avoir tellement négligée, soit dans les premiers moments de son entrée en religion, « lorsque agitée, tlottante, elle avait besoin d’appni, soit lorsipie son àineest entin demeurée brisée sous une longue tristesse , (|ue jamais il n’a essayé de la consoler, absent par .ses lettres, présent par ses discours. » Comme il est certain ipi’ Abailard a plusieurs fois visité Héloïse au Paraclet, et que, d’après ce qu’il lui dit ensuite des anciennes et continuelles plaintes qu’elle formait contre la Providence, on ne lient douter qu’il n’eùt, queb|ue temps au moins, conservé ses relations avec elle, il est clair qu’elle ne peut se plaindre que de n’avoir pas reçu de lui les consolations spirituelles dont elle avait besoin. Elle lui rappelle tous les traités adressés par des saints à de pieuses femmes

ESSAI HISTOHlylE

L\ll

dans rintontioii de les instruire, de les console les encoura^^er à la vertu. Cei)cndant mille n’a' tant de droit qu’elle, nulle n’a jamais eu à réel; prix d’un plus (irand sacrifice. Do (jui l’attendri si ce n’est de celui à <|ui elle s’est consacrée? « I dit-elle , « ne me doit point de récompense ; je n fait pour lui.... Seul au monde, tu peux m’afflige tu peux me donner de la joie ou de la consolatioi mon âme n’est jias avec toi, elle n’est nulle pai elle ne peut exister sans toi. » Que n’avait-cUe j devoir se promettre de lui , pour tant de dévoue pour tant de constance, et combien peu elle lui der en retour! Mais un soupçon s’est élevé dans son il ne l’a point aimée; le seul attrait des plaisirs l a vers elle ; en perdant les plaisirs de l’amour, il a , loutre ipi’il lui témoignait d’ail'ection. Voilà ce (ju le monde pense aussi bien qu’elle, et (ilùt à Dieu c bailard lui donnât les moyens de l’en excuser ou cacher! Plid à Dieu (ju’ii fut moins sûr de l’aile qu’elle lui porte! il s’ai>pliquerait encore à l’obtenir du moins il songe à ce (ju’elle a fait pour lui , à ce lui doit ; (pi’il lui rende, autant qu’il le pourra, pa lettres, la douceur do sa (irésencc. Hanimée,elle vaij avec plus de ferveur au service divin. Lorsque d’elle il cherchait les plaisirs, ses lettres ne cessa de la visiter, ses vers mettaient dans toutes bouches le nom d’Héloïse : n’cst-ce pas un soin j légitime de la porter vers Dieu que de l’exciter voluptés ?

Telle est à peu près la marche des sentiments d celle première lettre , mélange remarquable de tendn et d’amertume, de passion et d’arrangement liltérai Malgré la vivacité du sentiment (|ui la domine, Hék

SLR AR.4ILARD ET HÉLOÏSE.

n’üuhlle point de résumer la letlic d’Abailard, de rappeler ce (jn’il n’a pu insérer lui-mclne dans son histoire, d'ajouter cC (jui manciue à plusieurs détails, avec l’exactitude d’un personnage dramatique, obligé de rendre compte au public de l’élat des faits. Livrée tout à la fois à l’abandon de sonamouret aux soins de sa composition, elle est on même temps conduite par ses sentiments et occupée de l’effet qu’ils doivent produire; elle fait, des sincères mouvenienis de son cœur, le sujet d’un ouvrage d’art. Écrire une lettre était alors une chose qui n’appartenait qu’aux savants. On trouve à celte époque trèspeu de lettres qui ne portent le caractère d’un morceau de littérature destiné à un public assez étendu pour que ceux qui le liront aient besoin d’être mis au courant, H faut songer d’ailleurs qu’Hélo’ise a écrit, non pas dans le désordre d^m premier moment de malheur, mais sous l’impression d’une douleur profondément sentie , longuement méditée, qui se connaît et se rend com()ted’ellc-mcme avec plus de vérité que de simplicité. Si l’on s’étonne ensuite que, malgré la publicité de leur histoire, Héloïse ait pu destiner à d’autres yeux qu’à ceux d’Abailard les confidences contenues dans cette lettre, et surtout dans la suivante, il suffira de lire, dans l’/Iisforia ra/amf(at«m, les délailsqu’Héloïse a pu voir rappeler sans s’en offenser, pour concevoir un état de mœurs où des sentiments élevés et même délicatfi pouvaient, dans une femme distinguée et naturellement honnête, s’allier à la plus étrange forme de langage. La réponse d’Abailard ne se fit point attendre ; elle était pieuse êt amicale, telle qu Héloïse l’avait demandée , non pas telle peut-être qu’elle l’avait espérée. Ses sentiments lui avaient fait illusion, et les sentiments d’Abailard ne lui révélaient plus ceux d’Héloïse; ils avaient cessé de se comprendre.

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ESSAI mSTOKU^lE

L’iniUiliori douloureuse d’une attente trompé dans la réi)li(iue d'Héloïse, d’autant plus vi\ clicrclie à la contraindre. Tout la blesse dam d’Abailard , jusqu’à la formule de salut où il nom d’Héloïse avant le sien : sorte de politess parait contraire à l’ordre naturel, et aussi sc aux habitudes de l’intimité. Mais ce (|ui exciti son indignation , c’est la prière (jiie lui adresse i dans te cas oii la mort l’atteindrait, soit par 1 de ses ennemis ou autrement , de faire porter s au Paraclel, alin que sans cesse averties jmr la de son tombeau, elle et ses sœurs s’applique assidûment à prier Dieu pour le salut de son àmt leur présenter une pareille image'? Suppose-t-il jmissent supporter un pareil malheur? Ne dev. leur épargner cette mort anticipée ? Et quel ten la prière que celui « oïi le désordre se serait en tous les sens, où l’usage de la raison serait rav telligence, à la langue celui de la parole; oi égarée s’approcherait de Dieu, non dans la pai dans la colère, pour l’iiritcr |)ar ses plaintes, ni l’appaiser par ses prières? » Puis cédant de plus à la violence de ses mouvements , c’est vere Diei dirige en effet sa colère qu’elle n’oserait plus faire sur Abailard. Tantôt elle accuse sa cruauté, tan justice qui les a punis lorsqu’ils avaientcesséd’èl pables. Tournant ensuite sa douleur contre elleelle voit , dans son union avec Abailard , le piégi succombé ; dans la faiblesse (jui l’a livTée à son le itéclié dont le châtiment est retombé sur lui du moins son angoisse si longue satisfasse, sinon tlu moins à Abailard ! » Mais tout aussitôt saisie i timent de sa propre souffrance, elle ne voit pli

lres[M?ines, et ne supporte pas qu'Abailard ignore à quel jioint elle est malheureuse. Elle veut qu’il la plaigne , elle s’indigne qu’il la console. On la croit chaste, dit-elle, parce que ses mœurs le sont; mais la chasteté véritable est celle del’àme ; on la croit pieuse dans ces temps d’hypocrisie où l’extérieur suffit; mais que méritera-t-elle de Dieu si , révoltée contre le châtiment , elle s’irrite de souffrir, se consume de regrets , et, incapable de haïr un temps ((ui lui fut si doux, ne peut même le bannir de sa mémoire? Sans cesse présents à son imagination , ses souvenirs chéris la poursuivent au pied des autels, agitent son sommeil, et, durant le jour, des mouvements involontaires , des mots qui lui échappent trahissent sans cesse le secret de ses pensées. Qu’xVbailard se garde donc bien de la croire forte , car il pourrait négliger de la secourir ; qu’il cesse de lui donner dos louanges d’autant plus dangereuses qu’elles lui seraient plus douces, et (ju’il ne prétende pas la consoler par l’espoir des couronnes promises aux combats de la vertu ; le plus sûr est de n’avoir point à combattre ; elle ne demande ni victoires ni couronnes, mais simplement à être sauvée du péril ; et en quelque coin du ciel que Dieu la veuille loger, ce sera assez pour elle.

Cette lettre, moins arrangée que l’autre, est cependant plus déclamatoire et plus mêlée de citations. On dirait que, livrée au désordre de son âme, Héloïse n’a pas été plus maîtresse de sa rhétori((ue que de sa passion.

La réponse d’Abailard est noble et touchante. On voit que, relevé de son malheur par la nécessité de soutenir Héloïse , il a rappelé à la fois ses forces et son affection. Son ton un peu plus sévère est ceiiendant plus tendre.

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