‹ Abailard et HéloïseChapitre 2 sur 80 · SUR LA VIE ET LES ECRITS · texte numérisé non relu

SUR LA VIE ET LES ECRITS

b’HÔatfatb et

ju.f^u’au concilo de Sons

©ui|0t

Coiiliniio jusqu’il la mori d’Ahailard fl d’Iléloïso

PAR M. (iUIZOT

MAISON D'HFXOÏSK.

PRFFATK

ÂRAILARll ET HÉLOÏSE

ESSAI HISTORIQI'E

Le christianisme, en plaçant ses doctrines sous la garde d’institutions fortes auxquelles cependant il n’a pas liATé le gouvernement du monde, a mis en présence deux puissantes influences, les hommes qui enseignent la doctrine et les esprits qui prétendent à la juger, le clergé et les libres penseurs. Leur rivalité est le grand fait de la civilisation moderne. Les hérésies et les guerres de religion l’pnt révélé, en divers temps et sous diverses formes, dans tous les pays de la chrétienté. C’est à la fin du onzième siècle et dans le cours du douzième que cette rivalité a éclaté en France, et que la lutte a pu être soutenue avec quelque égahté.

Après l’invasion des Gaules par les Francs, le clergé romain, dernier débris de l’Empire, avait recueilli tout ce qui restait encore de pouvoir légal dans un pays livré à la con(|uète. Seul dépositaire des lumières et des

essai historique

connaiss;! lices, seul capable d’opposer aux vainqueurs d’autres arguinenls que ceux de la force, et d’employer aupiès des vaincus d’autres moyens de soumission que la xiolence, il devint le lien de la nation con([uérante avec la nation conquise, et au nom d’une même loi il commanda aux sujets l’obéissance, et modéra (|uelquefois, chez les maîtres, l’emportement du [louvoir. Mais dans cette participation si active aux atfaires du monde, le clergé vit insensiblement s’altérer le caractère qui lavait distingué d’abord : ce qu’il avait conservé de lumières et de savoir se perdit par degrés dans les ténèbres de l’ignorance universelle; la religion, imposée plutôt qu’enseignée à un peuple misérable et à des con- (luérants barbares, fut entre ses mains un moyen de pouxoir encore plus que de civilisation; des soins temporels absorbèrent l’activité et l’énergie (jue, dans les l'renuers siècles du christianisme, l’Église avait employées à faire prévaloir ou à défeiulre ses dogmes et ses préceptes. En même temps, les ricliesses s’accumulaient entre les mains du haut clergé, et substituaient des inoyens plus matériels à l’autorité spirituelle (lui avait ete d’abord son unique force. En état désormais de lutter avec les puissances du siècle, il prit leurs mœurs et jiartagea leur ignorance. Les dignités ecclésiastKjues, achetées à prix d’argent, ne furent plus guère qu un moyen d’impunité pour la licence, et au septième ou huitième siecle, la harbarie avait envahi l’Église pres(|ue autant ijiie le monde.

Charlemagne essaya d’y ranimer les dernières étincelles de la civilisation mourante et de rendre au clergé mtluence morale, iiue |)ersonne alors ne croyait [louvoir et n’eut pu en ell'et placer ailleurs. 11 institua des écoles, les remplil d’étudiants aux(piels les di"intés

->1 I! MtAII.AKI) KT IIKI.OISK.

('a'lésiasli(iLies étaient promises i)oiir récompense de lenr api)lication et de leurs succès, écarta avec ironie des charges cléricales ceux (lui cherchaient à s’y distinguer par des talents mondains, soigna particulièrement renseignement du chant d’église, l’ordre et la pompe des cérémonies, s’appliqua enfin, par tous les moyens ([u’il ])ul imaginer, à rendre à la religion sa dignité et son empire. Charlemagne mourut, et le fruit de ses travaux s’abîma dans le chaos qui suivit presque immédiatement sa mort. Ses écoles seules subsistèrent et entretinrent quel([ues foyers d’activité intellectuelle. Du fond de ces asiles, elle se comniuui([ua de proche en proche à mesure que la société commença à respirer, et dans le onzième siècle elle éclata en tous sens.

La féodalité était alors constituée ; une sorte de régularité s’était introduite dans les relations des hommes; les grossières notions d’nii ordre pesant, inique, mais enfin de l’ordre tel ciu’on pouvait alors le concevoir, commençaient à se produire au milieu du chaos. La destinée des hommes ne paraissait pins entièrement livrée au hasard, la raison reprenait (pielque emifire, la penséi' ciuehiue enqdoi. Son premier besoin était de faire pénétrer dans l’ordre moral les idées de règle dont le germe se laissait déjà ajiercevoir tlans l’ordre légal, et de rendre les hommes cai)ables d’obéir aux lois cpi’ils avaient été obligés tle se donner. De tout ce qui périt dans mu' société brisée par la force, les institutions légales sont ce (lui reparaît le plus promptement; le pouvoir reconnaît bientôt (pCelles sont nécessaires à son action; mais comme il conserve, en môme temps (pi’il les établit, le moyen de les violei-, il est rare (|u’il respecte son propre ouvrage et (pi’il se soumette à la justice, meme telle ([u’il l’a faite. A|>rès avoir fail (piehpies pas hors du

KSSAI IIISrORI(,M K.

désordre iiiatéi iel, c’était au désordre moral que le corps social seiuhlait près de succomber. Les mœurs étaient au-dessous des lois, et la religion en contraste avec les mœurs. La force publique ne suffisait pas à réprimer les excès auxquels avait tâché de pourvoir la législation, et les maximes du christianisme, impuissantes à contenir cette licence sauvage, ne servaient qu’à la présenter sous un aspect plus frappant et plus monstrueux. Le clergé donnait l’exemple du scandale. Les évêchés et autres bénéfices ecclésiastiques, publiquement vendus ou légués par testament, passaient, dans les familles, du père au tils, du mari à la femme, et les biens de l’Église servaient de dot aux filles des évêques. L’absolution était tombée à vil prix, et le rachat des plus énormes péchés ne coûtait pas même la fondation d’une église ou d’un monastère ; pour une légère somme d’argent, le coufiable était absous et sans remords. Saisis d’effroi au spectacle de cette corruption des seules choses (jifils connussent alors pour saintes et morales, les hommes ne savaient plus où trouver la règle et la sûreté de la conscience. Leurs premiers efforts pour sortir de cetti' confusion s’adressèrent là où paraissait être la source du niai, et le mouvement intellectuel du onzième siècle s’annonça par une fermentation de réforme religieuse.

Hildebrand, depuis Grégoire Vil, gouvernait déjà la cour de Rome, et sous son influence la sévérité des ftafies commençait à se prononcer contre les désordres de l Église, le trafic des bénéfices ecclésiasti(|ues, les scandales de l’épiscopal, l’in-égularite du clergé séculier. Lu même temps (juelques moines austères s’efforçaient de ranimer la ferveur de la vie monastique, rétablissaient dans les cloîtres la rigidité de la règle, et les lepeuplaient par leurs prédications ef leur exemple.

SI U AUAILAIU) F/r IIEFOISE.

Des ordres nouveaux et plus rigides s’élevaient en divers lieux : Cîteaux était institué par Robert de Molême; saint Bruno construisait la Chartreuse ; saint Hugues, saint Gérard et Guillaume, abbés de Cluni, saint Gérand et une foule d’autres, étendaient de tous côtés la réforme ; et tout-à-coup, émus de terreur, des bommes riches et puissants couraient chercher la solitude, se vouaient à la prière et aux macérations dans des couvents fondés par eux ou enrichis de leurs biens; des familles entières se dispersaient en divers monastères, et toutes les rigueurs de la pénitence suffisaient à peine à calmer des imaginations ébranlées au spectacle des crimes de leur temps.

Cependant la plupart des esprits flottaient encore incertains entre l’agitalion religieuse qui commençait à les troubler et les goûts de licence qui continuaient de les entraîner. Pierre-rErmite prêcha la première croisade ; tous s’y précipitèrent comme si l’on eût vu s’ouvrir les portes du ciel; des populations entières, hommes, femmes, enfants mêmes, partirent pour la Terre sainte, tranquillisés et ravis d’avoir enfin découvert un remède à leurs péchés, et de pouvoir employer au salut de leurs âmes cette soif de mouvement qui ne trouvait plus en Europe assez de place ni de liberté, et ces habitudes de rapine et de violence auxquelles il paraissait trop difficile de renoncer.

Ainsi jetée pour un moment hors de sa route régulière, l’espèce humaine n’en était pas moins dans une crise de progrès; plusieurs voies s’ouvraient à son activité, et elle avançait dans toutes. L’ignorance était décriée et signalée comme la source des maux du siècle ; la fonction d’enseigner était mise au nombre, des devoirs de l’état religieux ; cha(pie monastère nouvellement

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ESSAI HISTORl(^»IK

fondé OU réforuié devenait une éeole dans kujiielle des élèves de tout âge et de tonte condition étaient gratuitement instruits dans les sciences connues sous le nom d’arts libéraux. La réflexion s’éveillait sur tout ce qui intéresse l’humanité, et l’action suivait la réflexion. C’est à la fin du onzième siècle (jue les communes ont commencé à réclamer ou plutôt à conquérir ouvertement leurs franchises. A la même époque, des es[)rits hardis soutinrent les droits de l’intelligence individuelle contre l’empire absolu des doctrines établies. D’autres, sans oser songer à combattre, travaillaient du moins à comprendre, ce qui conduit à discuter. L’argumentation s’établissait au sein des principales écoles; les efforts de la raison pour s’introduire dans l’enseignement de la théologie commençaient à inquiéter les pouvoirs ecclésiastiques. Abailard, un des premiers en France, tenta d’adapter la méthode philosophique à l’exposition des doctrines orthodoxes. 11 succomba dans l’entreprise, mais il succomba avec éclat et non pas sans fruit. Son histoire est un des faits importants de l’histoire de la philosophie de son temps.

Pierre Abailard na(juit en 1079 au Palais, bourg à (piatre lieues de Nantes, de parents nobles, Béreiiger et Lucie. 11 apporta en naissant les dispositions et la facilité à l’étude, « naturelles, dit-il, à son pays et cà sa famille. » Son père, avant d’endosser l’armure de chevalier, avait reçu (piehpie connaissance des lettres. Le goût lui en était resté; il voulut que pour tous ses fils l’étude précédât les exercices militaires; elle devint la passion d’Ahailard, et cette passion, échaulTée par de brillants progrès, détermina l’emploi de sa vie. La plupart de ses biographes le représentent comme l’aîné de sa famille, et lui font sacrifier à l’amour des lettres les

AHAil.AlU).

P. Vlll

Sin ABAILAUn ET llÈl.oiSE.

droits et l’héritage (lui lui appartenaient en cette qua lité. Mais la phrase des écrits d’Abailard sur laiiuelle se fonde cette opinion s’interprète plus naturellement en sens contraire, et semlile indiquer simplement (inil laissa à ses frères les honneurs de la chevalerie avec l’héritage et la prééminence à laquelle ils avaien t loi comme aînés; pour lui, renonçant, ce sont ses expressions, « à la cour de Mars, pour être nourri dans le sein de Minerve, » il quitta à seize ans son pays natal, et parcourut diverses provinces, cherchant, partout on l’attirait la renommée des écoles, l’occasion d apprenr re

et surtout de disputer.

11 arriva enfin à Paris, âge de vingt ans environ, fort de la confiance de la jeunesse, du sentiment de ses talents, de succès déjà obtenus, avide de réputation, ardent à l’attaque, aguerri à la dispute, ferme et sub i dans l’argumentation, disert, plein de verve et de facilité, rêvant toutes les gloires que pouvait lui oflnr la carrière à Uuiuelle il se destinait. Guillaume de Champeaux, le premier et le plus célèbre des dialecticiens du temps, dirigeait alors les études de Pans, en qua i e d’archidiacre, quelques-uns disent d’écolatre ou chef des écoles; il professait lui-même, et enseignait avec un nombreux concours la grammaire ou rhétorique, et sous le nom de dialectique, tout ce qu’on savait alors de philosophie. Âbailard, reçu au nombre de ses disciples, obtint la faveur du maître, flatte de 1 honneui (lu’un tel écolier devait attirer sur son ecole. On a meme prétendu (ju’il avait été fait commensal de la maison de Champeaux ; mais le seul passage d’Abailard d ou 1 on pourrait inférer cette circonstance ne parait pas con cluaiit à cet égard. Quoi qu’il en soit, la bonne mtelhgence ne fut pas entre eux de longue duree. Abailau

KSSAI 11 I SK) 111 y I K

élail d’un esprit ouvert, mais peu docile; il chercliail dans l’étude non des opinions faites, mais la matière de ses propres opinions; et le besoin de penser par luimènie, uni à l’ambition du succès, ne lui permettait p^uère d’écouter tranquillement ce qui lui semblait jiouvoir être combattu. La pliilosopliie de Champeaux n’était nullement inattaquable; Abailard s’éleva plus d’une fois contre les assertions de son maître, et disputa, non en disciple qui cherche à provoiiiier une plus-complète explication, mais en adversaire qui veut vaincre. Sa su|)ériorité ne demeura ])as long-temps douteuse; et l’indignation du professeur contre un si jeune rival fut partagée ])ar ceux des disciples de Champeaux qui Jusipi’alors avaient pu prétendre à la prééminence, et qui non-seulement se trouvaient écliiisés, mais craignaient encore de voir enlever à leur maître une réputation dont l’éclat rejaillissait sur eux, et à laquelle ils espéraient peut-être succéder un jour.

Abailard attribuait à ces premiers succès et à l’envie qu’ils excitèrent l’origine de tous ses malbeurs; du moins est-il certain ([ue dès ce moment se formèrent contre lui des inimitiés dont peut-être, loin de cliercber a les désarmer, sa fierté se félicita comme d’un triomphe. A vingt-deux ans, et encore sous la discipline de Champeaux, il prétendit à l’honneur d'enseigner luimême. Pai’is, oïl 1 arcbidiaci'c dirigeait les études, lui était interdit ; il entreprit de lever école à Melun, alors l’une des villes importantes de la France, et oi'i la cour résidait une partie de l’année. Champeaux, averti de son dessein, essaya de le prévenir ou du moins d’obligei Abailard a s établir plus loin ; mais, aidé de (piclque!' ennemis juiissants (pi’avait Clianqieaux dans le pays, cl peul-êtn; à la cour, rendu plus intéressant [)ar

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la jalousie qui s'attachait à le poursuivre, Abailaril l’emporta, et, dès les premiers temps, il effaça par sa reuommée celle, dit-il, « (ju’avaieiit acquise peu à peu les maîtres de l’art. » Ce témoignage qu’il se rend a été confirmé par les faits ; et lorsque Abailard écrivait ces mots, il était assez célèbre et assez malbeureux pour avoir le droit de parler ainsi de lui-même. Pressé de rendre son triompbe plus éclatant, il transporta son école à Corbeil, afin de pouvoir de plus près harceler })lus souvent de ses arguments l’école de Paris. Cependant, bientôt vaincu i)ar les excès du travail et de la fatigue, il tomba malade, et fut obligé d’aller en Bretagne respirer l’air natal, laissant dans l’affliction tous ceux qu’animait le désir des études philosophiques’.

Sa santé ne se rétablit (|u’au bout de plusieurs années. Quand il revint à Paris, Cuillaume de Champeaux avait ([uitté ses fonctions d’archidiacre pour se faire moine à Saint-Victor. Le cloître offrait également aux uns les austérités de la pénitence, aux autres les espérances de l’ambition. Ce n’était pas le repos (ju’on demandait alors à la vie monastique : pénitents ou réformateurs, tous y apportaient d’énergi([ues besoins d’activité; et, soit qu’ils exerçassent sur les autres ou sur eux-mêmes l’ardeur religieuse (jui les y avait conduits, ils étonnaient le monde par l’austérité de leur vie ou les miracles de leur influence. Vénérés des peiqdes, honorés des princes, chers à la cour de Rome, ils se trouvaient natuturellement désignés ])Our les hautes fonctions ecclésiastiijues. La plupart des papes, à cette époque, et uu

' Cæcilius Fiey, médecin de ht FacuUé de Paris, l'ail du savoir d’Ahailard rel éloge aussi grand (jiie lac()iu([m‘ :

Hic soins srivil, scibilc eidriiuirl pial.

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KSSAl IllSKMîlolK

j^iaïul iionilnx' d’évèques, ont été tirés des nionastéres ; et la science, sans récompense pour les laïques, sans attrait pour le clergé séculier, devenait pour le clergé régulier la route à peu près assurée des honneurs et de la fortune. Champeaux réprouva pou de temps aiirès; et les avantages qu’il tira de sa retraite dans le cloître donnent quelque poids aux insinuations de son adversaire sur les motifs d’amhition qui l’y avaient poussé. Du moins est-il sûr qu’il n’y chercha pas le silence et l’ouhli. Quoique l’humilité de son nouvel état ne lui eût pas permis de conserver les fonctions de chef des écoles, Champeaux continua cà enseigner publiciuement; et Ahailard nous apprend, sans s’expliquer davantage sur ce fait assez singulier, (pie, revenu à Paris, il retourna vers son ancien maître, et suivit ses leçons de rhétoriiiue. Nous voyons aussi (pie dans le même temps il eut une école à Paris; et nous pouvons supposer (pie pour s’y maintenir il crut nécessaire de se couvrir de la ipialité de disciple de Chanpieaux, (pii, bien qu’il n’eût plus d’autorité directe, conservait û I aiis line grande influence sur l’enseignement.

Quelles que fussent les causes de ce rapprochement, il ue devait être pour Ahailard (ju’une tentation di’ recommencer plus vivement la guerre. La ipierelle des lealistes et des nominaux régnait depuis pins de vingtcinq ans dans les écoles : a Des dialecticiens de notn* temps, » écrivait, dans los dernièrc's années du siècle qui venait de finir, le célèbre Anselme, ahhé du Dec el alors archevcipie deCautorhéry, « (pie dis-je? des hérétiques à la dialectiipie tiennent les substances générales ii’etre autre chose (pie de vains mots. » Et cette hérésie, ainsi ipic l’aiipelait Anselme, n’avail pas été Iroinée indigne des anathèmes de l’Eglise, all(‘nli\(' à défeiidri'

SIR ABAILARI) ET IIEEOISE.

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dans la doctrine des substances générales, empruntée a la philosophie d’Aristote, rargnment fondamental de l’école en faveur du dogme de la Trinité, alors le grand objet des controverses ou plutôt des démonstrations théologiques. « De même, disait Anselme, que plusieurs hommes considérés comme espèce ne sont qu’un seul homme, ainsi plusieurs personnes, chacune desquelles est un Dieu parfait, sont un seul Dieu. » Roscelin, chanoine de Compiègne, déclaré contre la doctrine des substances générales, avait osé nier les consé([uences qiTon en tirait à l’appui du dogme de la Trinité. Excommunié en 1092 ou 1093 au concile de Soissons, menacé d’être mis en pièces par le peuple, il abjura momentanément ses opinions; mais elles demeurèrent dans l’école; et publiquement professées, sauf peut-être ce qui tenait à la (luestion théologique, devenue trop dangereuse tà élever, elles formèrent la secte des nominaux, ainsi ai>pelés parce qu’ils n’accordaient aux idées générales d’autre existence, hors de l’entendement, que celle des noms dont on se sert pour les exprimer, tandis que leurs adversaires, les tenant pour des substances réelles, en prirent le nom de réalistes.

Champeaux, comme on peut le croire, archidiacre de Paris et aspirant à l’évêché, s’était déclaré pour les réalistes. Abailard avait suivi l’opinion des nominaux. Quelques-uns lui ont donné Roscelin pour maître; d’autres nient ce fait, (jiii ne paraît ni probable, nitouta-fait impossible. Quelques autres lui ont attribué une lettre écrite dans le temi)S contre ce môme Roscelin, et signée de la lettre initiale P. Cette lettre ne peut être d’Abailard. Tout porte à croire qu’il n’eut avec Roscelin aucune relation personnelle, et qu’il reçut ses opinions, non d’un maître particulier, mais de son temps.

ESSAI IIISTORIÜEE

Ce lui à son retour de iiretagiie (|ue, ranimé par le repos, fortifié par les années, l’étude et la réllexion, il attacpia la plnlosoplne de Champeaux, qu’il força de renoncer à son système des universaux, l’un des princiiies essentiels du parti réaliste. Ce qu’on rapporte des argument'^ em|)loyés de [lart et d’autre serait aujourd’hui de peu d’intérêt. Ahailard, sans rien détailler, nous aiiprend seulement que son adversaire, contraint de se rendre à l’évidence de ses raisonnements, ne pnt se relever du coup ])orté à ses doctrines. Déplacé de ses anciennes hases, Champeaux jierdit pied. Un enseignement désormais vague et sans autorité rehuta ceux-là même de ses discii)l(;s ipii s’étaient montrés les plus ardents à le soutenir, et tous passèrent à l’école du chef nouveau ([ue commençait à reconnaître le mouvement philosophique. Entin le successeur même de Cham- [leaux, formé par ses leçons, et probahlement nommé |)ar ses soins, vint remettre sa chaire a Ahailard et se i-anger sous sa disciiiline. Le triomplie était trop com- [)let pour (pi’un rival, même vaincu, piit s’y résigner. Champeaux lit destituer, sur des accusations graves, celui de ses disciples dont la faiblesse ou la bonne foi livrait ainsi tous les avantages de la victoire, et l’on nomma à sa ])lace un ennemi d’Ahailard que cet échec obligea de transporter de nouveau son école à Melun. On le voit bientôt la rapjirocher de Paris, où il n’était [)as lilne de la faire entrer, et se [ilacer hors des murs, sur la montagne Sainte-Geneviève d’oi'i, comme d’un

' La nioiilagne Saiiile-Geiieviève se liouva l'eiulanl long-leiiijis hors de Ltnceiiile de Paris; elle n’y était pas encore comprise lorscjne l’ahhaye lia l'ondée; ce ne fut cpi’en 1221 (|iie Philippe-Auguste l'y eidérina en agrandissant les murs de Paris dans la partie méridionale. O roi, dit Higord, engagea les propriétaires des vignes et des

camp, tlil-il, il tient son ennemi assiégé. Cliampeaux, ([ui s’était retiré à la campagne, accourt, reprend les artnes; le combat s’engage de toutes parts; les rencontres se succèdent et se multiplient.

Au milieu de cette belliqueuse activité, Abailard fut rappelé en Bretagne i)ar sa mère. Son père, Bérenger, venait de se retirer dans uu cloître ; Lucie se disposait à en faire autant, et voulait, à ce ({u’il semble, avoir son fils pour témoin de ses adieux au monde. 11 se rendit aux vœux de cette « mère chérie; » et pendant (ju’il était en Bretagne, Guillaume de Champeaux fut, eu 1113, nommé évêque de Cbâlons. 11 paraît qu alors, voyant devant Inî la carrière plus libre et plus facile, Abailard voulut se mettre en état d’y avancer d’une manière plus utile et non moins glorieuse, et d’aspirer à son tour aux dignités ecclésiastiques. 11 nous apprend du moins que la promotion de Guillaume le détermina à se rendre cà Laon pour y étudier la théologie sous Anselme, écolâtre de cette ville. Cet Anselme, déjcà vieux, et ((u’il ne faut pas confondre avec l’archevêque de Cantorhéry, enseignait à Laon depuis beaucoup d années avec une autorité et une réputation qui ne purent eu imposer longtemps à Abailard sur un certain talent de parole vide de pensée et soutenu seulement par l’habitude. Inhabile à la lutte, Anselme devenait inutile à Abailard, qui ne parut plus que rarement à ses leçons. La négligence des hommes supérieurs est facilement taxée de mépris ; on a peine à leur pardonnei de ne pas payer en reconnaissance l’estime qn’on se sent

champs à les louer aux habitants de Paris pour y construire des maisons, afin, ajoute-t-il, que toute la ville fût pleine d’édifices jusqu’aux murs qui l’entouraient.

ESSAI IIISTORlyiE

loi-ce (I avoir pour eux. Pt'rsoniie, d’ailleurs, ii’était moins propre qn’Ahailard à rassurer les amours-propres inquiets. Les principaux disci|des d’Anselme furent blessés de son peu d’empressement à profiter des leçons de leur maître ; et cherchant, selon toute apparence, à le compromettre par quelque parole imprudente, un d’eux lui demanda un jour ce qu’il pensait de l’enseignement des livres sacrés, lui qui n’avait jamais étudié que les sciences physiques, nom sous lequel, à ce qu’il paraît, on confondait alors toutes les études étrangères à la théologie. Abailard, en reconnaissant l’utilité d’une pareille étude en ce qui touche le salut, s’étonna que des hommes instruits crussent avoir besoin, pour comprendre les écrivains sacrés, d’autre chose que de leurs écrits mêmes, accompagnés de la glose, et il soutint qu aucun autre enseignement n’était nécessaire. A cette assertion, un rire d’ironie se fait entendre parmi les assistants; on demande à Abailard s’il se croit capable de prouver ce qu’il avance, et s’il osera l’entreprendre : il se déclare prêt à en faire l’éprenve. Alors, d’un ton toujours plus railleur, ses camarades acce[)tent la proposition, choisissent comme une des plus obscures la prophétie d’Ézéchiel, et Abailard s’engage à en commencer le lendemain l’explication. Quelques-uns lui conseillent de prendre plus de temps pour méditer sur nn sujet si nouveau pour lui. Indigné, il réjiond (jii’il a coutume de réussir à force, non pas de temps, mais d’intelligence, et ipi’on l’entendra le lendemain.

Peu se rendirent à l’apiiel; une telle entreprise leur .semblait si ridicule et si téméraire ipie leur curiosité même était a peine excitée : cependant le succès fut complet. On demanda une seconde, puis une troisième séance, où les éloges de ceux iiui avaient assisté à la

ABAILARD EXPLIQUANT ÉZÉCHIKL. P. xvi

SI It Al! VII.AItl) KT IIKI.OÏSK.

ItiA'üiiôrc altirèrciii siicct'ssivciiu'ui un ^rand nombre (le nouveaux anditenrs, tons empressés a se, procurer d(îs copies de ce (pi’ils n’avaient pas entendu.

L’école d’Anselme ])rit ralarme ; ses deux premiers disciples, Albéric de Keims et Lotul|»be de Novarre, excitcTcnt riiKpiiétude ou ta jalousie du vieillard ; et sons prétexte (pi’Abailard, lient' en pareille' matière, pourrait tomber dans (piebpie eri’enr ipii serait alors natun'llement attribueie à son inaîtri', il reçut défense d(! continuer à (!x\di(pier les livres saints dans les lic'ux soumis à la disciidine d’Anselme, dette interdiction, inouïe jusipi’alors, (ixcita nue vive rumeur parmi b's etudiants. Abailard en était encore à ce point oii l’oi»jiression prandit les liommes (ju’elle doit tinir i)ar ('‘toniVer.

[{eveim à Paris avec de nouveaux titres, il fut mis ('iiliii ('U possession d(' la cbaire si longtemps désirée, et revêtu en mêiiK' tem[)s d’nn canonieat, il se vit à la fois sur la route' d(' ta fortmu' et ('u liberté de jiour- :mivr(' la gloire. Il continua Pe'xplication d’Ezécbiel avec le même succès , et le ténioip:na^'e de- s('s contemporains iK' laisse aucun doute sur l’éclat ipii vint aloi's s'attacher à son nom. Foubpies, [irieur de Deuil, dans uni' U'ttre adressée à Abailard lui-mênu', s’exprinu' ainsi sur cette é[)0([ue (U; sa vi(‘ : « llouu! t’envoyait ses enfants à instruire ; et C('lle (pi'on avait entendue enseinner tonti's les sciences montrait, ('u te passant ses disciples, (pie Ion savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes, ni la prol'ondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de dangers ('t de brigands, ne pouvaient retenir ceux (pii s’empressaient vers toi. La jeunesse anglaise

iK' s(' laissait etfrayi'r ni par la mer jilaci'e entre elle et

ESSAI IIISTOlUylE

t(»i, ni par la terreur (l(!S lia ii pèles, et à'ioii nom seul, méprisant les périls, elle se iirécipitait en l'ouha La Itretagne reculée t’envoyait ses habitants pour les instruire; ceux (le l’Aujon venaient te soumettre leur lèrocité adoucie; le Poitou, la Gascogne, Tlbérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche ton génie. Et je ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la France les jilns éloignées comme les pins rap[)rochées, tous avides de recevoir tes leçons, comme si près de toi seul ils eussent pu trouver l’enseignement. » De cette célèbre école sont sortis un pape (Célestin 11), dix-neuf cardinaux, plus de ciiupiante évècpies on archevêques de France, d’Angleterre et d’Allemagne, et un bien pins grand nombre encore de ces hommes auxcjiiels eurent souvent affaire les jiapes, les évêques et les cardinaux, comme Arnaud de Brescia et beaucoup d’antres. On a fait monter à [dns de cinq mille le nombre des disciples (jni se réunirent alors autour d’Abailard.

Rien ne nous reste de cet enseignement qui fut pour la nation savante un événement si considérable. Nous ne trouvons, hors des écrits de Foulques et d’Héloïse, que lien de traces de l’événement même. On ne peut douter qn’Abailard n’ait été la pins grande gloire littéraire de son siècle ; mais les gloires littéraires ne retentissaient |)as alors avec beaucoup d’éclat ; le monde lettré de cette époiine n’a jias de place dans l’histoire ; il en avait peu dans la société : ce qui n’intéressait (|ne les doctes a été peu remaniué de leur siècle. Aussi estce .hors de son temps (d dans ses nïsnltats postérieurs (pi’il faut considérer l’im|»ortanc(‘ du monvi'inent produit on accéléré par Abailard.

Sl'K ABAILARU KT IIÉI.OÏSK.

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