‹ Abailard et HéloïseChapitre 3 sur 80 · XI. V · texte numérisé non relu

XI. V

Si l’oii A'cut rcclicrchcr lu iiiiturc; et lu toriiui des discussions philosophiques où se précipitait avec tant d’ardeur tout ce que l’Europe contenait d’hommes épris des charmes de la science, ce qu’on découvre se réduit a des combats de mots, d’où le vaimiueur remportait pour tout trophée (luehiue subtile distinction (pii devenait l’étendard d’un {larti. On voit les plus hautes (piestions de la destinée humaine changées, pour ainsi dire, en discussions p;rammaticales, et toute ta force de l’ar- ■nunentation employée à déterminer le sens d’un adjectif ou d’un verbe. Les symboles de foi, adoptés et soutenus par l’Éî>lise avec une ripueur jalouse, opi»osaient de tous côtés à la pensée des bornes insurmontables.

Kejeter une expression consacrée eût été un crime; l’expliquer était délicat et pouvait devenir dangereux; a moins (pie, faisant son chemin avec précaution à travers les divers articles de foi, (pi’il ne fallait pas ris(iuer de froisser en passant, l’exidication ne ramenfit justement au point d’oii Ion était parti, cest-a— diie au sens reconnu par l’Église. De là une prodigieuse subtilité d’interprétation pour échapper à l’hérésie, redoutée pres(iue autant comme péché (pie comme danger, une singulière force d’esprit em|)loyée à choisir, étendre, assouplir le sens des expressions obligées, enfin cette tyrannie des mots à laquelle succomheut les esprits même cpii travaillent le plus énergi(piement a s’en délivrer. Les écrits d’Abailard, la base la [dus cer¬

taine d’après laiiuelle on puisse se faire une idée de ses discours, ne démentent pas l’opinion probable que, pour s’élever au-dessus de ses contemporains, il dut l’emporter sur eux en subtilité comme en toute autre chose. Aussi faut-il une certaine attention pour démêler toujours dans ses ouvrages la marcb(! propre de sou esiuàt,

KSSVl IIISIOIIKJIK

iialiircllciiiciil renne, droil , hnidanl an M'ai, mais perpétuellement (létourné on arrèt('' dans sa route par (le miimtienses aiyuties, anxijiielh's rentraîneni les habitudes des esprits avec lesf|ii(ds il a à débattre ta vérité. On est énKU’veillé d(’s arj^unieids au\<|nels il est obligé de répondit' et des objections aux(inel!es il altacbe de rimportanee. C’est ainsi (|u’il avance (udre les épines ; oeeni)é à déblayer pins (jii’à édifier, fort de la peide naturelle (jni l’entraîne Y(‘rs la vérité, (d ouvrant la roide <à tous (auix (pu sur ses pas veulent inandier en avaid, à ceux mènu' (|ui xoudi'aieid alh'r pins loin; car e(m|u’Abailard a enseigné de plus nouveau [anir son temps, c’est la libellé, le droit d(‘ consulter et d’écouter la raison; et ('(' droit, il 1 a l'talili par ses exemples (uicort* jilns (|U(' par ses leçons. Novateur ])res(|ue involontain', il a des ui(dliod('s plus hardies (]ue s(‘s doctrines et des priu,ci|)('s dont lai)ort(’‘(' d(''|)asse de b(‘ancoup les consécjnences oii il arrive. Aussi ne faut-il pas ebereber sou intluencc' dans les vérités (ju’il a établies, mais dans l’élan (|u’il a im])rime. S’il n a attaché son nom a aucune de ees idées pnissantes (|ui agissent a travi'i's les siècles, du moins il a mis dans les es|)rits cette inpuilsion (|iii se jierpétue d(‘ génération en génération. C’était tout ce (jue demandait, tout ce (|ue pouvait comporter son siècle, éiioipie de monvement, non de' fondation, oii semblait régner encon' cette activité d(‘ l’enfance ([iii eberebe à s’exercer plnb'it (|u’à s’appli(|uer. La mission d’Abailard fut d’étendre (•(' monvement , d’i'cbanlfer, de diriger cette acti\ ité.

Au milieu des classes aisées (|ui abondent tonjonrs dans une grande ville, et se portent avec emjiressement \ers tout ce (pii peut intid'esser li'urs loisirs, Abai-

S! I! AlîAIl-.VlîI) l'T lli:i()ISi:.

lard a dû jduir d’iuie existence très-l)rillaide. 11 a du être connu des princes et de tous ta'ux (pii, i»lac(js audessus de la t'onle, renianpient ce ipii en sort avec (îclal. Son nom a du être souvent ré'pi'té ])arini les honiines (pie, dans les diverses contrées de l'Europe, préoccupaient le j^oùt et la reclierclie du savoir; niais leur voix se perdait au milieu des niasses étrangères à leurs idées et indiflérentes à leurs travaux. Les jirincipesipi'ils avaient pu accueillir étaient sans application dans une société liors d’état d’ini user, et le progrès intellectuel ne pai-veiiait (pie par de longs détours a se faire plaça' dans les aU'aires liinnaines. 11 y a péiiétia' jilns on moins |irompt('ni('nt, selon (jiu' U' terrain s est tronc i' pre|)aré à recevoir des geriiK's ainsi di.-perses. lUms h' midi, oii la civilisation l'omaine n’avait jamais absolnnu'ut disparu, ou les lumières ne s’étaient pas ( omiiletemenl refiré'es des pen|)les, la société répondit plus pronipt('ment à l’ajiiiel des novateurs, et marcha d’un pas ]dns égal avec h'S opinions (pii connneni;aient à se produire. Encore vingt ans, et Arnanld di* llrescia devait, an nom de certaines idées religieuses et pliilosophiipies. soulever l’Italie contre lapuissance temporelle du clergé, ébranler le trône ])ontiücal, et enlin, maîtri' de Home, y faire régner dix ans le gouvernement popiilairi', en dépit des idVorts des ])ontii'es et des excès de son propre parti. Bientôt après, l’opinion des Albigeois devait devenir la cause de la population méridionale des (iaiiles, ('t la (piestion de la liberté de iienser commençait a se débattre entre les armées des princes et la conscience des jieiiples. Mais an Nord, et partienlièrement dans ce (pii formait alors proprement la France, oii la conquête avait pins rudement imposé son jong, la dominali on de la rac(' barbare ne perinil pas de longlemps i[iie le

ESSAI lllSrOlUyiK

inouveiiienl iiitellccluol laissai des écolas dans la sot iélé. Les tentatives d’atlVancInsseinent politiijuc (|iii , an donzièine siècle, ont coïncidé en France avec le inonvenient pliilosopliiiine , bien ipie nées de la même source, en demeuraient tont-à-fait séparées. Les besoins de la liberté naissaient également dans les diverses carrières de l’activité humaine ; partout on commençait à se sentir la force et le désir d’avancer, mais sans se rallier à des principes communs et se porter mutuellement secours. Les mômes bourgeois qui se formaient en communes pour arracher à leur suzerain ecclésiastique ou laïque la reconnaissance de leurs droits municipaux, auraient lapidé en qualité d’hérétique l’imprudent logicien qui leur aurait parlé de réclamer les droits de la raison contre les autorités théologi(|nes ; et parmi les écrivains philosophes qui ont parlé des premières tentatives d’affranchissement municipal, il n’en est presque aucun qui ne se soit prononcé avec indignation contre ces associations exécrables, inouïes, (lui se formaient alors sous le nom de communes.

Ainsi, indépendants l’un de l’antre, le mouvement populaire et le mouvement littéraire ont chacun séparément suivi leur cours. L’état des lettres en France a constamment porté et porte encore la trace de cette; séparation. Elle a jmissammentintlué sur les mœurs des classes éclairées , en les accoutumant à un exei’cice d’esl»rit et à des jeux d’imagination sans rappoi't avec les faits extérieurs. Il en est résulté sur plusieurs points une habitude de faux et de factice qui n’a jias borné son influence aux productions littéi’aires; les affections naturelles ont été détournées de leur véritable voie; on a soumis les sentiments et les relalions de la vie à mii' sorte de règle |)oéti(pi(' (pii substituait l’édégance à la

SUU Ali.VlLAlU) ET lIÉLOiSE.

roctitiulc , et devenait beaucoup i)lus favorable a la délicatesse des passions qu’à l’observation des devoirs.

1 /amour , tel (lue nous l’avons vu professer dans le dix-buitièine siècle, est le produit de cette morale toute littéraire. 11 est assez singulier de le rencontrer sous les mômes traits au commencement du douzième ; la vie d’Abailard nous offre un des exemples les plus remar- (juables de ce genre d’exaltation romanesque ([ui a caractérisé nos temps moderues.

Abailard était arrivé , selon cjuelqnes-uns , à trente-huit ans, mais plus probablement à trente-quatre ou trentecincj , sans ([ue les faiblesses de 1 amour fussent venues se mêler à la sévérité de ses occupations. L’agitation de sa fortune, et cette avide imi)atience de renommée ([ue ses premiers succès devaient plutôt exciter ([ue satisfaire, avaient juscju’alors absorbe 1 ardeur de son âge et de son imagination. L’élévation de ses penchants lui insinrait, ainsi (lu’il nous l’apprend lui-même, une grande aversion pour les commerces honteux et les plaisirs faciles, en môme temps (jne ses travaux lui interdisaient ceux qu’il aurait fallu poursuivre avec i)lus de temps et de soin dans « la société des nobles femmes. » 11 n’avait donc jamais songé à chercher les succès (jue lui pouvaient promettre sa figure, les agréments de son esprit, le talent de la i)oésie qu’il joignait, dit-on, au mérite i)hilosophique, une belle voix pour accompagner ses v(îrs et une grâce infinie a les chanter. Lame passionnée d’Héloïse se i)laisait encore, après de longues douleurs , a retracer le tableau des agréments qui avaient charmé sa jeunesse. D’autres témoignages encore (lue le sien nous ont appris (jue les femmes du temps d Abailard avaient senti l’importance de son mérite et y avaient été sensibles. Lors(|ue l’éminence de sa situation eut

i;ssAi iiisroiuou:

-■illii'o sur lui los rej’ardsdu public, elles se i)assiouiiereid pour un lionnne célèbre en qui elles troimiient un lionnne aimable. 11 se nous dit-il , maître de choisir entre elles sans crainte d’éprouver un refus; mais il n’en ebereba qu’une seule, etpouraimer,ilattendait Héloïse.

Héloïse était la nièce d’im chanoine de Paris nommé Fulbert; quelques-uns disent sa 1111e naturelle. D’autres la donnent pour fille naturelle d’nn prèlre nommé Ycon ; d antres pour alliée des Montmorency : peu importe. A peine âgée de dix-huit ans, elle possédait, autant (ju’on en peu t juger par tes expressions de son amant , ce ([n’il l<int d agrément ])onr donner de la grâce au mérite il unelemme, et, malgré sa jeunesse, ce mérite était 'leja célébré. Ce que nous connaissons d’Héloïse ne peut laiss(>i' d'incertitude sur l’étendue de son esprit, l’élé- \ation de son càme, la force de son caractère, la chaleur 'le ^on imagination, son talent d’écrire, son goût pour la science telle ((u’on la connaissait alors. Élevée chez h's religieuses d’Argentenil, elle y avait appris les langues savantes, dont la connaissance était alors recomniandée aux couvents de filles, comme nécessaire à l’intelligence des prières de l’Église et des livres saints ; les poètes et les pbilosoi)hcs anciens lui étaient aussi fainiliers. Sa passion pour les lettres avait rendu son cœur sensible à une grande gloire littéraire et préparait <l a\ance le succès d’Abailard. Animé par l’amonr et I espéiance, il voulut plaire enfin et y parvint sans peine.

I n connneice de lettres dont la science fut peut-être le pietcxte, mais non pas le sujet, |)ermit les aveux (jue n’aurait osé prononcé la bonebe ; et , toujours plus amonteux, Abailard chercha les moyens d’amener les nccasioiis |ilus frévpienles ef les relations plus familières sur les(ptel les il londail l’espoir de son (rionqihe.

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