‹ Abailard et HéloïseChapitre 50 sur 80 · ET LES AUTRES PRELATS QUI ONT CONDAMNÉ PIERRE ABAILARD · texte numérisé non relu

ET LES AUTRES PRELATS QUI ONT CONDAMNÉ PIERRE ABAILARD

Bernard;, tes écrits courent le monde : la renommée les publie en tous lieux. Et il ne faut pas s’étonner de son zèle à les propager : (juels qu’ils soient;, ne voyons-nous pas qu’ds sont approuvés par les grands personnages de l’époque? On s’étonne de trouver dans un homme étranger comme toi aux arts libéraux, cette intarissable faconde dont les débordements ont déjà inondé toute la surface de la terre. A cela d faut répondre par un argument tiré du ciel : c( Dieu est grand, ses œuvres sont merveilleuses ; et le doigt de l’Éternel est visible dans ce changement. » Mais je ne vois rien en ceci de bien surprenant. Ce qui serait en droit de nous surprendre, c’est que la parole, au contraire, fid tarie chez toi, quand nous savons que ta verve eid'antiue se déployait déjà en chansonnettes bonff’onnes et

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(Ml rciraiiis (k* carrefours. El certes nous ne parlons point ici dans les incertitudes de l’opinion ; ton pays natal est garant de la vérité de notre discours. i\’est-il pas aussi resté gravé dans tes souvenirs, que dans tes luttes poéti- ((iiesavec tes frères, tn t’etforçais tonjonrs de les snrpass(M’ par la tinessi' et la subtilité de l’invention? C’était une grave injure, et un cruel déboire pour toi de rencontrer nn adversaire d’nn esprit aussi alerte et aussi sémillant (pie le lien. Je pourrais insérer dans cet écrit quelques-uns de ces écarts aimables, dont l’authenticité serait affirmée par des témoins dignes de foi; mais je craindrais de tacher mes pages par de pareilles gravelnres. D’ailleurs, ce qui est connu de tout le monde n’a pas besoin de témoignages.

Ce talent si bien cultivé de l’imagination et de la plaisanterie est nn instrument que tu appliques souvent aux choses divines, et les ignorants prennent pour de la profondeur et de la sublimité la creuse abondance de les paroles, et l’éloquence de tes futilités. Mais la raison prouve que les dogmes nécessaires peuvent se passer d’un vain appareil de mots. Souvent, en etfet, la vérité se produit d’une manière complète, mais sans grâce, tandis que l’erreur se pare des séductions de la parole. La simplicité du langage et l’éloquence, dit saint Augustin, sont semblables à un vase grossier et à un vase artistement façonné : l’erl'cnr et la vérité, à une liqueur vile et à une liqueur précieuse; mais l’une et l’autre liqueur peut l'tre pri-sentée dans l’un et l’antre vase. Ce que j’en dis n’est point pour t’accuser ou te rendre suspect : je veux constater seuk*ment que la vérité n’est pas toujours au fond de l’éloipKMice. Assez sur ce sujet, passons à antri' chose.

Depuis longtenqis la riMionmii'e aux ailes rapides a répandu dans l’nniviM's le jiarfnni de ta sainteté, proclame

Dlî 1,'ÉCÜI ATIiK lîÉUENGER.

i(‘s mérites, pompeusement prôné tes miracles. Nous vantions le bonheur des siècles modernes embellis de l’éclat d’un astre si brillant, et le monde prêt à s’écrouler dans la perdition nous paraissait raffermi par la puissance de ta vertu. Nos espérances soumettaient au commandement de ta voix la clémence du ciel, la température des saisons, la fertilité de la terre, la bénédiction des fruits. Ton front touchait les nuages; tes rameaux, selon le proverbe, surpassaient les montagnes par l’amplitude de leurs ombres. Tu as long-temps vécu si saintement, tu as introduit la réforme dans l’Église par des institutions si belles, qu’il nous semblait voir les démons rugir autour de ta ceinture; nous étions tout béatifiés de la gloire d’un si grand patronage.

Maintenant, ô douleur ! le voile est déchiré, et la couleuvre endormie a enfin réveillé ses aiguillons. Laissant de côté tous les autres, tu as pris Abailard pour le point de mire de ta flèche, pour vomir contre lui le venin de ton aigreur, pour te balayer de la terre des vivants, pour le placer au rang des morts. Tu convoques les évêques de toutes parts, et dans le concile de Soissons tu le déclares hérétique, tu le retranches du sein de l’Église sa mère comme un avorton. Tandis qu’il marche dans les voies de .lésus-Christ, tu t’élances comme un brigand du sein des ombres, et tu le dépouilles de sa robe sans couture. Tu invitais le peuple, dans tes prédications, à répandre pour lui ses prières devant Dieu; mais, au fond de ton aine, tu te disposais à le mettre au ban de l’univers chrétien. Qu’estce que le peuple avait à faire? Qu’est-ce que le peuple pouvait demander à Dieu dans sa prière, quand il ne savait même pas pour qui il fallait prier? C’est toi, 1 homme de Dieu, qui avais fait des miracles, fini siégeais avec Marie aux pieds du Sauveur, et (|ui conservais dans ton cnair

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toutes ses paroles; c’est toi qui aurais du brûler sous les regards du Très-Haut te pur encens de ta prière sacrée, pour que ton coupable Pierre revînt à résipiscence, pour (pie la grâce le rendit tel que le soupçon ne pût l’enta- (dier. Mais peut-être aimais-tu mieux lui voir un côté vulnérable, pour avoir occasion de le percer.

Enfin, après le dîner, on apporte le livre d’Aliailard. Un des assistants reçoit Tordre d’en donner lecture à voix haute et sonore. Animé d’une haine secrète contre Abailard, arrosé d’ailleurs du jus de la vigne, non de cette vigne céleste qui s’est rendu témoignage à elle-même par ces paroles : « Je suis la vigne véritable », mais de celte qui a couché le patriarche sur le sol, et découvert sa nudité, cet homme entame la lecture d’une voix plus élevée qu’on ne l’avait demandé. Quelques moments après, vous eussiez vu les prélats s’inquiéter sur leurs sièges, trépigner, rire, plaisanter, si bien qu’il semblait s’agir non pas des intérêts du Christ, mais plutôt d’une joyeuse fête à Bacchns. Cependant tes coupes se heurtent, les libations se succèdent, on fait Téloge des vins, les gosiers pontiticaux sont arrosés il grands flots. On pourrait renouveler lapiipiante plaisanterie d’Horace :

« Nul yrbre. ôVarus, ne sera planté avant la vigne sacrée; » car le bachiqtte délire célébré par le même poète ;

« Buvons, buvons, que nos pieds bondissent en liberté siale s(d ! »

recevait une commémoration active. Oh ! qu’il vatidrait mietix écouter le poète Callus, et le sage avertissement r(‘nfermé dans ces vers :

<1 J’approuve le vin, si Ton en boit inodérémenl, et il doit être approuvé. Si Ton en boit inunodérétneiU, je pense que le vin est un poison. ■>

DE l.’ÉCUEATUE KÉKENCER.

Mais le fond de la coupe recelait les intluences somnifères du Léthé. Déjà le vin avait enseveli le cœur des prélats. Alors, comme dit le satirique :

« Les pontifes repus cherchent à travers les fumées du vin ce que cette poésie du ciel leur raconte. »

Kidin, ({tiand la voix du lecteur leur apporte quelque Irait subtil et profond, nouveau pottr letirs oreilles, il seml)le que leurs cœttrs soient dépecés : ils grincent des dents ; ils mâchent de stridentes menaces contre Abailard, et mestirant avec leurs yettx de tatipes la doctrine du philosophe : Notts laisserions, disent-ils, vivre un pareil monstre ! Et branlant la tête, comme les Juifs : <( Ah ! ah ! disent-ils, voilà celui qui détniit le temple de Dieu. » Ainsi les paroles de lumière sont jugées par les aveugles, ainsi la sobriété est condamnée par l’ivresse, ainsi déblatèrent contre l’organe de la Trinité les coupes éloquentes. Ainsi disputent contre l’homnie simple de cœur les logiciens cornus. Les chiens dévorent le prophète, les perles sont broyées sous la dent des pourceaux. Le sel est outrageusement souillé de terre. Le canal de la loi est bouché et calfeutré, k Celui qui touche la poix, dit le Sage, sera souillé par la poix. » Nous pouvons changer la version, et dire : « Celui qui touche le vin sera souillé par le vin. » La sobriété épiscopale s’était abreuvée du pur sang de la vigne, sang vierge, et soigneusement préservé des atteintes d’une onde adultère, parce que, selon Martial,

« C’est un trop grand crime d’égorger le respectable Falerne, et Bacchus repousse ralliance des Naïades. »

Chacun des pères du concile avait philosophiquement rempli son tonneau, et le vin n’était pas sans vertn. Ses chaudes vapeurs avaient tellement embarrassé leurs cerveaux, que tous les yeux se fermaient sous le poids d’un

APOLOGETlyl E

soniiiieil léthargique. Le lecteur s’époumone; l’auditeur ronfle. L’un s’accoude pour dormir à l’aise ; un autre se renverse sur le dossier moelleux de son siège, et dot mollement ses paupières. Un troisième laisse tomber sa tète sur ses genoux, et dort tout de l)on. Et quand le lecteur, au milieu des riches moissons d’Abailard, se piquait à quelques épines, quand une apparence suspecte faisait cabrer sa foi ombrageuse, il élevait la voix, et criait aux sourdes oreilles des pontifes : Damnatis (condamnez-vous) ? Éveillés en sursaut par la dernière syllabe, quelques-uns, d’une voix épaissie par le sommeil, et la tête pendante : Damxamus (nous condamnons) ! disaient-ils. D’autres, dans le tumulte de cette condamnation, se soulevaient à moitié, et décapitant le mot, murmuraient à peine... Namus (nous nageons). Oui, vous nagez; mais vous nagez dans la tourmente de l’ivresse, vous faites naufrage dans le vin.

C’est ainsi que les soldats endormis rendent témoignage en disant : « Tandis que nous dormions , les apôtres sont venus, et ont enlevé le corps. »

Celui qui avait veillé le jour et la nuit dans la loi du Seigneur, est condamné par les prêtres de Bacchus. Le malade veut guérir le médecin. L’homme qui se noie désespère du salut de celui qui est en sûreté sur le rivage. Ainsi accuse l’innocence celui qui marche au gibet pour être pendu.

Que faisons-nous, ô mon âme? où allons-nous? As-tu donc oublié les préceptes des rhéteurs? aveuglée par ta douleur, empêchée par tes sanglots, perds-tu te fd de ton discours? Penses-tu donc que le Fils de l’homme, venant parmi nous, trouvera la foi sur la h'rre ? Les renards ont une tanière, les oiseaux du ciel ont un nid; mais Abailard n’a point oii reposer sa tête. Ainsi les coupables siègent à la place du jug(>, et prononcent l’arrêt. L’oppresseur

DE l’ÉCOLATRE BERENGER.

occupe le siège de celui qui venge l’innocence. Cette condamnation est déshonorée à la fois et par les juges et par les accusateurs :

<c L’un, gonflé par la bonne chère, s’alourdit dans un sommeil passager; l’autre fait la moue, et déclame emphatiquement. Tel parle trop, tel ne dit rien ; l’un se promène, l’autre se tient coi. Ici des pleurs, plus loin des éclats de rire. Tous ont perdu la tête, et, de diverses manières, se montrent également fous. »

Les vices de la procédttre, l’ignorance des juges, et l’infamie de la sentence, tout est ici ; mais la lecture de l’Évangile nous console. « Les pontifes, est-il dit, et les pharisiens se sont réunis en concile, et ils ont dit : Que faire ? Cet homme dit des choses merveilleuses. Si nous le renvoyons ainsi, tout le monde croira en lui. » Un d’entre eux, nommé Bernard, abhé, présidait le concile. Le voilà qui se lève, et qui prophétise en disant : « Il est avantageux pour nous qu’un seul homme soit rejeté hors du peuple, et que la nation ne périsse pas entièrement. » Dès ce jour ils songèrent donc à le condamner, répétant cette parole de Salomon : « Tendons un piège à l’homme juste ; dérobonslui la grâce de ses lèvres. Trouvons le germe d’une accusation contre le juste. » Vous l’avez fait, vous ne l’avez que trop fait, et vous avez dégainé vos langues de vipère contre Abailard. Enfants perdus de l’Église, vous avez voulu perdre à votre tour, et vous vous êtes gorgés de vin, comme celui qui dévore le pauvre dans un lieu caché. Pendant ce temps-là Abailard priait : « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres iniques et de la langue trompeuse,» Par intervalles il méditait cette parole du Psalmiste : «Les veaux sont autour de moi qui m’assiègent ; les taureaux engraissés m’environnent. Ils ont ouvert sur moi leurs gueules menaçantes. » — Oui , voilà bien les taureaux engraissés, les taureaux au col épais et charnu, aux mus-

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des engorgés, et dont la graisse liquéfiée dégoutte avec la sueur .

Dans ce concile de vanité siégeait, contre rordonnnance contenue dans une parole du psaume, un évêque, de célèbre mémoire, qui ralliait l’assentiment général à l’autorité de sa parole. Tout ébranlé par l’orgie de la veille, il vient vomir, entre deux hoquets, le discours que voici :

« Mes frères, vous qui n’avez tous qu’une même religion, celle du Christ, c’est à vous de pourvoir au péril commun. Que votre foi ne se trouble point, que nulle taie n’obscurcisse l’œil simple de la colombe. Car la possession de toutes les autres vertus ne sert de rien quand la foi manque, suivant ce que dit l’Apôtre : « Quand je parlerais « toutes les langues dos hommes et celle même des anges, « si je n’ai point la foi, tout cela ne me sert de rien. »

Merveilleuse élégance ! sel attique! éloquence vraiment cicéronienne ! Assurément cette queue n’est point celle de notre âne ; cette fin ne répond pas à ce commencement. Aussi vit-on ses partisans même baisser la tête pour cacher leur rougeur. On veut, et avec raison, mettre cette ombre l’un grand nom dans la compagnie de ceux dont il a été dit : « Ils ont conçu le vent, ils ont tissé des toiles d’araignée. » Mais le susdit évêque ajoutant à ses prémisses ; « Abailard, dit-il, ne fait que troubler l’Église; il rêve sans cesse quelque nouveauté. » 0 tenq:)s ! ô mœurs ! voihà comme un aveugle juge du soleil, comme un manchot se mêle de peindre sur l’ivoire, comme un âne apprécie la ville, comme des évêques charnels jugent, comparent et discutent ! Ainsi s’élèvent contre lui les fils de sa mère ! Ainsi grognent les porcs immondes contre le juste qui garde un noble silence !

Dans cette position si pleine d’angoisses, c’est à l’exa-

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