‹ Abailard et HéloïseChapitre 51 sur 80 · LE CONCILE · texte numérisé non relu

LE CONCILE

UE L ECOLATRE BÉKEINGER.

nien de Rome qu’Abailard demande secours et protection. « Je suis fds de l’Église romaine, s’écrie-t-il ; je veux cpie ma cause soit jugée comme le serait celle de l’impie : j’en appelle à César. » Mais l’abbé Bernard , dans le bras duquel se confient tous ces évêques, ne répond pas comme le gouverneur romain qui tenait Paul en prison : Puisque tu as fait appel à César , tu iras devant César; il dit, lui : Tu as fait appel à César, mais tu n’iras pas devant César. Il se hâte d’annoncer au légat apostolique ce qui a été fait, et aussitôt des lettres de condamnation contre Abailard partent du Saint-Siège, et volent par toute l’Église de France. Elle est ainsi condamnée cette bouche, organe de la raison, trompette de la foi, séjour de la sainte Trinité. On condamne Abailard, ô douleur ! on le condamne lui absent, lui qu on n a pas entendu, lui qu’on n’a pas convaincu ! Que dire? Que ne pas dire? Tiens, Bernard,

« La guerre est inutile, nous demandons paix et merci, nous présentons à tes chaînes nos mains jointes. Tous les droits s’écroulent, In justice et les lois s’effacent, si tu le veux, si tu l’ordonnes, si tel est ton bon plaisir, toi, le maître souverain, l’arbitre de la pensée et de la parole. »

Juste ciel ! quel accusé eut jamais des juges assez aveugles pour ne pas peser et balancer entre eux les deux côtés de la question? pour ne pas chercher à voir de quel coté pencherait la balance? Ceux-ci vont les yeux fermés; ils tâtent la chose, et les voilà, comme de fins connaisseurs, qui tendent leur arc d’iniquité et lancent la flèche empoisonnée. Que les haines et la fureur, qu’une jalousie odieuse, qu’une implacable folie aient couvé dans leurs entrailles infernales la ruine d Abailard , et amoncelé l’orage contre lui, 1 œil de la censure apostolique devrait-il cesser jamais de faire sentinelle? Mais on s’écarte facilement de la justice quand on craint plus les hommes que Dieu dans le

AI'()LO(iET[(Jl K

jugement des causes ; et rien ne prouve mieux la vérité de cette parole du prophète : « Toute tète est languissante ; depuis les pieds juscpi’à la racine des cheveux, tout ce corps n’est c{ue plaie et pourriture. »

Mais il voulait corriger Ahailard, disent les partisans de l’abbé. Si tu avais réellement l'intention de le rappeler à la pureté de la foi, pourquoi donc alors, homme de bien, lui imprimer à la face du peuple le sceau éternel du blasphème ? Ensuite, était-ce dans la vue de le corriger que tu lui ôtais l’affection du peuple ? La conséquence à tirer de cette conduite, c’est que tu étais enllammé contre Abailard, non du zèle de la correction, mais du désir de ta propre vengeance. Le prophète a très-bien dit : « Le juste me reprendra avec amour; car, oi'i il n’y a point d’amour, il ne faut point voir la correction du juste, mais la barbarie d’un tyran brutal. »

Tout le fiel de son cœur se retrouve encore dans la lettre furibonde qu’il adresse au pape Innocent : « Celui-là, ditil, ne doit pas trouver de refuge près du Siège de saint Pierre, qui attaque la foi de saint Pierre. » Là, là, guerrier fougueux ! est-ce ainsi qu’un moine doit combattre? Croisen Salomon : « Ne pousse point la justicejusqu’à l’extrême, de peur que l’égarement de ton zèle ne te couvre de confusion. » Celui-là n’attaque pas la foi de saint Pierre, qui professe hautement la foi de saint Pierre. 11 doit donc trouver un refuge près du Siège de saint Pierre. Souffre qu’Abailard soit avec toi chrétien ; et, si tu veux, il sera avec toi catholique. Et si tu ne veux pas, il n’en sera pas moins catholique. Car Dieu est pour tous, et non pour un seul. Mais si tu maintiens ton accusation, nous allons examiner comment Abailard fait brèche à la foi de saint Pierre. 11 écrit à Héloïse, servante du Seigneur, profondément versée dans la connaissance des saintes Écritures, et

DE l’ÉCOLATRE BÉRENGER.

tout le reste de cette lettre , où il épanche son cœur , respire l’orthodoxie des lignes suivantes^ :

— Je n’étais pas fâché de reproduire textuellement cette partie de la lettre d’Abailard, pour démontrer aux pins incrédules de cpielle manière il attaque la foi de saint Pierre. Maintenant, rigide censeur, approche, et pèse la foi d’Abailard dans la sincérité de tes jugements. ïu as dit : Celui-là ne doit pas trouver de refuge près du Siège de saint Pierre, qui attaque la foi de saint Pierre.— Cette parole, en elle-même, serait une vérité haute et générale. Mais puisque tu l’appliques personnellement à Ahailard, je veux te convaincre que tu es en opposition avec la vérité. Ahailard n’attaque pas la foi, puisqu’il lui emprunte la règle de sa vie ; il ne renonce pas à l’héritage du Christ, puisqu’il arbore, en toute humilité, les glorieuses enseignes de son nom. 11 devait donc trouver un refuge auprès du Siège de saint Pierre, si les charmes de ton éloquence n’avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de l’Église romaine. Mais tandis que tu lui fermes les portes de la clémence, tes hideuses fureurs te trahissent, ta haine aveugle est reconnue.

Ici tu diras peut-être : Voilà de l’excès et de l’injustice dans les reproches. Je me suis senti dévoré du zèle de la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège menacer de sa lèpre le corps de l’Église. J’ai voulu arracher l’ivraie dans sa racine, pour arrêter les progrès de la sève empoisonnée. N’ai-je pas agi avec prudence et avec sagesse, en écrasant sous un Index accusateur le dogme de la révolte et de l’impiété? N’ai-je pas épargné à tous les conservateurs de la foi une longue et difficile recherche, ('U faisant couler à leurs yeux, dans un seul lit, toutes les

' Voyez plus loin le Fragmenl conservé par Bérenger.

APOLOGETIQUE

liérésies répandues dans les nombreux écrits d’Abailard ?

A cela je réponds : Je vous loue^ mon père, dans votre projet; mais je ne vous loue pas dans Texécution. Nous avons vu un Index qui n’est pas l’exact relevé des dogmes d’Abailard, et qui contient en outre les propositions du plus abominable délire, à savoir :

Que le Père est la toute-puissance, le Fils une certaine [missance, que le Saint-Esprit n’est point une puissance ;

Que l’Esprit saint, quoiqu’il procède du Père et du Fils, n’est point de la même substance ;

Que l’homme, sans le renouvellement de la grâce, peut faire le bien ;

Que Dieu ne peut faire plus qu’il ne fait, ni faire mieux qu’il ne fait, ni faire autrement qu’il ne fait ;

Que l’âme du Christ n’est pas descendue aux enfers.

Ces propositions sont contenues dans ton Index en compagnie de plusieurs autres, dont quelques-unes, je l’avoue, ont été avancées par Abailard, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits; mais les autres ne sont sorties ni de sa bouche ni de sa plume. La distinction des choses qu’il a dites de celles qu’il n’a pas dites, et l’esprit profondément catholique de chacune des choses qu’il a dites, seront l’objet d’un second traité, qui suivra de près cet ouvrage. Notre discussion des vrais principes du christianisme fera jaillir, nous l’espérons, l’ardente lumière de la vérité. Car ce sont là des accusations qu’il faut purger et réfuter, et qui réclament à elles senles tout un volume : ma tâche aujourd’hui, celle que je dois remplir jusqu’au bout, sans la quitter, est de chercher pourquoi un homme (pi’on place déjà au rang des saints, et dont le nom fatigue toutes les bouches de la renommée, après avoir consigné lui-même dans ses écrits des opinions qu’il faut ensevelir dans un silence éternel, a lancé contre Abailard la formi-

DE L ’ÉCOLATKE BÉRENGER,

dable accusation d’hérésie. De temps immémorial il est universellement reconnu^ et la tradition est invariable sur ce point;, qu’un homme ne peut en condamner un autre pour un délit semblable à celui qu’il a commis lui-même. C est là pourtant ce que tu as fait^ Bernard^ et ta conduite est a la fois pleine d’imprudence et d’impudence.

Abailard s’était trompé;, soit. Toi pourquoi t’es-tu trompé? Tu t’es trompé sciemment ou sans le savoir. Si tu t’es trompé sciemment;, tu es l’ennemi de l’Église, la chose est claire. Si tu t’es trompé sans le savoir, comment serais-tu le défenseur de l’Église, quand tes yeux ne savent point distinguer Terreur? Or, tu t’es trompé, cela est hors de doute, en affirmant que les âmes tiraient leur origine du ciel. Comme il est utile et facile tout à la fois de connaître comment cette opinion se trouve échafaudée dans ton livre, je veux la prendre au point de départ, et la mettre toute entière sous les yeux des lecteurs intelligents.

11 y a un livre, en langue hébraïque Sir Hasirim, et que nous appelons Cantique des cantiques, dont la lettre, pour tes esprits attentifs, exhale un sens mystérieux et divin. Bernard s’érige en commentateur de ce livre, et pour dégager des ronces du langage les fruits savoureux de (’-ette exquise pensée, il emploie le style médiocre et tempéré. Mais je vous demande un peu pourquoi Bernard, après les labeurs de tant d’illustres hommes qui ont appliqué leur génie à l’interprétation de cet ouvrage, essaie d’ajouter son grain de sable à cet édifice de grandeur et de majesté? Car, s’il est vrai que nos pères ont suffisamment et pleinement éclairé toutes les ombres de ce tableau, j’admire de quel front hardi tu abordes un sujet si victorieusement traité, et quelle main téméraire tu étends vers lui. Si tu avais soulevé d’autres voiles, et reculé les horizons ; si dans ces régions divines tes yeux avaient entrevu

AI'OLOGEliyiE

(]ucl([ues lueurs iiicoiimies, à la l)ouiie heure ; et j’aj)plau- (lirais do toute mou âme à ton travail. Mais lorsque j interroge, de mes mains studieuses, et les eommentaires de tes devanciers, et les élucubrations de tes veilles, je trouve, dans cette comparaison, la preuve que tu n’as rien dit de nouveau, et même cjue tu t’appropries les pensées qui te sont étrangères, en les habillant de tes expressions. Tes éclaircissements semblent donc tout-à-fait supertbis. Et pour que personne ne se figure que je parle ici sans preuves, je citerai sur ce livre une pléiade de quatre commentateurs : le Grec Origène, xVmbroise de31ilan. Retins d’Autun, Rède d’Angleterre. Le premier, dit saint Jérôme, a surpasse tous les Pères dans ses autres ouvrages, mais dans le Cantique des cantiques il s’est surpassé lui-même. Le second, par une dissertation savante et riche en points de vue, a fait resplendir d’un nouvel éclat les amours de l’Epoux et de l’Épouse. Le troisième a rétabli une magnifique ordonnance dans la confusion de ce poème céleste. Le dernier en a expliqué les emblèmes et puissamment sondé les arcanes. Après ces nobles génies, ces grandes intelligences, Bernard, lui aussi, vient tracer son sillon, comme s’il lui était resté quelque chose à faire. Nous approuverions une semblable tentative de la ])art d’un si bel écrivain j mais ne s’avise-t-il point d’introduire la tragédie dans le commentaire ! A peine a-t-il fait quelques pas, voici qu’il met en scène la mort de son frère, et qu’il consume près de quatre; chapitres à suivre ses funérailles. Combien ce hors-d’œuvre est choquant et disparate, c’est ce qu’il me sera facile de démontrer en peu de mots.

Ce livre de Salomon, ce brillant épithalame conqiosé dans 1 atelier de l’Esprit saint, décrit, sous les amours allégoriques de l’Époux et de l’Épouse, la mystique union de Jésus-Christ et d(‘ l’Eglise. Cr , l’Iiyménét' aime à s’en-

DE l’ÉCOLATRE BÉREAGEU.

\ ironiier des images de la joie. Mais Bernard, vaincii par l’ennui de tant d’obscurités, ou négligeant le conseil de l’Apôtre, qui recommande de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, amène son mort à la noce, quoiqu’il soit écrit : « Le Seigneur n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. )) L’Éponx et l’Épouse sont donc réunis au banquet nuptial, et les jeunes compagnons de l’Époux et les jeunes compagnes de l’Éponse applaudissent tour-à-tour à leur

joie par des accents d’allégresse . Tout-à-coup gémit la

trompette lugubre. Le deuil envahit la salle du festin, le glas des morts succède aux voix joyeuses des harpes. Le masque tragique couvre le rire aimable de Thyménée. Maladroit, malencontreux musicien , qui viens jeter ta funèbre complainte au milieu de la fête royale ! A-t-on jamais rêvé rien de si monstrueux ? Nous rions à la vue de ces peintures où le buste d’un homme est continué par la croupe d’un âne. Considère les monuments que le génie de nos pères nous a laissés sur ce divin livre ; tous, comme tu le verras, se sont bien gardés d’associer, en pareille circonstance, la tristesse avec la joie. Comment Retins d’Autun fait-il débuter sa muse d’or?

« Le sujet est noble : il faut observer les convenances qu’il impose. Que les llùtes joyeuses animent la danse autour de TÉpoux et de l’Épouse. Nulle pensée de mort ne doit attrister l’esprit dans un moment où la gaîté des convives n’appelle que des chants d’hyménée. Mais pour remplir avec délicatesse toutes les exigences de la matière, mon esprit sans doute ne saurait suffire : j’ai besoin d’appeler à mon aide la grâce de celui qui dit dans son Évangile : « Vous ne pouvez rien faire sans moi. » Et certes, le verbe dont j’ai besoin ne me manquera pas, puisque je crois au \erbe qui est avec Dieu dès le commencement. » (à parole digne d’un docteur catholique ! ô fidèle cou-

APOLOGÉTigiE

fesseur de la grâce ! 11 nous montre bien la rectitude de son jugement, cet homme sage qui sépare avec tant de soin les signes de l’aflliction et ceux de la joie. Mais toi, tu brises le cadre que les Pères avaient respecté ; sous tes mains malheureuses le Cantique avorte en élégie, l’épithalame en hurlements funèbres, la courtine nuptiale dégénère en linceul. Si tu ignorais la doctrine ecclésiastique à ce sujet, tu pouvais consulter les règles de la sagesse païenne. Quand Zeuxis, le grand peintre, voulut représenter Hélène, il ne lui fit point des bras de singe, ni un ventre de chimère, ni une queue de poisson ; mais il choisit pour la peindre les plus heureuses proportions du corps humain, et le tableau qu’il offrit aux regards des Crotoniates réalisait l’idéal des formes les plus harmonieuses. Affranchie de méfhode, foufe peinture serait inconvenante et ridicule. Écoute les premiers vers de l’Art poétique :

« A une lête Iiumaine si un peintre s’avisait dejoindre un col de cheval, en y ajoutant les plumes de divers oiseaux, et de produire un burlesque assemblage dans lequel on verrait un corps surmonté d une belle tête de femme se terminer honteusement par une horrible queue de poisson : à ce spectacle, amis, pourriez-vous jamais vous empêcher de rire? »

L’art te permet de commencer tel ouvrage que tu voudras, mais non pas de finir cotmne il te plaira ce qtie tti auras une fois commencé. C’est ce qui fait dire pltis bas au même auteur :

« Les peintres comme les poètes ont toujours eu le privilège de pouvoir tout oser; mais cette liberté qu’on leur accorde a^ pourtant ses bornes : il ne faut pas qu’ils accoui)lent les animaux doux avec les animaux féroces, qu’ils fassent naître le serpent de l’oiseau, ni l’agneau du tigre. »

IjCs vaines idées de loti ottvrage sont comme les rêves d’un malade.

DE L’ÉCOLATKE BÉRENGER.

« De sorte que ni les pieds ni la tête ne conviennent à un

même corps . Par-ci, par-là, sont cousus quelques lambeaux

de pourpre dont la vive couleur doit jeter un peu d’éclat sur l’ensemble. »

Et pour fermer la bouche à tes partisans;, il est bon de te dire que

« Nous savons faire la différence d’une expression line et d’un mot grossier. Notre oreille et nos doigts sont exercés à reconnaître la juste mesure d’un vers. »

Il est inutile de continuer. Tout l’Art poétique conjuré se range en bataille pour te faire la guerre. D’honneur, les couches de ton génie sont prématurées; tu devrais, Horace te le dit encore à l’oreille, prolonger jusqu’à la neuvième année le temps de sa gestation. Au moins tu pourrais rendre à Tenclume tes œuvres mal forgées, et te préserver des fâcheuses influences de la lune. Que les douleurs, s’il est possible, ne te prennent pas si vite, et souviens-toi qu’il est écrit :

« Un mot lâché ne revient plus. »

Nous louons en vous, révérend père, la veine abondante du génie, mais nous blâmons l’ignorance de Tart. De là vient que les Anciens ont dit que le génie est mutilé s’il n’emprunte le secours de l’art. On reconnaît à Lucilius de la verve et du sel ; toutefois la critique déchire à belles dents son rhythme dur et inculte :

« Ennius compose des vers lourds et sans grâce. C’est un génie vigoureux, mais l’art lui manque. »

Voici un échantillon de sa poésie :

« Onines mortales sese, laudari exoptant. »

« Tous les mortels désirent la louange. >>

JMais puisqu’il est clair, même pour des aveugles, que tu as eu tort de mêler tes doléances aux chants d’hymen.

APOLÜGETIQLE

écoutons un peu tes mugissements tragiques. Entre autres choses, si je ne me trompe, la muse larmoyante de notre orateur fait ainsi l’inventaire de ses chagrins :

« Il n’est plus, le frère que j’aimais ! il s’en est allé de la vie! Que dis-je? il a laissé la mort pour la vie véritable. 11 n’est plus, mon frère hien-aimé, ce modèle de continence, ce miroir de pureté, cet anneau de religion ! Désormais qui m’animerait encore au travail? qui adoucirait maintenant ma douleur? » — Et un peu plus loin : « Le bœuf regrette le b(euf ; il sent qu’il est seul, et par de plaintifs mugissements il témoigne sa tendre affection. Le btt>uf regrette le bœuf, son compagnon accoutumé de labour. »

Le que dit Bernard a bonne façon et bruit agréablementj mais il pourchasse les récompenses de la renommée avec des sueurs qui ne sont pas les siennes. Ces paroles appartiennent dans toutes leurs syllabes à Ambroise : elles sont tirées de l’élégie qu’il a composée sur la mort de son ami Satyrus, en style coquet, délicat, trois fois poli. Funeste emprunt pour Bernard ! L’explosion de sa douleur est trop passionnée, trop poignante, trop vive : le lecteur est de suite convaincu qu’il verse, non pas de vraies larmes, qui viennent du cœur, mais des mots qui expriment une douleur véritable. Il y a cependant des faibles d’esprit qui se laissent circonvenir aux enlacements de sa langue charmeresse, des gens amoureux du corps des paroles, mais indifférents pour l’àme du discours, la pensée : et ceux-là disent que la voix de ses lamentations porte une telle empreinte de grandeur, que toute l’éloquence moderne amène pavillon devant lui.

O mauvais juges de l’éloqueucc, que le vent de la voix balaie comme la poussière de la surface du sol! Y a-t-il une pensée dans tout ce fatras? Des Imursoullures, du papillotage, rien de nerveux, rien devrai, lise noie dans le

DE l’ÉCOLATRE BÉRENGER.

flot de sa parole, et « la mort » tourne perpétuellement dans le cercle d’un ridicule syllogisme. Aussi le poète a-t-il dit :

(I On se moque d’un musicien qui fait toujours vibrer la même corde. »

Les mots étouffent sous leurs gazons luxuriants tous les germes de la pensée. Peut-être aussi, en multipliant ses redites, voulait-il singer Ulysse; car, dit la fable en parlant d’Ulysse,

« Il aimait à se répéter. »

Mais les morts ne se relèvent point au son de pareils instruments; les morts ne sont point ranimés par les prestiges de l’élocptence. Quelqu’un a dit, et avec sagesse:

O Au lieu des psaumes gémissants, pourquoi ce vain étalage de vers pompeux? Trois Miserere lui seraient plus utiles. »

S’il ne voulait point bercer sa douleur au branle des harmonieux discours, ni verser sur elle le baume de poésie, pourquoi du moins ne la mettait-il pas à l’aise dans un livre séparé? D’autres l’avaient fait avant lui, dont l’exemple était beati à suivre. Socrate déplore le trépas de son Alcibiade avec une abondance pleine de vigueur philosophique. Platon, qui avait composé pour Alexis des chansonnettes amoureuses, illustre par un éloge mémorable la tombe de son jeune favori. Nommerai-je Pythagore, Démétrins, Carnéade, Posidonius, et tant d’autres dont la Grèce est justement hère, qui tous, selon le témoignage de .lérô'me, en divers siècles et par divers écrits, se sont efforcés d’adoucir les chagrins de diverses personnes? Nous ne pouvons oublier non plus le mot toujours admiré d’Anaxagoras, au moment où il apprit la mort de son fils ; dévorant ses larmes : .le savais, dit-il, que j’avais engendré un mortel. Et si nous voulons abandonner les étran-

APOLOGIiTlQl K

gers pour ceux cpü nous appartiennent, Cicéron, le père de réloquence romaine, composa un livre de consolation sur la mort de sa tille, et y sema les exemples sublimes des grands hommes comme autant de lumières sidérales. Jérôme cherche un remède à la douleur cpi’il avait ressentie de la mort de Népotien, dans les accents de la consolation la plus persuasive. Ambroise, dont j’ai dé jà parlé, consacre deux volumes à déplorer la mort de son cher Satyrus en style plein de charme. Ces esprits d’élite t’avaient tracé la règle à lacjuelle tu devais conformer l’expression de ton deuil, si tu avais voulu te souvenir du proverbe :

« Taille ta barbe à la manière de ton voisin. »

Mais nous avons déjà trop accordé d’attention à tes idées noires; jetons un coup d’œil sur ce fameux chapitre du même ouvrage oit tu nous contes que les âmes tirent leur origine du ciel.

Voici ce que tu as dit : « L’Apôtre a raison : notre berceau est dans les cieux. »

Analytiquement dégustées par le palais d’un esprit chrétien, ces paroles ont une saveur d’hérésie. En effet, si tu places dans les cieux l’origine de l’âme, parce qu’elle doit être heureuse un jour dans les cieux, par la même raison, c’est aussi dans les cieux que tu placeras l’origine du corps, parce qu’il doit être heureux un jour dans les cieux. Mais les termes dont tu te sers ne se prêtent point à cette interprétation. Ou, si tu assignes à l’âme une origine céleste, comme ayant commencé, c’est-à-dire comme ayant été créée dans le ciel, — et tel est le sens qui résulte de tes paroles, — tu tombes dans l’erreur d’Origène , qui , dans son livre « des Principes, » suivant le dogme de Pythagore et de Platon, dit qu’il est dans le ciel un endroit oii naissent les âmes.

DE L ECOLATRE BÉRENGER. 287

Puisque nous eu sommes à parler de Tame, il n’est peutêtre pas hors de propos de rappeler combien de divers systèmes se sont élevés sur l’origine des âmes.

Les philosophes, et à leur tête Platon et Pythagore, dont tu acceptes les idées en grande partie , disent qu’au commeucemeut des temps les âmes étaient faites et enfermées dans les trésors de Dieu j que de là, pour expier des crimes commis dans une vie antérieure, elles sont tombées dans cette prison du corps, mais qu’elles doivent un jour, si elles le gouvernent bien, remonter à leur premier état de gloire, par la vertu de leurs mérites.

Les hérétiques prétendirent que l’âme est une partie de la substance divine, mettant cette fable sous la protection du texte de la Genèse : « Et Dieu souffla sur la face d’Adam un esprit ou souffle de vie. » Saint Augustin les pulvérise en quelques mots : « L’esprit qui anime l’homme est appelé souffle. Il a été fait par Dieu, non pas de Dieu ; car le souffle de l’homme u’est pas une partie de l’homme,' et l’homme ne le fait pas de lui-même, mais de l’air qu’il reçoit eu respirant et qu’il rend ensuite. »

D’autres, enveloppés dans les ténèbres de la plus crasse ignorance, poussaient la folie jusqu’à dire que les âmes naissent par voie de provignement. Les réfuler, c’est en quelque sorte donner de la consistance à leurs inepties. Ces trois opinions ont occupé le monde. Mais, avec son tranchant, le glaive de la vérité et de l’orthodoxie a vengé la raison de ces billevesées; et c’est un article de foi chez les saints Pères, que chaque jour les corps nouvellement créés reçoivent des âmes nouvellement créées, selon cette parole de l’Évangile ; « L’œuvre de mon Père est incessante, et la mienne aussi. » Il est doue évident , Bernard, que tu perds le sillage de la doctrine du salut, que tu es en dérive , et , que tu échoues contre les récifs des

Al'OI.OGETlyi K

philosoplies. 0 misère ! Tu veux reliausser la noblesse de Tâme, et ton éloquence , dans son eliemin de Heurs, s’amuse à la doter d’une origine astrale. Quel cadeau ! — Si pareille absurdité s’était rencontrée dans les écrits d’Abailard, tu n’aurais pas manqué de l’ajouter au nombre de ces monstrueux chefs d’bérésie que tu as enfantés.

Examinons maintenant les autres productions de ton génie.

Un Homain se rengorge, et du haut de son goitre te demande ce qu’il faut aimer, et dans quelle mesure il faut l’aimer. Tu lui réponds : « Autrefois, Aimeric, vous me demandiez des prières, vous ne m’adressiez pas de questions. » Et quelques lignes après : « Vous demandez ce qu’il faut aimer ; je vous réponds en un mot : Dieu. »

Un Romain, un grossier cbamcan, tout bossu d’arguments gaulois, saute par-dessus les Alpes pour s’enquérir de ce qu’il faut aimer, comme s’il n’avait auprès de lui personne qui puisse enseigner son ignorance. Notre philosophe lui recommande d’aimer, non pas la vertu, ('omme Cbrysippe; ni le plaisir, comme Aristippe; mais Dieu, comme un chrétien. Ingénieuse réponse, n’est-ce pas, et bien digne d’un savant homme ! Mais la plus misérable femmelette, le dernier des idiots sait cela. Ees vieilles fdandières font de cette philosophie transcendante en tissant leurs chausses. Et c’est ainsi queDagan nous amuse de ses truismes du haut de son tréteau, .le citerai pour exemple quelques-unes de ces malices :

(( .le suis, dit-il, fds de ma mère. »

« On fait le pain avec de la pâte. »

K Ma tète est plus grosse que mon poing. »

0 Quand il est midi, c’est le jour. »

Qui pourrait garder son sérieux à l’énonciation de ces vérités ridicules ? Concurremment, quand Bernard a dit

DE l.’ÉCOLATRE «ÉHEAGER.

(jii’il fallait aimer DioU;, il a articulé une chose très-vraie, une vérité digne de tout notre respect ; mais en ouvrant sa bouche pour dire une telle chose, il a ouvert la bouche pour rien; car personne ne doute de cela. Le Romain espérait entendre quelque chose d’extraordinaire, une révélation..., et notre archimandrite accouche d’une réponse que le premier rustaud pouvait faire comme lui. Toutefois, en déclarant que c’est Dieu qu’il faut aimer, il pousse sourdement la botte au Romain, qui, })rès du pape et du sacré collège, n’avait pas appris l’amour de Dieu, mais de l’or.

Vient ensuite la mesure de cet amour : « La mesure d’aimer Dieu, dit-il, c’est de l’aimer sans mesure. »

Tout-à-1 'heure tu faisais sucer à Aimeric le lait de l’enfance en lui découvrant qu’il faut aimer Dieu. Mais le voici transporté subitement dans une sphère pins élevée, quand tu lui dis que « la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure ». Un homme qui avait demandé ce qu’il faut aimer, chose sur laquelle le plus chétif chrétien ne peut hésiter un moment, comment cet homme pourra t-il comprendre une telle subtilité, que la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure? 11 semble que tu promets une chose impossible. Comme il est de fait immuable et constant que la majesté divine est telle, que tout notre amour ne saurait jamais répondre dignement à sa grandeur, comment aimerons-nous sans mesure celui que nous ne pouvons pas seulement aimer dans la mesure suffisante? Comment, dis-je, notre amour dépassera- t-il la mesure, quand il est condamné à rester éternellement en deçà de la mesure? Ou, si tu entends par « aimer sans mesure », aimer sans pouvoir jamais atteindre la mesure convenable, c’est une rêverie absurde et ridicule. Ainsi, pendant que ta rhétorique s’évertue, le questionneur marche à tâtons dans les ténèbres : en deux mots tu lui fais présent d’une

.\I'<)I.<)(iETiyLE

pauvreté et d’une impossibilité, quand tu lui enseignes qu’il faut aimer Dieu sans mesure.

« Combien j’aime mieux celui qui parle d’une manière naturelle, »

c’est-à-dire Jésus-Christ, qui, par son Évangile, nous enseigne comment il faut aimer Dieu : « Vous aimerez, dit-il, le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit et de toutes vos forces. » Ici nul fard d’éloquence, mais seulement la vérité pure, produite dans son expression simple et parfaite. Que le Romaiti prête ici l’oreille; que ce chameau dépose sa bosse d’orgueil; car Jésus n’ordonne ici rien d’impossible. Jésus, dis-je, n’a pas enveloppé la lumière de la pensée dans l’obscurité de la formule, comme Bernard, qui s’ingénie à gâter la majesté d’un sujet digne de toute notre vénération par le voile inconvenant de ses paroles. L’homme sage, dit Horace,

« Ne cherche point à produire <le la fumée avec la tlamme, mais à faire jaillir la (lamme du sein de la fumée. »

Bernard observe mal ce précepte. Ce que Jésus a dit de la façon la plus claire et la plus transparente, lui le dérobe à notre intelligence par les nuages de son discours. Les jeux de mots de ce genre ne sont ]»as rares dans tes écrits, Bernard ; ils eu contiennent une assez bonne et confortable dose. Tout homme à qui la scienct' a donné des yenx pourrait leur faire le procès, et je pourrais bien, moi, en dresser la liste. Mais la kyrielle, en vérité, serait trop longue : le lecteur le plus dévoué n’y tiendrait pas.

Chaque fois que tu ouvre,s la bouche, il en tombe des poutres : pourquoi veux-tu donc à toute force changer en poutres les pailles d’Abailard? Ce n’est pas l’atfaire d’un homme miséricordieux d’augmenter la faute, mais de l’atténuer. Aussi le Psalmiste, lorsqu’il s’écrie : « Je chante-

DE l'ÉCOEATRE RÉREINGER. 291

rai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice «, place avec raison la miséricorde avant la justice, comme s^il disait : Grand Dieu ! je sais que tu es miséricordieux et juste; mais dans l’un est mon salut, dans l’antre ma damnation , c est donc ta miséricorde que je veux chanter la première. Il est écrit dans le prophète Isaïe : « Ils convertiront les épées en socs de cliarrue. » En eftét, les épées doivent être converties en socs, et non les socs en épées; car les méchants doivent être attirés au hienfait de la tranquillité par la douceur de la correction, et les bons ne doivent pas être poussés à la discorde par l’âpreté de l’attaque.

Adouci par de semblables exemples, tu aurais dù, si Abailard était blessé par les chutes de l’erreur, le placer sur ton cheval, et le ramener ainsi au bercail de la foi universelle. Plusieurs catholiques ont dit des choses répréhensibles, et cependant n’ont pas été pour cela notés d’hérésie. Ildaire, ce fléau de l’erreur, cet athlète de l’Eglise, a émis deux opinions que la réserve de l’Eglise; n’admet pas. Premièrement, il affirme que le Christ n’a ressenti aucune douleur dans sa passion. A l’encontre dé cette opinion, Claudien, prêtre de Lyon, homme très- ( hiétien, aussi subtil raisonneur qu’élégant écrivain, s’exprime en ces termes : « Si le Christ n’a ressenti aécune douleur dans sa passion, il n’y a point eu réellement de passion, et s il n y a point eu réellement de passion h

. . » Secondement,

il dit que rien de ce qui est incorporel n’a été créé. « Ainsi donc, reprend Claudien, l’âme, puisqu’elle est incorporelle, n’a pas été créée. Et si elle n’a pas été créée, elle n’est pas une créature de Dieu. Malgré cela, dit le même

1 II y a ici une lacune dans le texte.

AI>OI.O(;ETiyi E

('Jaïulien, la science du docteiii' en défaut ida pas fait condamner dans Hilaire les mérites du confesseur de la foi, et rÉglise, indulgente pour un de ses enfants de bonne volonté, lui a pardonné l’écart imprudent de sa discussion.» — Sans doute si Ahailard eut parlé comme Hilaire, ton rigorisme fanatique l’aurait jugé digne d’être lapidé.

Saint Jéi'ôme dans son livre contre Jovinien parle aussi du mariage. Principalement dans ce passage où il cite l’opinion de l’Apôtre formulée en ces termes : « C’est un bien de ne pas toucher une femme; » Jérôme ajoute : « Si c’est un bien de ne pas toucher une femme, c’est donc un mal de la toucher : car nulle chose n’est contraire an bien, si ce n’est le mal. » Quiconque se flatte de savoir discuter une question, sentira la frivolité de cet argument. Car, semblablement, c’est un bien de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin; mais il ne s’ensuit pas rigoureusement que ce soit un mal de manger de la viande et de boire du vin. Et ceux qui en ont absolument condamné l’usage ont été mis au nombre des hérétiques. Mais accordons un moment que ce soit un mal, selon saint Jérôme, de toucher une femme. Les conséquences logiques de cette proposition en démontrent l’absurdité. En eflet, si c’est un mal de toucher une femme, c’est nécessairement un mal de cohabiter avec elle : car il ne peut se faire que la cohabitation soit chose bonne, si le simple contact est chose mauvaise. Et si c’est un mal de cohabiter avec une femme, quiconque cohabite avec une femme fait un mal. Donc les maris légitimes sont coupables en faisant usage de la cohabitation conjugale; car ils touchent aussi leur femme en cohahitant avec elle. En conséquence, pour ne point pécher, les maris devront se séparer absolument de leurs épouses; ou, si la cohabitation est indispensable, qu’ils s’arrangent du moins de manière à cohabiter avec

DE l.'ECOLATKE DÉKENÜEIt. 29o

leur feinme sans la toucher. Mais c’est une chose impossible. La conséquence nécessaire est donc la perte du bien conjugal^ dans lequel la prévoyance divine a préparé un soulagement aux humaines faiblesses. Car^ si le mariage n’excuse point la cohabitation^ tous les maris n’ont plus qu à fuir dans le désert, et à faire pénitence, pour avoir cohabité avec leurs femmes.

Dans un autre endroit du même livre, Jérome parle du mariage d’une manière beaucoup plus intraitable, à propos de ce passage de saint Paul : « Il vaut mieux se marier que brûler. » Mais si le mariage est un bien, pourquoi le comparer à un mal ? Car personne ne peut raisonnablement comparer un mal à un bien. Brûler est certainement un mal, et c’est en comparaison de ce mal que se marier est un bien. Or, ce qui n’est un bien que relativement à un mal, n’est point essentiellement un bien. De ces paroles de Jérôme, nous pouvons évidemment conclure que le mariage n est pas absolument une bonne chose. Adieu donc le bien conjugal. Car le bien conjugal, selon Jérôme, ne serait pas un bien, si ce n’est parce que brûler est encore un mal plus grand. Plusieurs fidèles, et de ce nombre Pamacbius le sénateur, furent scandalisés par une doctrine si austère et si farouche, et attestèrent l’impression douloureuse qu’ils en avaient reçue, en écrivant dans ce sens a Jérôme lui-même. — Si Abailard avait aussi cruellement déclamé contre le mariage, sans doute Bernard aurait armé pour sa mort l’innombrable bataillon des maris.

Augustin, ennemi de ses propres erreurs, compose exprès pour les redresser le livre des Rétractations. Lactance, qui, d’après le témoignage d’Augustin lui-même, est sorti d’Égypte avec sa charge d’or, quoiqu’il foudroie les Gentils en défendant le Christ, rêve ensuite des propositions qui ne s’accordent point avec les dogmes et le

294 Al'OLOMîTiyi K

canon de l’Église. Il serait trop long de passer ici en revue le recueil de tous les anciens traités qui ii’ont pas été si bien épurés au creuset de l’ortliodoxie^ qu’on ne puisse y découvrir plusieurs choses dignes de la verge de correction. L’apôtre Jacques dit avec vérité : « Nous faisons tous beaucoup de fautes ; et si quelqu’un ne fait point de faute en parlant, c’est un honnne parfait. »

Si Abailard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutôt que les tenailles brûlantes de la colère. Il était juste de te rappeler ce que le prophète Hahacuc dit au Seigneur ; « Au jour de la colère, souvenez-vous. Seigneur, de la miséricorde. » Vois quel immense abîme entre la colère de Dieu et la colère de l’homme. (Jiiand l’homme se met en colère, le souvenir de la clémence s’exile de son cœur. Mais f[uand Dieu se met en colère, il se souvient de la miséricorde, à cause de la grandeur de la lion té qui lui est propre. Le souvenir de sa miséricorde ne va jamais sans un certain oubli de nos fautes, parce qu’il n’entre point de trouble dans sa colère.

Il est le Dieu souverain, qui règle les grandes choses sans négliger le soin des plus petites. Voilà le divin modèle que tu devais te proposer, la trace que tu devais suivre avec un noble enthousiasme, afin que le charbon enlevé de l’autel par les mains de l’ange te servit à purifier le vice des lèvres d’Abailard. Tu n’avais pas le droit non plus d’oublier que lu es un homme, que la pente glissante du péché pourrait entraîner dans les profondeurs du châtiment, et que le grand médecin pourrait relever par sa grâce jusqu’au pardon.

La moitié de la carrière est parcourue : la longueur de ce traité m’invite au silence, et ma voix fatiguée a besoin de rei)os. Dour faire trêve à renmii du lecteur, nous ter-

DE l’ÉCOEATRE RÉRENGER.

luilieroiis ici cetle première partie : dans la seconde, nous aborderons avec un esprit plus dispos la discussion que nous avons promise.

I KTTH KliCONDE PARTIE n’ EXISTE PAS, ET BERENGER RENONÇA A l’ÉCRIRE, rOMMK ON LE VERRA DANS LA LETTRE SUIVANTE.

LKTTRB DE B B R EN G El!

ÉvèqUE DE POITIERS,

Page 1