‹ Abailard et HéloïseChapitre 52 sur 80 · A L’ÉVÊQUE DE MENDE · texte numérisé non relu

A L’ÉVÊQUE DE MENDE

En ce lieu barbare, mon corps est sain et sauf au milieu des brigands; mais chez vous,‘dans un lieu de religion, mon esprit est eu danger. Ainsi, à la face du monde entier, je vous présente le bâton de ma défense, afin que la dent des saints n’ose point mordre celui qui peut vivre encore sous l’éclair menaçant des poignards. Soyez donc l’Ulysse de ma cause, afin que Circé, quoique fille du Soleil, n’ose point, par ses imprécations magiques, métamorphoser mon droit; afin que l’astre de ma conscience ne puisse être obscurci par l’envie. Certes, je me croirais moins à plaindre si le gosier des loups s’abreuvait de mon sang, que de me voir déchiré en lambeaux par la dent des brebis. Corrigez donc, excellent pasteur, corrigez ces brebis qui sont les vôtres. Qu’elles ne bêlent plus contre moi : je ne suis pas le loup ravisseur, mais le chien qui veille au troupeau. Fort de votre bienveillance, je lancerai enfin ma parole, toutes voiles dehors, et au milieu de ces Scyllas aboyantes, la main ferme de la raison dirigera mon gouvernail.

LETTKE DE liERENGEK

Quelques religieux jettent sur mes épaules un t'ardeau de damnation : sur ma tète innocente j’aperçois (périlleux honneur!) l’effrayant diadème de l’enfer. Ils disent, ces chers frères, que ma langue est un mal inquiet, et que l’envie seule a vomi mon livre contre l’abbé de Clairvanx. Car, ils l’attestent, c’est un homme d’une sainteté si grande, que, déjà voisin du ciel, il plane an-dessus des opinions humaines. Faiseurs d’apothéoses, vous êtes du saint bercail, et je vois bien vos blanches toisons : vous ne voulez pas être des serpents, mais des colombes ; toutefois votre langue est infectée de folie. L’abbé n’est-il pas homme? N’est-il pas avec nous naviguant dans cette vaste mer, et forçant de bras comme nous, an milieu de reptiles sans nombre? Son navire vogue mieux, sa marche est pins prospère, mais les Ilots peuvent s’irriter. L’Anster n’a point juré de respecter sa mâture; Borée ne lui a pas fait sa soumission ; l’Enrns et le Notus n’ont point abdiqué leurs menaces, et peuvent lui réserver d’autres assauts; enfin, il n’a point arraché àÉole, roi des vents, une trêve d’hostilités. Quel vin peut séjourner dans la poix sans changer de saveur? Aussi l’apôtre saint Paul désirait-il que son vin fût séparé de son vase de poix, et versé dans le vase de gloire, lorsqu’il disait : a 31alheurenx homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » N’est-ce pas comme s’il disait : .le suis le vin de Dieu, et je suis dans la poix ; mais si je reste encore en compagnie avec elle, je crains de rapporter l’odeur de la poix à celui qui m’y a renfermé. L’abbé peut donc et monter en haut comme la llamme, et tomber en bas comme le limon. 11 n’a pas encore sa demeure tixe au firmament, ce n’est pas encore nu soleil ! Va pour une lune, si vous voulez. Que personni* au moins n’aille penser que c’est pour lui faire injure (pie j’ai pris la plume. A mon avis, il est le saint Martin de notre

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époque. Je parle à vos coeurs candides dans la simplicité de mou âme, et sans arrière-pensée. Je pense de l’abbé que c est une lampe qui brûle et qui brille t mais cependant elle est dans son vase de terre. Est-ce faire outrage à l’or, quand on lui donne des louanges, d’en dédaigner la scorie? \ous louez 1 abbé, je le loue davantage. — Pourquoi donc écrire si ami'rement contre un homme dont tu as si bonne opinion?— Ouvrez, ouvrez vos oreilles, afin qu’elles boivent la raison.

Il avait condamné Abailard, mon précepteur, la trompette de la foi, le champion de la loi divine, un homme cjui marchait d un pied royal dans les sentiers évangéliques. 11 avait, dis-je, condamné Ahailard sans l’entendre; il avait étouffe sa voix. J’étais à cette époque un jeune homme, mes jones impubères ne s’ombrageaient encore que d’un léger duvet, et le désir de figurer dans les tournois scholastiques m’échanfiait vivement la cervelle. Un combat véritable était une bonne fortune ; je me mis en tète de justifier Abailard et de confondre l’audace de l’abbé.

3Iais, disent mes adversaires, tn ne devais pas te mesnrer avec un si grand théologien ' tu es la bête condamnée a la plaine, et qui ne doit pas toucher à la montagne. — lout beau, frères! c’est à un homme que vous parlez; faut-il que je vous le rappelle? Où l’abbé adresse-t-il des prétentions? A la science? moi aussi. A la théologie? moi aussi. A la foi? moi aussi. A la sainteté? ici je me retire. Est-ce donc un crime que le fidèle se prenne au fidèle, le petit au grand, le laïque au religieux, pour le réfuter? J’ai mordu, je l’avoue; mais ce n’est point le béat contemplatif, c’est le philosophe ; ce n’est point le confesseur, mais 1 écrivain : j’ai attaqué, non pas l’intention, mais la langue; non pas le cœur, mais la plume; non les méditations de 1 homme, mais son révt“. Que les gens instruits lisent l’A-

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