‹ Abailard et HéloïseChapitre 10 sur 103 · XI.IX · texte numérisé non relu

XI.IX

rait de leurs maris et de leurs enfants. Partout son zèle inflexible, son infatigable persévérance allaient chercher des prosélytes; partout ses prédications portaient l’effroi dans les consciences, « le trouble dans les familles; les femmes, dit-on, cachaient leurs maris, le3 mères leurs fils. » Mais rien n’échappait à saint Bernard de ce qu’il avait résolu d’atteindre; et des colonies de reclus sortaient de Clairvaux, comme Clairvaux était sorti de Cîteaux, pour aller élever de tous côtés de nouvelles retrai les, fondées de même dans l’humilité, pour arriver bientôt à la puissance. Il semblait qu'une nouvelle ère religieuse se préparât pour le monde. L’ébranlement donné par Grégoire \ II, du haut de la chaire pontificale, |>énétrait partout dans la société, et s’y manifestait avec un redoublement d’énergie, sous la main d’un dominateur aussi puissant et plus sûr peut-être de son pouvoir, car ce pouvoir résidait en lui seul.

Grégoire VII avait voulu être à la fois le réformateur et le maître de la chrétienté : réformer et maîtriser étaient également le but de saint Bernard, et, en suivant cette double tendance , saint Bernard , de même que Grégoire , obéissait aux nécessités dé son temps autant qu’à celles de son caractère. Il est pour les dominations une éjKKjue de jeunesse où le ciel leur sourit , où les hommes leur applaudissent , empressés à se ranger sous un joug tutélaire, ardents à proclamer les droits d’un pouvoir appelé par les besoins de la société. Tout parait alors permis à la puissance , car tout ce qu’elle entreprend semblait depuis longtemps nécessaire. Presque fous ses actes se parent aux yeux des peuples d’une sorte de légitimité; et la pensée usur- [Nitriee qui préside au bien même opéré par un pouvoir sans contrôle ne se révèle que lorsque, devenu incapable

ESSAI IIISTOUlylE

de faire le bien, le pouvoir se croit encore le droit de régner. La force de Grégoire VII avait résidé dans l'harmonie de sa volonté avec le vœu et l'esprit de son temps. Lassés de servir de jouet à Ions les genres de licence, insultés dans leurs droits par la capricieuse tyrannie des hommes puissants et dans leur foi par les désordres des hommes d’église, les peuples réclamaient à grands cris une justice contre les insolences du pouvoir et l'impunité du scandale. Au nom de la seule justice qui puisse peser sur tous , Grégoire imposa ses lois à ceux qui ne reconnaissaient pas de règles, contraignit le clergé à la réforme, les souverains à l’oliéissance, et la société connut avec joie (pie ses oppresseurs avaient un maître. Elle n’en demandait pas alors davantage. Nul ne rechercha la source d’un pouvoir dont l’emploi était consacré par l’assentiment universel, et la plupart s’inclinèrent avec un respect religieux devant des violences révérées comme les foudres du ciel, parce quelles tombaient à la fois sur les vices et sur les puissants de la terre.

Mais Rome avait trop entrepris pour être en état de tout poursuiv re. Jetée bientôt dans les voies, les chances et les intérêts de la politique purement humaine, elle laissa languir l’œuvre de régénération qui avait honoré son despotisme, et ne retint guère, des travaux de Grégoire VIT, que ses essais d’envahissement. Cependant la réforme restait à accomplir. Commencée et réclamée, elle avançait , mais lentement , faute d’un guide. Saint Bernard naquit pour prendre ce grand rôle. Il continua l’entreprise de Grégoire VH , dans le même esprit , quoique avec une importante différence dans les moyens, résultat de la différence des situations. Dé|>ourvu de puissance temporelle, saint Bernard exerça un pouvoir moral plus

SI R ABAII ARI) ET IIELOISE.

pur et plus actif, mais dirigé vers ie môme but. Recruter partout des soldats à l'Église, multiplier les foyers de dévotion, sanctifier, instruire, agrandir le clergé, mettre entre ses mains le dépôt de la doctrine, exciter sa vigilance à le maintenir intact , placer les mœurs civiles sous la surveillance de la censure ecclésiastique, établir enfin en ce monde le règne du Seigneur sur le pouvoir de ses prêtres, telle fut la constante pensée de saint Bernard ; et son temps vit comme lui , dans le pouvoir tbéocratique qu’il s’efforcait de fonder, le légitime gouvernement de Dieu, le Seul auquel le genre humain se soumît par sou choix et pour son propre avantage. Ainsi le sentiment des droits de l’homme devenait l’une des bases du pouvoir absolu de l'Église.

On ne saurait donc douter que les premiers fauteurs et partisans de la réforme ne fussent du nombre de ces esprits hardis et impatients de perfectionnement, plus importunés des vieux abus qu’effrayés de semer de nouvelles chances dans l’avenir. Ils avaient à combattre tout ce qui trouve son profit ou son repos dans le sommeil de la société , les esprits grossiers qui ne savent rien concevoir au-delà de ce qu'ils voient, les esprits indolents qui se refusent à la peine de prévoir et de juger, l’inertie des habitudes, l’ancienne possession du pouvoir. On s’indigna plus d’une fois de voir troubler de paisibles simoniaques et inquiéter des marchés qui. faisaient la sûreté des fortunes particulières ; on allégua les xlroitsdes familles depuislongtempsenjouissanccdubien des pauvres; on demanda pourquoi tant de nouveautés et ce qui reviendrait au monde de ces études, de ces austérités imposées aux moines, au lieu d’une vie commode et joyeuse. Il fallut appeler toute l’activité de l’intelligence à l’aide du progrès commencé ; et toute la raison,

Page 1