‹ Abailard et HéloïseChapitre 18 sur 103 · I.XXII · texte numérisé non relu

I.XXII

F.SSAI HISTORlylF

humblement et de rectifier ses erreurs . ou de répondre, s'il le [te ut , aux raisons et aux preuves tirées des saints Pères qu'on lui op|tosera. Mais lui qui ne voulait [tas se repentir, et se sentait pourtant hors d’état de résister à l'esprit de sagesse qui parlait contre lui . en appelle, pour gagner du temps, au siège apostolique. Bernard, cet admirable défenseur de la foi catholique , lui dit alors qu’il doit être bien certain qu'on ne se portera à aucune rigueur contre sa personne, le conjure de répondre librement et en toute sécurité , lui demande seulement d’entendre et de sup|>ortcr avec patience tout ce qu’on aura à lui objecter, et lui répète qu’il ne sera frappé d'aucune sentence. Mais cela même, Abailard le refuse complètement. Aussi avoua-t-il dans la suite aux siens, comme eux-mêmes le disent, qu’à cette heure il sentit sa mémoire se troubler presque entièrement, sa raison s’obscurcir et son sens intérieur s’évanouir. Malgré cette obstination, le conseil renvoya cet homme libre, mais sévit contre son abominable erreur, et s'abstint de toucher à sa personne , mais condamna ses dogmes pervers. »

L’apologiste d’Abailard ne présente pas le concile de Sens sous des couleurs si graves et si douces. « Après le repas , dit Bérenger de Poitiers, on apporta le livre de Pierre, et l'on ordonna à l’un des assistants de le lire à haute voix. Celui-ci, plein de haine pour Pierre, et tout inondé du suc de la vigne, non pas du suc de celui qui dit : « C’est moi qui suis le vrai cep, » mais du suc de cette vigne qui étendit le patriarche nu dansson aire, se prit à lire [dus bruyamment qu’ou ne le lui avait demandé. Voilà que bientôt les pontifes sautent, frappent du pied, rient, plaisantent; en sorte qu’il était aisé de voir qu’ils rendaient hommage, non pas à Christ, mais

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à Bacchus. Et puis, ils se saluent le verre en main, vantent leurs rasades, célèbrent les vins, s’en arrosent le gosier.... Et lorsque quelque passage subtil , divin et inaccoutumé pour eux résonnait à leurs oreilles pontificales, aussitôt ils frémissaient dans leur cœur, ils grinçaient des dents contre Pierre, et j>ortant sur le philosophe leurs yeux de taupes: «Nous laisserions vivre «ce monstre-lù!» disaient-ils; et secouant la tète comme des Juifs : « Voilà celui qui détruit le temple de Pieu. » Ainsi des aveugles jugent des paroles de lumière... des ivrognes condamnent un homme sobre... des chiens déchirent un saint... des pourceaux rongent des perles... La chaleur du vin monta si bien au cerveau des prélats que la léthargie du sommeil se répandit sur leurs yeux. Pendant que le lecteur crie, l’auditeur ronfle. L’un s’appuie sur le coude pour fermer les yeux en liberté; l’autre s’étend mollement sur un coussin pour rejtoser ses paupières appesanties. Et lorsque le lecteur rencontrait dans les œuvres de Pierre quelque chose d'épineux, il criait aux sourdes oreilles des pontifes : « Damnatis? « (condamnez-vous?) » Et quelques-uns, s’éveillant à peine a la dernière syllabe, répondaient la tète branlante et d’une voix endormie : « Damnumus ( nous eon- « damnons); » et d’autres, éveillés en sursaut au bruit de ceux qui condamnaient ainsi , balbutiaient à leur tour en retranchant la première syllabe : « Namus (nous « nageons ). » Oui vraiment, vous nagez ; mais nager, pour vous , c’est exciter une tempête , c’est vous noyer.»

Étrange tableau ! étrange contradiction des deux tableaux ! Évidemment l’un et l’autre narrateur s’est livré à sa passion et à son patron avec un emportement et un aveuglement qui étonnent notre temps, temps d’impartialité indifférente on hypocrite, qui ne sait plus

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guère admirer ni s’indigner, el vent surtout couvrir d 'iui air de sagesse indé|M*ndante son mensonge on son apathie. Les délibérations du concile de Sens ne furent probablement ni bien dignes, ni bien équitables. I.n plupart des prélats du douzième siècle étaient fort peu réglés dans leurs mœurs et fort peu versés dans la science. Le nom d’Abailard ne leur imposait pas l*eaucoup de gravité, et son renom d’habileté dans la discussion leur inspirait une grande envie de l’abréger. Saint Bernard lui-même l’avait redoutée : au premier bruit de cette atfaire, il s’était montré réservé et presque timide, comme se souciant peu de se commettre contre un si rude champion. Mais dès qu’il eut senti la nécessité de la lutte, il l’aborda avec la plus habile fermeté, non point en entrant dans la lice d’égal à égal et |»our opposer argument à argument, mais en Père de l’Église, dépositaire île la doctrine sacrée, et qui somme le théologien prévenu d’erreur ou de désavouer, ou de justifier ses écrits, ou de se soumettre. C’est un grand spectacle que cette attitude simple, pratique, décidée, que prend dès le début cet homme qui avait d’abord éludé le conduit ; spectacle d’autant plus beau que ce n’est point au nom du (Hiu voir de fait, et en vertu de la force dont il dispose, que saint Bernard traite Abailard de la sorte ; sans doute il sait qu’au liesoin la force ne lui manquerait pas, que les grands de la terre, le roi Louis-le-Jeunc, le comte de Champagne, le comte de Nevers sont là, présents au concile, alliés dociles de l’Église et prêts à la soutenir contre ses ennemis : mais il ne s’en prévaut point; nulle allusion , nulle insinuation n’indique seulement qu’il y pense; la lutte est purement intellectuelle ; Bernard n’est, comme Abailard , qu’un moine qui parle au nom de la vérité. Il prend même soin de

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l’assurer son adversaire conli'e toute crainte que la force temporelle n’intervienne; bien loin de lui faire entrevoir la persécution, la prison, il lui déclare formellement que rien de pareil ne le menace; il ne veut que le triomphe de la saine doctrine, la soumission de l’esprit à l’esprit ; mais c’est la soumission qu’il réclame, non la dispute qu’il accepte ; et il réclame la soumission avec l’autorité d’un apôtre, laissant à Abailard la prétention de prouver son dire avec la subtilité d’un théologien.

Cette autorité eut son plein effet sur Abailard luimême. Au milieu de ce concile si peu imposant, lui qui en avait si fièrement demandé la convocation, il ne sut que chanceler, hésiter et en appeler à un autre pouvoir, à la cour de Home. Si un savant débat se fût engagé, il eût retrouvé sans doute cette fécondité, cet éclat, cette souplesse d’argumentation qui avaient fait sa renommée. Le philosophe était profond , le dialecticien éminent, l’orateur éloquent ; mais l’homme était faible, incertain dans sa volonté, plus arrogant qu’assuré dans sa science, an moins aussi vaniteux que convaincu . et son beau génie se troublait devant le sens droit et le caractère haut de son rival.

Du reste, la modération de saint Bernard n’était point mensongère. Aucune violence ne fut exercée contre Abailard, aucune atteinte portée é sa liberté. Après avoir été condamné par le concile, il quitta Sens, et se mit en route pour aller soutenir à Rome l’appel qu’il y avait porté.

Le temps n’était pas encore venu où l’Église crut devoir déclarer à la liberté d’esprit une guerre vraiment à mort, et détruire l’homme pour se défendre de lu pensée. Le génie et la science, nouveaux à cette époque,

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étaient encore honorés et respectés, i|ueli|iic suspect qu’en parût l’emploi. Saint Bernard surtout, qui, dans sa visite au Faraclet , avait été naguère si frappé de la supériorité d’Héloïse, portait à Altailard, même en le condamnant , une admiration mêlée d’intérêt. Abailard fit bientôt, de cette noble disposition de ses plus illustres adversaires, une éclatante épreuve. A peine arrivé à Lyon , il apprit que le pa|ie avait non-seulement confirmé le jugement du concile de Sens, mais condamné ses écrits au feu, excommunié l’auteur, et prescrit qu’il passât le reste de ses jours enfermé dans un monastère. Abattu autant qu’agité, ne sachant que résoudre, Abailard cherchait un conseil et un refuge. L’abbaye de Cluni était voisine. L’abbé Picrre-le- Vénérable, l’nn des hommes les plus respectés du siècle, le recueillit, le rassura , le soutint , et se chargea de le réconcilier avec saint Bernard et avec le pape. Altailard accepta tout; il succombait. Longtemps l'ardeur de son esprit lui avait tenu lieu de force d’âme, et les joies de l’orgueil l’avaient ranimé au sein des revers; il ne sentait plus ni joie ni ardeur. Résigné, ou plutôt épuisé, il cessa toute résistance, toute lutte, et ne partit plus songer qu’à remplir dans les murs de l’abbaye ses devoirs de moine soumis. Pierre-le-Vénérahlc intervint partout en sa faveur. Il fit agir auprès de saint Bernard un de ses plus affidés disciples, Rainant, abbé de Cîteaux. 11 écrivit lui-même au pape, en l’informant du désir que témoignait Altailard de rester à Cluni :

« Nous avons trouvé le dessein bien convenable à son âge, à sa faiblesse, à sa piété; et pensant que sa science, qui ne vous est point inconnue, serait utile à nos frères

en si grand nombre, nous y avons consenti Je vous

demande donc, moi tel quel, mais tout à vous, et il

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vous le demande lui- même, |iar lui-même, par nous, par cette lettre qu'il nous a supplié de vous éerirc, par les porteurs qui vous la remettront, de permettre qu’il passe dans votre maison de Cluni le reste des jours, peu nombreux peut-être, de sa vie et de sa vieillesse ; en sorte que personne ne le (misse expulser de cette demeure, qu’il se réjouit , comme un passereau, d’avoir trouvée, de ce nid où il est heureux, comme un tourtereau , de s'être abrité. »

Le succès couronna partout ces charitables efforts. Saint Bernard lit la paix de lionne grâce; le pa|>e leva l'excommunication. L’autorité du pieux abbé de Cluni dissipa au dehors les restes de l’orage qui avait .accablé le philosophe, tandis qu’au dedans sa bonté s'appliquait à le relever de son abattement. Mais la bonté des hommes arrive presque toujours trop tard. Abailard était brisé de corps et d’âme. Au milieu des austérités qu’il s’infligeait, il Tut atteint d’une maladie douloureuse. En proie à une fièvre constante, il dépérissait a vue d’œil. L’abbé de Cluni s'inquiéta, et l’envoya au prieuré de Saint-Marcel, à Chàlons-sur-Saône, dans l’cs|>oir que le déplacement, un air nouveau, lui seraient salutaires. Les premiers moments parurent favorables ; mais au bout de quelques jours le mal empira rapidement, et le brillant professeur, le théologien téméraire qui avait fait tant de bruit dans le monde, mourut en humble moine, au fond d'une abbaye obscure, le 21 avril 1 1 i2, âgé de soixante-trois ans.

Dès qu’il en fut informé, l’ierre-lc-Vénérable envoya au Paraclet un exprès chargé d’annoncer à Héloïse l’amère nouvelle : « A des yeux clairvoyants, lui écrivait— il, saint Germain n’a |>as été plus humble, saint Martin plus pauvre. Son âme ne méditait, sa langue ne

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proférait, sa conduite ne manifestait que des choses toujours divines, toujours philosophiques, toujours savantes. »

C’est nn beau droit de la sainteté de se montrer pleine d’une tendre compassion pour les douleurs des âmes tendres, même quand elles ne sont pas saintes. Héloïse répondit dignement au digne abbé de Cluni. Elle lui redemanda le corps d’Abailard, pour qu’il fût déposé dans une chapelle du Paraclct, selon son propre désir, lui recommanda leur fils Astralabe, qui avait si grand besoin d’un protecteur, et le conjura de lui envoyer, écrite et scellée de sa main, pour qu’elle fût suspendue au tombeau d’Abailard, l’absolution qu’il avait promis de lui donner.

Pierre te prêta à tous les désirs d’Héloïse : « Dés que j’en trouverai le moyen, lui écrivit-il, je m’efforcerai de procurer dans quelque noble église une prébende à votre Astralabe, que j’appelle aussi nôtre à cause de vous. » lx’s restes d’Abailard, malgré la résistance des religieux de Saint-Marcel, furent enlevés de leur abbaye et transférés au Paraclct. Et on déposa sur son tombeau l'absolution de Picrrc-le- Vénérable , conçue en ces termes :

« .Moi Pierre, abl>é de Cluni, qui ai admis Pierre Abailard comme moine à Cluni, et ai concédé son corps, transporté furtivement, à Héloïse, abbesse, et aux religieuses du Paraclet, par l’autorité de Dieu tout-puissant et de tous les saints, je l’absous d’office de tous ses péchés. »

Vingt et un ans après, le 17 mai 1163, âgée aussi de soixante-trois ans, Héloïse descendit dans le même tombeau. Ils y reposent encore l’un et l’autre, après six cent soixante-quinze ans; et tous les jours de fraîches

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