I.XYII
ESSAI IIISTIlHIyl F.
Héloïse ri '| mue su 1rs austérités extérieures, demande s’il ne suffit |ias que l'abstinence d'une religieuse égale celle qui est ordonnée au clergé séculier, et elle s’écrie:
« Plût à Dieu que notre dévotion pût s’élever à accomplir l'Kvangile sans prétendre à le dépasser et sins chercher à être plus que chrétiennes! » Abailard, d'accord avec elle sur ce point, dans la règle qu’il donne aux religieuses du Paraclct, ne leur prescrit guère d’autres lois d’abstinence que celles qu’imposent la pauvreté, dont il leur fait un devoir si absolu qu’il veut quelles refusent ou rendent tout ce qui leur serait donné par delà l’absolu nécessaire. Tous deux s’élèvent avec force contre les austérités dont on surcharge de leur temps la vie monastique et la foule de ceux qui s’y précipitent avec une imprévoyance qui se tourne bientôt en dégoût et en relâchement. « Non seulement ceux, dit Abailard, qui se soumettent à de semblables lois, mais ceux qui les iuqioscnl , doivent prendre garde que la multiplicité des préceptes n’engendre la multiplicité des transgressions. » Abailard, dans cette lettre, ou plutôt dans ce traité, condamne sévèrement aussi l’imprudente fondation de tant de monastères, le ridicule orgueil que met chaque supéiieur à grossir sa congrégation avant d'avoir pourvu aux besoins de ceux qu’on rassemble de cette manière ; en sorte que la nécessité d'y subvenir engage la plupart des abbés à des soins et à des procédés mondains entièrement contraires aux devoirs de leur état. La peinture vive et répétée qu'il fait des dérèglements et de l'ignorance des moines de son temps prouve, ce qui n’est pas diflicile à croire, qu’un mouvement aussi étendu , aussi passionné que celui qui éclatait alors, ne pouvait se soutenir partout également , et qu’au sein même des rigueurs nouvelles la faiblesse humaine ne
SI It A BAI LA RI) ET HÉLOÏSE.
tardait pas à reparaître ; mais ce morceau est curieux en ce qu’il montre Abailard en complète opposition avec l’impulsion dominante, et la jugeant dans le même esprit qui a , de son temps et plus tard , dicté toutes les satires contre le clergé et les moines, et enfin amené le plus grand événement religieux qui ait éclaté en Europe depuis la prédication du christianisme.
Ces relations épistolaires d’Ahailard avec Héloïse remplissent l’intervalle qui s’est écoulé jusqu’au concile de Sens. On n’a sur les événements de la vie d’Abailard, durant celte période, d'autre indication qu’un passage de Jean de Salisbury qui nous apprend que, venu en France l’année qui suivit la mort du roi d’Angleterre Henri I", c’est-à-dire en I I3t»' , il y étudia sous Abailard « docteur illustre, admirable et le premier de tous, qui enseignait alors à la montagne Sainte-Geneviève »
(Ici m’arrête le manuscrit de cet ouvrage, qui n'a pas été terminé. M. Guizot n'a pas voulu qu'il parût, ainsi incomplet, en tète de notre édition, et il y a ajouté, comme conclusion, les pages qui suivent./
Mais en vain Abailard essayait de revenir à l’enseignement, son plus grand talent et sa première gloire j il n’y trouvait point de repos. Esprit libre et superbe,
1 Les auteurs île l'Histoire littéraire de la France, t. xi, p. 88, contestent cette date de l’arrivée de Jean de Salislmry il Paris, sur cet unique fondement que ce fut avant son malheur qu'Ahailard enseigna à la montagne Sainle-Geueviève. Mais il avait cessé d’y enseigner avant la nomination de Guillaume de Champeaux à l'évêché de Cliâlons en III 3. Cela placerait l'époque de l’arrivée de Jean de Salisbury pour étudier la philosophie en 11 13 au plus tard. Ou le fait naître en 1 1 10 au plus lût : l'assertion des Bénédictins est donc au muins irréfléchie. Aussi l'ahandonnenl-ils dans la vie d'Aliailard, et admettent-ils, l. xit, p. 08, qu’il revint en 1138 enseigner sur la montagne Sainte-Geneviève; mais ils ajoutent sans aucune autorité qu'il cessa son enseignement l'année suivante.
ESSAI IIISTORigiE
il avait engage*, contre la puissance investie «tu gouvernement des esprits, celle lutte redoutable qui a rempli sept siècles, et dont le dernier combat , chez nous du moins, s’est livré de nos jours et sous nos yeux. 11 y rentrait sans cesse, par une leçon, par une conversation , aussi bien que par un livre. 11 en était venu à ce point où aucune idée, aucune jwirole n’est plus indifférente, où tout est observé , saisi, commenté, et rallume soudain la guerre. Un nouvel écrit, sa Tlicnloyie chrétienne, reproduisit les opinions qu’il avait déjà exprimées dans les précédents, entre autres dans son Introduction à la théologie. Guillaume de Saint-Thierry, moine dans l’abbaye de Signv, tira de ces deux ouvrages les propositions qui lui parurent hétérodoxes, et les dénonça aux principaux chefs de l’Église, surtout à saint Bernard.
Deux récits nous reslenl des incidents qu'amena cette dénonciation , et du caractère qu’y déployèrent les deux rivaux : l’un est de GeofTroi , moine de Clairvaux . secrétaire et biographe de saint Bernard ; l'autre de Bérenger de Poitiers , disciple et apologiste d’Abailard. Je les citerai textuellement l'un et l’autre. Ils sont pleins l’un et l'autre d’exagération et peut-être de mensonge; et pourtant la vérité perce, à travers le langage passionné des contemporains, plus claire et plus vive que ne la montreraient les plus ingénieuses réflexions d’une critique savante.
Dès que saint Bernard fut averti « des nouveautés profanes que renfermaient , tant dans leurs expressions que dans leur sens, les écrits de Pierre Abailard, l’homme de Dieu , dit GeofTroi . son biographe , qui , avec sa bonté et sa bénignité ordinaires, désirait redresser l’erreur d’Abailard , mais non le couvrir de confusion, lui adressa
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en secret «te sages avertissements , et agit envers lui avec tant de raison et de modestie que celui-ci, touché de eouqvonction , promit de s’en remettre sur tous les points à son jugement et de se corriger. Mais ce même Pierre n’eut pas plus tôt quitté l'homme de Dieu, que, stimulé par de mauvais conseils , vain des forces de son esprit et se fiant malheureusement en sa grande expérience dans Part de disputer, il rétracta l'engagement plus sage qu’il avait pris. Suppliant en outre l'évéque de Sens, métro|>olitain de la province, de réunir dans son église un nombreux concile, il accuse l'abbé de Clairvaux d’attaquer ses livres en secret, ajoute qu’il est prêt à les défendre à la face île tout le monde, et prie que, si ce susdit abbé a quelque chose contre lui , il soit appelé à ce concile. Il est fait ainsi que Pierre le demande. Mais notre abbé refuse d’abord nettement de se rendre à l’invitation qu’on lui adresse de venir à ce concile, disant que cette alfaire n’est pas sienne. Cependant ensuite, cédant aux conseils d’hommes importants, et craignant que par l'elTet de son absence le scandale ne s’augmente parmi le peuple et que les forces ne croissent à son adversaire, il consent enfin à se mettre en route. Mais ce n’est pas sans tristesse et sans larmes qu’il fait cet effort sur lui-méme , ainsi qu'il le dit dans une lettre au pape Innocent, où il détaille pleinement et clairement toute cette affaire.
« I.e jour arrive enfin où , devant une nombreuse assemblée du clergé', le serviteur de Dieu présente les écrits de Pierre Ahailard, et en désigne les passages erronés. En définitive , on donne à celui-ci le choix, ou de nier que les ouvrages soient de lui, ou de reconnaître
i Concile dp Sens, en 1 140.