PRÉFACE DU TRADUCTEUR
0 aninn* alTamiate
Venite a noi parlar.
Dante.
« l'ne fois, ès temps desià loingtains, vesquirent deux « personnaiges moult enamourés l’ung de l’aultre : ouc- «ques ne feurent plus vray s amants, ne plus beaulx, « ne plus cogneus par male et doulente advauture, « dont eurent leurs cueurs (inalleinent enfiellés, fout « au rebours des joyeulx desduicts es <[uels cuydoient « et esperoient pouvoir vivre et deurcr toute leur vie. « Ores, voyci.... etc... »
En commençant son fabliau, le vieux chroniqueur semble entrer à pleines voiles dans notre sujet, car il résume en quelques mots la vie entière d’Héloïse et d’Abailard. Ses personnages sont oubliés, mais tout le monde connaît les nôtres. L’histoire de leurs malheurs a traversé, les siècles; toutes les générations ont salué dans leurs noms réunis le glorieux symbole de l’amour. A la vue de ces nobles victimes, les poètes se sont
PRÉFACE DI 1 RADICTEt R.
inspirés, les cœurs se sont émus, et. dans leur marche à la fois triomphale et mélancolique, les deux amants ont recueilli tous les hommages, ici une fleur, ici une larme.
La renommée qu’ils ont acquise n’est point usurpée. Comment , en effet, se défendre d’un vif sentiment d’admiration en présence de cet amour hautain qui ne laisse de prise ni au temps ni à la fortune ; de cette ardeur de passion qui ne s’éteint ni dans le sang ni dans les larmes, qui survit à l'espérance, et qui, dans un dernier témoignage, brise les |>ortes même du tombeau ; passion si éclatante et surhumaine, que la tradition n’a pu l’exprimer qu’avec le secours du merveilleux * ?
Héloïse nous apparaît dès l'abord avec ce caractère de grandeur qui ne la quittera point. C’est une entrée en scène vraiment héroïque. A peine a-t-elle eu le temps d’agir ou de parler, et déjà vous reconnaissez qu’un invincible sentiment va dominer toute sa vie, que ce sentiment est s» vie elle-même. Abailard ne la prend pas : elle ne croit pas se donner; on dirait qu’elle l’attend et qu’elle lui appartient de toute éternité, qu’elle n’est venue au monde que pour accomplir celle mission de l’aimer au-delà de toute vraisemblance. La fatalité antique, si terrible et si majestueuse, se retrouve ici , ramenée aux touchantes proportions de l’amour. Héloïse s’y abandonne de toute son Ame ; et cette impatience qui pousse en avant les prédestinés, et qui nous effraye chez tous ceux qui doivent arriver au crime,
1 Uéloïse Tut déposée dans le même tmnlieau qu' Abailard , el la legende raconte que l'époux, se soulevant de sa couche mortuaire, ouvrit les bras pour recevoir IVpouse vingt nus attendue.
PRÉFACE Dl TRADICTEIR.
nous offre dans sa personne un ravissant spec tacle.
Sitôt <pie l’étoile d'Abailard a brillé dans le ciel vide de sa jeunesse, pareille aux rois mages qui allaient visiter le Christ, elle rassemble ses plus riches présents, et vient répandre .à ses pieds sa beauté, son amour, sa réputation, — l’or, l’encens et la myrrhe. Encore elle se trouve trop pauvre ! De retour, elle n’en demande point. Si elle obtient un regard, une douce parole, ce sera toujours pour elle une faveur, une grâce. Elle ne calcule point la durée de cet échange inégal : la pensée de se garantir contre un injurieux abandon est loin de son esprit. Pour douaire, elle choisit glorieusement la honte , et rejette avec des larmes sincères le nom d’é- |K)usc. Empressée à tous les renoncements, elle craint seulement de rester au-dessous de celte tâche de tendr esse qu elle croira ne pouvoir jamais remplir avec tous les dévouements de son coeur. Noble maltresse, mieux parée de son déshonneur volontaire «pie d’un liandeau impérial ! Sainte, sublime et naïve nature, (pii louche le ciel sans effort en voulant rester terre-àterre, et (pii grandit de toute l’humiliation qu’elle voudrait s'imposer !
Plus tard encore , après son mariage, elle repousse les félicitations (pii lui sont adressées. Elle se refuse, par un magnanime mensonge, à l’honneur du rang (pii lui appartient et dont toutes les femmes sont jalouses. Elle se ferme obstinément l’entrée du monde, et consent à souffrir près de son oncle toutes les colères et les vengeances de son orgueil blessé. Mais, loin des vallées ténébreuses où rampe l’égoïsme, où ne- germent (pie des fruits de cendre, son pied, dont les anges adorent la trace, foule des cimes baignées de clartés, et (pii séparent de (leurs éternelles; une bénédiction céleste
PREFACE m TRADI'CTEI n.
est répandue sur Ions ses sacrifices , et les félicités divines s’élèvent |>onr elle de tontes les douleurs c|ue le monde lui envoie. Que lui importe à présent le murmure des hommes? I n regard de l’amour a déplové sur sa tète un firmament dont l'inaltérable azur ne saurait être obscurci par la fumée de leurs mépris.
Cet oubli complet d’elle-même, celte généreuse abdication de sa |H.TSonnalité qui place de suite Héloïse au rang des âmes supérieures, est aussi un indice précieux pour nous faire connaître Abailard. Quel homme ne devait pas être celui qui d'un mot fixa irrévocablement la destinée de la première femme de son siècle ? Il se montre, il l’appelle : Me voici, répond Héloïse; et de sa sphère virginale elle descend vers lui, comme sur un plan incliné. Si quelque chose peut nous donner une juste idée de son mérite, c’est assurément l’amour violent et durable qu’il a inspiré à Héloïse. Elle n'aurait point fait son dieu d’un homme ordinaire. De son côté, Abailard se montre digne d’elle. Is-s termes dont il >e sert |»our peindre sa passion prouvent combien ce noble amour avait jelé dans son coeur de profondes racines. Il semble qu’ou entend trembler encore sa voix de toutes les émotions qu’il avait jadis ressenties.
On sait à peu près dans quelle mesure ils ont aimé : il faudrait maintenant rendre compte de cet amour, assigner à chacun sa part dans la mise commune, et dessiner nettement la jiosition qu’ils ont gardée vis-àvis l’un de l’autre. Cette question a toujours provoqué une singulière diversité de jugements. Les Lettres des deux époux , renseignement complet et seul nécessaire , n’ont point rallié foutes les opinions, ni tivé toutes les incertitudes à cet égard.
Cette dissidence des esprits, quelquefois les plus éuii-
PRÉFACE RI TKADLCTEl R.
nenfs. sur un point qu’ils ont envisagé avec impartialité, s’explique néanmoins d’une manière naturelle ; il s'agit ici du sentiment, c’est-à-dire de la chose qui échappe à tonies les règles et à toutes les méthodes.
En effet, si les événements, qui emportent avec eux leur rigoureuse signification, sont diversement jugés ; s’ils sont exposésà la controverse, et dans les causes qui les ont produits, et dans les conséquences qu’ils enlraincnl;— que sera-ce des pensées , nullement traduites par des actes, à peine formulées en paroles, et qui ne peuvent ainsi fournir qu'une donnée incertaine, et une 1)0 se flottante à nos décisions? Privées de l'in flexibilité du. fait accompli, elles ne nous arrivent que sous un mode relatif; au lieu de dominer notre appréciation parla puissance qui leur est propre, elles se trouvent subordonnéesà notre faculté de sentir. C’est alors que les avis risquent d'être différents. Notre critérium n’est plus dans la nature même doia chose qui nous est soumise, il est en nous. La seule voie qui nous reste ouverte est celle di* l'interprétation, et combien n’a-t-elle pas d’issues ?
t 'ne latitude complète est donc réservée à l'opinion personnelle de quiconque voudra s’occuper d’une question semblable à celle-ci. Quelle que soit l’autorité de ceux qui l’ont précédemment résolue, leur affirmation ne peut avoir que la force d’une conjecture.
J’avais besoin de jeter cette pensée en avant, afin d’en réclamer pour moi le bénéfice, et de mettre de suite ma circonspection à l'abri de tout reproche, s’il m’arrive de m’écarler de quelque idée reçue en amour par Bayle ou l’Encyclopédie. De tous les schismes, Celui-là est, à coup sur, le moins audacieux.
L’Essai historique placé au commencement de cet ouvrage donne le récit exact des événements. Ce texte
PRÉFACE DL TRADl'CTEt R.
a clé développé d’une manière éloquente, nous y renvoyons nos lecteurs. Nous n’en conserverons (pie ce qui est indispensable pour servir de lien naturel à nos idées, et pour établir leur ordre de succession.
Nous voulons faire connaître la pensée intime des amants, telle qu’elle nous a été révélée par l’examen attentif de leurs lettres. Cette étude, nous l’espérons, ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.
L’histoire de leur bonheur est courte. Deux années à peine s’étaient écoulées, quand la mémorable vengeance de Fulbert vint leur ouvrir une carrière à la fois si triste et si glorieuse.
Sur l’ordre d’Abailard, Héloïse, comme on sait, entra au couvent.
Celte circonstance a donné lieu à de grands éloges pour Héloïse, à une grave accusation contre Ahailard. On a reproché à celui-ci d’avoir été incapable de supporter qu'ffélolse demeurât libre , quand elle cessait de lui appartenir. Examinons sa conduite.
Après l’accident dont il était victime, que fallait— il faire ?
Le désespoir conseillait un double meurtre : Héloïse aurait consenti sans doute à mourir avec lui; mais il était chrétien, et ne voulait pas combattre le malheur par le crime. La séparation devenue nécessaire, le couvent était un asile sùr et sacré, où chacun d’eux emporterait une pensée à laquelle ne s’associerait jamais d’autre image que celle de Dieu. En prononçant les mêmes vœux religieux, ils renouaient, par le ciel, leur chaîne conjugale qui semblait rompue sur la terre. C’était encore pour Ahailard une sorte de joie.
Abailard une fois au couvent, était-il convenable qu’Héloïse restât dans le monde ? N’était-ce pas evi-
TOEFACE DU TRADUCTEUR.
demmcnt reculer devant le vœu de chasteté ? N’étaitce pas avilir la première époque de leurs amours , et montrer ainsi qu'elle avait suivi l’instinct du plaisir et non l’impulsion de son cœur? Le monde pardonne les fautes d’une grande passion, mais il flétrit avec raison les désordres vulgaires. Ne serait-il pas en droit de revenir sur sou indulgence, et, de la part d’Héloïse, le refus d’embrasser la vie religieuse ne pouvait-il pas sembler une invitation tacite aux convoitises d’un nouvel amant ?
Abailard n’admettait point la possibilité d’une chute; mais enfin celte possibilité existait, et quand celte idée seule contenait pour lui tous les tourments de l’enfer, fallait-il, sur de vains scrupules de délicatesse, risquer le triste repos qui pouvait encore lui rester ?
Il connaissait aussi l’avertissement de l’Écriture : Celui qui ne fuit pas le danger y succombera. Aurait-il rempli tout son devoir envers Héloïse, s’il ne l’avait prémunie contre les tentations ? Abandonnée aux pièges du monde, ou bien elle devait succomber, et alors il fallait rendre une faiblesse impossible : ou bien elle devait eu sortir pure, et alors il n’y avait encore rien de mieux à faire que de lui rendre plus facile par la solitude du cloître et ses macérations, une victoire que le monde lui disputerait si vivement et lui rendrait sans doute plus pénible 1 L’honneur et l’intérêt d’Héloïse, l’amour et la conscience d’Abailard, tout dictait le parti qu’il a pris, toid justifie l’usage qu’il a fait de son autorité. Tout ce qu’on peut y xoir, c’est une sage et noble prévoyance. Il y a loin de ce sentiment à une défiance également offensante pour tous deux.
Un passage d’une lettre «l’Héloïse a s<*ni de t«‘\te au grief articulé contre Abailard. Hans un autre endroit,
PRÉFACE ni TRUHCTKt fl.
Héloïse se plaint aussi de n’avoir jamais été aimée d’Abailard. Ne nous méprenons pas sur quelques paroles trop vives et qui échappent à l’emportement de la passion. Les lettres des amoureux ont toujours été pleines de ces injustices révoltantes et de ces reproches sanglants qu’il faut bien se garder de prendre au sérieux. Cette rancune de mots, ce style amer et implacable, se rencontrent souvent chez des personnes qui s'accordent le mieux du monde. A nos yeux les paroles d'Héloïse ne prouvent donc point qu'Abailard ait été jaloux dans le sens outrageant du mot, ni même qu’Héloïse ait eu véritablement celte pensée. Entre elle et lui , sa plainte n'avait d'autre valeur qu'une assurance de dévouement, que la protestation d'un amour alerte à s'etlrayer, et (pii s’irrite de ( apparence même d'un doute et d'un soupçon.
Revenons à Héloïse au moment où elle prend le voile à Argenleuil. Personne moins que nous, assurément, n’est disposé à lui ravir un éloge. Mais il y a tant de choses à louer dans cette femme, qu’il ne faut pas s'arrêter à des circonstances secondaires comme celle-ci. Je ne sais pas trop ce que l’on entend |>ar la liberté d’Héloïse, ni si les conséquences de cette liberté sont bien d’accord avec l’amour qu’elle avait pour A bai lard et la noblesse de sentiments dont elle a donné tant de preuves. Elle ne pouvait pas, du vivant d’Abailard, se marier une seconde fois. Alors, par quels accommodements aurait-elle concilié les secrets avantages de cette lilierté avec l’observation de la foi jurée, avec le respect qu'elle portait à un si liant degré pour son mari ? Non, non, Héloïse ne veut pas de celte liberté. Le monde devait être pour elle un véritable couvent; elle est déjà morte au monde. Si elle fait un sacrifiée, et elle le
PRÉFACE DF TRAIH C.TEl R.
dit elle-même, il faut entendre par là sa résignation aux austérités corporelles de la profession religieuse, choses dont l’utilité lui est fort peu démontrée , même après dix ans d’exercice. N oublions pas non plus, quoiqu’elle n’en «lises rien, que le coux eut arrachait son enfant de ses bras, et quelle immolait ainsi les douceurs du sentiment maternel. La répugnance naturelle qu elle éprouvait pour le couvent cédait sans doute encore à cette autre privation. Son sacrifice était donc grand et réel; mais la haute opinion que nous avons d'Héloïse nous force de croire qu'il ne consistait pas du tout dans l’espèce de suicide dont on lui prèle gratuitement l’idée.
Ce que nous louons d’abord, c'est son obéissance pour sou mari, cette confiance respectueuse et absolue du Ccntenier, qui ne demande pas compte, et à laquelle un mot suffit : Fais ceci , lui dit Abailard, et elle le Tait.
Autrefois, pour se soustraire au mariage, elle pouvait bien lui opposer ses raisonnements, ses prières et ses larmes : la résistance alors était une aussi grande preuve d’amour que la soumission elle-même : aujourd'hui la moindre hésitation serait une révolte et un crime, car elle porterait un coup mortel à Abailard. Il a dit : Viens, et elle va. Les gouffres enflammés de la terre seraient ouverts sous ses pieds, elle irait toujours.
Oublions ce qui fut tout-à-fait du domaine ordinaire dans la conversion d'Héloïse. D’autres femmes auparavant, d’autres femmes depuis, ont accepté ou subi les mêmes conditions de vie, dont les privations n’auraient |K)int été remarquées sans la célébrité des plaisirs dont elles étaient la suite. L’élément de notre admiration n’est donc pas dans un fait dont il faut rap-
PREFACE 1)1 TRADICTEIR.
porter l'accomplissement à la nécessité; nous le trouvons plus haut, dans les pensées dont Héloïse raccompagnait. Plus Abailard peut s’alarmer à cause de son malheur, plus elle veut le rassurer par des preuves irréfragables. Plus l’horizon présente aux yeux d’Abailard des teintes assombries, plus elle veut l’enrichir de lueurs idéales, plus elle veut y déployer des magnificences inespérées. Derrière la plainte de Cornélie, nous apparaît le solennel engagement qu'elle prenait dans ;on cœur ; et nous voyons qu’elle l’a déjà rempli depuis dix années avec une religieuse fidélité, quand elle l’exprime dans si seconde lettre par ces paroles que ceux qui les auront lues n’oublieront jamais :
« Plaise au Ciel que je fasse de ce crime une digne pénitence, et que la longueur de mes expiations puisse balancer en quelque sorte les douleurs de votre supplice ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre chair, je veux le souffrir toute ma vie dans la contrition de mon âme : du moins, après cette juste satisfaction, si quelqu’un peut encore se plaindre, ce sera Dieu, non pas vous. »
A la vue d’un pareil sentiment, ne semble-t-il pas que l’Amour lui-même a passé devant nous, et que ces paroles sont une vertu sortie des bords divins de sa robe 1 C’est ici qu’il faut s’écrier avec le poète :
U (Jurions irial of excecding love, llluslrious évidence, ex; impie liigli !
La magnanimité, dans sa radieuse couronne, n’a pas un diamant d’une plus belle eau.
Au reste, les témoignages de cette nature ne sont pas rares dans l’amour extraordinaire d'Héloïse et d 'A bai lard.
PREFACE Dl TRADK TKl R.
L opinion unanime des contemporains en avait si bien établi la gloire, qu elle s'est maintenue traditionnellement dans tout son éclat pendant près de cinq cents ans. be monument (pii pouvait seul la consolider et la rendre impérissable ne commenta à s'élever qu’en lülG, sous les mains de d’Amboise. Il recueillit les lettres des deux amants, perdues jusque là dans quelques rares manuscrits du treizième siècle, et nous rendit ainsi le testament de leur amour et de leur génie.
Malheureusement nous avons ici une lacune à constater. Une partie de leur correspondance nous manque. Ces lettres écrites al tempo dei dubbiosi desiri, au temps où chaque parole est un h> urne ; où le cœur est si léger dans notre poitrine, qu’il semble porté par la main d'un ange; où l’oreille s'emplit de doux murmures et le cœur de ravissements inconnus; où les yeux, si loin qu’ils puissent plonger, ne rencontrent partout que riantes perspectives; où l’essaim virginal des espérances peut mirer sa beauté daus un limpide souvenir; où le somenir lui-même est une espérance; où, dans la coupe de l inlini, nos lèvres enivrées boivent une boisson de flamme qui jamais ne désaltère ; où la pensée , toujours la même, dont notre âme se nourrit, nous semble un culte rendu à Dieu, et chaque haleine de notre poitrine une vapeur d’enccns qui monte jusqu’à lui: ces lettres, semblables à un écho charmant où bruissent à la fois. toutes les voix du bonheur, et celle du passé qui est la plus rêveuse, et celle du présent la mieux aimée et la plus tendre, et celle de l’avenir qui répète les deux autres; ces lettres-là, nous ne les avons pas.
Deux années, urnes aux blancs cailloux, ont dis|taru comme un monde englouti, comme une Atlantide qui a
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sombré au milieu des (lois, avec ses villas embaumées, ses asiles verts consacrés a Pales . ses couronnes de fleurs effeuillées sur la table des festins. Qui nous rendra leurs jours illuminés d’un regard, leurs nuits aux ceintures dénouées i Qui nous rendra les richesses de ces deux vaisseaux qui voguaient, la voile enflée de doux soupirs, tout chargés de ravissants messages, et qui n’ont pu aborder au riva, ce de la postérité - ; Absence irréparable ! Ces deux années n’ont point laisse de traces : sueurs gracieuses, qui avaient pris pour elles toutes les joies nuptiales, qui se sont endormies dans le tombeau en ramenant comme Polyxènc les plis de leur rois 1 autour de leur beauté divine, et que leurs sœurs ont éternellement pleurées !
A une épis pie toute échauff ée des feux dix ins de l'enthousiasme, quelles immortelles couleurs l'amour n’at-il pas revêtues sous la main d'Héloïse et d’Ahailard ? Ix; bonheur est le véritable domaine de l’amour. Pour qu’il monte sur son char, et qu’il réjouisse les cieux de sa présence, il lui faut sa couronne de rayons lumineux, et son orient semé de roses, et le fluide d’or du zénith, et le manteau de pourpre de l’occident. — Nous avons le dieu sans ses attributs. Son autel est attristé par l’azur des bandelettes consacrées aux mânes et par les sombres rameaux du exprès.
Pourtant, si de ces deux correspondances, nées dans des temps si divers, et sous des impressions si différentes, l une devait nous échapper, nous pensons que la plus précieuse nous est restée. Ca première aurait charmé nos xeux pur de suaves tableaux, elle nous aurait délicieusement raconté
Quanti dote! petisier, qiianlo disio
Meut) costoro al duloroso passo ,
et fans doute, au lieu d’entrer brusquement dans cette vie aride et brûlée de souffrances, ii nous eût été doux de traverser les frais ombrages «le leurs courtes félicités. Mais celle que nous donnons ici paraîtra plus importante aux yeux de bien du monde. Le secret des cœurs y est peut-être mieux déposé.
N’est-il pas vrai aussi qu’une prospérité continue ne peut guère nous intéresser ni nous émouvoir? La souffrance nous attire davantage, elle semble plus voisine de notre nature, et l'humanité se retrouve mieux dans des vicissitudes douloureuses. Toujours favorisé par les événements, l’amour d’Héloïse aurait occupé sa vie entière ; elle serait restée enveloppée dans les joies mystérieuses de l’état conjugal et dans les douceurs tranquilles de la maternité. Comme tant d’autres femmes, elle aurait emporté dans la tomlie le secret de cette force divine qui leur est donnée, et de cet admirable sentiment qui croit tout, qui espère tout, qui endure tout, qui suffit à tout. Un malheur nous a livré ce secret, et ce malheur nous a fait admirer tous les trésors cachés dans son àme. Elle est devenue reine par une couronne d’épines.
Triste et amère royauté ! admiration trop chèrement achetée! C’est sous le cilice de la religieuse que nous entrevoyons la femme ardente et passionnée : c’est par ses larmes seulement que nous pouvons juger des grâces de son sourire. — Le vase a dû être brisé |>our qu’il nous fût permis d’en respirer le céleste parfum.
Héloïse ne va point chercher de consolation dans la vie monastique. Nul dictante salutaire ne croîtra |»our elle dans la terre inféconde du cloître ni dans le vase des pieuses mortifications. Pour elle il n’y a que deux événements dans sa vie, le jour où elle sut qu’elle était
PRÉFACE I» THAMCTEIR.
aimée d'Abailard, celui où elle le perdit. Tout le reste s’efface à si; s jeux dans une miil profonde. Ses lamies au moment de prononcer les vœux religieux ne soûl point données à la crainte, mais au regret, lai moitié de son âme est partie, et l'avenir n’a plus pour elle ni vagues terreurs ni vagues promesses. Ses jours passés sont maudits, ses jours a naître sont maudits; une douleur uniforme les couve également sous ses ailes noires. Qu’elle entre donc maintenant avec indifférence dans ces tristes limbes qui n'entendent de la terre que ses sanglots, du ciel que scs menaces ; dans celte mort qui se souvient de la vie.
Héloïse n’est |>as stoïcienne; tant s en faut. l,c mysticisme des espérances n'est pas non plus un oreiller suffisant pour endormir ses chagrins : il n’y a plus de repos |H>ur elle. Qu'importe qu'il ait fui dans la retraite, si le daim blessé (raine avec lui le trait fatal ? Aux saintes paroles de la liturgie, sa liouche, malgré elle, mêlera des mots profanes. Toutes les illusions viendront voltiger devant ses yeux et la toucher de leurs ailes de flamme, la* jour , pendant la solennité des sacrifices, fascinée par une contemplation intérieure , sou âme ira s'égarer dans le monde des doux vertiges: cœurs qui tressaillent, regards qui ne peuvent se détacher, paroles à moitié achevées et dont le sens est au ciel, lèv res qui se cherchent, soupirs qui se confondent, éternité tlottante entre deux instants, délices inquiètes au fond desquelles halète et se lamente un désir infini, tous les songes sortis de la porte d'ivoire viendront l'entourer de leur cercle magique, et reconstruire à ses veux l’éditice palpitant de ses joies évanouies, l a nuit continuant son rêve, et ressuscitant les heures trop vite emportées, enverra leurs légers fantômes pour prendre
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son âme et la bercer dans leurs bras de velours, pour répéter doucement à son oreille les acclamations de la foule, et les triomphes populaires de son amant, et aussi le bruit de ses pas quand il montait l’escalier tortueux de sa maison au bord de la Seine, et les accents désirés de sa voix ; — puis elle sentira comme deux lèvres qui se pencheront sur elle, et qui lui donneront le baiser qu’elle attendait sur son front, muette et toute tremblante à force de bonheur, et sous lequel il lui semblait qu’elle allait mourir.
Mais, au matin, le spectre du veuvage est là qui guette son réveil, pour déposer chaque jour sur ses lèvres une lie plus amère, et dans ses yeux une larme plus cuisante, et dans son cœur un regret plus gémissant, et sur son front une pâleur plus désespérée.
l)ix ans de prière, d’abstinence et d’insomnie ont pesé sur cette nature fougueuse sans la dompter. En vain les murailles du cloître ont accumulé sur elle leurs ombres glacées ; en vain elles l’ont enveloppée de leurs influences sépulcrales ; en vain elles ont resserré autour d'elle les plis d’un suaire anticipé : même élan, même flamme vivent encore sous la haire. Penchée sur sa jeunesse, elle s’enivre d’une vapeur voluptueuse : sous les voûtes de son couvent, elle respire la brise ardente des jours qui ne sont plus. Elle passe et repasse au milieu d’eux, comme sous les magnifiques arceaux d’un palais enchanté, lii tous les objets ont retenu quelque chose de son âme, tous les échos sont pleins de voix connues, qui l’accueillent, et la retiennent, et l’enveloppent d’invisibles caresses. Heine dépossédée, elle • marche encore une fois dans sou royaume, et le charme triomphant replace sur le trône qu’elle a perdu sa chute un instant trompée.
* PRÉFACE 1)1 TBAlHCTPFft.
L’erreur nest pus longue. Violemment rappelée au monde réel, la recluse se retrouve face à face avec les causes déplorables de son infortune ; alors elle s’aigrit et ; s’irrite, elle accuse les hommes et la destinée, et, gonflant la voix de sa douleur jusqu’aux plus audacieux murmures, volontiers irait-elle comme Job porter sa requête jusqu’aux pieds de l’Étcrnel, et contester avec lui.
Pourquoi aussi est-elle si durement châtiée 1 Pourquoi veuve ? Pourquoi déjà ensevelie ? Ah ! que notre colomlKï n’était guère faite pour les langueurs monastiques dont parle Colardeau, et que sa vocation était différente ! Si vous en douiez, voyez-la écrire. La sève de la jeunesse coule a pleins bords sur ces pages soupirantes et indignées, où le souvenir prodigue son miel et son amertume. Sa pensée vibre de tous les tressaillements de la chair : sa parole a un sexe ; et ce frisson doid elle s’électrise, et qui la parcourt de la tète aux pieds, ce n’est pas dans le cloître sans doute qu'il a pris naissance. Sous les doigts de la nonne le feu ruisselle. On peut compter encore les pulsations de sa veine sur le papier qu'elle a touché. (Ali ! Fulbert, qu’avez- vous fait ! ) Tels passages ne sont qu’une paraphrase anhélante de ce verset du Cantique : « Que sa main gauche soit sous ma tète, et que sa droite m’embrasse ! »
Mais sous cette forme plastique de son amour, quel sentiment profond et pur ! comme sur la poudre de cette terre elle répand un souille divin qui la pénètre et l’ennoblit ! Si sa plume est seeur du pinceau de Rubens, on ne saurait non plus méconnaître sa parenté avec celui de Raphaël. De ces pensées demi-nues, dont on • voit le sein se soulever et frémir comme à un appel de volupté, s’échappe une irradiation de pudeur qui les
PREFACE IH TR MHT.TEt R.
recouvre et les protège, semblable à ce nuage d'or qui, sur le mont Ida, dérobait aux yeux des autres divinités les amours du puissant maître de l’Olympe.
Quelle délicatesse aussi, quels ménagements, quel respect, unis à la passion la plus abandonnée ! Si quelque mot semble sortir de la limite sacrée que son cœur s'impose, si quelque plainte trempée au feu de sa douleur semble conserver un tranchant mal émoussé, cette douleur s’arrête court et s’oublie : un seul sentiment reste, la crainte d'avoir trahi son amour par une expression peu mesurée. Aussitôt elle revient sur elle-même par une palinodie aux adorables circuits ; la voilà toute occupée à s'expliquer, et son âme se fond en indicibles tendresses pour racheter une faute qu elle n’a pas faite.
Ce n’est pas vainement que nous avons loué la rare soumission d'Héloïse. Elle y persiste jusqu’à la fin, sans si; lasser jamais. Quand nous la voyons pleurer, gémir, entasser reproches sur imprécations, nous nous demandons où s’arrêtera le flot grondant de sa colère ? Un mot d’Abailard, et tout s’apaise. Du sommet de tout ce bruit elle redescend dans les liinidilés silencieuses de l’obéissance, et l’orgueil de sa rébellion s’affaisse jusqu a l’humble posture de la prière : « Je me tairai, pardonnez-moi. »
Qui pourrait penser qu’une telle femme ait été payée d’ingratitude ? C’est pourtant ce qu’on a prétendu. On a été sévère pour Abailard. On a dit que de sa part la séduction d'Héloïse est une faute qui n’eut pas même l’amour pour excuse : que ce fut froidement, de propos délibéré, par passe-temps, qu'il trompa la confiance de Fulbert. On a établi entre les expressions des époux un parallèle fâcheux pour Abailard. On l’a traite de lâche pédant, d'homme dur et froid; on en a fait un brutal,