‹ Abailard et HéloïseChapitre 21 sur 103 · PREFACE IH TRAM'CTEIR · texte numérisé non relu

PREFACE IH TRAM'CTEIR

indigne en tout point de l’amour si a if, si noble, si désintéressé d’Héloïse. L’arrêt est grave, car il a été consigné dans l’histoire, qui agrandit tout ce qu’elle touche, et par des mains qui semblent partager avec l ‘histoire ce privilège. Nous nous hâtons d’écarter cet arrêt connue un témoignage qu'il ne nous appartient point de combattre : nous serons plus à notre aise avec l’opinion qu’il représente. El bien que cetle opinion nous semble victorieusement réfutée par les faits et la lecture même de ces lettres si mal menées, nous nous appuierons d’abord de l’autorité de M”* Guizot, car elle reconnaît avec nous que la passion d’Abailard a été sincère et violente.

Depuis Ravie, c’est une habitude prise par ceux qui ont parlé d’Abailard d’équiper en guerre contre son amour un bon petit raisonnement, de mettre en champclos quelques phrases armées de pied en cap et de les lâcher à toute bride contre ce malheureux, qui n’aimait pas assez sa femme. J’aime beaucoup, moi, cette exaltation chevaleresque et cette intraitable exigence en faveur d'Héloïse. Félicitons-nous de trouver tant de gens disposés à mieux faire qu’Abailard. Sans doute il est bien de rompre une lance en l’honneur de la beauté : le rôle est brillant à jouer en France, et de pareilles passes d'armes seront toujours applaudies; mais au moment où les champions baissent la visière, et, penchés sur les arçons, la hampe appuyée sur la cuisse, n’attendent que le signal du combat... holà, pourfendeurs! vous courezcnntrc la justice et la vérité. Votre adversaire |>orte aussi les couleurs de votre dame : voulez-vous donc tuer son amant par galanterie pour elle ? Votre valeur est en droit d'effrayer Héloïse ; ce n’est pas elle, je le crains bien , qui vous a chaussé vos éperons.

PREFACE 01 TRADICTEIR.

Quelle belle histoire on a gâtée ! Comme on a ilétloré celle délicieuse et candide légende , en faisant de l’homme un roué, et de la femme une maîtresse du- [>ée !

Ce sont là des erreurs peu dangereuses, il est vrai ; cependant quand elles n’auraient d’autre inconvénient que de nuire aux plaisirs de notre esprit, elles doivent élre relevées. Dites ce que vous voudrez d’Almilard : qu’il ne savait pas le grec, ni le sens de, la loi Quinque pedum ; percez-lc au défaut de sa théologie, entamez sa dialectique, ou, si elle est trop dure, enfoncez jusqu’à la garde le fer de votre critique dans la mollesse de son caractère, c’est le côté mal défendu ; refusez-lui tout autre mérite et toute autre gloire ; mais au moins n'allez pas le mutiler de son amour pour Héloïse ; n on faites pas un syllogisme incarné; laissez palpiter le cœur de l’homme sous la cuirasse philosophique. Quand je cherche l’amant, je n’aime pas à me casser le nez contre le rhétoricien.

Le langage d’Abailard nous paraît ce qu’il y a de plus convenable et de plus tendre à la fois. Il sait le ravage causé par la Lettre à un ami, tombée entre les mains d’Héloïse. Héloïse n’est pas forte, elle le dit elle-même : s’il faiblit un moment, elle est perdue. Aussi voyez avec quelle noblesse et quelle dignité il vient à son secours ! comme les exhortations de la piété empruntent dans sa bouche le charme insinuant et les délicatesses persuasives de l’amour ! Il a jugé la position : c’en est fini avec les joies dé la terre. Mais s’il n’a plus d’esjioir, il a encore une crainte. Héloïse le regarde*; elle interroge son attitude ; au moindre signe de défaillance, elle va tomber dans le blasphème. Que le vautour lui ronge le cœur, peu importe, son front ne doit

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point servir d’enseigne à sa douleur. Aussi il est calme; du moins il s’efforce de le paraître. Son courage est aussi grand que son infortune.

Sans doute, à ne considérer que les dehors ascétiques du style, ou peut être disposé à prendre les lettres d’Abailard pour des sermons; et il est permis île dire que ce n’est point la le langage de l’amour dans les conditions ordinaires de la vie. Mais ici tout est en dehors de la loi commune. Four bien juger les lettres que nous avons sous les yeux, il faut si* placer au véritable point de vue. f'n homme brisé partons les malheurs, déchu dans sa personne et dans ses affections, trahi, calomnié, persécuté, dérobant à grandpeine sa vie au poison de ses ennemis et aux poignards de ses assassins, accablé d’infirmités, vaincu par l’excès du travail et les austérités de tout genre, macéré de corps et dame, appelant la mort comme un bienfait qui peut seul mettre un terme à d’intolérables supplices : voilà l'homme qui écrit à Héloïse après de longues années de séparation, et s’il se souvient de son amour pour elle, il vit aussi en compagnie d’une autre pensée.

One fal.il rcmembrancc — one sorrow lli.il thrnws Ils bleak shade alike o’er onr joys ami otir woes —

To ivhich life nolhing dnrker nor brighter can brin?.

Fur which joy liath no balm — and aflliclion nosting.

Maintenant faut-il attendre de lui des lettres semblables à celles que Mirabeau écrivait à Sophie 1 La cellule abbatiale de Saint-Gildas recelait-elle les mêmes espérances que le donjon de V iucennes 1 Et si ces hommes ont foulé tous deux la terre sacrée île l’affranchissement, n’étaient— ils pas séparés par un abime, au

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moment où ils écrivaient, l’un à celle (jui avait été sa femme, l’autre à celle qui était encore son amante 1 Demanderons- nous à Abailard le naïf emportement d'un page, ou les élégies bucoliques d’un berger ? Songerons-nous jamais surtout à lui demander les tendresses rugissantes de Gabriel-llonorc, la furie printanière et les virilités trop fortement accusées de son style, ni sa plume fiévreuse et féconde en priapées f

Abailard n'a pas cessé d’aimer Héloïse, Au contraire, l’admiration qu’il ressent pour un courage déjà longtemps éprouvé, son respect pour une vie dévouée à l'accomplissement des plus rigoureuses pratiques, sa reconnaissance |>our des sacrifices acceptés si généreusement, ses regrets même à la vue d’une existence si belle, brisée comme une fleur par ses mains, tout augmente son amour, tout l’élève et l'affermit. Mais ce n’est plus l'amour «don le momie. La position des personnages est exceptionnelle.

L'amour n’est plus libre, il doit plier ses allures à des exigences impérieuses. Sa forme est commandée : Abailard l’étudiera dans les obligations religieuses qui leur sont imposées, dans les besoins du cœur qu'il veut guérir, dans les effets qu’il doit produire sur une âme endolorie et des souvenirs encore malades. — C’est là qu’il doit la trouver. Elle aura un voile à la manière des veuves. Elle sera mélancolique ; mais dans cette ombre gracieuse et languissante, dans la morbidesse de ses mouvements, on devinera aisément combien était forte et luxuriante la vie dont le corps était autrefois animé.

Non, non, pas d’indigne transaction avec les devoirs de leur habit ! Aux ondes lustrales de la religion Abailard ne mêlera point le Ilot troublé des souvenirs impénitents ! Il n’ira point compromettre la dernière

PRÉFACE DE TRADICTECR.

chance qui leur reste contre le désespoir, si ce n’est l'oubli , du moins un silence prudent sur des choses qui elles-mêmes parlent déjà trop haut! Prêtre catholique, en garde contre lui-même, n’osant se livrera l’épanchement d’une aflcction qu’il redoute à présent comme un crime, il s’observe, il craint la dangereuse contagion d’un mot trop vif et la rupture d’une pluie mal cicatrisée ; il met toutes les tendresses de l’éj>oux sous l’abri des symboles chrétiens et des textes sacrés.

Si parfois son âme ramollie à un souvenir trop |ié- * nible laisse échapper le cri de sa douleur, tout effrayé, il change à l’instant de rôle, il implore à son tour, il intéresse la générosité d’Héloïse, et son amour et sa pitié ; il lui demande grâce pour l’affreuse torture qu'il éprouverait en la voyant si indignement vaincue ; et le courage qu’elle n’avait point pour elle-même, elle le trouvera, puisque Almilard en a besoin. 1a> dévouement donnera du ressort à cette âme brisée; parle dévouement il en fera tout ce qu’il voudra : n’est-ce pas là une ingénieuse et irrésistible flatterie de l'amour?

11 lui parle de scs jxérils, mais c’est pour donner le change à cette douleur qui, toujours repliée sur ellemême, se travaille et s’élargit suis relâche ; c’est pour reporter sur l’avenir celle attention qui si meurtrit et se déchire aux souvenirs du passé : le passé est le seul ennemi qu’il faut vaincre. 11 ne risque rien de contrister l’âme d’Héloïse par le sentiment des dangers qui le menacent; il se sert de la crainte comme d’un auxiliaire, connue d’une puissante diversion au désespoir.

Dès qu’il l’a ramenée à songer à lui plus qu’à ellemême, il protlle de sa victoire; il ne lui laisse plus tourner les yeux vers une époque frappée en apparence de la malédiction du ciel. Il brise autour d'elle tous les

tj Goog le

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lions qui l’attachent encore à la terre ; il l’anime à se soutenir dans les régions hautes et sereines du christianisme, et, par un touchant artifice, allant se placer lui-même au* pieds de Dieu, c’est de là qu’il l’appelle et qu’il lui tend les liras. Il est bien sur de la faire venir à lui. Il la convie à des noces nouvelles en Jésus- Christ, et la douce créature se laisse aller à cet autre amour, quoiqu'elle aime encore mieux l’ancien : elle ne résiste ]>as plus à cette seconde séduction qu’à la première. Il ne sera pas dit qu’elle lui aura une fois désobéi.

N’allez pas prendre ses dissertations théologiques pour îles hors-d’œuvre, ni ses nombreuses citations de l’Écriture pour d’inutiles rhapsodies; car il lui trace ainsi son itinéraire vers le ciel, il aplanit tous les obstacles, il sème son chemin des verts branchages et des fleurs variées des saints livres; il échelonne tout le long de sa route le noble cortcge des Apôtres et des Pères de l’Église, qui l’animent de la voix et du geste, qui la bénissent, au passage, de leurs mains vénérables, qui la soutiennent, la consolent, la fortifient et l’accompagnent de leurs vœux. Et d’ailleurs ne marche-til pas lui-même avec elle ?

Non, Abailard n’est pas pour Héloïse un froid pédagogue. De cet, arbre de science dont il veut lui faire goûter les fruits évangéliques, distille silencieusement une manne de tendresse «pii nourrit son courage. Non, ce n’est pas un moine rigide qui ne laisse tomber de sa bouche que des anathèmes, et qui, d’une main de fer, pétrit impitoyablement pour le ciel cette argile toute palpitante encore des passions de la terre. Aux amertumes du cœur toujours renaissantes, il opposera constamment la confiance du chrétien dans la volonté divine , aux

l'iiKrvr.t i)L TBAni;cTEtB.

désirs qui s’égarent, l’inflexibilité de la pénitence : toutefois, dans cette lutte qu’il lui impose, il accorde toujours quelque chose à la faiblesse* de la femme. 11 sait la ramener aux austères contemplations du devoir par des mots qui raniment son espérance mourante et penchée, qui donnent a cette pauvre âme avide sa pâture d’amour. Il la conduira dans les rudes sentiers de l’abnégation, mais il lui tendra la main, il la soulèvera doucement dans ses bras, pour qu elle puisse aller jusqu’au bout, et que les aspérités du chemin ne déchirent point ses pieds délicats :

ne leneras glaiies seret aspera piaulas.

Héloïse est aussi pour lui une religion.

Une fois qu'il l’a placée sur le terrain du raisonnement, il tire parti de tout. De sa justice: «Veut-elle s’opposera l’évidente volonté du ciel 1 » De sa fierté: « Pompée est vivant, mais sa fortune a péri. Cornélie aimait donc ce qu elle a perdu?» De sa conscience et de sa responsabilité : « Elle est abbesse, elle a aussi charge d’âmes. » Il sait que dans une âme aussi grande que celle d’Héloïse, la justice, la dignité, la conscience, ne sont pas de vains mots : il sait qu’un esprit vigoureux comme le sien agit toujours en vertu d’une conviction, île tète ou de coeur, de raison ou de sentiment, et parce qu'il se croit dans la vérité. C’est pourquoi il discute avec elle, pourquoi il l'instruit si patiemment dans la foi, pourquoi il lui prodigue sans mesure tous les enseignements de 1a résignation : sa douleur une fois légitimée à ses yeux serait incurable; s'il la lui fait condamner, elle est guérie,

La lâche est difficile. Semblable a la mère du jeune

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P 11 ÉF ACE DU TBADIXTEIB.

Arthur 1 , Héloïse est ancrée dans sa douleur. Elle a fini par l’aimer et s’y complaire. Elle est ingénieuse à se tourmenter elle-même et à se créer de nouveaux sujets de larmes. Abailard est obligé de la surveiller avec la plus grande attention.

11 n’oublie rien , pas une question ne reste sans réponse, chaque mot est relevé; il ne se borne pas là; il étend, il développe un sentiment à peine exprimé dans la lettre d’Héloïse ; une objection est attaquée et ruinée avant de naître. Il va chercher jusqu’au fond de son cœur, et si quelques doutes amers y cachent leurs tètes de serpent, il les étouffe ; il en chasse comme d’un temple toutes les pensées qui profaneraient de leur présence la majesté de l'amour divin; sa prière pst impérative, et il sait rendre son autorité obséquieuse. Héloïse prend position partout; mais il la poursuit dans tous ses retranchements; il la débusque dans tous ses regrets, dans toutes ses plaintes; doutes, langueurs, retours dangereux dont elle s’environne, tombent sous le tranchant de sa logique. 11 fait autour d’elle une ruine, un néant qui ne pourra plus lui suffire et qu’elle sera enfin obligée de quitter; sans cesse elle veut se rattacher à lui dans ce monde de larmes et de troubles; sans cesse il lui échappe. C’est dans un inonde d’éternelles félicités qu’il veut la retrouver; c’est là qu’il lui donne rendez-vous: quelle se laisse vaincre, et les voilà réunis. La prière qu’il lui envoie est déjà l’épitbalame de ce nouvel hyméuéc.

A notre avis, l’amour éclate mieux dans cette stratégie attentive que dans un pélc-tnèlu effaré de sentiments. Nous v voyons autre chose que l’allure raide et

i Constance. V. Shnk.'tptare.

PR KF ACF. m TRAItlCTEin.

compassée de l'imlifférence, autre chose qu’une sèche division et subdivision, autre chose enfin qu’une preuve du peu de retour que la passion d’Héloïse obtenait. Amour d’amant, amour de maître, amour de frère en Jésus-Christ, amour de la beauté, du génie, de l’âme, tout cela ne fait qu’un seul amour dans le cœur d’Abai lard. Il aime Héloïse dans le passé, dans le présent, dans les siècles : et nous lui applaudissons avec un attendrissement mêlé d’admiration, lorsque, sentant que la terre lui manque, il l'étreint dans ses bras d’apôtre pour l’enqiorter au ciel avec lui.

Par quelle fâcheuse préoccupation, par quelle intempestive exigence a-t-on accusé Abailard de froideur? On oublie toujours qu’il a vingt ans de plus qu 'Héloïse, et que ses infirmités doublent encore le poids de ses années. N’est-ce pas outrager le sublime sentiment qui l’animait, que d’en faire un amour à hauteur de ceinture? Il fut un temps, je pense, oii la lave coulait en brûlants ruisseaux de ce cœur maintenant attiédi : la jeunesse, la beauté, le bonheur, sont des éléments qui entrent facilement en fusion. Alors, sans doute, le style allumait tous ses fourneaux. Mais ce qui fait l'orgueil de l’homme à son aurore lui devient justement un sujet de honte à son déclin. L’amour est chose sainte, qui repousse la vieillesse du seuil de son temple, et qui s’offense même de ses vœux.

Les partisans du chaud auraient -ils donc préféré qu’AIwnlard nous donnât le triste spectacle d’un homme en démence, qui déshonore à la lois et son habit religieux par des appétits réprouvés, et sa vieillesse par la lutte inutile des regrets contre une nature si cruellement humiliée? Quelle malheureuse inspiration (et elle a été commune à tous nos |>oëtes) de précipiter Abai-

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lard dans le cercle des' damnés qui ont péché par la chair! d’ouvrir pour lui ces espaces souffrants et muets de toute lumière, et de nous le montrer chassé, ramené, balayé perpétuellement sous les froids tourbillons de la rafale ! Au milieu de Troie en cendre, faut-il donc jeter de force sur les épaules tremblantes de Priam l’armure désaccoutumée? faut-il égarer le glaive d’Hector dans sa main appesantie?

Abailard a mieux fait : tous les sentiments exprimés dans ses lettrés sont conformes à sa situation. On n’y trouve ni l’ardeur juvénile ni l’entraînement orageux si justement admirés dans celles d’Héloïse, parce qu’ils y sont à leur place; mais celte tendre et profonde pitié, cette complaisante et inépuisable effusion, cette garde vigilante qu’il fait autour d’elle, ces paternels efforts d’un vieillard qui fait taire sa propre douleur pour calmer celle d’un enfant adoré qui lui perce l’âme de ses plaintes : tout cela est-il donc si glacé? n’est-ce donc pas là encore de l’amour, et du plus vrai, et du plus noble, et du plus touchant?

Pour Abailard les mots sont le voile et non l’expression de son amour. A notre tour, cherchons les inflexions caressantes de la pensée plutôt que celles de la parole.

Si nous observons Abailard avec soin, au lieu de l’accuser de ralentissement, nous serons étonnés de la marche ascendante de sa passion : la catastrophe qui pouvait l'éteindre n’a servi qu’à l'enflammer. Son amour, qui jusque là reposait sur les seules assises mondaines, tout à coup, dans un espace inattendu, prolonge ses fondements agrandis sur la ruine de ses plaisirs et de ses alléchons terrestres. L’abîme qui le séparait d’Héloïse est comblé. A cette exilée du bonheur il ouvre dans son âme l’hospitalité de plus larges

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amours. 11 attire son épouse dans des embrassements plus intimes, plus purs, toujours durables. 11 lui dresse en Jérusalem un lit nuptial de buis de cèdre, aux piliers d’argent, à l'intérieur d’or, surmonté d'écarlate, parfumé du troène cueilli dans la vigne céleste, et doté par le Christ de ravissements qu’elle n’a point connus aux jours des plus grandes joies de son cœur.

Mais Héloïse a vu des deux si profonds et si rayonnants, qu’elle ne saurait préférer ceux qu’on lui propose.

Pressée de toutes parts, elle se réfugie dans son amour à elle, comme dans un asile. L’amour est sa forte retraite, et il suffit pour la défendre. D’un seul mot elle déconcerte les calculs déjà triomphants de celte logique chrétienne : « Ce n’est pas à Dieu, c’est à vous que je veux plaire.» Et tout est remis en question. C’est par son amour même qu'il faut la vaincre. Al>ailard est obligé de lui dire: «Je fais cause commune avec Dieu, aimcz-le donc. »

Elle capitule, mais elle ne veut du paradis qu’un petit coin, tant elle craint de se complaire en quelque chose qui ne serait point Abaiiard, tant elle repousse le bonheur céleste même comme une pensée infidèle à Abaiiard.

Ce qui rend Héloïse si grande, c’est cette foi de l'amour en lui-même, qui ne se dément jamais, qui ne se calomnie jamais, et qui, une fois déchu de s«n Éden, tient ses yeux immuablement fixés sur les portes irrévocables. Il v a dans cette ténacité de douleur, dans cette énergie de désespérance, une magnifique expression de la nature de la femme. Le seul commandement qu’elle reçoit de Dieu, c’est l'amour; Héloïse l’a observé jusqu’à la mort. Le seul don qu’elle en reçoit, c’est

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