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dont j’avais été expulsé. Pendant plusieurs années j'en restai possesseur sans être inquiété; et là, dès l’ouverture du cours, reprenant les commentaires d’Ezéehiel, que j'avais commencés à Laon, je pris à tâche de les achever.
Ils furent si bien accueillis des lecteurs, que l’opinion publique faisait déjà marcher de front le théologien avec le philosophe. Aussi, l’enthousiasme excité par nies deux cours ayant prodigieusement multiplié le nombre de mes élèves, j'avais à profusion l'argent et la gloire, vous ne devez pas l’ignorer.
Mais la prospérité enlle toujours les sots; la sécurité en ce monde énerve la vigueur de l’Ame, et en brise facilement les ressorts par les attraits dissolvants de la chair. Me regardant désormaiscomme le seul philosophe sur terre, et ne redoutant plus rien de l’avenir, je commençai à lâcher la bride à mes passions, moi cpii avais toujours vécu dans la plus grande continence; et plus je m’étais avancé dans le chemin de la philosophie et de la science sacrée, plus je m’éloignais, par l’impureté de ma vie, et des philosophes et des saints : car il est certain que h-s philosophes, et à plus forte raison les saints, je veux dire ceux qui appliquent leur cœur aux exhortations de l’Ecriture, ont surtout élc admirés à cause de leur chasteté.
J'étais donc dévoré tout entier par la lièvre de l’orgueil et de la luxure, lorsque la grâce divine vint me guérir malgré moi de mes deux maladies, de la luxure d’abord, ensuite de l’orgueil : de la luxure en me privant des moyens de 1a satisfaire, et de l’orgueil, qui me venait principalement de ma science (selon la parole de l'Apôtre, la science enfle le cœur), en m’humiliant par la destruction de ce fameux livre dont j’étais si fier et qui fut brûle. Je veux vous raconter cette double histoire dans l'ordre que les événements ont suivi. Les faits vous instruiront de
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la vérité mieux que tous Ira Imiits qui vous sont parvenus.
Ne pouvant me résoudre il mettre le pied dans les fanges de la débauche, privé d'ailleurs par l’assiduité de mes liions du commerce et île la fréquentation ries femmes nobles, j’élais aussi presque sans relations avec; celles de la bourgeoisie, lorsque la fortune (puisque c’est le nom qu’on lui donne), prévenant tous mes vœux pour me trahir, trouva une occasion plus favorable, qui devait me renverser des hauteurs de celte vertu sublime, et, par l’humiliation, ramener à l’amour de Dieu l’orgueilleux qui avait méconnu ses bienfaits.
Il existait a Paris une jeune lille nommée Héloïse. Elle était nièce d’un chanoine appelé Fulbert, qui, dans sa tendresse pour elle, n’avait rien négligé pour lui donner l'éducation la plus complète et la plus brillante. Sa lieauté n’était point vulgaire, et l’étendue de son savoir la rendait supérieure à tout son sexe. Cette qualité; si rare dans Ira femmes jetait encore un plus vif éclat dans une personne d’un tige si tendre. Aussi son nom était-il déjà répandu dans tout le royaume.
Im voyant donc parée de toutes les séductions qui d’ordinaire allèchent les amants, je songeai à l'attirer dans une liaison galante, et je crus pouvoir réussir facilement. Mon nom était si grand alors, les grâces de la jeunesse et la perfection des formes me donnaient sur les autres hommes une supériorité si peu douteuse, que je pouvais offrir indistinctement mon hommage à toutes les femmes : chacune d’elles st; serait crue trop honorée de mon amour, et je n’avais à craindre aucun refus.
Je me persuadai donc que la jeune fdle consentirait sans peine à mes désirs. Les ressources de son esprit et son zèle pour l’étude redoublaient encore mes cs|>érances. Même séparés, nous pourrions être ensemble au moyen d’un
LETTRE DABAILARD
commerce de lettres : la plume est plus hait lie que la parole, et ainsi se jrerpétueraient des entretiens délicieux.
Tout enflammé d'amour pour cette jeune fille, je ne cherchai plus que l'occasion do m’en rapprocher, de la familiariser avec moi par des rapports journaliers, et de l’amener ainsi plus facilement à céder. Pour y parvenir, j'employai près de l’oncle Fulbert l’intervention de quelques-uns de ses amis. Ils l’engagèrent à me prendre dans sa maison, qui était tirs- voisine do mon école, moyennant une pension qu'il fixerait lui-méme. Je disais, pour motifs apparents, que le tracas des affaires domestiques nuisait à mes études, et qu’un train de maison exigeait des dépenses trop onéreuses. Fulbert était très-avare, et curieusement attentif à faciliter les progrès de sa nièce dans la science des belles-lettres. En flattant ces deux passions, j’atteignis aussitôt mon but, et j’obtins ce que je désirais : le vieillard séduit ne put résister à l'appât du gain et à l’espoir secret de voir sa nièce profiter de ma présence jour son instruction. Il me pressa même des plus instantes sollicitations à cet égard. Enfin il se montra plus accommodant que je n’avais osé m’en flatter, et servit luimême mon amour. Il confia entièrement Héloïse à ma direction, avec prière de consacrer à l’instruire tous les instants que me laisserait l’école, m'autorisant à la voir à toute heure du jour et de la nuit, et, si je la trouvais négligente, à la châtier sévèrement.
Si j'admirai la bonhomie et la simplicité du chanoine, d’un autre côté, en pensant à moi, je ne fus pas moins étonné que s'il confiait une tendre brebis à un loup atl'amé. En mettant Héloïse à ma discrétion, jwnr l’instruire el même jxnir la châtier sévèrement, que faisait-il autre chose que de donner toute licence à mes désirs, et de m’offrir des occasions de triompher, lors même qu’Héloïsc ne par-
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tagerait |ws mes sentiments? En effet, si les caresses étaient inutiles, n’avais-je pas les menaces et les coups pour la réduire? Mais deux considérations écartaient de l’esprit de Fulbert tout soupçon injurieux, la tendresse qu’il avait |x>ur sa nièce, et mon ancienne réputation de continence. Pour tout dire en un mot, nous filmes réunis d'abord par le même toit, ensuite par le cœur. Sous le prétexte de l’étude, nous étions tout entiers à l’amour. Loin de tous les regards, l'amour s’applaudissait de nos retraites studieuses. Les livres étaient ouverts, mais il y avait plus de paroles d’amour que de leçons de sagesse, plus de baisers que de maximes : mes mains revenaient plus souvent au sein d’Héloïse qu’à nos livres; l’amour se réfléchissait dans nos yeux plus souvent que la lecture ne les dirigeait sur les pages savantes des auteurs. Pour éloigner le soupçon, j’allais jusqu'à la frapper... Coups donnés par l’amour et non par la colère, par la tendresse et non par la haine, et plus doux mille fois que tous les baumes qui auraient pu les guérir. Que vous dirai-je ? Dans notre ardeur, nous passâmes par toutes les phases et tous les degrés de l’amour; toutes ses inventions furent mises en oeuvre, aucun raffinement ne fut oublié. Ces joies si nouvelles pour nous, nous les prolongions avec délire, et nous ne nous lassions jamais. Le plaisir me dominait tellement que je ne pouvais plus me livrer à la philosophie, ni donner mes soins à mon école. C’était pour moi un ennui mortel de me rendre à mes exercices ou d’y rester; c'était aussi une fatigue, car toutes les heures de la nuit étaient réservées à l’amour, et celles de la journée à l’étude. Je faisais mes leçons avec abandon et tiédeur. Mon esprit ne produisait rien ; je ne parlais plus d’inspiration, mais de mémoire; je me bornais à répéter mes anciennes leçons, et s’il m’arrivait de composer des vers, c’était des chansons d'amour et non des
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axiomes de philosophie. De ces vers, la plupart, comme vous le savez, sont devenus populaires et sont encore chantés dans beaucoup de pays, surtout des personnes dont la vie était charmée par les mêmes sentiments à l’époque où ils parurent.
Mais on peut à peine se faire une idée de la tristesse, des gémissements et des lamentations de mes disciples, lorsqu’ils s’aperçurent delà préoccupation, je dirai mieux, du désordre de mon esprit. Une passion aussi visible ne pouvait rester longtemps ignorée. Personne peut-être ne s’y trompait, excepté celui dont l’honneur était particulièrement compromis, je veux dire l'oncle d'Héloïse. Vainement la chronique médisante l’avait plusieurs fois averti de nos intrigues; il n’y pouvait ajouter foi, car il avait l>our sa nièce une affection sans bornes, et il connaissait, je l'ai déjà dit, la pureté de ma vie passée. Nous ne croyons pas facilement à la honte* des personnes qui nous sont chères, et dans une tendresse profonde la flétrissure-du soupçon ne saurait trouver place. Aussi saint Jérôme dit-il, dans sa lettre à Sahinien :
« Nous sommes presque toujours les derniersà connaître « les plaies de notre maison, et nous ignorons les vices « de nos enfants et de nos épouses lorsque les voisins s’en « moquent tout haut. Mais ce qu’on apprend après les « autres, on finit toutefois par l'apprendre, et ce qui « frappe les yeux de tous reste difficilement çaehépour un « seul. »
Plusieurs mois s’étaient déjà écoulés, lorsque cotte parole fut tristement confirmée à notre égard. Fulbert apprit tout.
Oh ! qu’elle fut amère la douleur qu’il ressentit à cette découverte! qu’elle fut déchirante aussi la séparation des deux amants! quelles furent ma rougeur et ma confusion!
de quel cœur brisé je gémissais sur l’affliction (le celte chère enfant ! et quel orage de chagrin souleva dans son Ame le déshonneur dont j’étais publiquement couvert ! Dans le coup terrible qui nous frappait, chacun de nous s’oubliait lui-méme pour plaindre l’autre; chacun de nous déplorait une seule infortune, et ce n’était pas la sienne.
Mais la séparation des corps resserrait pour nous les étreintes de l’âme. Notre amour, privé de ses jouissances, s’irritait comme la flamme. Le voile une. fois levé, le scandale ne nous retenait plus, et nous ne ressentions guère les flagellations de la honte devant le charme irrésistible de la possession. Il nous arriva donc ce que la mythologie raconte de Mars et de Vénus , quand ils furent surpris. Peu de temps après , Héloïse sentit qu’elle était mère , et , dans le transport de son allégresse , elle me l’écrivit sur-le-champ pour me consulter sur les mesures qu’il fallait prendre à ce sujet. Une nuit, pendant l’absence de Fulbert, ainsi que nous en étions convenus, je l’enlevai furtivement de la maison de son oncle, et je la fis passer sans délai en Bretagne, où elle resta chez ma sœur jusqu’au jour où elle donna naissance à un fils qu’elle nomma Astrolabe.
Mais Fulbert ! Après son retour, il faillit devenir fou. Personne ne peut savoir la tempête de fureur qui bouillonnait en lui. Pour exprimer son accablement et sa honte, il faudrait les avoir éprouvés soi-même. Mais que faire contre moi? quelles embûches me tendre?... Il l’ignorait. S’il me tuait, ou qu’il me blessât seulement dans quelque partie du corps, il craignait avant tout que sa nièce chérie ne fût victime de la vengeance des miens en Bretagne. Faire main basse sur moi et me réduire en chartre privée, c’était chose impraticable, car je me tenais soigneusement en garde contre toute surprise, convaincu
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que leeimnoine était homme à tout entreprendre s’il était le plus fort ou s’il croyait l’être. Enfin, touché de compassion par l'excès de sa douleur, et m’accusant moimême du vol que lui avait fait mon amour comme de la dernière des trahisons, j’allai trouver Fulbert. Je le suppliai, je lui promis toutes les réparations qu’il exigerait. J'affirmai que ma conduite ne surprendrait personne de tous ceux qui avaient éprouvé la puissance de l'amour, ou qui se rappelleraient avec quelle chute immense les plus grands hommes avaient été renversés par les femmes dès le commencement du monde. Et, pour mieux l’apaiser encore, je lui ofTris uni; satisfaction qui dépassait toutes ses espérances, en lui proposant d’épouser celle que j'avais séduite, pourvu toutefois que mon mariage fût tenu secret, afin de ne pas nuire à ma réputation. Il y consentit; il m’engagea sa foi et la foi de ses amis, et scella de ses baisers la réconciliation que je sollicitais; mais c’était pour mieux me trahir.
J’allai aussitôt en Bretagne, pour ramener mon amante et en faire ma femme. Mais loin de goûter mon projet, elle le repoussa entièrement, et fit valoir, pour m’en dissuader, deux raisons principales, le péril et le déshonneur auxquels j'allais m’exposer. Elle jurait que son oncle n’avait point pardonné et ne pardonnerait jamais : elle avait raison, la suite le prouva. Elle me demandait comment elle pourrait être glorieuse de notre mariage, en ruinant ma gloire et en nous dégradant l’un et l’autre ! Quelle expiation le monde ne serait-il pas en droit d’exiger d’elle si elle lui ravissait son plus brillant flambeau ? Elle mettait sous mes yeux les malédictions dont on saluerait ce mariage, le préjudice qu’il devait causer à l’Église, les larmes qu’il coûterait à la philosophie. Combien ne seraitil pas inconvenant et déplorable de voir un homme que