‹ Abailard et HéloïseChapitre 29 sur 103 · A IN AMI · texte numérisé non relu

A IN AMI

la nature avait créé pour le monde entier, asservi à une seule femme et eourbé sous ce joug infamant? Elle repoussait avec une aversion insurmontable cette union qui aurait pour dot la perte de ma renommée et la ruine de mon avenir. Elle me représentait à la fois et l’avilissement et les difficultés qui suivraient notre mariage , difficultés que l’Apôtre nous exhorte à éviter quand il dit :

« Es-tu délivré de femme ? ne cherche point de femme. « Si tu te maries, tu n’as point péché; si la vierge se « marie, elle ne péchera point; cependant ils seront sou- « mis aux tribulations de la chair ; mais je veux vous « épargner. »

Et plus bas :

« Je veux que vous soyez sans inquiétude. »

Que si je ne me rendais ni au conseil de l'Apôtre, ni aux exhortations des saints, qui considèrent le mariage comme un joug accablant, au moins, disait-elle, je devais consulter les philosophes, et prendre en considération ce qui avait été écrit sur cette matière, soit par eux, soit à leur sujet; méthode à laquelle les saints eux-mémes recourent fréquemment pour notre réprimande. Témoin ce passage de saint Jérôme, livre 1 er contre Jovinien, où il rappelle que Théophraste, après avoir retracé dans le plus grand détail les ennuis insupportables de l’état conjugal, et ses continuelles inquiétudes, prouva, par les raisons de la plus haute évidence, que le sage ne doit point se marier; puis il términe lui-méme les conseils de la philosophie par cette conclusion : « Quel est le chrétien qui ne serait pas confondu de trouver une semblable dissertation dans Théophraste ? » Dans le même ouvrage, le saint cite encore l’exemple de Cicéron, qui, se voyant sollicité par Hircius d’épouser sa sœur après la répudiation de Térentia, s’y refusa formellement, disant qu’il lui était impos-

LETTRE Il'ABAILARD

sible do donner également ses soins à une femme et à la philosophie. II ne dit |>as donner ses soins, il ajoute également, ne voulant rien faire qui pût balancer l'élude de la philosophie.

Oublions un moment les entraves qu’une femme apporterait à vos études de philosophie; mais consultez la situation où vous place une alliance légitime. Quel rapport, dites-moi, peut-il y avoir entre les écoles et le tracas des domestiques ? entre les pupitres et les berceaux, les livres ou tablettes et les quenouilles, les stylets ou plumes et les fuseaux 1 Est-il un homme enfin qui, livré aux méditations philosophiques ou religieuses, puisse supporter les vagissements de l’enfanee, les chansons des nourrices qui la consolent, l’agitation tumultueuse des valets et des suivantes qui composent la maison ? Pourrai t-il jamais soufTrir la malpropreté continuelle des enfants en bas Age T Les riches le peuvent, direz-vous. Oui, sans doute, car ils ont dans leurs palais ou dans leurs vastes demeures des appartements réservés; l’argent ne coûte rien à leur opulence, et ils ne sont pas en proie à des soucis journaliers. Mais la condition des philosophes n’est pas la même que celle des riches ; et ceux qui cherchent 1a fortune, ou dont la vie est mêlée aux affaires mondaines, n'étudient guère la religion ni la philosophie. Aussi voyons-nous les philosophes célèbres d’autrefois, pleins de mépris pour le monde et fuyant le siècle plutôt qu’ils ne le quittaient, s’interdire tous les plaisirs et se reposer dans les seuls embrassements de la philosophie.

L’un d’eux, et le plus grand, Sénèque, dit dans ses instructions à Lucilius : « La philosophie demande autre chose que des loisirs. Il faut tout négliger pour une étude à laquelle notre temps tout entier ne suffira jamais. C’est presque une même chose de renoncer à 1a philosophie ou

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