‹ Abailard et HéloïseChapitre 35 sur 103 · I.ETTBE U'ABAILARD · texte numérisé non relu

I.ETTBE U'ABAILARD

l'autorité pontificale ni colle de l'Eglise ; et que ce serait un grand service rendu à la foi chrétienne, si, par mon exemple, on prévenait chez plusieurs les effets d’une semblable présomption. Comme le légat ne possédait pas toute l'instruction désirable, il se laissait à peu près guider par l’opinion de l’archevêque, qui lui-même ne s’inspirait guère que des conseils de mes rivaux. L’évêque de Chartres, pressentant l’issue de ces machinations, m’en instruisit sans délai, et m’exhorta fortement à opposer à cette épreuve autant de douceur que mes ennemis déployaient . visiblement de violence. Cette violence, disait-il, nuirait à leurs projets et me servirait moi-même, je ne devais pas en douter. Quant à la réclusion dans un monastère, il ne fallait pas m’en eflrayer, sachant que le légat, qui n’ngissait que par contrainte, ne manquerait pas, quelques jours après son départ, de me rendre entièrement ma liberté. i C’est ainsi qu’en mêlant ses larmes aux miennes, il me i consola de son mieux.

Appelé au concile, je m’y rendis sur-le-champ, et là, sans débats ni discussion, ils me forcèrent à jeter au leu, de ma propre main, le livre en question, et je le vis brûler, la* silence général ne paraissait pas devoir être interrompu, lorsqu’un de mes adversaires murmura timidement qu’il avait aperçu dans mon livre que Dieu le Père est seul toutpuissant. Le légat Payant en tendu, s’écria : «Cela n’est pas possible : un enfant même ne tomberait pas dans une si grande erreur, puisque la foi commune tient et professe qu’il y a trois tout-puissants. » A quoi un certain Terrières, docteur aux écoles, riposta ironiquement par ces paroles de saint Athanase : « Et cependant il n’y a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant. » Son évêque voulut le lancer comme coupable d’élever sa voix contre la majesté ; mais l’indocile ferrières, se levant

avec audace, -s’écria dans le langage de Daniel : « Ainsi, fils insensés d'Israël, ne jugeant point et ne connaissant point la vérité, vous avez condamné le fds d’Israël. Revenez sur votre jugement, et jugez le juge lui-méme, vous qui l’avez établi dans ses fonctions pour l’enseignement de la foi et le redressement de l’erreur : lorsqu'il devait juger, il s’est condamné par sa propre bouche. L’innocence d’un homme a été dévoilée aujourd'hui par la miséricorde divine : délivrez-le , comme autrefois Susanne , de ses faux accusateurs, à

Alors l’archevêque, se levant, et changeant un peu la formule, selon l’exigence du moment, confirma ainsi l’opinion du légat : « (Certainement, monseigneur, le Père est tout-puissant, le Fils est tout-puissant, l’Esprit saintes! tout-puissant. Quiconque se sépare de ce dogme est évidemment hors des voies catholiques, et ne doit pas être entendu. Maintenant , si vous y consentez, il est bon que notre frère expose sa foi en présence de tous, afin qu’on puisse, selon qu’il conviendra, l’approuver, ou la désapprouver et la redresser. » Au moment où je me levais pour confesser et développer ma croyance, avec l’intention de traduire comme je l’entendrais mes sentiments et ma pensée , mes adversaires se hâtèrent de dire que je n’avais besoin d’autre chose que de réciter le symbole d’Athanase, ce que le premier enfant venu aurait pu faire aussi bien que moi. Et pour qu’il me fût impossible de prétexter d’ignorance, ils me firent apporter le symbole écrit, pour le lire, comme si la teneur ne m’en eût pas été familière. Je lus, au milieu des sanglots, des soupirs et des larmes, comme je le pus. Livré ensuite comme coupable et convaincu à l’abbé de Saint-Médard, qui était présent, je suis traîné à son cloître comme à une prison, et le concile est aussitôt dissous. L’abbé et les moines de son monastère.

LETTRE D'AB.ULARD

persuadés que j’allais leur rester, me reçurent avee des transports de joie et me traitèrent avec mille attentions pour me consoler; mais leurs efforts étaient inutiles.

Dieu qui juges les coeurs droits , quel était donc le fiel qui me dévorait ? quelle était l’amertume de mon âme, puisque je fus assez indigne pour me révolter contre tes jugements, assez furieux pour t’accuser, en répétant souvent cette plainte de saint Antoine: « Jésus, mon Sauveur, où étiez-vous? » Tortures de la douleur, réseau brûlant de la honte, égarement du désespoir, j’ai pu tout sentir alors; aujourd’hui je ne puis l’exprimer. Je rapprochais le supplice que mon corps avait souffert et le poids de mes nouveaux tourments , et je m’estimais le plus malheureux de tous les hommes. Comparée à l’outrage présent, la première trahison me paraissait peu de chose, et je déplorais bien moins mon corps mutilé que ma réputation flétrie, parce que, si j’avais provoqué mon ancienne disgrâce par une faute, je ne devais aussi la persécution odieuse qui m’accablait qu’à la pureté d’intention et à l’amour de notre foi qui avaient dirigé ma plume.

Cet acte de cruauté et de vengeance aveugle, une fois connu, avait soulevé de toutes parts une violente réprobation. Chacun des membres du concile en déclinait la responsabilité pour rejeter la faute sur les autres. Mes rivaux eux-mêmes se défendaient d’avoir déterminé cette injustice par leurs conseils, et le légat déplorait l’animosité que le clergé de France avait déployée en cette affaire. Guidé bientôt par le repentir, ce prélat, qui avait eu momentanément la main forcée en me sacrifiant à la haine de mes envieux, me tira quelques jours après de celte abbaye étrangère pour me renvoyer à la mienne, où je retrouvai dans presque tous les frères d'anciens ennemis ; j’ai dit plus haut que la dépravation de leur genre de vie et leurs habi-

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