‹ Abailard et HéloïseChapitre 34 sur 103 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

plus elles présentaient de gravité, pins on admira la subtilité de leur solution. Grand orage à ce sujet, et grande fièvre de jalousie parmi mes rivaux. Un concile fut convoqué contre moi. A la tète des plus ardents se trouvaient ces deux anciens meneurs d’intrigues, Albéric et Loculphe, qui, à la mort de nos maîtres communs, Guillaume et Anselme, s'étaient crus appelés à régner seuls après eux, et même à recueillir en quelque sorte leur héritage. Ils dirigeaient l’un et l’autre les écoles de Reims, et par leurs suggestions réitérées ils déterminèrent Raoul, leur archevêque, à mander Conan, évêque de Préneste, qui remplissait alors en France les fonctions de légat du pape, pour tenir dans la ville de Soissons un conventicule qu’ils décorèrent du nom de concile, eïTm’invitant à leur apporter cet ouvrage fameux que j’avais composé sur la Trinité. J’obéis; mais avant que j’y fusse rendu, les deux envieux dont j’ai parlé plus haut m’avaient tellement diffamé dans le clergé et dans le peuple, que, le premier jour de notre arrivée, les habitants faillirent me lapider , moi et le petit nombre de disciples qui m’avaient suivi, m’accusant de prêcher et d’avoir écrit qu’il y a trois dieux. C’est ce qu’on leur avait persuadé.

A peine entré en ville, j’allai trouver le légat, et je lui remis mon livre entre les mains, afin qu’il pût l’examiner et le juger, me déclarant prêt à amender ma doctrine et à me soumettre, si j’avais rien écrit qui s’écartât de la foi catholique. Le légat m’ordonna aussitôt de porter mon livre à l’archevêque et à mes deux adversaires, me renvoyant au jugement de ceux qui avaient dressé mon acte d’accusation ; en sorte que je vis s’accomplir aussi à mon égard cette parole : « Et nos ennemis sont nos juges*. # Ceux-ci, après avoir scruté et feuilleté le livre en tout sens, n'y trouvant rien qu’ils osassent produire contre moi i Deutéron..., cb. uni, v. SI.

LETTRE UABAILARD

a l'audience, ajournèrent à la fin du concile cette condamnation à laquelle ils aspiraient si impatiemment. l)e mon côté, j’employais tous les jours qui précédèrent les séances du concile à développer publiquement la foi catholique dans le sens de mes écrits, et tous mes auditeurs sa ralliaient dans le sentiment d’une admiration sans réserve [jour mes commentaires et pour l’esprit qui les avait dictés.

Le peuple et le clergé, voyant ce qui se passait, commencèrent à se dire tour à tour : « Voici maintenant qu’il parle devant tout le monde, et personne ne lui répond. Et le concile, qu’on nous disait assemblé principalement contre lui, tire à sa fin. Les juges auraient-ils reconnu que l’erreur est de leur côté plutôt que du sien ? »

Ces rumeurs attisaient sans cesse de plus en plus la colère de mes rivaux. Un jour Albéric, machinant de me faire tomlxr dans quelque piège, vint me trouver avec quelques-uns de ses élèves. Après quelques discours de politesse, il dit qu’il avait noté dans mon livre certain passage dont il s’étonnait : Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu n’étant qu’un, comment pouvais-je nier que Dieu se fût engendré lui-même? « Si vous voulez, lui répondis-je aussitôt, c’est une thèse que je vais soutenir rationnellement. — En pareille matière, reprit-il, nous ne tenons pas compte de la raison humaine ni de notre sentiment, nous nous attachons aux paroles seules de l’autorité. — Tournez, lui dis-je, la (euille du livre, et vous trouverez l'autorité. » Nous avions justement sous la main mon ouvrage, qu’il avait pris avec lui. Je me reportai au passage que je connaissais, et qui lui avait échappé, parce qu’il ne voulait voir dans mon livre que les choses capables de me nuire. Et la volonté de Dieu fit que je trouvai tout d’abord ce que je voulais : c’était la citation tirée de saint Augustin , sur la Trinité (liv. 1) :

A lit AMI.

« Celui qui suppose à Dieu la puissance de s’être engendré lui-même se trompe d’autant plus qu’il n’en est ainsi ni à l’égard de Dieu, ni même d’aucune créature spirituelle ou corporelle. Il n’y a rien en effet qui s’engendre .-oimème. »

A la lecture de ces paroles, les disciples d’Albéric qui étaient présents rougirent de stupéfaction. Quant à lui, pour se retrancher derrière une défense quelconque : « II faut, dit-il, comprendre bien. — Mais, lui répondis-je, ce n'est pas là une opinion nouvelle ; d’ailleurs cela ne touche en rien à la question du moment, puisque ce sont des paroles seules que vous demandez et non pas un sens. » J’ajoutai que s’il voulait en appeler à l’interprétation et à la raison humaine, j’étais prêt à lui démontrer, par ses propres paroles, qu'il était tombé dans l’hérésie de ceux qui prétendent que le père est à lui-même son propre fils. Ces mots le jetèrent en fureur, il éclata en menaces, jurant que ni mes raisons ni l’autorité ne me sauveraient dans cette cause; et il sortit là-dessus. Le dernier jour du concile, avant l’ouverture de la séance, il y eut entre le légat, l’archevêque, mes rivaux et quelques autres personnes, une longue délibération pour savoir ce qu’on statuerait sur moi, et sur mon livre qui avait été l’objet principal de la convocation. Comme ni mes paroles ni l’écrit qu’ils avaient sous les yeux ne leur fournissaient matière à m’incriminer, il y eut une espèce de silence, et mes détracteurs étaient déjà moins hardis, lorsque Geoffroy, évêque de Chartres, à qui sa réputation de sainteté et l’importance de son siège donnaient la prééminence sur les autres évêques, prit la parole en ces termes :

« Vous savez tous, messcigneurs ici présents, que la science de cet homme, en tout genre, et l’éclat de son génie dans les diverses connaissances qu’il a embrassées.

LETTRE DADAILARD

lui ont fait de nombreux et fidèles partisans; qu’il a fait pillir la gloire de nos maîtres et des siens, et que sa vigne, si je puis m’exprimer ainsi, a étendu ses rameaux d’une mer à l’autre. Si vous le jugez sans l’entendre, ce que je ne pense pas, une condamnation, fût-elle juste, sera mal accueillie de tout le monde ; des défenseurs s’élèveront, gardez-vous d'en douter, surtout puisque nous ne voyons dans cet écrit rien qui blesse ouvertement l'orthodoxie. On dira, selon la parole de saint Jérôme, que la force évidente attire les jaloux, comme les hautes cimes attirent la fondre. Craignez qu’une conduite violente à l’égard de cet homme n’ait d’autre effet que d’ajouter à sa renommée, et que la conscience publique ne flétrisse plutôt la passion envieuse des juges que les erreurs coupables du condamné ; car un faux bruit passe vite, dit encore le saint docteur, et la seconde période de la vie fait juger la première. Mais si vous voulez procéder canoniquement contre lui, que ses dogmes ou son livre soient discutés en pleine assemblée ; qu’on l’interroge, qu'il réponde librement, et qu’ainsi, confondu ou abjurant volontairement sa faute, il soit réduit au silence. Suivons au moins l’esprit de cette protestation de saint Nicodèmc, qui, voulant sauver Notre- Seigneur, s’écriait : a Depuis quand notre loi juge-t-elle un homme avant d'avoir entendu de sa bouche et vérifié ellemême ce qu'il fait ? »

Aces mots, mes rivaux, l’interrompant tous à la fois, se mirent à crier : « O le sage conseil, de vouloir nous faire lutter contre l’infatigable rhétorique d'un homme dont les arguments et les sophismes triompheraient du monde entier ! » Mais il était certainement bien plus difficile encore de lutter contre Jésus lui-même, et pourtant saint Nicodème invitait les juges à l’entendre, selon la formule de la loi.

Geoffroy, ne pouvant ramener les esprits à sa propo-

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sition, voulut essayer un autre moyen de tenir en bride toutes ces haines, et déclara que dans une matière d’un si haut intérêt le petit nombre des personnes présentes ne pouvait suffire, et que la cause réclamait une discussion plus approfondie. 'Son avis était donc, qu’en attendant la décision définitive on me remit entre les mains de mon abbé, qui siégeait au concile, pour me reconduire à mon abbaye, c’est-à-dire au monastère de Saint-Denis; là on convoquerait ensuite un plus grand nombre de personnes éclairées, qui statueraient, après un plus mûr examen, sur le parti qu’il faudrait prendre.

Cette dernière motion fut approuvée du légat et de tous les autres. Quelques instants après, le légat se leva pour aller célébrer la messe avant d’entrer au concile, et me fit transmettre par l’évêque Geoffroy l’autorisation qui m’était accordée de retourner dans mon monastère pour y attendre le résultat de la mesure qu'on avait adoptée.

Alors mes ennemis, croyant avoir perdu leurs peines si cette affaire se décidait en dehors de leur diocèse, c’est-àdire dans lin lieu où ils ne pourraient siéger comme juges, et peu confiants dans une autre justice que la leur, persuadèrent à l’archevêque qu’il serait souverainement injurieux pour lui que cette cause fût déférée à un autre tribunal, et qu’il serait dangereux de me laisser échapper ainsi. Et aussitôt, courant trouver le légat, ils lui firent révoquer sa sentence, et l’entraînèrent, bon gré, malgré, à condamner mon livre sans information, à le brûler immédiatement en pleine séance, et à me punir moi-même d’une réclusion perpétuelle dans un monastère étranger. Ils disaient que la condamnation de mon livre était certainement assez motivée par l’audace que j’avais eue de le lire publiquement et de le donner moi-même à transcrire à plusieurs personnes, sans avoir obtenu la permission de

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