‹ Abailard et HéloïseChapitre 38 sur 103 · A IN AM · texte numérisé non relu

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n’a pas fait irruption par les portes. Si quelqu’un prend plaisir à contempler les jeux du cirque, les luttes des athlètes, les mouvements variés de la scène, les formes des femmes, l’éclat des pierres précieuses et des vêtements, s’il est stidnît par de semblables tableaux, la liberté de son âme se trouve prise par les fenêtres de ses yeux, et alors s'accomplit cette parole du Prophète : « La mort est entrée par nos fenêtres. » Lors donc que, semblable à une armée, le cortège des troubles aura pénétré par ces portes jusqu'à la forteresse de l’âme, où sera la liberté ? Et sa fore*', et la pensée de Dieu, où seront-elles ? Quand on pense, surtout que la sensibilité des organes se retrace même les plaisirs passés, réveille les souvenirs des vices, force l’âme à subir de nouveau leurs impressions, et la promène, par la seule force de la pensée, sur tous les détails de l’action. »

Ces raisons persuadèrent à plusieurs philosophes de quitter les grandes réunions des villes, et ces délicieux jardins suburbains où se trouvaient réunis et les sources qui désaltèrent le sol, et la chevelure ombreuse des arbres, et le ramage des oiseaux, et le miroir de la fontaine, et le ruisseau murmurant, enfin tout ce qui peut charmer les yeux et les oreilles : ils ne voulurent point rester au milieu du luxe et de la profusion des jouissances, de peur que la vigueur de leur âme n’en fût énervée, et que sa pureté n’en fût ternie. Et, dans le fait, il est inutile de voir souvent les choses par lesquelles on peut se trouver pris, et de s’exposer à la tentation de celles dont il est difficile de s’abstenir. Voilà pourquoi les Pythagoriciens, évitant tout ce qui pouvait fiat 1er leurs sens, vivaient ordinairement dans la solitude et lès lieux déserts. Platon lui-même, le riche Platon, dont Diogène foulait un jour le lit somptueux sous ses pieds tout souillés de boue, Platon, dis-je, afin d’étre

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tout entier à lu philosophie, ehoisit [X)iir son académie, bien loin de la ville, une maison de campagne non seulement déserte, mais encore pestilentielle, dans la vue de briser les élans de la passion par les menaces et les attaques continuelles de la maladie, et de ne laisser approcher de ses disciples d’autres plaisirs que ceux qu’ils pouvaient trouver dans la science. Tel était, dit-on, le genre de vie que menaient les (ils des prophètes sectateurs d'Hélisée. Saint Jérôme parle d’eux comme des moines de ce temps, et il écrit entre autres choses au moine Rusticus:

« Les lils des prophètes, que T Ancien-Testament nous représente comme des moines , se lotissaient de petites cabanes vers le cours du Jourdain, et abandonnaient les villes et la société des hommes, pour aller vivre de grains broyés et d’herl)cs sauvages. »

De même, mes disciples, élevant leurs petites cellules sur les bords de l’Arduzon, ressemblaient plutôt à des ermites qu’à des étudiants.

Mais plus l’affluence de mes élèves était grande, et plus les privations qu’ils supportaient pour l’amour de mes leçons étaient pénibles, plus mes rivaux y voyaient de gloire pour moi et de honte pour eux-mêmes. Après avoir épuisé tous leurs efforts contre moi, ils ne pouvaient se consoler de voir tout concourir à mon avantage : et, selon le mot de saint Jérôme, malgré mon éloignement des villes, des affaires publiques, des procès et de la foule, l’envie, comme dit aussi Quintilien, vint me relancer dans ma retraite. Au fond de leur cœur, d'où la plainte n’osait sortir, mes ennemis se disaient en gémissant : Voici que tout le monde s’en est allé après lui, et il est sorti glorieux de notre persécution. En voulant éteindre son nom, nous l’avons fait resplendir. Voyez : les étudiants, qui dans les villes ont sous la main tout ce qui leur est nécessaire.

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dédaignent Ions les agréments de la société ; ils courent chercher le dénùmcnt de la solitude, et se condamnent volontairement à la misère.

Alors ce fut surtout l’excès de ma pauvreté qui me fit ouvrir de nouveau une école, car je n’avais pas la force de labourer la terre, et je rougissais de mendier. Ayant donc recours à l’art que j’avais cultivé, pour remplacer le travail de mes mains, je fus obligé de faire office de ma langue. I)e leur cAté, mes disciples pourvoyaient d’euxmémes à tout ce qui m'était nécessaire, pour la nourriture, le vêtement, la culture des champs ou les frais de construction, afin qu’aucun soin domestique ne vint me distraire de l’élude. Mais comme notre oratoire pouvait à peine contenir une faible partie de mes élèves, ils se trouvèrent dans la nécessité de l’agrandir, et ils le rebâtirent d’une manière plus solide en pierre et en lois. Cet oratoire avait été d’abord fondé au nom de la sainte Trinité, et plus tard il lui avait aussi été dédié; cependant, comme j’y étais venu en fugitif, et qu’au milieu de mon profond désespoir la bonté divine m’avait envoyé en cet endroit des consolations qui me permirent de respirer un peu, eu mémoire de ce bienfait je lui donnai le nom de Paraclel.

Cette nouvelle fut accueillie avec ljeaueoup d’étonnement, et plusieurs si- déchaînèrent avec violence contre cette dénomination, prétendant qu’il n’était pas permis de consacrer spécialement une église 1 au Saint-Esprk non plus qu’à Dieu le Père, mais qu'il fallait, conformément à l’usage ancien, la dédier soit au Fils seul, soit à toute la Trinité à la fois. L’erreur qui les poussa surtout à m’accuser d'hérésie provenait de ce qu’ils ne voyaient pas la distinction qui existe entre V Esprit du Paraclel et le Paraclel. En effet, la Trinité elle-même, et chaque personne de la limité , de même qu’elle est appelée Dieu et Protec-

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leur, peut très-bien être invoquée sous le nom de Paraclef, c'est-à-dire de Consolateur, selon la |>arole de l’Aprttre : Dieu béni, et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes les tribulations; et selon ce que dit la Vérité : Il vous donnera un autre consolateur. — Puisque aussi bien toute église est également consacrée au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et quelle est la possession indivise de tous trois, qu’est-ce qui empêche de dédier la maison du Seigneur au Père ou au Saint- Esprit, aussi bien qu’au Fils ? <Jui oserait effacer du fronton du vestibule le nom de celui à qui appartient l’habitation ? Ou bien encore, puisque le Fils s’est offert en holocauste au Père, et qu’en conséquence, dans la célébration des messes, c’est spécialement au Père que s’adressent les prières et l’immolation de l’hostie, ne semblerait-il pas que l’autel appartient surtout à Celui en vue duquel principalement la prière et le sacrifice s’accomplissent? N’est-il pas plus juste de dire que l’autel appartient à celui auquel on immole qu’à celui qui est immolé ? Se trouverait-il quelqu’un pour soutenir que c’est plutôt l’autel de la croix de Jésus, ou de son sépulcre, de saint Michel, de saint Jean, de saint Pierre, ou de quelque autre saint, qui ne sont ni les victimes ni les êtres auxquels s’adressent les immolations ou les prières ? Les idolâtres eux-mêmes ne plaçaient les autels et les temples que sous l'invocation de ceux qui étaient les objets de leurs sacrifices ou de leurs hommages. Peut-être quelqu’un dira-t-il qu’il ne faut dédier à Dieu le Père ni des églises ni des autels, parce que nous ne connaissons de lui aucun fait qui puisse motiver en son honneur une solennité spéciale; mais cette raison tendrait à priver la Trinité elle-même de toute dédicace, sans attaquer les droits du Saint-Esprit, attendu

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