‹ Abailard et HéloïseChapitre 4 sur 103 · PAR M“ GUIZOT · texte numérisé non relu

PAR M“ GUIZOT

. Cootioué j us q u à la mort d'Abailard el d’Héloïse,

l’AR M. GUIZOT.

ÀUEILARD ET IIÉLOÏSE

ESSAI HISTORIQUE

Le christianisme, en plaçant ses doctrines sous la garde d’institutions fortes auxquelles cependant il n'a pas livré le gouvernement du monde, a mis en présence deux puissantes influences, les hommes qui enseignent la doctrine et les esprits qui prétendent à la juger, 4e clergé et les libres penseurs. Leur rivalité est le grand fait de la ci\ ilisation moderne. Les hérésieset les guerres de religion l’ont révélé, eu divers temps et sous diverses formes, dans tous les pays de la chrétienté. C’est à la fin du onzième siècle et dans le cours du douzième que cette rivalité a éclaté en France, et que la lutte a pu être soutenue avec quelque égalité.

Après l’invasion des Gaules par les Francs, le clergé romain, dernier débris de l’Empire, avait recueilli tout ce qui restait encore de pouvoir légal dans un pays livré à la conquête. Seul dépositaire des lumières et des

ESSAI IIISTORIQIE

connaissances, seul capable d'opposer aux vainqueurs d’autres arguments que ceux de la force, et d’employer auprès des vaincus d’autres moyens de soumission que la violence, il devint le lien de la nation conquérante avec la nation conquise, et au nom d’une même loi il commanda aux sujets l’obéissance, et modéra quelquefois, chez les maîtres, l’emportement du pouvoir. Mais dans cette participation si active aux altaires du monde, le clergé vit insensiblement s’altérer le caractère qui l'avait distingué d’abord : ce qu’il avait conservé de lumières et de savoir se perdit par degrés dans les ténèbres de l’ignorance universelle; la religion, imposée plutôt qu’enseignée à un peuple misérable et à des conquérants barbares, fut entre ses mains un moyen de pouvoir encore plus que de civilisation ; des soins tem- |iorels absorlièrent l’activité cl l’énergie que, dans les premiers siècles du christianisme, l’Église avait employées à faire prévaloir ou à défendre ses dogmes cl ses préceptes. En même temps, les richesses s’accumulaient entre les mains du haut clergé, et substituaient des moyens plus matériels à l’autorité spirituelle qui aVait été d’abord son unique force. En état désormais de lutter avec les puissances du siècle, il prit leurs mœurs et partagea leur ignorance. Ixs dignités ecclésiastiques, achetées à prix d’argent, ne furent plus guère qu’un moyen d’impunité pour la licence, et au septième ou huitième siècle, la barbarie avait envahi l’Église presque autant que le monde.

Charlemagne essaya d’y ranimer les dernières étincelles de la civilisation mourante et de rendre au clergé l’influence morale, que personne alors ne croyait |*on— voir et n’eût pu en cll'et placer ailleurs. Il institua des écoles, les remplit d’étudiants auxquels les dignités

Diaitizec

SI lt AB UI.AKD ET HÉLOÏSE.

ecclésiastiques étaient promises pour récompense «le leur application et de leurs succès, écarta avec ironie des charges cléricales ceux qui cherchaient à s’y distinguer par des talents mondains, soigna particulièrement l’enseignement du chant d’église, l’ordre et la pompe des cérémonies, s’appliqua enfin, par tous les moyens qu’il put imaginer, à rendre à la religion sa dignité et sou empire. Charlemagne mourut, et le fruit de ses travaux s’abîma dans le chaos qui suivit presque immédiatement sa mort. Ses écoles seules subsistèrent et entretinrent quelques foyers d’activité intellectuelle. Du fond de ces asiles, elle se communiqua de proche en proclie il mesure que la société commença à respirer, et dans le onzième siècle elle éclata en tous sens.

La féodalité était alors constituée ; une sorte de régularité s’était introduite dans les relations des hommes; les grossières notions d’un ordre pesant, inique, mais enfin de l’ordre tel qu’on pouvait alors le concevoir, commençaient à se produire au milieu du chaos. La destinée des hommes ne paraissait plus entièrement livrée au hasard, la raison reprenait quelque empire, la pensée quelque emploi. Son premier besoin était de faire pénétrer dans l’ordre moral les idées de règle dont le germe se laissait déjà apercevoir dans l’ordre légal, et de rendre les hommes capables d'oliéir aux lois qu’ils avaient été obligés de se donner. De tout ce qui périt dans une société brisée par la force, les institutions légales sont ce qui reparaît le plus promptement ; le pouvoir reconnaît bientôt qu’elles sont nécessaires à son action ; mais comme il conserve, en même temps qu’il les établit, le moyen de les violer, il est rare qu’il respecte son propre ouvrage et qu'il se soumette à la justice, même telle qu’il l’a faite. Après avoir fait quelques pas hors du

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désordre matériel, celait au d«?ordre moral «|iic le corps social semblait près de succomber. Les mœurs étaient au-dessous des lois, et In religion en contraste avec les mœurs. La force publique ne suffisait pasà réprimer les excès auxquels avait taché de pourvoir la législation, et les maximes du christianisme, impuissantes à contenir cette licence sauvage, ne servaient qu’à la présenter sous un aspect plus frappant et plus monstrueux. Le clergé donnait l’exemple du scandale. Les évêchés et autres bénéfices ecclésiastiques, publiquement vendus ou légués par testament, passaient, dans les familles, du père au fils, du mari à la femme, et les biens de l’Église servaient de dot aux filles des évêques. L’absolution était tomltée à vil prix, et le rachat des plus énormes péchés ne coûtait |ias même la fondation d’une église ou d’un monastère ; pour une légère somme d’argent, le coupable était absous et sans remords. Saisis d'effroi au spectacle de celte corruption des seules choses qu’ils connussent alors pour saintes et morales, les hommes ne savaient plus où trouver la règle et la sûreté de la conscience. Leurs premiers efforts pour sortir de cette confusion s'adressèrent là où paraissait être la source du mal, et le mouvement intellectuel du onzième siècle s’annonça par une fermentation de réforme religieuse.

Hildehrand, depuis Grégoire VII, gouvernait déjà la cour de Home, et sous son influence la sévérité des l>apes commençait à se prononcer contre les désordres «le l’Église, le trafic «les bénéfices ecclesiastiques, h's scandales de l’épiscopat, l’irrégularité du clergé s« i culier. En même temps quelques moines austères s’efforçaient de ranimer la ferveur de la vie monastique, rétablissaient dans les cloîtres la rigidité de la règle, et les repeuplaient par leurs prédications et leur exemple.

SIR UHII.ARI) ET HKi.OÏSE.

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Des ordres nouveaux et plus rigides s’élevaient en divers lieux : Citcaux était institué par Rolierl de Molème; saint Bruno construisait la Chartreuse ; saint Hugues, saint Gérard et Guillaume, alibésdeCluni, saint Gérand et une foule d’autres, étendaient de tous eûtes la réforme ; et tout-à-coup, émus de terreur, «les hommes riches et puissants couraient chercher la solitude, se vouaient à la prière et aux macérations dans deg couvents fondés par eux ou enrichis de leurs biens; des familles entières se dispersaient en divers monastères, et toutes les rigueurs de la pénitence suffisaient à peine à calmer «les imaginations ébranlées au spectacle des crimes de leur temps.

Cependant la plupart des esprits flottaient encore incertains entre l’agitation religieuse «pii commençait à les troubler et les goûts de licence qui continuaient de les entraîner. Picrre-l'Ermite prêcha la première eroisaile ; tous s’y précipitèrent comme si l’on eût vu s’ouvrir les i>ortes du ciel; des populations entières, hommes, femmes, enfants mêmes, partirent pour la Terre sainte, traïupiillisés et ravis d’avoir enfin découvert un remède à leurs péchés, et de pouvoir employer au salut de leurs âmes cette soif de mouvement qui ne trouvait plus en Europe assez de place ni «le liberté, et ces habitudes «le rapine et «le violence au\«|ueiles il paraissait trop difficile de renoncer.

Ainsi jetée pour un moment hors de sa route règulière, l’espèce humaine n’en était |>as moins dans une crise de progrès; plusieurs voies s’ouvraient à son activité, et elle avançait dans toutes. L’ignorance était décriée et signalée comme la source des maux du siècle ; la fonction d’enseigner était mise au nombre des devoirs de l’état religieux ; chaque monastère nouvellement

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ESSAI HISTORIQUE

fondé ou réformé devenait une école dans laquelle des élèves de tout âge et de toute condition étaient gratuitement instruits dans les sciences connues sous ie nom d’arts libéraux. La réllexion s’éveillait sur tout ce qui intéresse l’humanité, et l’action suivait la réflexion. C’est à la fin du onzième siècle que les communes ont commencé à réclamer ou plutôt à conquérir ouvertement leursfranchises. A la même époque, des esprits hardis soutinrent les droits de l’intelligence individuelle contre l’empire absolu des doctrines établies. D’autres, sans oser songer à combattre, travaillaient du moins à comprendre, ce (pii conduit à discuter. L’argumentation s'établissait au sein des principales écoles; les efforts de la raison pour s’introduire dans l’enseignement de la théologie commençaient il inquiéter les pouvoirs ecclésiastiques. Abailanl, un des premiers en France, tenta d’adapter la méthode philosophique à l’exposition des doctrines orthodoxes. Il succomba dans l’entreprise, mais il succomba avec éclat et non pas sans fruit. Sou. histoire est un des faits importants de l’histoire du la philosophie de son temps.

Pierre Abailard naquit en 1079 au Palais, bourg à quatre lieues de Nantes, de parents nobles, Bérenger et Lucie. Il apporta en naissant les dis|H)sitions et la facilité à l’étude, « naturelles, dit-il, à son |>ays et à sa famille. » Son père, axant d’endosser l’armure de chevalier, avait reçu quelque connaissance dus lettres. Ix* gotit lui eu était resté; il voulut que pour tous ses fils l’étude précédât les exercices militaires; elle devint la passion d’Altailard, et cette passion, échauffée |iar de brillants progrès, détermina l’emploi de sa vie. La plupart de ses biographes le représentent comme l’aîné de sa famille, et lui font sacrifier à l’amour des lettres les

SIR ABAItAR» KT HÉLOÏSE.

droits et lliéritage qui lui appartenaient en cette qualité. Mais la phrase des écrits d’Ahailard sur laquelle se fonde cette opinion s’interprète plus naturellement en sens contraire, et semble indiquer simplement qu’il laissa à ses frères les honneurs de la chevalerie avec l’héritage et la prééminence à laquelle ils avaient droit comme aînés; pour lui, renonçant, ce sont ses expressions, « à la cour de Mars, pour être nourri dans le sein de Minerve, » il quitta à seize ans son pays natal, et parcourut diverses provinces, cherchant, partout où l'attirait Ja renommée des écoles, l’occasion d’apprendre et surtout de disputer.

Il arriva enlin à l'aris, âge de vingt ans environ, fort de la confiance de la jeunesse, du sentiment de ses talents, de succès déjà obtenus, avide de réputation, ardent à l’attaque, aguerri à la dispute, ferme et subtil dans l’argumentation, disert, plein de verve et de facilité, rêvant toutes les gloires que pouvait lui offrir la caméra à laquelle il se destinait. Guillaume de Champeaux, le premier et le plus célèbre des dialecticiens du temps, dirigeait alors les études de Paris, en qualité d’archidiacre, quelques-uns disent d’écolàtre ou chef des écoles; il professait lui-même, et enseignait avec un. nombreux concours la grammaire ou rhétorique, èt, sous le nom de dialectique, tout ce qu’on savait alors de philosophie. Abailard, reçu au nombre de ses disciples, obtint la faveur du maître, flatté de l'honneur qu'un tel écolier devait attirer sur son école. On a même prétendu qu’il avait été fait commensal de la maison de Champeaux ; mais le seul passage d’Abailard d’où l’on pourrait inférer cette circonstance ne paraît pas concluant à cet égard. Quoi qu’il en soit, la bonne intelligence ne fut pas entre eux de longue durée. Abailard

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était «l’un esprit ouvert, mais peu docile; il cherchait dans l’étude non des opinions faites, mais la matière de ses propres opinions; et le lie soin «le penser par lui— même, uni à l'ambition du succès, ne lui permettait guère d’écouter tranquillement ce qui lui semblait pouvoir être combattu. La philosophie de Champeaux n’était nullement inattaquable ;Abailard s’éleva plus d’une fois contre les assertions de son maître, cl disputa, non on disciple qui cherche à provoquer une plus complète explication, mais en adversaire «pii veut vaincre. Sa supériorité ne demeura pas long-temps douteuse; et l’indignation «lu professeur contre un si jeune rival fut partagée par ceux des disciples de Champeaux qui jusqu’alors avaient pu prétendre à la prééminence, et «pii non-seulement se trouvaient éclipsés, mais craignaient encore de voir enlever à leur maître une réputation dont l’éclat rejaillissait sur eux, et à laquelle ils espéraient peut-être succéder un jour.

Abailanl attribuait a ces premiers succès et à l’envie qu’ils excitèrent l’origine de tous ses malheurs; du moins est-il certain «pie «lès ce moment se formèrent contre lui des inimitiés «lont peut-être, loin «le chercher à les désarmer, sa fierté s«« félicita comme d’un triomphe. A vingt-ileux ans, et encore sous la discipline de Champeaux, il prétendit à l'honneur d'enseigner luimême. l’aris, où l'archidiacre dirigeait les études, lui était interdit : il entreprit de lever école à Melun, alors l’une «les villas importantes de la France, fit ou la cour résidait une partie «le Fannée. Champeaux, averti de son dessein, essaya «le le prévenir ou du moins d’obliger Abailard à s’établir plus loin; mais, aidé de qucl- «|ues ennemis puissants qu’avait Champeaux dans le pays, et peut-être à la cour, rendu plus intéressant par

SIR VBUI.VRTt ET 11 Kl. OÏSE.

la jalousie qui s'attachait à le poursuivre, Ahailard l'emporta, et, dès les premiers temps, il effaça par sa renommée celle, dit-il, « qu’avaient acquise peu à peu les maîtres de l’art. » Ce témoignage qu’il se rend a été confirmé par les faits ; et lorsque Ahailard écrivait ces mots, il était assez célèbre et assez malheureux pour avoir le droit de parler ainsi de lui-méme. Pressé de rendre son triomphe plus éclatant, il transporta son école à Corbeil, afin de pouvoir de plus près harceler plus souvent de ses arguments l’école de Paris. Cependant, bientôt vaincu par les excès du travail et de la fatigue, il tomba malade, et fut obligé d’aller en Bretagne respirer l’air natal, laissant dans l’affliction tous ceux qu’animait le désir des études philosophiques 1 .

Sa santé ne se rétablit qu’au Unit de plusieurs années. Quand il revint à Paris, Guillaume de Champeaux avait quitté ses fonctions d’archidiacre pour se faire moine a Saint-Victor. Le cloître offrait également aux uns les austérités de la pénitence, aux autres les espérances de l’ambition. Ce n’était pas le repos qu’on demandait alors à la vie monastique : pénitents ou réformateurs, tous y apportaient d’énergiques liesoins d’activité; et, soit qu’ils exerçassent sur Içs autres ou sur eux-mêmes l’ardeur religieuse (pii les y axait conduits, ils étonnaient le monde par l’austérité de leur vie ou les miracles de leur influence. Vénérés des peuples, honorés des princes, chers à la cour de Home, ils se trouvaient natuturellement désignés ]>our les hautes fonctions ecclésiastiques. La plupart des papes, à cette é|ioque, et un

i Cipcilius Frev, médecin de la Faculté de Paris, fait du savoir «ÿ’Ahailard cet éloge aussi grand que laconique :

Hic koIux sriril icihiic quirquid erat.

ESSAI HISTORIQI E

grand nombre d'éveques, ont été tirés des monastères; et la science, sans récompense ]H>ur les laïques, sans attrait pour le clergé séculier, devenait pour le clergé régulier la route à |>eu près assurée des honneurs et de la fortune. Champeaux l’éprouva peu de temps après; et les avantages qu’il tira de sa retraite dans le cloître donnent quelque |>oids aux insinuations de son adversaire sur les motifs d’ambition qui l'y avaient poussé. Du moins est-il sûr qu’il n'v chercha pas le silence et l’oubli. Quoique l’humilité de sou nouvel état ne lui eût pas permis de conserver les fonctions de chef des écoles, Champeaux continua à enseigner publiquement; et Abailard nous apprend, sans s’expliquer davantage sur ce fait assez singulier, que, revenu à Paris, il retourna vers son ancien maître, et suivit ses levons de rhétorique. Nous voyons aussi que dans le même temps il eut une école à Paris; et nous pouvons supjioser que pour s’y maintenir il crut nécessaire de se couvrir de la qualité de disciple de Champeaux, qui, bien qu’il n’eût plus d’autorité directe, conservait à Paris une grande influence sur l'enseignement.

Quelles que fussent les causes de ce rapprochement, il ne devait être |K>ur Abailard qu’une tentation de recommencer plus vivement la guerre. La querelle des réalistes et des nominaux régnait depuis plus de vingtcinq ans dans les écoles : « Des dialecticiens de notre temps, » écrivait, dans les dernières années du siècle qui venait de finir, le célèbre Anselme, ablté du Bec et alors archevêque de Cantorbéry, « que dis-je? des hérétiques à la dialectique tiennent les substances générales n’être autre chose que de vains mots. » Et cette hérésie, ainsi que l’appelait Anselme, n’avait pas été trouvée indigne des anathèmes de l'Église, attentive à défendre

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