‹ Abailard et HéloïseChapitre 5 sur 103 · SI 11 ABA1L VIII) ET HELOÏSE · texte numérisé non relu

SI 11 ABA1L VIII) ET HELOÏSE

dans la doctrine des substances générales, empruntée à la philosophie d’Aristote, l’argument fondamental de l’école en faveur du dogme de la Trinité, alors le grand objet des controverses ou plutôt des démonstrations théologiques. « De même, disait Anselme, que plusieurs hommes considérés comme espèce ne sont qu’un seul homme, ainsi plusieurs personnes, chacune desquelles est un Dieu parfait, sont un seul Dieu. » Koscelin, chanoine de Compïègne, déclaré contre la doctrine des substances générales, avait osé nier les conséquences qu’on en tirait à l’appui du dogme de la Trinité. Excommunié en 1092 ou 101)3 au concile de Soissons, menacé d'être mis en pièces par le peuple, il abjura momentanément ses opinions; mais elles demeurèrent dans l’école ; et publiquement professées, sauf jieut-être ce qui tenait à la question théologique, devenue trop dangereuse à élever, elles formèrent la secte des nominaux, ainsi appelés parce qu’ils n’accordaient aux idées générales d’autre existence, hors de l'entendement, que celle des noms dont on se sert |>our les exprimer, tandis que leurs adversaires, les tenant pour des substances réelles, en prirent le nom de réalistes.

Clmmpeaux, comme on peut le croire, archidiacre de Paris et aspirant à l’évêché, s’etait déclaré pour les réalistes. Abailard avait suivi l’opinion des nominaux. Quelques-uns lui ont donné Koscelin pour maître; d’autres nient ce fait, qui ne paraît ni probable, ni toutà-fait impossible. Quelques autres lui ont attribué une lettre écrite dans le temps contre ce même Koscelin, et signée de la lettre initiale P. Cette lettre ne peut être d'Abailard. Tout porte à croire qu’il n’eut avec Rosceliu aucune relation personnelle, et qu’il reçut ses opinions, non d’un maître particulier, mais de son temps.

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ESSAI IIISTORiylE

Ci* lut a son retour de Bretagne que, ranime pur le repos, fortifie* par tes années, l’élude et la réflexion, il attaipia la philosophie de Champeaux, qu'il força de renoncer à son système des universaux, l’un des principes essentiels du parti réaliste. Ce qu’on rapporte des arguments employés de part et d’autre serait aujourd’hui de peu d’intérêt. Abaitard, sans rien détailler, nous apprend seulement que son adversaire, contraint de se rendre à l’évidence de ses raisonnements, ne put se relever du coup porté à ses doctrines. Déplacé de scs anciennes hases, Champeaux perdit pied, l'n enseignement désormais vague et sans autorité rebuta ceux-là même de ses disciples qui s’étaient montrés les plus ardents à le soutenir, et tous passèrent à l’école du chef nonxeau que commençait à reconnaître le mouvement philosophique. Enlin le successeur même de Champeaux, formé par ses leçons, et probablement nommé par ses soins, vint remettre sa chaire à Ahaiiard et se ranger sons sa discipline. Le triomphe était trop complet pour qu’un rival, même vaincu, put s’y résigner. Champeaux fit destituer, sur îles accusations graves, celui de ses disciples dont la faiblesse ou la bonne foi livrait ainsi tous les avantages de la victoire, et l'on nomma à sa place un ennemi d’Ahailard que cet échec obligea de transporter de nouveau son école à Melun. On le voit bientôt la rapprocher de Paris, où il n’était pas libre de la faire entrer, et se placer hors des murs, sur la montagne Sainte-Geneviève l , d’où, comme d’un

1 la montagne Saiiiie-Gcneviève se trouva pendant long-temps hors de l'enceinte de Paris; elle n'y était pas encore comprise lorsque l'ablme fut fondée; ce ne fut qu'en 1221 que Philippe-Auguste l’y enferma en agrandissant les murs de Paris dans la partie méridionale. ('* roi, dit niRord, engagea les propriétaires des vignes ct des

SI II AllAILARI) Kl IIKLOÏSE.

cànip, dit-il, il tient son ennemi assiégé. Champeaux, qui s’était retiré à la campagne, accourt, reprend les armes; le combat s’engage de toutes parts; les rencontres se succèdent et se multiplient.

Au milieu de cette belliqueuse activité, Abnilard fut rappelé en Bretagne par sa mère. Son |>ère, Bérenger, venait de se retirer dans un cloître; Lucie se disposait à en faire autant, et voulait, à ce qu’il semble, avoir son (ils pour témoin de ses adieux au monde. Il se rendit aux vœux de cette « mère chérie; » et pendant qu’il était en Bretagne, Guillaume de Champeaux fut, en 1113, nommé évêque de Chûlons. Il parait qu’alors, voyant devant lui la carrière plus libre et plus facile, Abailard voulut se mettre en état d'v avancer d’une manière plus utile et u«n moins glorieuse, et d’aspirer à son tour aux iLtghltés ecclésiastiques. Il nous apprend du moins quwla promotion'de Guillaume le détermina à se rendre a Laon pour v étudier la théologie sous Anselme, écolàtrc de cette ville. Cet Anselme, déjà vieux, et qu’il 11 e faut pas confondre avec l'archevêque deCanlorbérv . enseigflall à Laon depuis beaucoup d’années avec une autorité et une réputation qui ne purent en inqioser longtemps à Abailard sur un certain talent de parole vide de pensée et soutenu seulement par l’habitude, luliabile à la lutte, Anselme devenait inutile à Abailard, qui ne parut plus que rarement à ses leçons. La négligence des hommes supérieurs est facilement taxée de mépris; on a peine à leur pardonner de 11 e pas payer en reconnaissance l'estime qu’on se sent

champs à 1rs louer aux habitants de l*aris pour y construire des maisons, afin, ajoute-t-il, que toute la ville Tût pleine d'édifices jusqu'aux murs qui l'entouraient.

KSSAl lllSTORlylF

forcé d’avoir |K*ur eux. Personne, d’ailleurs, n’était moins propre qu’Abailard à rassurer les amours-propres inquiets, l-es principaux disciples d’Anselme furent blessés de son peu d'empressement à profiter des leçons de leur maître ; et cherchant, selon toute apparence, à le compromettre par quelque parole imprudente, un d’eux lui demanda un jour ce qu’il pensait de l’enseignement des livres sacrés, lui qui n’avait jamais étudié que les sciences physiques, nom sous lequel, à ce qu’il paraît, on confondait alors toutes les études étrangères à la théologie. Abailard.en reconnaissant l’utilité d’une pareille étude en ce qui touche le salut, s’étonna que des hommes instruits crussent avoir besoin, pour comprendre les écrivains sacrés, d’autre chose que de leurs écrits mêmes, accompagnés de la glo^j, et il soutint qu’aucun autre enseignement n’était nécessaire. A cette assertion, un rire d’ironie se fait entendre parmi les assistants; on demande à Abailard s’il se croit capable de prouver ce qu’il avance, et s’il osera l'entreprendre : il se déclare prêt à en faire l'épreuve. Alors, d'un ton toujours plus railleur, ses camarades acceptent la proposition, choisissent comme une des plus obscures la prophétie d’Ézcchiel, et Abailard s’engage à en commencer le lendemain l’explication. Quelques-uns lu conseillent de prendre plus de temps pour méditer sur un sujet si nouveau pour lui. Indigné, il répond qu'il a coutume de réussir il force, non pas de temps, mais d’intelligence, et qu’on l’entendra le lendemain.

Peu se rendirent à l’appel; une telle entreprise leur semblait si ridicule et si téméraire que leur curiosité même était à peine excitée : cependant le succès fut complet. On demanda une seconde, puis une troisième séance, oii les éloges de ceux qui avaient assisté à la

première attirèrent successivement un grand nombre de nouveaux auditeurs, tous empressés à se procurer des copies de ce qu’ils n’avaient pas entendu.

L’école d’Anselme prit l’alarme ; ses deux premiers disciples, Albéric de Reims et I-otulplie de Novarre, excitèrent l’inquiétude ou la jalousie du vieillard ; et sous prétexte qu’Abailard, neuf en pareille matière, pourrait tomber dans quelque erreur qui serait alors naturellement attribuée à son maître, il reçut défense de continuer à expliquer les livres saints dans les lieux soumis à la discipline d’Anselme. Cette interdiction, inouïe jusqu’alors, excita une vive rumeur parmi les étudiants. Abailard en était encore à ce point où l’oppression grandit les hommes qu’elle doit finir par étoulfer.

Revenu à Paris avec de nouveaux titres, il fut mis enfin en possession de la chaire si longtemps désirée, et revêtu en même temps d’un canonicat, il se vit à la fois sur la route de la fortune et en liberté de poursuivre la gloire. Il continua l’explication d’Ézéchiel avec le même succès , et le témoignage de ses contemporains ne laisse aucun doute sur l’éclat qui vint alors s’attacher à son nom. Foulques, prieur de Deuil, dans une lettre adressée à Abailard lui-même, s’exprime ainsi sur cette époque de sa vie : « Rome t’envoyait ses enfants à instruire ; et celle qu’on avait entendue enseigner toutes les sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes, ni la profondeur des vallées, ni la difficulté des chemins parsemés de dangers et de brigands, ne pouvaient retenir cetix qui s’empressaient vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer placée entre elle et

ESSAI IIISTOHlgtE

toi, ni par la terreur des tempêtes, et à ton nom seul, méprisant les périls, elle se précipitait en foule. La Bretagne reculée t’envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l’Anjou venaient te soumettre leur férocité adoucie ; le Poitou, la Gascogne, l’Ibérie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Suédois, ardents à te célébrer, vantaient et proclamaient sans relâche tou génie. Et je ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la France les plus éloignées comme les plus rapprochées, tous avides de recevoir tes leçons, comme si prés de toi seul ils eussent pu trouver l’enseignement. » De cette célèbre école sont sortis un |»ape (Céleslin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France, d’Angleterre et d’Allemagne, et un bien plus grand nombre encore de ces hommes auxquels eurent souvent all'aire les papes, les évêques et les cardinaux, comme Arnaud de Brescia et beaucoup d’autres. On a fait monter à plus de cinq mille le nombre des disciples qui se réunirent alors autour d'Abailard.

Bien ne nous reste de cet enseignement qui fut pour la nation savante un événement si considérable. Nous ne trouvons, hors des écrits de Foulques et d’Heloïse,que peu de traces de l’événement même. On ne peut douter qu’Abailard n’ait été la plus grande gloire littéraire de son siècle ; mais les gloires littéraires ne retentissaient pas alors avec beaucoup d’éclat; le monde lettré de celte époque n’a pas de place dans l’histoire; il en avait peu dans la société : ce qui n’intéressait que les doctes a été peu remarqué île leur siècle. Aussi estce hors de son temps et dans ses résultats postérieurs qu’il faut considérer l’importance du mouvement produit ou accéléré par Abailard.

Si l oti veut reclterdier la nature et la forme des discussions philosophiques où se précipitait avec tant d’ardeur tout ce que l’Euro[>c contenait d 'hommes épris des charmes de la science, ce qu’on découvre se réduit à des combats de mots, d’où le vainqueur remportait pour tout trophée quelque subtile distinction qui devenait l’étendard d’un parti. On voit les [dus hautes questions de la destinée humaine changées, pour ainsi dire, en discussions grammaticales, et toute la force de l'argumentation employée à déterminer le sens d’un adjectif ou d’un verbe. Les symboles de foi, adoptés et soutenus par l’Église avec une rigueur jalouse, opposaient de tous côtés à la pensée des bornes insurmontables. Rejeter une expression consacrée eût été un crime ; l’expliquer était délicat et pouvait devenir dangereux; à moins que, faisant son chemin avec précaution à travers les divers articles de foi, qu’il ne fallait pas risquer de froisser en passant, l’explication ne ramenât justement au point d’où l’on était |>arli, c’est-à-dire au sens reconnu par l’Église. I)e là une prodigieuse subtilité d’interprétation pour échapper à l’hérésie, redoutée presque autant comme péché que comme danger, une singulière force d’esprit employée à choisir, étendre, assouplir le sens des expressions obligées, enfin celte tyrannie des mots à laquelle succombent les esprits même qui travaillent le plus énergiquement à s’en délivrer. Les écrits d'Abailard, la base la plus certaine d’après laquelle on puisse se faire une idée de ses discours, ne démentent pas l’opinion probable que, pour s’élever au-dessus de ses contemporains, il dut l'emporter sur eux en subtilité comme en toute autre chose. Aussi faut-il une certaine attention pour démêler toujours dans ses ouvrages la marche propre de sou esprit,

EsS.l I IIISTOKUJIE

naturellement ferme, droit, tendant au vrai, mais perpétuellement détourné ou arrêté dans sa route l>ar de minutieuses arguties, auxquelles l’entraînent les habitudes des esprits avec lesquels il a à débattre la vérité. Un est émerveillé des arguments auxquels il est obligé de répondre et des objections auxquelles il attache de l’importance. C’est ainsi qu’il avance entre les épines, occupé à déblayer plus qu’à édifier, fort de la pente naturelle qui l’entraîne vers la vérité, cl ouvrant la route à tous ceux qui sur ses pas veulent marcher en avant, à ceux même qui voudraient aller plus loin; car ce qu’Abailard a enseigné de plus nouveau pour son temps, c’est la liberté, le droit de consulter et d’écouter la raison; et ce droit, il l’a établi par ses exemples encore plus que par ses leçons. Novateur presque involontaire, il a des méthodes plus hardies que ses doctrines et des principes dont la j>ortée dépasse de beaucoup les conséquences où il arrive. Aussi ne faut-il |>as chercher son influence dans les vérités qu’il a établies, mais dans l’élan qu’il a imprimé. S’il n’a attaché son nom à aucune de ces idées puissantes qui agissent à travers les siècles, du moins il a mis dans les esprits cette impulsion qui se perpétue de génération en génération. C’était tout ce que demandait, tout ce que pouvait comporter son siècle, époque de mouvement, non de fondation, où semblait régner encore cette activité de l’enfance qui cherche à s’exercer plutôt qu’à s’appliquer. lui mission d'Abailard fut d’étendre ce mouvement , d’échauffer, de diriger cette activité.

Au milieu des classes aisées qui abondent toujours dans une grande ville, et se portent avec empressement vert tout ce qui peut intéresser leurs loisirs, Abai-

SI H ABAII..UU) ET UÈLOÏSE.

lard a dû jouir d’une existence très-brillante. Il a dû être connu des princes et de tous ceux qui, placés audessus de la foule, remarquent ce qui en sort avec éclat. Son nom a dû être souvent répété parmi les hommes que, dans les diverses contrées de l’Europe, préoccupaient le goût et la recherche du savoir; mais leur voix se perdait au milieu des masses étrangères à leurs idées et indifférentes à leurs travaux. Les principes qu’ils avaient pu accueillir étaient sans application dans une société hors d’état d’en user, et le progrès intellectuel ne parvenait que par de longs détours à se faire place dans les affaires humaines. 11 y a pénétré plus ou moins promptement, selon que le terrain s’est trouvé préparé à recevoir des germes ainsi dispersés. Dans le midi, où la civilisation romaine n’avait jamais absolument disparu, où les lumières ne s’élaient pas complètement retirées des peuples, la société ré|»ondit plus promptement à l’appel des novateurs, et marcha d’un pas plus égal avec les opinions qui commençaient à se produire. Encore vingt ans, et Arnauld de Brescia devait, au nom de certaines idées religieuses et philosophiques, soulever l’Italie contre la puissance temporelle du clergé, ébranler le trône pontifical, et enfin, maître de Rome, y faire régner dix ans le gouvernement populaire, en dépit des efforts des pontifes et des excès de son propre parti. Bientôt après, l’opinion des Albigeois devait devenir la cause de la population méridionale des Gaules, et la question de la liberté de penser commençait à se déliattre entre les armées des princes et la conscience des peuples. Mais au Nord, et particulièrement dans ce qui formait alors proprement la France, où la conquête avait plus rudement imposé son joug, la domination de la race barbare ne permit pas de longtemps que le

KSSAI UISTOniQlF.

mouvement intellectuel passât îles eeoles dans la société. Les tentatives d'affranchissement politique qui, au douzième siècle, ont coïncidé en France avec le mouvement philosophique , bien que nées de la même source, en demeuraient tout-à-fait séparées. Les besoins de la lilierté naissaient également dans les diverses carrières de l’activité humaine; partout on commençait à se sentir la force et le désir d’avancer, mais sans se rallier à des principes communs et se porter mutuellement secours. Les mêmes bourgeois qui se formaient en communes pour arracher à leur suzerain ecclésiastique ou laïque la reconnaissance de leurs droits municipaux, auraient lapidé en qualité d’hérétique l’imprudent logicien qui leur aurait parlé de réclamer les droits de la raison contre les autorités théologiques; et parmi les écrivains philosophes qui ont parlé des premières tentatives d’affranchissement municipal, il n’en est presque aucun qui ne se soit prononcé avec indignation contre ces associations exécrables, inouïes, qui se formaient alors sous le nom de communes.

Ainsi , indépendants l’un de l’autre , le mouvement populaire et le mouvement littéraire ont chacun séparément suivi leur cours. L’état des lettres en France a constamment porté et porte encore la trace de cette sépaiation. Elle a puissamment influé sur les mœurs des classes éclairées, en les accoutumant à un exercice d’esprit et à des jeux d’imagination sans rapport avec les faits extérieurs. 11 en est résulté sur plusieurs points une habitude de faux et de factice qui n'a pas borné son influence aux productions littéraires ; lesatfections naturelles ont été détournées de leur véritable voie; on a soumis les sentiments et les relations de la vie à une sorte de règle poétique qui substituait l’élégance à la

Mil ABAILARD ET lIKt.OÏSE.

rectitude, et devenait beaucoup plus favorable à la délicatesse des passions qu’à l’observation des devoirs. L’amour , tel que nous l’avonS vu professer dans le dix-huitième siècle, est le produit de cette morale tonte littéraire. 11 est assez singulier de le rencontrer soiis les mêmes traits au commencement du douzième ; la vie d’Abailard nous offre un des exemples les plus remarquables de ce genre d’exaltation romanesque qui a caractérisé nos temps modernes.

Abailard était arrivé , selon quelques-uns , à trente-huit ans, mais plus probablement à trente-quatre ou trentecinq, sans que les faiblesses de l’amour fussent venues se mêler à la sévérité de ses occupations. L’agitation de sa fortune, et cette avide impatience de renommée que ses premiers succès devaient plutôt exciter (pie satisfaire, avaient jusqu’alors absorbé l’ardeur de son âge et de son imagination. I/élévalion de ses penchants lui inspirait, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, une grande aversion pour les commerces honteux et les plaisirs faciles, en même temps (pie ses travaux lui interdisaient ceux qu’il aurait fallu poursuivre avec plus de temps et de soin dans « la société des nobles femmes. » 11 n’avait donc jamais songé à chercher les succès que lui pouvaient promettre sa figure, les agréments de Shn esprit, le talent de la poésie qu’il joignait, dit-on , an mérite philosophique, une belle voix pour accompagner ses vers et une grâce infinie à les chanter. L’ame passionnée d’Héloïse se plaisait encore, après de longues douleurs , à retracer le tableau des agréments qui avaient charmé sa jeunesse. D’autres témoignages encore que le sien nous ont appris (pie les femmes du temps d’Abailard avaient senti l’importance de son mérite et y avaient été sensibles. Lorsque l’éminence de sa situation eut

ESSAI MISTOIUQI E

attiré sur lui les regards du public, elles se passionnèrent ]»our un homme célèbre en qui elles trouvaient un homme aimable. 11 se vit, nous dit-il , maître de choisir entre elles sa ns crainte d’éprouver un refus; mais il n’en chercha qu’une seule, et pour aimer, il attendait Héloïse.

Héloïse était la nièce d’un chanoine de Paris nommé Fulbert; quelques-uns disent sa tille naturelle. D’autres la donnent pour fille naturelle d’un prêtre nommé Ycon; d’autres pour alliée des Montmorency : peu importe. A peine âgée de dix-huit ans, elle possédait , autant qu’on en peut juger par les expressions de son amant, ce qu’il faut d’agrément pour donner de la grâce au mérite d’une femme, et, malgré sa jeunesse, ce mérite était déjà célèbre. Ce que nous connaissons d’Héloïse ne peut laisser d’incertitude sur l’étendue de son esprit, l’élévation de son âme , la force de son caractère , la chaleur de son imagination, son talent d’écrire, son goût pour la science telle qu’on la connaissait alors. Élevée chez les religieuses d’Argenteuil , elle y avait appris les langues savantes, dont la connaissance était alors recommandée aux couvents de filles, comme nécessaire à l’intelligence des prières de l'Église et des livres saints ; les poètes et les philosophes anciens lui étaient aussi familiers. Sa passion pour les lettres avait rendu son cœur sensible à une grande gloire littéraire et préparait d’avance le succès d’Abailard. Animé par l’amour et l’espérance , il voulut plaire enfin et y parvint sans peine. Un commerce de lettres dont la science fut peut-être le prétexte, mais non pas le sujet, permit les aveux que n’aurait osé prononcé la bouche ; et , toujours plus amoureux, Abailard chercha les moyens d’amener les occasions plus fréquentes et les relations plus familières sur lesquelles il fondait l'espoir de son triomphe.

Fulbert, orgueilleux de la supériorité de sa nièce, croyait 11e pouvoir faire assez pour donner à ses talents tout le développement dont ils étaient susceptibles; et dans ce respect passionné pour la science qui séduit quelquefois les esprits simples comme parait l’avoir été celui du chanoine , il poussait sans relâche Héloïse à l’étude et ne négligeait pour elle aucune occasion d’apprendre. Abailard, par l’intermédiaire de quelques amis, fit proposer à Fulbert «le le prendre en (tension chez lui au prix qu’il voudrait. L’embarras des soins du ménage, incompatible avec les études philosophiques, la trop grande dépense qui en résultait pour lui, la commodité que lui offrait la maison de Fulbert, située près des écoles, tels furent les motifs apparents de la demande d 'Abailard. Fulbert en eut deux pour accéder avec empressement à la pro(tosition : l’avantage pécuniaire qu’il comptait trouver dans ses conventions avec ce philosophe riche et insouciant, et surtout la joie inespérée de voir Héloïse approcher de la source de toute science, et l’espérance qu’il en rejaillirait sur elle quelques gouttes. Sans laisser à Abailard le temps de former un désir à cet égard, il le supplia avec ardeur de donner à sa nièce les moments dont il pourrait disposer, soit à son retour des écoles, ou à toute autre heure du jour et même de la nuit , lui remettant sur elle une entière autorité , jusqu’à le prier d’user de contrainte, s’il était nécessaire, et de punir sa négligence ou sa mauvaise volonté. Abailard lui-même s’étonna de l’excès d’aveuglement qui allait ainsi au-delà de ses vœux; mais, trompé par les idées «jui le préoccupaient , par la gravité des mœurs d’Abailard, par la distance où le plaçait d’Héloïse la hauteur de sa réputation , Fulbert ne vit en lui qu’un savant docteur, dans sa nièce qu’un enfant ,

ESSAI MSTOMQl'K

et il ne Supposa pas entre eux d’autres relations possibles que celles du maître et de l’écolière. Telles que les concevait Fulbert, elles étaient singulières, car il avait permis à Abailard , pour faire faire à Héloïse sa volonté, les menaces et les coups. Abailard réussit par de plus douces voies, et, en nous instruisant de son bonheur, il a laissé peu de chose a deviner sur le détail de ses plaisirs. Sa passion fut sincère et violente; mais, au moment oïi écrivait Abailard, elle avait perdu son empire; l’amour n’animait plus pour lui ces tableaux que seul il peut rendre touchants; la crudité est dans ses expressions, autorisées ou nécessitées par l’usage du latin, rendues familières par l’habitude des dissertations théologiques, et naturelles à cette situation d ame où le remords s’unit «aux regrets. Un efl'et tout contraire résulte des écrits où , après de longues années d’absence, Héloïse se rappelait ces temps de bonheur et d’ivresse; elle exprime beaucoup plus en disant beaucoup moins; elle rappelle, mais ne détaille point; au moment même où Héloïse se livre à la peinture des sentiments les plus vifs, une délicatesse de femme écarte toute image capable de réveiller, dans celui à qui elle s’adresse, l’idée des plaisirs qui ne sont plus, pour porter l’imagination tout entière sur la douleur de leur perle.

Livré à des jouissances si vives et si nouvelles, Abailard oubliait tout le reste; ses vers ne parlaient plus que d’amour, et la douce mélodie de ses chants, gravés dans la mémoire des plus ignorants, portait au loin le nom d’Héloïse, et le faisait retentir dans les maisons et sur les places. Héloïse ne concevait plus d’autre honneur que celui de son choix , et se perdait , pour ainsi dire , dans la gloire de son amant. Le devoir de lui complaire devint pour elle celui devant lequel disparaissaient tous

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