D’HÉLOÏSE. A A BAI LARD
A *on maître, sa servante.
Il ne sera pas dit que vous pourrez une fois m’accuser de désobéissance ; ma parole sera modérée, sinon ma douleur, et votre défense lui servira de frein. Je veux prendre sur moi de supprimer, du moins en vous écrivant, ces faiblesses contre lesquelles il est si difficile ou plutôt impossible de se prémunir dans un entretien. Rien n’est moins en notre pouvoir que les mouvements de notre cœur, et nous en sommes plus souvent les esclaves que les maîtres. Lorsque scs impressions nous agitent, personne ne peut en repousser les soudains entraînements ; il faut qu’elles se fassent jour, qu’elles éclatent, qu’elles se traduisent au dehors par le langage, ce miroir de l’Ame émue, selon qu’il est écrit : « L’abondance du cœur fait parler la bouche. » J’empêcherai donc ma main d’écrire, si je ne puis empêcher ma langue de parler. Plût à Dieu que mon cœur malade fût aussi disposé que ma plume à m’obéir !
LETTRE D’HÉLOÏSE
Vous pouvez toutefois apporter quelque soulagement à ma douleur, s’il ne vous est pas possible de la puéril’ toutà-fait. Comme un clou chasse l’autre, une nouvelle pensée fait oublier l'ancienne; et l’esprit, occupé ailleurs, est forcé d’abandonner ses souvenirs on de les suspendre. Une pensée a d’autant plus de force pour s’emparer de notre esprit et le distraire tle tout autre soin, (pie son objet est plus honnête et nous parait plus essentiel.
Nous supplions donc, nous toutes, servantes de Jésus- Christ, et vos tilles aussi en Jésus-Christ, nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses qui nous paraissent absolument nécessaires : la première, de nous apprendre l’origine de l'ordre des religieuses, le rang et l'autorité de notre profession; l’autre, d’établir vous-même et de nous envoyer une règle, appropriée à notre sexe, qui fixera d’une manière complète et détaillée nos usages et nos habits, ce dont les saints Pères 11e se sont jamais occupés. C’est à défaut d’institutions spéciales que les religieux et les religieuses sont soumis à la même règle, et qu’on impose aux deux sexes le même joug, quoiqu’ils aient un degré de force bien différent. Jusqu'à présent dans l'Église latine les hommes et les femmes ont suivi également la règle de saint Hennit ; cependant, pour peu qu'on la considère et dans les obligations des supérieurs et dans celles des subordonnés, il est facile de reconnaître quelle 11'a pu être écrite que pour des hommes, et que des hommes seuls peuvent l’observer. Sans m’arrêter à tous les capitulaires de cette règle, les femmes ont-elles besoin de capuchons, de hauts-do-chausscs et de scapulaires? Enfui peuvent-elles s'accommoder de ces tuniques et de ces chemises de laine portées sur la chair, tandis que le ilux périodique rend impossible pour elles l'usage de semblables vêtements? Que leur importe la loi
A (BAILAHI).
qui ordonne à l'abbé de lire lui-niéme l'Évangile, et de eommeneer l'hymne après eette lecture? celle qui lui assigne une place séparée des moines à la table des hôtes et des pèlerins? Cette alternative est-elle bien dans l'esprit de notre état, s’il faut, ou ne jamais donner l’hospitalité à des hommes, ou que l'abbesse mange avec cens qu’elle aurait accueillis? Oh! que la ruine des Ames est facile pour des hommes et des femmes ainsi mêlés ! surtout à table, où régnent l’intempérance et l’ivresse, oit la luxure descend dans la coupe avec le vin !
Saint Jérôme voulait prévenir ce danger, lorsque, dans la lettre qu’il adresse à la mère et à la tille , il le signale par ces paroles : « Il est difficile de conserver la chasteté dans les festins. » Ovide lui-même, ce professeur de débauche et de luxure, n’oublie pas dans son Art d’aimer do représenter les banquets comme une occasion de chute pour l’innocence, et comme le tombeau de la pudeur :
« Lorsque l’Amour est mouillé par les libations de Bacchus, il ferme ses ailes appesanties et reste immobile. Alors viennent les ris; alors le pauvre se couronne du diadème. La douleur et les soucis s’enfuient ; les fronts se dérident. C’est là que les jeunes filles ont souvent ravi lo
cœur des adolescents. Vénus bout dans leurs veines
du feu dans du feu ! »
Et, quand les religieuses n’admettraient à leur table que les femmes auxquelles l’hospitalité serait accordée, celte précaution même ne laisserait-elle subsister aucun danger? Certainement, pour perdre une femme, il n’est pas d’armo plus sûre que les cajoleries féminines. Et la corruption rampe jusqu’à son cœur sous des caresses plus insinuantes. C’est pourquoi saint Jérôme exhorte les femmes de profession religieuse à n'avoir aucun commerce avec celles qui vivent dans le monde.
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Enlin, si, à l'exclusion des hommes. nous n 'accordons l'hospitalité qu'aux femmes, combien n’irrilerons-nous jms contre nous les premiers, à qui la faiblesse de notre sexe nous force si souvent d'avoir recours, surtout si nous imrnissons avoir moins de reconnaissance pour eux, de qui nous recevons davantage, et même ne rtqiondre à leurs bienfaits que par une ingratitude absolue?
Si nous ne pouvons remplir dans sa teneur la règle prescrite, je crains que les paroles de l’apôtre .saint Jacques ne servent à notre condamnation. « Quiconque, ditil, ayant gardé tout le reste de la loi, la viole en un seul point, est coupable comme l'ayant violée tout entière; » ce qui revient à dire : Celui qui accomplit plusieurs préceptes est coupable par cela même qu’il n'a |>as tout accompli. Et pour un seul |>oint violé, il devient transgresseur de la loi ; car elle ne petit être accomplie que par l'observation de tous les commandements, LapAlre saint Jacques, pour faire sentir cette vérité, ajoute : « Celui qui a dit : Vous ne commettrez pas d'adultère, a dit aussi : Vous ne tuerez point. Mais, quoique vous ne commettiez point d'adultère, si vous avez tué, vous êtes transgresseur de la loi. » C’est comme s'il disait : t'ne condamnation entière est doitc réservée au transgresseur d’un seul commandement, parce que le Seigneur, qui défend une chose, défend aussi l’autre. Et la violation d’un précepte, quel qu’il soit , est un outrage au divin Législateur, qui n’a pas fait consister la loi dans un seul point, mais dans tous les commandements à la fois.
Mais, sans vous citer les dispositions delà règle dont l'observation est impossible ou au moins dangereuse [tour nous, convient-il que des religieuses sortent de leur couvent pour aller aux moissons et travailler aux champs? Une année de noviciat (teul-elle suffisamment prouver la vocation
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d'une femme ? cl lu lecture de la règle , trois fois répétée selon l'ordonnance, |ieul-cllc siiftisaminent l’instruire? Quoi de plus insensé d'ailleurs que de s’engager dans une route inconnue, et qui n’est [«es même frayée? Quoi de [tins présomptueux que de se choisir un genre de vie dont on ignore les difficultés , et que de faire des vœux qu'on ne saurait remplir ? Si la prudence est la mère de toutes les vertus, et la raison la médiatrice de tous les biens, on ne peut regarder ni comme une vertu ni connue un bien ce qui s’éloigne de ces deux qualités. En effet, selon saint Jérôme, les vertus (pii déliassent la liorne et la mesure doivent être mises au rang des vices. N’est-ce donc pas s'écarter de la prudence et de la raison que de ne pas consulter les forces de ceux à qui on impose des fardeaux, et de forcer la nature dans sa constitution ? Un Ane peut-il porter la charge d’un éléphant? Un enfant, un vieillard, ont-ils la même vigueur qu'nn homme ? lm [Miset-on les mêmes charges à la force et à la faiblesse ? les mêmes devoirs aux malades et aux gens qui se portent bien? Peut-on enfin exiger autant d’une femme que d’un homme, du sexe faible que du sexe fort ?
Le pape saint Grégoire, dans le quatorzième chapitre de son Instruction pastorale, établit une distinction au sujet des avis et des commandements : « Il faut, dit-il, avertir les hommes d’une manière, et les femmes d’une autre, parce qu’on doit enjoindre à ceux-là des choses plus difticiles qu'à celles-ci ; et, s’il faut (le grandes épreuves pour exercer les premiers, il en faut de légères pour attirer doucement les autres à la religion ».
11 est certain que ceux qui ont écrit des règles pour les moines n'ont point parlé des femmes. Et même, en rédigeant ces statuts, ils savaient bien qu'ils ne pourraient jamais convenir aux femmes. Ils ont assez, prouvé par là
LETTRE D'HÉLOÏSE
qu’il ne fallait pas imposer le même joug au taureau et à la génisse, et condamner aux mêmes travaux ceux que la nature avait créés si différents. Saint Benoit posséda cette prudence : plein de l’esprit de tous les justes, il a égard aux individus et aux temps ; sa règle est sagement disposée en vue que toutes choses soient faites avec mesure. Commençant d’abord par l’abbé, il lui recommande de veiller à ses moines de manière il se mettre à la porté* de chacun d’eux, de les ménager, chacun suivant ses qualités ou son intelligence, afin que le troupeau qui lui est confié ne dépérisse pns entre ses mains, mais qu’il ait la joie de le voir augmenter. Il lui enjoint de se défier toujours de sa propre fragilité, et de se souvenir qu’il ne faut pas fouler aux pieds le roseau qui chancelle. Qu’il fasse acception des circonstances, e! se rappelle la prudence du saint homme Jacob, disant : « Si je lasse mes troupeaux en les faisant marcher trop vite, ils mourront tous en un même jour; » enfin, que les exemples et les témoignages de cette prudence, mère des vertus, toujours présents à son esprit, lui fassent apporter en toutes ses prescriptions un tel tempérament, que les faibles ne soient point découragés, et que les forts puissent désirer de faire quelque chose de plus.
C’est dans cet esprit de modération et de convenance distributive , qu’il favorise d’une dispense les enfants, les vieillards et les infirmes; qu’il ordonne de faire manger avant les autres le lecteur ou les semainiers et ceux qui sont employés au service de la cuisine , et que même à la table commune il a réglé la qualité et la quantité des aliments et des boissons suivant les individus. Il a traité avec beaucoup de soin chacun de ces objets.
Dans la question des jeûnes il relâche aussi quelque chose de la rigueur des statuts, selon la saison, la quantité de travail et la faiblesse des constitutions.
A ADAII.ARD.
Or di tes-moi, je vous prie, quelle serait la règle qu’aurait imposée à des femmes celui qui, dans celle qu'il a établie pour les hommes, proportionne tout aux temps et aux tempéraments, pour qu’elle n’excite jamais le murmure, et qui lu rend également supportable à tous? Si , en etlet , il a adouci la rigueur de sa règle en faveur des enfants, des vieillards et des infirmes, suivant la nature de chacun, que n’cût-il pas fait en faveur de notre sexe, dont la faiblesse est si connue? Examines donc combien il est déraisonnable d’obliger les femmes à suivre lu mémo règle que les hommes, et d’imposer aux forts et aux faibles une charge uniforme,
Je pense qu’il suffit à notre faiblesse d’égaler en vertus de continence et d’abstinence les chefs de l’Eglise et ceux qui sont flans les ordres sacrés , puisque Jésus-Christ dit lui-même : « C’est être parfait que de ressembler à son maître. » Je croirais même que nous ferions beaucoup si nous pouvions égaler les pieux laïques qui vivent dans le monde; car nous admirons dans les faibles ce qui nous parait peu de chose de la part des forts; et, selon l'Apôtre : « C’est dans la faiblesse que la vertu brille. »
Mais ne croyons pas que la religion des laïques, celle d’Abraham, de David, de Job, même dans l’état du mariage, no croyons pas, dis-je, que cette religion soit peu de chose. Lisons plutôt saint Chrysoslômc , dans son septième sermon sur l’Épître aux Hébreux : « Nous avons, dit-il, plusieurs charmes puissants pour endormir la bête infernale. Quels sont-ils ? le travail, la lecture, les veilles. Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas moines? Si vous me faites cette réponse, faites-la plutôt à saint Paul lorsqu’il dit : « Veillez dans la patience et la prière »; et u Ne prenez point souci de la chair dans les concupiscences, a