‹ Abailard et HéloïseChapitre 55 sur 103 · I.ETTRF. D’BÉIOÏüE · texte numérisé non relu

I.ETTRF. D’BÉIOÏüE

« Or ce n'était pas seulement jionr dis •moines qu’il pariait ainsi , mais pour tous ceux qui habitent les villes. En effet, un homme du siècle n’a de plus qu'un moine que la lilierté de vivre avec une femme. La loi lui en donne la permission sans le dispenser des autres devoirs ; et sa vie est soumise dans tout le reste aux obligations de l’état monastique. Car les. béatitudes qui sont annoncées par le Christ n’ont pas été annoncées pour les moines seulement; autrement, Jésus-Christ aurait borné la vertu aux limites du cloître, et condamné le reste du monde à périr. Alors, comment pourrait-on considérer le mariage comme un état honorable, puisqu’il nous priverait de l’espcrance du salut ? »

Ces paroles prouvent assez clairement que celui qui ajoutera la continence aux préceptes de l'Evangile égalera la perfection monastique. Et plût à Dieu que notre profession nous obligeât seulement à suivre la perfection évangélique sans vouloir nous forcer à paraître plus que chrétiennes !

C’est assurément, si je ne me trompe, ce qui a engagé les saints Pèresà ne pas établir pour nous, comme ils l’ont fait pour les hommes, une règle générale; ils ont craint de nous imposer une loi nouvelle et des vœux trop lourds pour notre faiblesse, suivant le passage de l'Apôtre : « La loi produit la colère; en eflet, où il n’y a point de loi, il n’y a point aussi de prévarication. » Et ailleurs : « La loi est survenue pour donner lieu à l’abondance du péché. »

Ce grand prédicateur de la continence, persuadé de notre faiblesse, oblige pour ainsi dire les jeunes veuves à de secondes noces : « Je veux, dit-il, que les jeunes veuves se remarient , qu’elles aient des enfants , qu’elles gouvernent leur ménage et quelles ne donnent aucune occasion à l’ennemi de notre religion de nous faire des reproches. »

A ADAILARD.

Sain! Jérôme, persuadé de l’excellence de ces paroles, met en garde Eustoehium contre les vœux inconsidérés des ’ femmes : « Si celles, dit-il, qui sont demeurées vierges ne sont pourtant pas complètement justifiées à cause de leurs autres fautes, que fera-t-on à celles qui ont prostitué les membres du Christ, çt qui ont changé le temple de l’Esprit saint en un lieu de débauche ? Il eût été plus convenable qu’elles se fussent mariées , qu'elles se fussent contentées de marcher terre à terre, plutôt que d’avoir voulu s’élever trop haut , pour être précipitées dans le fond de l’enfer. »

C’est aussi pour prévenir ces vœux téméraires que saint Augustin, dans son livre de la Continence des veuves, écrit à Julien : « Que celle qui n’a pas encore embrassé l’état réfléchisse, que celle qui l’a choisi persévère, afin que nulle occasion ne soit donnée à l'ennemi, et que nulle oblation ne soit dérobée au Seigneur, » Les conciles même ont décidé, en faveur de notre faiblesse, de ne pas ordonner les diaconesses avant l'Age de quarante ans , et si ce n’est après les plus grandes épreuves ; tandis que les hommes peuvenl'étre ordonnés diacres à vingt ans.

Il est des maisons désignées sous le nom de chanoines réguliers de saint Augustin, qui prétendent avoir une règle particulière, et ne se croient inférieurs en rien aux moines, quoiqu’ils fassent publiquement usage de linge et de viande. Si notre faiblesse pouvait égaler seulement la vertu de ces religieux, ne serait-ce pas beaucoup de notre part?

On pourrait sans danger nous laisser plus de liberté 1 sur notre nourriture, car la nature prévoyante a doué notre sexe d’une plus grande vertu «le sobriété. Il est reconnu que les femmes vivent de très-|>eu de chose, et qu’elles n’ont pas besoin, comme les hommes, d’une alimentation substantielle : la physique nous enseigne aussi qu’elles s'enivrent plus difficilement.

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Voici un passage de Théodose Macrobe, dans le septième livre des Saturnales : « Aristote dit que les femmes s’enivrent rarement, les vieillards souvent. La femme a le corps très-humide, comme l’annoncent le poli et l’éclat de sa peau, et cette purgation périodique qui la débarrasse d’une humeur superflue. Le vin quelle boit rencontre donc dans l’estomac une si grande humidité, qu’il perd sa force et ne peut plus envoyer ses vapeurs au cerveau. » Et ailleurs : « Le eorps de la femme s’épure par de fréquentes purgations, il est semblable à un crible. De nombreux canaux viennent s'épanouir à la surface et fournir des ouvertures et des issues à toute cette abondance d’humeurs qu’elle doit rejeter. La dilatation des pores permet aux vapeurs du vin de se dissiper en un instant. Le corps des vieillards, au contraire, est sec; aussi ont-ils la peau extrêmement terne et rude au toucher. »

Vous jugerez, d’après cela, qu’il n’y a point d’inconvénient à nous accorder toute liberté sur le boire et le manger, et que cette faveur est due à notre faiblesse, puisqu’il nous est difficile d’appesantir nos cœurs par l’intempérance ou par l’ivresse. Notre frugalité naturelle nous préserve du premier excès, notre constitution même nous garantit du second. Ce serait donc obtenir de notre faiblesse une vertu suffisante, et même une grande vertu, si, vivant dans la continence, sans aucune propriété mondaine, et seulement occupées du service divin, nous pouvions égaler dans notre manière de vivre les chefs de l'Église, les religieux laïques eux-mêmes, ou enfin ceux qui s'appellent chanoines réguliers, et qui se flattent surtout de suivre l'exemple des apôtres.

Enfin il me semble que c’est un Irak de sagesse et de prudence, dans les personnes qui se consacrent à Dieu, de faire des vœux moins étendus, afin de pouvoir exécuter

A UUII.UI!'.

plus qu’ils n’onl promis, et de joindre des œuvres surérogatoires aux obligations de leur piété. Le Verbe de vérité a dit lui-même : « Lorsque vous aurez aeeompli tout ce qui est ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, sans mérite et sans valeur; ce que nous avons fait, nous étions obligés de le faire. » C’est comme s’il disait : Vous êtes des gens inutiles, sans mérite et sans valeur, puisque, contents seulement d’acquitter ce que vous devez, vous n’ajoutez rien de votre propre mouvement.

Ailleurs encore, parlant en parabole, le Seigneur fait allusion à ces surérogations volontaires, lorsqu’il dit : « Si vous mettez quelque chose du vôtre, lorsque je reviendrai, je vous le rendrai. »

Si beaucoup de ces téméraires épouseurs de la vie monastique faisaient plus d’attention à l’état qu’ils vont embrasser, et qu’ils examinassent plus scrupuleusement la règle à laquelle ils vont se soumettre, ils l’enfreindraient moins par ignorance, et pécheraient moins par négligence. Mais aujourd’hui qu’une foui»' de gens courent presque aussi aveuglément les uns que les autres se jeter dans Ire cloîtres, ils y vivent comme ils y sont entrés, c’est-à-dire sans oixl re et sans règle ; facilement ils ont accepté une règle inconnue, facilement ils la bravent, et ne reconnaissent pouv loi que les usages qui leur plaisent. Les femmes doivent donc bien prendre garde de se charger d’on fardeau sous lequel on voit faiblir et même succoml*er presque tous les hommes. Déjà, nous nous en apercevons, le monde a vieilli, les hommes et tes autres créatures ont perdu l’ancienne vigueur natur»'lle ; et suivant Jcsus-Christ, c’est moins la charité d’un grand nombre que celle de tous les fklèles qui s’est refroi»lie. Puisque les hommes ont d» ; généré, il faut donc alisolumcnt changer ou adoucir en leur faveur dos règles établies pour eux.

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Sain! Benoit, convaincu de cet affaissement et des mode licalions qu'il rendait nécessaires, avoue lui-même qu'il a 'tellement tempéré l'austérité de la vie monastique, que sa règle, comparée à celle des premiers moines, n’est autre chose qu’une institution d'honnêteté, une simple ébauche de société religieuse; car il dit : n Nous avons fait cette règle, afin de montrer de quelque manière, en l’observant, que nous possédions l'honnêteté des mœurs et le germe des vertus de notre profession. Celui qui vise à une perfection plus haute de l’état religieux pourra consulter et observer la doctrine des saints Pères, dont la pratique conduit les hommes aux sommets élevés de la perfection. » Ensuite : « Vous donc, hommes impatients d’arriver à la céleste patrie, efforcez-vous d'accomplir, [mr l’aide de Jésus-Christ, ces préludes de vie chrétienne et régulière, et passant, avec la protection du Seigneur, à de plus rigides observances, vous jaisercz enfin votre pied triomphant sur les hauteurs sublimes de In vertu. »

Les saints Pères, dit-il, lisaient chaque jour tout le Psautier; mais la tiédeur du siècle l’a contraint à distribuer cette lecture dans le courant d’une semaine entière, en sorte que la tâche de ses religieux est inférieure à celle des clercs.

Qu’y a-t-il de plus contraire à la profession religieuse et à In mortification monacale, que ce qui fomente la luxure, excite les troubles, et détruit en nous cette image même de Dieu qui nous élève au-dessus de tous les autres êtres? Je veux parler du vin. L’Ecriture le présente comme le plus dangereux des aliments, et défend de s’y livrer. Et le grand Salomon, dans ses Proverbes, dit : « Dans te vin est la luxure, et dans l’ivresse sont les troubles. Quiconque y fait consister son plaisir ne deviendra point suge. A qui malheur ? au père de qui malheur? à qui les querelles? à

A ABAII.ABD.

qui les précipices? à qui les blessui'es sans sujet? à qui les yeux rouges et meurtris, sinon à ceux qui passent le temps àboiredu vin et qui mettent leur plaisir à vider les coupes? Ne regardez pas le vin lorsqu'il parait clair, et que sâ couleur brille dans le verre. 11 entre agréablement ; mais à la fin il mordra comme la couleuvre, et répandra son venin, comme le basilic. Vos yeux alors verront les étrangères, et votre cœur dira des choses déréglées. Vous serez comme un homme qui dort au milieu de la mer, comme un pilote assoupi qui a perdu le gouvernail, et vous direz : Ils m'ont battu, mais je ne l'ai pas senti ; ils m’ont entraîné, et je ne m'en suis pas aperçu. Quand me réveillerai-je et trouveraije encore du vin ? « Et plus loin : « O l.amuel, ne donnez point de vin aux rois, car il n’y a point de prudence là où règne l’ivresse ; craignez que le vin ne leur fasse oublier la justice et ne nuise à la cause des enfants du pauvre. » Il est dit dans l'Ecclésiastique : « Le vin et les femmes font apostasier les sages, et jetlentdans l’opprobre les gens sensés.»

Saint Jérôme, écrivant à Népotien sur la conduite du clergé, s’indigne de ce que les prêtres de l’ancienne Loi, évitant avec soin tout ce qui peut enivrer, surpassent dans ce genre d’abstinence ceux de la nouvelle. « Ne sentez jamais le vin, dit-il, de peur que l’on ne vous dise avec le philosophe : Ce n’est pas offrir un baiser, ruais présenter du vin. » L’Apôtre condamne les prêtres qui aiment le vin, et l’ancienne Loi leur en défend l’usage : « Que ceux qui servent l’autel ne boivent ni vin ni bière. » Par la bière, les Hébreux entendaient toute espèce de boisson fermentée, distillée ou filtrée, soit de moût et de levure, soit de jus de pomme ou de suc de miel; soit encore les infusions d’herbes, de graines, la liqueur de palmier, les sirops, enfin tout ce qui pouvait enivrer : « Tout ce qui peut enivrer et obscurcir la raison, fuyez-le comme du vin. »

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Voilà donc le viu retnuirbé des délices des rois, absolument interdit aux prêtres, regardé comme le plus dangereux des aliments. Cependant saint Benoit, ce souffle de l’Esprit-Saint, en permit l'usage à ses moines, à cause du relâchement du siècle : « Sans doute, dit-il, nous voyons que le vin ne convient nullement aux moines ; tuais connue dans notre siècle il n'est pas jtossihle de leur persuader cela, etc. »

Il avait sans doute lu ce qui est écrit daus la vie des Pères : « Quelqu'un rapporta un jour à l'altlte Pasteur qu'un certain moine ne buvait pas de vin ; il ré|iondit : Les moines doivent s’en abstenir. » Et plus loin : « l’n jour on célébrait des messes dans le monastère de l’abbé Antoine : il s’y trouva un vase rempli de vin; un des vieillards en versa dans une coupe, et le présenta à l'abbé Sisoï. Celui-ci l’accepta, et en lait jusqu'à deux fois; mais à la troisième fois qu’on lui en offrit : Assez, mon frère, répondit-il; ignorez-vous que c’est le démon ? » — Le saint ablié nous fournit encore un trait de cette morale, lorsque ses disciples lui demandèrent : « Si le jour du sabiiat ou du dimanche Ton vient à lioire trois verres de vin, est-ce trop? —Ce ne serait pas trop, répondit le sage vieillard, si le démon n'était pas dedans. »

Dites-moi, je vous prie, en quel endroit les viandes ont jamais été condamnées par le Seigneur ou interdites aux moines. Itemarquez bien à quelle nécessité saint licnolt dut sacrifier, en tolérant, par une dis|Nisilon adoucie de la règle, k* vin, qui est incontestablement la chose la plus dangereuse pour les moines, et qu'il avoue lui-même ne point leur convenir. Mais il a reconnu qu'il était impossiidc de persuader l’abstinence de cette liqueur aux moines de son temps.

11 serait à souhaiter que de semblables concessions

A ABAII.AU1>>

fussent faites à notre époque, relativement à toutes les choses qui n’étant ni bonnes ni mauvaises par elles-mêmes, sont indifférentes. Ainsi les austérités, qui ne sont plus dans l’esprit du siècle, cesseraient d’être obligatoires; ainsi les religieux conserveraient pleine et entière liberté dans les choses indifférentes qui ne peuvent produire le scandale, et lu prohibition se bornerait à ce qui est véritablement péché. A l'égard de la nourriture et des vêtements, le couvent devrait se contenter de ce qu’il y a de plus simple et de moins cher: en toutes choses le strict nécessaire, point de superflu.

Eu effet, il ne faut pas s’occuper Ix'uuroup de ce qui ne nous prépare point au royaume de Dieu, ou qui ne nous élève point en grâce auprès de lui : telles sont les pratiques extérieures que les réprouvés partagent avec les élus, et les hypocrites avec les vrais dévots. La ligne profonde de démarcation qui sépare les juifs et les chrétiens n'est autre chose que la distinction de ces faux dehors avec les mouvements intérieurs d’une piété sincère. C’est pourquoi, entre les fds de Dieu et ceux du démon, la distinction ne peut être faite que.par la charité, la charité, qui, selon la parole de l'Apôtre, est la plénitude de la loi et la fin des commandements. Aussi, rabaissant le mérite des œuvres pour mettre au-dessus d'elles la justice de la foi, saint Paul apostrophe ainsi le Juif : « Où est donc le sujet de te glorifier? il est exclu. Par quelle loi? Est-ce par la loi des œuvres? non, mais par la loi dit la foi. » Nous concluons donc que le patriarche est justifié par la foi sans h>s œuvres de la loi. Il dit encore : « Certes, si Ahraham a été justifié par les œuvres, il a de quoi se glorifier, mais non pas envers Dieu. Car que dit l’Ecriture? Abraham a cru à Dieu, et cela lui a été imputé à justice. » Et, continuant : « A celui, dit-il, qui ne fait pas les œuvres, mais qui croit en

LETTRE I» HÉLOÏSE

relui qui justifie le méchant, sa foi lui est imputée à justice, » selon le décret de la grâce de Dieu.

Saint Paul encore, permettant aux chrétiens l’usage de toute espèce de nourriture, et distinguant de ces choses celles qui nous justifient devant Dieu, disait : « Le royaume de Dieu n’est point viande ni breuvage; mais il est justice, paix et joie dans le Saint-Esprit. Il est vrai que toutes choses sont pures ; mais celui-là tait mal qui mange en donnant du scandale. Il est lion de ne point manger de viande, de ne point lioire de vin, et de ne faire aucune autre chose qui puisse faire broncher ton frère, ou dont il soit scandalisé, ou dont il soit blessé. » Ces paroles n’interdisent l’usage d’aucun aliment, mais seulement le scandale qui pourrait être provoqué par cet usage. En effet, quelques Juifs nouvellement convertis se scandalisaient de voir les disciples manger des mets défendus par la loi. Mais, pour avoir voulu éviter ce scandale, l’apûtre Pierre fut gravement réprimandé, et salutairement averti. Saint Paul lui-même, dans son épltre aux Galatcs, raconte cette circonstance.

Il dit encore à ce sujet, dans son épltrt aux Corinthiens : « Ce n’est pas ce que nous mangeons qui nous recommande devant Dieu.» Et «le plus : «Mangez de tout ce qui se vendu la boucherie. La terre est au Seigneur avec tout ce qu’elle contient.» Et aux Colossiens : « Uue personne donc ne vous condamne pour le manger ou pour le boire. » Et un peu plus bas : » Si vous êtes morts avec le Christ aux éléments d • ce monde , pourquoi toutes ces ordonnances , comme si vous viviez encore au monde , savoir : Ne mangez, ne goûtez, ne touchez point toutes ces choses dont l’usage donne la mort à notre âme, si l’on en croit les préceptes et les doctiincs des hommes? »

Il appelle les éléments de ce monde les premiers rudi-

A ABAILARD

ments'de ln Loi, c’est-à-dire les observances charnelles, et cet alphabet élémentaire par lequel le monde naissant, c’est-à-dire un peuple encore enfoncé dans la chair , s’exerçait à l’étude de la religion. Par le Christ et par euxmêmes, les chrétiens sont morts à ces éléments, c’est-à-dire à ces observances charnelles; ils ne leur doivent rien, ne vivant déjà plus en ce monde, c’est-à-dire parmi ces hommes charnels , qui s’attachent à la matière et qui font des ordonnances , et établissent des distinctions entre les aliments, entre telles et telles choses, et qui disent : « Ne touchez point ceci ou cela »; toutes choses, à les entendre, qu’il suffit de toucher ou de goûter, ou de tenir dans nos mains, pour donner la mort » notre âme par leur usage, même lorsque nous nous en servons pour notre utilité, lis parlent, je le répète, selon les préceptes et les doctrines des hommes charnels, et selon la loi de ceux qui comprennent avec le sens de leur chair, et non pas selon la loi de Jésus-Christ et des siens.

En effet, lorsque le Seigneur envoya les apôtres prêcher son Évangile, il devait sans doute prévenir de leur part tout sujet de scandale. Cependant il leur permit d'user de tous les aliments sans restriction, puisqu’il leur ordonna, partout oit ils seraient accueillis, de vivre absolument comme les autres, démanger et de boire ce qu’ils trouveraient sur la table. L’Apôtre, qui, par les lumières de l’esprit de prophétie dont il était éclairé, prévoyait que dans la suite on s’écarterait de cette céleste doctrine, qui est aussi la sienne, avertit son diseiple Timothée d’y prendre garde; voici ses paroles : « Or l’Esprit dit expressément qu’aux derniers temps quelques-uns déserteront la foi, s’adonnant aux esprits séducteurs et aux doctrines des démons, enseignant des mensonges par hypocrisie, défendant de se marier, commandant de s'abstenir des aliments que Dieu a créés

LETTRE D'HÉLOÏSE

pour que les fidèles et ceux qui ont connu la vérité en usent avec actions de grâces. Car toute créature de Dieu est bonne, et il n'y en a |>oint qui soit à rejeter étant prise avec actions de grâces, parce qu’elle est sanctifiée par la parole de Dieu et par la prière. Si tu proposes ces choses aux frères , lu seras lion ministre de Jésus-Christ, nourri dans les paroles de la foi et de la lionne doctrine que tu as soigneusement suivie. »

Enfin, si l'on s’en rapporte aux apparences, qui n'aurait pas mis au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres SHint Jean et ses disciples, qui poussaient jusqu’à l’excès l'abstinence et les macératiohs? Ceux-ci, qui, à l'exemple des Juifs, s'attachaient h l'extérieur, murmuraient contre le Christ et ses disciples, et lui disaient : « Pourquoi vos disciples ne jeûnent-ils jamais, tandis que nous et les pharisiens jeûnons si souvent ? »

Suint Augustin met une bien grande différence entre les apparences de In vertu et la vertu même, car il estime que les œuvres n’ajoutent rien à nos mérites. Voici ce qu’il dit dans son traité sur le Bien conjugal : « La chasteté est plutôt une vertu de l'Aine que du corps. Quelquefois les vertus sont extérieurement manifestées, quelquefois elles restent dans notre Ame, à l’état potentiel. C'est ainsi que les Confesseurs de la foi possédaient la vertu de patience qu’ils ont déployée dans leur martyre. Quant à Joli, la patience était déjà en lui, et le Seigneur le savait; mais elle ne fut connue des hommes que par l’épreuve' de la tentation. » Le saint Père dit encore : « Mais, pour faire comprendre plus clairement comment la vertu réside potentiellement dans noire Ame sans se formuler nu dehors par désœuvrés, j’invoquerai un exemple qui peut lever les doutes de tout catholique.

n Que le Seigneur Jésus-Christ ait été sujet dans la réa-

X ABAILARO.

ütc de la chair à la faim cl h la soif, qu’il ait mange et qu’il ait bu, personne n’en doute de ceux qui ont puisé la foi dans son Évangile. Sa vertu d’abstinence dans le boire et le manger n’était donc pas aussi grande que celle de Jean-Baptiste? Car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : « Il est possédé du démon. » Ce Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et ils ont dit :

« Voilà un mangeur et un buveur, un ami des publicains et des gens de mauvaise vie. » Après avoir ainsi parlé de Jean, l’Évangéliste ajoute : « La Sagesse a été justifiée par ses enfants. » Us voient que la vertu de continence doit toujours résider virtuellement dans le cœur, mais que sa manifestation par les œuvres est subordonnée aux circonstances et à l’opportunité des temps, comme la vertu de patience des saints martyrs. Ainsi donc, de même que Pierre martyrisé et Jean non martyrisé ont à nos yeux un égal mérite de patience, de même aussi nous trouvons un mérite égal de continence chez Jean, qui ne connut point le mariage, et chez Abraham, qui engendra des fils. Car le célibat de l'un et le mariage de l’autre ont, chacun dans leur temps, milité pour la cause du Christ. Mais Jean avait aussi la continence dans les œuvres; Abraham l’avait seulement d une manière virtuelle et comme habitude de cœur. »

Ainsi à l’époque qui suivit les jours des patriarches, la loi porta une sentence de malédiction contre quiconque ne produirait point de postérité en Israël ; celui qui ne le pouvail pas n’en produisait point, mais il obéissait virtuellement à la loi. Depuis, les temps se sont accomplis, et il a été dit : « Que celui qui peut comprendre ceci le comprenne; que celui qui possède la vertu d’intention fasse les œuvres ; que celui qui ne veut pas faire les œuvres ne mente pas en disant que la puissance des œuvres n’est

l.F.TTRE DHKI.OÏSR

point on lui. » H, résulte clairement do ces paroles quo les vertus seules sont méritoires devant Dieu, et quo tous ceux qui sont semblables en vertus, bien qu'ils différent par les œuvres, sont également aimés du Seigneur. Ainsi les vrais chrétiens, tout occupés de l’homme intérieur, et s'étudiant sans cesse à l’orner de vertus nouvelles, a le purifier de ses vices, négligent l’homme extérieur ou le laissent tout-à-fait dans l'abandon. Les apôtres eux-mêmes furent si insouciants à cet égard, qu’ils marchaient sans tenue et sans dignité à la suite du Seigneur, et comme oubliant le respect qu’ils devaient à sa présence : on les voyait, lorsqu’ils passaient dans les campagnes, arracher des épis de blé, et ne («s rougir de les froisser dans leurs mains, et de lis manger comme auraient fait des enfants. Ils négligeaient même de laver leurs mains au moment des repos, ce qui les (il accuser de malpropreté; mais le Seigneur les excusa en disant : « De manger sans avoir les mains lavées, ce n'est pas cela qui souille l’homme. » Et il ajouta aussitôt, comme une formule générale, que l'Ame ne peut jamais être souillée par leschoses extérieures, mais seulement par les choses qui viennent du cœur, et qui sont, dit-il, les mauvaises pensées, les adultères, les homicides, etc... Car si le cœur n’est point corrompu d'avance par une volonté dépravés', le péché ne s’introduira point dans les œuvres de la chair à l’extérieur. Aussi a-t-il eu raison de dire que les adultères et les homicides viennent du cœur, puisqu’ils peuvent être commis sans l’intervention du corps, selon cette' parole : « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis dans son cœur un adultère. » Et : « Quiconque hait son frère est un homicide. » Car une femme qui succombe à la violence n’est pas plus coupable d'adultère qu’un juge ne l’est d’homicide en condamnant un coupable à la mort, lorsque la

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loi l’v contraint. « Tout homicide, ainsi qu’il est écrit, n’aura point de part au royaume de Dieu. »

C'est donc moins nos actions que l’esprit dans lequel nous les faisons que nous devons examiner, si nous voulons plaire à celui qui sonde les cœurs et les reins, qui voit dans les ténèbres, et qui jugera les plus secrètes pensées de l'homme. Voilà, dit saint Paul, ce qu’enseigne mon Évangile, c’est-à-dire la doctrine de ma prédication. La modique offrande de la veuve qui ne donna que deux oboles, c’est-à-dire un quatrain, fut préférée à celles des riches qui étaient beaucoup plus abondantes par celui à qui nous disons : « Seigneur, vous n’avez pas besoin de nos biens ; » par celui qui aime l’offrande pour les mains dont elle sort, et non les mains pour leur offrande, ainsi qu’il est écrit : « L’Éternel eut égard à A bel et à son oblation ; » c’est-à-dire qu’il examina d’altord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit l'offrande agréable. Enfin la dévotion du cœur est d’autant plus agréable à Dieu que nous mettons moins de confiance dans ses manifestations extérieures.

C’est pourquoi l’ApAtre, après avoir permis l’usage de tous les aliments, ainsi que nous l'avons dit plus haut, écrit à Timothée , au sujet de l’exercice et du travail du corps : « Exerce-toi dans la piété. Car l’exercice corporel est utile à peu de chose; mais la piété est utile à toutes choses, ayant les promesses de la vie présente et de celle qui est à venir. » En effet, la dévotion et la piété de notre àme envers Dieu obtiennent de lui les choses nécessaires en ce monde, et la vie éternelle dans l’autre.

Que nous enseignent tous ces préceptes, sinon de vivre chrétiennement, et avec Jacob de préparer à notre père des animaux domestiques pour sa nourriture , au lieu d'aller, comme Ésau , lui chercher des I tètes des forêts, et de judaî-

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