APOLOG ÉTIOLE
Claudien, la science du docteur en défaut n’a pas fait condamner dans Hilaire les mérites du confesseur de la foi, et l’Église, indulgente pour un de ses enfants de bonne volonté, lui a pardonné l’écart imprudent de sa discussion.» — Sans doute si Abailard eût parlé comme Hilaire, ton rigorisme fanatique l’aurait jugé digne d’étre lapidé.
Saint Jérôme dans son livre contre Jovinien parle aussi du mariage. Principalement dans ce passage oit il cite l’opinion de l’Apôtre formulée en ces termes : « C’est un bien de ne pas toucher une femme ; » Jérôme ajoute : « Si c’est un bien de ne pas toucher une femme, c’est donc un mal de la toucher : car nulle chose n’est contraire au bien, si ce n’est le mal. » Quiconque se flatte de savoir discuter une question, sentira la frivolité de cet argument. Car, semblablement, c’est un bien de ne pas manger de viande et de ne pas l>oire de vin; mais il ne s’ensuit pas rigoureusement que ce soit un mal de manger de la viande et de boire du vin. Et ceux qui en ont absolument condamné l’usage ont été mis au nombre des hérétiques. Mais accordons un moment que ce soit un mal, selon saint Jérôme, de toucher une femme. Les conséquences logiques de cette proposition en démontrent l’absurdité. En effet, si c’est un mal de toucher une femme, c’est nécessairement un mal de cohabiter avec elle : car il ne peut se faire que la cohabitation soit chose bonne, si le simple contact est chose mauvaise. Et si c’est un mal de cohabiter avec une femme, quiconque cohabite avec une femme fait un mal. Donc les maris légitimes sont coupables en faisant usage de la cohabitation conjugale; car ils touchent aussi leur femme en cohabitant avec elle. En conséquence, pour ne point pécher, les maris devront se séparer absolument de leurs épouses; ou, si la cohabitation est indispensable, qu’ils s’arrangent du moins de manière à cohabiter avec
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leur femme sans la loucher. Mais c’est une chose impossible. La conséquence nécessaire est donc la perte du bien conjugal, dans lequel la prévoyance divine a préparé un soulagement aux humaines faiblesses. Car, si le mariage n’excuse point la cohabitation, tous les maris n’ont plus qu’à fuir dans le désert, et à faire pénitence, pour avoir cohabité avec leurs femmes.
Dans un autre endroit du même livre, Jérôme parle du mariage d’une manière beaucoup plus intraitable, à propos de ce passage de saint Paul : « 11 vaut mieux se marier que brûler. » Mais si le mariage est un bien, pourquoi le comparer à un mal? Car personne ne peut raisonnablement comparer un mal à un bien. Brûler est certainement un mal, et c’est en comparaison de ce mal que se marier est un bien. Or, ce qui n’est un bien que relativement à un mal, n’est point essentiellement un bien. De ces paroles de Jérôme, nous pouvons évidemment conclure que le mariage n’est pas absolument une bonne chose. Adieu donc le bien conjugal. Car le bien conjugal, selon Jérôme, ne serait pas un bien, si ce n’est parce que brûler est encore un mal plus grand. Plusieurs fidèles, et de ce nombre Pamachius le sénateur, furent scandalisés par une doctrine si austère et si farouche, et attestèrent l’impression douloureuse qu’ils en avaient reçue, en écrivant dans ce sens à Jérôme lui-même. — Si Abailard avait aussi cruellement déclamé contre le mariage, sans doute Bernard aurait armé pour sa mort l’innombrable bataillon des maris.
Augustin, ennemi de ses propres erreurs, compose exprès pour les redresser le livre des Rétractations. Lactance, qui, d’après le témoignage d’Augustin lui-même, est sorti d’Égypte avec sa charge d’or, quoiqu’il foudroie les Gentils en défendant le Christ, rêve ensuite des propositions qui ne s'accordent point avec les dogmes et le
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canon de l’Église. Il sérail trop long de passer ici en revue le recueil de tous les anciens traités qui n’ont pas été si bien épurés au creuset de l’orthodoxie, qu’on ne puisse y découvrir plusieurs choses dignes de la verge de correction. L’apôtre Jacques dit avec vérité : « Nous faisons tous beaucoup de fautes; et si quelqu’un ne fait point de faute en parlant, c’est un homme parfait, a
Si Abailard avait fait une faute en parlant, de la part de son juge il devait sentir les douces mains de la miséricorde plutôt que les tenailles brillantes de la colère. Il était juste de te rappeler ce que le prophète Ilabacuc dit au Seigneur : « Au jour de la colère, souvenez-vous, Seigneur, de la miséricorde. » Vois quel immense abîme entre la colère de Dieu et la colère de l’homme. Quand l'homme se met en colère, le souvenir de la clémence s’exile de son cœur. Blais quand Dieu se met en colère, il se souvient de la miséricorde, à cause de la grandeur de la bonté qui lui est propre. Le souvenir de sa miséricorde ne va jamais sans un certain oubli de nos fautes, parce qu’il n’entre point de trouble dans sa colère.
H est le Dieu souverain, qui règle les grandes choses sans négliger le soin des plus petites. Voilà le divin modèle que tu devais te proposer, la trace que tu devais suivre avec un noble enthousiasme, afin que le charlion enlevé de l’autel par les mains de l’ange te aervit à purifier le vice des lèvres d’Abai lard. Tu n’avais pas le droit non plus d’oublier que tu es un homme, que la pente glissante du péché pourrait entraîner dans les profondeurs du châtiment, et que le grand médecin pourrait relever par sa grâce jusqu’au pardon.
La moitié de la carrière est parcourue ; la longueur de ce traité m’invite au silence, et ma voix fatiguée a besoin de repos. Pour faire trêve à l’ennui du lecteur, nous tor-