‹ Abailard et HéloïseChapitre 67 sur 103 · ET LES AUTRES PRELATS QUI ONT CONDAMNÉ PIERRE ABA1LARD · texte numérisé non relu

ET LES AUTRES PRELATS QUI ONT CONDAMNÉ PIERRE ABA1LARD

Bernard, tes écrits courent le monde : la renommée les publie en tous lieux. Et il ne faut pas s’étonner de son zèle à les propager : quels qu’ils soient, ne voyons-nous pas qu’ils sont approuvés par les grands personnages de l'époque? On s’étonne de trouver dans un homme étranger comme toi aux arts libéraux, cette intarissable faconde dont les débordements ont déjà inondé toute la surface de la terre. A cela il faut répondre par un argument tiré du ciel : « Dieu est grand, scs oeuvres sont merveilleuses ; et le doigt de l’Éternel est visible dans ce changement. » Mais je ne vois rien en ceci de bien surprenant. Ce qui serait en droit de nous surprendre, c’est que la parole, au contraire, fût tarie chez toi, quand nous savons que ta verse enfantine se déployait déjà en chansonnettes bouffonnes et

APOLOGETIQUE

en refrains de carrefours. Et certes nous ne parlons point ici dans les incertitudes de l’opinion : ton pays natal est garant de la vérité de notre discours. N’est-il pas aussi resté gravé dans tes souvenirs, que dans tes luttes poétiques avec tes fr ères, tu t’efforçais toujours de les surpasser par la finesse et la subtilité de l’invention? C'était une grave injure, et un cruel déboire pour toi de rencontrer un adversaire d’un esprit aussi alerte et aussi sémillant que le tien. Je pourrais insérer dans cet écrit quelques-uns de ces écarts aimables, dont l’authenticité serait affirmée par des témoins dignes de foi; mais je craindrais de tacher mes pages par de pareilles gravelures. D’ailleurs, ce qui est connu de tout le monde n’a pas besoin de témoignages.

Ce talent si bien cultivé de l’imagination et de la plaisanterie est un instrument que tu appliques souvent aux choses divines, et les ignorants prennent pour de la profondeur et de la sublimité la creuse abondance de tes paroles, et l’éloquence de tes futilités. Mais la raison prouve que les dogmes nécessaires peuvent se passer d’un vain appareil de mots. Souvent, en effet, la vérité se produit d’une manière complète, mais sans grâce, tandis que l’erreur se pare des séductions de la parole. La simplicité du langage et l’éloquence, dit saint Augustin, sont semblables à un vase grossier et à un vase artistement façonné : l’erreur et la vérité, à une liqueur vile et à une liqueur précieuse; mais l’une et l’autre liqueur peut être présentée dans l’un et l’autre vase. Ce que j’en dis n’est point pour t’accuser ou te rendre suspect : je veux constater seulement que la vérité n’est pas toujours au fond de l’éloquence. Assez sur ce sujet, passons à autre chose.

Depuis longtemps la renommée aux ailes rapides a répandu dans l’univers le parfum de ta sainteté, proclamé

DE l-’ÈCOLATRE BÉRENGER.

tes mérites, pompeusement prôné tes miracles. Nous vantions le bonheur des siècles modernes embellis de l’éclat d’un astre si brillant, et le monde prêt à s’écrouler dans la perdition nous paraissait raffermi par la puissance de ta vertu. Nos espérances soumettaient au commandement de la voix la clémence du ciel, la température des saisons, la fertilité de la terre, la bénédiction des fruits. Ton front touchait les nuages; tes rameaux, selon le proverbe, surpassaient les montagnes par l’amplitude de leurs ombres. Tu as long-temps vécu si saintement, tu as introduit la réforme dans l’Église par des institutions si lielles, qu’il nous semblait voir les démons rugir autour de ta ceinture; nous étions tout béatifiés de la gloire d’un si grand patronage.

Maintenant, ô douleur ! le voile est déchiré, et la couleuvre endormie a enfin réveillé ses aiguillons. Laissant de côté tous les autres, tu as pris Abailard pour le point de mire de ta flèche, pour vomir contre lui le venin de ton aigreur, pour le balayer de la terre des vivants, pour le placer au rang des morts. Tu convoques les évêques de toutes parts, et dans le concile de Soissons tu le déclares hérétique, tu le retranches du sein de l’Église sa mère comme un avorton. Tandis qu’il marche dans les voies de Jésus-Christ, tu t’élances comme un brigand du sein des ombres, et tu le dépouilles de sa robe sans couture. Tu invitais le peuple, dans tes prédications, à répandre pour lui ses prières devant Dieu; mais, au fond de ton âme, tu te disposais à le mettre au ban de l’univers chrétien. Qu’estce que le peuple avait à faire? Qu’est-ce que le peuple pouvait demander à Dieu dans sa prière, quand il ne savait même pas pour qui il fallait prier? C’est toi, l’homme de Dieu, qui avais fait des miracles, qui siégeais avec Marie aux pieds du Sauveur, et qui conservais dans ton cœur

Al'OIOtiKTIÇU K

toutes ses | si rides; e’est loi i|iii aurais dû brûler sous les regards du Très-Haut le pur encens de ta prière sacrée, pour que tou coupable Pierre revint à résipiscence, pour que la grâce le rendit tel que le soupçon ne pût l'entacher. Mais |M'ul-cUe aimais-iu mieux lui voir un côté vulnérable, pour avoir occasion de le percer.

Enfin, après le diner, on apporte le livre d'Abailard. l'n des assistants reçoit l'ordre d’en donner lecture à voix haute et sonore. Animé d’une haine secrète contre Abailard, arrosé d'ailleurs du jus de la vigne, non de celte vigne céleste qui s'est rendu témoignage à elle-même par ces paroles : h Je suis la vigne véritable », mais de celle qui a couché le patriarche sur le sol, et découvert sa nudité, cet homme entame la lecture d’une voix plus élevée qu'on ne Pa\ ait demandé. Quelques moments après, vous eussiez vu les prélats s'inquiéter sur leurs sièges, trépigner, rire, plaisanter, si bien qu’il semblait s’agir non pas des intérêts du Christ, mais plutôt d’une joyeuse fête à Bacchus. Cependant les coupes se heurtent, les libations se succèdent, on fait l’éloge des vins, les gosiers pontificaux sont arrosés à grands Ilots. On pourrait renouveler la piquante plaisanterie d’Horace :

* Nul arbre, ôVarus, ne sera planté avant la vigne sacrée; » car le bachique délire célébré par le même poète :

a Buvons, buvons, que nos pieds bondissent en liberté sur

le sol ! >

recevait une commémoration active. Oh ! qu’il vaudrait mieux écouter le poète Callus, et le sage avertissement renfermé dans ces vers :

« J’approuve le vin, si l’on en boit modérément, et il doit être approuvé. Si l'on en boit immodérément, je pense que le vin est un poison, a

DE LGCOLATRE DÉUENGER/

Mais le fond de la coupe recelait les influences somnifères du Léthé. Déjà le vin avait enseveli le cœur des prélats. Alors, comme dit le satirique :

« Les pontifes repus cherchent h travers les fumées du vin ce que celte poésie du ciel leur raconte. »

Enfin, quand la voix du lecteur leur apporte quelque Irait subtil et profond, nouveau pour leurs oreilles, il semble que leurs cœurs soient dépecés : ils grincent des dents ; ils mâchent de stridentes menaces contre Abailard, et mesurant avec leurs yeux de taupes la doctrine du philosophe : Nous laisserions, disent-ils, vivre un pareil monstre ! Et branlant la tête, comme les Juifs : « Ali ! ali ! disent-ils, voilà celui qui détruit le temple de Dieu. » Ainsi les paroles de lumière sont jugées par les aveugles, ainsi la sobriété est condamnée par l’ivresse, ainsi déblatèrent contre l'organe de la Trinité les coupes éloquentes. Ainsi disputent contre l'homme simple de cœur les logiciens cornus. Les chiens dévorent le prophète, les perles sont broyées sous la dent des pourceaux. Le sel est outrageusement souillé de terre. Le canal de la loi est bouché et calfeutré. « Celui qui touche la poix, dit le Sage, sera souillé par la poix. » Nous pouvons changer la version, et dire : « Celui qui touche le vin sera souillé par le vin. » La sobriété épiscopale s’était abreuvée du pur sang de la vigne, sang vierge, et soigneusement préservé des atteintes d’une onde adultère, parce que, selon Martial,

« C’est un trop grand crime d’égorger le respectable Faterne, et Bacehus repousse l’alliance des Naïades. »

Chacun des pères du concile avait philosophiquement rempli son tonneau, et le vin n’était pas sans vertu. Ses chaudes vapeurs avaient tellement embarrassé leurs cerveaux, que tous les yeux se fermaient sous le poids d’un

APOLOOETIQIE

sommeil léthargique. Le lecteur s’époumone; l’auditeur ronfle. L’un s’accoude pour dormir à l’aise ; un autre se renverse sur le dossier moelleux de son siège, et clôt mollement ses paupières, l'n troisième laisse tomber sa tète sur ses genoux, et dort tout de bon. Et quand le lecteur, au milieu des riches moissons d’Abailard, se piquait à quelques épines, quand une appareuce suspecte faisait cabrer sa foi ombrageuse, il élevait la voix, et criait aux sourdes oreilles des pontifes : Damxatis (condamnez-vous) T Eveillés en sursaut par la dernière syllabe, quelques-uns, d’une voix épaissie par le sommeil, et la tête pendante : Daxnaücs (nous condamnons) ! disaient-ils. D'autres, dans le tumulte de cette condamnation, se soulevaient à moitié, et décapitant le mot, murmuraient à peine... Naxis (nous nageons). Oui, vous nagez ; mais vous nagez dans la tourmente de l’ivresse, vous faites naufrage dans le vin.

C’est ainsi que les soldats endormis rendent témoignage en disant : « Tandis que nous dormions , les apôtres sont venus, et ont enlevé le corps. »

Celui qui avait veillé le jour et la nuit dans la loi du Seigneur, est condamné par les prêtres de Bacehus. Le malade veut guérir le médecin. L’homme qui se noie désespère du salut de célui qui est en sûreté sur le rivage. Ainsi accuse l’innocence celui qui marche au gibet pour être pendu.

Que faisons-nous, ô mon âme î où allons-nous ? As-tu donc oublié les préceptes des rhéteurs? aveuglée par ta douleur, empêchée par tes sanglots, perds-tu le fll de ton discours? Penses-tu donc que le Fils de l’homme, venant parmi nous, trouvera la foi sur la terre ? Les renards ont une tanière, les oiseaux du ciel ont un nid; mais Abailard n’a point où reposer sa tête. Ainsi les coupables siègent à la place du juge, et prononcent l’arrêt. L’oppresseur

DE LÉCOLATRE BERENGER.

occupe le siège de celui qui venge l'innocence. Cetle condamnation est déshonorée à la fois et par les juges et par les accusateurs :

« L'un, gonflé par la bonne chère, s’alotmlil dans un sommeil passager; l'aune fait la moue, et déclame emphatiquement. Tel parle trop, tel ne dit rien; l'un se promène, l'autre se lient coi. Ici des pleurs, plus loin des celais de rire. Tous ont perdu la télé, et, de diverses manières, se montrent également fous. »

Les vices de la procédure, l’ignorance des juges, et l’infamie de la sentence, tout est ici ; mais la lecture de l'Evangile nous console. « Les pontifes, est-il dit, et les pharisiens se sont réunis en concile, et ils ont dit : Que faire ? Cet homme dit des clioses merveilleuses. Si nous le renvoyons ainsi, tout le monde croira en lui. » Un d’entre eux, nommé Bernard, abbé, présidait le concile. I.e voilà qui se lève, et qui prophétise en disant : « Il est avantageux pour nous qu’un seul homme soit rejeté hors du peuple, et que la nation ne périsse pas entièrement. » Dès ce jour ils songèrent donc à le condamner, répétant cette parole de Salomon : « Tendons un piégea l’homme juste ; dérobonslui la grâce de ses lèvres. Trouvons le germe d’une accusation contre le juste. » Vous l’avez fait, vous ne l’avez que trop fait, et vous avez dégainé vos langues de vipère contre Abailard. Enfants perdus de l’Église, vous avez voulu perdre à votre tour, et vous vous êtes gorgés de vin, comme celui qui dévore le pauvre dans un lieu caché. Pendant ce temps-là Abailard priait : « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres iniques et de la langue trompeuse. » Par intervalles il méditait cette parole du Psalmiste : «Les veaux sont autour de moi qui m'assiègent ; les taureaux engraisses m’environnent. Ils ont ouvert sur moi leurs gueules menaçantes. » — Oui , voilà bien les taureaux engraisses, les taurcuux au col épais et charnu, aux ntus-

Al’OLOC.KTIÇU'E

clés engorgés, et dont la graisse liquéfiée dé-goutte avec la sueur

Dans ce concilcde vanité siégeait, contre l'ordonnnance contenue dans une parole du psaume, un évéque, de célèlire mémoire, «jiii ralliait l’assentiment général à l'antorité de sa parole. Tout ébranlé par l’orgie de la Veille, il vient vomir, entre deux hoquets, le discours que voici :

« Mes frères, vous qui n'avez tous qu’une même religion, celle du Christ, c’est à vous de pourvoir au péril commun. Que votre foi ne se trouble point, que nulle taie n’obscurcisse l’œil simple de la colombe. Car lajxvssession de toutes les autres vertus ne sert de rien quand la foi manque, suivant ce que dit l’Apôtre : « Quand je parlerais «< toutes les langues des hommes et celle même des anges, « si je n’ai point la foi, tout cela ne me sert de rien. »

Merveilleuse élégance ! sel attique! éloquence vraiment cicéronienne ! Assurément cette queue n’est point celle de notre Ane ; cette fin ne répond pas à ce commencement. Aussi vit-on ses partisans même baisser la tête pour cacher leur rongeur. On veut, et avec raison, mettre cette ombre l’un grand nom dans la compagnie de ceux dont il a été dit : « Ils ont conçu le vent, ils ont tissé des toiles d'araignée. » Mais le susdit évéque ajoutant à ses prémisses: « Abailard, dit-il, ne fait que troubler l'Église; il rêve sans cesse quelque nouveauté. » 0 temps ! ô mœurs ! voilà comme un aveugle juge du soleil, comme un manchot se mêle de peindre sur l’ivoire, comme un Ane apprécie la ville, comme des évêques charnels jugent, comparent et discutent ! Ainsi s’élèvent contre lui les fils de sa mère ! Ainsi grognent les porcs immondes contre le juste qui garde un noble silence !

Dans cette position si pleine d’angoisses, c’est à l'exa-

DE I.’ROOt ATKE BKHEMJER.

men de Rome qu*Abaihwd denuixle secours -et protectiou. « le sais (ils de l’Église romaine, s’écrie- t-û ; je voit* que ma cause soit jugée comme le serait celle de l’impie : j’en appelle à César. » Mais l’abbé Bernard , dans te bras duquel se confient tous ces évêques, ne répond pas comme le gouverneur romain qui tenait M en prison : Puisque tu as fait appel à César , tu iras devant César; il dit , lui t Tu as fait appel à César, mais tu n’iras pas devant César. Il se hâte d’annoncer an légat apostolique ce qui a été fart, et aussitôt des lettres de condamnation contre Almilard partent du Saint-Siège, et volent par toute l’Église de ■France. Elle est ainsi condamnée oeMe-bouehe, organe de la raison, trompette de la foi, séjour de la sainte Trinité. On condamne Abailard, 6 douleur ! on le condamne lui alrsent, lui qu’on n’a pas entendu, lui qu’on n’a pas convaincu ! Que dire? Que ne pas dire? Tiens, Bernard,

< La guerre est inutile, nous demandons paix et merci, .nous présentons à tes chaînes nos mains jointes. Tous les droits s'écroulent, : la justice et les lois s'effacent, si tu le veux, si lu l'orrinnues, si tel est ton lion plaisir, :toi, le maître souverain, l'arbitre de ht pensée et de b parole. >

Juste ciel ! quel accusé eut jamais des juges assez aveugles pour ne [tas peser et lialnneer entre eux les deux côtés de la question? pour ne pas chercher à voir de quel côté pencherait la balance? Ceux-ci vont les yeux fermés ; ils tâtent la chose, et les voilà, comme de fins connaisseurs, qui tendent leur are d’iniquité et lancent la flèche empoisonnée. Que les haines et la fureur, qu’une jalousie odieuse, qu’une implacable folie aient couvé dans leurs entrailles infernales la ruine d’Abailard , et amoncelé l’orage con lie lui, l’œil de la censure apostolique devrait-il cesser jamais de faire sentinélle? Mais on s’écarte facilement de la justice quand on craint plus les hommes que Dieu dans le

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jugement tics causes ; et rien ne prouve mieux la vérité de cette parole du prophète : « Toute tête est languissante ; depuis les pieds jusqu’à la racine des cheveux, tout ce corps n’est que plaie et pourriture. »

Mais il voulait corriger Ahailard, disent les partisans de l'abbé. Si tu avais réellement l’intention de le rappeler à la pureté de la foi, pourquoi donc alors, homme de bien, lui imprimer à la face du peuple le sceau éternel du blasphème ? Ensuite, étaitKie dans la vue de le corriger que tu lui ôtais l’alfection du peuple? La conséquence à tirer de cette conduite, c’est que tu étais enflammé contre Abailard, non du zèle de la correction, mais du désir de ta propre vengeance. Le prophète a très-bien dit : « Le juste me reprendra avec amour; car, où il n’y a point d’amour, il ne faut point voir la correction du juste, mais la barbarie d’un tyran brutal. »

Tout le fiel de son cœur se retrouve encore dans la lettre furibonde qu’il adresse au pape Innocent : « Celui-là, ditil, ne doit pas trouver de refuge près du Siège de saint Pierre, qui attaque la foi de saint Pierre. » Là, là, guerrier fougueux ! est-ce ainsi qu’un moine doit combattre ? Croisai Salomon : « Ne pousse point la justice jusqu’à l’extrême, de peur que l’égarement de ton zèle ne te couvre de confusion. » Celui-là n’attaque pas la foi de saint Pierre, qui professe hautement la foi de saint Pierre. 11 doit donc trouver un refuge près du Siège de saint Pierre. Souffre qu’Abailard soit avec toi chrétien ; et, si tu veux, il sera avec toi catholique. Et si tu ne veux pas, il n’en sera pas moins catholique. Car Dieu est pour tous, et non pour un seul. Mais si tu maintiens ton accusation, nous allons examiner comment Abailard fait brèche à la foi de saint Pierre. Il écrit à Héloïse, servante du Seigneur, profondément versée dans la connaissance des saintes Ecritures, et

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tout le reste de eelle lettre', ou il épanche son cœur , respire l’orthodoxie des lignes suivantes' :

— Je n’étais jms fâché de reproduire textuellement cette partie de la lettre d'Almilard, pour démontrer aux plus incrédules de quelle manière il attaque la foi de saint Pierre. Maintenant, rigide censeur, approche, et pèse la foi d’Abailard dans la sincérité de tes jugements. Tu as dit : Celui-là ne doit pas trouver de refuge près du Siège de saint Pierre, qui attaque la foi de saint Pierre. — Cette parole, en elle-même, serait une vérité haute et générale. Mais puisque tu l’appliques personnellement à Abailard, je veux te convaincre que tu es en opposition avec la vérité. Abailard n’attaque pas la foi, puisqu’il lui emprunte la règle de sa vie; il ne renonce pas à l’héritage du Christ, puisqu’il arliore, en toute humilité, les glorieuses enseignes de son nom. Il devait donc trouver un refuge auprès du Siège de saint Pierre, si les charmes de ton éloquence n’avaient resserré pour lui les entrailles de la miséricorde de l’Église romaine. Mais tandis que tu lui fermes les portes de la clémence, tes hideuses fureurs te trahissent, ta haine aveugle est reconnue.

Ici tu diras peut-être : Voilà de l’excès et de l'injustice dans les reproches. Je me suis senti dévoré du zèle de la maison du Seigneur, en voyant une doctrine sacrilège menacer de sa lèpre le corps de l’Cglise. J’ai voulu arracher l'ivraie dans sa racine, pour arrêter les progrès de la sève empoisonné» 1 . N’ai-jc pas agi avec prudence et avec sagesse, en écrasant sous un Index accusateur le dogme de la révolte et de l’impiété? N’ai-je pas épargné à tous les conservateurs de la foi une longue et difficile recherche, en faisant couler à leurs yeux, dans un seul lit, toutes les

i Voyez, plus loin le Fragment conservé par Bérenger.

11 % APOt.OGKTIQfE

hérésies répandues dans les nombreux écrits d’Ahailard?

A cela je réponds : Je vous loue, mon père, dans voire projet; mais je ne vous loue pas dans l'exécution. Nous avons vu un Index qui n'est pas l’exact relevé des dogmes d'Ahailnrd, et qui contient en outre les propositions du plus altominable délire, à savoir :

Que le Père est la toute-puissance, le Fils une certaine puissance, que le Saint-Esprit n'est point une puissance ;

Que l'Esprit saint, quoiqu’il procède du Père et du Fils, n'est point de la même substance;

Que l’homme, sans le renouvellement de la grâce, peut faire le bien ;

Que Dieu ne peut faire plus qu’il ne fait, ni faire mieux qu’il ne fait, ni faire autrement qu’il ne fait ;

Que l’Ame du Christ n'est pas descendue aux enfers.

Ces propositions sont contenues dans ton Index en compagnie de plusieurs autres, dont quelques-unes, je l’avoue, ont été avancées par Ahailard, soit dans son enseignement oral, soit dans ses écrits; mais les autres ne sont sorties ni de sa bouche ni de sa plume. La distinction des choses qu’il a dites de celles qu’il n’a pas dites, et l'esprit profondément catholique de chacune des choses qu'il a dites, seront l’objet d’un second traité, qui suivra de près cet ouvrage. Notre discussion des vrais principes du christianisme fera jaillir, nous l’espérons, l’ardente lumière de la vérité. Car ce sont là des accusations qu'il faut purger et réfuter, et qui réclament a elles seules tout un volume : ma tâche aujourd'hui, celle que je dois remplirjusqu’au bout, sans la quitter, est de chercher pourquoi un homme qu’on place déjà au rang des saints, et dont le nom fatigue toutes les 1 louches de la renommée, après avoir consigné lui-même dans ses écrits des opinions qu'il faut ensevelir dans un silence éternel, a lancé contre Abnilard la formi-

DE t-’ÉCOLATRE BÉRENGER.

dalde accusation d’hérésie. De temps immémorial il est universellement reconnu, et la tradition est invariable sur ce point, qu’un homme ne peut en condamner un autre |>our mi délit semblable à celui qu'il a commis lui- même. C’est là pourtant ce que tu as fait, Bernard, et ta conduite est à la fois pleine d'imprudence, et d’impudence.

Abailard s’était trompé, soit. Toi , pourquoi t'es-tu trompé? Tu t’es trompé sciemment ou sans le savoir. Si tu t’es trompé sciemment, tu es l’ennemi de l’Église, la chose est claire. Si lu t’es trompé sans le savoir, comment serais-tu le défenseur de l’Eglise, quand tes yeux ne savent point distinguer l’erreur? Or, tu t’es trompé, cela est hors de doute, en aftirmant que les âmes liraient leur origine du ciel. Comme il est utile et facile tout à la fois de connaître comment cette opinion se trouve échafaudée dans ton livre, je veux la prendre au |ioint de départ, et la mettre toute entière sous les yeux des lecteurs intelligents.

Il y a un livre, en langue hébraïque Sir Hasihim, et que nous appelons Cantique des cantiques, dont la lettre, pour les esprits attentifs, exhale un sens mystérieux et divin. Bernard s'érige en commentateur de ce livre, et pour dégager des ronces du langage les fruits savoureux de cette exquise pensée, il emploie le style médiocre et tempéré. Hais je vous demande uu peu pourquoi Bernard, après les lai leurs de tant d’illustres hommes qui ont appliqué leur génie à l’interprétation de cet ouvrage, essaie d'ajouter son grain de sable à cet édifice de grandeur et de majesté? Car, s’il est vrai que nos pères ont suffisamment et pleinement éclairé toutes les ombres de ce tableau, j’admire de quel front hardi tu abordes un sujet si victorieusement traité, et quelle main téméraire lu étends vers lui. Si tu avais soulevé d’autres voiles, et reculé les horizons ; si dans ces régions divines tes yeux avaient entrevu

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APOIOC.KTIQlE

quelques lueurs inronnues, a la lionne heure ; et j’applaudirais de toute mon Ame A ton travail. Mais lorsque j 'interroge, de mes mains studieuses, et les eommentaires de tes devanciers, et les élucubrations de tes veilles, je trouve, dans cette comparaison, la preuve que tu n’as rien dit de nouveau, et même que tu t’appropries les pensées qui te sont étrangères, en les habillant de tes expressions. Tes éclaircissements semblent donc tout-à-fait superflus. Et pour que personne ne se figure que je parle ici sans preuves, je citerai sur ce livre une pléiade de quatre commentateurs : le Grec Origène, Ambroise de Milan , Retins d’Autun, Bède d’Angleterre. Le premier, dit saint Jérôme, a surpassé tous les Pères dans ses autres ouvrages, mais dans le Cantique des cantiques il s’est surpassé lui-même. Le second, par une dissertation savante et riche en points de vue, a fait resplendir d’un nouvel éclat les amours de l’Époux et de l’Épouse. Le troisième a rétabli une magnifique ordonnance dans la confusion de ce poème céleste. Le dernier en a expliqué les emblèmes et puissamment sondé les arcanes. Après ces nobles génies, ces grandes intelligences, Bernard, lui aussi, vient tracer son sillon, comme s’il lui était resté quelque chose à faire. Nous approuverions une semblable tentative de la part d’un si bel écrivain ; mais ne s’avise-t-il point d’introduire la tragédie dans le commentaire ! A peine a-t-il fait quelques pas, voieoqu’il met en scène la mort de son frère, et qu’il consume près de quatre chapitres à suivre ses funérailles. Combien ce hors-d’œuvre est choquant et disparate, c’est ce qu’il me sera facile de démontrer en peu de mots.

Ce livre de Salomon, ce brillant épithalame composé dans l’atelier de l’Esprit saint, décrit, sous les amours allégoriques de l’Époux et de l’Épouse, la mystique union de Jésus-Christ et de l’Église. Or , l’hyménée aime à s’en-

DE L’Êf.Ol.ATRF. UKRENOFR.

vironner dos images de la joie. Mais Bernard, vaincu par l’ennui de lant d’olweurités, ou négligeant le eonseil de l’Apôtre, qui recommande de se réjouir avec ceux qui se réjouissent, amène son mort à la noce, quoiqu’il soit écrit : « Le Seigneur n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » L’Époux et l’Épouse sont donc réunis au banquet nuptial, et les jeunes compagnons de l’Époux et les jeunes compagnes de l’Épouse applaudissent tour-à-tour à leur

joie par des accents d’allégresse Tout-à-coup gémit la

trompette lugubre. Le deuil envahit la salle du festin, le glas des morts succède aux voix joyeuses des harptss. Le masque tragique couvre le rire aimable de l’hyménée. Maladroit, malencontreux musicien , qui viens jeter ta funèbre complainte au milieu de la fête royale ! A-t-on jamais rêvé rien de si monstrueux ? Nous rions à la vue de ces peinture ; oit le buste d’un homme est continué par la croupe d’un Ane. Considère les monuments que le génie de nos pères nous a laissés sur ce divin livre ; tous, connue tu le verras, se sont bien gardés d’associer, en pareille circonstance, la tristesse avec la joie. Comment Hetius d’Autun fait-il débuter sa muse d’or?

« Le sujet est noble : il faut observer les convenances qu’il impose. Que les flûtes joyeuses animent la danse autour de l’Époux et de l’Épouse. Nulle pensée de mort ne doit attrister l’esprit dans un moment où la galtédes convives n’appelle que des chants d'hyménée. Mais pour remplir avec délicatesse toutes les exigences de la matière, mon esprit sans doute ne saurait suffire : j’ai besoin d’a|>peler à mon aide la grAce de celui qui dit dans son Evangile : « Vous ne pouvez rien faire sans moi. » Et certes, le verbe dont j’ai !>esoin ne me manquera pas, puisque je crois au Verbe qui est avec Dieu dès le commencement. «

O parole digne d’un docteur catholique! ô fidèle con-

APOIOGÉTIQIE

fesseurde la grâce ! Il nous montre bien la rectitude de son jugement, cet homme sage qui sépare avec tant de soin les signes de l'aftliction et ceux de la joie. Mais toi, tu brises le cadre que les l‘ères avaient respecté; sous tes mains malheureuses le Cantique avorte en élégie, l'épithalame en hurlements funèbres, la courtine nuptiale dégénère en linceul. Si tu ignorais la doctrine ecclésiastique ii ce sujet, tu pouvais consulter les règles de la sagesse païenne, truand Zetixis, le grand peintre, voulut représenter Hélène, il ne lui fit point dos bras de singe, ni un ventre de chimère, ni une queue de poisson; mais il choisit [tour la peindre plus heureuses proportions du corps humain, et le tableau qu’il offrit aux regards des Crotoniates réalisait l’idéal des formes les plus harmonieuses. Affranchie de méthode, toute peinture serait inconvenante et ridicule. Écoule les premiers vers de l'Art poétique :

« A une léte humaine si un peintre s'avisait de joindre un col de cheval, en y ajoutant les plumes de divers oiseaux, et de produire Hn burlesque assemblage dans lequel on verrait un corps surmonté d'une belle léte de lemuio se terminer honteusement par une horrible queue de poisson : à ce spectacle, amis, pourriez-vous jamais vous empêcher de rire? ■■

L’art te permet de commencer tel ouvrage que tu voudras. mais non pas de finir comme il te plaira ce que tu auras une fois commencé. C’est ce qui fait dire plus has au même auteur :

« l-es peintres comme les poètes ont toujours eu le privilège de pouvoir tout oser; mais cette liberté qu'on leur accorde a pourtant ses bornes : il ne faut pas qu’ils accouplent les animaux doux avec les animaux féroces, qu'ils fanent naître le serpent de l'oiseau, ni l'agneau du tigre. >

Les vaincs idées de ton ouvrage sont comme les rêves d’un malade,

DE L*É€Of.ATRE BÉRENGER.

« De sorte que ni les pieds ni la tête ne conviennent & un

même corps Par-ci, par-lit, sont cousus quelques lambeaux

de pourpre dont la vive couleur doit -jeter un peu d'éclat sur l’ensemble. •

Et pour fermer la bouche à les partisans, il est bon de te dire que

■ Noos savons faire la diflérence d’une expression tiue et d’un, mol grossier. Notre oreille et nos doigts sont exercés à reconnaître la juste mesure d’un vers. •

11 est inutile de continuer. Tout l’Art poétique conjuré sé range en bataille pour te faire la guerre. D’honneur, les couches de ton génie sont prématurées; lu devrais, Horace te le dit encore à l’oreille, prolonger jusqu’à la neuvième année le temps de sa gestation. Au moins tu pourrais rendre à l’enclume les delivres mal forgées, et te préserver des fâcheuses influences de la lime. Une les douleurs, s’il est possible, ne te prennent pas si vite, et souviens-toi qu’il est écrit :

• Un mot lâché ne revient plus. »

Nous louons en vous> révérend père, la veine abondante du génie, mais nous blâmons l’ignorance de l’art. De là vient que les Anciens ont dit que le génie est mutilé s’il n’emprunte le secours de l’art. On reconnaît à Lucilius de la verve et du sel ; toutefois la critique déchire à belles dents son rhythme dur et inculte :

« Ennuis compose des vers lourds et sans grâce. C'est un génie vigoureux, mais l'art lui manque. »

Voici un échantillon de sa poésie :

a Omnet morlaUts teste laudari exoptanl. »

• Tous les mortels désirent la louange. »

Mais puisqu’il est clair, même pour des aveugles, que tu as ett tort de mêler tes doléances aux chants d’hynteu,

APOLOCÊTIQt'F

«'■coulons un peu t«*s mugissements tragiques. Entre autres choses, si je ne nu? trompe, la nuise larmoyante «J« notre orateur fait ainsi l’inventaire de s«*s chagrins :

« Il n’est plus, le frère que j’aimais ! il s’en est allé de la vie! Que dis-je? il a laissé la mort pour la vie véritable. Il n’est plus, mon frère bien-ainié, ee modèle de continence, c«‘ miroir de pureté, eet anneau de religion! Désormais qui m’animerait encore au travail ? qui adoucirait maintenant ma douleur? » — Et un peu plus loin : « Le lxi-uf regrette le Ixeuf ; il sent qu’il est seul, et par de plaintifs mugissements il témoigne sa tendre affection. l>e Ixeuf regrette le Ixeuf, son compagnon accoutumé de lalxmr. »

O que «lit Bernard a "bonne façon et bruït agréablement; mais il pourchasse les récompenses de la renommée avec des sueurs qui ne sont pas les siennes. Os paroles appartiennent «lans toutes leurs syllabes à Ambroise : ell«;s sont tirées de l’éli^gie «ju’il a composée sur la mort «le son ami Satyrus, en style coquet, délicat, trois fois poli. Funeste emprunt pour Bernard ! L’explosion dfe sa douleur est trop passionnée, trop poignante, trop vive : le lecteur est de suite convaincu qu’il verse, non pas de vraies larmes, qui viennent du coeur, mais des mots qui expriment une douleur véritable. Il y a ccp«-ndant des faibles d’esprit qui se laissent circonvenir aux enlacements de sa langue charmerisse, des gens amoureux du corps des paroles, mais indifférents pour l’Ame du discours, la pensée : et ceux-là «lisent que la voix de ses lamentations porte une telle empreinte de grandeur, que toute l’éloquence moderne amène pavillon devant lui.

0 mauvais juges de l’éloquence, que le vent de la voix balaie comme la poussière de la surface du sol ! Y a-t-il une pensée dans tout ce fatras? Des boursouflures, du papillotage, rien de nerveux, rien de vrai. Il se noie dans le

DE l’ÉCOI-ATRE BÉRENGER.

flot de sa parole, et « la mort » tourne perpétuellement dans le cercle d’un ridicule syllogisme. Aussi le poëte a-t-il dit :

« On se moque d'un musicien qui fait toujours vibrer la même corde. »

Les mots étouffent sous leurs gazons luxuriants tous les germes de la pensée. Peut-être aussi, en multipliant ses redites, voulait-il singer Ulysse; car, dit la fable en parlant d’Ulysse,

* Il aimait à se répéter. »

Mais les morts ne se relèvent point au son de pareils instruments; les morts ne sont point ranimés par les prestiges de l’éloquence. Quelqu’un a dit, et avec sagesse:

« Au lieu des psaumes gémissants, pourquoi ce vain étalage de vers pompeux? Trois Miserere lui seraient plus utiles. »

S’il ne voulait point bercer sa douleur au branle des harmonieux discours, ni verser sur elle le baume de poésie, pourquoi du moins ne la mettait-il pas à l’aise dans un livre séparé? D’autres l’avaient fait avant lui, dont l’excniple était beau à suivre. Socrate déplore le trépas de son Alcibiade avec une abondance pleine de vigueur philosophique. Platon, qui avait composé pour Alexis des chansonnettes amoureuses, illustre par un éloge mémorable la tombe de son jeune favori. Nommerai-je Pythagore, Démétrius, Carnéade, Posidonius, et tant d’autres dont la Grèce est justement fière, qui tous, selon le témoignage de Jérôme, en divers siècles et par divers écrits, se sont efforcés d’adoucir les chagrins de diverses personnes? Nous ne pouvons oublier non plus le mot toujours admiré d’Anaxagoras, au moment où il apprit la mort de son fils; dévorant ses larmes : Je savais, dit-il, que j’avais engendre un mortel. Et si nous voulons abandonner les étran-

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gcrs pour mix <jui nons appartiennent, Cicéron, le père de l’éloquence romaine, composa nn livre de ronsohrtkm sur la mort de sa fille, et y sema les exemples sublimes des grands hommes comme rotant de lumières sidérales. Jérôme cherche un remède à la douleur qu’il avait ressentie de la mort de Népoticn, dans les accents de la consolation hi plus persuasive. Ambroise, dont j 'ai déjà parlé, consacre dettx volumes a déplorer la mort de son cher Satyrus eu style plein de charme. Ces esprits d’élite t axaient trace la règle à laquelle tu devais conformer l'expression de ton deuil, si tu avais voulu te souvenir du proverbe :

« Taille lu barbe à lu imnikrc de ton voisin. »

Mais nous avons déjà trop accordé d’attention à tes idixts noires; jetons un coup d’œil sur ce fameux chapitre du même ouvrage oit tu nous eontes que les âmes tirent leur origine du ciel.

Voici ce que tu as dit : « L'Apôtre a raison : notre berceau est dans les eieux. »

Analytiquement dégustées pat le palais d’un esprit chrétien, ces paroles ont une saveur d’hérésie. Ku effet, si tu places dans les cieux l’origine de l’Ame, puree qu elle doit être heureuse un jour dans les eieux, par la même raison, c'est aussi dans les eieux que tu placeras l’origine dtreorps, parce qu’il doit être heureux -un jour dans les ciettx. Mais les termes dont tu te sers ne se prêtent point a cette interprétation. Ou, si tu assignes à l’Ame une origine rélesté, comme ayant commencé, c/est-ù-din* connue ayant été créée dans le ciel, — et tel est'lc sens qui résulte de tes paroles, -- tti Tombes dans l’erreur d'Origène , qui , dans son li\Tc « des Principes, » suivant le dogme de Pythngore et tic Platon, dit qu’il est dans le eiél ttn emh-oit on naissent les Antes.

UK l’ÉCOLATRE BÉRENGER.

Puisque nous en sommes à parler de l’âme, il n’esl peutêtre pas hors de propos de rappeler combien de divers systèmes se sont élevés sur l’origine des âmes.

Les philosophes, et à leur tète Platon et Pvthagore, dont tu acceptes les idées en grande partie , disent qu’au commencement des temps les âmes étaient faites et enfermées dans les trésors de Dieu ; que de là, pour expier des crimes commis dans une vie antérieure, elles sont tombées dans cette prison du corps, mais qu’elles doivent un jour, si elles le gouvernent bien, remonter à leur premier étal de gloire, par la vertu de leurs mérites.

Les hérétiques prétendirent que l'âme est une partie de la substance divine, mettant cette fable sous la protection du texte de la Genèse : « Et Dieu souflla sur la face d’Adam un esprit ou souftle de vie. » Saint Augustin les pulvérise en quelques mots : « L’esprit qui anime l'homme est appelé souffle. 11 a été fait par Dieu, non [ms de Dieu ; car le souffle de l’homme n’est pas une partie de l’homme, et l’homme ne le fait pas de lui-méme, mais de l’air qu’il reçoit en respirant et qu’il rend ensuite. »

D’autres, enveloppés dans les ténèbres de la plus crasse 1 ignorance, poussaient la folie jusqu’à dire que les âmes naissent par voie de provignement. Les réfuter, c'est en quelque sorte donner de la consistance à leurs inepties. Os trois opinions ont occupé h; monde. Slais, avec son tranchant, le glaive de la vérité et de l’orthodoxie a vengé la raison île ces billevesées; et c’est un article de foi chez les saints Pères, que chaque jour les corps nouvellement créés reçoivent des âmes nouvellement créées, selon cette parole de l’Évangile : « L’œuvre de mon Père est incessante, et la mienne aussi. » 11 est donc évident , Bernard, que lu perds le sillage de la doctrine du salut, que tu es en dérive, et, que tu échoues contre les récifs des

APOMHiKTiylE

philosophes. 0 misère ! Tn veux «‘hausser la noblesse de l’Aine, et ton éloquence , clans son chemin de fleurs, s’amuse à la doter d’une origine astrale. Quel cadeau ! — Si pareille absurdité s’était rencontrée dans les écrits d’Ahailard, tu n’aurais pas manqué de l'ajouter au nombre- de ces monstrueux chefs d’hérésie que tu as enfantés.

Examinons maintenant les autres productions de tou génie.

Un Romain se rengorge, et du haut de son goitre te demande ce qu’il faut aimer, et dans quelle mesure il faut l’aimer. Tu lui réponds : « Autrefois, Aimeric, vous inc demandiez des prières, vous ne m’adressiez pas de questions. » Et quelques lignes apres : « Vous demandez ce qu’il faut aimer; je vous réponds en un mot : Dieu. # l’n Romain, un grossier chameau, tout bossu d’arguments gaulois, saute- par-dessus les Alpes pour s’enquérir de ce qu’il faut aimer, comme s’il n’avait auprès de lui personne qui puisse enseigner son ignorance. Notre philosophe lui recommande d’aimer, non pas la vertu, comme Chrysippc; ni le plaisir, comme Aristippe; mais Dieu, comme un chrétien. Ingénieuse réponse, n’est-ce pas, et bien digne d’un savant homme ! Mais la plus misérable femmelette, le dernier des idiots sait cela. Les vieilles filandières font de cette philosophie transcendante en tissant leurs chausses. Et c’est ainsi que Dngan nous amuse de ses truismes du haut de son tréteau. Je citerai pour exemple quelques-unes de ces malices :

« Je suis, dit-il, fils de ma mère. »

« On fait le pain avec de la pAtc. »

« Ma tète est plus grosse que mon poing. »

« Quand il est midi, c’est le jour. »

Qui pourrait garder son sérieux à renonciation de ces vérités ridicules ? Concurremment, quand Bernard a dit

RE I.'ÉCOLATRE BÉRENGER.

qu’il fallait aimer Dieu, il a articulé une chose très-vraie, une vérité digne de tout notre respect; mais en ouvrant sa bouche pour dire une telle chose, il a ouvert la bouche pour rien ; car personne ne doute de cela. Le Romain espérait entendre quelque chose d’extraordinaire, une révélation..., et notre archimandrite accouche d’une réponse que le premier rustaud pouvait faire comme lui. Toutefois, en déclarant que c’est Dieu qu'il faut aimer, il pousse sourdement la botte au Romain, qui, près du pape et du sacré collège, n’avait pas appris l’amour de Dieu, mais de l’or.

Vient ensuite la mesure de cet amour : a La mesure d’aimer Dieu, dit-il, c’est de l’aimer sans mesure. »

Tout-à-l’heure tu faisais sucer il Aimeric le lait de l’enfance en lui découvrant qu’il faut aimer Dieu. Mais le voici transporté subitement dans une sphère plus élevée, quand tu lui dis que « la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure ». Un homme qui avait demandé ce qu’il faut aimer, chose sur laquelle le plus chétif chrétien ne peut hésiter un moment, comment cet homme pourra t-il comprendre une telle subtilité, que la mesure d’aimer Dieu, c’est de l’aimer sans mesure? 11 semble que tu promets une chose impossible. Comme il est de fait immuable et constant que la majesté divine est telle, que tout notre amour ne saurait jamais répondre dignement à sa grandeur, comment aimerons-nous sans mesure celui que nous ne pouvons pas seulement aimer dans la mesure suffisante? Comment, dis-je, notre amour dépassera-t-il la mesure, quand il est condamné à rester éternellement en deçà de la mesure? Ou, si tu entends par « aimer sans mesure », aimer sans pouvoir jamais atteindre la mesure convenable, c’est une rêverie absurde et ridicule. Ainsi, pendant que ta rhétorique s’évertue, le questionneur marche à tâtons dans les ténèbres : en deux mots tu lui fais présent d’une

AMLoeÊTtQtnt

pauvreté et d’une impossibilité, quand tu lui enseignes qu’il faut aimer Dieu sans mesure.

* Combien j'aime mieux celui qui parle d'une manière naturelle, »

c’est-à-dire Jésus-Christ, qui, par son Evangile, nous enseigne comment il fan* aimer Dieu ; « Vous aimerez, dit-il, le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit et de toutes vos forces. » Ici nul fard d’éloquence, mais seulement la vérité pure, produite dans son expression simple et parfaite. Que le Romain prête ici l'oreille; que ce chameau dépose sa laisse d’orgueil; car Jésus réordonne ici rien d'impossible. Jésus, dis-je, n'a pas enveloppé la lumière de la pensée dans l’obscurité de la formule, comme Bernard, qui s’ingénie à gâter la majesté d’un sujet digne de toute notre vénération par le voile inconvenant de ses paroles. L’homme sage, dit Horace,

« Ne cherche point h produire de la fumée avec la flamme, mais h faire jaillir la flamme du sein de la fumée. »

Bernard observe mal ce précepte. Ce que Jésus a dit de la façon la pins claire et la plus transparente, lui le dérobe à notre intelligence par les nuages de son discours. Le9 jeux de mots de ce genre ne sont pas rares dans tes écrits, Bernard ; ils en contiennent une assez bonne et confortable dose. Tout homme à qui la science a donné des yeux pourrait leur laire le procès, et je pourrais bien, moi, en dresser la liste. Mais la kyrielle, en vérité, serait trop longue i le lecteur 1 le plus dévoué n’y tiendrait pas.

Chaque fois que tu ouvres la bouche, il en tombe des poutres : pourquoi veux-tu donc à toute force changer en poutres les pailles d’Abailard? Ce n’est pas l’affaire d’un homme miséricordieux d’augmenter la faute, mais de l’atténuer. Aussi le Psalmiste, lorsqu’il s’écrie : « Je chante-

DE l'É<'.01.ATRE BERENGER.

rai. Seigneur, votre miséricorde et votre justicé », place avec raison la miséricorde avant la justice, comme s’il disait : Grand Dieu ! je sais que tu es miséricordieux et juste; mais dans l’un est mon salut, dans l’autre ma damnation ; c’est donc ta miséricorde que je veux chanter la première. Il est écrit dans le prophète Isaïe : « Ils convertiront les épées en socs de charrue. » En effet, les épées doivent être converties en socs, et non les socs en épées; car les méchants doivent être attirés au bienfait de la tranquillité par la douceur de la correction, et les bons ne doivent pas être poussés à la discorde par l’âpreté de l’attaque.

Adouci par do semblables exemples, tu aurais dû, si Abailard était blessé par les chutes de l’erreur, le placer sur ton cheval, et le ramener ainsi au bercail de la foi universelle. Plusieurs catholiques ont dit des choses répréhensibles, et cependant n’ont pas été pour cela notés d’hérésie. Hilaire, ce fléau de l’erreur, cet athlète de l’Église, a émis deux opinions que la réserve de l’Église n’admet pas. Premièrement, il affirme que le Christ n’a ressenti aucune douleur dans sa passion. A l’encontre de cette opinion, Claudien, prêtre de Lyon, homme trèschrétien, aussi subtil raisonneur qu’élégant écrivain, s’exprime en ces termes : « Si le Christ n’a ressenti aucune douleur dans sa passion, il n’y a point eu réellement de passion ; et s’il n’y a j>oint eu réellement de passion '. . .

» Secondement,

il dit que rien de ce qui est incorporel n’a été créé. « Ainsi donc, reprend Claudien, l’âme, puisqu’elle est incorporelle, n’a pas été créée. Et si elle n’a pas été créée, elle n’est pas une créature de Dieu. Malgré cela, dit le mémo

i 11 j a ici une lacune dans le texte.

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