‹ Abailard et HéloïseChapitre 70 sur 103 · LETTRE I)E BÉRENGER · texte numérisé non relu

LETTRE I)E BÉRENGER

Quelques religieux jettent sur mes épaules un fardeau de damnation : sur ma tête innocente j’aperçois (périlleux honneur!) l’effrayant diadème de l’enfer. Ils disent, ces chers frères, que ma langue est un mal inquiet, et que l’envie seule a vomi mon livre contre l'abbé de Clairvaux. Car, ils l’attestent, c’est un homme d’une sainteté si grande, que, déjà voisin du ciel, il plane au-dessus des opinions humaines. Faiseurs d’apothéoses, vous êtes du saint bercail, et je vois bien vos blanches toisons : vous ne voulez pas être des serpents, mais des colombes; toutefois votre langue est infectée de folie. L’abbé n’est-il pas homme? N’est-il pas avec nous naviguant dans cette vaste mer, et forçant de bras comme uous, au milieu de reptiles sans nombre? Son navire vogue mieux, sa marche est plus prospère, mais les flots peuvent s’irriter. L’Auster n’a point juré de respecter sa m&lure; Borée ne lui a pas fait sa soumission ; l’Eurus et le Notus n'ont point abdiqué leurs menaces, et peuvent lui réserver d'autres assauts; enfin, il n’a point arraché àÉole, roi des vents, une trêve d’hostilités. Quel vin peut séjourner dans la poix sans changer de saveur? Aussi l’apûtre saint Paul désirait-il que son vin fût séparé de son vase de poix, et versé dans le vase de gloire, lorsqu’il disait : « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » N’est-ce pas comme s’il disait : Je suis le vin de Dieu, et je suis dans la poix ; mais si je reste encore en compagnie avec elle, je crains de rapporter l’odeur de la poix à celui qui m’y a renfermé. L’abbé peut donc et monter en haut comme la flamme, et tomber en bas comme le limon. Il n’a pas encore sa demeure fixe au firmament, eu n’est pas encore un soleil! Va pour une lune, si vous voulez. Que personne au moins n’aille penser que c’est pour lui faire injure que j ’ai pris la plume. A mon avis, il est le saint Martin de notre

A L’ÉVÊQl'E UE MENDE.

époque. Je parle à vos cœurs candides dans la simplicité de mon âme, et sans arrière-pensée. Je pense de l’abbé que c’est une lampe qui brûle et qui brille ; mais cependant elle est dans son vase de terre. Est-ce faire outrage à l’or, quand on lui donne des louanges, d’en dédaigner la scorie? Vous louez l’abbé, je le loue davantage. — Pourquoi donc écrire si amèrement contre un homme dont tu as si bonne opinion?— Ouvrez, ouvrez vos oreilles, alin qu’elles boivent la raison.

H avait condamné Abailard, mon précepteur, la trompette de la foi, le champion de la loi divine, un homme qui marchait d’un pied royal dans les sentiers évangéliques. 11 avait, dis-je, condamné Abailard sans l’entendre: il avait étouffé sa voix. J’étais à cette époque un jeune homme; mes joues impul>èrcs ne s’ombrageaient encore que d’un léger duvet, et le désir de figurer dans les tournois scholastiques m’échauffait vivement la cervelle. Un combat véritable était une bonne fortune : je me mis en tête de justifier Abailard et de confondre l’audace de l’abbé. — Mais, disent mes adversaires, tu ne devais pas te mesurer avec un si grand théologien ; tu es la bête condamnée à la plaine, et qui ne doit pas toucher à la montagne.— Tout beau, frères! c’est il un homme que vous parlez; faut-il que je vous le rappelle? Où l’abbé adresse-t-il des prétentions? A la science? moi aussi. A la théologie? moi aussi. A la foi? moi aussi. A la sainteté? ici je me retire. Est-ce donc un crime que le fidèle se prenne au fidèle, Iq petit au grand, le laïque au religieux, pour le réfuter? J’ai mordu, je l’avoue; mais ce n’est point le béat contemplatif, c’est le philosophe; ce n’est point le confesseur, mais l’écrivain : j’ai attaqué, non pas l’intention, mais la langue; non pas le cœur, mais la plume; non les méditations de l’homme, mais son rêve. Que les gens instruits lisent l’A-

LETTRE DE: HKREMUKK

pologétique qui est mon œuvre, et si j’ai parlé à tort contre le seigneur abbé, qu’on me réfute hardiment. Parcourez, de l’Orient à l’Occident, toute lu série des monuments de l'esprit humain, et vous verrez que dans le champ de la philosophie, toujours ce fut chose permise de se reprendre mutuellement toutes les fois que l’occasion est juste. Colotès, ce babillard éternel, reproche durement à Platon, le prince de la philosophie, d’avoir mêlé aux questions divines des fables ridicules. Et certes, Colotês, comparé à Platon, est comme un rat devant un éléphant. Luciiius fait à Ennius un mauvais parti, Horace à Luciiius. J’abandonne ces fumées païennes; je veux orner mon parchemin des lumières de l’Église. Augustin et Jérôme, l'un prêtre, l’autre évêque, mettent en jeu bec et ongles l’un contre l’autre. Fulgence note d’hérésie un roi d’Afrique, et brave la puissance royale par amour pour la vérité. Julien entame Augustin jusqu'au vif : « Nulle herbe à foulon, lui dit-il audacieusement, ne te nettoiera de la tache d’hérésie. » Ambroise seul échappe à la suspicion et au dénigrement; Pélage, bien qu’hérétique, lui a décerné une glorieuse couronne, en disant : « Ambroise est comme la fleur brillante des écrivains latins. » Son interprétation des livres saints est si pure, qu’un ennemi même n’ose point l’attaquer. — Si donc l’abbé a décrit longuement des choses qu’il aurait fallu taire, la vérité peut-elle être coupable dans ma bouche d’avoir désigné ce qu’il devait retrancher? Non, car la justice ne doit point trembler en face du glaive, ni la vérité revêtir la chlamvde de l’adulation devant la puissance. Aussi Sénèque parlant à César : a César, dit-il, ceux qui osent parler contre toi ignorent ta grandeur; ceux qui ne l’osent pas oublient que tu es homme. » Socrate, que l’oracle d’Apollon déclare le plus sage des hommes, était sans doute

a l’évêque de mende.

une autorité capitale ; et cependant Aristote osa noblement dire : « J'aime Socrate, mais j’aime encore mieux la vérité. »

Mais, après ton premier volume, disent-ils, pourquoi ne pas faire le second? tu l’avais promis. — Voici : le temps a marché, ma sagesse a grandi. Je n’ai pas voulu me faire l’avocat des chefs intentés contre Abailard, car si la doctrine en est bonne, elle est aussi mal sonnante. — Eh bien ! disent-ils, puisque ta main s’est engourdie au second volume, pourquoi n’as-tu pas détruit le premier ? — Je l’aurais fait; mais n’était-ce pas un retour inutile? Tant d’exemplaires devaient survivre, qui ont déjà couru dans toute la France et l’Italie! — Si tu ne peux immoler cette Apologie, qu’elle vive donc ; mais au moins condamne-Ia. Imprime sur son front le signe des coupables, pour que tous ceux qui la liront sachent que tu as péché par inexpériencode jeunesse, et non par malice de cœur. — Je la condamnerai; c’est-à-dire, entendons-nous bien, si j’ai articulé quelque chose contre la personne de l’homme de Dieu, c’est une plaisanterie, ce n’est pas sérieux. J’accorde cela, rien de plus.

Nous ne réfutons point tes raisonnements, disent-ils, tu débarrasses ton âne assez adroitement. Mais les chartreux, la race choisie, le peuple d’acquisition, pourquoi les as-tu tourmentés? Pourquoi as-tu répandu sur eux l’amertuifte de tes invectives? Pourquoi les as-tu arrachés de leurs cellules? — Ici, écoutez tranquillement ma justification. Le prophète blâme avec sévérité ceux qui font provision de marchandises et qui les serrent dans un sac usé. Les saints anachorètes chartreux faisaient provision de marchandises de justice, mais ils avaient un sac usé. J’ai apporté tous mes soins à fermer les trous du sac, pour que le pur froment de la religion ne se perdit point par ses nombreuses

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