LETTRE DE PIERRE LE VÉNÉRABLE
ment. Tel était son abandon à ce sujet, qu'aux yeux lus plus attentifs saint Germain n’aurait pu paraître plus négligé, ni saint Martin lui-même plus pauvre. Dans ce grand troupeau de nos frères, où je le forçais d’occuper le premier rang, il paraissait le dernier de tous par l’extrême misère de son vêtement. Je m’étonnais souvent, dans les processions, lorsqu'il marchait devant moi avec les autres frères, selon l’ordre cérémonial, et je ne revenais point de voir un homme d'un nom si fameux faire si peu de cas de lui-même, et se réduire à un tel abaissement. Bien different de ces professeurs de religion que nous voyons rechercher jusque dans l’habit sacré, dont ils sont revêtus , les vanités d’un luxe mondain , pour lui rien n'était trop simple, il se contentait du plus strict nécessaire. Il apportait ce même esprit d'austérité et de privation dans sa nourriture, dans sa boisson, dans tous les soins du corps; tout ce qui est superflu, tout ce qui n'est pas absolument indispensable, il s'en refusait l’usage, et le condamnait sévèrement, par sa parole et son exemple, aussi bien pour lui-même que pour les autres. Sa lecture était assidue, sa prière incessante, son silence continuel, a moins qu’il ne fût questionné par les frères, ou que les conférences générales du couvent sur les choses divines ne le forçassent de parler. Il s’approchait des sacrements aussi souvent qu’il lui était possible, et depuis que ma lettre et mon entremise dévouée l’avaient fait rentrer en grâce auprès du Saint-Siège, il les fréquentait presque sans interruption. Uue dirai-je de plus? Son esprit, sa liouche, sa conduite, méditait, enseignait, manifestait des choses toujours divines, toujours philosophiques, toujours sav antes.
Ainsi vécut parmi nous cet homme simple et droit, craignant ltieu et se détournant du mal : ainsi nous l'avons
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vu consacrer à bien les derniers jours de sa vie. Comme il était tourmenté plus qu'à l’ordinaire par la psore et d’autres infirmités, je l’envoyai à Giflions pour y prendre du repos. La lieauté du climat, qui en fait une des plus ladies parties de notre Bourgogne, m’avait engagé à lui chercher une retraite près de cette ville, sur les bords de la SaAne. Là, autant que sa santé pouvait le permettre, revenant à ses anciennes études, il pâlissait sur ses livres : semblable à Grégoire-le-Grand, il ne laissait passer aucun instant sans prier, ou lire, ou écrire, ou dicter. L'arrivée du Visiteur annoncé dans l'Kvangile le trouva dans l’exercice de ces divines occupations : elle le trouva, non pas endormi, comme bien d'autres, mais veillant et préparé ; elle le trouva veillant véritablement, et l’appelaaux noces de l'éternité, non pas comme une vierge folle, mais comme mie vierge prudente; car il apportait avec lui sa lampe pleine d’huile, c’est-à-dire une conscience remplie du témoignage d’une sainte vie. Lorsqu’il fallut payer à la mort la dette commune de l’humanité, la maladie qui devait l’emporter empira promptement, et le réduisit bientôt à l’extrémité. Avec quelles dispositions saintes, pieuses et catholiques, il confessa d’abord la foi dans laquelle il mourait, ensuite ses péchés! Avec quel chaleureux élan, quelle puissante aspiration de cœur, il reçut le viatique du suprême voyage, le gage de la vie éternelle, c’est-à-dire le corps du divin Rédempteur ! Avec quelle ferveur de fidèle il lui recommanda son flmeet son corps, ici et dans l’éternité ! Tous les frères religieux en furent témoins, avec la communauté entière du couvent oii repose le corps de saint Marcel martyr.
Telle fut la lin qui couronna les jours du Maître, Pierre Ahailard. Celui qui par la gloire de son enseignement avait rempli presque tout l’univers «le sa parole et de son nom,
LETTRE UE l'IF.RRE I.E V K'KII VBI.E
rentra à l’école de celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et liutuMe de cœur »; et persévérant dans la douceur et l’humilité, il alla, nous devons le croire, rejoindre son divin Maître.
Aussi, vénérable et très-chère sœur en Jésus-Christ, celui auquel vous avez été unie d'abord par les liens de la chair, ensuite par les liens plus sacrés et par conséquent plus étroits encore de l’amour divin ; celui, dis-je, qui était votre compagnon et votre guide dans le service de Dieu, le Sauveur à présent le réchauffe dans son sein, au lieu de vous, ou comme un autre vous-même; mais au jour de la venue du Seigneur, et de la voix de l’Archange, et de Dieu descendant du ciel aux sons éclatants de la trompette, il vous le réserve, et vous le rendra par sa grAcc. n'en doutez pas.
Souvenez-vous donc de lui en Jésus-Christ, et recomntandez-le avec sollicitude aux saintes sœurs qui servent avec vous le Seigneur, sans oublier dans vos prières les frères de notre congrégation , et les sœurs qui, par toute la terre, servent, selon leur pouvoir, le même Dieu que vous.
Adieu.
EPITAPHE HL' MAITRE PIERRE \BAlLARl)
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PAR PIERRE LE VENERABLE abbe de Cluny.
Le Socrate de la France, le Platon sublime de l’Occident, noire Arislole, l'égal ou le maître de tous les logiciens passés et présents; le prince reconnu de la science, dans tout l'univers : génie varié, subtil, pénétrant; vainqueur de tous les obstacles par la force de sa raison et la grâce de sa parole : tel était Abailard; mais il a
remporté sa plus grande victoire lorsque, revêtant l'habit religieux de CJuny et les mœurs monastiques, il passa, dans le camp du Christ, à la véritable philosophie; c'est là qu’il a dignement terminé sa longue carrière, le onzième jour des calendes de mai, et qu'il nous a laissé l'espérance de voir son nom figurer un jour parmi ceux des philosophes chrétiens.
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