T ESI I MON IA YETKRIM
les maistres de théologie, et par l’Eseriture saincte. De là Abaelard entra aux autres disciplines, puis s’addonna en la théologie, et y aequisten bref telle réputation, et en toutes autres sciences, qu’on l'appela par épithète Universel, comme ayant «pris tous les arts, et disciplines, et n’ignorant rien. Ce mot de vray passoit la vertu de tout homme; car ce qu’on sçait n’est nulle proportion de ce qu’on ignore : toutesfois cela se disoit comme il est à (îroire, faisant comparaison aux autres hommes lors vivants. Mais comme il advient à tous, et que la science enfle, aussi prist cest homme telle confiance de son sçavoir, ayant conféré, lujcté, et disputé avec tous les plus doctes du siècle, qui ne soustenoieut point devant lui, que de pas en autre il essaya (1e plus en plus de savoir dcbutrc et resouldre en toutes choses : et s’enfonça si avant, que curieusement il se voulut enquérir de ce qu'il ne faut pas sçavoir : et par ratiocination humaine, voulut resouldre ce qui est imperceptible au sens, qui estoit destruire le principal fonds et mérite de la croyance de l'homme, qui est de croire simplement : et lui cherchant sa croyance en la démonstration humaine, il ruiuoit la foy.
Celuy lequel estant interrogé si Dieu est, respond qu ouy; interrogé pourquov il croit, respond qu’il void et list manifestement en ses œuvres, en l’Iiartnonie des cieux, aux plantes de la taire, aux animaux qui y sont, en l’ordre et consentement des choses qu’il ordonna, respond très mal, car de cherclier le principe imperceptible des essences pariuy les choses qui tombent soubs le sens, il n y a ordre, c'est évacuer lu foy. C’est un lion argument de recognoistre qu’il est, mais mauvais pour fonder qu il est : celui qui disf, nul ne peut faire les elioscs que lu lais, s’il u est envoyé de Dieu, arguoit probablement, mais non comme il falloit : car encore que l’envoyé n’eust rien fait de tel, il
TESTIMOXU VETEttM.
lie laissoii d’eslre tel, qui est le poinet de la foy ; quant aux œuvres, les mesmes se sont souvent faits tels par des hommes reprouvez et transformez en ailles de lumière : l'on se pourrait aisément tromper aux sens. Voilà pourquoy il ne s'y faut lier, pour fonder reste proposition (il est) : car demander preuve destruit la foy [variant de la Trinité, qui fut le subjeet d'Abaelard, il n'y avoil plus d'ordre d’enquérir ou ratiociner par les causes naturelles ni démonstrations logiciennes.
Ahaelard fut depuis auditeur d'Anselme, evesque de Laon, qui depuis escrivit contre lui, comme aussi de l'evesque de Chaulons : mais [tour ce qu’ils rnseignoient le fonds de la théologie, et de la substance des choses, et qu’il désirait tousiours quelque chose de plus subtil, il les laissa, et retourna à Paris. Il s’accointa d’une tille qui s'appelloit Heloyse, qu’il entreleint quelque temps, et depuis l’es- I attisa : et pour reste mrsmr cause fut contraint de se retirer de là, et s’en alla à Nogent le Boy, au diocese de T rayes, où il se niist à tenir auditoire ouvert : et de vrayse rendit si admirable, que de toutes les parts du royaume, son auditoire fut remplv d’auditeurs, et de bref si comblé, qu’il luy fallut laisser le couvert et lire en plaiu pré : et en ce temps il escrivit deux livres, l'un qu'il appela Theologiu, l'autre Scilo te ipsum, qui volèrent incontinent par tout le monde, et entrèrent aux esprits de plusieurs, et plus entre les hommes lettre/ de France, Allemagne, Italie. L’omoid que sainct Bernard escrit que les cardinaux de Bonte les lisoient. Tandis qu’il lent, sainct Bernard si- reposa; comme ses livres furent eserits, il rompit toute patience, et pensant qu’il y alloit du mal |>our la foy catholique, il se rangea en teste partie formée dudict Ahaelard : lequel, sur ces enlrefaictes, se départit de son mariage, et de mutuel consentement persuada à sa femme de se rendra rali-
TKSTIHONIA VETERIM.
gieuse en l’abbaye d’Argentueil : el quant à luy, il fist profession de religion à Sainct Denys, oii de jour en jour incessamment estudiant, il se rendoit plus consommé en doctrine et sçavoir, sobre et vigilant qu’il estoit : et passant les nuicts en estudes, lecture, et exercices de lettres, oii il acquis! telle réputation, qu’il fut abbé de Sainct Gildaz de Ruyz en Bretagne, qu’il tint quelque temps. Sa renommée courut par tout l’Occident : mais il rencontra en teste le bon homme sainct Bernard, homme véritablement spirituel et exercé en l’Escriturc, et en tout exercice de piété et religion : mais si vehenient et zeleux, voyant les escrits de cest homme, qui lui furent apportez en sa solitude de Clervaux, qui esveilla les evesques et pasteurs de la province de Sens, avec lesquels ce bon homme procura un decret pour appeler à Soissons Abaelard, résolu au jour assigné de lui faire teste, et de le contredire à sa doctrine soubs AUteric, archevesque de Reims, et Lental, evesqtie de Novarre. Là vint Abaelard demander à estre ouy, et parler au concile, mais il ne fut point receu, parce qu’il avoit telle vigueur el présence d’esprit à la dispute, qu’il estoit bien à craindre que nul d’eux ne pust soustenir la violence de ses arguments, ni l’adresse de la ratiocination de cest homme, oii il estoit infiniment versé; et falloit bien que quiconque s'avisoil de le contredire se tins! sur les pieds, comme il se monstra avec un evesque dudict concile, qu’il contraignit un jour de tomber en absurdité telle, qu'il fallut que ses compagnons le désavouassent : ce qui fut cause qu’ils le voulurent juger sur ses livres, et propositions recueillies d’iceux. l)u jourd’hui il serait trouvé estrange; car l’esprit est suject à l’intelligence du disant et escrivant : toutesfois il s’ensuyvit qu’il fut condenuié sentir avec Sabellic hérétique, et fut ordonné qu'il hrusleroit ses livres, avec abjuration de ses propositions.
TfcSTIMOM V VfcïUlUVt.
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Estant part> de là, il lie rcjiosa pas, eserivant un livre apologétique ou defensif de son livre et doctrine : qui fut cause que le lion homme saiuct Bernard, relevé de pins lielle et aydé par Pierre, diet le Yenerable, abbé de Llugny, et |tar le moyen do evesques de la province, le list de nouveau rappeller a un autre synode provincial à Sens, où se trouva le roy Loys en personne, et le comte Palatin, et très grande assistance d’infini nombre d’hommes, qui estoyeut venus |>our voir ceste jouste. Les mis escrivent qu’il ne s’y trouva |>as : la vérité est qu'il s’y trouva ; mais craignant une sédition du commun |ieuple embu contre lui par les evesques, comme il estoit sur le bureau, il ne voulut entrer au concile, et ap|>ella des decrets contre luy donnez au piq>e Innocent II. Le concile déféra à son appellation : mais il escrivit au Pa|ie, lui envoyant ses propositions avec sa censure par le rescript qu'on void rapporté entre les ouvres de saiuct Bernard parmy scs epistres : et suggéra le concile au Pape la condemnation d’Abaelard : sur laquelle le Pape apposa son decret, et le cmidenina avec ses propositions par un rescript qui se void au livre cy dessus allégué. Il estoit à désirer qu’il y eust esté gardé un peu plus de forme, encore que la cause fust très juste de condemnation. Entre les mesmes œuvres estant ainsi eoudeiuné, il fisl une répliqué, par laquelle confessant les mots et pro(iosiiions escritos de son livre, il se defaisoit du sens |iar une interprétation totalement autre que les mots ne portoieul, et depuis la mist par cscrit. Le bon homme saiuct Bernard, véritablement grand, saiuct, et appris en la théologie et Escriture saincle, plein d’esprit et de zèle, estoit de son naturel fort colère, et croyoit aisément au rapport de ceux qui luy estoient rapportez de sentir en la foy quelque chose de sinistre, comme dit Othon de Erisingen, ou ce fust la constitution de son naturel bilieux, soli-
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taire et melancholique, ou du zèle qui le pic quoit infinieiueul pour n'endurer nulle mauvaise doctrine. Etde vray, il eserivit avec amertume contre Abaelard, lequel, comme il appert par les mesines paroles, ou doctrine refutée, se monstroit es Ire un gavant homme : mais sainct Bernard l einporta à lionne cause, comme il faut croire, non sans aigreur, passant la modestie et dévotion religieuse, comme ses epistres sur ce subject faictes et escrites le témoignent. Quelques-uns se sont advisés d’escrire ses propositions non entendues toutesfois par ceux qui les ont escrites : et eust mieux valu les avoir tenues eu ('histoire, que redites : elles sont par adveuture tolérables aux livres, où elles sont réfutées, car sans cela le subject ne s'entendrait pas, c’està-dire le remede avec le venin : mais en simple histoire telles choses ne servent de gueres. Sainct Bernard les conclud en sommaire, quand il dit en une epistre que quand Abaelard truite de la Trinité, il sent l’Arrian; quand il parle de la grâce, il sent le Pclagien ; quand il parle de la personne de Jésus-Christ, il sent le Nestorien : cela diet en sommaire, eoudemne toutes les propositions qui esloient condenmées ès personnes d’Arius, Pelagius et Nestorius. Cela dict il en l’epistre 188 et suivante, et par le menu il le poursuit en l’epistre 189 et 190; et si ne satisfaict-il pas toutes fois ausdites propositions sans travail, c omme inonstrent ses lettres. Cela se lit pendant que Abaelard se lit religieux à Sainct Denis, du quel temps il estoit dispensé pour un temps de l'obedience de son abbé. Mais apres il continua de tenir l’eschole, se faisant nommer par le monde [jour un très servant homme ; puis se voyant condemné et ayant abjuré, il repassa en sa créance catholique, et receut les censures de l’Eglise, et résolut de laisser le inonde : et se trouvant de l’argent qu’il avoit gaigné en ceste célébrité de réputation, au mosme lieu où il avoit
TEST1M0SIA VF.TERl'M.
tenu l’esohole, il fit bâtir un monastère de filles religieuses qu’ils appellent encore aujourd’hui le Paraclet : en lequel il (ist abbesse celle qui avoit esté autrefois sa femme, laquelle estoit lors religieuse à Argentueil, estant appellée par Pierre, abbé de Clugny, Eloîse, comme il se void entre ses epistres : depuis, pour quelque scandale advenu, le roy en retira les femmes, et y mist des religieux. Geste femme venue régit le dict monastère avec une grande religion et saincteté, et y finit sa vie, et de luy il continua en singulière dévotion, et despendit tout le sien en saineles œuvres, estant du tout reduict à la religion catholique. Il se trouve encore des epistres d’elle à luy, et de luy à elle, si pleines d'érudition, qu'il n’y a homme qui ne s'esmerveille de la doctrine de cette femme, traictant des subjects suffisants pour empeschcr les plus résolus : aussi avoit elle esté inslruirle aux lettres par Abaclard son mary, le quel en la lin touché au (vêtir d'une grande repentance contre ses erreurs, se rendit moyne à Clugny, oit devenu malade, il fut envoyé it Saine! Marcel près Chaulons, |>our changer d'air, mais pour néant, car il mourut : au quel Pierre le Vénérable, abbé de Clugny, qui premier lui avoit donné l'habit monachal, et auparavant avoit este grand oppugnateur de ses opinions, dressa ccst epitaphe, le voyant mort en la foy catholique, en lesmoiguage de sa doctrine :
tîallonim Socrates, Plato niaximus Hesper riaruin,
Noster Arislotcles, logicis, quictinii|ue fueruul,
A ut par, ant inclior; studinnmi cognilus orlii Princeps, ingenio varius, sulitilis et acer,
Oiiinia vi sttperaiis ratiouis, et arlc loi|uen<li,
Ati.rlardus erat : sed tune ntagis oinnia vieil,
Citiii Cluniaeeusem iiionaeliiim tiioremi|ue professus,
Ad Cbrisli vcrani Irausivil pliilosopliiant.
In iptà Iniigxvsr licite eouiplens ultima vilae.
TBSTIMOMA VETERIM.
Pliilosopliis quaudoque bonis se connumeranduni Spein dédit, undenas niaio, revocanle calendas.
Rawlinson, d’après un manuscrit de la bibliothèque d’Oxonne, rapporte cette épitaphe d’Abailard, qu’il attribue au prieur Godfroi :
Occubuil Petrus, sueeunibit, eo nioriente,
Onmis pbilosophus, périt ointiis pliilosopbia, Scindilur in partes jâin veslis philosophie :
Gallia facta freqnens sludiis et philosophé).
Pelrum defunctnm dellel de pliilosopliià.
Gemma subi racla planait solitaria facta ;
Plangit Aristolelcin sibi Logica nuper adenipliini,
Kt plangit Socralcm sibi imcrens Etliica deniptum, Plivsica Platonem, facundia sic Ciceroneni :
Arles artiticem déplorant occubuisse,
Quod quid sentirent scnscrunt exposuisse.
Petrus Aristoleles fuit ipse tel aller et hæres.
Soins Aristotelis nietas qui repperil artes ;
Hic ilocuil toces cum rebus signilicare,
El docuit votes res signilicando notare,
Errores generum correxii, ilà specicruiu,
Hic genus et species in solà voce lucavil,
El genus et species sermoties esse notât il.
Signilicatitum quid sil, ipiid significatum.
Signilicans quid sil prudens ditersificavit ;
Hic quid res essenl, quid votes signilicarenl l.ucidius reliquis palefccil in arle peritis :
Sic animal nullunique animal genus esse prohatur, Sic et liomo, sed nullns bomo species vocitatur. Ingenin frelus docuit subtilia Petrus Dogmala doclores quæ non docuére primes; tjuanliun difliciles aliis sunt omnibus artes Tint Petto faciles, Pelro reseraute patentes.
Petrus laudamlus, Petrus plaugeudus ab lioste Occldit. Iltnic subit;! rapuit sors invida morte :
TESTINOM.t \K1EMIM.
Errormn uebuiæ surguul te, Petre, cadenle, Si slarcs cadereut, et te «urgente jacereut.
Gloria te celebrem fecit, tua faina perennem ;
Nec potuit titulos mors abolere tnos :
Invidll mors ipsa tibi qui causa tuisli Omnibus invidiæ : mors inimiea tibi.
Jam tua rocalis senlenlia facta realis Mors argumentum, sic tibi tumba locus.
Ilaec in voce docens, ha-c in rebus didicisti,
Et moriendo probas qttod moriatur homo.
Pierre le Vénérable, outre lepitaplie qu’il envoya à Héloïse, en composa une seconde pour Abaitard. Les deux derniers vers furent seuls gravés sur la loiiilte.
Pctrus in bâc pctrâ latitat, qutnii niuudus Ilomcriiin ('.lamabat, sed jiun sidéra sidus habetit.
Sol erat hic Gallis, sed eunt jiun fata tuleruut,
Krgo caret regio Gallica sole suo.
Ille sciens quicquid fuit ulli scibile, vicit Artifices, arles absque doieute docens.
Undccimo maii Petrum rapuére calendæ.
Privantes logices alria rege suo.
Est salis in titillo : Pelrus blc jaeel A liai lardas!
Haie soli patuit scibile quicquid erat.