‹ Abailard et HéloïseChapitre 93 sur 103 · HELOÏSE ET AMI LARD · texte numérisé non relu

HELOÏSE ET AMI LARD

AMOIK PASSIONNÉ.

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L’amour ne fait entendre chez la décote Julie que de mélodieux soupirs : c’est une voix troublée qui sort du sanctuaire de paix, un cri d’amour que prolonge, en l’adoucissant, l'écho religieux des tabernacles

Julie a été ramenée à la religion par des malheurs ordinaires. Elle est restée dans le monde; et, contrainte de lui cacher sa passion, elle se réfugie en secret auprès de Dieu, sûre quelle est de trouver dans ce père indulgent une pitié que lui refuseraient les hommes. Elle se plaît à se confesser au tribunal suprême, parce que lui seul la peut absoudre, et peut-être aussi (reste involontaire de faiblesse!) parce que c’est toujours parler de son amour.

Si nous trouvons tant de charmes à révéler nos peines à quelque homme supérieur, à quelque conscience Iran-

3«H HÉLOÏSE ET ABAILABU.

quille, qui nous fortifie et nous fasse participer au calme dont elle jouit, quelles délices n’est-ce pas de parler de passions a l'Kfre Impassible que nos confidences ne peuvent troubler, de faiblesse à l’fitrc tout-puissant qui peut nous donner un peu de sa force ! On conçoit les transports de ces hommes saints qui, retirés sur le sommet des montagnes, mettaient toute leur vie aux pieds de Dieu, perçaient à foree d'amour les voiltes de l’éternité, et parvenaient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, approche de sa fin, et les ombres du tombeau, qui commencent à s’entr’ouvrir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon de l’excellence divine. La voix de eette femme mourante est douce et triste; ce sont les derniers bruits du vent qui va quitter la forêt, les derniers murmures d’une mer qui déserte ses rivages.

La voix d’Héloïse a plus de force. Femme d’Ahailard, elle vit pour Dieu ; ses malheurs ont été aussi imprévus que terribles : précipitée du monde au désert, elle est entrée soudaine et avec tous ses feux dans les glaces monastiques. La religion et l’amour exercent à la fois leur empire sur son cœur : c’est la nature rebelle saisie toute vivante par la grftce et qui se débat dans les embrassements du ciel.

Donnez Racine pour interprète à Héloïse, et le tableau île ses souffrances va mille fois effacer celui des malheurs de la reine de Carthage par l’effet tragique, le lien de la scène, et je ne sais quoi de formidable que le christianisme imprime aux objets où il mêle sa grandeur.

Hélas! tels sont les lieux oti, captive, enchaînée, Je traîne dans les pleurs nia rie infortunée. Cependant, A lia dard. dans cet affreux séjour, Mon cieur s'enivre encor du poison de l'amour.

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Je n'y dois mes vertus qu'à ta funeste absence ;

Ht j'ai maudit cent fois ma pénible innocence.

O funeste ascendant, b joug impérieux !

Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux? Perfide! de quel nom veux-tu que l’on te nomme? Toi, l’épouse d'un Dieu, tu brAles pour un homme! Dieu cruel ! prends pitié du trouble 0(1 tu me vois;

A mes sens mutinés ose imposer tes lois.

Le pourras-tu? grand Dieu! Mon désespoir, mes larmes.

Contre un cher ennemi le demandent des armes;

Et cependant, livrée à de contraires vœux.

Je crains plus tes bienfaits que l’excès de mes feux.

Il était impossible que l’Antiquité fournit une pareille scène, parce qu’elle n’avait pas une pareille religion. On aura beau prendre pour héroïne une vestale grecque ou romaine, jamais on n’établira ce combat entre la chair et l’esprit qui fait le merveilleux de la position d’Héloïse. Souvenez-vous que vous voyez ici réunies les plus fougueuses des passions et une religion menaçante qui n’entre jamais en traité avec nos penchants.

Héloïse aime, Héloïse brûle; mais là s’élèvent des nuits glacés ; là tout s’éteint sous des nturs insensibles ; là des flammes éternelles ou des récompenses sans fin attendent sa chute ou son triomphe. Il n’y a point d’accommodement à espérer ; la créature et le Créateur ne peuvent habiter ensemble dans la même Ante. Didon ne perd qu’un amant ingrat; oh! qu’Héloïse est travaillée d'un autre soin ! Il faut qu’elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle dont elle a causé les malheurs. Et qu’elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement an profit d’Abailard la moin-

HÉI.OÏSE ET ABAILARI).

dre partie de son cœur; le Dieu.de Sinaï esl un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence : il punit jusqu’à l’ombre d'une pensée, jusqu’au songe qui s'adresse à d'autres lui.

Nous nous permettrons de relever ici une erreur de (lolardeau, parce qu’elle tient h l’esprit de son siècle, et qu’elle peut jeter quelque lumière sur le sujet que nous traitons. Son épitre d’Héloïse a une teinte philosophique qui n’est point dans l'original de Pope. Après le morceau que nous avons cité, on lit ces vers :

l'itères sœurs, «le nies lers compagnes innocentes.

Sous ces portiques saints colombes gémissantes.

Vous qui ne connaissez que ces faibli ‘.s vertus

(.toc la religion donne et que je n'ai plus;

Vous, qui dans Les /((ligueurs il' un esprit mniiasliqnr Ignorez de l'amour l’empire tyrannique;

Vous enfin, qui n'ayant que Dieu seul pour amant,

Aimez pur habitude, et non par sentiment;

(Jue vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensibles!

Tous vos jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles : l.e cri des passions n'en trouble point le cours :

Ab ! qn'Héloîse envie et vos nuits et vos jours !

Ces vers, qui d'ailleurs nu manquent pas d'aliandon et de mollesse, ne sont point de l'auteur anglais. On on découvre quelque trace dans ce passage, que nous traduisons mot à mot :

« — Heureuse la vierge sans tache qui oublie le monde et que le monde oublie! L'éternelle joie de son âme est de sentir que toutes ses prières sont exaucées, tous ses vœux résignés. Le travail et le repos partagent également ses jours; sou sommeil facile cède sans effort aux pleurs et aux veilles; ses désirs sont réglés; ses goûts toujours les

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mêmes; elle s'enchante par ses larmes, et ses soupirs sont pour le ciel. La grâce répand autour d’elle ses rayons les plus sereins; des anges lui soufflent fout bas les plus beaux songes. Pour elle l’Époux prépare l'anneau nuptial ; pour elle de blanches vestales entonnent des chants d’hyménée; c'est pour elle que fleurit la rosed’Éden, qui ne se fane jamais, et que les séraphins répandent les imrfiuns de leurs ailes. Elle meurt enfin aux sons des harpes célestes, et s’évanouit dans les visions d’un jour éternel. »

Nous sommes encore à comprendre comment un poêle a pu se tromper au point de substituer à cette (Inscription un lieu commun sur les langueurs monastiques.

Uni ne sent combien elle est belle et dramatique, celle opposition que Pope a voulu faire entre les chagrins et l’amour d’Héloïse, et le calme et la chasteté de la vie religieuse? Qui ne sent combien cette transition repose agréablement l’âme agitée par les passions, et quel nouveau prix elle donne ensuite aux mouvements renaissants de ces mêmes passions? Si la philosophie est bonne à quelque chose, ce n’est pas sûrement à un tableau des troubles du coeur, puisqu’elle est directement inventée (iour les apaiser. Héloïse, philosophant sur les faibles vertus de la religion, ne parle ni comme la vérité, ni comme son siècle, ni comme la femme, ni comme l’amour : on ne voit que le poète, et, ce qui est pis encore, l’âge des sophistes et de la déclamation.

C’est ainsi que l’esprit irréligieux détruit la vérité et gâte les mouvements de la nature. Pope, qui touchait à de meilleurs temps, n’est point tombé dans la faute de Colardeau. Il conservait la lionne tradition du siècle de Louis XIV, dont le siècle de la reine Anne ne fut qu’une espèce

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de prolongement ou de rellet. Revenons aux idées religieuses, si nous attachons quelque prix aux œuvres du génie : la religion est la vraie philosophie des beaux-arls, parce qu’elle ne sépare point, comme la sagesse humaine, la poésie de la morale, et la tendresse de la vertu.

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