‹ Abauzit et sa ThéologieChapitre 2 sur 3 · Grégoire de Nysse, Oralio catechetica · texte numérisé non relu

Grégoire de Nysse, Oralio catechetica

divinité,» l’église chrétienne, l'église sans contredit de la formation et du développement des dogmes, par l'emploi de la métaphysique la plus subtile et la plus raffinée, par des controverses orageuses, par des luttes ardentes, par des anathèmes, par l'exil, par la persécution du parti vaincu, a réussi à donner au Sauveur du monde les attributs du Dieu souverain ! L'Église des siècles postérieurs a reçu cette divinité comme un précieux héritage et l’a considérée comme le fondement du christianisme lui-même. A leur tour les Églises séparées l’ont admise et maintenue en la prouvant par les livres sacrés lorsque le souffle de Pincrédulité faisait chanceler le trône de leur Dieu. Au milieu du siëcle dernier, les orthodoxes formant la majeure partie des églises protestantes, ont défendu cette divinité du Christ contre l'esprit railleur et sceptique des philosophes par une exégèse assez arbitraire des passages qui étaient en faveur de leur cause. Nullement satisfait du résultat de leurs interprétations, Abauzit a voulu leur prouver que par une exégèse sérieuse des mêmes passages de l’Écriture sainte l’on devait arriver à un sens diamétralement opposé.

En parcourant les nombreuses explications qu’il donne des parties controversées des livres saints, l’on est vivement frappé de sa connaissance approfondie de la langue des auteurs sacrés, de son esprit d'analyse, et, qu’on nous permette l’expression, de son habileté à disséquer la pensée de l’écrivain. Le résultat auquel tous ces travaux exégétiques l’ont conduit consiste dans la preuve de la dépendance et de la subordinaton du Fils vis-à-vis du Père. Un exposé sommaire de ses études eritiques pourra permettre d'en juger.

L’apôtre saint Jean n’a pas écrilson évangile dans le but de prouver aux hommes la divinité de son maître bien-aimé. Il a voulu démontrer que la sagesse de Dieu, qui a brillé dans la création du monde, n’a pas moins brillé d’un plus vif éclat dans l'Évangile. «Croire, dit Abauzit, que cette sagesse est devenue chair, que la divinité s’est transformée en homme, ce serait choquer lesnotions communes du bon sens.» Mais cette sagesse est devenue sensible dans la personne de Jésus-Christ, dans sa doctrine, ses discours et sa conduite : elle a été une lumière en Christ pour conduire l'humanité à la vie et à la vérité.

L'auteur de l’épître aux Hébreux de son côté montre la glorification progressive et croissante de l’homme Jésus. Après avoir rempli sur la terre les fonctions de prophète, en répandant le royaume de Dieu dans le monde, de grand sacrificateur en purifiant les hommes de leurs péchés, et en allumant dans leurs cœurs le feu de l’amour divin, Dieu lui confère le titre de rot, le déclare le maître des peuples, et le fait asseoir à sa droite en récompense de sa vie de sainteté, d'amour et de dévouement. Quelle glorification! Et de quelle grandeur n’entoure-t-elle pas l'humanité? L'homme idéal, l’homme parfait préside avec Dieu aux destinées du monde !

Enfin lapôtre des Gentils considère Jésus-Christ comme un homme approuvé de Dieu à cause de sa perfection et de son humilité. Sa douceur a fait sa force et son abaissement son exaltation!. Voilà les

1 Nous donnons ici un échantillon de l’exégèse d’Abauzit pour que nos lecteurs puissent en juger; il s’agit du fameux passage de l’épître aux Romains, chap. IX, v. 5, passage sur lequel les orthodoxes se

idées de notre auteur sur la nature du Christ. Elles sont, comme il est facile de le voir, la contre-partie des idées orthodoxes de son temps. Loin d’être effrayé d’un pareil résultat il blâme au contraire les orthodoxes de leurs sublilités en leur prouvant que ces dernières amêneront la ruine de la cause qu’ils défendent. Pour une solide défense de leur dogme favori ils devraient s’appuyer sur des arguments rationnels et principalement sur une exégèse impartiale de l’Écriture sainte, dont l’esprit est bien différent de l’esprit sec et étroit de leur système dogmatique. |

Nous le voyons bien, le témoignage que les apôtres rendent sur la personne du Sauveur n’est pas favorable aux prétentions hardies des défenseurs d’un dogme que

sont de tout temps appuyés pour la défense de la divinité de Jésus- Christ. Les orthodoxes traduisent ce passage de cette manière : desquels est Christ, selon la chair qui est Dieu sur toutes choses, béni éternellement. Abauzit traduit ainsi: desquels est Christ selon la chair; Dieu qui est sur toutes choses soit béni éternellement! Cette traduction est conforme aux paroles de l’original et convient à la suite du discours. En effet, Paul, après avoir énuméré tous les avantages accordés au peuple juif par Dieu, leur montre le grand bienfait qu’il leur accorde encore en faisant sortir Christ de leur nation. À la fin de son énumération, l’apôtre, plein de reconnaissance, remercie Dieu et lui rend de très-humbles actions de grâce en disant: Dieu qui est sur toutes choses soit béni éternellement. Abauzit prouve ensuite le sens qu’il donne au passage par des arguments que l’exégèse actuelle est bien loin de rejeter. 4° L'article «6», objet principal de la discussion ne se rapporte jamais au mot qui le précède, mais au mot qui le suit; la langue grecque l'exige. Pour le sens que les orthodoxes soutiennent, il faudrait le pronom relatif &ç, et non Particle 6; 20 l'expression «selon la chair» n’est mise par les auteurs sacrés que pour mieux faire éclater le caractère divin du Christ; 3° le mot «soit» se sous-entend ordinairement à propos d’une bénédiction dans de nombreux passages : Éph., ch. 1, 3; 4 Pierre, ch. 1, 2; 4° aucune

doxologie n’est à l’adresse de Jésus-Christ, mais à celle de Dieu.

la critique de nos jours ne saurait elle-même recevoir comme l'élément essentiel de l’enseignement du maître. Abauzit, par l'étude suivie de l’ordre et de l’enchaînement des idées, de la marche ordinaire du discours, a repoussé comme contraires aux données de la saine raison toutes les conséquences que l’on pouvait arbitrairement tirer de nombreuses déclarations des livres saints, déclarations dont le sens doit être donné par la connaissance approfondie de la langue et par une exacte analyse de la pensée de l’écrivain sacré.

Cependant ses recherches sur la personne du fondateur du christianisme ne sont pas encore finies. Après avoir entendu les dépositions des disciples, 1l interroge le maître. Il veut savoir quelle est la connaissance que Jésus-Christ s’attribue à lui-même. Jésus ne craint pas de se faire connaître ; il ne craint pas de nous faire pénétrer dans les profondeurs de son âme et de nous dire franchement quelle est sa puissance et sa vertu. Mais peut-être égaré par les prétentions téméraires d’un orgueil excessif s’attribue-t-il à lui-même cette vertu et cette puissance? ou bien emporté par l'élan d’un cœur plein d'amour et d’une reconnaissance infinie, les faitil remonter à la source de toute grâce excellente et de tout don parfait, à la cause éternelle de la vie, à l'être absolu, qui ne cesse de manifester sa sollicitude sans borne pour le bien des hommes, que trahissent presque toujours leurs forces quand ils doivent vivre selon la loi de la justice et de la charité? Les fait-il enfin remonter à Dieu? S'il sonde les cœurs et les reins, il ne le faitipas, grâce à des facultés qui lui soient propres et naturelles ; c'est Dieu qui lui révèle toute connaissance et qui lorne des talents les plus brillants. S'il

guérit les maux physiques, s’il délivre l'âme du poids écrasant du remords, ce ver rongeur et insatiable, il ne le fait pas de sa propre autorité, mais en vertu d’un pouvoir qu’il a reçu de Dieu.

Les déclarations abondent sur ce point, et leur simplicité doit écarter toute erreur d'interprétation. Nous rencontrons ici une observation principale sur laquelle notre auteur revient constamment: c’est que selon tous les apôtres, Jésus-Christ guérit les maladies et pardonne les péchés à cause de son exaltation et non pas en vertu de son origine divine. Son pouvoir lui vient d’en haut; il ne peut rien faire par lui-même. Avec cette connaissance de la personne du Christ, Abauzit repousse de toutes les forces de son âme le culte sacrilége à ses yeux que la majorité des chrétiens lui rend par ignorance de sa véritable nature. L’encens que l’on fait brûler avec tant de majesté et d'éclat sur ses autels soulève dans son cœur tous les mouvenrents d’une légiüme indignation. Si donc pareil culte est une profanation, comment doit-on alors traiter le prophète de Nazareth? Quel est l'honneur qui lui est dû? L’honneur qu'Abauzit demande pour Jésus est d’une heureuse simplicité, qui répond on ne peut mieux à son caractère. Une connaissance profonde de l’enseignement et de la pensée intime du Sauveur, une vive pénétration de sa vie toute divine par une âme aussi belle que rare, une communion de conscience religieuse avec lui, tout cela a donné à notre auteur une claire intelligence des hommages qui lui sont dus! Nous devons à Jésus-Christ respect, amour et reconnaissance. L’adorer serait un oultrage fait au Dieu souverain: l’adoration n'appartient qu'à l'Être absolu qui a dit: «Je suis ce-

lui qui suis.» Aussi n'a-t-on jamais adoré le Christ; seulement on s’est prosterné devant lui suivant Pantique habitude de l'Orient; ‘on l’a honoré, selon les apôtres, parce qu'il a été l’envoyé et le représentant de Dieu sur la terre, de telle sorte qu’il est permis de dire «que les honneurs qu’il reçoit sont attachés à son emploi et nullement à sa propre nature.» Abauzit dans un résumé de sa franche pensée sur le caractère de Jésus s'exprime dans des termes que tous les chrétiens n'approuveraient pas, sans doute, mais que tous regarderaient comme le témoignage d’une foi sincère et ardente. « De tous ces passages il est aisé de conclure quelle sorte d'honneur nous devons à Jésus-Christ; ils nous enseiguent d’un consentement unanime, que c’est en vertu de son exaltalion, et non d'aucun droit qu'il ait naturellement. D'un autre côté nous ne voyons nulle part qu'il soit l'Être adorable par lui-même, et pour moi j'avoue qu’un tel silence me frappe : au moins méritet-1l qu'on y fasse attention, et qu'on suspende pour un moment ses préjugés, avant d'en venir à une adoration téméraire et précipitée. IT faut donc consulter soigneusement l'Écriture, de peur d’adorer ce qu’on ne connaît point. Toutes les fois qu’elle m'ordonne de rendre mes hommages à Jésus-Christ, elle y apporte toujours quelques restrictions, elle sauve si clairement les droits du créateur, qu'ils n’en sauraient recevoir la moindre atteinte. Au contraire, ils n’en paraissent que mieux établis; car elle me dit que je dois honorer Jésus-Christ, tantôt parce que Dieu la infiniment élevé, et l’a revêtu d'une dignité plus excellente que celle des anges ; tan- (ôt parce que la gloire du souverain y est intéressée en ce qu'il se voit honoré lui-même, quand on respecte

ie caractère de son envoyé. Ainsi je regarde Jésus-Christ comme le grand et infaillible docteur; j'admire son pouvoir, ses vertus, ses talents extraordinaires ; je le reconnais pour mon supérieur, et comme devant être un Jour mon juge; j'avoue qu'après Dieu il est l’auteur de mon salut; je suis pénétré de reconnaissance envers lui; je célèbre sa mémoire, et les honneurs que je lui rends suivent la mesure de mes louanges. Je m’abaisse devant le roi des rois, je respecte en lui l’image et le chef-d'œuvre de Dieu; surtout je l’honore quand je m'efforce de lui obéir, et que je prends ses préceptes pour ma règle de vie. Voilà la manière d’honorer Jésus- Christ, du moins me paraît-elle la véritable; et il est permis à chacun de suivre ses lumières, lorsqu'il les puise dans la révélation. »

Il résulte clairement de notre exposé qu'aux yeux d’Abauzit la personne de Jésus participe complétement à la nature humaine et que tout son pouvoir lui vient de Dieu. Cependant son humanité est rehaussée par l’élément divin que sa mission exigeait; son humanité brille de tout l'éclat de léternelle vérité qu'il est venu porter dans un monde malheureux, impuisant, et plongé dans les maux d’une âme qui repousse le bien. Son humanité exhale l’enivrant parfum de l’amour divin qu'il à répandu au milieu des hommes corrompus et comme empoisonnés par le souffle morbide de passions déréglées, bestiales.

Ainsi notre auteur, fort de ses intentions, et soutenu par une foi vivante, s’est efforcé de jeter des traits de vive lumière sur le caractère du Christ, obseurci par les substilités d’une métaphysique raffinée, et de dissiper enfin les nuages qui ont dérobé depuis si longtemps

à la contemplation des hommes celte sublime figure? dont la sérénité et la douceur ont su captiver les âmes pieuses, aimantes, et se les rattacher par les liens d’un amour invincible. Le mystère s’évanouit, le mystère, cet oreiller si doux pour les intelligences faibles et paresseuses ! Si donc la personne de Jésus se trouve réduite aux simples proportions de la personnalité humaine, que sera-ce de sa doctrine? Sera-t-elle simple, claire, compréhensible? Sera-t-elle à la portée des esprits cultivés et des esprits incultes? ou bien sera-t-elle impénétrable, inaccessible ? Sera-t-elle entourée comme d’un rempart infranchissable par l’éternel mystère de la scolastique? En un motrenfermera-t-elle des mystères? Rien d'obscur ni de mystérieux dans la doctrine du maître. Tout y est lumière, car tout y est vérité. Elle renferme bien, il est vrai, le mot #ystère, mais qu'est-ce à dire? Le mystère selon le sens qu’il revêt dans l’économie chrétienne n’est autre chose « que ces vérités que Ja révélation nous découvre et qui nous étaient inconnues lorsque nous n'avions que la raison pour guide. » Dans cetie question, notre auteur se permet quelques sages conseils sur notre conduite à l’égard de ces prétendus mystères, el dit à propos des théologiens de son temps quelques vérités que l’on pourrait, avec raison, répéter aujourd'hui aux partisans passionnés. d’un dogmatisme qui croule déjà de toutes parts, Au lieu de laisser son imagination s’égarer dans un monde de rêves et de chimères, ne serait-il pas préférable d'étudier, de méditer les mystères où vérités révélées, par exemple les vérités de la morale que l'on n’approfondit pas assez, les profondeurs du cœur de l’homme et les mystères du plan de Dieu pour le salut de l'humanité? C’est là,

d’après Abauzit, la grande fonction de l'homme, «au lieu de s'occuper de ces mystères abstraits et métaphysiques qui exercent si inutilement l'esprit des théologiens, et qui produisent si souvent parmi eux de l’aigreur, de l’animosité et des divisions. » Ainsi donc la doctrine du Christ comme conséquence de ce que nous venons de voir peut être comprise par la raison comme sa personne peut être saisie par l'intelligence, de telle sorte que l'on doit affirmer que la révélation est le complément nécessaire de la raison humaine selon les plans éternels de Dieu pour le progrès et le perfectionnement de l'humanité. En effet, cette dernière porte en elle-même les germes du bien et de l'amour, mais il faut la douce influence des vérités révélées pour les faire croître et fleurir. L’humanité dans l’heureux épanouissement de ces germes féconds formera le royaume de Dieu. Mais l'humanité n’est pas encore arrivée au bout de sa carrière; le mal règne dans le monde; l’homme est esclave; il importe de le mettre en liberté et de l’introduire pénitent et régénéré dans ce nouveau royaume, dont le chef sera Dieu et sa volonté, la loi. Ce royaume spirituel fondé sur l'obéissance et l’amour sera manifesté par deux signes visibles: le baptême et la sainte Cène.

Le baptême d’origine juive, selon Abauzit, est une solennelle consécration de l’homme au Père, au Fils et au Saint-Esprit. En effet, l'homme recoit le baptême pour être disciple du Père qui s’est révélé dans l'Ancien Testament, pour être disciple du Fils qui lui a parlé dans l'Évangile, enfin pour être disciple du Saint-Esprit qui devait les instruire par le moyen des apôtres.

Le baptême réunit ainsi les divers membres du

royaume, que la sainte Cène réduira en un seul corps, vivant de la même vie, se nourrissant de la même espérance. | $

La sainte Cène, dans l'esprit de son fondateur, est d’une remarquable simplicité; mais les hommes en ont obseurci la clarté, ils ont changé la lumière en profondes ténèbres «chose étrange! ce qui était destiné de sa nature à cimenter l'union, cela même est devenu le signal de la guerre; ce qui était un festin d’amour et de charité chez les premiers chrétiens et qu’on appelait pour cet effet du beau nom d’agapes, étale à leurs descendants une pomme de discorde et avec elle toutes les horreurs de la division. »

La sainte Cène a été établie par Jésus-Christ, en commémoralion du sacrifice de sa vié pour le triomphe de la vérité introduite par lui dans un monde languissant et décrépit. Il l’a instituée pour perpétuer au milieu de ses disciples le souvenir d’une vie d'amour et de dévouement qu'ils doivent imiter. Le pain et le vin d’un repas fait en commun leur rappelleront les vertus de celui qu’ils ont connu et aimé. Le souvenir du Christ puisé dans une nécessité de la vie rapprochera les uns des autres les divers membres de la nouvelle société qui, semblable au grain de sénevé, ira en grandissant de plus en plus et finira par couvrir la sur face du monde. Sa propagation sera opérée par deux agents supérieurs: l'esprit saint et l'esprit de l’homme dans toute sa pureté et dans toute sa liberté.

L'Esprit saint suivant notre auteur n’est pas la troisième personne de la sainte Trinité; il signifie la puissance de Dieu ou la vertu par laquelle il opère. C’est une lumière qui éclaire l'intelligence de l'homme; c’est

une force qui supplée à la faiblesse naturelle de son cœur ; c’est le soleil du monde invisible qui développe la vérité déposée par Christ dans le sein de l'humanité. Reste maintenant l'esprit de l’homme, que la majorité des chrétiens regarde comme incapable et indigne de concourir avec l’Esprit-saint à l'extension du royaume de Dieu par suite de la chute d'Adam; en effet, par cette dernière, l’homme a perdu la notion du vrai, de la vertu, il a perdu sa liberté et la force de faire le bien; il a été réduit à l'impuissance. Abauzit proteste de toutes les forces de son âme contre cette révoltante doctrine qui, sans raison, avilit et dégrade l’œuvre de Dieu. Non, la nature de l’homme n’a jamais été altérée par les conséquences d’une chute imaginaire ; l’homme possède, en venant au monde, ses facultés à l’état naturel, si l’on peut ainsi dire, et c’est lui-même qui les affaiblit ou les “développe, suivant l’usage qu’il fait de sa liberté. La doctrine du péché originel doit son existence à la fausse interprétation d’une simple formule du Gode pénal de l’antique législateur: «Tu mouïrras de mort.» Le péché originel peut être considéré comme le synonyme d’une peccabilité inhérente à la nature humaine : quiconque péchera comme Adam recevra une punition identique à la sienne. Abauzit s’est Jivré à l’examen de ce dogme pour donner lieu à des investigations et à l’éclaircissede la vérité. «Si mes pensées, dit-il, sont justes, elles débarrasseront la théologie d’une infinité de questions inutiles. Dieu nous garde tous de préjugés!» IT veut ainsi, par ses travaux isolés, pousser les esprits de son temps à l'étude de l'Écriture sainte pour connaître la véritable doctrine de Jésus-Christ; il veut ouvrir la voie à l’exégèse sacrée.

Nous touchons ici à la fin de notre exposé. Peut-être y a-il des points qui n’ont pas été assez éclaircis ; peut-être avons-nous laissé dans l'ombre des traits qui, bien saisis, auraient jeté une vive lumière sur l’ensemble des idées de notre auteur. Mais, comme nous l'avons dit en commençant, nous devions compter sur les difficultés que présentait une pareille étude. Les difficultés ont-elles été vaincues? Nous l'ignorons. Cependant, malgré les lacunes de notre exposition, nous aurons trouvé dans Abauzit ce principe supérieur : tout cequi s’accomplit sur notre terre s’accomplit au moyen de deux facteurs, Dieu et l'humanité relevée, régénérée par Christ et mise par lui à la hauteur de sa mission. Grandiose conception bien digne de ce grand esprit, qui défendait avec ardeur contre Fontenelle les immortelles découvertes du célèbre Newton!

La critique des opinions théologiques d'Abauzit n’est pas chose facile pour celui auquel l’âge n’a pas encore permis de faire des études approfondies sur la nature de l'homme et l'Écriture sainte. Aussi notre expérience doit-elle nous imposer une prudence extrême. Cependant, pénétré du sentiment de notre faiblesse et fort de lindulgence de nos lecteurs, nous nous permettrons quelques observations générales.

Nous trouvons d’abord chez Abauzit cette opinion, que tout homme par les facultés supérieures qu'il a reçues de la munificence de Dieu, ou bien par ses lumières naturelles, a pu de tout temps s'élever à la connaissance de l’Être absolu. Gette opinion, qui ne s’appuie sur aucun fait, résulte de la nature de l'esprit de notre auteur. Doué d’un grand esprit philosophique,

d’une logique inflexible, il a admis en théorie que tout homme doté de facultés supérieures, d'intelligence, de raison, devait parvenir à la connaissance de Dieu; mais sur le terrain de la pratique, par l'observation de la vie de l’homme, il est arrivé à des idées tout opposées et même contradictoires. En effet, dit-il, «on a pu remarquer en même temps que ce n’est pas sans difficultés qu’on vient à bout de ces recherches (sur Dieu, ses perfections etc.), elles demandent un esprit attentif qui ne se laisse point distraire par les objets sensibles. Ce ne sont pas ici des vérités qui se fassent d’abord apercevoir par leur éclat; il faut du travail et de la méditation pour les trouver ; il faut établir des principes, tirer des conséquences, et c’est de quoi tous les hommes ne sont pas capables. Les uns sont trop détournés par les occupations continuelles de la vie; les autres ne se rendent qu’à ce qui frappe les sens, soit que ce défaut vienne de l'éducation ou d’ailleurs. Il y en a qui ont l'esprit naturellement tardif, qui ne sauraient presque rien découvrir d'eux-mêmes, et qu'on ne peut conduire que par voie d'autorité. »

Ainsi donc pour connaître Dieu il faut être philosophe, et la philosophie constitue la religion naturelle; cette religion est une affaire d'intelligence et de raison; le cœur n’y prend aucune part. Cette religion, reposant tout à fait sur la philosophie, ne peut pas être la religion de la généralité des hommes, car tous les homimes ne sont pas philosophes: voilà pour la religion naturelle. Quant à la religion révélée qui est, selon Abauzit, le complément de la naturelle, elle doit avoir le caractère de la chose qu’elle complète. Comme la religion naturelle repose sur les principes obtenus par la rai-

son, elle doit reposer elle-même sur des principes que la raison humaine comprend, qu’elle peut s’assimiler, mais qu’une raison supérieure lui a donnés. Ces principes sont toutefois du domaine de la raison de l’homme. De l'identité de principes il est facile de conclure à l’identité des deux religions, la religion naturelle et la religion révélée; la religion révélée est done, selon notre auteur, une philosophie, mais une philosophie supérieure donnée par un docteur infaillible, Jésus-Christ, pour servir de règle «aux esprits tardifs, qui ne sauraient presque rien découvrir d'eux-mêmes, et qu’on ne peut conduire que par voie d'autorité. »

On le voit bien, la religion révélée n’est pas, aux yeux d’Abauzit, la religion du cœur, de l'amour; et s’il a été pourtant un vrai chrétien, il ne l’a été que par la puissance de sa raison qui s’est assimilé les vérités du Christ; s’il à été doux, charitable, 1l ne l’a été que par l'esprit de justice qui l’a toujours animé.

Nous voyons ensuite qu’Abauzit s’est livré à de nombreuses études sur la personne de Jésus-Christ. Dans toutes ces études il fait usage d’une exégèse assez avancée pour son époque, il est vrai, mais qui est encore bien loin de remplir toutes les conditions d’une exégèse saine et complète. En effet, l’exégèse, au point où elle est arrivée de nos jours repose sur les règles grammaticales des langues dans lesquelles sont écrits les livres que l’on étudie, et sur les événements, les coutumes et la manière de penser des temps dans lesquels ils ont été composés. Elle renferme donc un élément grammatical et un élément historique. De ces deux éléments notre auteur a possédé le premier, et par l'emploi sage, modéré qu'il en a fait, il est arrivé sur

divers points, entre autres le caractère de Jésus-Christ, sa doctrine, le baptème, la sainte Cène, le Saint-Esprit, aux résultats de l’exégèse actuelle. Mais le second élément lui fait complétement défaut. Privé, pour ainsi dire, de ce puissant levier, il n’a pas été en état de constater que de bonne heure et du vivant même des apôtres, des chrétiens animés plutôt d’un ardent esprit de curiosilé que remplis du saint désir de marcher sur les traces de leur Maître, ont adopté dans leurs investigaons sur la personne du Christ, les théories extravagantes des systèmes philosophiques de leur temps;il ne lui à pas été permis non plus de constater que les apôtres eux-mêmes, abandonnant pour un moment le terrain de la pratique, dans le but de combattre le gnosticisme, naissant dans l’église chrétienne, ont employé les notions métaphysiques qui avaient eours dans les écoles de leur époque. Ainsit «Paul conçoit l’élément divin en Christ comme le principe qui de tout temps a formé l'intermédiaire entre Dieu et l’homme, par lequel Dieu a créé l’universalité des choses (Col. I, 16; 4 Corinth. VIIL, 6) et a constamment dirigé les hommes (1 Corinth. X, 4) et que l’apôtre désigne (Col. F, 13, ss.) comme le fils et l’image de Dieu, comme le premier né d’entre toutes les créatures, 1l est probable que tous ces passages se fondent sur la distinction du Dieu caché et du Dieu révélé, distinction déjà indiquée dans les livres de l’Ancien Testament où il est question de la sagesse divine (Prov. VITE, 9; Sap. VIT, 9), cette distinetion qui était certainement très-familière aux écoles théologiques des Juifs devait l'être aussi à Paul

1J. C. L. Gieseler, Histoire des dogmes, p. 31.

qui y avait reçu son éducation. Aussi l'élément divin qui est en Christ et par lequel les hommes ont eu la plus haute et la plus complète révélation, est-il pour cet apôtre la manifestation de Dieu. » De son côté, l’auteur du quatrième évangile, comme la prouvé M. le professeur Reuss, a emprunté ses prémisses dogmatiques à la philosophie néo-platonicienne.

Quoi qu’il en soit, notre auteur peut être considéré comme appartenant à cette glorieuse phalange d’hommes courageux qui par leurs travaux consciencieux et bardis ont eu linsigne privilége d'ouvrir à la théologie un nouvel horizon en la délivrant des chaînes qu’une dogmatique étroite, et inintelligente lui avait imposées, de ramener le christianisme à sa pureté primitive, et de montrer un Christ historique, qui a vécu et souffert en Palestine 1l y a dix-huit siècles. Il appartient à juste titre à cette série de savants qui de bonne heure dans le sein du protestantisme français ont attaché leurs noms à des aperçus tout nouveaux et d’une frappante vérité sur les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pour lui, dans son discours sur l'apocalypse, il a cru découvrir que l'apocalypse elle-même n’est que le développement de la prophétie de Jésus-Christ sur la ruine de Jérusalem (Matth. chap. XXIV). Ainsi donc comme tous ces savants dont s’honore la réformation française, il a rendu des services signalés à la science théologique. Et c’est à ce titre, disons-le, qu’il mérite d’être connu. Nous serions heureux nous-même si par notre étude, très-imparfaite, sans aucun doute, nous avions réussi à le faire connaître !

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