‹ Abbaye Royale de St. Vincent à Senlis Histoire et description par l'Abbé Magne. Umschlagtitel Notice sur l'ancienne abbaye de St. Vincent à SenlisChapitre 10 sur 20 · PROGRÈS ET EXTENSION DE LA RÉFORME. - INSTITUTION DES GÉNOVÉFAIN · texte numérisé non relu

PROGRÈS ET EXTENSION DE LA RÉFORME. - INSTITUTION DES GÉNOVÉFAIN

Un si profond changement ne pouvait manquer de faire du bruit, et la réputation des chanoines, redevenus réguliers, leur procurait chaque jour de nouvelles conquêtes. D'abord , les novices affluaient, et le P. Faure, par la sévérité qui présidait à leur admission , préparait à l'avenir des fruits précieux de vertu et de science. Les chanoines des autres abbayes de France, qui ne trouvaient pas dans leur monastère les moyens d'accomplir les devoirs de leur vocation, venaient se ranger sous la conduite du P. Faure. Des abbayes même envoyaient leurs novices, et Monseigneur le cardinal de La Rochefoucault , nommé commendataire de Sainte-Geneviève de Paris, voulut que tous ses religieux vinssent successivement y passer quelque temps, comme à l'école de toutes les vertus religieuses.

Vers la même époque , le B. P. Fourier essayait , dans la Lorraine, l'œuvre qu'avaient si heureusement accomplie à Senlis le P. Faure et ses amis. Entendant tout le bien qui se disait de Saint- Vincent , il envoya l'un des siens pour être témoin des merveilles qu'on racontait. Sans s'être jamais vus. ces deux hommes, qui luirent se croire appelés aux mêmes destinées, tant leur vie offre

de singulières analogies, se comprirent et s'aimèrent; mais les malheurs de la guerre , qui désolait alors les deux pays de France et de Lorraine, ne leur permirent pas de se communiquer leurs projets et leurs sentiments autrement que par des lettres. Ce n'étaient pas seulement les moines qui venaient des autres couvents se former à la vertu par l'exemple et les leçons du P. Faure : Saint-Vincent était devenu comme le rendez-vous commun de tous les hommes qui , en France , s'occupaient alors des œuvres de religion et de piété.

Aussi , nous y voyons accourir le P. Bourdoise , et après lui tous les ecclésiastiques qu'il est chargé de diriger et qu'il envoie prendre des leçons de vertu auprès de nos chanoines. La plupart des commendataires du royaume, qui s'intéressent encore au bien spirituel de leurs abbayes, viennent admirer les résultats obtenus à Saint- Vincent, et tous s'en retournent avec la pensée de procurer à leurs religieux la faveur d'une réforme. C'est que nulle part ailleurs les différents offices de la vie religieuse ne sont observés avec plus d'exactitude. Les étrangers, séduits en arrivant dans l'abbaye par l'appareil de l'ordre qui règne partout, loin de le troubler par une indiscrète et coupable dissipation, se joignent aux chanoines dans les divers exercice» de la journée; et lorsque vient l'heure des offices, tous, religieux et'séculiers, prêtres et laïques, unissent leur recueillement et leurs prières au pied des mêmes autels; tous cèdent en quelque sorte à une même influence, celle du P. Faure, qui, se faisant tout à tous, sait se consacrer entièrement aux religieux sans oublier ce qu'il doit aux étrangers qu'attire tous les jours auprès de lui la renommée de ses vertus et de ses talents. Aussi, n'était-il pas étonnant de voir se succéder dans le chœur de l'église, mêlés aux humbles cénobites, qui la faisaient retentir de leurs chants fervents et pieux, les plus hauts dignitaires de l'Eglise et de l'Etat, qui venaient associer leurs prières et quelquefois leur repentir aux saintes oraisons du cloître.

En contemplant ce spectacle , qui rappelle les plus beaux jours de la vie monastique, on désire voir en jouir celui qu'on pourrait, à bon droit, en appeler le premier auteur, le vénérable M. Ransson. Il vint un jour partager la joie des religieux, leur témoigner le plaisir qu'il éprouvait en voyant sa chère maison de Saint- Vincent (comme il l'appelait) ainsi réglée, et recueillir, enfin, le fruit de tant de travaux et de larmes.

Ce n'était pas assez pour la réforme d'allirer les autres à elle; elle devait eneore se porter en avant , et , sortant des limites de l'abbaye, aller offrir ses bienfaits à ceux même qui n'avaient pas la volonté ou le pouvoir de les réclamer. Les anciens rapports de confraternité qui existaient entre Saint-Vincent et Notre-Dame d'Eu, méritaient à cette dernière abbaye d'être appelée la première à partager ce patrimoine de vertu , qu'on venait en quelque sorte de recouvrer. L'aumônier de la reine Marie de Médicis, qui en était commendataire, s'entendit avec le P. Faure pour rétablir l'observance dans son abbaye de Notre-Dame ; mais en s'introduisant dans d'autres maisons, l'œuvre de Charles Faure devait rencontrer les mômes obstacles qui l'avaient accueillie a ses commencements. Nous ne nous arrêterons pas à raconter l'histoire de ces luttes, qui se renouvelèrent dans divers pays et qui finirent toujours en faveur de la réforme. Nous avons haie d'arriver à un fait qui eut des résultats plus généraux et plus importants.

Le pieux roi Louis XIII avait obtenu du pape Grégoire XV, à la date du 8 avril 1622, un bref qui autorisait le cardinal de La Rochefoucault à rétablir l'ordre et la discipline dans les monastères de France. La haute position du prélat, les preuves nombreuses qu'il avait déjà données de son zèle pour le rétablissement de la vie religieuse dans son diocèse, le désignaient au choix du souverain-pontife et du roi. Plusieurs fois déjà nous avons eu occasion de citer le nom du cardinal, et il se trouve tellement mêlé à notre histoire, qu'on nous pardonnera de le faire connaître davantage ; aussi bien il est un des plus illustres évèques qui se soient assis sur le siège de saint Rieul.

Le cardinal François de La Rochefoucault, est-il besoin de le dire, appartenait à l'une des plus grandes familles de France : son père était Cbarles de La Rochefoucault, prince de Marsillac, baron de Verteuil, et seigneur de la comté de Randan, en Auvergne ; sa mère, d'origine italienne, s'appelait Fulvia Pica delà Mirande (1); elle était dame d'honneur de la reine, femme d'Henri III. Cette origine assurait au jeune François une haute position dans l'Eglise : ajou-

(I) Malgré une légère différence dans le nom, il est difficile de ne pas croire que la mère de noire cardinal appartenait à la famille si célèbre de Tic de la Mirandolc.

Ions qu'il s'en montra digne par son caractère personnel ; il eut 1» gloire de porter noblement et chrétiennement jusqu'à la fin le double poids d'une grande naissance et des plus hautes dignités ecclésiastiques. Avant d'arriver au siège de Senlis, il avait été nommé maître de la chapelle d'Henri III, puis évèque de Clermont en 158-4, cardinal et ambassadeur à Rome; c'est pendant qu'il exerçait ces fonctions, qu'il permuta , avec l'agrément du pape Paul V, son évêché de Clermont contre celui de Senlis. Il n'arriva dans cette ville qu'en 1613, et l'histoire a conservé le souvenir de sa grande charité. A peine installé dans sa ville épiscopale, « il fit visiter par ses aumôniers tous les pauvres de la ville, et fit donner des lit» à tous ceux qui n'en avaient pas. Si un ouvrier tombait malade, il prenait soin de lui et de toute sa famille, jusqu'à ce qu'il fut rétabli, et si quelques-uns vendaient par nécessité le lit et le linge qu'il leur avait fait donner, il leur en faisait distribuer d'autres. Il avait chez lui, résidant à Senlis, médecin, chirurgien, apothicaire et cuisinier pour les pauvres de sou diocèse et pour ceux qui , étant affligés de quelque infirmité , n'avaient pas le moyen de se faire traiter. « C'était , on le voit, chrétiennement user d'une grande fortune, et royalement exercer les fonctions de pasteur. Il avait le même zèle pour les intérêts spirituels des fidèles confiés à sa sollicitude, et déjà, pendant son séjour à Rome, craignant qu'ils ne souffrissent de son absence , il avait fait donner des missions dans les villes de Senlis et de Crépy, sans oublier le reste du diocèse (4).

Tel était le prélat que la confiance du souverain pontife et celle de Louis XIII venaient d'appeler à la difficile mission de rétablir en France l'amour et la pratique de la vie religieuse. 11 y était admirablement préparé par les antécédents de sa vie non moins que par ses vertus. Aussitôt qu'il eut accepté cette charge , il pensa à s'assurer le concours du P. Faure. Il l'avait vu à l'œuvre, il avait pu apprécier l'ardeur et le désintéressement de sa piété , aussi bien que sa sagesse et ce tact exquis qui avait en lui toute la puissance d'une séduction . Pour procéder à l'exécution de son

(!) Ces détails sont extraits d'un énorme manuscrit in-folio qui est à la bibliothèque de la ville de Senlis , et qui renferme l'histoirede ses évéques et de plusieurs des communautés religieuses du diocèse.

projet avec loule la maturité que commandait son importance » le cardinal , qui était abbé commendataire de Sainte-Geneviève de Paris , convoqua dans cette maison une réunion d'hommes sages et religieux : il leur proposa un premier projet qui consistait à rattacher au monastère de Saint- Victor toutes les maisons qui avaient autrefois dépendu de cette abbaye. Ou renonça bientôt à cette idée, et on se contenta de soumettre les quarante monastères de chanoines les plus voisins de Paris à celui de Sainte- Geneviève , qui fut dès lors reconnu comme le centre de cette congrégation nouvelle.

Ce fut le P. Faure qui, par sa sagesse et son éloquence, dirigea les délibérations de cette assemblée ; aussi fut-il chargé, avec le P. Baudouin, de faire la visite de ces quarante maisons pour reconnaître les abus qui s'y étaient introduits, et indiquer les moyens de les faire cesser. Il nous serait impossible de raconter tout ce qu'ils eurent à souffrir dans ce voyage : l'autorité du cardinal, appuyée sur le bref du pape et les lettres-patentes du roi , ne suffisait pas pour les mettre à l'abri du mauvais vouloir des religieux troublés par cette visite inattendue dans la tranquille quiétude de leurs profanes loisirs. La visite se termina cependant à la grande satisfaction de tous , et le 12 octobre 1623 , le cardinal abbé de Sainte-Geneviève publia le projet qui devait servir de règle aux quarante maisons de la nouvelle congrégation des Génovéfains. Pour implanter un nouvel esprit dans des monastères que l'habitude du désordre rendait très-difficiles à corriger, il fallait y transporter des chanoines de Saint- Vincent, dont l'exemple parlerait plus haut que tous les enseignements et serait plus efficace que toutes les mesures. Le moment allait donc venir où les moines réformés , se dispersant dans les différents monastères, auraient besoin d'être reliés entre eux par une autorité plus haute et plus étendue que celle du prieur. Il fallait conserver entre tous les membres d'une même famille ces liens d'intime fraternité que la séparation et la distance auraient pu facilement briser. La réforme n'était plus un projet isolé , pieusement médité dans le cœur de quelques moines; elle était devenue une réalité , avait pris un corps et enrôlé bon nombre de monastères; il lui fallait donc un supérieur général. Le P. Baudouin, prieur de Saint- Vincent, convoqua le chapitre pour lui proposer de faire cette élection. Le choix ne pouvait pas èlre douteux. Cinq

années d'efforts persévérants, soutenus par toutes les vertus qui annoncent un bon supérieur, désignaient naturellement le I*. Faure aux suffrages des chanoines. Il fut nommé à l'unanimité. Ce fait s'accordait trop bien avec les mystérieux instincts de son cœur et les pressentiments de son zèle , pour qu'il songeât à refuser ; aussi bien n'y avait-il que des difficultés à rencontrer ; et l'honneur de conduire une telle entreprise, qui aurait pu effrayer sa modestie, se trouvait largement compensée par les charges pénibles qu'elle altoit lui imposer. Il l'accepta donc avec cette simplicité qui , loin d'exclure l'humilité , en est la compagne inséparable. A peine promu à ces fonctions, il s'occupa de réformer l'abbaye de Saint-Jean de Chartres , fondée en iuu9, par le B. Yves, et qui, malgré plusieurs essais successifs, était encore le théâtre de nombreux désordres. Là encore on rencontra des obstacles qui furent aplanis par la fermeté de lVvêque de Chartres, non moins que par la modération et la vertu du P. Baudouin, qu'on avait député pour installer la colonie nouvelle, dont il fut le premier prieur. En même temps, le P. Faure établissait les religieux à Sainte-Geneviève de Paris (1); ce fut l'acte le plus important de sa vie, car en prenant, au nom des chanoines réformés, possession de l'antique abbaye, il fondait en même temps la congrégation des Génovéfains , autrement dit chanoines réguliers de France. Dès ce jour aussi , l'histoire de celte réforme n'est plus spéciale à Saint- Vincent , qui doit se contenter de la gloire de l'avoir vu naître et d'en avoir doté l'Eglise de France.

Nous la laissons donc grandir, se développer au- dehors , et nous rentrons dans l'enceinte de notre abbaye, sans cependant quitter le P. Faure, dont la prodigieuse activité savait suffire à tout.

(1) L'histoire a conservé les noms des douze religieux de Saint-Vincent qui allèrent , au nom de la réforme, prendre possession de Sainte-Geneviève : le P. C. Faure, avec le titre d'abbé coadjuteur; François Boulart , qui lni succéda dans ces fonctions; Claude Brancbe, que nous connaissous déjà; Jean Jaulnay, N. Deperler, Jacques Desprez, Claude du Bois, Bernard Laignct, François Coinel , Claude Paichart, Louis Mercier et Jean Robelin. (Extrait de /'Histoire des Evôques de Senlis , par Jaulnay, doyen du chapitre de Saint- Rieul en 16487

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