‹ Abbaye Royale de St. Vincent à Senlis Histoire et description par l'Abbé Magne. Umschlagtitel Notice sur l'ancienne abbaye de St. Vincent à SenlisChapitre 8 sur 20 · HEUREUX EFFETS DE LA RÉFORME DANS L. ABBAYE. — NOUVELLES LUTTES · texte numérisé non relu

HEUREUX EFFETS DE LA RÉFORME DANS L. ABBAYE. — NOUVELLES LUTTES

A peine la cérémonie des funérailles fut-elle terminée, que le P. Faure hâta autant qu'il fut en lui l'élection d'un nouveau supérieur. Les réformateurs étaient les maîtres; il fallait proiiter de la neutralité que garderaient aujourd'hui ceux qui demain peut-être seraient tout disposés à intriguer. Le 30 juillet 1018 donc, le chapitre se réunit sous la présidence de 1 evôque de Scnlis, et tous les suffrages se déclarèrent en faveur du P. Baudouin. Les efforts de son humilité furent inutiles; il fut obligé de recevoir lé titre que lui conféraient une confiance et une vénération unanimes; mais il mit deux conditions à son acceptation : la première, qu'on le laisserait libre de rétablir dans toute leur pureté les règles anciennes de discipline; la seconde, que le P. Faure voudrait bien l'aider dans tout ce qui regarderait la conduite spirituelle des chanoines. Celte situation acceptée, il fallut se mettre immédiatement à l'œuvre, car le retard et l'hésitation auraient tout compromis : aussi le jour même de l'élection , on rétablit la communauté des biens que nous avons vue supprimée de fait depuis longues années. Pour éviter à l'avenir les inconvénients de la propriété individuelle, on fit vendre le lendemain sur la place publique de Senlis, tous les objets qui avaient appartenu aux particuliers, et que leur destination toute personnelle rendait inutiles pour la communauté.

Tout était à créer dans l'abbaye, que les désordres de plusieurs siècles avaient complètement désorganisée. On établit des conférences dans lesquelles le P. Faure, toujours infatigable, expliquait aux religieux les pratiques de la vie monastique qu'un long oubli avait fait tomber en désuétude. On fi I tous les règlements que nécessitait la position déplorable dans laquelle la mort du dernier prieur avait laissé le couvent ; après quoi I on dut songi-r

a assurer l'avenir de la réforme. Les espérances du P. Faure ne pouvaient guère se fonder que sur les jeunes novices , qu'on formerai t de bonne heure à la sévérité des mœurs et à la rigueur de discipline qu'exige la vie monastique. Malheureusement il n'y avait alors dans la maison qu'un seul novice; comprenant qu'il avait entrepris une œuvre dont Dieu seul pouvait continuer le succès, le P. Faure s'adressa au ciel avec cette confiante simplicité à laquelle l'Evangile a prorais des miracles. 11 fit un vœu à saint Joseph , et engageant ses frères à offrir dans la même intention leurs prières et leurs pénitences, il mit le couvent et la réforme sous la protection de ce saint. Ses espérances ne furent pas trompées , et bientôt la maison se trouva peuplée ; au bout de quelques années , comme nous le verrons par la suite , elle envoya des novices dans d'autres couvents , qui voulurent participer aux bienfaits de la réforme.

L'influence qu'exerçait déjà le P. Faure, les services importants qu'il rendait au monastère, faisaient vivement désirer à ses amis de le voir revêtu du caractère sacerdotal. Ce fut vers la fin de 1GI8 qu'il reçut l'onction sainte des mains du cardinal de La Rochefoucault, son évèque. Il n'avait encore que vingt-trois ans ; mais sa gravité, sa science, et par-dessus tout sa piété, sollicitaient assez hautement la faveur d'une dispense qui devait avoir pour le bien général de l'ordre de si heureux résultats.

A peine ordonné , il introduisit par son exemple l'usage des retraites spirituelles. Cette pratique que l'on aurait pu alors appeler nouvelle et à laquelle la piété catholique doit tant, n'avait cependant jamais été inconnue dans l'église ; et à toutes les époques, depuis le cénacle jusqu'au xvi c siècle, les grands hommes et les grandes œuvres du christianisme s'étaient formés au sein de la retraite; mais ce fut saint Ignace qui, le premier, recommanda sous ce nom une série d'exercices réguliers, et malgré toutes les calomnies dont le Livre des exercices spirituels a été l'objet, les âmes pieuses savent apprécier les avantages que procure à l'homme cet isolement salutaire qu'il s'impose à luimême , et dans lequel il retrouve des forces qu'une lutte de chaque jour aurait vile épuisées. Saint Vincent de Paul , l'un des hommes les plus admirables qu'ait produits lexvip siècle, comprit facilement tout le parti qu'on pouvait tirer de ces relrailes pour la réforme du clergé , aussi ce fui pour en faciliter l'usage aux ecclésias-

tiques , qu'il établit en France les premiers séminaires. Le P. Faure ne pouvait manquer d'appliquer à la réforme de Saint- Vincent un moyen si efficace; il réussit au-delà de ses espérances; car telle fut la ferveur des nouveaux convertis que, pour faire ces exercices avec plus de recueillement et de piété, ils s'enfermaient dans la prison du monastère. « Les prédécesseurs de ces saints religieux, dit notre chroniqueur, avaient fait de la maison du Seigneur une retraite de voleurs , et ceux-ci faisaient de la demeure des voleurs une maison de prière. » Quoiqu'il en soit du mérite de l'antithèse, la retraite produisit les meilleurs effets. Le P. Faure eut occasion d'y montrer tout ce qu'il possédait de talents pour la direction spirituelle des âmes, et le P. Baudouin, témoin de ses succès , le créa immédiatement maître des novices. Il devait en même temps continuer à Paris le cours de ses études. Ces différents devoirs paraissaient incompatibles à un grand nombre; mais le courage, lorsqu'il repose sur la foi et le zèle qu'elle inspire, ne tient pas compte des difficultés, et chaque semaine, on voyait le P. Faure, un bâton de pèlerin à la main , arriver tout joyeux au milieu de ses frères, qui s'empressaient d'aller à sa rencontre, heureux eux-mêmes de le revoir. C'était toujours à pied qu'il faisait ce long trajet , sans que le chaud , le froid ou les mauvais chemins pussent jamais l'en empêcher. Et lorsqu'on le plaignait de toutes les peines qu'il se donnait , il répondait avec ce calme, cette sérénité d'âme que la charité seule peut conserver au milieu de toutes les fatigues : « qu'il ne savait rien calculer lorsqu'il s'agissait pour lui de visiter ses frères et de leur être utile. « C'est ainsi que le jeune novice, frêle et délicat, auquel on avait voulu fermer la porte du cloître, trouvait la force d'accomplir la rude mission qu'il s'était imposée.

Ceux qui connaissent la marche ordinaire des œuvres catholiques seraient étonnés d'apprendre que la réforme de Saint- Vincent n'eut plus dès-lors qu'à suivre le cours pacifique et régulier de son développement. Ils savent que pour de pareilles entreprises , une condition essentielle de succès , c'est la persécution. Sans doute elle n'avait pas manqué à se3 débuts; mais en grandissant, elle avait besoin de recevoir des contradictions, cette garantie d'existence que donnent les épreuves, lorsqu'on parvient à les surmonter. D'ailleurs, les ennemis jusqu'alors avaient clé tout intérieurs ; il fallait que ceux du dehors vinssent

ajouter leur débile à celle des chanoines rebelles; c'est ce qui arriva en l'année 1019*

Beaucoup de gens se voyaient avec peine privés par la réforme des avantages ou des plaisirs que leur avaient procurés les désordres passés de l'abbaye; aussi condamnaient-ils ouvertement les mesures des réformateurs. Les hommes sages et d'expérience ou se disant tels , qui voyaient trois jeunes gens lutter seuls contre des habitudes invétérées, croyaient être indulgents en taxant cette tentative de vision bizarre, de caprice ridicule. Parmi eux se trouvaient le grand-vicaire de l'abbé , l'ofûcial du diocèse et plusieurs chanoines de la cathédrale. Des rumeurs d'abord sourdes , excitées par les mauvaises passions , prirent bientôt une telle consistance que les officiers de justice crurent devoir s'assurer par une visite minutieuse de l'état de l'abbaye.

Une circonstance malheureuse, en ajoutant à l'irritation générale , lui donna d'abord une apparence de raison. Parmi les religieux se trouvait le frère de l'un des hommes les plus honorables de la ville. Jeune encore , il avait d'abord embrassé la réforme avec l'enthousiasme qui caractérise cet âge ; mais s'il avait l'ardeur de la jeunesse, il en avait aussi toute la légèreté; aussi ne fut-il pas longtemps à se repontir de sa première démarche , et ses frères firent en vain tous leurs efforts pour le ramener à sa première ferveur. Il résolut de quitter le monastère, et pour ne pas donner de la publicité à son apostasie, il escalada les murs du jardin , et se releva le corps tout froissé. Honteux de cet accident, et afin d'en dissimuler la cause, Il traversa la ville en criant que les réformateurs l'avaient ainsi traité; qu'ils étaient des meurtriers , etc.

Cette parole, jetée au milieu de l'exaspération des esprits, ameuta le peuple, qui se porta en masse, à la suite de quelques officiers de justice, dans l'enceinte de l'abbaye, où il commit les derniers excès, pillant tout, insultant, outrageant jusqu'aux religieux, qui ne pouvaient opposer à cette invasion que le calme et la résignation.

Le cardinal de La Rochefoucault, alors à Paris, apprenant ce qui se passait, s'empressa d'accourir à Senlis pour prêter aux chanoines l'appui de son autorité. Le P. Faure, toujours prêt à partager le péril <1c ses frères , l'y avait précédé de quelques

jour*. La ville était en grand émoi. La veille même de l'arrivée du cardinal, des maçons qui travaillaient dans l'abbaye avaient employé quelques morceaux rompus de vieilles pierres tumutaires pour en faire des marches d'escalier. En cela ils avaient tort, sans doute, mais c'était tout au plus une question de goût dans laquelle la justice d'alors n'avait rien à démêler. Il n'en fallut pas cependant davantage pour faire projeter une nouvelle visite domiciliaire, c'est-à-dire organiser un nouveau pillage. Le cardinal arriva fort à propos pour l'empêcher. On n'accusait les pauvres moines de rien moins que d'avoir tout renversé dans l'abbaye : ils en avaient déjà enlevé le plomb, ils détruisaient les autels et les chapelles, violaient les sépultures, etc. Si le clocher est encore debout, disaient les hommes d'esprit du temps (la citation est textuelle), c'est parce qu'ils n'ont pas osé l'abattre. On devine facilement tout ce qui se peut dire d'absurdités lorsque la passion est portée à un tel degré, et que le mensonge et la calomnie sont favorisés par l'ignorance. L'évèque, cependant, paraissant s'associer en quelque chose à ces récriminations, annonça que le lendemain il irait lui-même faire une visite dans l'abbaye pour s'assurer de la vérité des reproches qu'on adressait aux chanoines. I ne foule de gens l'accompagnèrent , espérant faire changer les bienveillantes dispositions qu'ils soupçonnaient encore au prélat. Ainsi, ils ne manquèrent pas de lui faire remarquer toutes les innovations introduites par les réformateurs; mais, en homme d'esprit, le cardinal les prévenait le plus souvent, et malheureusement, à leur point de vue, c'était pour admirer les changements apportes dans l'ordonnance intérieure de la maison , qui tous témoignaient du retour au bien et à la régularité. Lorsque le cardinal posa le pied sur la pierre fatale, on n'oublia pas de lui faire lire ces mots accusateurs : ci gist; il ajouta en riant, pour compléter l'inscription menteuse, « celui qui ne repose pas ici, » et il termina sa visite en donnant les plus grands éloges au zèle et à la vertu des bons religieux. « Ils sont bien jeunes, lui disait quelqu'un; tant mieux, répondit l'évêque, ils en dureront plus longtemps. » Ainsi finit la tempête. Cet événement n'eut pas d'autres suites, les religieux ayant toujours refusé de poursuivre, comme on leur conseillait de le faire , ceux qui , au préjudice de (oui droit, avaient aussi indignement violé leur domicile. Au milieu de ces tracasseries, et malgré l'embarras qu'elles lui

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